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mise en ligne le 14 janvier 2026
Bernard Hourcade sur https://orientxxi.info/
Malgré la répression, les manifestations s’étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l’effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l’émergence d’un homme fort à l’intérieur du régime.
Depuis près d’un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n’ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s’étaient insurgées contre la hausse de l’essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l’hyperinflation.
Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l’année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.
Cette crise n’est pas technique (le prix de l’essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l’idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C’est une crise politique existentielle qu’on ne peut comprendre qu’en regardant concrètement les rapports de force politiques à l’intérieur du pays.
Un double taux de change du dollar
La République islamique a favorisé la construction d’un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l’appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d’une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.
Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l’État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l’État et la population.
Pour éviter cette faillite de l’État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l’octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d’exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n’important qu’une partie des marchandises pour s’approprier le reste des fonds.
Ce projet de « moralisation » de l’économie allait de pair avec la ratification par l’Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d’action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d’argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.
Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l’incapacité du pouvoir en place à gérer l’économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l’impossible gestion de l’hyperinflation.
La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s’est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n’avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu’alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l’ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c’est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l’extérieur, en l’occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.
Le mouvement s’est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s’appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d’une répression massive qui pourrait lui être fatale.
À l’évidence, le gouvernement réformateur divisé n’a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d’imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu’il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d’autres voies crédibles pour sortir l’Iran de ces crises ?
Divisions et impasses politiques
On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d’intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.
Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d’entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l’économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l’échec de leurs ambitions régionales après l’effondrement de « l’Axe de la résistance » contre Israël.
Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l’Iran actuel. En s’impliquant directement dans la gestion de l’État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l’islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l’Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d’une grande partie de la population attachée à cet héritage.
L’alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n’a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l’élection présidentielle de 2024, les échecs de « l’Axe de la résistance » et leur vision bigote de l’islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d’un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s’unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l’indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.
Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l’opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L’impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n’ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n’ont pas les moyens ou le courage de les imposer.
Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d’opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l’étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d’Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d’intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l’unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n’est clair, sinon la perspective d’une répression d’autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l’intérieur du pays.
Ce paysage politique n’est pas sans rappeler l’année 1978, quand l’armée du chah avait été contrainte d’autoriser les manifestations massives où l’on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s’appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l’Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l’extérieur, notamment dans l’Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.
Vers une rupture à l’intérieur du régime ?
Pour répondre dans l’immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l’État iranien, c’est en effet à l’intérieur même du pouvoir actuel qu’il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s’imposer face au clergé et à l’appareil sécuritaire. L’économiste Saïd Leylaz, proche de l’ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n’est pas le seul à évoquer publiquement l’émergence au sein du pouvoir actuel d’un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l’État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.
Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l’accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l’URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L’on peut aussi penser au coup d’État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.
Même si aucune hypothèse n’est exclue après l’enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l’opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d’Israël, c’est à l’intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d’une transition, d’un changement crédible et durable.
mise en ligne le 13 janvier 2026
Hayet Kechit sur www.humanite.fr
Après l’annulation par la cour administrative d’appel de Douai (Nord) du plan de licenciements d’Auchan, Damien Condemine, avocat de la CGT, revient sur la portée historique de cette décision. En reconnaissant l’existence d’un groupe Mulliez, propriétaire de l’enseigne, la justice ouvre la voie à une convergence des luttes entre les salariés des 130 entreprises de cet empire commercial, qui détient 20 % de l’économie française.
La décision judiciaire d’invalider le plan de licenciements d’Auchan, le 7 janvier, a ouvert une brèche que la CGT ne compte pas laisser se refermer. Au-delà de la possibilité pour les quelque 2 400 salariés licenciés de réclamer des dommages et intérêts, elle couronne en effet une lutte de plus de dix ans visant à faire reconnaître l’existence d’un groupe Mulliez.
Damien Condemine, avocat de la CGT, à la manœuvre durant cette procédure judiciaire, décrypte les enjeux de cette décision qualifiée « d’historique » et annonce les batailles à venir pour faire valoir les droits des salariés dans les 130 autres entreprises (dont Decathlon, Jules, Boulanger, Saint-Maclou…) aux mains de la richissime association familiale Mulliez (AFM).
Vous avez qualifié l’invalidation du PSE d’Auchan de « victoire historique ». Pouvez-vous expliquer pourquoi ?
Damien Condemine : C’est historique parce que c’est le couronnement d’une lutte de dix ans pour la reconnaissance de l’existence d’un groupe Mulliez. Nous avions mené ce combat pour Flunch, pour Happy Chic, pour Top Office (des propriétés de la famille Mulliez – NDLR), mais les juridictions administratives avaient systématiquement opposé une fin de non-recevoir à nos arguments. Jusqu’à ce dossier Auchan, par lequel nous avons emporté l’adhésion des juges en introduisant la notion de « contrôle conjoint ».
Le tribunal administratif de Lille, puis la cour administrative d’appel de Douai, en répondant « non » à la question de savoir si les CSE (comités sociaux et économiques – NDLR) concernés par le PSE d’Auchan ont été correctement informés et consultés sur la totalité des activités de la famille Muliez, et pas seulement sur la société Suraumarché qui gère les supermarchés, ont de fait retenu l’argument que nous leur avons soumis : celui d’un contrôle conjoint exercé par trois autres sociétés de l’empire Mulliez, à savoir Acanthe, Valorest et Cimofat. Les CSE avaient bien un droit de regard sur l’ensemble de ces entités.
L’arrêté de la cour d’appel a bien identifié le fait que ces trois sociétés ont les mêmes instances dirigeantes, des sièges sociaux à la même adresse, des objets sociaux similaires et que les statuts de chacune de ces trois sociétés prévoient que les actionnaires ne peuvent être que des descendants de Louis et Marguerite Mulliez-Lestienne. Le credo de cette famille a toujours été de nier l’existence d’un groupe sous leur domination, notamment en compartimentant ses activités.
Pourquoi cela gêne-t-il autant les Mulliez ? Et quelles perspectives cela ouvre-t-il pour les salariés ?
Damien Condemine : Les Mulliez n’ont pas envie que le client arrivant dans un centre commercial doté d’un Flunch, d’un Auchan, d’un Norauto, d’un Kiloutou, d’un Décathlon… sache qu’il dépense son argent au profit d’une même famille. Pas plus qu’ils ne souhaitent voir les salariés de Boulanger prendre conscience que les autres salariés qui travaillent chez Auchan, dans la même galerie commerciale, ont le même patron que lui. Les Mulliez n’ont pas envie d’apparaître comme une gigantesque pieuvre de commerçants. Il faut savoir qu’à elle seule, cette famille détient 20 % de l’économie française.
La grande victoire réside dans les perspectives ouvertes par cette décision judiciaire : désormais quand il y aura un PSE, par exemple chez Norauto, il faudra aussi que les CSE aient une visibilité sur les moyens présents chez Decathlon, chez Flunch, chez Kiloutou… La direction sera soumise à une obligation de transparence sur la totalité de ses activités.
On peut imaginer que la lutte ne va pas s’arrêter là, d’autant qu’Auchan a annoncé porter l’affaire devant le Conseil d’État… Redoutez-vous une décision défavorable ?
Damien Condemine : Je n’ai pas de grandes craintes sur ce sujet. Le Conseil d’État n’a pas vocation à revenir sur le fond de l’affaire ni sur l’analyse des faits, il vérifie que le droit a bien été appliqué. Et, finalement, la reconnaissance de l’existence d’un contrôle conjoint des sociétés Acanthe, Valorest et Cimofat sur la société Suraumarché et toutes les autres holdings de secteurs de la famille Mulliez, c’est là une appréciation souveraine du juge.
La prochaine bataille consistera donc à faire reconnaître le comité de groupe en nous saisissant de toutes les implications de l’arrêt rendu par la justice. Après cette officialisation, les salariés ne seront plus uniquement rattachés à une entreprise, mais à l’ensemble du groupe Mulliez, avec tous les droits supplémentaires que cela implique, notamment le reclassement dans une autre société en cas de PSE. Le but, à terme, est de créer une communauté de salariés beaucoup plus importante, avec une convergence des luttes et des revendications sociales.
mise een ligne le 12 janvier 2026
Par Chloé Rébillard sur https://reporterre.net/
Une intersyndicale paysanne a bloqué le port de Bayonne, le 12 janvier, barrant la route à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains. Les agriculteurs dénoncent le traité de libre-échange avec le Mercosur et la gestion de la dermatose bovine.
Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), reportage
La colère agricole ne retombe pas malgré la pression accrue de l’État. Après trois jours de blocage de l’autoroute A63 par un groupe d’agriculteurs baptisé les Ultras de l’A63, qui a fortement perturbé la circulation des poids lourds dans l’agglomération de Bayonne, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques a haussé le ton le 12 janvier : « Le préfet a décidé d’interdire toute manifestation non déclarée dans le secteur à Bayonne au regard du risque avéré de paralysie totale de la circulation. »
Une interdiction bravée dans la matinée par quelques centaines de personnes au niveau du port industriel de Bayonne-Tarnos, à l’appel des Confédérations paysannes du Béarn et des Landes, ainsi que du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) et du syndicat basque Euskal Herriko Laborarien Batasuna (ELB).
Ils dénoncent le traité de libre-échange avec les pays sud-américains du Mercosur — dont la signature est prévue le 17 janvier au Paraguay — et l’abattage total des troupeaux en cas de dermatose nodulaire contagieuse, une maladie grave qui touche les bovins.
L’accord UE-Mercosur au cœur du ressentiment
Positionnés au port industriel, les dizaines de tracteurs et leurs soutiens se sont divisés en deux groupes. Leur cible ? Des immenses silos dominant l’embouchure de l’Adour et appartenant à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains depuis le sud-ouest de la France. Postés sur les accès toute la matinée, ils ont filtré la circulation, bloquant le ballet des poids lourds qui entrent et sortent du site.
Un lieu érigé en symbole du libre-échange, explique Mélanie Martin, présidente du Modef des Landes : « Maïsica contribue à creuser les inégalités entre les agriculteurs. » Or, elle constate que ce modèle exportateur des grandes coopératives céréalières est défavorable aux petits paysans. « Les Landes sont l’un des départements où les revenus agricoles sont les plus bas. »
« La crise agricole est une crise des revenus, mais les politiques font paravent en montrant du doigt les normes environnementales et sociales », précise Julien Iladoy, venu d’Aramits (Pyrénées-Atlantiques) où il élève des vaches, et porte-parole de la Confédération paysanne du Béarn. Dans son viseur notamment, des parlementaires français récemment ralliés à l’opposition à l’accord avec le Mercosur. L’éleveur dénonce leur « double discours » : « On demande de la cohérence. Nous, cela fait trente ans que nous luttons contre une agriculture dédiée à l’exportation. Nous voulons des échanges internationaux basés sur la solidarité et non pas sur la compétition. »
Julen Perez, représentant d’ELB, élève quant à lui des canards gras au Pays basque. Il craint les conséquences du traité du Mercosur sur un territoire où la densité paysanne a mieux résisté qu’ailleurs. Néanmoins, le Pays basque ne fait pas exception : ici comme ailleurs, l’érosion du nombre de paysans est au centre des préoccupations du monde agricole. Et le Mercosur attise ses inquiétudes : « Le Brésil est un producteur de viande colossal. Si demain les collectivités locales ou les restaurants ont le choix entre nos viandes qui coûteront deux fois plus cher et celles qui viennent du Brésil, on perdra des parts de marché. »
En début d’après-midi, les tracteurs ont quitté le port pour retourner dans les fermes. Peut-être pas pour longtemps. D’ici à la signature de l’accord, les agriculteurs ont d’ores et déjà prévu de continuer à se mobiliser. Reste à savoir quelle forme prendra la lutte. En parallèle des blocages, d’autres initiatives émergent. Au Pays basque, une soixantaine de communes ont signé une charte à l’initiative du syndicat ELB contre le traité de libre-échange et s’affichent désormais en « communes hors-Mercosur ».
mise en ligne le 11 janvier 2026
sur https://orientxxi.info/
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Mercredi 7 janvier 2026.
Trente-sept ONG internationales sont menacées d’interdiction d’opérer dans la bande de Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, c’est-à-dire dans toute la Palestine. Israël exige qu’elles fournissent les noms de tous leurs employés palestiniens.
La plupart de ces organisations humanitaires sont présentes depuis des décennies pour améliorer un peu la vie des Palestiniens sous occupation, et sous blocus à Gaza. Si elles ne fournissent pas les listes avant fin janvier, elles ne seront plus accréditées par Israël — qui contrôle les entrées dans tous les territoires palestiniens — à partir du 1er mars.
Cette demande n’est pas nouvelle. Certaines ONG l’ont acceptée. Elles ont même licencié des employés à la demande des services israéliens. Désormais, elles avertissent dès l’annonce de l’offre d’emploi que le travail sera soumis à une autorisation sécuritaire (security clearance). Le nom de chaque postulant est envoyé au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, qui donnera ou non son accord.
Des patients sous des bâches
Les trente-sept ONG menacées, dont Médecins sans frontières (MSF), refusent jusqu’ici de se soumettre à ce diktat. Si elles persistent et si leur éviction est confirmée, ce sera l’aboutissement de la stratégie israélienne. Israël a commencé par anéantir le secteur public palestinien, les infrastructures, les systèmes de santé, d’éducation, d’allocations familiales, en fait toute forme d’aide gouvernementale. À Gaza, tous les hôpitaux ont été bombardés et presque entièrement détruits. Sur une trentaine d’hôpitaux et de cliniques, seuls trois fonctionnent encore : l’hôpital Shifa à Gaza-ville, l’hôpital Al-Aqsa à Deir el-Balah et l’hôpital Nasser à Khan Younès. Et encore, on parle d’un fonctionnement partiel. Al-Shifa a transformé la maternité en service d’urgences et de chirurgie. Comme les autres établissements, il reçoit aussi des patients sous des bâches.
Après le secteur public palestinien, les Israéliens ont effacé la principale structure d’assistance aux réfugiés et à leurs descendants, qui constituent la grande majorité de la population de Gaza : l’UNRWA, vaste organisation onusienne, acronyme du United nations Relief and Works Agency (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), qui est en train de se dissoudre doucement. Son siège à Jérusalem a été saisi. L’agence a dû récemment licencier 575 employés.
Le but était d’abord de remplacer tout cela par les ONG, pour faire de la bande de Gaza une sorte de zone internationale. Maintenant, toute la population dépend de ces organisations dans tous les domaines : opérations chirurgicales, traitements, vaccins, aide humanitaire, financière. La dernière fois que j’ai eu besoin de faire vacciner mon fils Ramzi, à six mois, je n’ai pas pu trouver de vaccin dans un hôpital public ni auprès de l’UNRWA, mais chez MSF.
Il faut être une victime docile
Et c’est au moment où toute la population de Gaza dépend de cette aide que les Israéliens sortent la carte du chantage : les noms, ou la porte. Nul doute que, là aussi, ils prétendraient trouver parmi les employés des « membres du Hamas », ou bien un cousin éloigné qui militerait dans une faction politique. Ces « trouvailles » seront reprises par les médias complaisants en Occident.
Les postes offerts par les ONG sont pratiquement les seuls emplois disponibles à Gaza. Pour les obtenir, il faudra être une victime docile, une victime silencieuse. Les services israéliens scruteront les publications des candidats sur les réseaux sociaux ainsi que leurs appartenances politiques. La moindre critique, la moindre manifestation de colère contre le génocide en interdira l’embauche. Cette technique n’est pas nouvelle : elle est utilisée depuis longtemps pour accorder aux Palestiniens des permis de travail en Israël, indispensables pour la survie de nombreuses familles. En Cisjordanie, celui qui se plaint d’une attaque de colons contre son village verra son permis supprimé.
Supprimer les témoins du massacre
L’expulsion programmée des trente-sept ONG vise aussi à supprimer les témoins du massacre. Les journalistes palestiniens sont assassinés les uns après les autres ; les journalistes étrangers sont interdits d’entrée dans la bande de Gaza. Restent les ONG. Celles qui sont concernées sont aussi, comme par hasard, celles qui témoignent de ce qu’elles voient, c’est-à-dire du génocide en cours. D’habitude, les organisations humanitaires essaient de garder une certaine neutralité. Mais cette fois, elles n’ont pas pu rester les bras croisés et la bouche fermée, parce qu’elles ont vu l’enfer, le génocide, le nettoyage ethnique, la famine, l’absence de traitement pour les maladies graves. Rony Brauman, l’ancien président de MSF en France, ou Jean-François Corty, le directeur de Médecins du monde, se font régulièrement leurs porte-paroles sur les plateaux de télévision. Les médecins, les infirmiers et les infirmières savent de quoi ils parlent. Ils sont en première ligne, ce sont eux qui sont obligés de choisir ceux qui ont le plus de chances de survie dans la masse des blessés qui arrivent dans leurs hôpitaux de campagne. Désormais, ces témoignages seront impossibles à faire remonter, en Cisjordanie comme à Gaza.
Pour le moment, les ONG continuent à travailler à Gaza. Mais les effets de l’ultimatum israéliens se font déjà sentir. Plusieurs de leurs membres ont été refoulés à l’entrée de Gaza. Du coup, beaucoup de ceux qui devaient sortir temporairement, dans le cadre d’une rotation normale — en général au bout de trois mois — ont choisi de rester, par crainte de ne pouvoir revenir. Si ces organisations s’en vont en mars, ce sera une véritable catastrophe. Elles seront remplacées par des ONG du type Gaza Humanitarian Foundation (GHF), qui avait servi d’appât à ce que j’ai appelé les hunger games : des distributions chaotiques de nourriture, où il fallait être le plus fort pour être servi, et ainsi appâter de jeunes Palestiniens pour en faire les cibles des militaires israéliens. Ces derniers se livraient à une sorte de tir aux pigeons sur les Gazaouis tentant d’attraper un sac de farine.
Le projet de déportation est toujours en marche
Les Israéliens implanteront peut-être certaines de ces organisations derrière la « ligne jaune », la zone interdite vidée de ses habitants qui s’étend sur plus de la moitié de la bande de Gaza, et à l’intérieur de laquelle l’armée est en train de tout raser. Ces nouvelles ONG devraient être chargées de distribuer les bénéfices sociaux, là encore en excluant toute personne suspecte aux yeux des Israéliens. Pour y pénétrer, il faudra se taire.
Sur le fond, le véritable objectif d’Israël n’a pas changé : créer un enfer pour les deux millions de personnes qui vivent toujours dans ce qu’il reste de la bande de Gaza ; un espace de plus en plus étroit, afin qu’ils partent « volontairement » pour un exil définitif. On vous tue, on vous prive de tout — d’éducation, de santé —, mais si vous voulez survivre, ce sera votre décision, non une déportation. Malheureusement, ce projet bénéficie de la passivité du monde entier, qui ne soutient ni l’Autorité palestinienne ni la population. Après les réactions timides face au génocide, la communauté internationale accepte la fiction d’un « cessez-le-feu » qui n’empêche pas les Israéliens de continuer à tuer des Palestiniens, hommes, femmes et enfants. Le génocide se poursuit de façon silencieuse, sur un mode plus lent, mais le projet de déportation est toujours en marche. En l’absence de réaction forte, il ira jusqu’au bout.
mise en ligne le 10 janvier 2026
Fabrice Arfi sur www.mediapart.fr
À l’occasion de la rentrée solennelle de la Cour de cassation, son président Christophe Soulard et son procureur général Rémy Heitz ont dénoncé avec force, vendredi 9 janvier, les attaques contre la justice en marge des affaires Sarkozy et Le Pen et pointé le faible soutien de l’exécutif.
Alors que l’année 2025 a été marquée, en France, par des attaques d’une rare violence contre la justice après les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy dans deux affaires distinctes d’atteintes à la probité et tandis que des pays étrangers continuent de martyriser le droit international pour les besoins de leur politique extérieure (la Russie en Ukraine, Israël à Gaza, les États-Unis au Venezuela, etc.), les deux plus hauts magistrats français ont décidé de sonner l’alarme.
La scène s’est déroulée, vendredi 9 janvier, sous les ors de la grande chambre de la Cour de cassation, dans l’atmosphère compassée et protocolaire de l’audience solennelle de rentrée de la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire.
Le premier président de la cour, Christophe Soulard, et Rémy Heitz, son procureur général, ont tous deux livré, dans des styles différents, des discours offensifs et ombrageux devant un parterre d’officiel·les venu·es pour l’occasion : le premier ministre Sébastien Lecornu, le ministre de la justice Gérald Darmanin et les deux président·es du Parlement, Yaël Braun-Pivet pour l’Assemblée nationale et Gérard Larcher pour le Sénat.
Emmanuel Macron, qui devait initialement être présent, s’est finalement décommandé en début de semaine, l’Élysée ayant annoncé que le président de la République avait décidé de se rendre à la cérémonie d’hommage aux victimes du drame de Crans-Montana, en Suisse.
Le faible soutien du pouvoir exécutif
Le chef de l’État n’aura donc pas entendu le procureur général Heitz s’inquiéter des « vents mauvais qui remettent en cause l’État de droit et cherchent à saper la légitimité des juges ». Des vents qui « soufflent », a-t-il dit, « avec une force inégalée ».
Le président de la République n’aura pas pu constater avec le plus haut procureur de France que « l’institution [judiciaire – ndlr] a fait l’objet d’attaques d’une ampleur inédite au cours de l’année écoulée ». « S’il est admis qu’un justiciable puisse maudire ses juges pendant vingt-quatre heures, pour reprendre la formule de Beaumarchais, la liberté d’expression n’autorise pas à porter le discrédit sur l’institution judiciaire », a affirmé Rémy Heitz.
Plaidoyer pour l’indépendance des procureurs
« Le temps presse. » C’est par ces mots que le procureur général Rémy Heitz a réclamé, devant le premier ministre, le ministre de la justice et les deux président·es des chambres haute et basse du Parlement qu’une réforme en faveur de l’indépendance des procureur·es français·es soit remise sur l’établi législatif.
En France, les procureur·es sont hiérarchiquement soumis·es au pouvoir exécutif et leur nomination dépend du garde des Sceaux, après l’émission d’un avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui n’est que consultatif. En rendant cet avis « conforme », la réforme pourrait parer certains risques, a estimé Rémy Heitz.
Le magistrat a évoqué une réforme « modeste mais indispensable », parce que « l’avenir est incertain et parce que l’histoire nous enseigne que, partout où l’État de droit est attaqué, l’indépendance de la justice est la première cible ».
« Si, à l’avenir, demain, un gouvernement décidait de nommer aux postes du parquet, y compris les plus sensibles, des magistrats ne présentant pas l’expérience et des garanties d’indépendance suffisantes, aucun garde-fou ne permettrait de s’y opposer. Cela ouvrirait la voie au soupçon d’une justice politisée », a-t-il ajouté, parlant d’une « faille dans la Constitution ».
« Les enjeux sont trop grands, les risques trop élevés », a-t-il conclu.
« Or, ces derniers mois, certaines décisions de justice ont été présentées comme l’expression tantôt d’un “coup d’État judiciaire”, tantôt d’un “acharnement”, voire d’une “vengeance” », a-t-il précisé, faisant référence aux « mots excessifs et sans fondement » qui ont saturé le débat public après les déboires judiciaires de Marine Le Pen (en mars) et Nicolas Sarkozy (en septembre). Ce dernier a même personnellement récidivé dans son Journal d’un prisonnier (Fayard), publié après vingt et un jours d’incarcération à la suite de sa condamnation pour association de malfaiteurs dans l’affaire des financements libyens.
Pendant sa (brève) détention, l’ancien président, déjà deux fois condamné définitivement dans d’autres affaires (Bismuth et Bygmalion), avait reçu la visite à la prison de la Santé de Gérald Darmanin, qui a manifestement préféré faire primer son amitié sur les exigences de sa fonction.
Un juge de la CPI sous sanctions
Les affaires Le Pen et Sarkozy ont en commun le fait que les différentes présidentes de chambre correctionnelle qui ont condamné la cheffe de file de l’extrême droite, dans un cas, et l’ancien président de la République, dans l’autre, ont toutes deux reçu des menaces de mort considérées comme suffisamment sérieuses pour que des enquêtes judiciaires soient ouvertes.
Autre point commun entre les deux dossiers : ils seront l’un·e et l’autre jugé·es en appel en 2026 – en janvier et février pour l’affaire des emplois fictifs du Rassemblement national au Parlement européen ; entre mars et juin pour le scandale libyen du clan Sarkozy. Un calendrier judiciaire qui promet un nouveau déchaînement de populisme antijudiciaire, avec l’accélérateur de particules que représente aujourd’hui, sur le terrain médiatique, l’empire Bolloré (CNews, Le Journal du dimanche, Europe 1…).
Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières. Le procureur général Rémy Heitz Le procureur général Rémy Heitz
Emmanuel Macron n’aura donc pas entendu, non plus, la demande formulée par le procureur Heitz d’un « véritable soutien moral de la part des pouvoirs publics », qu’il a jugé insuffisant dans la période de croisade politico-médiatique que les juges doivent endurer contre leur indépendance. « On aimerait parfois que ce soit plus », avait d’ailleurs confié, la veille, devant quelques journalistes, le président de la Cour de cassation, Christophe Soulard, qui a dit attendre des pouvoirs publics qu’ils « rappellent que l’indépendance de la justice est l’assurance-vie de la démocratie ».
« Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières sensibles ou pour traiter des procédures de narcotrafic », s’est ému Rémy Heitz, qui a affirmé que les magistrat·es « méritent la reconnaissance de la nation et des pouvoirs publics pour le rôle qu’ils tiennent dans notre société ».
Lors de son discours, le président Soulard a de son côté rappelé que « l’Europe s’est construite par le droit mais le modèle qu’elle représente est aujourd’hui menacé ». Or, a-t-il observé, « la première de ces menaces vise l’institution judiciaire, dont la solidité conditionne tout le reste ». Mais Emmanuel Macron n’était pas là pour l’entendre.
En revanche, un homme présent dans la salle a reçu les hommages conjoints des deux hauts magistrats de la Cour de cassation. Il s’agit du juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou, dont Le Monde a raconté l’enfer administratif qui est le sien (interdit bancaire sur une bonne partie du globe, comptes Amazon, Airbnb ou PayPal paralysés, visas refusés, etc.) depuis qu’il a été placé sous sanctions par l’administration Trump pour avoir fait partie des magistrats ayant autorisé l’émission d’un mandat d’arrêt contre le chef du gouvernement israélien, Benyamin Nétanyahou.
Le procureur général Heitz a salué un juge « sanctionné pour avoir simplement exercé, en toute indépendance, ses éminentes fonctions », tandis que le président Soulard a dit « le courage qui doit être celui des magistrats lorsqu’ils sont amenés à prendre des décisions difficiles tant notre époque semble vivre un retour de la force brute contre le droit ».
mise en ligne le 9 janvier 2026
par Rachel Knaebel sur https://basta.media/
Les médecins ont lancé une grève de dix jours en début de semaine, pour protester contre un contrôle accru des arrêts maladie et des menaces de sanctions. Mais toutes les organisations professionnelles ne sont pas en accord avec ce mouvement.
ne grève des médecins, généralistes et spécialistes, a commencé lundi 5 janvier. Largement suivie, elle devrait durer dix jours. L’intersyndicale qui appelle à cette grève dénonce plusieurs mesures de la loi de finances de la Sécurité sociale, adoptée mi-décembre et qui sonnerait « le glas de la médecine libérale en France ».
Un de ses articles prévoit, par exemple, la fin du remboursement par l’Assurance-maladie des actes et prestations prescrits par les médecins dits « de secteur 3 », qui n’ont pas signé d’accord avec la Sécurité sociale et fixent librement leurs tarifs, souvent élevés. D’autres articles de cette loi donnent à l’Assurance-maladie le pouvoir de prononcer unilatéralement des baisses de remboursements, si les négociations avec les médecins n’ont pas abouti.
Un autre point prévoyait des sanctions financières, pouvant aller jusqu’à 10 000 euros par an, contre les médecins qui n’alimentent pas le dossier médical partagé (DMP), un carnet de santé numérique. Mais cet aspect a été invalidé par le Conseil constitutionnel à la toute fin du mois de décembre.
« Ça nous assimile à des fraudeurs »
Enfin, les médecins protestent contre un contrôle renforcé des arrêts maladie prescrits, prévu, non pas dans la loi de finances de la Sécu, mais dans un projet loi de lutte contre la fraude sociale et fiscale, étudié au Parlement depuis l’automne.
Depuis plusieurs années, les médecins subissent une pression de plus en plus forte de la part de l’État sur leurs prescriptions d’arrêts maladie. Car le nombre d’arrêts maladie augmente, tout comme le montant global d’indemnités journalières payées en cas d’arrêts. Pour l’Assurance-maladie, 60 % de cette hausse est due à l’augmentation de la population, à son vieillissement, et à l’augmentation des salaires, sur lesquels sont calculées les indemnités. L’Assurance-maladie en déduit donc que 40 % de l’augmentation du coût des indemnités vient directement des médecins, qui prescriraient trop d’arrêts.
« C’est une loi qui a vocation à lutter contre la fraude. Et dans cette loi, les parlementaires ont intégré la “mise sous objectifs”, un outil qui doit normalement permettre de réguler la prescription d’arrêts maladie. Ça nous assimile, de fait, à des fraudeurs. C’est nous prendre d’emblée pour des gens malhonnêtes », s’indigne Sébastien Adnot, médecin dans le Vaucluse et secrétaire général adjoint du syndicat de généralistes MG France.
Pour lui, la manière dont la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) sélectionne les médecins aujourd’hui contrôlés pour les arrêts de travail prescrits est opaque. « Si on écoute la Cnam, elle sélectionne par le biais d’un algorithme les médecins qui ont des prescriptions atypiques d’arrêts de travail. Mais l’algorithme, on ne sait pas comment il fonctionne. Et puis, si on est dans un secteur où il y a beaucoup d’ouvriers, avec des gens qui ont des troubles musculo-squelettiques, des douleurs lombaires, des problèmes de santé mentale, etc., comment voulez-vous que nous puissions atteindre des objectifs de réduction des arrêts maladie, alors qu’on donne simplement ce dont les patients ont besoin ? »
La « verticalité » plutôt que le dialogue
MG France conteste aussi les sanctions financières initialement prévues dans la loi de financement de la Sécu pour non-remplissage du dossier médical partagé. « Le dossier médical partagé, c’est une avancée qui peut être majeure. Nous n’en remettons pas en question l’utilité. Mais le DMP a été construit sans concertation avec les soignants et les médecins. Donc, on a un outil qui n’est pas adapté à notre pratique, et on ne l’utilise pas. Mais plutôt que de dire “on va travailler avec vous pour rendre l’outil plus ergonomique”, on nous menace d’amendes ! »
Plus largement, le médecin fustige « un virage autoritaire de l’État par rapport au système de santé, et une disparition de ce qui fonde normalement la relation entre les médecins et l’Assurance-maladie, qui est le dialogue conventionnel. Là, au contraire, on voit une verticalité qui s’installe. »
La composition de l’intersyndicale qui a appelé à la grève des médecins est large. Elle va d’organisations de généralistes, comme MG France, à celles des Jeunes médecins, la Fédération des médecins de France, le syndicat de chirurgiens et spécialistes Spé-Le Bloc… Mais tous les syndicats de médecins ne s’y sont pas joints.
Les « privilèges d’une corporation »
Le Syndicat de la médecine générale (SMG), orienté à gauche, se tient à l’écart de ce mouvement. « Sous couvert de défendre l’accès aux soins et le système de santé, ces organisations défendent surtout les privilèges d’une corporation et ses bénéfices, accuse le SMG au sujet de l’appel à la grève et des syndicats qui l’ont lancé. Ceux-ci « s’insurgent contre les limitations portées aux dépassements d’honoraires, contre le contrôle de l’augmentation injustifiée des profits réalisés dans certaines spécialités, et défendent bec et ongles un système libéral qui a désormais largement fait la preuve de son incapacité à remplir le service essentiel à la population que représentent les soins de santé », écrit aussi le SMG.
Pourtant, le Syndicat de la médecine générale partage une partie des revendications des médecins à l’initiative de la grève et dénonce aussi la pression exercée sur les arrêts maladie. « Nous militons pour défendre l’arrêt de travail comme un outil thérapeutique, et pour lutter contre les causes de l’augmentation de ces arrêts de travail », explique Ismaël Nureni Banafunzi, médecin à La Rochelle, au nom du Syndicat de la médecine générale, dont il est membre.
« Pour la suppression des dépassements d’honoraires »
Sur le dossier médical partagé, le SMG alerte de son côté depuis des années sur la sécurité des données et la nécessité du consentement des patients et des patientes. « Les moteurs de notre opposition ne sont pas les mêmes », résume le médecin au sujet de cette grève. « Notre objectif, c’est de réfléchir à l’organisation territoriale de santé, pas seulement avec les médecins, mais aussi avec les autres personnels de santé et les patients et les patientes, pour introduire de la démocratie dans la gouvernance de la Sécurité sociale, pour savoir où est-ce qu’on met l’argent et où est-ce qu’on le prend », défend Ismaël Nureni Banafunzi.Le SMG s’était par exemple fermement opposé à l’augmentation des restes à charge pour les patients, à l’origine prévue dans le projet de budget de la Sécu. Mesure qui a finalement été abandonnée, du moins pour cette année. « Nous militons pour la suppression des dépassements d’honoraires, ajoute le médecin du SMG. Et pour une nouvelle organisation territoriale de santé afin de lutter contre la désertification médicale en créant un système public de soins primaires et en instaurant une diversification sociologique du recrutement des étudiants en médecine. »
Au-delà des revendications des différentes organisations professionnelles, la grève actuelle des médecins fait ressortir une défiance envers les pouvoirs publics, dans un contexte où le budget de la Sécu a été adopté avec beaucoup de difficultés. « Le problème de la santé en France, c’est essentiellement un problème de choix politique, pas de dépenses qui seraient trop importantes, juge Sébastien Adnot. Qu’est-ce que la classe politique qui est en charge des affaires du pays est prête à faire pour assurer la santé des citoyens ? »
mise en ligne le 8 jan,vier 2026
La rédaction sur www.humanite.fr
Un nouveau rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a affirmé mercredi 7 janvier que la discrimination et la ségrégation exercées par Israël à l’encontre des Palestiniens en Cisjordanie s’intensifiaient, s’apparentant à une forme de « système d’apartheid ».
Dans un nouveau rapport, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU affirme que la « discrimination systématique » à l’égard des Palestiniens dans l’ensemble des territoires palestiniens occupés illégalement s’est « radicalement aggravée » ces dernières années. « On assiste à une asphyxie systématique des droits des Palestiniens en Cisjordanie », a déclaré Volker Türk, à la tête du Haut-Commissariat. Il a estimé que cette situation avait conduit à une « forme particulièrement grave de discrimination et de ségrégation raciales, ressemblant au type de système d’apartheid que nous avons déjà connu ».
« Ségrégation permanente »
Qu’il s’agisse d’avoir accès à l’eau, aux écoles ou encore aux hôpitaux ou qu’il s’agisse de pouvoir aller voir des proches ou d’aller récolter des olives, « chaque aspect de la vie des Palestiniens en Cisjordanie est contrôlé et restreint par des lois, des politiques et des pratiques discriminatoires d’Israël », a déploré le Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU.
Le rapport souligne que les autorités israéliennes « soumettent les colons israéliens et les Palestiniens vivant en Cisjordanie à deux régimes distincts de lois et de politiques, entraînant un traitement inégal sur plusieurs questions cruciales ». « Les Palestiniens continuent d’être soumis à des confiscations massives de terres et à une privation d’accès aux ressources », relève-t-il, affirmant que cette situation conduit notamment à « les déposséder de leurs terres et de leurs maisons ».
Cette discrimination est aggravée par la violence intensifiée des colons, avec dans de nombreux cas « l’assentiment, le soutien et la participation des forces de sécurité israéliennes », selon le Haut-Commissariat. Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les autorités israéliennes ont également « intensifié le recours à la force illégale, aux détentions arbitraires et à la torture », déplore le rapport.
Il dénonce une « détérioration sans précédent de la situation des droits humains » en Cisjordanie, faisant état du renforcement de la « répression de la société civile » et des « restrictions excessives à la liberté des médias ». Le rapport souligne aussi la rapide expansion des colonies, illégales au regard du droit international, tandis que les Palestiniens sont tués « avec une impunité presque totale ».
Les auteurs du rapport disent en outre avoir trouvé « des motifs raisonnables de croire que cette (…) ségrégation et cette subordination sont destinées à être permanentes » afin de maintenir un système d’« oppression » et de « domination des Palestiniens ».
Plus de 1 000 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis le début du génocide
Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les forces israéliennes et les colons ont tué plus de 1 000 Palestiniens en Cisjordanie, parmi lesquels de nombreux militants mais aussi des dizaines de civils, selon un comptage de l’Agence France-Presse reposant sur les chiffres du ministère palestinien de la Santé.
Volker Türk demande à Israël qu’il « abroge toutes les lois, politiques et pratiques qui perpétuent la discrimination systémique à l’égard des Palestiniens fondée sur la race, la religion ou l’origine ethnique ». La mission diplomatique d’Israël auprès de l’ONU à Genève a fustigé des « accusations absurdes et déformées de discrimination raciale » formulées à l’encontre d’Israël, affirmant qu’elles illustraient la « fixation intrinsèquement politique (…) du bureau des droits de l’homme de l’ONU à diaboliser Israël ».
mise en ligne le 7 janvier 2026
Tribune collective sur www.humanite.fr
Soixante ans après l’explosion de la raffinerie de Feyzin, le pays s’apprête une nouvelle fois à commémorer la catastrophe tout en réitérant les erreurs qui l’ont rendue possible, constatent Sud chimie et les associations écologistes Notre maison brûle et Notre affaire à tous.
La catastrophe de Feyzin du 4 janvier 1966 (18 morts dont 11 pompiers et 84 blessés) n’est pas seulement un accident du passé, c’est un mode d’organisation industrielle et politique qui continue de structurer les territoires, d’exposer les corps aux risques, et qui traduit la façon dont on accepte que certains quartiers soient plus sacrifiables que d’autres. Des vallées industrielles aux ports, des périphéries populaires aux aires d’accueil coincées entre voies rapides et sites dangereux, on retrouve systématiquement les mêmes arbitrages : produire plutôt que protéger. Comme si nous étions pour l’éternité obligé·es de choisir entre l’emploi et la santé.
En 2026, les anniversaires du nuage toxique de Seveso (50 ans), de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl (40 ans) et de l’explosion de l’usine AZF (25 ans) viendront rappeler que ce récit officiel de l’« apprentissage par la catastrophe » ne tient pas.
À chaque explosion, incendie ou nuage toxique, une même grammaire se répète : quelques ajustements techniques, des plans revus à la marge, une communication de crise plus huilée, mais jamais de remise en cause profonde des chaînes de production, des arbitrages économiques, ni de la distribution sociale et géographique des risques. Pire, nous sommes en train de supprimer les rares garde-fous qui avaient été instaurés suite à ces catastrophes. Le constat est clair aujourd’hui : nous n’apprenons rien de nos erreurs face aux risques industriels.
Des poudreries napoléoniennes aux plateformes logistiques contemporaines, la fabrique de l’impunité industrielle r18 ptepose sur la même architecture : production d’ignorance, externalisation des nuisances, conversion des corps exposés en variables d’ajustement d’une équation économique. Les morts immédiates se comptent, les malades de long terme se dispersent dans les statistiques, et c’est encore et toujours aux victimes de prouver que leurs cancers, leurs infarctus sont autre chose qu’une malchance individuelle.
Or, au moment où la « transition climatique » apparaît avant tout guidée par les besoins des acteurs économiques dominants, nous semblons nous précipiter vers les mêmes erreurs, avec une touche de vert. Dans les discours dominants, la baisse des émissions devient un prétexte pour invisibiliser la matérialité chimique de la transition. Derrière les batteries, les matériaux dits « décarbonés », les18 pt nouvelles infrastructures gazières ou hydrogène, se déploient de nouvelles couches de molécules toxiques, de PFAS, de sous-produits organofluorés, qui viennent s’ajouter aux 345 000 substances déjà en circulation dont la dangerosité reste largement méconnue. Les choix qui sont faits actuellement par les gouvernements, sous la pression des industriels, reviennent à tenter de répondre à la crise climatique mon18 ptdiale en multipliant les risques au niveau local. La transition climatique n’a aucun sens si elle se fait en sacrifiant la santé humaine et la biodiversité.
Refuser de séparer artificiellement « risques industriels », « santé environnementale » et « climat »
Les mêmes catégories de population sont en première ligne : ouvrier·es, sous-traitants, intérimaires, habitant·es des quartiers populaires situés en contrebas des installations dangereuses, travailleur·ses immigré·es, gens du voyage. La justice environnementale n’est pas un supplément d’âme à la transition, elle en est une condition. Elle est aussi et surtout le révélateur de ce que nous acceptons de faire subir aux corps et aux territoires.
Partir de Feyzin, de Seveso, de Tchernobyl et d’AZF, c’est aussi regarder dans les yeux le prix de nos erreurs passées et le temps durant lequel nous les payons. L’explosion elle-même dure quelques secondes ; les cancers, les maladies cardio-respiratoires, les troubles neurologiques se déploient sur des décennies, souvent loin du site et des caméras. La transition bas carbone ne peut pas s’abriter derrière l’urgence climatique pour reproduire ce découplage entre le temps court des investissements et le temps long des corps et de la santé.
Le principe de précaution, déjà largement vidé de sa substance aujourd’hui, doit redevenir un principe d’organisation des politiques industrielles : il doit revenir aux industriels de prouver l’innocuité de leur activité, pas aux riverain·es et travailleur·ses de servir de cobayes.
Dans le bassin lyonnais comme ailleurs, associations écologistes, collectifs de riverain·es et syndicats peuvent faire converger les luttes autour d’un agenda commun : réduire réellement les risques. Cela signifie conditionner toute politique de transition à une cartographie fine des expositions, à des études sanitaires indépendantes, à la mise sous contrôle démocratique des appareils d’expertise aujourd’hui trop proches des industriels… Soixante ans après Feyzin, et à l’approche des anniversaires de Seveso, de Tchernobyl et d’AZF, il est temps de rompre avec l’idée que la France serait condamnée à vivre assise sur un baril de poudre, au nom de la compétitivité ou d’une politique climatique dessinée par et pour les intérêts industriels.
Les signataires :
Jérémie Suissa, délégué général de Notre Affaire à Tous
Paul Poulain, co-fondateur de Notre Maison Brûle
Vincent Pochon, délégué syndical de Sud Chimie
mise en ligne le 6 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
En acceptant l’agression américaine au Venezuela, Emmanuel Macron s’est discrédité et a abandonné toute capacité d’agir. C’est donc sans lui qu’il faut commencer à bâtir le futur.
Personne ne peut croire désormais que la politique de Donald Trump est intuitive, versatile ou erratique. En moins d’un an, le président américain a mis sur la table toutes les ruptures qu’il entend imposer à l’ordre du monde. Et l’Europe a fait l’autruche, systématiquement. Elle a cru calmer daddy en se comportant comme un vassal.
La hausse unilatérale des droits de douanes ? OK.
La hausse du budget de l’armement pour l’achat de ses armes aux États-Unis ? OK.
L’achat de gaz aux États-Unis en dépit des objectifs de décarbonation ? OK.
Le futur G20 dans la résidence privée de Donald Trump ? OK.
L’expulsion de l’Afrique du Sud du G20 ? OK.
Le bannissement du sol américain de l’ancien commissaire européen au numérique, Thierry Breton ? Silence.
Les sanctions invalidantes contre le juge français de la Cour pénale internationale ? OK.
L’humiliation de Zelenski ? Pas OK mais on va redoubler de flatterie.
La riviera à Gaza ? OK.
Le bombardement de l’Iran ? OK.
Le bombardement du Nigéria ce 25 décembre ? OK.
L’investissement aux États-Unis de 500 milliards du géant du médicament Sanofi ? OK.
Le soutien aux forces d’extrême droite inscrit dans le projet de sécurité nationale ? RAS.
On a un gros problème avec Donald Trump mais on a aussi un gros problème avec l’Europe. Cela fait longtemps que le projet européen est exsangue ; qu’il est largement contesté voire rejeté et surtout totalement périmé. Tous les dirigeants européens le savent mais ils n’ont pas de plan B. Ils ont peur.
On ne peut rien attendre d’eux. Il faut oser penser à toutes les échelles : avoir une proposition pour un nouvel ordre mondial qui relève les défis d’aujourd’hui ; repenser l’Europe pour qu’elle soit active dans l’émergence de ce nouveau projet mondial.
Dire « la paix » ne suffit plus. Il faut anticiper de nouvelles façons de résoudre les conflits de territoire, de souveraineté. Promouvoir les intérêts communs de l’humanité contre les identités fermées est central dans le monde qui vient. Ces intérêts communs que sont la lutte contre le réchauffement climatique et la solidarité face à ses effets ; la lutte contre les pandémies et les maladies endémiques ; stopper la prolifération nucléaire ; contrôler l’IA ; faire reculer les inégalités ravageuses…
La charte des Nations unies n’a pas prévu tout cela et repose sur un fonctionnement bloquant avec le droit de veto des cinq membres permanents du conseil de sécurité. De fait, l’ONU est à l’arrêt. Une nouvelle organisation mondiale pour notre humanité commune est nécessaire. Elle doit être bâtie avec les États, les ONG, les sociétés.
C’est cela ou la partition entre empires.
L’Europe ne doit pas, ne peut pas se vouloir un empire parmi les autres. Elle doit et peut être une force pour faire émerger ce futur en commun. Mais cela passe ici aussi par une grande remise à plat. L’Europe, quoi qu’elle en dise, n’a pas su faire mieux qu’un grand marché, une monnaie commune et un espace de libre circulation pour les citoyens européens. Elle est le dernier carré du néolibéralisme dérégulateur. Ce temps est terminé. Un autre va s’inventer. Ce sera celui de la vassalité, du conflit généralisé ou un nouveau projet de coopération avec le monde.
On a besoin que l’Europe construise ce chemin. Pedro Sanchez, le premier ministre socialiste espagnol, se tient droit et tente des trucs. Dernier en date : la déclaration commune avec les pays d’Amérique latine qui refusent le coup de force américain. Pedro Sanchez est seul à tenter. C’est lui qui a raison. Cela va prendre du temps mais il faut s’y engager. Que 2026 nous en donne le courage.
mise en ligne le 5 janvier 2026
Rémi Carayol sur https://www.blast-info.fr/
Depuis plusieurs années à Mayotte, l’État français a entrepris de raser les quartiers dits « insalubres » et de jeter à la rue leurs habitants, pour la plupart des Comoriens en situation irrégulière. À Combani, deux bidonvilles sont menacés de destruction. Un an après le cyclone Chido, tout le monde se prépare à une nouvelle apocalypse, dans un quotidien déjà semé d’embûches. Reportage.
Ici, c’est Moghoni. C’est ce qu’on appelle à Mayotte un « banga » — dans un détournement de ce mot qui évoque, à l’origine, les cases que se construisent les garçons à leur puberté, quand il est temps pour eux de quitter la promiscuité du foyer familial. On peut dire aussi que c’est un bidonville. Ou un quartier informel. Ou encore, si l’on adopte le vocabulaire du préfet, un quartier insalubre. À résorber donc. À « RHIser » — c’est le terme ici : on parle d’une RHI, une résorption d’habitat insalubre. C’est du Orwell dans le texte, de la pure novlangue administrative. Ici, on ne détruit pas, on « résorbe », et pour ce faire, on déloge — rien qu’en 2024, la Ligue des droits de l’Homme estime que 4 600 personnes ont été jetées à la rue à Mayotte, dans le cadre de six arrêtés de démolition — et on rase. Avec des monstres métalliques armés de leur pelle, des gendarmes casqués armés de leur flash-ball ou de leur lance-grenade, des fonctionnaires en chemise et en mocassins armés de leur morgue, et parfois, des habitants armés de leur colère, de quelques pierres et de cocktails Molotov.
Bientôt donc, Moghoni et le quartier voisin, Zardeni, coincés dans les bas-fonds de Combani, ancienne plantation de canne à sucre située dans le centre-nord de Mayotte, seront « résorbés ». C’est écrit, là, en vert, ou en bleu, ou en orange, sur les morceaux de tôle dressés à la verticale qui servent de murs aux maisons ou aux parcelles. Ce ne sont pas des mots, mais des nombres, et tout le monde sait ce qu’ils signifient, même si personne n’est capable de les décrypter. Ici, le 189. Plus loin, le 200, et juste à côté, le 242. Logique incompréhensible. Que dit-elle ? L’ordre de leur destruction ? Va-t-on commencer le « travail » par le numéro 1, et ainsi de suite ? En temps normal, on en rirait ici, de ce charabia de mzungu, de Blanc. Mais depuis que des gendarmes et des policiers municipaux sont venus taguer leur quartier avec leur peinture en bombe, un matin du mois de novembre, sans rien dire, sans un mot — il n’y en avait pas besoin, les habitants ont vite compris —, on ne peut plus parler de normalité. L’heure est grave. Le compte-à-rebours a débuté. Tout le monde sait que le quartier va être rasé, mais personne ne sait quand. « On est là, on attend, que peut-on faire d’autre ? On n’a nulle part où aller » dit une dame, une mère de trois enfants, puis une autre, trois enfants dans ses jambes, un dans les bras, puis une autre encore, qui revient de l’école avec ses deux enfants. La vie continue, en pointillés.
Dans le quartier informel de Moghoni (Combani) le 4 décembre 2025. Ces numéros ont été inscrits par des gendarmes en novembre, annonçant la destruction
du quartier.
Image Rémi Carayol
On sait qu’un jour, un matin sûrement, à l’aube, il faudra réunir ses affaires au plus vite, les emballer et les sortir de la maison avant que celle-ci ne soit détruite. Les meubles, les matelas, la vaisselle. Les papiers surtout — extrait d’acte de naissance, certificat de scolarité, carnet de vaccination, tout ce qui pourra aider, un jour, à obtenir un titre de séjour. Ce qu’on ne sait pas, c’est où on ira. Certains seront relogés. Une fois que les gendarmes ont tagué les maisons, des personnes sont venues. C’était le lendemain. Elles disaient travailler pour l’Acfav, l’Association pour la condition féminine et l’aide aux victimes, et elles étaient là pour recenser les habitants. Combien de personnes vivent dans la maison ? Combien d’enfants ? Quelle est leur situation administrative ? C’est important, parce que si l’on est de nationalité française, ou si l’on est « étranger » (c’est à dire de nationalité comorienne en général) en situation régulière, on aura droit — normalement – à un relogement. Temporaire certes : quelques semaines seulement. Loin parfois, à des kilomètres de là. Et en réalité très illusoire : faute de places suffisantes, l’État ne reloge en général qu’une infime minorité de « décasés ». Selon un document du Sénat, les associations missionnées pour l’hébergement d’urgence ne disposaient, en début d’année, que de 1 241 places, et elles étaient déjà occupées à 130 %.
Des opérations comme celle qui est promise à Moghoni et à Zardeni, il y en a eu une quarantaine ces dernières années, notamment depuis que la loi dite « Elan » (« portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique »), entrée en vigueur en 2019, a levé la plupart des « obstacles » qui s’imposaient à l’État, parmi lesquels l’obligation de relogement pour toutes et tous. (Intéressante, d’ailleurs, l’adaptation de cette loi à Mayotte : censée « protéger les plus fragiles » dans l’Hexagone, elle sert, sur cette île, à les déloger — comme une allégorie du traitement à front renversé de ses habitants par l’État.) Selon Daniel Gros, référent de la LDH à Mayotte, ce sont plus de 12 000 personnes qui ont été jetées à la rue ces dernières années. La loi consacrée à la « refondation » de Mayotte, adoptée cet été, a fini par abattre toutes les digues (le délai d’évacuation notamment, raccourci à deux semaines). Désormais, le préfet détruit quand il veut, où il veut. Moins de quatre mois après Chido, en avril dernier, 70 familles ont été délogées dans le village de Dzoumogné, dans le nord. Parmi elles, 17 familles se sont vu proposer un relogement, et seulement 6 en ont bénéficié.
Il n’y a pas de raison qu’il en aille autrement à Moghoni et à Zardeni. Pour tous ceux qui n’ont pas de papiers en règle, ou qui en ont mais qui refuseront de partir d’ici — parce que l’école, parce que le travail – ce sera le temps de l’errance. On se rendra un peu plus loin peut-être, vers ce qu’on appelle ici « le cinquième village », un bidonville qui se construit près de la retenue collinaire qui sert à alimenter l’île en eau potable. Ou dans un autre quartier de Combani, un autre « banga » qui sera lui aussi détruit, un jour ou l’autre. Ou dans un autre village tout simplement, là où l’on compte un ami ou un membre de la famille.
Il faudra alors recommencer de zéro, comme il y a un an, juste après Chido. Le quartier était méconnaissable. Aucune maison n’avait tenu. De la tôle partout. Les affaires personnelles éparpillées. Les papiers perdus, emportés par les vents ou simplement blanchis par la pluie. Le ruisseau en furie, en contrebas. La boue. Les cris. L’apocalypse. Il a fallu tout reconstruire. Et voilà qu’un an après, une autre tempête s’annonce. Elle ne viendra pas du ciel celle-ci, mais à bords de camions bleus — ceux que l’on prend soin d’éviter quand on se déplace, sous peine de finir au Centre de rétention administrative et d’être expulsé vers l’île d’Anjouan, la plus proche de Mayotte. Comme Chido, elle effacera des vies entières.
Moghoni n’est pas un quartier de « migrants » — ce terme employé à tort et à travers par les journalistes venus de Paris, qui ne correspond à aucune réalité sur cette île. On y vit depuis des années, depuis toujours pour les plus jeunes. Certains sont arrivés il y a plus de vingt ans, d’Anjouan ou de la Grande-Comore, la plus grande des îles de l’archipel. Assis sur le banc de la mosquée, en attendant l’’Asr, la prière de l’après-midi, des hommes se souviennent qu’à l’époque, il n’y avait que quelques cases en tôle. Ils se sont installés avec l’accord du propriétaire foncier, et parfois sur les conseils du maire. Ils ont construit leur maison avec de la tôle et des poutres, une pièce d’abord, puis deux, parfois trois ; ont fait venir la famille, ou l’ont fondée ici même. Ils ont édifié une mosquée, l’un des rares bâtiments en dur du quartier. Aujourd’hui, on trouve aussi quelques épiceries.
L’une d’elle est tenue par Ansifia. Vingt-trois ans qu’elle vit ici. Elle avait 13 ans quand elle est arrivée. Sa sœur est française, elle est comorienne. Elle a un titre de séjour, un travail donc, et trois enfants qui vont à l’école primaire. Pour l’instant tout du moins. Parce que quand les gendarmes reviendront pour détruire son quartier, elle ne sait pas plus que les autres où elle ira. « Notre vie ne tient qu’à un fil. Je n’ai rien d’autre que ma maison », souffle-t-elle dans la cacophonie des femmes qui, dans la cour voisine, font la cuisine, et alors que les enfants endimanchés reviennent de l’école.
Enfin, pour ce qui est des plus chanceux. Car certains n’y vont pas. Ce n’est pas faute, pour leurs parents, d’avoir tout fait pour. Moinaecha par exemple : lors de la dernière rentrée, cette jeune maman à peine sortie de l’adolescence n’a pas pu inscrire son garçon de 3 ans, dont elle s’occupe seule (« le papa ? quel papa ? », raille-t-elle), au prétexte que celle qui partage la même parcelle, dans les profondeurs du quartier, avait déjà inscrit ses quatre enfants. La commune de Tsingoni (dans laquelle se trouve le village de Combani) refuse d’inscrire des enfants de parents différents s’ils ont la même adresse. Un subterfuge parmi beaucoup d’autres pour limiter les inscriptions des enfants de parents étrangers, qui n’est pas propre à cette mairie. A Mayotte, la plupart des communes rivalisent d’ingéniosité pour limiter les inscriptions, en toute illégalité, dans une logique purement xénophobe, sans même s’en cacher (comme le démontrent des rapports de l’Unicef, de Human Rights Watch ou encore de la Cour des comptes) et sous l’œil passif — sinon complice — de l’État.
En 2023, deux chercheurs de l’université de Nanterre estimaient entre 5 379 et 9 575 le nombre d’enfants âgés de 3 à 15 ans non-scolarisés. Aujourd’hui, ils sont probablement plus nombreux encore. Pour l’inscription, les mairies demandent des documents impossibles à obtenir quand on se trouve en situation irrégulière (un justificatif de sécurité sociale, une attestation de la Caisse d’allocations familiales, des avis d’imposition…) ou quand on vit dans un bidonville. Parfois, l’exigence d’une simple facture d’électricité fait obstacle. À Moghoni comme dans la plupart des autres « bangas » de Mayotte, ceux qui vivent là ne sont pas propriétaires. Certains payent un loyer (50, 100, 150 euros), d’autres non. Tous payent l’eau et l’électricité. Mais aucun ne dispose des factures. « C’est le propriétaire qui vient nous présenter la facture et qui nous demande de la payer, mais il ne nous la donne pas », explique Abdou. Quant à l’adresse, « on ne la connaît pas, le propriétaire refuse de nous la donner ».
C’est comme ça que le fils de Moinaecha est empêché d’aller à l’école, quand ses petits voisins, eux, s’y rendent chaque jour, le cartable sur le dos. À 3 ans, il n’a probablement pas encore saisi toute l’injustice de cette situation. Mais sa mère, elle, si. Comme Maryamou d’ailleurs. A 19 ans, cette jeune femme rêve de poursuivre sa scolarité. Seulement, elle n’en a plus le droit : pas de papiers français, pas d’études.
Maryamou est née en Grande-Comore, mais elle n’avait pas 6 mois quand elle est arrivée à Mayotte avec sa mère, Echati. Depuis, elle n’a plus jamais bougé : école primaire à Combani, collège à Tsingoni, lycée à Kahani. Et le bac général, mention « Assez bien ». De cette île qui, dans son esprit, est la sienne, elle ne connaît que Moghoni. « J’ai toujours vécu ici », dit-elle dans le salon de sa maison, l’une des plus spacieuses du quartier. Mais pour l’administration, c’est une étrangère. Pis, une « clandestine ». Elle a bien fait sa demande de papiers à l’âge de 16 ans, mais on lui a répondu qu’il lui faudrait revenir quand elle en aurait 18. Depuis, impossible d’obtenir un rendez-vous – entre-temps, la loi de « refondation » a durci le processus : la délivrance d’un premier titre de séjour est conditionnée à une « entrée régulière sur le territoire », c’est à dire à l’obtention d’un visa long séjour quasiment impossible à acquérir.
Maryamou rêvait d’être infirmière, mais à l’Institut de formation en soins infirmiers, à Mamoudzou, le chef-lieu, il faut être français pour être accepté. Elle espère toujours pouvoir faire un BTS – n’importe lequel, du moment qu’elle apprend un métier. En attendant, elle tourne en rond. « Je ne fais rien de mes journées, je suis perdue », lâche-t-elle devant sa mère impuissante. Elle est en colère, elle ne comprend pas pourquoi sa sœur cadette, âgée de 11 ans, qui est née ici, a la nationalité française, et elle non ; pourquoi ses quatre frères et sœurs aînés vivent en France hexagonale, et elle non ; pourquoi elle est la seule à ne pas avoir de papiers français. Et elle ne comprend pas pourquoi des hommes vêtus d’un tee-shirt noir estampillé « Gendarmerie » sont venus devant sa porte un jour, et ont tagué ce numéro, le 243, sans même lui accorder un regard. « On n’a aucune solution de repli », dit-elle, avant d’ajouter que c’est la mairie qui a dit à sa mère, quand elle est arrivée il y a près de deux décennies, de s’installer ici…
Ainsi va la vie à Moghoni et à Zardeni. On se prépare au pire, on sait qu’il arrivera, mais on ignore quand, et comment. Les jeunes vont-ils se rebeller, comme ça a été le cas dans d’autres quartiers « RHIsés » ? Vont-ils tenter d’opposer une résistance aux forces destructrices ? Ils n’en disent rien, évidemment. Le savent-ils eux-mêmes d’ailleurs ? Mohamed par exemple : il semble n’avoir aucune idée de ce qu’il fera quand les pelleteuses commenceront leur œuvre d’effacement. Cela fait quelques années seulement qu’il vit ici, mais le quartier l’a adopté. Dans les passages étroits et boueux qui font office de ruelles, il connaît tout le monde : le maître coranique, les gamins qui rentrent de l’école, les ados qui écoutent du rap sur le rebord en béton d’une case, les marchandes de fruits et légumes... Propriétaire de chèvres et de quelques zébus, il est un peu jardinier, un peu garagiste, un peu maçon – il bricole, comme on dit ici.
Son histoire est aussi folle et ubuesque que banale, sur cette île. Mohamed est né à Mamoudzou le 31 août 1993, une copie de son extrait d’acte de naissance le prouve. À l’époque, il n’y avait pas de visa entre Mayotte et les autres îles de l’archipel. Puis il est reparti avec sa mère en Grande-Comore. À l’âge de 3 ans, il a été envoyé dans la banlieue de Lyon avec une de ses sœurs, chez celle que l’on appelle aux Comores une marâtre. Une « amie » de la famille qui les maltraitait tous les deux — et qui a fait l’objet d’un signalement à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). À l’époque, il se souvient qu’il avait une carte d’identité française, avant de la perdre, il ne sait plus comment. Il était scolarisé à l’école élémentaire Pierre Cot, à Bron, un certificat le précise. Mais comme ça se passait mal à la maison — il devait être placé dans une autre famille par l’ASE – il a été séparé de sa chère sœur et renvoyé en Grande-Comore. Il y a poursuivi sa scolarité, et quand il est devenu majeur, il a essayé de faire reconnaître sa nationalité française. Pour cela, il devait retrouver l’original de son acte de naissance. Il est donc venu clandestinement à Mayotte pour le récupérer. Mais à la mairie, on ne l’a pas retrouvé. La page a été arrachée, lui a-t-on dit. Depuis, il multiplie les démarches pour faire reconnaître sa nationalité, tout en prenant soin d’éviter les contrôles de police. En novembre, il s’est fait arrêter et a été envoyé au centre de rétention. Il s’en est fallu de peu pour qu’il soit envoyé sur une île, Anjouan, qu’il ne connaît pas : il a été relâché in extremis.
Mohamed sort d’une chemise tous les documents qui racontent son passé : des certificats, le carnet de santé du département du Rhône, des récépissés de demande de carte d’identité rendus illisibles par Chido… Puis il les range avec précaution, comme un trésor. Que fera-t-il quand l’État aura décidé de le jeter à la rue ? Il est comme les autres, il l’ignore. Peut-être ira-t-il chez un ami. Peut-être rejoindra-t-il ses zébus dans la forêt. Peut-être résistera-t-il. Peut-être, d’ici là, aura-t-il réussi à faire reconnaître sa nationalité française. Une vie de « peut-être »...
mise en ligne le 4 janvier 2026
Catherine Tricot sur www.regards.fr
En kidnappant le président vénézuélien, Donald Trump ne défend ni la démocratie ni le droit, mais impose la loi brutale des intérêts américains. Sa puissance s’affiche sans masque et menace le monde entier.
Après des mois de piraterie aux larges des côtes vénézuéliennes, l’armada américaine a kidnappé en pleine nuit le président vénézuélien Nicolas Maduro et sa femme. Il n’a jamais été question pour Donald Trump de rétablir la démocratie là où elle est malmenée depuis des années. Le mot n’a même pas été prononcé une fois lors de sa conférence de presse fleuve. Trump ne se présente pas comme un bushiste néo conservateur ou comme le continuateur de Truman : il ne prétend pas faire la guerre au nom de valeurs mais au nom des intérêts des grands groupes américains, à commencer ce jour pour les compagnies pétrolières. Il met en œuvre son programme, réaffirmé il y a un mois dans la stratégie de sécurité nationale : America First.
Trump entend sécuriser à un haut niveau les approvisionnements en énergie. Le pétrole est là et il entend faire respecter son « droit pétrolier ». Il ne fut question que de cela ce samedi à Mar-a-Lago : le premier producteur de pétrole fait main basse sur les plus grandes réserves de pétrole. « Nous allons investir des milliards de dollars au Venezuela et tirer une extrême richesse du sol vénézuélien. » Point.
Il convient de bien comprendre : au-delà du coup de force contre le régime vénézuélien, Trump lance une menace et un défi au monde.
Un défi aux règles de droit américain qui veut que son Congrès soit consulté avant une opération de guerre. Il n’en a rien été.
Un défi à l’Organisation des Nations Unies. Les États-Unis sont un membre permanent du Conseil de sécurité et, à ce titre, ils sont censés faire respecter les bases de l’institution. Or il enfreint de façon délibérée et sans aucun masque le droit international et les principe de l’ONU. Il ne joue même plus le jeu des apparences. C’est l’expression de sa force et de son droit.
Enfin, Trump lance un défi au monde : il défend les intérêts américains et le fera partout où ceux-ci seront engagés. Il dirigera donc le Venezuela.
Il menace aussi. Très explicitement, il annonce vouloir s’occuper de Cuba et de la Colombie. Il maintient l’Iran dans son viseur. Insistant, le secrétaire d’État Marco Rubio prévient : « Il faut prendre les propos de Trump au sérieux ». Le président américain réaffirme que la doctrine Monroe de 1823 sera appliquée et étendue : elle considère comme pré-carré des États-Unis l’ensemble du continent américain, du nord au sud. Le droit cède à la force.
Trump a prévenu : personne, aucun pays, aucun dirigeant n’est à l’abri. La menace s’adresse au monde entier.
Il jouit de la puissance de son armée. Mais surtout, Trump bénéficie de la couardise d’une grande partie du monde. Peu ont soutenu ouvertement le coup de force contre le droit, la paix et la stabilité du monde. Seuls se sont réjouis l’Argentin, Javier Milei, le Chilien José Antonio Kast, l’Israélien Benjamin Netanyahu et l’Italienne Georgia Meloni : tous veulent un monde où la force fait office de loi. La Chine et la Russie, également membres du Conseil de sécurité, ont vivement dénoncé. On attend leurs initiatives.
L’Europe, elle, se tient informée ! La France, elle aussi membre permanent du Conseil de sécurité, ne dit rien. Par la voix de son président, elle prend acte. Suprême humiliation nationale, le post sur X (ex-Twitter) de Macron est même repris par Trump sur son réseau social Truth Social. Les Européens ont peur. Ils se taisent et se terrent. Ce faisant, ils font grossir l’ogre qui nous menace tous. Il faut arrêter de se voiler la face : Trump est devenu la première menace de ce monde. Un nouvel ordre mondial doit être bâti, en rassemblant largement au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Mais Macron a abdiqué.
mise en ligne le 3 janvier 2026
Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr
Depuis le 1er janvier, trente-sept ONG internationales n’ont plus l’autorisation, délivrée par les autorités israéliennes, de travailler dans les territoires palestiniens. Parmi elles, Médecins sans frontières, un des principaux acteurs humanitaires dans la bande de Gaza.
Un bannissement en guise de cadeau de fin d’année : voici ce qu’ont reçu plusieurs dizaines d’ONG internationales et leurs différentes branches nationales le 30 décembre, par voie de publication sur le réseau social X et de communiqué. À compter du 1er janvier, elles ne sont plus enregistrées auprès des autorités israéliennes et n’ont donc plus l’autorisation de travailler dans les territoires palestiniens. Elles devront avoir quitté la bande de Gaza le 1er mars.
Ces acteurs humanitaires craignaient cette décision depuis plus d’un an. Le 9 décembre 2024 en effet, le premier ministre israélien avait annoncé que de nouvelles procédures d’enregistrement pour les ONG internationales seraient mises en place et qu’elles ne dépendraient plus du ministère des affaires sociales israélien.
Le 9 mars 2025, leur nouvelle administration israélienne de tutelle, le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, a publié de nouveaux critères pour obtenir la validation de leur présence dans les territoires palestiniens. Parmi eux, la divulgation aux autorités israéliennes de la liste complète de leurs employé·es palestinien·nes. Une ligne rouge pour l’immense majorité des humanitaires. Seraient également interdites de séjour les ONG qui « dénigrent l’État d’Israël ». Une première limite de temps avait été fixée au 9 septembre, qui avait été repoussée au 31 décembre 2025.
Médecins sans frontières (MSF), plus précisément toutes ses branches qui travaillent dans la bande de Gaza (Belgique, Espagne, France et Pays-Bas), fait partie des acteurs humanitaires désormais bannis. L’organisation est particulièrement attaquée par les autorités israéliennes : le Cogat, l’administration militaire chargée des civil·es palestinien·nes, et donc de la coordination avec les ONG internationales, accuse MSF de refuser de livrer la liste de son personnel palestinien et d’employer des « terroristes ». Une accusation déjà ancienne et portée sans aucune preuve.
Mediapart a joint Claire San Filippo, responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens. Elle revient sur ces accusations et sur le bannissement des ONG de la bande de Gaza.
Mediapart : Comment réagissez-vous au refus des autorités israéliennes de renouveler votre enregistrement et celui des autres ONG concernées ?
Claire San Filippo (responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens) : C’est une tentative cynique et calculée visant à empêcher ces organisations de fournir de l’aide humanitaire à Gaza et en Cisjordanie, et ce, en violation des obligations d’Israël au titre du droit international humanitaire.
C’est d’autant plus cynique qu’aujourd’hui, la situation humanitaire à Gaza reste catastrophique. La bande de Gaza est ravagée par deux ans de conflit. Et la situation ne fait qu’empirer avec la chute brutale des températures, les pluies torrentielles et les vents violents. Ces intempéries continuent de détruire et d’inonder des abris de fortune, où vivent beaucoup de très nombreux Palestiniens et Palestiniens. Et ce, pendant que les autorités israéliennes continuent de bloquer l’entrée de fournitures de base telles que des tentes, des bâches, des logements temporaires, mais aussi des fournitures médicales.
Or, aujourd’hui, plus que jamais, les Palestiniens et les Palestiniennes ont besoin de plus d’aide humanitaire, pas de moins d’aide humanitaire. Je rappelle qu’autoriser l’aide humanitaire n’est pas une option, ce n’est pas une faveur : c’est une obligation en vertu du droit international.
Les autorités israéliennes ont publié en mars 2025 de nouveaux critères d’enregistrement. Parmi eux figure la transmission au ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, dont les ONG dépendent, de la liste des employé·es palestinien·nes. Avez-vous répondu à tous les critères ?
Claire San Filippo : Nous avons fourni la plupart des informations qui étaient demandées. Mais MSF a exprimé des inquiétudes légitimes quant au partage d’informations personnelles des employés palestiniens et palestiniennes avec les autorités israéliennes. Inquiétudes qui sont exacerbées par le fait que quinze collègues de Médecins sans frontières ont été tués par les forces israéliennes lors de ce conflit.
Exiger des listes de personnel comme condition d’accès aux territoires occupés palestiniens constitue un abus et compromet l’indépendance et la neutralité qui sont des principes humanitaires importants. Nous sommes particulièrement préoccupés par l’absence de toute clarté quant à l’utilisation, au stockage et au partage de ces données sensibles.
« Nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé. »
Nous souhaitions en discuter avec les autorités israéliennes. Mais le ministère en charge du processus d’enregistrement a ignoré nos demandes répétées de dialogue. Au contraire, les autorités israéliennes nous ont accusés publiquement ces derniers jours d’employer des personnes qui seraient impliquées dans des activités militaires.
Comment réagissez-vous à ces accusations ?
Claire San Filippo : Ces allégations sont évidemment infondées. MSF n’emploierait jamais sciemment une personne impliquée dans des activités militaires. Une telle situation représenterait un risque inacceptable pour les patients, le personnel, les opérations. Tous les processus de recrutement font l’objet d’une vérification approfondie. Nous avons en place un processus de sélection et de vérification renforcée pour tout le personnel.
Un de nos collègues, Fadi al-Wadiya, a été tué par les autorités israéliennes [en juin 2024 – ndlr], et au lendemain de sa mort, elles ont prétendu qu’il était impliqué dans des activités militaires. Mais les autorités israéliennes n’avaient jamais contacté Médecins sans frontières, et MSF n’avait aucune indication laissant penser que notre collègue Fadi al-Wadiyah aurait pu être impliqué dans des activités militaires quelles qu’elles soient. Si les autorités israéliennes disposaient de telles informations, elles ne les ont jamais partagées avec Médecins sans frontières, ni avant sa mort, ni lorsque nous les avons contactées immédiatement après sa mort.
À mon sens, faire publiquement de telles allégations sans preuve met en danger le personnel humanitaire, compromet les opérations médicales et participe à la stigmatisation et à la délégitimation du personnel humanitaire qui continue de prodiguer des soins vitaux.
Quels sont les programmes que cette interdiction peut mettre en danger ?
Claire San Filippo : Il faut d’abord souligner que nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé.
Aujourd’hui, à Gaza, Médecins sans frontières soutient un lit d’hôpital sur cinq, réalise un accouchement sur trois. Plus précisément, nous soutenons six hôpitaux, nous gérons deux hôpitaux de campagne à Deir El-Balah, quatre centres de soin de santé primaire, deux cliniques pour soigner les plaies.
Nous avons récemment ouvert, dans le nord de la bande de Gaza, six cliniques mobiles pour soigner les plaies. En 2025, nous avons assuré 800 000 consultations externes, pris en charge plus de 100 000 cas de traumatisme, 22 700 interventions chirurgicales et assisté plus de 10 000 accouchements. En plus de ça, nous avons distribué plus de 700 millions de litres d’eau dans la bande de Gaza.
Un des nouveaux critères pour l’enregistrement est de n’avoir pas dénigré Israël. Pensez-vous être bannie à cause des témoignages que vous avez apportés et des rapports que vous avez publiés ?
Claire San Filippo : Je ne peux évidemment pas parler au nom des autorités israéliennes. En revanche, ce que je peux dire, c’est que nos équipes sur le terrain décrivent ce qu’elles voient.
Ce que nous avons vu à Gaza depuis deux ans, c’est la destruction, la mort et les conséquences humaines, humanitaires, dramatiques de la violence génocidaire. Si ces descriptions sont insoutenables pour certains, la faute en incombe à ceux qui commettent les atrocités et non à ceux qui les dénoncent.
Ce que je veux dire, c’est que nous devons pouvoir continuer de travailler. Car, encore une fois, la situation reste catastrophique, malgré la baisse de l’intensité de la violence depuis le cessez-le-feu, le 10 octobre. La violence continue de tuer et de blesser des Palestiniens presque au quotidien. Nous continuons aujourd’hui à avoir de très nombreux patients, donc surtout des personnes qui ont été blessées, des cas notamment de patients avec des traumatismes, des personnes brûlées, des enfants, des femmes enceintes dénutries, et beaucoup de patients qui viennent pour des maladies qui sont liées aux conditions de vie épouvantables.
mise en ligne le 2 janvier 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
On cherche les mots pour définir un projet bien à gauche. Hier encore, on le disait révolutionnaire. Aujourd’hui, il est souvent nommé radical. C’est quoi, être radical ? Réponses au travers de l’Histoire.
Quand, dans la seconde moitié des années 1990, on tapait le mot de « radicalité » sur son ordinateur, le correcteur orthographique indiquait invariablement qu’il était inconnu. Le terme était né pourtant au 19ème siècle, mais il se trouvait trop peu employé pour retenir l’attention des dictionnaires. On utilisait couramment depuis longtemps « radical » et « radicalisme », mais pas « radicalité ».
« Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même », écrivait Marx dans Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844). Jules Simon , dans La politique radicale (1868), jugeait quant à lui que « le caractère propre d’une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d’aller comme on dit vulgairement jusqu’au bout de ses principes […] Elle est radicale parce qu’elle veut le tout et qu’elle ne s’arrête pas avant d’avoir tout obtenu. »
Agir à la racine, refuser les demi-mesures, aller jusqu’au bout… Tout le vocabulaire de la « radicalité » va hériter directement de cet état d’esprit, mais il faut attendre la fin du 20ème siècle pour que le terme lui-même prenne son extension. Après le mouvement social de novembre-décembre 1995, il offre en effet plusieurs avantages. Il s’écarte d’un radicalisme que le 20ème siècle a associé à une gauche – le Parti radical – modérée jusqu’à la compromission. Et il se substitue aussi à une révolution trop liée, dans les représentations communes, aux crimes de masse de l’époque du stalinisme et du maoïsme au pouvoir.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence.
Il suggère surtout que la critique sociale entre dans une ère nouvelle qui entend dépasser le cadre du mouvement ouvrier historique. Que trouve-t-on au côté de la mobilisation salariale ? L’action spectaculaire d’Act-Up contre le sida, les combats pour les droits des sans-papiers et des chômeurs, l’occupation sauvage de locaux abandonnés pour mettre en lumière le scandale des sans-logis, un féminisme de seconde génération, la critique des médias, la sociologie de Pierre Bourdieu, l’esprit frondeur des Inrockuptibles…
À l’époque, ces mouvements sociaux ou intellectuels expriment, dans un langage nouveau, le fait que la société étouffe dans les logiques aliénantes qui sont les siennes et qu’il n’est plus temps de différer leur dépassement et l’entrée dans un nouvel âge de l’émancipation. Être radical, c’est manifester la conviction que tout doit changer, en profondeur et dans l’urgence. On a compris que cette radicalité se situe franchement à gauche, et même du côté le plus à gauche de la gauche. La charnière des 20ème et 21ème siècles est significativement marquée par une poussée de l’extrême gauche, face à un PCF en déclin et un socialisme qui va s’embourber dans le social-libéralisme. Au premier tour de la présidentielle de 2002, les trois candidats héritiers du trotskisme atteignent le seuil des 10%, alors que le PC descend au-dessous des 5% pour la première fois de son histoire. Le premier ministre sortant, le socialiste Lionel Jospin, ne franchit pas, quant à lui, la barre du premier tour. Parler de la gauche radicale est alors une autre façon de nommer l’extrême gauche…
Les toutes dernières années marquent un nouveau tournant. La colère ne pousse plus majoritairement vers le désir d’émancipation, mais vers la désillusion et le ressentiment. On ne voit plus la cause des maux dans un système opaque, où la propriété semble se diluer dans la masse fluctuante des actionnaires. Du coup, la colère se porte aussi bien contre « l’élite » du haut que contre la masse des « assistés » et des étrangers du bas, en réalité les plus proches, les plus visibles, les plus faciles à désigner.
Pour une part, la radicalité change de camp, ou plutôt elle en a deux, sur sa droite comme sur sa gauche. Dans le vocabulaire de la politique au jour le jour, on oublie l’étymologie de la radicalité (radix, la racine en latin) et on ne retient plus que le « jusqu’au bout » et donc « l’extrême ». Ancrée à gauche à la charnière de deux siècles, la radicalité devient un mot ambivalent, à la fois attribué à la gauche et à la droite, valorisé (la clarté de l’objectif) ou dévalorisé (les dérives de l’exagération). La gauche et la droite ont chacune leur « extrême », que l’on valorise ou que l’on stigmatise.
L’imputation de radicalité relève de l’image. Or les images se produisent. La force principale à gauche, La France insoumise, cultive volontiers l’image d’une radicalité associée à la violence du ton et à la recherche de clivage. La force principale à droite, le Rassemblement national, récuse ce qualificatif et cultive au contraire une image « dédiabolisée ». Le parti de Marine Le Pen veut se détacher de l’appellation d’extrême droite. Il bénéficie de l’existence à côté de lui d’un courant plus extrémiste, celui du polémiste Éric Zemmour.
Faut-il donc se débarrasser de la radicalité ? Ce n’est qu’en sortant du système que l’on éloigne définitivement les aliénations qu’il nourrit. Mais si l’on maintient les vertus d’une visée allant à la racine des maux sociaux, il faut aussi prendre la mesure des problèmes que cela génère.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence. Elle attire et elle repousse dans le même mouvement. Il y a toutefois plus grave. Si la gauche ne s’identifie pas à la seule redistribution des richesses, si elle a pour visée de rompre avec les logiques de la domination et de l’aliénation des personnes (l’individu dépossédé de la maîtrise de son destin), alors on ne peut en tirer qu’une conviction : on ne libère pas un peuple, mais on travaille à ce qu’il s’émancipe par lui-même. Les féministes le disent avec leurs mots « Ne me libère pas, je m’en charge ».
Dès lors s’éclaire la question cardinale de la radicalité : tout programme, modeste ou « radical », ne vaut que s’il est l’expression d’une volonté majoritaire. La radicalité n’est que verbiage si elle ignore les contradictions de sa mise en œuvre. Elle ouvre sur des désillusions si elle n’est qu’un discours de rupture, qui contourne le temps nécessaire à la formation de majorités. On n’abolit pas une logique sociale par décret : on cherche à s’inscrire dans le temps, le plus resserré possible, de son dépassement démocratique. On a trop payé, au 20ème siècle, le prix des révolutions permanentes qui n’existaient que dans les esprits et qui, par volontarisme excessif, ouvraient la porte à toutes les contre-révolutions. Pour le dire autrement, le plus grand danger n’est pas nécessairement et toujours celui du « modérantisme »…
La radicalité est un état d’esprit. En politique, elle ne vaut que si elle s’adosse à un projet de société qui mobilise et qui rassure et si elle se concrétise dans une stratégie de long terme, qui intègre les conditions de son accomplissement.
mise en ligne le 1er janvier 2026
Marie Turcan sur www.mediapart.fr
Le régulateur français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne de Vincent Bolloré pour deux séquences diffusées début 2025, estimant qu’elles génèrent une « stigmatisation de nature à encourager des comportements discriminatoires » envers les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane.
Le gendarme français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne d’extrême droite CNews pour des propos tenus en direct pouvant inciter à la discrimination envers les populations immigrées ou les personnes musulmanes. L’information a été repérée par l’Agence France-Presse (AFP) après avoir été publiée au Journal officiel le 30 décembre et alors même que CNews célèbre des audiences record.
Dans la décision prise par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), le 17 décembre, sont mis en cause deux extraits d’émissions de la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, que Mediapart a retrouvés en intégralité.
« Pas des Français de souche »
La première vidéo date du 29 janvier 2025, dans le segment « La grande interview », présenté par Sonia Mabrouk. L’invitée, Marie-Hélène Thoraval, maire divers droite de Romans-sur-Isère (Drôme), est interrogée sur une récente attaque au couteau. Elle généralise alors : « Je crois qu’on dénombre à peu près 120 attaques au couteau par jour [...] et généralement, on retrouve les mêmes typologies d’auteurs derrière ces faits. » « C’est-à-dire ? », demande la présentatrice. « Bien souvent des personnes qui ne sont pas, je vais dire entre guillemets, “Français de souche”, mais qui vont avoir des origines qui sont plus liées avec… une certaine forme de… tout simplement, un lien avec l’islam. »
Dans sa mise en demeure, l’Arcom note que l’animatrice « n’a pas réagi », ce qui contrevient au principe selon lequel un éditeur (ici, une chaîne) doit être « responsable du contenu des émissions qu’il diffuse » et doit conserver « en toutes circonstances la maîtrise de son antenne ». En l’occurrence, les propos de la maire « imputent aux personnes d’origine immigrée et de confession musulmane, dans leur ensemble, des comportements graves, voire pénalement répréhensibles », estime le régulateur.
L’Arcom poursuit : « Une telle stigmatisation, associant les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane à des personnes dangereuses, dominatrices et menaçantes et n’ayant suscité aucune réaction de la part de l’animatrice présente en plateau, est de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité, leur origine ou leur religion. »
« Ce sont des masses »
Deuxième séquence, le 20 mars 2025 dans l’émission « Morandini Live », de Jean-Marc Morandini – la veille de la condamnation en appel du présentateur pour corruption de mineurs. Jordan Florentin, collaborateur du média d’extrême droite Frontières et dont la carte de presse a été refusée en 2025, intervient à propos de l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans un village : « Vous dites ce sont des individus […], c’est là où vous vous trompez. Déjà, de façon terrible, c’est que ce sont des masses. Monsieur, ce sont des masses. » Avant de dire : « C’est des personnes qui ne peuvent pas forcément s’acclimater avec nos valeurs, nos mœurs et notre culture. C’est ça le problème. »
En face, le journaliste Mathias Leboeuf s’indigne : « On parle d’individus, de gens qui sont demandeurs d’asile, on parle pas de pestiférés. Vous vous rendez compte de comment on parle d’une population ? » Jordan Florentin ajoute plus tard : « Vous haïssez les Blancs… »
Quelques minutes après, il enchaîne : « Sans immigration, il ne se serait pas passé ce qu’il s’est passé à Crépol et vous le savez » – un discours que propagent les médias du groupe Bolloré depuis le meurtre de Thomas Perotto dans cette commune de la Drôme en 2023, alors même que l’enquête judiciaire a pour l’heure écarté l’hypothèse d’un « meurtre anti-Blanc ».
L’Arcom estime que « ces propos véhiculent de nombreux stéréotypes particulièrement infamants à l’égard des personnes immigrées dans leur ensemble, de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité ou de leur origine ». Là aussi, le régulateur retient comme circonstance aggravante le fait que le présentateur de CNews Jean-Marc Morandini a « pris le parti de la personne » qui a tenu les propos mis en cause, Jordan Florentin, au lieu de le recadrer.
Et après la mise en demeure ?
Contacté par Mediapart, l’Arcom a précisé ne pas avoir de « commentaire particulier » à faire sur ce sujet. La mise en demeure fait partie des actions à disposition du régulateur français, dont l’objectif est « de prévenir avant de sanctionner », comme l’indique son site officiel. L’organisme peut, s’il constate un manquement auprès d’un éditeur audiovisuel, envoyer d’abord une lettre de rappel, une lettre de mise en garde ou une mise en demeure, la réponse la plus forte.
Si la chaîne ne se conforme pas à la mise en demeure – ou si elle est à nouveau épinglée pour des faits similaires –, la route est encore longue : le directeur de l’Arcom doit informer un rapporteur indépendant nommé par le Conseil d’État, qui décide ensuite si l’ouverture d’une procédure de sanction est justifiée ou non. Si oui, il peut proposer une sanction, que l’Arcom peut choisir de prononcer ou non.
Par le passé, l’organisme a déjà sanctionné CNews. En novembre 2024, le gendarme de l’audiovisuel a par exemple infligé 100 000 euros d’amende après que le présentateur d’une émission en février a décrit l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde » et qu’il n’avait « fait l’objet d’aucune contradiction de la part des autres personnes présentes en plateau ».
En mai 2024, CNews a aussi reçu une amende de 50 000 euros de l’Arcom, pour des propos tenus par Geoffroy Lejeune, directeur du Journal du dimanche (également propriété de Vincent Bolloré), reliant la surpopulation carcérale à « l’immigration arabo-musulmane ».
CNews contourne les règles de pluralisme
CNews n’a en revanche encore jamais été sanctionnée pour manquement aux règles du pluralisme. Or la chaîne d’extrême droite fait l’objet, depuis quelques semaines, de vives critiques à ce sujet.
Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé en novembre comment elle a contourné, en mars 2025, les règles de temps d’exposition des courants politiques, en diffusant les paroles de gauche et du centre majoritairement la nuit. L’extrême droite, elle, est de loin la plus représentée sur les heures de grande écoute (7 heures-10 heures et 18 heures-21 heures).
L’Arcom a, dans un premier temps, balayé ces résultats, en affirmant au Point n’avoir vu « aucun problème particulier » et même « tomber des nues sur l’idée selon laquelle les temps de nuit seraient utilisés pour contourner la règle de pluralisme ».
Ce démenti se heurte toutefois aux constats successifs de Libération et Mediapart, qui ont enquêté dans la lancée de RSF et sont arrivés à un constat similaire. Mediapart a ainsi visionné et comptabilisé les prises de parole politique sur CNews pendant trois mois – de janvier à mars 2025 – et révélé certaines manipulations grossières de la chaîne d’information en continu. La chaîne de Vincent Bolloré peut par exemple, au cours d’une même nuit, diffuser une dizaine de fois le même extrait d’un discours d’une personnalité de gauche, afin de gonfler artificiellement son temps de parole à l’antenne.
Contactée à ce sujet avant la sortie de l’enquête, l’autorité de régulation a indiqué ne pas pouvoir fournir une réponse précise avant plusieurs semaines.
De son côté, CNews semble loin d’être ébranlée par ces récents rebondissements. La chaîne vient de célébrer son plus grand accomplissement à ce jour : passer devant BFMTV et devenir la « première chaîne d’information » – ou plutôt d’opinion – de France avec 3,4 % de parts d’audience (0,6 point de plus que BFM), selon l’institut Médiamétrie. Elle a ainsi « multiplié son audience par 5,7 en neuf ans », s’est vantée Virginie Grandclaude, directrice de communication de la chaîne, sur son compte X. « Merci aux citoyens », a-t-elle ajouté.
mise en ligne le 31 décembre 2025
Francis Wurtz sur www.humanite.fr
Nous ne cherchons pas à oublier les sombres réalités de la période : ni les guerres qui n’en finissent pas de semer la mort et la désolation, ni les vagues brunes qui déferlent dangereusement sur le monde, ni les assauts hideux de l’antisémitisme, de l’islamophobie et du racisme en général, ni les chasses aux personnes migrantes, ni la baisse sans précédent de l’aide publique au développement…
Pour vaincre ces fléaux, il faut les affronter les yeux grands ouverts. C’est justement à toutes celles et à tous ceux – ces innombrables anonymes – qui, tout au long de cette année, se sont dressés avec dignité et courage contre les promoteurs d’inhumanité que nous voulons ici rendre hommage en relatant quelques-unes des plus belles manifestations de solidarité qu’ils et elles nous ont fait vivre en 2025.
La cause palestinienne est celle qui a suscité les mobilisations les plus impressionnantes. « Près de 48 000 manifestations pro-palestiniennes » ont eu lieu « dans 137 pays » depuis le début de la guerre de Gaza (1) .
Certaines d’entre elles furent de véritables « marées humaines » (Euronews, 4 octobre 2025 à propos de celle de Rome, qui vit défiler 1 million de personnes). Mais surtout, elles se sont multipliées sur les cinq continents, y compris en Israël, où le rassemblement du 10 août dernier à Tel-Aviv connut une affluence inédite.
Si la guerre d’Ukraine suscite des réactions plus contradictoires, ce n’est pas faute d’une volonté majoritaire d’aider le peuple ukrainien face à l’agression russe, mais en raison d’une opposition légitime de nombre de progressistes au choix pervers des dirigeants européens (derrière l’Otan) : celui d’une impossible et désastreuse « solution » militaire au conflit.
Un autre type de mobilisations populaires qui a marqué l’année en Europe est particulièrement à saluer et à encourager : celui qui a vu, parfois massivement, des démocrates dans toute leur diversité se rassembler pour contrer le déferlement des droites et de l’extrême droite de plus en plus mêlées.
À l’Ouest, le cas de l’Allemagne est particulièrement emblématique : face à la menace gravissime de l’AfD, 200 000 personnes se sont retrouvées à Berlin le 25 janvier, 250 000 à Munich le 8 février, des dizaines de milliers dans plus de 60 villes d’outre-Rhin le 11 mai…
Il en fut de même à l’Est, en Hongrie, tant sur l’immense place des Héros de Budapest, comme le 18 mai ou le 22 septembre, qu’à travers un appel de plusieurs centaines de milliers de signataires contre Orban, qui avait qualifié ses opposants de « punaises » et les avait menacés d’« un grand nettoyage ».
Quant à l’action irremplaçable des ONG de solidarité internationale, elle ne doit sa survie qu’à une mobilisation contre vents et marées de milliers de bénévoles, comme celle des quelque 180 associations de Coordination Sud le 11 octobre dernier en France.
Terminons ces évocations parcellaires par l’image réconfortante, saluée dans le monde entier, d’Ahmed, le réfugié syrien, mettant en danger sa vie pour sauver celle d’autres en arrachant l’arme du terroriste antisémite de Sydney. « Il y a des mots qui font vivre », écrivit le poète. Le mot « solidarité » fait vivre.
(1). « Le Temps » de Genève (10 octobre 2025) selon une étude de l’ONG The Armed Conflict Location Event Data Project (Acled).
mise en ligne le 30 décembre 2025
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
Face aux difficultés du tissu industriel français, symbolisées par la récente liquidation judiciaire de Brandt, le communiste Aymeric Seassau appelle l’État à agir et dénonce le rôle du capital.
Pourquoi appelez-vous à sonner « l’état d’urgence industriel » ?
Aymeric Seassau : Cet appel part d’un constat. La France et son appareil productif sont arrivés à un point de non-retour : nous sommes le tout dernier pays d’Europe en part de l’industrie dans le PIB. Peut-on vraiment vivre dans un pays dans lequel 78 % des médicaments, 87 % des vêtements et 92 % des équipements électroniques consommés sont produits à l’étranger ?
D’autant que c’est encore en train de reculer puisque avec la liquidation de Brandt, on perd le dernier producteur de cuisson en France. C’est grave pour la nation tout entière pour notre souveraineté de production, pour la transition écologique, puisqu’en perdant notre industrie, on en vient à importer de l’autre bout du monde ce que l’on pourrait fabriquer ici.
Et c’est grave pour la balance commerciale, l’emploi, et donc la protection de la protection sociale. C’est pour cela que nous lançons un cri d’alerte en appelant à l’état d’urgence industriel. Notre pays ne peut plus laisser cette casse se poursuivre. Il ne s’en remettrait pas.
Que symbolise, selon vous, la récente liquidation de Brandt ?
Aymeric Seassau : C’est un cas qui est extrêmement éloquent, mais il y en a d’autres : Mittal, Vencorex… Le premier responsable de cette situation, c’est le patronat, qui organise un grand déménagement industriel depuis plusieurs années. Et qui, comble de l’indécence, s’emploie dans le même temps à capter les politiques publiques en direction des entreprises pour alimenter le capital et reverser des dividendes record.
Disons les choses : en France, nous avons l’un des patronats les moins patriotes du monde puisque nos grands groupes ont 62 % de leurs emplois à l’étranger, contre 38 % en Allemagne et 28 % en Italie. Une situation amplifiée par l’abandon de l’État, symbolisé aujourd’hui par Emmanuel Macron, qui promeut la start-up nation au détriment de la France des usines.
Cette situation crée, dans le pays, un sentiment d’injustice et de colère très fort. Il est urgent d’y apporter des réponses, d’autant que l’extrême droite rôde et surfe sur ce désespoir.
Le PCF a mené une campagne sur le thème de l’industrie ces dernières semaines. Un tour de France a été réalisé pour recueillir doléances et propositions. Que retenez-vous de ce travail de terrain ?
Aymeric Seassau : Nous disons une chose : si l’État ne peut pas tout faire, l’État ne peut pas non plus ne rien faire. Il y a des mesures simples qui peuvent être prises dès maintenant. Comme déclarer un moratoire sur les licenciements pour ne plus perdre d’emplois industriels, réformer les tribunaux de commerce pour que les demandes des salariés soient entendues, notamment lorsqu’ils se prononcent en faveur d’une proposition de reprise favorable à l’emploi et à l’écologie.
Mais aussi se doter d’un pôle public bancaire, composé de la Caisse des dépôts, de la BPI (Banque publique d’investissement, NDLR) et de la Banque postale, pour en faire un levier économique nous permettant de nationaliser des groupes stratégiques. Mais aussi travailler sur la formation : il faut savoir qu’il existe beaucoup d’emplois industriels non pourvus en France par manque de compétences.
Cela suffira-t-il à faire vivre cette « nouvelle industrialisation » que vous appelez de vos vœux ?
Aymeric Seassau : Lorsque nous disons « nouvelle industrialisation », ça ne veut pas dire revenir à l’état antérieur. Mais en créer une qui répond aux enjeux de notre temps, en particulier la transition écologique. Il faut planifier une nouvelle stratégie industrielle nationale où l’État comme les travailleurs jouent pleinement leur rôle, notamment en sécurisant l’emploi et la formation, en reconstruisant et en défendant des filières industrielles stratégiques, en mobilisant les marchés publics pour favoriser le « produire en France »…
Et cela veut aussi dire relocaliser, conditionner les aides publiques à des objectifs décarbonés, peser sur la concurrence déloyale lorsque des produits interdits de production sur le territoire européen sont importés et mettre en place des barrières pour empêcher les produits nocifs et nuisibles pour le climat sur le continent.
Que répondre à ceux qui vous diront que nationaliser coûte cher ?
Aymeric Seassau : Nous proposons un plan de 100 milliards pour nationaliser lorsque c’est nécessaire et ainsi empêcher la casse de notre appareil productif dans nos territoires. On peut penser que c’est une grande somme, mais, en comparaison, nous déboursons aujourd’hui 211 milliards par an en aides aux entreprises, que ce soit des aides directes ou indirectes. Soit le double de ce qui est alloué aux collectivités territoriales. Quel est ce pays qui investit davantage dans le capital que dans la sauvegarde de ses emplois et ses services publics ?
mise en ligne le 29 décembre 2025
Cédric Vallet sur www.mediapart.fr
Pendant deux ans, l’UE s’est révélée impuissante à sanctionner Israël pour les violations du droit international à Gaza. Les divisions entre États membres en sont la cause première. Mais, au sein du service diplomatique européen, des hauts fonctionnaires freinaient toute initiative « défavorable à Israël ».
Bruxelles (Belgique).– « Ces deux années ont été vécues de manière très violente par beaucoup d’entre nous. » Pour cet ancien membre du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), l’incapacité de l’Union européenne (UE) à sanctionner Israël pour ses violations du droit international à Gaza est une « trahison des valeurs de l’UE ». Celle-ci « a perdu sa boussole humaine et s’est éloignée de sa ligne qui est celle de l’équilibre », ajoute-t-il.
Dans le jeu complexe des institutions européennes, les fractures béantes entre les États membres ne sont pas la seule explication de cette frilosité extrême. Des fonctionnaires du SEAE ont aussi contribué à gripper la diplomatie. C’est ce que dénoncent de multiples sources contactées par Mediapart.
« L’Union européenne a été quasiment bloquée pendant un an, voire davantage, explique un diplomate. Oui, les États membres étaient divisés, mais si la “machine” européenne avait parlé d’une même voix, il aurait été possible d’avancer plus vite et plus fort. » Au sein du SEAE, une poignée de haut·es fonctionnaires, tous positionné·es à des postes clés, sont régulièrement mentionné·es comme ayant cherché à « bloquer » ou « freiner » toute initiative susceptible de déplaire à Israël. Ils ont notamment tenté de ralentir les projets de sanctions.
Au sommet de la pyramide se trouvait Stefano Sannino, secrétaire général du SEAE de 2021 à janvier 2025 (l’Espagnole Belén Martínez Carbonell lui a succédé). Après sa garde à vue du 3 décembre, il a été inculpé dans une affaire de fraude aux fonds européens.
Frank Hoffmeister, l’Allemand qui dirige le service juridique du SEAE, est lui aussi considéré comme l’un des verrous du service diplomatique. Il est par ailleurs membre du Parti libéral-démocrate d’Allemagne, l’une des formations politiques les plus pro-israéliennes de son pays.
Hélène Le Gal, enfin, est une ancienne ambassadrice de France en Israël. Elle est directrice du département Moyen-Orient et Afrique du Nord du SEAE depuis 2022. Plusieurs sources considèrent qu’elle a œuvré, aux côtés d’autres fonctionnaires, « contre les positions défendues par le haut représentant de l’UE aux affaires étrangères, donc contre son chef, et contre les positions de son propre pays », lance un diplomate.
Un rapport bloqué
Alors que l’attaque contre Israël perpétrée par le Hamas et d’autres groupes palestiniens le 7 octobre 2023 avait « choqué tout le monde », se souvient ce dernier diplomate, deux lignes politiques contradictoires ont rapidement émergé au sein des institutions européennes. « Il y avait une ligne très “pro-Israël” incarnée par Ursula von der Leyen ; et une ligne plus équilibrée, celle de Josep Borrell, qui était alors haut représentant aux affaires étrangères, ancrée dans le droit international et qui ne souhaitait pas donner de chèque en blanc à Israël pour procéder à des massacres de civils. »
Dès le mois de novembre 2023, de forts clivages enrayent le fonctionnement du SEAE. Plusieurs sources confirment par exemple qu’Hélène Le Gal, la cheffe de l’unité Moyen-Orient, a empêché la diffusion d’un rapport interne sur la désinformation israélienne, préparé par l’unité de communication stratégique du SEAE.
Après l’attaque du Hamas, les services du SEAE font remonter des alertes, en constatant des flux d’informations biaisées, au départ d’Israël, transitant par l’Inde et ciblant notamment l’UE. Des analyses sont rédigées, un rapport d’une vingtaine de pages est même écrit, intitulé « Analyse de l’environnement informationnel », d’une vingtaine de pages.
C’est une manipulation de l’information à destination des États membres. Un ancien membre du SEAE à propos de la non-diffusion d’un rapport
Le texte est censé être à usage interne, et à destination des vingt-sept points de contact nationaux du système d’alerte rapide du SEAE, actif dans le domaine de la lutte contre la désinformation. Il décrit les stratégies de désinformation israéliennes. Mais, témoigne un ancien de la cellule communication stratégique du SEAE, « il [leur] a été clairement stipulé que, sur ordre de Mme Le Gal, [ils avaient] interdiction de travailler sur la désinformation israélienne ».
Le rapport est en tout cas bloqué. Il ne sera pas diffusé dans le réseau européen de lutte contre la désinformation. « C’est une manipulation de l’information à destination des États membres », estime la source interne. Et pourtant, les campagnes de dénigrement et de fausses nouvelles, par exemple contre l’Unrwa – l’agence onusienne chargée des réfugiés de Palestine –, se multipliaient depuis le début de la guerre. Dans certains cas, elles visaient directement des dirigeant·es européen·nes.
Ainsi, le 13 septembre 2024, Israël Katz, le ministre des affaires étrangères israélien, publie sur le réseau social X un photomontage représentant Josep Borrell assis sur les genoux d’un mollah iranien, tout en évoquant la supposée « campagne de haine contre Israël » du haut représentant. Le lendemain, Israël Katz accuse Josep Borrell d’« antisémitisme ». « Stefano Sannino [le secrétaire général du SEAE – ndlr] n’a même pas convoqué l’ambassadeur israélien après cet événement », déplore un diplomate.
Batailles sur les mots
L’affrontement entre les deux lignes au sein des institutions européennes, dont l’une très conciliante envers Israël à la tête du SEA, s’est aussi manifesté sur le terrain de la sémantique. « Ces batailles pour quelques phrases, qui se multipliaient tous les jours, nous ont fait perdre un temps fou », affirme un ancien fonctionnaire.
Selon plusieurs sources européennes, Josep Borrell et son équipe ont dû ferrailler sans cesse avec les cadres d’une administration pourtant placée sous sa tutelle : le SEAE. La mission de ce service diplomatique de l’UE est essentielle. Il doit alimenter la machine européenne en notes appelées briefings, en déclarations du haut représentant, en analyses, etc., et œuvrer au rapprochement des positions des États membres.
Dans ce cadre, la plupart des briefings, après avoir été ficelés par les services du SEAE, étaient réécrits par le cabinet de Josep Borrell et donnaient lieu à des arguties sans fin dès qu’il s’agissait de la guerre à Gaza. Plusieurs sources racontent la même histoire, à quelques détails près : « Toutes les informations en provenance du département Moyen-Orient étaient biaisées, parfois calquées mot pour mot sur les positions israéliennes. »
Dans plusieurs documents et conversations internes aux institutions européennes, que Mediapart a pu consulter, Hélène Le Gal se réfère ainsi régulièrement à des positions et des posts de dignitaires israéliens. Contactée par Mediapart, l’intéressée a répondu que les « allégations » qui la concernent étaient « totalement fausses ».
Nous passions des heures à discuter au lieu de travailler sur les sanctions. Un haut fonctionnaire
En avril 2024, pourtant, la Française relaie des éléments de langage israéliens, tentant de convaincre que l’armée israélienne va « se retirer de Gaza ». À la suite de frappes en Iran le même mois, contre une installation de défense aérienne, elle fait valoir, contre toute évidence, qu’« Israël dit que ce n’était pas eux qui ont attaqué Ispahan ».
Le 16 avril 2024, le SEAE publie un court communiqué dénonçant la violence des colons israéliens à la suite de l’assassinat d’un adolescent d’une colonie israélienne en Cisjordanie. Certes, le communiqué rappelle la position de l’UE qui dénonce la politique de colonisation. « Mais les termes employés ont fait l’objet de multiples discussions », dit un ancien du SEAE.
« Le texte supervisé par Hélène Le Gal, détaille-t-il, mentionne le meurtre d’un adolescent israélien tout en occultant le fait qu’un des Palestiniens tués était lui aussi mineur. Quant aux quatre Palestiniens tués, on dit que ces assassinats ont été “signalés”, jetant le doute sur la véracité de l’information. »
Autre exemple : le 2 mai 2024, le haut représentant aux affaires étrangères publie une déclaration à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, incluant la phrase : « Beaucoup trop de journalistes ont perdu la vie ces derniers mois en couvrant la situation à Gaza. »
Des versions provisoires du texte, consultées par Mediapart, confirment que la déclaration de Josep Borrell a fait l’objet de très vifs échanges entre les différents services impliqués, dont le service du porte-parolat de la Commission européenne, la cellule communication stratégique du SEAE et, bien sûr, l’unité en charge du Moyen-Orient.
« Le texte d’origine du SEAE était une catastrophe, confie une source. On utilisait la voix passive : “Des journalistes ont perdu la vie”, sans même mentionner Israël. » La version finale est expurgée de toute modification qui entacherait l’image d’Israël. « Cette bataille, confie la même personne, nous l’avons perdue car nous ne pouvions pas toutes les mener de front. Nous passions des heures à discuter au lieu de travailler sur les sanctions. »
Choix de sources biaisé
Les premières frictions entre services remontent au mois de novembre 2023. Mediapart s’est procuré un document du service juridique du SEAE, dirigé par Frank Hoffmeister, daté du 7 novembre.
L’analyse qui est faite du droit à l’autodéfense d’Israël s’appuie en grande partie sur des échanges avec le ministère des affaires étrangères israélien, lors d’une rencontre des conseillers juridiques du G7, le 19 octobre 2023 ; et sur une autre rencontre, le 25 octobre, cette fois-ci d’expert·es européen·nes avec « deux conseillers juridiques militaires de l’armée israélienne ». Il n’est pas mentionné de source onusienne.
« C’était hallucinant, le document semblait écrit par un avocat de l’armée israélienne », s’étouffe une diplomate. Ce document stipule par exemple que « selon les avocats de l’armée israélienne, Gaza a la capacité de se fournir elle-même en eau et en nourriture depuis son territoire ». Dans ce même document, Israël affirme donner suffisamment de consignes à son armée pour qu’elle respecte le droit international humanitaire.
Le nombre de morts de civil·es gazaoui·es était un autre abcès de fixation des divisions européennes. Même après l’étude indépendante du Lancet, qui a confirmé l’ampleur des pertes civiles et a même estimé que les chiffres du ministère de la santé gazaoui, géré par le Hamas, étaient sous-estimés. « Tous les briefings passés au filtre d’Hélène Le Gal inscrivaient encore la mention “ministère de la santé contrôlé par le Hamas”, afin de jeter un doute sur leur fiabilité et de sous-entendre que les pertes humaines étaient surestimées. »
L’impossible suspension de l’accord d’association
Les conséquences ne portent pas uniquement sur les mots choisis, mais aussi sur les actes – en l’occurrence, ceux qui n’ont pas eu lieu. Le 10 septembre, Ursula von der Leyen annonçait qu’une suspension partielle de l’accord d’association entre Israël et l’Union européenne serait proposée par la Commission, sur la base de son article 2, qui conditionne l’accord au respect des droits humains. Aucune proposition formelle n’a encore été soumise au vote du Conseil.
Les réticences de l’Allemagne et d’autres États membres, comme la Hongrie ou l’Autriche, ne sont toujours pas tombées. Mais, selon un diplomate, « la Commission aurait dû faire cette proposition bien avant. Seulement, Sannino et Le Gal ont sciemment rechigné à donner les outils nécessaires pour proposer la suspension de l’accord, par exemple en ralentissant la circulation de l’information ».
Dans un tel contexte de défiance, l’équipe du haut représentant aux affaires étrangères s’est appuyée sur des organismes extérieurs au SEAE pour compiler les données relatives aux violations des droits humains et du droit international à Gaza. L’Espagne et l’Irlande demandaient, dès février 2024, que l’accord d’association soit réévalué à l’aune de l’offensive israélienne et de son impact sur les civil·es, comme le prévoit l’article 2.
Josep Borrell a alors confié au représentant spécial de l’UE pour les droits de l’homme la tâche de rassembler les informations indépendantes disponibles. Le rapport, daté du 12 juillet, liste les crimes de guerre et possibles crimes contre l’humanité commis « par les deux parties au conflit », tout en soulignant le nombre considérable de victimes civiles à Gaza, les attaques israéliennes contre des hôpitaux et des écoles, le nombre exceptionnellement élevé d’enfants tué·es. Les arguments juridiques au sujet d’un potentiel génocide sont exposés.
L’accord d’association autorise une des parties à le suspendre unilatéralement en cas d’« urgence spéciale ». Mais l’option privilégiée et encouragée par les cadres du SEAE était plutôt de convoquer au préalable le Conseil d’association, qui réunit l’UE et Israël.
Des membres du cabinet Borrell et de l’administration souhaitaient au moins qu’une convocation du Conseil soit l’occasion de pointer les manquements d’Israël au regard du respect des droits humains. « Mais pour les responsables du SEAE, il fallait que l’invitation soit le plus neutre possible pour ne pas froisser Israël », raconte un diplomate. Ils auront d’ailleurs gain de cause, car sur cette question « ils s’appuyaient sur la division des États membres », ajoute la même personne.
Un diplomate confirme qu’à l’époque, « la position d’Hélène Le Gal ou de Stefano Sannino était majoritaire parmi les dirigeants de la Commission européenne. Vu les positions clivées au Conseil, il ne leur était pas très difficile de freiner des initiatives ». Le service des porte-parole de la Commission européenne et du service diplomatique rappelle ainsi que « parmi les actions » de Josep Borrell figurait bien « la proposition de suspendre l’accord d’association, qui n’a pas été adoptée par les États membres ».
Depuis des mois, le mécontentement s’exprime en sourdine à Bruxelles. Et le cessez-le-feu ainsi que le « plan Trump » ont suspendu les timides initiatives européennes. Contacté par Mediapart, notamment pour permettre à Hélène Le Gal et aux autres personnes citées dans l’article de réagir à nos informations, le service des porte-parole rappelle qu’il ne commente « jamais les fuites, quelles qu’elles soient ».
mise en ligne le 27 décembre 2025
Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
Dans le débat omniprésent de la sécurité, que dit la gauche ? Que faire des policiers, de leurs syndicats, de leurs dérives ? Quelle formation et quelles missions ? On en a causé avec le député insoumis Ugo Bernalicis.
D’un pas pressé, Ugo Bernalicis nous amène littéralement « Au Coin de la Rue », à côté de l’Assemblée, pour parler sécurité. C’est le thème de prédilection du député du Nord. Quelques jours plus tôt, lui et ses camarades parlementaires ont fait tomber le gouvernement Barnier. Entre l’excitation politique, un pad thaï et une pinte d’IPA, Ugo Bernalicis développe son programme.
Regards. Ma première question sera très ouverte et peut sembler étrange mais… c’est quoi, une politique de gauche en matière de sécurité ?
Ugo Bernalicis : Une politique de gauche en matière de sécurité, c’est une politique qui vise à traiter les causes plutôt que les effets. Globalement, la gauche, dans tous les domaines, a pour objectif de s’attaquer aux causes profondes des problématiques, plutôt que de se focaliser uniquement sur leurs manifestations. Concernant les causes de la délinquance, il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu, notamment les inégalités sociales, la misère, le manque d’éducation, etc. Dans les déterminants du passage à l’acte, tous ces facteurs pèsent. Il existe des exceptions, bien sûr, mais les études montrent qu’il existe une corrélation claire entre le taux de chômage et le taux d’incarcération. Une politique de sécurité efficace consisterait en une politique de reconnaissance des citoyens, de bien-être, de plein-emploi, d’investissement dans les services publics – remettre des profs dans chaque classe et pas plus de 20 élèves par classe !
À droite, on dit souvent que « la première des libertés, c’est la sécurité » et on accuse la gauche de laxisme, mais on pourrait retourner cet argument en disant que « la première des sécurités, c’est la liberté ». Une autre idée serait de dire que « la première des sécurités, c’est la Sécurité sociale ». D’ailleurs, dans le bloc de constitutionnalité, la seule notion de sécurité explicitement mentionnée est celle de la Sécurité sociale. Pour le reste, on parle de « sûreté ».
Une fois qu’on a ça en tête – et il ne faut pas lâcher ce discours-là –, il faut aussi inclure des mesures préventives. Une politique de gauche ne peut se limiter à une approche purement répressive, c’est un échec absolu qui n’est plus à démontrer. Chaque type de délinquance doit recevoir une réponse appropriée. Celui qui vole parce qu’il a faim ne peut être mis dans le même panier que le crime organisé. Après, ce n’est pas parce qu’on va régler la question sociale qu’on aura tout résolu. C’est peut-être vrai à la fin de l’histoire, mais pas au début !
La gauche répond souvent « police de proximité », comme une formule magique. C’est aussi la proposition de La France insoumise. En quoi est-ce que ça consiste concrètement ?
Ugo Bernalicis : En effet, il est important de mettre en place une police nationale de proximité. Mais pas en tant qu’un groupement à part du reste de la police. Une police de proximité n’a aucun sens si l’on maintient les brigade anti-criminalité (BAC). Cette police de proximité doit, en fait, être la base de fonctionnement de la police. La « police de proximité », c’est « la police », nationale et municipale, composée de 50 ou 60 000 policiers et, à côté, il y a des polices spécialisées qui font leur travail en fonction de leurs domaines de compétence.
On a déjà un bon exemple de ce que devrait être la police de proximité, c’est la gendarmerie nationale. Elle est, par construction, de proximité. Les gendarmes travaillent pour une caserne et vivent à quelques kilomètres de celle-ci, ils s’occupent d’un territoire à taille humaine, leurs enfants vont dans l’école du coin, ils font leurs courses dans les mêmes supermarchés que tout le monde, etc. Résultat : les gendarmes connaissent les gens et vice versa. Du coup, il y a beaucoup moins de dérives en gendarmerie.
« Ce n’est pas le job de la police de proximité d’arrêter les grands bandits ou les individus les plus dangereux, c’est celui des polices spécialisées comme la police judiciaire. Un policier n’est ni la BRI, ni le RAID. »
Faire un travail de proximité, c’est assumer que le temps de répression n’est pas la principale activité du policier. C’est un temps de présence dans l’espace public et le quotidien, de discussion avec les gens. Être là, tout simplement. Ensuite, quand il y a des problèmes, la police est là pour essayer de les résoudre. Pour ça, il faut être en lien avec les mairies, les bailleurs, être inséré dans le tissu social. Néanmoins, la police de proximité doit rester dans son rôle de répression pour les premiers niveaux d’infraction : tapage, vol à la tire, etc. Car son rôle n’est pas non plus dans la prévention et l’assistance sociale. Pour se faire, il y a deux conditions : la première est que cette police ait peu ou pas d’armes à feu. Quant à l’argument comme quoi « c’est pas votre police de proximité qui va arrêter un mec avec une kalachnikov », je réponds : oui, exactement ! Ce n’est pas le job de la police de proximité d’arrêter les grands bandits ou les individus les plus dangereux, c’est celui des polices spécialisées comme la police judiciaire. Un policier n’est ni la BRI, ni le RAID, par contre, il est la première source de renseignements des enquêteurs.
La deuxième condition pour une véritable police de proximité, c’est de libérer les policiers des deux principales actions qui nuisent à sa mission : les contrôles d’identité – censés lutter contre l’immigration illégale mais qui ne produit que racisme et bavures – et la répression contre le cannabis – qui pèse pour 20% de l’activité policière et oblige les policiers à maintenir la stratégie du harcèlement des points de deal et des consommateurs sans que le trafic ne soit impacté. Ça redonnerait un temps de travail incroyable aux policiers. Et là, tout le problème réside dans les ordres qu’on donne aux policiers.
Côté police, il faut tout réformer, du sol au plafond. Du super-pouvoir des syndicats, à Beauvau comme dans chaque commissariat, jusqu’à la façon dont on recrute et forme les policiers… Mais par où commencer ?
Ugo Bernalicis : Demain, on arrive au pouvoir, on a 240 000 policiers et gendarmes à diriger, on leur dit quoi ? Qu’on part des besoins de la population. On oblige que les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance – auxquels on invite aussi les gens ! – se réunissent une fois par an afin que les habitants posent des questions, expriment leurs demandes et que les policiers rendent des comptes. Il faut qu’il y ait des aller-retours entre la police et les citoyens.
Concernant les effectifs, on ne va pas virer tous les policiers en fonction au prétexte qu’ils sont sous-formés, qu’ils ont une culture néfaste et que la majorité d’entre eux votent pour l’extrême droite. Les policiers sont conditionnés à une chose : obéir, qu’importe si les syndicats essaient de tout saboter – on n’a pas besoin d’eux, le rapport de force qu’on leur donne n’est que celui qu’on veut bien leur céder – ou si un certain nombre démissionne. On a l’exemple de Pierre Joxe : on ne va pas nous faire croire que quand il arrive au ministère de l’intérieur, les policiers sont tout-gentils et qu’ils n’ont pas été travaillés depuis des années par la droite. S’il faut virer des policiers, ce ne peut être pour leurs idées, mais pour leurs actes : racistes, sexistes, etc. Le cadre permet déjà de sanctionner, pour peu qu’il y ait une volonté politique. La gauche doit assumer que la police, en tant que service public, doit être plus contrôlée que d’autres. Parce qu’elle a des prérogatives qui ne sont pas celles de n’importe quel fonctionnaire : ils ont des armes et la capacité de faire un usage légal de la force.
« On ne gagne pas une présidentielle en parlant mieux que les autres de sécurité. Mais on peut perdre si on en parle moins bien. Ce sera la même chose quand on gouvernera le pays : on ne sera pas jugé sur notre bonne gestion de la police, mais on sera sanctionné si on la gère mal. »
Ensuite vient la question du recrutement et donc de la formation. Ça commence par ouvrir des écoles de police et par rallonger la formation initiale à deux ans, dans un premier temps, puis à trois ans. Il faut assumer de ne plus recruter n’importe qui avant de les lâcher dans la nature sans même connaître les bases des droits et des libertés publiques. Mais ce qui pèse le plus dans les pratiques professionnelles aujourd’hui, ce n’est pas la formation mais le mimétisme des pairs, dont le racisme, le sexisme, les violences, etc.
Début décembre, le site d’informations Basta a publié une enquête montrant que « la France présente les chiffres les plus élevés [d’Europe, ndlr] : entre 2020 et 2022, le pays a enregistré 107 décès en garde à vue ou lors d’interventions policières ». Comment s’extirpe-t-on de cette situation ?
Ugo Bernalicis : On a aussi les chiffres les plus élevés en prison. On n’a pas le temps de changer la culture violente de la police. Donc, dans un premier temps, on va donner des ordres : fin des contrôles d’identité – autant d’outrages en moins – et fin des gardes-à-vue pour outrage – c’est ce que font les Allemands. Les gardes-à-vue pour flagrant délit, terminé aussi ! Aujourd’hui, il y a des indicateurs de performance au ministère de l’intérieur sur le nombre de garde à vues. La politique du chiffre n’a jamais été supprimée. Avant de mettre quelqu’un en garde à vue, je suis pour que le policier prévienne le parquet et attende son avis. Ça changerait beaucoup de choses ! Je suis aussi pour que le parquet vienne dans les commissariats plus souvent et, dans l’idéal, je suis même pour qu’il y ait un procureur dans chaque commissariat pour assumer son autre mission qui est celle du contrôle de la police, de la régularité, de la légalité de son action. Enfin, s’il faut mettre du pognon dans la police, ça ne doit pas être pour acheter des LBD mais pour avoir des locaux de garde à vue qui soient corrects, dignes. En Écosse, un modèle en la matière, les cellules ressemblent à des chambres, les détenus ont un repas chaud et pour quelle conséquence ? Quasiment pas de violence en garde à vue, ni de la part des policiers ni des détenus.
Et quid du « sentiment d’insécurité » ? Selon une étude Ifop de novembre 2024, « 8 français sur 10 déclarent avoir le sentiment que la délinquance a augmenté ». Fantasme ? Que répondre à ces gens-là ?
Ugo Bernalicis : Éteignez la télé. Ce sondage ne montre que la puissance de feu médiatique. Plus sérieusement, on a les enquêtes de victimations qui sont faites par l’Insee et le ministère de l’intérieur, les seules enquêtes dont la valeur et la viabilité permettent de construire une politique publique. C’est insuffisant et il faut recréer ce qu’Édouard Philippe a supprimé : l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (qui avait été créé par Joxe). Il s’agit d’une structure scientifique, autonome, chargée d’évaluer l’action publique et de faire des propositions. Mais il faut aller encore plus loin et déployer ce modèle à l’échelle locale, par le biais des CLSPD évoqués plus avant. Ainsi, on partirait des besoins des habitants pour adapter la politique de sécurité selon les territoires. Un tel outil nous permettrait d’éviter les erreurs de Chevènement et de Jospin. Quand ils ont remis en place un peu de police de proximité, il y a eu une augmentation du nombre de plaintes. Ils ont été incapables d’expliquer le phénomène et la droite a gagné en dénonçant une augmentation de la délinquance dûe à leur politique !
Pourquoi la gauche est inaudible sur ces questions ?
Ugo Bernalicis : La question de la sécurité est victime d’un clivage et ce n’est pas le clivage gauche-droite. C’est celui où, d’un côté, il y a les tenants d’un système – le capitalisme – et de l’autre les « irresponsables ». Il suffit d’agiter le foulard de la peur, à grands coups de reportages sur des faits divers, de dire que la police les protège et de discréditer immédiatement toute personne qui critique la police. Et ça fonctionne hyper bien électoralement, sans parler une seconde des questions sociales. On ne gagne pas une présidentielle en parlant mieux que les autres de sécurité. Mais on peut perdre si on en parle moins bien. Et je pense que ce sera la même chose quand on gouvernera le pays : on ne sera pas jugé sur notre bonne gestion de la police, mais on sera sanctionné si on la gère mal. Je crois que le fond est là, la gauche n’a rien à gagner à parler sécurité, mais elle a tout à perdre.
mise en ligne le 26 décembre 2025
Vadim Kamenka sur www.humanite.fr
Avec une nouvelle agression commise par des colons israéliens contre un bébé palestinien, l'année 2025 est marquée un pic de ces violences dans les territoires occupés palestiniens. Une opération militaire israliénne pourrait rapidement survenir dans la région de Jénine après l'attaque mortelle perpétrée par un Palestinien à Beit Shean, le 26 décembre.
Pas de trêve en Cisjordanie occupée où les attaques de colons se poursuivent inlassablement. La dernière victime est un bébé de huit mois qui a été blessé « au visage et à la tête », a indiqué l’agence de presse officielle palestinienne Wafa. Un groupe de colons armés aurait mené une attaque, tard mercredi, jetant « des pierres sur des maisons et propriétés » dans la localité de Saïr, au nord d’Hébron.
Les forces de police israélienne ont annoncé jeudi l’arrestation de « cinq suspects » lors d’une opération conjointe avec l’armée pour leur implication présumée dans ces violences. Selon l’enquête préliminaire, ils seraient originaires d’une colonie israélienne.
Une explosion des violences commises par des colons en Cisjordanie
Deux autres agressions auraient eu lieu impliquant un soldat réserviste. Selon l’armée, il aurait renversé un Palestinien et fait usage de son arme dans la région de Deir Jarir près de Ramallah. Depuis le 7 octobre 2023, un millier de Palestiniens ont été tués en Cisjordanie occupée par des soldats ou des colons israéliens.
Le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha) avait recensé en octobre un pic des « attaques de colons ayant causé des victimes, des dommages matériels ou les deux » en près de deux décennies de collecte de données en Cisjordanie occupée.
« Depuis 2006, l’OCHA a recensé plus de 9 600 attaques de ce type. Environ 1 500 d’entre elles ont eu lieu cette année, soit près de 15 % du total », a ajouté l’agence internationale. L’OCHA a également indiqué que 42 enfants palestiniens ont été tués par les forces israéliennes en Cisjordanie occupée depuis le début de l’année 2025, « ce qui signifie qu’un Palestinien sur cinq tués par les forces israéliennes en Cisjordanie en 2025 était un enfant ».
Dans le nord d’Israël, un Palestinien a tué vendredi une femme et un homme dans une attaque en deux temps à Beit Shean, ont annoncé les secours israéliens et la police. Le ministre de la Défense Israel Katz a réclamé à l’armée d’agir « avec force » contre le village de l’assaillant, Qabatiya près de Jénine alors que les opérations militaires se multiplient dans les territoires occupés palestiniens et les camps de réfugiés.
L’expansion coloniale israélienne se renforce sous Netanyahou
Dans un communiqué, l’armée a indiqué qu’elle « préparait une opération dans la région». La coalition gouvernementale d’extrême droite, dirigée par Benyamin Netanyahou a annoncé l’installation de 19 nouvelles colonies en Cisjordanie, le 21 décembre.
Face à cette fuite en avant quatorze pays, dont la France, le Royaume-Uni, le Canada et le Japon, ont protesté mercredi soir, exhorté les autorités israéliennes à revenir sur cette décision et « à cesser l’expansion des colonies ». Et de conclure dans un texte commun : « Nous réitérons notre claire opposition à toute forme d’annexion ainsi qu’au développement de la politique de colonisation ».
Malgré ces nouvelles violations, le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar a dénoncé l’attitude « des gouvernements étrangers » qui « ne vont pas restreindre le droit des Juifs à vivre en terre d’Israël ».
mise en ligne le 25 décembre 2025
Luis Reygada sur www.humanite.fr
Le président des États-Unis, Donald Trump, alimente une escalade guerrière sans précédent pour faire chuter son homologue vénézuélien, Nicolás Maduro, dont le représentant à l’ONU a accusé, mardi 23 décembre, les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ». En pleine réactualisation de la doctrine Monroe, Washington fait du pays pétrolier le premier grand test de son offensive impérialiste.
Plus qu’un président, qu’un gouvernement ou même qu’un « régime », c’est bien un processus politique qui dérange les États-Unis au Venezuela. Socialiste, anti-impérialiste et panlatino-américaniste : la « révolution bolivarienne », initiée au début des années 2000 par le président Hugo Chavez (1999-2013), a tout pour déplaire à l’Oncle Sam.
Et ce d’autant plus quand l’idéologie se couple à des mesures politico-économiques qui affectent les intérêts des grandes compagnies nord-américaines, auparavant toutes-puissantes dans le pays détenant les premières réserves de pétrole du monde. Plus que jamais dans la ligne de mire de Washington depuis le retour, en janvier 2025, de Donald Trump à la Maison-Blanche, le représentant du pays à l’ONU a accusé, mardi 23 décembre, les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ».
« Nous sommes en présence d’une puissance qui agit en dehors du droit international, exigeant que les Vénézuéliens quittent notre pays et le lui cèdent (…) Sinon, il (Donald Trump) mènera une attaque armée, qu’il annonce depuis des semaines. Il s’agit là de la plus grande extorsion connue dans notre histoire », a lancé Samuel Moncada devant le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenu par la Russie et la Chine qui qualifient respectivement la pression militaire et économique exercée de « comportement de cow-boy » et d’« intimidation ».
La doctrine néocolonialiste inscrite noir sur blanc
« Les États-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger notre hémisphère, nos frontières et le peuple américain », a répliqué l’ambassadeur Mike Waltz, réitérant les accusations de Donald Trump à l’encontre de son homologue Nicolás Maduro qualifié de « fugitif recherché par la justice américaine et le chef de l’organisation terroriste étrangère le ”Cartel de los Soles”», une organisation dont l’existence reste à démontrer selon de nombreux experts.
Mais le pays sud-américain subit en réalité la pression des Américains depuis plus de vingt ans, toutes administrations confondues. Le démocrate Barack Obama (2009-2017) était déjà responsable d’avoir imposé les premières mesures coercitives unilatérales – des sanctions économiques – au Venezuela, en 2014 ; une stratégie visant à mettre à genoux l’économie du pays dans le but de provoquer la chute de son gouvernement. Mais faut-il rappeler que le coup d’État manqué du 11 avril 2002 subi par Hugo Chavez était déjà « étroitement lié à de hauts responsables du gouvernement américain (de) l’équipe (du président George W.) Bush », soulignait The Guardian à peine quelques jours après la tentative de renversement ?
Peu disposé à s’encombrer des bonnes manières propres à la diplomatie du soft power, l’actuel président milliardaire ne fait en réalité que poursuivre un objectif stratégique depuis longtemps établi par les faucons de Washington et de Langley.
Avec sa manière forte et son franc-parler, Donald Trump a au moins le mérite de mettre à nu les velléités des États-Unis. Ses projets sont d’autant plus clairs qu’ils sont écrits noir sur blanc dans la version 2025 de la « stratégie de sécurité nationale », document rendu public le 5 décembre. L’Amérique latine, où l’adversaire déclaré est une Chine devenue premier partenaire commercial de la plupart des pays, y occupe une place de tout premier ordre.
Le locataire de la Maison-Blanche n’hésite d’ailleurs pas à proclamer un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe, pour « rétablir la suprématie américaine dans l’hémisphère occidental (le continent américain, NDLR) et protéger (…) notre accès à ses territoires ». Des territoires qui doivent servir de marchepied pour assurer « le grand retour » d’un « leadership américain (mondial), plus fort que jamais ».
Prônant ouvertement l’ingérence et l’utilisation de la force militaire, le document de 33 pages expose sans ambages une doctrine néocolonialiste – pour ne pas dire ouvertement impérialiste – vis-à-vis de l’Amérique latine et la Caraïbe. Une sous-région où le Venezuela et Cuba restent les objectifs prioritaires d’une administration poussée par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui caresse notamment le rêve de voir son pays remettre la main sur la plus grande île des Antilles.
Donald Trump paraît prêt à tout pour imposer un « changement de régime » au Venezuela. Depuis janvier dernier, le durcissement de l’asphyxie économique a été accompagné d’une escalade spectaculaire du niveau de tension, au point de laisser craindre un risque d’attaque militaire directe, voire d’invasion.
Navires de guerre, avions de chasse, porte-avions et sous-marin nucléaire
Depuis septembre dernier, la liste des agissements de l’administration trumpiste est sidérante, tant par le mépris du droit international que par le risque d’embrasement qu’ils alimentent. Bombardement d’embarcations vénézuéliennes au large des côtes du pays. Mise à prix pour 50 millions de dollars de la tête du président Nicolás Maduro. Autorisation publiquement délivrée à la CIA pour « mener des opérations létales et secrètes ». Mise en place d’un cadre juridique pour attaquer « des organisations « narcoterroristes » ». Tentatives de fermer l’espace aérien. Arraisonnement deux superpétroliers par l’armée états-unienne. Annonce d’un « blocus total » contre les pétroliers vénézuéliens et la désignation du « régime » de Maduro comme « organisation terroriste internationale ».
Tout cela sans compter les menaces réitérées de frappes dans le territoire terrestre vénézuélien, voire d’envoi de troupes. Simples bravades, destinées à effrayer les proches de Maduro et provoquer une trahison des forces armées bolivariennes ?
Difficile de dire jusqu’où Donald Trump est capable d’aller. Toutefois, ses provocations sont accompagnées du plus grand déploiement militaire dans la région depuis plusieurs décennies : 15 000 soldats, près d’une dizaine des navires de guerre, des dizaines d’avions de chasse, un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire, et depuis le mois dernier, l’USS « Gerald R. Ford », le porte-avions le plus grand et le plus avancé technologiquement au monde.
Le narcotrafic en façade, les terres et le pétrole en coulisses
Pour en finir avec la révolution bolivarienne, tous les prétextes sont bons. Lors de son premier mandat (2017-2021), Donald Trump avait surtout misé sur un renversement du gouvernement sous couvert de « défense de la démocratie et des droits de l’homme ». Ces derniers mois, c’est la justification plus percutante d’une supposée lutte contre le trafic de drogue qui était mis en avant. Quitte à présenter Maduro comme « un des plus grands narcotrafiquants au monde ».
Le 16 décembre, dans un message posté sur son réseau social Truth, le président Trump a révélé le fond de sa pensée, menaçant de s’en prendre au Venezuela jusqu’à ce qu’il « rende aux États-Unis le pétrole, les terres et les biens qu’ils nous ont volés ».
Sur X, un haut fonctionnaire de la Maison-Blanche a renchéri en dénonçant une « expropriation tyrannique ». Des références à la nationalisation pétrolière des années 1970, ou à la renégociation des contrats sous Chavez ? Seule certitude : ce sont bel et bien les richesses naturelles du Venezuela que convoitent, encore et toujours, les États-Unis.
mise en ligne le 24 décembre 2025
Paciane Rouchon (Rue89 Strasbourg) sur www.mediapart.fr
Lundi 22 décembre, huit militants écologistes étaient jugés pour deux inscriptions, dont l’une alertant sur les déchets toxiques enfouis à Stocamine. Au cours d’une audience électrique en présence d’une cinquantaine de soutiens, la procureur a requis trois mois de prison avec sursis pour les activistes.
Saverne (Bas-Rhin).– « On nous accuse d’utiliser des moyens démesurés pour faire passer nos opinions… et nous garder en garde à vue pendant 46 heures, pour une suspicion de tags, ce n’est pas démesuré ? » Dans la cour du tribunal de Saverne, des militant·es du mouvement écologiste Extinction Rebellion répondent aux micros des journalistes.
Drapeaux et pancartes à la main, une cinquantaine de personnes sont venues soutenir les huit activistes interpellé·es pour avoir tagué un pont afin de dénoncer l’enfouissement de 42 000 tonnes de déchets toxiques à Stocamine, l’ancienne mine de potasse située en dessous de la nappe phréatique d’Alsace à Wittelsheim (Haut-Rhin).
Peu après 9 heures, l’audience s’ouvre dans une salle bondée. Les prévenu·es siègent au premier rang face aux magistrat·es qui les surplombent depuis l’estrade. Au fil d’un exposé détaillé, les avocat·es de la défense soutiennent la nullité de la procédure. Les arguments juridiques s’enchaînent.
En premier lieu « l’irrégularité » des placements en garde à vue, réservés aux délits passibles d’une peine d’emprisonnement, justifie Maître Chloé Chalot : « Dans leur procès-verbal, les gendarmes font état de personnes en train de réaliser des inscriptions à la peinture. Or, cette infraction n’est pas punie d’une peine d’emprisonnement, mais seulement d’une amende et de travail d’intérêt général. »
55 heures de privation de liberté
Moins de six heures après les interpellations – le dimanche 2 novembre –, le ministère public a requalifié les faits, estimant que les dégradations infligées aux ponts ne sont pas « légères » mais substantielles et irréversibles. Les activistes encourent désormais une peine de prison. Pour les avocat·es, cette requalification constitue un « détournement », visant à justifier a posteriori les placements « abusifs » en garde à vue et la fouille « irrégulière » du véhicule d’un des prévenu·es.
Me Théo Gauthier, également avocat de la défense, poursuit le raisonnement : « Les tags relèvent d’un dommage léger puisque des peintures sur un mur n’altèrent pas sa substance et ne le rendent pas impropre à l’usage. Le but de cette requalification est de poursuivre plus sévèrement les prévenus. »
Tour à tour, les avocat·es dénoncent des poursuites « disproportionnées ». Ils pointent le caractère excessif des 46 heures de garde à vue, à l’issue desquelles le parquet de Saverne avait demandé le placement en détention provisoire des prévenu·es. Cette mesure aurait impliqué un séjour de deux nuits en maison d’arrêt pour une comparution immédiate initialement prévue le 6 novembre.
Après 9 heures d’attente au tribunal – soit un total de 55 heures d’enfermement –, une juge des libertés et de la détention a finalement ordonné la libération des huit militants. « Dans cette affaire, le ministère public a conduit une politique pénale beaucoup trop répressive, avec la volonté d’intimider les prévenus, estime Me Théo Gauthier. Heureusement, une juge a remis du droit dans cette procédure. »
Appelé·es à la barre à tour de rôle, les huit militantes et militants lisent aux juges un texte préparé collectivement et refusent tout commentaire relatif aux faits qui leur sont reprochés. L’un·e après l’autre, ils et elles s’avancent à la barre pour dénoncer le confinement définitif des déchets toxiques de Stocamine validé par le tribunal administratif de Strasbourg en juin 2025.
Les cas de pollution de l’eau aux pesticides, nitrates et polluants éternels qui se multiplient en France. La pollution de l’air, qui tue massivement chaque année. Une militante interroge : « Alors, on peut poser la question, qui dégrade le plus la société ? Des citoyens pour défendre le bien commun ou l’État par son inaction ? »
« Pollution air = AVC cancer »
Ingénieur hydraulique de formation, Georges Walter est appelé à la barre comme témoin. Directeur des services environnement à la collectivité européenne d’Alsace jusqu’à sa retraite en 2023, il apporte son expertise sur le danger que Stocamine fait courir : « Il est évident que Stocamine va contaminer de façon irréversible la nappe d’Alsace [la plus grande nappe phréatique d’Europe occidentale – ndlr]. L’eau a déjà commencé à s’infiltrer dans la mine. »
Le président Thomas Lamorelle intervient : « Vous savez que nous ne sommes pas compétents dans ce dossier ? » La procureure Constance Champrenault s’agace et lui intime d’interrompre le témoignage, jusqu’à menacer de quitter la salle d’audience sur le champ.
Le témoin remercié, la procureure prend la parole. Constance Champrenault réfute un à un les arguments de la défense et attaque les avocat·es en « incompétence » et en « malhonnêteté » pour leur lecture erronée de la jurisprudence : « Soit c’est un manque de compétence, soit ils ont délibérément choisi de citer uniquement les phrases qui les intéressent. […] On a littéralement traîné dans la boue le travail du parquet. Des plaidoiries des avocats aux déclarations des prévenus, aux articles qui sont parus dans la presse. On m’aura attaquée sur tout. »
Les 46 heures de garde à vue ? « Je ne comprends pas pourquoi on m’attaque là-dessus, alors que les placements peuvent durer jusqu’à 48 heures », répond-elle. La requalification des faits ? Justifiée, au regard du « caractère permanent des inscriptions », qui entraîne une altération irréversible du support.
Concernant un autre tag pour lequel les militant·es sont aussi poursuivi·es, la procureure rappelle que des fiches mentionnant des listes de ponts et des slogans ont été trouvées dans le véhicule fouillé. L’un des slogans figurant sur ces fiches, « Pollution air = AVC cancer », avait justement été tagué sur le pont de Molsheim quelques jours plus tôt.
Pour ces deux tags, la procureure requiert une peine de trois mois d’emprisonnement avec sursis et une amende de 500 euros pour chacun·e des prévenu·es. « Le meilleur moyen de prévenir la récidive », estime-t-elle.
La décision sera rendue le 15 janvier 2026 à 9 heures.
mise en ligne le 23 décembre 2025
Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr
Le ministre de l’intérieur multiplie les plaintes contre ceux qui rappellent que la police tue. Plusieurs festivals ont été ciblés par des arrêtés d’interdiction pour avoir programmé des concerts ou des conférences accusés de diffamer les forces de l’ordre.
Ces derniers mois, les autorités ont affiché une fermeté sans faille face aux critiques des forces de l’ordre qu’elles jugent outrageantes. Pour avoir écrit, fin août 2025 sur X, « La police tue », les députés LFI Aurélien Taché et Aly Diouara sont visés par des plaintes pour diffamation déposées par le préfet du Val-d’Oise, Philippe Court, et le préfet de police de Paris, Laurent Nuñez.
Ce dernier, devenu ministre de l’intérieur, a déposé une nouvelle série de quatre plaintes à la fin du mois d’octobre, contre, cette fois encore, quatre députés LFI pour des messages postés à l’occasion de la commémoration des vingt ans de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré.
Deux semaines plus tard, c’est l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré qui est visé par une plainte de Laurent Nuñez pour une chronique sur les images de l’intervention des forces de l’ordre à Sainte-Soline révélées par Mediapart et Libération et durant laquelle l’humoriste lance : « La police et la gendarmerie, c’est Daech avec la sécurité de l’emploi. »
Au début du mois de décembre, Laurent Nuñez dépose une nouvelle plainte contre Libertalia, qui a publié Fachorama, un jeu dont l’une des cartes représente un policier raciste.
C’est encore sur demande du ministre, et sous la pression des syndicats de policiers, que la préfète du Rhône Fabienne Buccio interdit, le mercredi 10 décembre, la tenue du festival Antifa Fest prévu à Villeurbanne du 11 au 13 décembre.
L’arrêté pointait notamment la présence, parmi les artistes programmés, du « groupe de punk rock ska parisien Poésie zéro » et son morceau 1312, transposition numérique des lettres A C A B, célèbre acronyme du slogan anti-police All cops are bastards, en français « tous les flics sont des bâtards ». Par extension, le 13 décembre est devenu un jour de mobilisation des partisans de l’abolition de la police.
Le festival Antifa Fest a finalement pu se tenir grâce à l’intervention du tribunal administratif de Lyon qui, dans une décision rendue jeudi 11 décembre, a annulé l’arrêté préfectoral.
Le festival Acab Party, organisée le samedi 13 décembre à Toulouse par l’association Secours rouge, n’a pas eu cette chance. Cette journée de conférences, projections de films et ateliers a en effet été interrompue au bout de quelques heures par la police, envoyée en vertu d’un arrêté pris à la dernière minute par le maire Jean-Luc Moudenc.
Une « Acab Party » qui ne passe pas
Cela faisait plusieurs jours que l’Acab Party toulousaine était dans la ligne de mire d’une partie de la classe politique, des syndicats de policiers et des éditorialistes de CNews et d’Europe 1. « Je ne faisais pas partie des organisateurs. Je n’ai donc pas une vue complète des événements, précise Gwenola Ricordeau, sociologue invitée du festival. Mais je sais qu’il y a eu en amont une campagne orchestrée par le maire de la ville, Jean-Luc Moudenc, et relayée par la fachosphère, notamment CNews. Et puis l’arrêté municipal est tombé. L’événement avait commencé à 13 h 12. Il a été arrêté au milieu de mon intervention, à 18 h 30. »
« Il y a eu ensuite des contrôles policiers et des fouilles de sacs, poursuit-elle. Un camion de police était là et filmait les personnes. Ce sont des formes d’intimidation qui démontrent une volonté de faire monter la tension, peut-être dans l’idée aussi de pouvoir justifier l’interdiction. Toujours est-il qu’à l’intérieur, il s’agissait d’un événement militant relativement banal dans sa forme, puisqu’il s’agissait de discuter autour d’un film, de débattre autour de tables rondes, d’ateliers, de discuter de nos luttes et de nos résistances... »
Dans son arrêté, la mairie invoque les risques de manifestation, l’usage du slogan Acab (« un outrage aux institutions républicaines ainsi qu’aux fonctionnaires qui les représentent », estime la mairie) et « les thématiques proposées » qui viseraient « à opposer police et population, et attiser la haine contre les forces de l’ordre ».
Militante abolitionniste et spécialiste de ce mouvement, autrice du livre 1312 raisons d’abolir la police, paru en janvier 2023 chez Lux Éditeur, Gwenola Ricordeau assume et revendique sa détestation de la police en tant qu’institution. « Le problème, ce n’est pas des “dysfonctionnements” de la police ou des formes de “violence policière”. Le problème, c’est l’existence même de la police, qui porte préjudice à la qualité de vie en société », revendique-t-elle.
« Dans cette perspective, l’idée de réformer la police est une idée extrêmement naïve, poursuit la sociologue. On voit bien que toutes les réformes de la police n’ont rien changé au fait que la police violente, tue, harcèle et ne protège finalement que le capital, l’ordre racial, l’ordre patriarcal. Non seulement ces réformes ne servent à rien, mais en plus elles contribuent à renforcer la légitimité de la police. Il faut donc rompre avec cette doxa de la réforme. Ce n’est pas la police qui a des problèmes, c’est la police qui est le problème. »
Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons. Gwenola Ricordeau, sociologue et militante
Concernant l’utilisation de certains termes insultants, là aussi, Gwenola Ricordeau assume un usage politique. « Il faut remettre les choses dans l’ordre, souligne-t-elle. Quand on nous reproche une forme de radicalité, de violence, on a face à nous plus de 250 000 policiers et gendarmes qui sont armés, qui sont dotés du pouvoir de vie et de mort sur nous, qui le font dans l’impunité la plus totale. Ce ne sont pas eux qui sont attaqués, mais c’est bien nous. Lorsqu’ils se présentent comme victimes d’attaques et qu’ils se sentent en danger par une après-midi militante où on parle de nos malheurs de vivre sous l’ombre d’une police qui tue, qui blesse, qui mutile, en fait, c’est un renversement qui est extrêmement choquant. »
« Oui, il y a un antagonisme, il y a une conflictualité que nous assumons, poursuit-elle. Toutes les luttes émancipatrices ont, à un moment donné, affaire à la police et au système pénal. Dire cette conflictualité, dire cet antagonisme, c’est simplement dire la réalité des choses. Et il n’y a finalement qu’eux pour être surpris, alors que c’est leur travail précisément de faire de la répression, d’arrêter et d’enfermer les gens. En fait, c’est leur surprise qui est la plus surprenante dans cette histoire. »
Contacté par Mediapart, le maire (divers droite) de Toulouse a transmis une réponse écrite dans laquelle il s’affirme « attaché à la liberté d’expression et au débat d’idées » mais estime que « celle-ci ne peut justifier des attaques globales et injustes contre les forces de l’ordre ».
« Je n’ignore pas que le slogan “ACAB” est revendiqué par certains comme relevant d’une tradition militante historique, mais je considère qu’un message qui désigne indistinctement tous les policiers comme coupables et les insulte collectivement dépasse toute critique acceptable et porte atteinte à une institution essentielle de notre République », poursuit Jean-Luc Moudenc (lire l’intégralité de sa réaction en annexe de l’article).
La chasse aux discours abolitionnistes
Le slogan Acab hérisse particulièrement le ministère de l’intérieur et certains policiers qui confisquent régulièrement des banderoles ou mannequins sur lesquels il est inscrit. Il semble faire l’objet d’une répression particulière, plus que d’autres comme « Tout le monde déteste la police » ou « Mort aux vaches ».
« “Acab” est très récent par rapport aux autres, souligne Arnaud-Dominique Houte, historien spécialiste de la sécurité publique, et auteur notamment de Citoyens policiers (janvier 2024, La Découverte). Le slogan selon moi le plus fort de la fin du XXe siècle, et peut-être un ancêtre de l’Acab, c’est “CRS-SS”. Il naît en 1948, se développe autour de 1968 puis perdure pendant quarante ans. »
« Ce qui est intéressant, c’est que je n’ai jamais vu d’alerte du ministère de l’intérieur sur l’utilisation de “CRS-SS” ou “Mort aux vaches”, poursuit l’historien. C’est comme si ces slogans faisaient partie d’une sorte de folklore carnavalesque. La différence avec “Acab”, c’est que le ministère sait que, derrière, il y a un discours abolitionniste. Et que, derrière les discours de détestation, il n’y a pas que du discours. Il y a aussi des idées. »
« La réflexion abolitionniste, même si elle est minoritaire, doit pouvoir exister, affirme de son côté Oliver Cahn, professeur de droit privé à l’université Paris Nanterre. La force publique est inscrite dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, à son article 12. Ce qui est intéressant, c’est qu’il y est précisé, et c’est une particularité de la France, que celle-ci a pour but de garantir les droits de l’homme et du citoyen. »
[En disant Acab], on dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration. Nathalie Tehio, présidente de la LDH
« Si on regarde le recours aux forces de l’ordre au cours des mouvements sociaux ces dernières années, il y a probablement des discussions très intéressantes à avoir sur la manière dont le ministère de l’intérieur travaille au regarde l’article 12 de la Déclaration, poursuit le juriste. À titre personnel, je n’irai pas jusqu’à dire que la police ne le respecte plus, mais j’irai jusqu’à dire qu’on peut en discuter, s’interroger, et donc qu’un débat comme celui qui était prévu à Toulouse est un débat utile. »
« Dans un célèbre arrêt, l’arrêt Handyside de décembre 1976, la Cour européenne des droits de l’homme a dit que la liberté d’expression “vaut non seulement pour les informations ou les idées accueillies avec faveur, ou considérées comme inoffensives ou indifférentes, mais aussi pour celles qui heurtent, choquent ou inquiètent l’État ou une fraction quelconque de la population”, rappelle de son côté la présidente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), Nathalie Tehio. Bien sûr, il y a des garde-fous. Ça ne peut pas être une parole raciste ou sexiste. Mais pour le reste, surtout sur un débat d’intérêt général, la parole doit être la plus ouverte, la plus libre possible, y compris lorsque les paroles choquent, heurtent et sont outrancières. »
« Si on s’en tient vraiment au texte, reprend Nathalie Tehio, “Acab” est une injure publique qui touche des personnes dépositaires de l’autorité publique. Mais en réalité, quand on utilise ce slogan, on n’est pas en train de dire “bâtard” à quelqu’un en particulier, pour l’insulter. On dénonce des faits, comme le fait qu’un certain nombre des violences sont systémiques et touchent en premier les personnes issues de l’immigration. »
Un enjeu démocratique
« Si vous critiquez la police en tant qu’institution, qu’acteur d’une démocratie, vous êtes beaucoup plus légitime à pouvoir critiquer ses éventuels dysfonctionnements, ajoute Nicolas Hervieu, juriste spécialisé en droit public et droit européen des droits humains. Le célèbre slogan “la police tue” ne veut pas dire “tel agent avec ce numéro d’identification a tué quelqu’un”. C’est une manière de dire que l’on estime que, à l’aune des informations disponibles et crédibles, il existe un débat légitime sur le recours à la violence potentiellement létale par la police. »
Nicolas Hervieu souligne que « le régime juridique est assez clairement protecteur de la liberté d’expression ». Il cite, en exemple, une décision de la Cour de cassation du mois de juin 2025 ayant annulé la condamnation d’un détenu qui avait écrit sur les murs de sa cellule « la police tue » au motif que celle-ci violait sa liberté d’expression.
Le problème, regrette le juriste, est que, en matière pénale, les éventuels procès peuvent se tenir plusieurs années après les faits. « Ce décalage est problématique, car ce sont des actes qui ont un effet dissuasif sur l’exercice de la liberté d’expression, explique-t-il. Et le jour où, peut-être, une décision de justice sera rendue, le ministre concerné ne sera plus là, il aura produit son petit effet, à savoir son Tweet, son communiqué et sa réaction politique. »
Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats. Olivier Cahn, professeur de droit privé
Arnaud-Dominique Houte pointe que ces durcissements de la répression ne sont pas nouveaux et correspondent à des phases. « Il y a un côté cyclique assez intéressant, correspondant soit à des moments de dépolarisation politique, soit – et je pense que c’est le cas en ce moment – des moments où le ministère de l’intérieur a besoin d’avoir le soutien des syndicats », suggère-t-il.
« En général, le ministère préfère ne pas agir car le coût médiatique à payer est plus important que le gain qu’il va récolter auprès des syndicats, développe l’historien. Mais dans le contexte de polarisation de l’espace médiatique actuel, ils ont beaucoup plus intérêt à déposer plainte. »
« Les actions intentées par le ministère de l’intérieur sont une marque de son niveau de dépendance à l’égard de ses troupes et surtout envers les syndicats, abonde Olivier Cahn. C’est un bon indicateur du climat social et de la relation de pouvoir à l’intérieur de l’institution. Quand le ministre tient ses troupes, il fait primer le droit sur le corporatisme ou l’humeur des troupes. »
« Ce qui est inquiétant, c’est qu’il y a désormais un certain nombre de sujets dont le gouvernement a décidé que l’on n’a plus le droit de débattre, s’indigne encore Nathalie Tehio. Dans l’actualité récente, on peut par exemple citer la question de la Palestine, sujet sur lequel la parole a été fortement entravée. Et cela a des conséquences sur toutes sortes de libertés : la liberté de réunion, la liberté de manifestation, d’expression, de création, les libertés académiques... C’est dramatique. Comme l’a dit la professeure de droit public Monique Chemillier-Gendreau : “La démocratie, ce n’est pas le consensus. La démocratie, c’est le dissensus.” »
mise en ligne le 22 décembre 2025
Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/
Mobilisation populaire contre la fermeture d’une ligne de train, grève éclaire contre un milliardaire d’extrême droite…Les luttes victorieuses existent et passent trop souvent sous les radars. Bien que rares, elles sont pourtant riches en enseignements. Quatre exemples en 2025.
La période est morose pour les luttes. Depuis les grèves de 1995 contre le plan Juppé, le gouvernement ne recule quasiment plus. Le grand mouvement contre la réforme des retraites de 2023 n’a pas permis d’obtenir son abrogation et, depuis, aucun mouvement social d’ampleur n’a emporté le pays. Ce constat général peut faire oublier que la lutte sociale est aussi une réalité locale.
Si la grève est rare dans les petites entreprises, plus d’un tiers de celles de plus de 500 salariés ont connu une grève en 2022, selon le service statistique du ministère du travail. À cela s’ajoutent de nombreux conflits environnementaux locaux et mobilisations contre les discriminations. Ainsi, quotidiennement, une multitude de luttes sont menées et des victoires sont obtenues. Pas toujours franches ou éclatantes, souvent arrachées grâce à des sacrifices, elles démontrent qu’une bataille n’est jamais perdue d’avance, et sont riches d’enseignements.
1 – Dans le Morvan, la population sauve sa ligne de train
Ils n’ont jamais été aussi nombreux sur le quai de la gare de Clamecy. Le 8 février 2025, deux cent cinquante personnes manifestent dans cette petite gare de la Nièvre. Ils n’attendent pas vraiment le train, ils veulent tout simplement conserver leur ligne. « C’est une question de survie de notre territoire. Alors, forcément, les habitants étaient très mobilisés », constate Nicolas Bourdoune, maire de Clamecy (PCF). Une semaine plus tard, ils seront près du double à manifester en gare d’Avallon.
La ligne du Morvan relie la petite commune de Deux-Rivières (1200 habitants) à la gare de Paris-Bercy, en 2h30. Une aubaine selon l’édile. « C’est un territoire très enclavé. Mais avec l’installation de la fibre et le premier confinement, beaucoup de cadres et d’artistes franciliens qui peuvent télétravailler l’ont réinvesti. Ils réhabilitent notre immobilier, s’investissent dans la vie locale…redynamisent le territoire ! La ligne était aussi utilisée pour les consultations médicales chez les spécialistes, dont notre territoire manque terriblement. » Or, fin novembre 2024, la Région Bourgogne-Franche-Comté annonce qu’elle n’a plus les financements pour maintenir la ligne au vu des investissements nécessaires. « On comprend que si rien ne bouge au printemps 2025, lors du prochain vote du budget de la région, c’est cuit. » La mobilisation commence.
De nombreux acteurs mobilisés
La lutte pour le maintien de la ligne du Morvan impressionne par la diversité des acteurs qui l’ont menée. Et c’est en partie ce qui explique son succès. « Il y avait d’abord des habitants et des élus locaux, décrit Nicolas Bourdoune, mais aussi des collectifs d’usagers du train ou encore des syndicats de cheminots et des partis politiques ». Le 1er mai 2025, « Ligne à défendre », association opposée à la fermeture, organise un trail depuis la gare de Corbigny jusqu’à Bercy. Les participants, qui se relaient, doivent parcourir 376 km en 3 jours. « C’était exactement ce qu’il fallait faire. Il y avait du monde, on a eu une belle médiatisation et ça a mis la pression à la Région, qui aurait voulu faire passer la fermeture en douce », salue le maire.
À l’arrivée de la course, c’est Fabien Villedieu, secrétaire fédéral de Sud-Rail qui les accueille. « On était déjà venu à plusieurs manifestations. Les petites lignes qui ferment, ça a un coût écologique, puisque ça pousse les habitants à reprendre leur voiture, ça enclave un territoire, pour nous cheminots, c’est une perte d’emploi. Et ça s’inscrit dans notre programme de lutte contre l’extrême droite car on sait que la fermeture de services publics fait monter le Rassemblement national. Certains de leurs cadres venus aux réunions publiques n’ont pas osé prendre la parole parce qu’on était là », explique-il. En septembre, Jérôme Durain, fraîchement élu à la tête de la Région, annonce finalement 3,6 millions d’euros d’investissement. La ligne est sauvée, pour le moment. « On a gagné un répit, mais on sait que dans 5 ans il faudra des investissements beaucoup plus lourds ». La bataille n’est donc pas terminée.
2 – Huit grévistes font plier un milliardaire d’extrême droite
Mobiliser tout un territoire n’est pas la seule recette pour gagner une lutte. C’est ce que rappelle la grève éclaire menée par des intermittents du spectacle contre le milliardaire d’extrême droite Pierre-Edouard Stérin. Le 6 octobre 2025, ils sont seulement 8 à refuser de monter la scène prévue pour la Nuit du Bien Commun, à Aix-en-Provence. Une soirée de mécénat à destination d’associations en accord avec la ligne réactionnaire de Stérin. Tous sont membres de « l’équipe road » : des salariés embauchés uniquement à la journée quand leurs collègues sont engagés sur le reste de la tournée.
« Quand on est arrivés ce matin-là, on a fortement douté du fait qu’on arriverait à bloquer la soirée qui devait se tenir à 20h. On a essayé de convaincre nos collègues d’arrêter le boulot mais rien n’y faisait », explique Nono*, syndicaliste au Stucs (syndicat de la culture et du spectacle de la CNT-SO).
Les grévistes installent donc leur piquet devant la salle de concert…puis sur la scène en train d’être montée. « Peu à peu, la situation est devenue très étrange. On était sur scène avec nos drapeaux syndicaux mais tout le monde bossait à côté de nous, comme si nous n’existions pas », sourit Nono*. A la mi-journée, la scène est installée, mais les grévistes ne bougent pas, curieux de voir comment ils seront mis à la porte. Un membre des renseignements territoriaux vient finalement les prévenir : une intervention policière les guette.
« Sauf que dehors, une manifestation de 250 personnes nous soutenait. C’est sans doute ce qui a découragé les organisateurs d’aller au bout. Ils risquaient un tel bazar si les policiers intervenaient que de toute façon leur soirée était fichue », estime Nono*. La soirée se transforme en visio lancée depuis la gare TGV d’Aix-en-Provence. « Une salle moche où il y avait une quarantaine de personnes… Et sur le chat du live il y avait plus d’opposants que de soutiens », se réjouit Nono*. Loin d’être une simple action isolée, la grève d’Aix-en-Provence a donné du baume au cœur à tout le mouvement anti-stérin, qui a désormais pris une ampleur nationale.
3 – Femmes de chambre de Suresnes : 9 mois avant la victoire
Les luttes victorieuses d’une demi-journée sont des exceptions. Neuf longs mois de luttes ont été nécessaires pour gagner aux femmes de chambre de Suresnes (Hauts-de-Seine). « Et à la fin, on a toutes obtenu des CDI », sourit Kandé Tounkara, déléguée syndicale à la CGT-HPE. Le 19 août 2024, une petite vingtaine d’employées de Louvre Hôtels Groupe, propriétaire des marques Campaniles et Premières classes, qui disposent de deux bâtiments en bord de Seine, entrent en grève. Comme souvent dans les conflits du nettoyage, l’immense majorité d’entre elles sont des femmes originaires d’Afrique.
« On s’est d’abord levées contre une injustice qui touchait notre collègue Samia*, licenciée alors qu’elle travaillait à l’hôtel depuis dix ans », précise la syndicaliste. Durant ses vacances au Mali, cette femme de chambre était restée bloquée dans son pays par la perte de ses papiers, incapable de se rendre à son travail. « La direction était informée de sa situation mais l’a tout de même convoquée à un entretien préalable à licenciement… Comme elle ne pouvait toujours pas venir, ils l’ont virée sans le lui dire ! » Lorsque Samia* revient début août 2024, c’est la police qui la dégage des lieux. « C’était notre collègue ! On ne pouvait pas laisser passer un tel mépris. On s’est donc mises en grève. Mais on était un petit groupe : 17 sur 74 », témoigne Kandé Tounkara.
Une question de dignité
Secrétaire générale de l’union départementale CGT du 92, Élisabeth Ornago a épaulé les grévistes pendant toute la durée de la grève. « Au départ, la direction rejetait toutes leurs demandes », explique-t-elle. Outre la réintégration de leur collègue, les femmes de chambre, payées au SMIC, revendiquent des augmentations. Mais les grévistes s’obstinent. « Tous les jours, on était devant l’hôtel, même sous la pluie. On chantait, on lançait des slogans. On a reçu beaucoup de soutien de militants… pas trop des voisins. »
Outre le mépris du patron, les grévistes subissent aussi une pression policière. « Deux d’entre elles sont parties en garde à vue pour des nuisances sonores ! », s’offusque Élisabeth Ornago. « La grève était minoritaire et la direction jouait l’épuisement. » Les grévistes font donc évoluer leurs revendications. Plutôt que des augmentations de salaire, elles demandent des CDI à temps plein. Elles reçoivent également l’aide déterminante de la sous-préfète chargée de l’égalité des chances. « Elle a organisé plusieurs médiations avec la direction du groupe. Au bout de la troisième, on a pu sortir du conflit par le haut », estime Elisabeth Ornago. « On n’a rien lâché et on a obtenu des CDI, des temps plein, mais aussi des formations en langue française payées par notre direction », se réjouit Kandé Tounkara. La direction n’a toutefois pas cédé sur la réintégration de Samia*, mais lui a proposé une transaction, qu’elle a finalement acceptée.
4 – Geodis Gennevilliers, la victoire se construit sur des années
C’est un petit entrepôt qui résiste encore et toujours à son patron. En 2022, 2024 et 2025, les ouvriers de la plateforme logistique Géodis de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) ont mené trois grèves victorieuses pour leurs salaires. Pour cela, pas besoin de potion magique, mais d’un collectif extrêmement soudé et capable de se mobiliser sur la durée.
Sur les 200 salariés que compte cette filiale de la SNCF, 130 sont ouvriers. Des réceptionnaires, des agents de quais, des manutentionnaires dont l’objectif est de parvenir à livrer « tout ce qui ne rentre pas dans une boîte aux lettres » en moins de 24 heures. Leur travail est éprouvant, exposé au froid et soumis à des horaires de nuit, dans la poussière et le bruit. « Mais lorsqu’on appelle à la grève, 95% d’entre eux nous suivent. Et sur la durée ! », souligne Laurent Sambet, élu CGT sur le site.
En mars 2025, après trois semaines à tenir le piquet, ils obtiennent 150 euros d’augmentation mensuelle de salaire, la hausse de leur prime d’ancienneté (de 5% à 10%) et même le défraiement du carburant sur le trajet domicile-travail pour les salariés véhiculés. Des avancées considérables pour des ouvriers dont les grilles de salaire commencent quasiment au SMIC. « Mais une goutte d’eau pour une boîte qui a réalisé des bénéfices record pendant le Covid, en livrant des masques, quand nous étions en première ligne », rappelle Laurent Sambet.
Habitude de la lutte et collectif soudé
Ce collectif si soudé ne s’est pas formé en un jour. En 2022, les ouvriers de Geodis Gennevilliers assument 6 semaines de grève. « Ca nous a permis de nous rencontrer. Alors qu’ils n’avaient pas trop le temps de se parler, les gars se sont rendu compte qu’ils avaient les mêmes vies… et donc les mêmes intérêts », poursuit le syndicaliste. En pleine grève, les salariés se mettent à distribuer les photocopies des fiches de paie de leurs dirigeants. « Les mêmes qui ne voulaient pas nous lâcher une centaine d’euros avaient des primes d’objectif annuel de 300 000€ ! Rien de mieux pour souder un collectif que de comprendre qu’une poignée de personnes se fout ouvertement de votre gueule », s’indigne Laurent Sambet. Depuis, le cégétiste explique tout faire pour maintenir ce dialogue avec et entre les salariés. « On est en discussion constante, tout comme la plateforme, notre local syndical est ouvert 24 heures sur 24. »
La récurrence des grèves sur la plateforme a aussi permis aux ouvriers de Géodis de lier des solidarités avec d’autres collectifs de lutte comme les Soulèvements de la Terre, des Gilets Jaunes ou encore les étudiants de l’université de Nanterre. « On s’est fait des amis et on va même les soutenir sur d’autres luttes, comme le projet Greendock, qui concerne aussi la logistique », explique Laurent Sambet.
mise en ligne le 21 décembre 2025
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
À la tête de la région Bourgogne-Franche-Comté, l’ex-sénateur socialiste Jérôme Durain a présidé la commission d’enquête sur le narcotrafic, puis porté la loi transpartisane sur le sujet. Après le meurtre de Mehdi Kessaci, il revient sur les défis que pose le commerce illégal des stupéfiants.
Assiste-t-on, avec l’assassinat de Medhi Kessaci, à une bascule dans la prise de conscience de l’emprise du narcotrafic dans notre société ?
Jérôme Durain : Oui, plus personne ne peut désormais ignorer cette réalité. La bascule a néanmoins démarré le 14 mai 2024, date de la remise de notre rapport sénatorial sur le sujet et de l’évasion du trafiquant Mohamed Amra. Entre-temps, la presse locale a rapporté une litanie de faits graves entre les crimes, les saisies ou encore la corruption. Tout vient corroborer le constat de notre rapport : nous faisons face à un tsunami de la drogue.
Il est inquiétant à plusieurs titres : la place des jeunes dans les organisations criminelles, l’angle mort du numérique, la hausse du phénomène corruptif, l’extension territoriale du crime, la déstabilisation des institutions… Il ne faut pas oublier les territoires ultramarins, notamment la Guyane et les Antilles, où la situation est encore pire que dans l’Hexagone.
Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps ?
Jérôme Durain : C’est l’histoire de la grenouille dans la casserole d’eau en ébullition : nous ne nous sommes pas rendu compte que nous étions en train de cuire. Il y a eu des lanceurs d’alerte, comme Amine Kessaci, des familles de victimes, des maires, des policiers, des douaniers, etc. Ils sont en première ligne et voient cette emprise. Mais il a fallu une multiplication des « narcomicides » et que des gens se fassent tuer dans nos rues pour une prise de conscience plus large. Désormais, ce problème est au sommet de la pile des priorités.
Amine Kessaci dit que nous sommes dans une « lutte à mort » entre l’État et les trafiquants. Qu’en pensez-vous ?
Jérôme Durain : Je comprends pourquoi il le dit. Nous ne sommes pas encore au point où la puissance publique bascule au stade de narco-État à cause de la corruption, mais la situation est préoccupante. Tout a commencé avec une corruption de basse intensité, entre menaces et appât du gain, visant les petits maillons de la grande chaîne de production économique et administrative. Un gendarme, un greffier, un docker, un douanier, un élu, un agent de la pénitentiaire…
L’impunité génère une perte de confiance des citoyens dans les institutions : si l’État n’est pas capable de nous protéger, à quoi sert l’État ? Il est difficile d’entendre qu’un trafiquant puisse continuer à gérer son business depuis sa cellule parce qu’on n’arrive pas à empêcher les téléphones portables d’entrer dans nos prisons. Désormais, il y a la crainte de voir la corruption et la violence toucher des cadres plus haut placés et de voir les institutions directement attaquées.
Sommes-nous assez armés pour mener ce combat sur les plans policier, juridique, diplomatique et social ?
Jérôme Durain : Avec la loi narcotrafic, nous avons fait dans le lourd sur le juridique comme sur le policier. Le texte brasse large : prisons, organisation des ports, gel des avoirs, création d’un parquet national dédié… Il n’a pas encore produit tous ses effets, mais on a fait le boulot. Sur le volet diplomatique, un travail est en cours, promettent Gérald Darmanin (ministre de la Justice) et Jean-Noël Barrot (ministre des Affaires étrangères).
Il reste deux priorités. La première concerne la police judiciaire et sa capacité d’investigation. Avec nos moyens actuels, il semble difficile d’attraper autre chose que les petites mains quand nous voudrions cibler les gros bonnets. On a besoin de moyens. La seconde problématique, c’est la prévention.
Avec le Sénat, où la droite est majoritaire, c’était impossible de le faire dans la loi narcotrafic mais il faut aussi tarir la consommation et soigner les malades, par exemple avec des haltes soins addictions (des salles de shoot – NDLR). Criminaliser tout le monde est contre-productif.
Le type qui fume un joint dans son salon, le gosse embarqué de force dans le trafic et le gros bonnet exilé à Dubaï n’ont pas la même responsabilité. Il y a donc urgence à parler de la situation sociale de notre pays. Prenons la cocaïne qui a vu sa consommation multipliée par deux en quelques années.
Elle est devenue une drogue bon marché. Il faut arrêter de penser qu’il s’agit d’une consommation de CSP + et du showbiz. Les métiers où l’on en prend le plus sont ceux dont la Dares nous dit qu’ils sont les métiers les plus en souffrance, comme le BTP ou la restauration.
L’explosion du narcotrafic questionne l’abandon des quartiers populaires par l’État. Qu’est-ce que la République a raté ?
Jérôme Durain : Quand on voit les dealers faire de l’action sociale en achetant des jeux et des fournitures scolaires aux enfants, ils prennent une place laissée libre pour acheter la confiance des populations. C’est l’échec du pacte républicain. Ce constat est aujourd’hui difficilement audible, car la droite dénonce une prétendue « culture de l’excuse ».
Pourtant, c’est une réalité : l’État ne leur laisse aucun autre débouché que celui de subir la menace. Cela se couple avec le développement d’une forme de pop culture criminelle violente, faisant le récit de l’argent facile, qui dévoie complètement notre idéal de société.
mise en ligne le 20 décembre 2025
par Bernard Paranque, économiste sur www.humanite.fr
La démonstration des inégalités sociales qui sont renforcées par les inégalités devant l’impôt, les super-riches payant proportionnellement beaucoup moins d’impositions que les autres citoyens, exposé par Gabriel Zucman et Emmanuel Saez (Le triomphe de l’injustice, Points Essais, 2020), est argumentée de manière convaincante.
Toutefois la force de cette argumentation repose en partie sur le fait d’accepter un mythe (ou un hold-up idéologique) sur la question de la gestion des entreprises. Ce mythe est né dans les années 1970 avec l’affirmation que les entreprises devaient avoir un seul objectif, créer – il serait plus juste de dire « capter » – de la valeur pour les actionnaires (école de Chicago).
La réalité des pratiques managériales et de gestion des entreprises depuis plus de cinquante ans, a érigé ce mythe en dogme accepté par tous par la force de la domination culturelle et médiatique. La bataille idéologique a été perdue sur ce terrain-là.
Les actionnaires gèrent et considèrent l’entreprise comme si elle leur appartenait, avec l’aide des managers, des responsables, des dirigeants, formés dans les écoles de commerce et les universités, nourris au biberon de l’école de Chicago. Les cadres ainsi formés sont allés appliquer ces recettes et ces principes dans les entreprises, transformant ce mythe en réalité.
Ainsi a été validée la confusion savamment élaborée entre détention d’une créance, d’un titre de participation sur/dans une entreprise, et propriété de l’entreprise. Or l’entreprise créée sous forme de capitaux (SA, SAS, SCA) est une personne morale à la différence des entreprises individuelles, en nom personnel, et donc dotées d’une personnalité juridique rendant impossible toute appropriation par autrui (Refonder l’entreprise, Blanche Segrestin et Armand Hatchuel, Seuil, 2012).
Ce sont bien les premières qui comptent, celles qui pèsent sur la création de valeur, sur les marchés financiers, sur les contraintes budgétaires, sur les contraintes de financement de l’ensemble des (autres) entreprises. À partir de là, on entérine le fait que seuls les actionnaires ont leur mot à dire. Si à court terme il est nécessaire de se battre pour une fiscalité plus juste, il est tout aussi important, si on veut réellement lutter contre les inégalités, de s’attaquer au cœur du système, c’est-à-dire la gestion des entreprises.
Cela a été tenté dans les années 1980-1990 par Paul Boccara et un certain nombre d’autres économistes, issus de la section économique du PCF et de celle de la CGT, pour intervenir dans les gestions avec d’autres critères que ceux utilisés. Il s’agissait de ne plus se centrer sur le profit, mais sur la valeur ajoutée, ses conditions de production, de répartition, et les finalités des financements auxquels elle doit servir pour la société.
Cette fenêtre d’opportunité s’était ouverte avec les lois Auroux de 1982, reconnaissant aux comités d’entreprise de nouvelles prérogatives en matière économique. Cette bataille a été elle aussi perdue du fait d’un double mouvement. Le premier était celui de la domination des enseignements des écoles de commerce et universitaires en matière de conseils aux entreprises qui considéraient de fait que les entreprises appartenaient aux actionnaires, et donc qu’il fallait « simplement » que l’entreprise soit bien « gérée selon les intérêts des actionnaires ».
Le second prend sa source dans l’histoire du mouvement syndical qui considère que la gestion des entreprises n’est pas l’affaire des salariés. Les conséquences de cela sont qu’alors on en est réduit à déléguer aux dirigeants de l’entreprise et à l’État, la gestion du système productif et de ses entités, et de la lutte contre les inégalités.
C’est d’autant plus dommageable qu’il existe un certain nombre d’exemples et de structures comme les coopératives ouvrières de production ou les trusts du monde anglo-saxon, comme Duralex ou John Lewis Partnership en Angleterre, qui non seulement sont fondées sur le principe d’« un homme, une voix », et non pas « une action, une voix », mais surtout, montrent qu’il est possible de s’organiser et de s’émanciper de cette domination impérialiste de la création de valeur actionnariale, de sa maximisation, qui va de pair avec la lutte pour une fiscalité plus juste en réduisant, entre autre, les possibilités d’évasion fiscale.
mise en ligne le 19 décembre 2025
Alexandre Berteau et Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr
L’homme d’affaires breton est désormais actionnaire d’Obole, l’entreprise derrière l’organisation des Nuits du bien commun, des soirées finançant l’écosystème associatif conservateur, cofondées par Pierre-Édouard Stérin. Les deux milliardaires partageaient déjà le même agenda politique réactionnaire.
On les savait tous deux partisans de l’union de la droite et de l’extrême droite françaises, et décidés à mettre leurs fortunes au service des idées réactionnaires, pour que ces dernières triomphent dans les urnes comme dans les esprits. Voilà désormais Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin associés.
D’après les révélations de Mediacités Nantes, le milliardaire breton, à la tête d’un empire médiatique structuré autour de CNews, Europe 1 et Le Journal du dimanche, a récemment fait son entrée au capital de la start-up Obole. Inconnue du grand public, cette société nantaise organise les Nuits du bien commun (NBC), des soirées lancées en 2017 par Pierre-Édouard Stérin, Stanislas Billot de Lochner et Thibault Farrenq, et finançant l’écosystème associatif conservateur grâce à des levées de fonds régulières.
Vincent Bolloré avait veillé à garder cet investissement confidentiel. « Le groupe Bolloré détient 29,26 % du capital d’Obole depuis 2024 », confirme à Mediapart Stanislas Billot de Lochner, président et cofondateur de la start-up. Il précise – « de mémoire » – que l’arrivée du milliardaire dans l’actionnariat date du « dernier trimestre » de cette année-là. Contacté, le groupe Bolloré n’a pas souhaité réagir.
Pierre-Édouard Stérin était, lui, devenu actionnaire d’Obole dès avril 2020, en rachetant pour 299 700 euros d’actions par l’intermédiaire de la holding belge de cet exilé fiscal. Cet investissement ne lui confère aujourd’hui que 2 % du capital, assure Stanislas Billot de Lochner à Mediapart. Autant dire que Vincent Bolloré – dont la fortune, estimée à 9,75 milliards d’euros, est six fois supérieure à celle de Pierre-Édouard Stérin selon le classement annuel de Challenges – a sorti le carnet de chèques pour prendre près de 30 %.
Celui dont on ne doit pas prononcer le nom
Depuis les révélations de la presse sur l’agenda politique de Stérin et ses investissements tous azimuts pour soutenir l’extrême droite, la Nuit du bien commun tente tant bien que mal de prendre ses distances avec ce milliardaire ultraconservateur. Devenu trop encombrant, le fondateur des coffrets cadeaux Smartbox a quitté en mai 2025 le conseil d’administration de la NBC, et Stanislas Billot de Lochner tente, à chaque intervention médiatique, de vanter le caractère « apolitique », « neutre et ouvert » du gala.
En juin, L’Humanité avait ainsi dévoilé les éléments de langage diffusés aux associations participant aux NBC avec l’objectif d’effacer Pierre-Édouard Stérin de la photo. Certains faits sont toutefois difficiles à masquer. L’entreprise qui organise l’événement compte désormais parmi ses actionnaires deux milliardaires mettant leur écosystème respectif au service de l’extrême droite – Stérin assume parmi ses priorités de faire en sorte qu’il y ait « plus de bébés de souche européenne » en France.
Dans le noyau dur des premières années de la Nuit du bien commun, on retrouve aussi deux zemmouristes proches de l’idéologue identitaire Jean-Yves Le Gallou.
Un autre bailleur de fonds de l’extrême droite française, plus radical encore, a d’ailleurs lui aussi investi dans Obole. En mai 2021, la Financière de Rosario a en effet pris une participation minoritaire dans l’entreprise, en y injectant 150 686 euros. Cette holding familiale a été fondée il y a plusieurs décennies par une figure du Groupe union défense (GUD), Jean-François Michaud, qui a ouvert son portefeuille à de nombreuses organisations d’extrême droite jusqu’à son décès en 2024.
Elle est désormais dirigée par son fils, Édouard Michaud, 28 ans, ancien cadre du groupe Génération identitaire – dissous en 2021 – et leader du groupuscule parisien Les Natifs. En septembre, il a été condamné pour injure publique aggravée à l’égard de la chanteuse Aya Nakamura, après avoir déployé une banderole « Y a pas moyen Aya, ici c’est Paris, pas le marché de Bamako ! ».
Selon nos informations, la holding de la famille Michaud était encore actionnaire d’Obole à la fin de l’année 2023. « Financière de Rosario faisait partie du capital d’Obole, à l’instar de plusieurs dizaines d’autres actionnaires, de toutes couleurs politiques confondues, mais n’en fait aujourd’hui plus partie », indique toutefois Stanislas Billot de Lochner.
Deux écosystèmes en fusion
Dans le noyau dur des premières années de la Nuit du bien commun, on retrouve par ailleurs deux proches de l’idéologue identitaire Jean-Yves Le Gallou, qui ont participé à la création de sa fondation Polémia : Xavier Caïtucoli et Philippe Schleiter.
Le premier, membre du conseil d’administration de la NBC dès 2019, deviendra trois ans plus tard un des contributeurs financiers de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour. Le second – dont le rôle dans le gala était jusqu’ici passé inaperçu – faisait partie des donateurs des projets sélectionnés lors des premières Nuits du bien commun, en tant que membre du « comité des mécènes ».
Neveu du négationniste Robert Faurisson, il a lui aussi rejoint l’équipe de campagne d’Éric Zemmour en 2022, et travaille désormais comme assistant parlementaire de Marion Maréchal au Parlement européen. « J’ai quitté le comité des mécènes et toute action au sein de la Nuit du bien commun à l’été 2021 », fait savoir Philippe Schleiter.
De plus en plus manifeste ces deux dernières années, la convergence d’intérêts entre Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin se traduit désormais par des investissements partagés. Les Nuits du bien commun bénéficiaient déjà du soutien indirect de l’industriel breton. Depuis plusieurs années, l’édition parisienne du gala se déroule à l’Olympia ou aux Folies Bergère, deux salles lui appartenant. En 2022, pas moins de trois de ses chaînes de télévision – CStar, CNews et C8 – ont successivement diffusé une émission consacrée aux lauréats des NBC.
Quand le gala est ciblé par la gauche pour ses liens avec les sphères réactionnaires, c’est encore CNews qui vole à son secours. Le président de la Nuit du bien commun, Stanislas Billot de Lochner, a ainsi été reçu à deux reprises entre octobre et décembre sur le plateau de Christine Kelly pour dénoncer les pressions des collectifs d’opposant·es à Pierre-Édouard Stérin. « Quand la philanthropie dérange les antifas », s’indignait alors la chaîne sur son bandeau. Ce soir-là, il ne sera jamais précisé que Christine Kelly et le patron d’Obole ont un actionnaire en commun : Vincent Bolloré.
Pierre-Édouard Stérin peut lui-même compter sur la protection des médias Bolloré. En mars, alors que l’émission « Cash Investigation » enquête sur les centaines de milliers d’euros qu’il dépense pour influencer la vie politique, l’homme d’affaires accorde un entretien à Pascal Praud sur Europe 1 pour dénoncer une émission qui « passe son temps à cracher sur les entrepreneurs ».
Deux mois plus tard, c’est encore à Pascal Praud, sur CNews cette fois, que le milliardaire ultraconservateur annonce en direct qu’il séchera de nouveau la commission d’enquête sur l’organisation des élections en France, au moment même où les député·es qui l’ont convoqué l’attendent à l’Assemblée nationale.
Les deux milliardaires ont récemment uni leurs forces lors de grands raouts censés servir de démonstration de force à la droite et l’extrême droite françaises. En juin, les écosystèmes Stérin et Bolloré ont ainsi coorganisé un autoproclamé « Sommet des libertés » où se sont pressés le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella, son allié Éric Ciotti, Sarah Knafo de Reconquête et Marion Maréchal, mais aussi quelques députés Les Républicains (LR).
Puis, au mois de novembre, Le Journal du dimanche a rassemblé au Dôme de Paris les stars des médias de Vincent Bolloré, qui ont pu laisser libre cours à leurs obsessions xénophobes. La soirée comptait parmi ses partenaires plusieurs think tanks et instituts de formation financés par Pierre-Édouard Stérin. Le regard tourné vers 2027, les deux grandes fortunes sont déjà entrées en campagne.
mise en ligne le 18 décembre 2025
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Dans un rapport publié fin novembre, Amnesty International dénonce la poursuite du génocide dans l’enclave, malgré l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu. Sur place, les inondations aggravent les conditions de survie de la population, alors qu’Israël occupe désormais 53 % du territoire palestinien.
Réduite à l’état de ruines après deux ans de guerre génocidaire menée par Israël, la bande de Gaza n’est plus maintenant qu’une rivière de boue. Victimes des pluies diluviennes qui se sont abattues sur le territoire palestinien, les familles tentent tant bien que mal de vider leurs abris de l’eau qui s’est accumulée quand d’autres ont vu leurs tentes emportées, parfois construites sur des maisons détruites, sans système d’assainissement adéquat.
Pour leurs besoins naturels, hommes, femmes et enfants utilisent des fosses septiques creusées près des tentes, qui débordent en cas d’intempéries. Postées sur les réseaux sociaux, les images parlent d’elles-mêmes. Celle d’un homme traversant un torrent boueux, à gué, portant une jeune fille dans chaque bras, celle encore où des Palestiniennes, agenouillées, tentent d’éponger l’eau avec de simples morceaux de tissu. Un travail de Sisyphe.
L’aide humanitaire toujours distribuée au compte-goutte
Le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (Ocha) indiquait la semaine dernière que les pluies torrentielles avaient endommagé au moins 13 000 tentes et « détruit les quelques abris et biens qui restaient à des milliers de Palestiniens à Gaza ». Toujours selon l’Ocha, les organisations humanitaires ont commencé à se préparer pour l’hiver dès octobre, lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, en acheminant du matériel adapté.
Plus de 3 600 tentes, 129 000 bâches et 87 000 couvertures ont ainsi été distribuées en début de mois. Bien loin des besoins alors que la quasi-totalité des plus de deux millions d’habitants de Gaza ont été contraints de quitter leurs foyers. Les ONG craignent que les mois d’hiver pluvieux n’aggravent encore la situation déjà critique, d’autant que les pénuries de matériel humanitaire persistent.
Le Bureau des Nations unies dénonce ainsi la lenteur de l’acheminement de l’aide et estime que les livraisons sur le territoire restent « fortement limitées par les restrictions imposées par les autorités israéliennes sur l’entrée de matériel d’abri ». « L’aide humanitaire vitale doit entrer à Gaza sans entrave et à grande échelle », a pour sa part répété le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.
Malgré le drame humain, Tel-Aviv joue la montre. À l’instar du Cogat, l’organisme de défense chargé de l’entrée de l’aide, qui affirme travailler à une « réponse spécifique à l’hiver », évitant ainsi de pointer sa propre incompétence et surtout les responsabilités du gouvernement israélien.
Selon Amnesty International, « plus d’un mois après l’annonce d’un cessez-le-feu début octobre et la libération de tous les otages israéliens encore en vie, on voudrait nous faire croire que tout est maintenant apaisé », fait remarquer Anne Savinel-Barras, présidente d’Amnesty International France, interrogée par l’Humanité. « Pourtant, nos équipes et nos chercheurs ont pu montrer que les autorités israéliennes continuent de commettre un génocide contre les Palestiniens dans la bande de Gaza occupée, en leur infligeant délibérément des conditions de vie destinées à les anéantir, sans pour autant manifester le moindre changement d’intention. »
L’organisation de défense des droits humains a publié, le 27 novembre, un rapport sans ambiguïté. « On est encore sur une mort lente et calculée compte tenu en particulier de la vulnérabilité accrue de la population aux maladies et à la propagation d’épidémies après des mois de famine causée par des années de blocus illégal et des mois de siège total au début de l’année », dénonce Anne Savinel-Barras.
De fait, bien que les combats quotidiens ont officiellement cessé dans la bande de Gaza, Israël frappe sans arrêt certaines zones du territoire. Au moins 327 personnes, dont 136 enfants, ont été tuées dans des attaques israéliennes depuis l’annonce du cessez-le-feu le 9 octobre.
Tel-Aviv continue de restreindre l’accès à l’aide et aux secours essentiels, notamment aux fournitures médicales et aux équipements nécessaires à la réparation des infrastructures vitales. Israël viole ainsi plusieurs injonctions de la Cour internationale de justice (CIJ) prises dans le cadre de la procédure engagée par l’Afrique du Sud pour empêcher le génocide, qui lui ordonnait de garantir l’accès des Palestiniens à l’aide humanitaire.
« De fait, les Palestiniens ne peuvent pas rentrer dans leurs foyers »
La bande de Gaza est désormais divisée en deux parties, séparée par une « ligne jaune ». L’armée israélienne détient ainsi, dans la partie est, plus de 53 % de l’enclave palestinienne et occupe tout le district de Rafah, au sud, jusqu’à la frontière égyptienne.
« De fait, les Palestiniens ne peuvent pas rentrer dans leurs foyers ou ce qu’il en reste, ni même se rendre sur leurs terres qui étaient autrefois cultivées », s’insurge la présidente d’Amnesty France. « Les zones sont délimitées de façon aléatoire et beaucoup se font tuer parce qu’ils les franchissent sans le savoir, poursuit-elle. Ils s’entassent dans des camps et souvent dans des conditions effroyables. »
En clair, Israël n’a rien changé quant à ses intentions et ce, dans tous les domaines. La détention arbitraire de Palestiniens, ainsi que la torture et autres mauvais traitements infligés aux détenus se poursuivent, avec au moins 98 décès en détention depuis octobre 2023. On dénombre plus de 10 500 prisonniers palestiniens alors qu’en Cisjordanie, les opérations militaires et les exactions des colons se multiplient.
Amnesty International s’inquiète d’un relâchement de la pression internationale, soulignant notamment la reprise des exportations d’armes allemandes à Israël depuis le 24 novembre, ou encore l’abandon d’un vote européen sur la suspension de l’accord commercial UE-Israël.
C’est ce que les manifestations organisées samedi 29 novembre partout en Europe, et singulièrement à Paris, viendront rappeler : il faut sanctionner Israël, stopper le génocide en cours et engager les conditions nécessaires pour l’autodétermination du peuple palestinien.
mise en ligne le 17 décembre 2025
Inès Mehiris sur www.humanite.fr
Les accompagnantes d’élèves en situation de handicap dénoncent la précarité de leurs conditions de travail. Réunies place Bainville, à Paris, avec les syndicats, elles réclament un véritable statut et des moyens à la hauteur de leur mission pour une école réellement inclusive.
Deuxième métier de l’Éducation nationale, les Accompagnantes des élèves en situation de handicap (AESH) comptent pourtant parmi les personnels les plus précaires et les moins reconnus. Place Bainville, AESH et syndicats se sont mobilisés ce mardi 16 décembre pour faire entendre leurs revendications. Dans la foule, elles s’encouragent : « Allez les filles, on y va ! » Quelques secondes plus tard, toutes claquent dans leurs mains et scandent : « Un métier, un statut, AESH en colère ! »
Afarmach a 56 ans. Depuis bientôt dix ans, elle est AESH à Saint-Denis. Avant cette reconversion, elle travaillait auprès des personnes âgées. Un métier passion, mais loin d’être évident. Cette mère de famille a vu son CDD renouvelé chaque année pendant six ans avant d’obtenir enfin un CDI. Afarmach a tenu à se déplacer pour exiger de meilleures conditions de travail. « Pour nous, mais aussi pour les enfants, ils ont besoin de nous », rappelle-t-elle.
Une profession maltraitée
Au micro, face à la foule, les syndicats dénoncent des conditions de travail jugées « maltraitantes » pour un personnel éducatif essentiel à la scolarité des enfants en situation de handicap. Périodes d’essai qui s’éternisent, manque de personnel pour l’accompagnement, statut de contractuelles… « Les grilles de rémunération mensuelles sont extrêmement basses, on parle de salaires en dessous de 1 000 euros. On peut difficilement vivre avec une somme pareille », déplore Claire Bonhomme, secrétaire générale de la CFDT de l’Académie de Versailles.
Les AESH, comme les assistants d’éducation (AED) – qui encadrent et surveillent les élèves au sein des collèges et des lycées – réclament un statut de fonctionnaire de catégorie B. Une reconnaissance qui permettrait de mettre fin à la précarité des contrats, d’améliorer les salaires et de bénéficier des avantages liés à la fonction publique.
Ève Laborie, co-secrétaire de la CGT Éduc’action Paris, rappelle l’importance de cette mobilisation : « On est dans la rue pour protester, pour que ce budget soit en hausse et que les personnes puissent travailler dignement ». Elle s’indigne également de voir que le ministère de l’Éducation nationale, l’un des plus importants en effectifs, « est relégué derrière le ministère des Armées ».
Un manque criant pour les élèves mutualisés
Un « véritable scandale institutionnel » pour la CGT Educ’action. Avec seulement 1 200 recrutements prévus dans le budget, la pénurie de personnel entraîne de lourdes conséquences pour les enfants non ou mal accompagnés. Comment parler d’école inclusive sans accompagner tous les élèves ? C’est la question que posent les AESH au milieu des pancartes brandies, place Bainville.
Cette situation crée une inégalité majeure pour les enfants disposant d’un dossier à la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH), d’autant plus qu’un retard scolaire est rarement rattrapé. Ce que dénonce Orlane Ghisalberti, professeure des écoles, drapeau rouge de la CGT Éduc’action sur l’épaule, qui dénonce « une rupture d’égalité dans leur parcours scolaire ».
Une défaillance qui se manifeste aussi par le manque de formation des accompagnantes. Arnaud Bonnet, député écologiste de Seine-et-Marne, l’a constaté durant sa carrière d’enseignant. « Il n’y a pas un seul handicap, les profils ne sont pas similaires et les AESH ne peuvent pas travailler de la même façon avec chaque enfant », explique-t-il.
Vingt ans après la loi handicap, ces élèves se retrouvent en première ligne face aux injustices engendrées par les conditions d’encadrement de la profession. Lorsqu’un contrat n’est pas renouvelé, un enfant peut se voir privé de son AESH, sans qu’aucune solution alternative ne soit proposée. « Une école qui se veut inclusive doit se donner les moyens d’assumer cette inclusion », martèle Ève Laborie.
Une mobilisation collective qui s’organise
Autour de la sortie du métro, les AESH échangent sur les difficultés rencontrées au quotidien. Elles ne se connaissent pas, mais se comprennent. Lorsque les membres du Snuipp-FSU affirment au micro que ce sont elles qui « construisent elles-mêmes ce métier », elles acquiescent.
Dans la matinée, leurs collègues AED s’étaient eux aussi rassemblées pour attirer l’attention sur la précarité et le mépris qui accompagnent leur profession. Parmi leurs revendications : une grille salariale commune avec les AESH, la généralisation de contrats en CDD de trois ans et une réduction du temps de travail à 32 heures hebdomadaires pour un temps plein.
Tous ont pu rappeler leurs revendications communes lors d’un Comité social d’administration ministériel. Alors que « le ministre avait admis une nécessité d’évolution pour les AESH », comme le souligne Isabelle Guillet, de la CGT, la profession garde l’espoir de voir ses conditions de travail évoluer et continuera de porter ses revendications dans la rue tant qu’elle n’aura pas été entendue.
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Une large intersyndicale de l’Éducation nationale a appelé à une journée de grève ce mardi 16 pour réclamer “la création d’un corps de fonctionnaires pour les AESH“, ces personnels précaires qui s’occupent des enfants en situation de handicap. A Montpellier, ils étaient plusieurs dizaines devant le rectorat à demander plus de moyens pour accompagner les élèves
“On est là car nous souhaitons sortir les AESH [accompagnant d’élève en situation de handicap] et les AED [assistant d’éducation] de la précarité“, tonne au micro une représentante de SUD Education, alors qu’un cortège vient d’arriver devant le rectorat de Montpellier, ce mardi 16 décembre, journée de grève appelée par une large intersyndicale de l’Éducation Nationale. La syndicaliste fustige “des politiques qui cherchent à faire des économies sur le dos des plus précaires de l’Éducation Nationale”, et qui ont des conséquences sur l’accompagnement des élèves.
“J’ai vu ses notes dégringoler faute d’accompagnement”
Depuis la rentrée, plusieurs établissements montpelliérains, comme le collège des Escholiers de la Mosson ou Fontcarrade, se mobilisent pour alerter sur le manque d’AESH. Au niveau national, elles (car le métier est essentiellement féminin) représentent environ 140 000 agents contractuels dans l’Éducation Nationale et gagnent moins de 1 000 euros par mois. “On est épuisée, pour certaines, nous travaillons sur plusieurs établissements en accompagnant jusqu’à 17 enfants, on n’est pas des pieuvres, on a que deux bras”, souffle une accompagnante, syndiquée à la FSU.
Nathalie, qui travaille aux Escholiers de la Mosson,déplore le fait de devoir “hiérarchiser les besoins” faute de moyens : “J’ai de moins en moins de temps pour m’occuper certains élèves. J’ai vu les notes de l’un d’entre eux dégringoler, et il m’a dit que c’est parce que j’étais moins là qu’avant, ça m’a donné envie de pleurer.” Elle craint que les PAS (Pôles d’accompagnements mutualisés), mesure expérimentée depuis 2024 dans plusieurs départements et généralisées en 2026, dégradent encore le suivi des élèves : “L’idée des PAS, c’est que les notifications de suivi pour des élèves en situation de handicap ne soient plus délivrés par la Maison Départementale des Personnes Handicapées, mais par le rectorat. Ce à quoi on s’attend, c’est que les enfants atteints de troubles “dys” ou de trouble de l’attention (TDA) ne soient plus notifiés. Cela serait un bon moyen de faire des économies sur le dos des AESH”, analyse-t-elle.
Elle et ses collègues demandent la création d’un vrai statut de fonctionnaire pour les AESH ainsi que pour les AED, et des améliorations de salaires. Une délégation a été reçue par le rectorat.
mise en ligne le 16 décembre 2025
Par Bobane Abasse sur https://www.bondyblog.fr/
Le cyclone Chido a dévasté l’archipel de Mayotte et cruellement révélé les problèmes structurels du plus jeune département de France. Un an après, et malgré les promesses de reconstruction, les rapports convergent pour décrire un accès à l’éducation entravé pour les enfants de l’archipel.
Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, qui a balayé l’archipel de Mayotte en décembre 2024, les promesses de reconstruction se sont perdues dans les gravats d’un système éducatif déjà moribond avant la catastrophe. Les rapports convergent pour dresser un constat sévère : l’accès à l’éducation pour les enfants de mayotte reste un défi quotidien, dans un département où la précarité et l’exception législative minent le droit fondamental à l’instruction.
Deux rapports publiés ces dernières semaines, l’un par UNICEF France, la branche française du Fonds des Nations unies pour l’enfance, et l’autre par Human Rights Watch, l’une des principales organisations internationales de défense des droits humains, sonnent l’alerte. Le premier, intitulé « Grandir à Mayotte La situation des droits de l’enfant après Chido », insiste sur l’aggravation de la vulnérabilité des mineurs après la catastrophe climatique, notamment en matière d’accès à l’école, à l’eau et à un logement stable.
Le second, plus cinglant encore, porte un titre qui résume à lui seul le drame : « Une exception néfaste : les manquements persistants de la France au droit à l’éducation à Mayotte ». Il documente, enquête de terrain à l’appui, des années de négligence institutionnelle qui placent Mayotte en marge de la République.
« Un an après le passage dévastateur du cyclone Chido, l’accès à l’école et les conditions de scolarisation des enfants à Mayotte demeurent profondément alarmants, et les promesses de changements n’ont toujours pas été réalisées », martèle Elvire Fondacci, chargée de plaidoyer à Human Rights Watch. « Il est plus que temps que le gouvernement fasse le nécessaire pour que l’accès à une éducation digne pour tous les enfants à Mayotte soit enfin garanti, comme cela devrait être le cas partout sur le territoire français, sans exception, conformément aux obligations internationales de la France. »
Des écoles sous tentes, des élèves en rotation
Lorsque le cyclone Chido a frappé, le 14 décembre 2024, une trentaine d’écoles primaires ont été entièrement détruites, et une dizaine de collèges et lycées gravement endommagés. Huit mois plus tard, à la rentrée 2025, de nombreux élèves ont repris le chemin… de salles communes, de préfabriqués ou de tentes. Selon l’UNICEF, près de 10 000 élèves étaient encore scolarisés dans des locaux provisoires en janvier 2025, avec des conditions d’apprentissage dégradées et une continuité pédagogique fragile.
Mais le cyclone n’a fait qu’exacerber une crise ancienne. Depuis plus de vingt ans, pour pallier le manque chronique de salles de classe, un système de « rotation » sévit dans le primaire : un groupe d’élèves a classe le matin, un autre l’après-midi. Avant même Chido, près de 15 000 enfants étaient privés d’une journée scolaire complète, comme le relevait le Défenseur des droits. Aujourd’hui, certaines écoles en sont même à trois, voire cinq rotations quotidiennes.
Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge
« J’ai toujours été en rotation pendant mes années de maternelle et de primaire, et j’ai longtemps trouvé cela normal. En réalité, ce n’était pas normal du tout. » Roukaya Chidou, étudiante en master à l’Insei, prend aujourd’hui la mesure de l’injustice. C’est en quittant son île natale que le choc a été le plus fort. « Je m’en suis vraiment rendu compte lorsque je suis allée à La Réunion pour ma licence. Là-bas, j’ai vu que les enfants de ma tante avaient des journées complètes de cours, de 7h à 16h. Moi, je n’ai jamais eu ça. » Pour elle, la corrélation est claire : les conditions d’apprentissage déterminent les résultats.
« Quand on entend que Mayotte a les pires résultats scolaires, ce n’est pas surprenant : c’est la conséquence de ce que les enfants de Mayotte subissent dès le plus jeune âge, fulmine l’étudiante. Le système ne leur donne pas les mêmes chances qu’ailleurs, et c’est une injustice qui marque profondément ceux qui, comme moi, ont grandi dans ces conditions. » Un constat sans appel que partage l’UNICEF France, soulignant que ces dispositifs « peinent à relever le défi d’une éducation de qualité d’autant que l’offre périscolaire est quasi inexistante ».
Une double peine pour les personnes en situation irrégulière
Pour les enfants qui parviennent à atteindre l’école, d’autres obstacles attendent. Contrairement à l’hexagone, la majorité des établissements de Mayotte n’ont pas de cantine. Seule une collation, un fruit, un pain, parfois un yaourt est proposée, et seulement aux familles qui peuvent payer une cotisation annuelle de 30 à 50 euros. Pour beaucoup d’enfants, issus de bidonvilles où l’insécurité alimentaire est aiguë, cette collation est le seul repas de la journée. Une étude de 2019 révélait qu’un enfant sur cinq à Mayotte ne mangeait qu’une fois par jour.
La barrière administrative est tout aussi redoutable. Human Rights Watch a recueilli de nombreux témoignages de parents, souvent en situation irrégulière, à qui les mairies réclament des documents non prévus par la loi pour inscrire leurs enfants : carnets de vaccination à jour, justificatifs de sécurité sociale, attestation du propriétaire…
Des pratiques illégales, mais tolérées, qui retardent ou empêchent l’accès à l’école. « La mairie m’a dit que l’aîné, qui a 10 ans, est trop âgé pour être inscrit », témoigne Saïd N., père de famille comorien, dont les enfants ne sont toujours pas scolarisés après des mois de démarches.
Ces obstacles s’inscrivent dans un contexte de stigmatisation et de peur. La crainte des contrôles d’identité de la police aux frontières (PAF) aux abords des écoles dissuade de nombreux parents d’accompagner leurs enfants. « Ils ont peur de faire vacciner leurs enfants et de rencontrer la PAF », rapporte une travailleuse associative dans le rapport d’Unicef. Cette atmosphère affecte aussi les adolescents, qui grandissent avec l’angoisse de devenir « sans-papiers » à 18 ans, sans perspective de poursuivre des études supérieures hors de Mayotte.
Les lois d’exception fragilisent les enfants
Le rapport de Human Rights Watch met en lumière un aspect fondamental de la crise : le régime législatif d’exception appliqué à Mayotte. Des lois spécifiques, adoptées en 2018 et durcies en 2025, ont restreint l’accès à la nationalité française pour les enfants nés sur l’île, désormais soumis à des conditions de régularité des parents plus strictes qu’ailleurs. Des règles migratoires dérogatoires créent une insécurité juridique permanente pour des milliers de familles.
« Tous les enfants de la République sont égaux en droit. À Mayotte, au contraire, on a réintroduit et renforcé une inégalité entre les enfants, selon le statut de leurs parents », dénonce Gilles Séraphin, professeur à l’Université Paris Nanterre, spécialiste de Mayotte dans le rapport. Cette fracture administrative se répercute directement sur le banc de l’école, où cohabitent des enfants aux droits différenciés, dans une violation flagrante du principe d’égalité.
Un an après Chido, alors que la loi de refondation de Mayotte promet la fin des rotations scolaires d’ici 2031, les acteurs de terrain restent dubitatifs. La croissance démographique, la plus forte de France, le manque criant d’enseignants formés (la moitié sont contractuels dans le secondaire) et la lenteur des reconstructions laissent présager une sortie de crise lointaine.
Ainsi, la commémoration du cyclone Chido ne se limite pas au souvenir des vents violents et des pluies torrentielles. Elle est aussi l’occasion de regarder en face les ruines institutionnelles qui préexistaient à la tempête : un système éducatif sous-doté, des politiques discriminatoires et un abandon chronique qui font de Mayotte une sinistre exception au sein de la République. La commémoration du cyclone Chido est aussi l’occasion de rappeler que le fait de garantir à chaque enfant de Mayotte le droit fondamental à une éducation digne et inclusive est une obligation légale et morale que la France ne peut plus différer.
mise en ligne le 15 décembre 2025
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Pour l’économiste, les informations de « Cash Investigation » sur le montage fiscal de Bernard Arnault renforcent cet état de fait désormais bien connu : les milliardaires paient un taux d’impôt ridicule sur leurs revenus, et il devient indispensable de remédier à cette injustice.
L’émission « Cash Investigation », qui consacre, jeudi 4 décembre sur France 2, un documentaire à Bernard Arnault, s’est procuré ses données fiscales de l’année 2023. Le milliardaire a remonté la même année dans ses holdings 3,17 milliards d’euros de dividendes, mais paye très peu d’impôts au regard de ses richesses gargantuesques.
L’économiste Gabriel Zucman, professeur à l’École normale supérieure et à l’initiative d’une proposition de taxe sur les centimillionnaires et milliardaires, revient avec Mediapart sur le montage fiscal de l’homme d’affaires français mis en lumière par « Cash Investigation ». Tout ce qu’il y a de plus classique, selon lui, en matière d’optimisation fiscale des ultrariches.
Mediapart : Peut-on considérer que le montage fiscal de Bernard Arnault décrit par « Cash Investigation » démontre la réalité de l’optimisation fiscale des ultrariches en France par l’intermédiaire des sociétés holdings ?
Gabriel Zucman : Oui, c’est un montage parfaitement classique. Et c’est d’ailleurs ce que les études universitaires ont démontré : en France, les milliardaires échappent très largement à l’impôt en logeant de manière systématique leurs revenus, qui pour l’essentiel sont des dividendes remontés de leurs sociétés, dans des sociétés holdings qui ne sont quasiment pas fiscalisées, hormis une petite quote-part forfaitaire de 1,25 %.
L’exemple de Bernard Arnault est une illustration de cette réalité qui va certes bien au-delà de son cas personnel, mais qui est très révélateur vu les masses financièrement en jeu : on parle ici de près de 3,2 milliards d’euros remontés dans ses holdings et qui ne sont quasiment pas fiscalisés.
Sans dévoiler ses données fiscales, « Cash Investigation » évoque le faible taux d’imposition de Bernard Arnault, notamment grâce aux remontées de dividendes dans ses holdings.
Gabriel Zucman : Oui, les dividendes, une fois remontés, ne sortent pas des sociétés holdings, hormis pour financer les dépenses de consommation strictement personnelles des milliardaires – quelques dizaines de millions d’euros tout au plus –, mais qui sont très faibles au regard des masses de dividendes accumulées.
Au global, les travaux menés par mes collègues chercheurs à l’Institut des politiques publiques (IPP), en partenariat avec l’administration fiscale, ont montré que, en moyenne, les milliardaires français ont un taux d’imposition personnel de moins de 2 % sur leurs revenus – CSG, CRDS, impôts sur le revenu et sur le patrimoine compris.
La très faible imposition des milliardaires constitue une rupture manifeste et grave du principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt.
L’IPP a aussi montré qu’en 2016, les soixante-quinze foyers fiscaux ayant les revenus économiques les plus élevés ont payé 300 millions d’euros d’impôts et de cotisations sur leurs revenus, soit 4 millions d’euros en moyenne par milliardaire. Cela représente moins de 2 % de leurs revenus, seulement 0,1 % de leur patrimoine, et de l’ordre de 0,03 % des recettes fiscales de la France. Bref, les milliardaires se sont extraits du champ de la solidarité nationale.
Quelles sont les conséquences de cette incapacité du système fiscal français à imposer l’accumulation de richesse des milliardaires ?
Gabriel Zucman : Il y en a trois, à mon sens. La première conséquence, ce sont les pertes de recettes fiscales chaque année, qui sont absolument considérables et deviennent particulièrement difficiles à faire accepter dans le contexte budgétaire actuel, où le déficit public atteint 5,4 % du PIB.
Deuxième conséquence : la très faible imposition des milliardaires constitue une rupture manifeste et grave du principe constitutionnel d’égalité devant l’impôt. Concrètement, en pourcentage de ses revenus, un smicard paie chaque mois plus d’impôts et de cotisations prélevés à la source sur sa fiche de paie que Bernard Arnault.
Enfin, la troisième conséquence néfaste est la spirale inégalitaire que tout cela alimente. Avec d’un côté des personnes extrêmement riches qui peuvent épargner et réinvestir en franchise d’impôt ; et de l’autre les Français ordinaires qui, avant de pouvoir épargner, paient d’abord des impôts et des cotisations.
Il y a dès lors un effet boule de neige inégalitaire qui s’enclenche : la fortune des milliardaires augmente mécaniquement plus rapidement que celle des citoyens ordinaires. C’est d’ailleurs ce qui se passe depuis trente ans, où la richesse des milliardaires a augmenté de 10 % par an en moyenne, quand le patrimoine moyen des Français a augmenté de 4 % par an.
À bien vous comprendre, les milliards défiscalisés et remontés dans ses holdings par Bernard Arnault ne sont pas dormants en réalité, ils lui permettent d’accumuler toujours plus...
Gabriel Zucman : Oui, si l’on reprend l’exemple de Bernard Arnault détaillé dans « Cash Investigation », il faut dire que les 3,2 milliards de dividendes remontés dans ses holdings sans être amputés de l’impôt sur le revenu ne resteront pas discrètement cachés en dessous du matelas.
Ils seront réinvestis, par exemple pour acheter davantage d’actions de LVMH, pour racheter des journaux, des actions d’autres entreprises, voire de l’immobilier. De quoi augmenter encore plus la richesse de Bernard Arnault et de sa famille.
Le documentaire de « Cash Investigation » est-il une nouvelle étape dans la prise de conscience collective de cet état de fait inégalitaire ?
Gabriel Zucman : Oui, il y a désormais une accumulation d’indicateurs, d’études universitaires, de cas précis, d’enquêtes et même de livres qui expliquent et mettent en lumière le même problème, à savoir que les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu.
Cette accumulation de données doit conduire à une prise de conscience générale sur le fait qu’on ne peut pas se permettre de maintenir une telle anomalie. Il va, à mon sens, devenir de plus en plus difficile pour la représentation nationale et le gouvernement de continuer à ignorer ce problème, particulièrement dans la situation budgétaire actuelle. Un statu quo ferait courir un risque important pour nos finances publiques, et aussi un risque démocratique, parce qu’il y a une violation très forte de nos principes d’égalité.
Justement, durant les discussions budgétaires au Parlement, votre taxe portée par la gauche de 2 % par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros a pour l’instant été rejetée par un bloc composé des macronistes, de la droite et de l’extrême droite. Dès lors, votre proposition a-t-elle un avenir ?
Gabriel Zucman : Je suis très optimiste sur le fait qu’elle finira par être adoptée, parce que c’est la solution la plus logique à un problème majeur. Pour taxer les milliardaires, il n’y a pas trente-six solutions en réalité : il faut un impôt minimum sur leur patrimoine, car on échoue à taxer leurs revenus.
Et est-ce que cela va prendre des semaines, des mois ou des années ? C’est difficile à prédire. Je rappelle que le vote de l’impôt sur le revenu a pris sept ans entre le dépôt du projet à l’Assemblée nationale, en 1907, et son adoption définitive au Sénat, en 1914. C’est donc normal que cela mette un peu de temps.
L’imposition des milliardaires sera un enjeu majeur de l’élection présidentielle de 2027.
Cela étant dit, je ne pense pas qu’on puisse se permettre d’attendre sept années avant de taxer les milliardaires vu le déficit public de 5,4 % du PIB. D’autant que l’opinion publique veut dans une très large majorité taxer plus les milliardaires. Les partis conservateurs ne peuvent plus faire l’autruche et prétendre que le problème n’existe pas.
Au reste, si ma proposition de taxe ne passait pas dans le projet de budget actuellement discuté, le débat reviendra de toute façon dans un an lors des prochaines discussions budgétaires, à l’automne 2026. Car les problèmes des déséquilibres des finances publiques et d’absence de justice fiscale seront toujours là. Et si c’est encore rejeté, l’imposition des milliardaires sera alors un enjeu majeur de l’élection présidentielle de 2027.
Dernière question au sujet de votre petit livre intitulé « Les milliardaires ne paient pas d’impôt sur le revenu et nous allons y mettre fin » : le titre semble très optimiste vu la position du gouvernement sur ce thème, qui ne semble clairement pas de votre avis…
Gabriel Zucman : Effectivement, le gouvernement n’a rien déposé dans le projet de loi de finances pour 2026, que ce soit en termes d’articles ou d’amendements, pour s’attaquer à ce problème qui devient pourtant incontestable. Depuis le début de discussions budgétaires, l’exécutif semble avoir tout proposé pour réduire le déficit : supprimer des jours fériés, dérembourser des médicaments, augmenter les cotisations sociales, etc. Mais rien qui touche les milliardaires, qui échappent pourtant à l’impôt. Il y a là un blocage qui est inquiétant, voire choquant. Mais qui, je pense, ne pourra pas durer très longtemps.
mise en ligne le 14 décembre 2025
Hélène May et Marie Toulgoat sur www.humanite.fr
Pour son troisième bilan mondial, le World Inequality Lab, codirigé par l’économiste Thomas Piketty, insiste sur la concentration croissante des revenus et du patrimoine mondial entre les mains de quelques-uns.
Il y a urgence. « Partout dans le monde, le niveau de vie stagne pour beaucoup, tandis que la richesse et le pouvoir sont encore plus concentrés au sommet », résument les économistes Jayati Ghosh et Joseph Stiglitz en introduction du rapport sur les inégalités mondiale 2026 rendu public ce 10 décembre. Celui-ci, pour sa troisième édition, dresse un panorama des disparités qui subsistent, et dressent des pistes pour les éradiquer. Tour d’horizon.
« Aujourd’hui, les 10 % les plus riches de la population mondiale gagnent plus que les 90 % restants, tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne reçoit que moins de 10 % du revenu mondial total », selon ce nouveau bilan réalisé par plus de 200 chercheurs liés au World Inequality Lab (WIL) que codirige l’économiste Thomas Piketty.
Une concentration accrue
Et plus on monte dans l’échelle, plus le contraste est frappant. Ainsi, les 56 millions de personnes, qui représentent le 1 % les plus aisés, gagnent 2,5 fois plus que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Et les 0,1 %, autant que ces 2,8 milliards de personnes. C’est encore pire quand on regarde du côté des richesses accumulées : les 10 % les plus riches détiennent les trois quarts du patrimoine mondial contre 2 % pour la moitié la plus pauvre.
Là encore, l’écart s’accroît en montant dans l’échelle : « 0,001 % les plus riches, soit moins de 60 000 multimillionnaires, contrôlent aujourd’hui trois fois plus de richesse que la moitié de l’humanité réunie », contre le double en 1995. Il faut dire qu’après une phase intense de redistribution, la croissance profite aux hauts revenus. Depuis trente ans, les 0,001 % se sont enrichis de 5 % par an et les 560 personnes qui constituent les 0,00001 % de plus de 8 %.
Si cette concentration des richesses dans les mains de quelques-uns est mondiale, elle se double d’inégalités entre territoires. Ainsi, « l’individu moyen en Amérique du Nord et en Océanie gagne environ treize fois plus qu’un individu en Afrique subsaharienne et trois fois plus que la moyenne mondiale ». Cette situation, s’accompagne d’une inégalité encore plus prégnante dans les pays à faibles revenus, où la classe moyenne est quasiment inexistante.
Les femmes, grandes perdantes
Elle est aussi entretenue par un système financier mondial qui rend l’emprunt facile et peu coûteux pour les pays qui émettent des monnaies dites de réserve comme l’euro et le dollar. Cette situation génère « une version moderne d’échanges structurellement inégaux », à tel point que chaque année, « environ 1 % du PIB mondial (soit environ trois fois plus que l’aide au développement) est transféré des pays pauvres vers les pays riches ».
Selon les données du rapport, un groupe de personnes subi de fortes inégalités quel que soit le pays qu’elles habitent : les femmes. À l’échelle mondiale en effet, celles-ci ne gagnent que 28,2 % du revenu lié au travail. Cette donnée, qui fait état d’une extrême disparité entre les ressources que les femmes peuvent obtenir de leur activité par rapport aux hommes, stagne depuis des décennies : elles ne gagnaient que 27,8 % des revenus du travail en 1990, soit seulement 0,4 point de moins.
Cette inégalité s’explique par le fait que les femmes endossent une grande partie du travail qui ne donne lieu à aucune rémunération. Si beaucoup sont aujourd’hui salariées, elles s’occupent également de manière disproportionnée des tâches ménagères et du soin aux personnes.
À ne regarder que le travail qui donne lieu à une rémunération, les femmes ne gagnent que 61 % du revenu horaire des hommes, mais ce chiffre chute à 32 % tout type de travail confondu. Le tout en travaillant plus que les hommes : 53 heures hebdomadaires en moyenne contre 43.
Si cette situation connaît des disparités selon les zones du monde – les femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord ne gagnent que 16 % des revenus du travail – aucune région n’est épargnée. Ainsi, en Europe, Amérique du Nord et en Océanie, où les inégalités sont les moins prononcées, les femmes ne gagnent tout de même que 40 % du revenu du travail.
Si de telles inégalités nuisent aux opportunités des femmes, elles interrogent sur la manière d’estimer la valeur du travail, fragilisent aussi les structures économiques des sociétés, mettent en garde les auteurs. « L’inégalité hommes-femmes est aussi une question d’inefficacité structurelle : les économies qui sous-évaluent le travail de la moitié de leur population compromettent leur propre capacité de croissance et de résilience. »
« Les divisions entre grandes et petites villes ont atteint des niveaux jamais vus »
Le rapport sur les inégalités mondiales fait état de disparités de richesses entre les nations, mais aussi de divisions territoriales entre les pays. Les économistes expliquent qu’il existe en effet des fractures au sein d’un même territoire, y compris dans les pays démocratiques et développés, entre les grands centres urbains et les petites villes ou régions rurales.
Ces fractures peuvent s’expliquer par un accès inégalitaire aux services publics, mais aussi aux opportunités d’emploi, ainsi que des différentes expositions aux chocs commerciaux. Un tel mécanisme est fortement visible en France, entre autres exemples, où les déserts médicaux et ou encore la fermeture de classes et de bureaux de poste excluent des services publics toute une partie de la population éloignée des grands centres urbains.
Problème, de telles inégalités territoriales entre citoyens d’un même pays ont tendance à « fracturer la cohésion sociale et à affaiblir les coalitions nécessaires aux réformes en faveur de plus de distribution », déplorent les auteurs du rapport.
Cette fracture territoriale se ressent particulièrement si l’on regarde les clivages politiques entre habitants des centres urbains et des petites villes. « Les divisions entre grandes et petites villes ont atteint des niveaux jamais vus depuis un siècle », remarquent les auteurs du rapport.
« En conséquence, les électeurs de la classe ouvrière sont désormais fragmentés entre les partis des deux côtés de l’échiquier politique ou privés de représentation forte, ce qui limite leur influence politique et renforce les inégalités », détaille l’étude. Les inégalités renforcent les fractures, qui renforcent les fractures : c’est un cercle vicieux.
Cette concentration croissante de la richesse a ainsi des conséquences politiques, souligne le WIL. C’est visible d’abord dans les sommes très importantes déversées dans les campagnes pas les super-riches, symbolisés par les 277 millions de dollars versés par Elon Musk à la campagne de Donald Trump pour la présidence des États-Unis.
Recompositions politiques
De l’autre côté du spectre social, on observe au contraire « le déclin à long terme de la représentation de la classe ouvrière dans les Parlements français, britannique et américain » qui entraîne « l’érosion de la représentation et remodèle les priorités politiques », souligne le WIL. Cela est en grande partie lié à l’effritement de l’adéquation entre partis de gauche et classes populaires, lesquelles se sont divisées avec l’expansion de l’éducation.
Ainsi, note le rapport, « de nombreux électeurs hautement diplômés mais relativement peu rémunérés (par exemple, les enseignants ou les infirmières) votent actuellement pour la gauche, tandis que de nombreux électeurs moins diplômés mais relativement mieux rémunérés (par exemple, les travailleurs indépendants ou les chauffeurs routiers) ont tendance à voter pour la droite ». À l’inverse, les plus aisés sont eux majoritairement restés affiliés aux partis de droite. Résultat, « un électorat divisé où les coalitions favorables à la redistribution ont plus de mal à se maintenir ».
Il n’y a pourtant pas de fatalité. « Les inégalités, rappelle le WIL, sont un choix politique » qui peut être défait. Redistribution via une politique fiscale ciblant les plus riches, accès large et gratuit aux services notamment d’éducation et de santé, lutte contre les inégalités de genre et refonte du système monétaire mondiale, autant d’outils qui peuvent être activés pour retrouver la dynamique d’égalité qui a triomphé après la Seconde Guerre mondiale et éviter le glissement vers l’extrême droite.
mise en ligne le 13 décembre 2025
Manuel Sanson (Le Poulpe) sur www.mediapart.fr
Le syndicat CGT des dockers du port du Havre a tout récemment empêché le chargement d’un conteneur de matériel militaire français à destination d’une entreprise d’armement israélienne. De quoi remettre sur le devant de la scène la question très sensible des ventes d’armes à destination de l’État hébreu.
C’est ce qui s’appelle tomber sur un os. Et un gros. En l’occurrence, le syndicat CGT des dockers du port du Havre, fort de plus de trois mille âmes obéissant comme un seul homme à l’organisation à laquelle ils sont affiliés.
Selon les informations du Poulpe, un conteneur de matériel militaire produit par l’entreprise française Aubert et Duval devait franchir les portes du terminal portuaire privé MSC, mercredi 10 décembre en fin de journée, pour être transporté à bord d’un navire de la compagnie ZIM en partance pour le port d’Haïfa. Il n’en sera rien finalement.
D’après nos renseignements, le syndicat CGT des dockers, qui n’a pas souhaité répondre à nos questions, a signifié mardi à la direction générale du terminal privé, propriété de l’armateur MSC, que le conteneur ne serait pas pris en charge.
« La direction générale a alerté la compagnie maritime ZIM qui, de fait, ne va pas l’acheminer au Havre. Une autre voie maritime va être envisagée », glisse au Poulpe une source portuaire sans pouvoir en dire plus. Le fait que les dirigeants du terminal privé aient accepté sans sourciller de dérouter ledit conteneur dès la montée au créneau des dockers semble prouver que ce dernier est rempli de matériel à usage militaire.
Difficile néanmoins d’obtenir des informations officielles sur le sujet. Questionnée, l’entreprise française, basée à Firminy (Loire), n’a pas
répondu à nos questions précises sur le transfert avorté du conteneur vers le port du Havre. De son côté, le ministère des armées, chargé de superviser les ventes d’armes françaises à travers le
monde, est resté mutique. MSC n’a, pour sa part, pas donné suite à nos sollicitations. « Personne ne vous communiquera la moindre information à ce sujet », prévient une source
interne à l’entreprise.
Selon des informations que Le Poulpe a obtenues auprès des associations Palestinian Youth Movement et Urgence Palestine, la cargaison voyagerait sous un code particulier, correspondant à la
classification « parties et accessoires des armes de guerre ». « Aubert et Duval est connu pour ses applications de défense terrestre, en particulier la fourniture de pièces
forgées pour les armes de moyen et gros calibre », précise l’une de nos sources.
Selon ces mêmes informations, le réceptionnaire de ces éléments militaires français se trouve être l’entreprise d’armement israélienne Elbit Systems basée à Yoqneam, en Israël. Les pièces françaises seraient destinées à l’équipement de son nouvel obusier de 155 millimètres, le Sigma, en cours de déploiement au sein de l’armée israélienne.
Des précédents, au Havre et ailleurs
« Nous remercions les travailleurs du port et les syndicats de bloquer cette cargaison et saluons leurs contributions à la lutte et aux nécessaires sanctions du régime israélien », déclarent au Poulpe les deux associations, qui demandent « un embargo total sur les armes à destination d’Israël ».
Le veto des dockers du port du Havre n’est pas une première. En 2019 déjà, à la suite des révélations du média Disclose, ils avaient bloqué une cargaison d’armes, des éléments de canons Caesar à destination de l’Arabie saoudite, alors que la guerre au Yemen faisait rage.
Plus récemment, le syndicat CGT des dockers s’est aussi opposé au départ de matériel militaire, notamment fabriqué par Aubert et Duval, vers l’État hébreu depuis le port de Fos-sur-Mer, près de Marseille. Selon Disclose, l’entreprise de Firminy entendait livrer à Israël en juin dernier des « équipements pour des canons », sans plus de précisions.
La marchandise qui aurait dû être embarquée au Havre était-elle celle bloquée en juin à Fos-sur-Mer ? Rien ne permet de l’affirmer à ce stade, tant le sujet apparaît sensible et opaque.
Selon nos informations, des manœuvres de brouillage des pistes sur la localisation exacte du conteneur auraient pu être mises en œuvre pour rendre plus discret le transport de ces marchandises sensibles et peut-être parer ainsi à toute action syndicale, juridique ou politique en lien avec la concrétisation de l’exportation.
« Il y a encore quelques jours, la “boîte” était localisée en Israël à Ashdod avant de réapparaître sur le sol français », glisse une source portuaire.
En tout état de cause, ce transfert maritime avorté, au moins à ce stade, remet sur le devant de la scène la politique des ventes d’armes par la France à Israël.
Officiellement, la position de la France semble claire. « Dans le contexte de la guerre à Gaza, la politique d’exportation de la France à l’égard de l’État d’Israël est constante. La France ne livre pas d’armes à Israël mais autorise, dans le cadre d’un examen rigoureux des demandes d’exportations et en conformité avec ses engagements internationaux, la livraison de composants destinés à être intégrés dans des systèmes défensifs ou à être réexportés vers des pays tiers. Cet examen ne se limite pas à une analyse technique des matériels. Il inclut également une analyse des usages et des divers engagements pris. Il repose sur de nombreuses sources d’information qui relèvent de différents niveaux de confidentialité, allant de la protection du secret commercial à celui du secret de la défense nationale », a tout récemment répondu le ministère des armées à une question de la députée LFI Gabrielle Cathala.
Opacité
Qu’en est-il spécifiquement de la cargaison dont le chargement a été empêché au Havre ? Questionné sur ce point précis, le ministère des armées n’a pas non plus répondu.
De son côté, la directrice de la communication de la société Aubert et Duval assure que « l’entreprise respecte scrupuleusement les réglementations étatiques en matière d’exportation de produits militaires et de biens à double usage ». « Aubert & Duval ne vend donc aucun produit destiné aux forces armées israéliennes », ajoute-t-elle.
Plusieurs associations, à la suite de précédentes révélations du média Disclose, déplorent l’opacité dans laquelle s’opère le transfert de matériel militaire depuis la France vers Israël. Elles ont saisi la justice pour obtenir le blocage de toute vente d’armes mais ont été déboutées par la justice administrative, qui s’est déclarée incompétente pour juger du litige.
« Avec les ordonnances de la Cour internationale de justice (CIJ), la France doit refuser ou suspendre l’export. La CIJ a clairement identifié un risque plausible de génocide et des violations systématiques du droit international humanitaire. Dans ces conditions, la France ne peut pas légalement autoriser des exportations de composants d’armes vers Israël. Les autoriser engage sa responsabilité internationale et potentiellement pénale (complicité par fourniture de moyens) », argumente de son côté Thomas, administrateur de Nidal, association juridique de la diaspora palestinienne en France, également mobilisée sur le dossier du conteneur havrais.
Pour rappel, la CIJ a délivré plusieurs mandats d’arrêt contre des dirigeants politiques israéliens, au premier chef le premier ministre Benyamin Nétanyahou.
En parallèle, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a estimé en avril 2024 que les États devaient désormais s’abstenir de transférer des armes vers Israël « afin de prévenir de nouvelles violations du droit international humanitaire et des abus et violations des droits humains ».
Selon Mediapart, les livraisons d’armes à destination d’Israël ont atteint, pour l’année 2024, un montant supérieur à 16 millions d’euros quand les commandes passées ont dépassé les 27 millions d’euros, un chiffre jamais atteint par le passé.
Manuel Sanson (Le Poulpe)
Cet article a été publié par Le Poulpe jeudi 11 décembre 2025.
Le Poulpe.info est un journal en ligne consacré à la Normandie et ses principales villes, qui a noué un partenariat avec Mediapart,
mise en ligne le 12 décembre 2025
Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/
Le 12 décembre 2015, la signature de l’Accord de Paris offrait une lueur d’espoir dans la lutte contre le chaos climatique. Dix ans plus tard, les signaux sont au rouge et cette boussole semble plus fragile que jamais.
Un coup de marteau aux répercussions historiques. Il y a dix ans jour pour jour, Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères et président de la COP21, scellait l’adoption de l’Accord de Paris. Assis à ses côtés, François Hollande l’enlaçait aussitôt sous une pluie d’acclamations. Les archives des journaux télévisés de l’époque en témoignent : dans un même élan, les émissaires des 195 nations présentes se levèrent de leur siège pour saluer ce que l’on qualifiait alors de « grande victoire pour l’humanité ».
Une décennie plus tard, le multilatéralisme a pris un coup de vieux et cette scène de liesse revêt désormais un aspect archaïque. Le 22 novembre, la COP30 au Brésil s’est clôturée dans une ambiance chaotique, sous les huées de diplomates dont les objections ont été ignorées par la présidence. Un fiasco tendant à devenir coutumier de ces fins de conférences, à l’image de celui observé un an auparavant lors de la 29e édition en Azerbaïdjan.
L’esprit de l’Accord de Paris s’est-il totalement évaporé ? Et qu’en est-il des résultats concrets de ce traité universel ? Retour en cinq points clés sur les dix années de cette boussole climatique, porteuse d’espoir mais aussi de maintes déceptions.
1. Un objectif phare désormais inatteignable
Limiter la hausse de la température planétaire bien en deçà de 2 °C en comparaison au niveau préindustriel, et de préférence sans dépasser la barre de 1,5 °C. Tel était et demeure l’objectif phare de l’Accord de Paris. Pourtant, dix ans après sa signature, la Terre est en surchauffe : les onze années écoulées ont été les onze plus chaudes depuis le début des relevés météorologiques en 1850 ; l’année 2025 est en passe de devenir la deuxième plus chaude de l’Histoire, et la précédente a été la première à franchir 1,5 °C, d’après l’observatoire Copernicus.
« Le dépassement est désormais inévitable »
Pour que l’accord soit officiellement enfreint, ce seuil devra être dépassé sur plusieurs décennies. Toutefois, le couperet est imminent : à ce jour, Copernicus estime le réchauffement à +1,4 °C. « Le dépassement est désormais inévitable », a d’ailleurs confirmé le patron des Nations unies, António Guterres, en amont de la COP30. « Cela est dû à l’insuffisance des mesures prises en faveur du climat au cours des dernières années », a abondé Jim Skea, président du Giec, le groupe d’experts établissant le consensus scientifique sur la crise climatique.
Peut-on dès lors parler d’échec total de la mission ? Jusque dans les années 2010, la Terre filait droit vers une hausse du thermomètre de 4 °C à l’horizon de la fin du siècle. À présent, les politiques climatiques mises en place dans chaque pays conduisent la planète vers +2,8 °C. Autrement dit, l’Accord de Paris correspond à une période d’infléchissement de la hausse de nos émissions de carbone, qu’il a, a minima, permis d’encadrer et d’encourager. Mais son objectif phare tombera à coup sûr à l’eau. Reste à œuvrer pour que ce dépassement soit le plus temporaire possible.
2. Toujours plus de fossiles et d’émissions de CO2
Freiner la hausse des températures nécessite en premier lieu une réduction colossale des émissions de gaz à effet de serre. En 2024, quelque 57,7 gigatonnes d’équivalent CO2 ont été rejetées par les humains dans l’atmosphère. Un chiffre en augmentation de 13 % depuis 2010, d’après une étude publiée le 4 novembre par un organe de l’ONU. L’abandon progressif des hydrocarbures apparaît dès lors comme la clé principale pour stopper cette tendance et atteindre le plus tôt possible le pic des émissions.
Problème : l’accord adopté en 2015 ne fait pas explicitement référence à ce point précis. « Il ne s’agit pas là d’un impensé des négociations climat, mais le résultat d’un rapport de force entretenu par les États souhaitant protéger leurs intérêts financiers et géostratégiques dans les énergies fossiles », écrit dans un récent rapport Gaïa Febvre, chargée des politiques internationales au Réseau Action Climat.
Et les répercussions une décennie plus tard sont palpables : leur production ne cesse d’augmenter, et pas moins de 1 570 nouveaux projets d’extraction de pétrole et de gaz ont été comptabilisés par Reclaim Finance depuis l’Accord de Paris. Même la France — pays berceau du traité se targuant d’incarner une diplomatie climatique ambitieuse — soutient activement la multinationale TotalEnergies, dont deux tiers des investissements seront encore consacrés aux hydrocarbures en 2030.
Bonne nouvelle, en revanche : il y a dix ans, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) projetait que les renouvelables constitueraient un tiers de la production mondiale d’électricité d’ici 2040. Avec seize ans d’avance, l’objectif a été accompli l’an passé, précise La Croix. Malheureusement, cette percée ne s’opère pas aux dépens des combustibles fossiles mais nourrit seulement une demande accrue en énergie.
3. Une boussole perdant son cap
En dépit de ces chiffres démoralisants, l’Accord de Paris demeure la seule véritable boussole internationale dans la bataille contre la crise climatique. Retrait des États-Unis de Donald Trump, tensions géopolitiques croissantes dans le monde, pandémie de Covid-19… « Il a démontré sa résilience malgré les crises successibles, note Gaïa Febvre. Il reste le seul outil multilatéral ratifié par 194 États dont nous disposons aujourd’hui. »
Conçu sans date d’expiration, le traité pose un cap. Un horizon commun et partagé : celui de 1,5 °C. Pour s’y tenir, les Parties sont chargées de formuler tous les cinq ans des engagements de réduction de leurs émissions. Baptisés CDN dans le jargon diplomatique, ces plans devaient d’ailleurs être révisés cette année. Malheureusement, 95 % des pays n’ont pas respecté la date butoir du 10 février pour soumettre leurs copies mises à jour. Et bien qu’un délai supplémentaire de sept mois ait été accordé aux retardataires, beaucoup manquent à l’appel.
« Un bien commun très précieux dans le contexte géopolitique actuel »
Et pour ceux ayant rendu leurs devoirs, le constat est peu réjouissant : fin octobre, les Nations unies déploraient que les nouvelles feuilles de route publiées conduiraient à des réductions d’émission de gaz à effet de serre de 11 à 24 % d’ici 2035, en comparaison à 2019. Pour respecter la trajectoire fixée, ce pourcentage devrait s’élever à 57 %. Traduction : le compte n’y est pas.
Là résulte toute l’ambiguïté de l’accord adopté en 2015. Celui-ci est juridiquement contraignant dans la théorie, mais contraindre un État à respecter ses engagements est dans les faits impossible, analyse Marta Torre-Schaub, juriste et directrice de recherche au CNRS.
4. Le fossé se creuse entre Nord et Sud global
D’autant qu’un autre obstacle freine la mise en œuvre du traité : les financements. Son article 9 prévoit que « les pays développés fournissent des ressources financières pour venir en aide aux pays en développement ». Ce, car les premiers sont historiquement responsables de la crise climatique affectant aujourd’hui davantage les seconds. Avec le départ fracassant du président climatodénialiste des États-Unis, ce devoir repose désormais grandement sur l’Union européenne. Et celle-ci, désireuse de ne pas porter seule ce poids, pointe du doigt la Chine… pour l’instant exonérée de participation financière obligatoire.
Résultat ? Les pays se déchirent sur cette question financière, creusant un fossé de plus en plus grand entre le Nord et le Sud global. Le fiasco de la COP29 en Azerbaïdjan en est l’illustration même : bien loin des 1 300 milliards de dollars nécessaires à la transition des États vulnérables, les pays les plus riches s’y sont engagés à fournir 300 milliards de dollars par an à l’horizon 2035. Un accord jugé « ridicule » et « néocolonialiste », au regard de la dette climatique. Faute d’argent suffisant, les pays les plus pauvres ne peuvent dès lors s’engager sur des feuilles de route ambitieuses qu’ils ne pourraient ensuite financer. Et se boucle ici le cercle vicieux.
5. Et maintenant ?
Aussi nombreuses soient les critiques et les réformes à apporter à l’actuelle gouvernance internationale sur le climat, « les COP et les accords qui en découlent sont probablement le signe le plus tangible de la possibilité de faire vivre une forme de multilatéralisme, une arène où entretenir l’idée de la construction d’un monde commun », ajoute Marta Torre-Schaub. « On peut les voir avec cynisme, mais l’autre solution, c’est la guerre de tous contre tous, ce qui fait probablement de l’Accord de Paris un bien commun très précieux dans le contexte géopolitique actuel », abonde dans le même article du CNRS l’anthropologue Jean Foyer.
S’il ne peut à lui seul inverser le cours du réchauffement, l’Accord de Paris a donc le mérite de montrer la direction vers laquelle le monde doit se diriger : « Sortir des énergies fossiles, financer équitablement la transition et garantir qu’elle soit juste pour tous, résume Oxfam. L’Histoire retiendra celles et ceux qui auront choisir d’agir… et ceux qui auront renoncé. »
mise en ligne le 11 décembre 2025
Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr
Ce jeudi 11 décembre, Emmanuel Macron réunit de nouveau les acteurs de la lutte contre le narcotrafic. Alors que l’exécutif durcit sa réponse punitive, l’exemple des haltes soins addictions, ou « salles de shoot », dont plusieurs projets ont été bloqués, illustre les entraves politiques et idéologiques, en dépit des résultats solides et documentés depuis près de dix ans.
Les acteurs de la lutte contre les trafics de drogue sont de nouveau convoqués, ce jeudi, à l’Élysée par le chef de l’État. Lors de la première réunion le 18 novembre, après la mort de Mehdi Kessaci, assassiné à Marseille (Bouches-du-Rhône), Emmanuel Macron leur avait demandé « d’amplifier » leur action en adoptant la même approche que pour le « terrorisme », stigmatisant au passage les usagers, qui seraient responsables des violences liées au narcotrafic.
C’est oublier que les échecs successifs de la lutte contre ce fléau incombent surtout aux responsables politiques et à un manque d’ambition en matière de santé publique. L’exemple des haltes soins addictions (HSA), dites « salles de shoot », en est un exemple éclairant.
Réduire les overdoses grâce aux salles de consommation sécurisées
Il en existe actuellement deux en France, l’une à Paris, l’autre à Strasbourg (Bas-Rhin). Créées en 2016, à titre expérimental, elles visent à répondre au problème des milliers de personnes qui consomment chaque jour des stupéfiants dans la rue. Sur le terrain, le principe même de ces structures ne fait plus débat.
« Ce sont des espaces de consommation sécurisés pour un public extrêmement précaire, explique Benjamin Tubiana-Rey, de la Fédération Addiction. On y vient avec son produit, on consomme dans des conditions sanitaires correctes, sous l’œil d’infirmiers, d’éducateurs, de travailleurs sociaux. Cela permet de réduire les overdoses, les infections, et d’orienter vers le soin ou le sevrage. »
Pour Céline Debaulieu, responsable du sujet à Médecins du monde, les effets de ces salles ne laissent aucune place au doute : « Les HSA réduisent drastiquement le nombre de seringues dans l’espace public, apaisent le quartier et servent de marche entre la rue et d’autres dispositifs de soins et d’insertion. »
Une étude de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale estimait, en 2021, que les deux salles avaient permis d’éviter à Paris et Strasbourg 69 % des overdoses, 71 % des passages aux urgences, 77 % des infections graves, tout en prévenant une part des contaminations par le VIH et l’hépatite C.
À cela s’ajoute une économie évaluée à 11 millions d’euros de frais médicaux, dont 6 millions pour Paris. Les usagers décrivent eux-mêmes un changement net dans une récente lettre ouverte : « Avant, on était au moins 50 par terre, les gens se shootaient dans les parkings. La salle nous permet d’être en sécurité, d’avoir du matériel propre et du soutien. »
La ligne dure de Darmanin freine les dispositifs de réduction des risques
Malgré ce bilan, leur développement demeure entravé par des blocages politiques, l’État privilégiant la répression au soin. La France ne compte toujours que deux salles de shoot dont la pérennité n’est toujours pas assurée. Un amendement vient d’ailleurs d’être voté par l’Assemblée nationale pour prolonger l’expérimentation à Paris et Strasbourg jusqu’à fin 2027. « On nous a empêchés d’en ouvrir d’autres, tranche Benjamin Tubiana-Rey. Les besoins sont identifiés, mais les projets sont bloqués. »
À Lille (Nord), où la mairie – dirigée jusqu’en mars dernier par Martine Aubry (PS) – soutenait le projet, la HSA était pourtant sur le point d’ouvrir. Marie-Christine Staniec-Wavrant, adjointe au maire déléguée à la santé, raconte : « Tout était prêt et validé à tous les niveaux. On en était au stade du recrutement du personnel. La préfecture, le commissariat central de police, le ministre de la Santé nous soutenaient. Tout le monde nous soutenait. »
Mais en juin 2021, tout bascule lorsque Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, adresse une lettre au préfet du Nord pour signifier sa « ferme opposition » au projet, estimant que « la drogue ne doit pas être accompagnée mais combattue ».
À Marseille, la mécanique est comparable. Marianne, du collectif Je dis oui ! – un collectif né après l’arrêt brutal du projet pour soutenir la création des HSA –, retrace les étapes : un projet est lancé en 2022 ; un an après, un comité de pilotage réunissant l’agence régionale de santé, la mairie, la préfecture et les associations valide une adresse. « Le lieu cochait toutes les cases : proche des zones de consommation sans être en plein dedans, accessible, et appartenant à la mairie, qui était favorable », explique-t-elle. Architecte mandaté, usagers consultés, offres d’emploi prêtes : l’ouverture était envisagée début 2024.
Mais la salle ne verra finalement pas le jour. Lors de la réunion du 17 janvier 2024, la préfecture se rétracte brutalement. « C’est ce qui a tué le projet », résume Marianne. Et ce, alors que la mairie se dit toujours pleinement « convaincue de la nécessité de doter Marseille d’une HSA ». Contactée par l’Humanité, la préfecture des Bouches-du-Rhône n’a pas souhaité expliquer ce revirement.
Un gouvernement qui ignore délibérément les données scientifiques
Pourquoi freiner des dispositifs dont l’efficacité est documentée ? Pour les acteurs de terrain, la réponse tient moins aux données qu’à la manière dont l’État conçoit la politique de lutte contre les stupéfiants. D’autant que les arguments avancés contre les HSA ne résistent pas à l’épreuve des faits. « Les HSA ne créent pas un phénomène : elles répondent à une consommation préexistante dans le secteur », rappelle Benjamin Tubiana-Rey.
Les données publiques contredisent, elles aussi, le récit d’une insécurité grandissante autour des haltes. Un rapport d’octobre 2024, commandé par Gérald Darmanin et réalisé par l’inspection générale des affaires sociales ainsi que l’inspection générale de l’administration, confirme que « les salles n’engendrent pas de délinquance, voire sont susceptibles de faire baisser le nombre de délits commis par leurs usagers ». À Strasbourg, la salle « n’a généré aucune activité de deal » ; et à Paris, « de nombreux riverains estiment que la HSA améliore le quartier et réclament son maintien ».
Les prises de position officielles illustrent pourtant le fossé entre les faits et la ligne défendue par l’État. Le 25 septembre 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône, Georges-François Leclerc, déclarait : « Si vous créez une HSA, cela veut dire que vous assumez que vous n’interpellerez pas dans la zone. Or, la priorité est à la répression. » Même logique du côté de Gérald Darmanin, qui justifiait déjà son refus à Lille par la « fixation des consommateurs » et les « troubles associés ».
Pour Anne Souyris, sénatrice écologiste et autrice d’une proposition de loi visant à inscrire les HSA dans le droit commun, le constat est sans appel : « L’impasse est politique. Cela fait dix ans que ces deux salles existent et toutes les évaluations concluent à leur efficacité. La seule critique récurrente, c’est qu’il n’y en a pas assez. »
C’est à ce niveau que Benjamin Tubiana-Rey situe, lui aussi, le cœur du problème. « Les oppositions sont généralement plus idéologiques que basées sur les effets réels de ces salles, soutient-il. Certains pensent qu’on ”laisse consommer”, mais tout le monde n’est pas en capacité d’arrêter sa consommation du jour au lendemain. Les HSA, c’est une réponse pragmatique à un problème concret, pas de la morale. »
Le choix de la répression
Si les salles peinent à ouvrir, c’est donc surtout parce que l’État continue de privilégier le volet répressif. « La prévention reste le parent pauvre. Ce n’est pas une maladresse : c’est un choix politique », explique Yann Bisiou, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles, interrogé récemment dans l’Humanité. Il cite un exemple emblématique : le fonds de concours Drogues, alimenté par les saisies liées au trafic.
« Aujourd’hui, 90 % de cet argent va à la répression et 10 % à la prévention. (…) Si l’État voulait vraiment faire de la prévention et y mettre les moyens, il pourrait se servir de cet outil budgétaire immédiatement mobilisable. Des centaines de millions d’euros pourraient ainsi abonder de vraies politiques de prévention. » À Lille, Marie-Christine Staniec-Wavrant partage le point de vue : « On a assisté à une victoire du ministre de l’Intérieur sur le ministre de la Santé. L’exécutif privilégie le répressif, en dépit de toutes les évaluations de terrain. »
Pour Anne Souyris, cette priorité donnée au sécuritaire révèle un blocage plus profond. « On a en France l’une des scènes de consommation de drogue les plus importantes d’Europe, explique-t-elle. La pérennité des HSA s’impose. Mais sur le sujet, et encore plus à l’approche des municipales, tout le monde devient frileux. » Et de conclure : « Les HSA, c’est une solution à plein de problèmes, notamment de sécurité, et une réponse aussi au narcotrafic. Si on ne travaille pas sur la détresse sociale, on n’arrivera jamais à rien. Les mafias se nourrissent de la désespérance : il faut prendre le problème par les deux bouts, pas seulement par la répression. »
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Après une première pétition appelant à fermer le square du Père-Bonnet face à la hausse des nuisances liées à la consommation de drogues, des habitants et associations de Figuerolles lancent un texte alternatif. Ils demandent non pas la fermeture du parc, mais la restauration des dispositifs sociaux
Le square du Père-Bonnet, à Figuerolles, cristallise depuis plusieurs années les inquiétudes d’une partie des habitants. Comme le rapportait Midi Libre, plusieurs riverains disent assister à une hausse marquée des consommations de drogues dures dans le parc, à des violences verbales et physiques, ainsi qu’à des situations jugées préoccupantes sur le plan sanitaire et sécuritaire. Une première pétition, signée par des résidents excédés, demandait la fermeture pure et simple du square.
En réaction, un collectif d’habitants et d’associations du quartier publie une seconde pétition. Tout en décrivant les mêmes constats — présence accrue de consommateurs de crack et de cocaïne, tensions, agressions, seringues abandonnées —, les signataires ciblent avant tout l’effondrement des dispositifs de prévention et d’accompagnement social.
Selon eux, la dégradation de la situation coïncide avec la diminution des moyens accordés au Centres d’Accueil et d’Accompagnement à la Réduction des risques pour Usagers de Drogues (CAARUD) Réduire Les Risques. Son accueil de jour, La Boutik, assurait jusque-là une présence quotidienne de médiation et des maraudes régulières. Depuis la fin des financements publics, l’association ne peut plus maintenir qu’une seule maraude hebdomadaire. Les pétitionnaires estiment que cette absence de relais sociaux renforce les vulnérabilités et alimente le sentiment d’abandon institutionnel.
Ils demandent donc la restauration des financements du CAARUD afin de rétablir des maraudes quotidiennes, ainsi que l’ouverture de structures d’hébergement et de lieux d’accueil à bas seuil. Ils appellent également à la mise en place d’un dispositif mobile de réduction des risques pour désengorger l’espace public et limiter les dangers sanitaires.
Le texte critique une stratégie jugée « uniquement sécuritaire », estimant que la présence policière ne peut suffire face à des phénomènes relevant de la santé publique et de la précarité sociale. Les signataires s’adressent à la mairie, à la préfecture, à l’ARS et à l’ensemble des pouvoirs publics, réclamant des « politiques publiques à la hauteur des enjeux ».
Accès à la pétition en cliquant ici.
mise en ligne le 10 décembre 2025
Ludovic Simbille et Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/
Ce 9 décembre, le budget de la Sécurité sociale pour l’année 2026 a été adopté à une courte majorité. Les plus grandes régressions sociales prévues par le gouvernement ne verront pas le jour. Mais si le pire a été évité, ce budget ne prévoit que de très faibles améliorations et quelques régressions notables. Rapports de Force fait le point.
C’est passé. De treize voix. Mais c’est passé. Ce 9 décembre les députés ont adopté à une courte majorité parlementaire (247 pour, 234 contre, 93 abstentions) le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour l’année 2026.
Après des semaines de négociations, de dépôts d’amendements et de tractations, les parlementaires ont réussi à accoucher d’un budget de compromis. Les mesures les plus violentes socialement, comme le doublement des franchises médicales, le gel des prestations sociales et des pensions de retraites, ou encore le grand coup de rabot passé dans le budget des hôpitaux ne verront pas le jour. Mais si le pire a été évité, ce budget ne prévoit que de très faibles améliorations et quelques régressions notables.
Ce vote est important car la version définitive du PLFSS pourrait bien être celle adoptée ce 9 décembre par l’Assemblée nationale. En effet, même si le texte doit encore repasser par le Sénat, le gouvernement a toujours le pouvoir de demander aux députés de statuer définitivement, en application de l’article 45 de la Constitution.
1 : Budget quand même à la baisse pour l’assurance maladie
Au cœur des débats parlementaires, encore une heure à peine avant le vote du texte : l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie (ONDAM). Et pour cause, la première version du PLFSS annonçait le pire budget de l’hôpital depuis quinze ans, avec un ONDAM qui n’augmentait que de 2,1 % en 2026. Or l’augmentation des maladies chroniques et l’inflation font naturellement grimper les dépenses de santé d’environ 4 % chaque année. Toute augmentation inférieure implique donc des économies sur la santé. Au bout des débats parlementaires, l’ONDAM a finalement été porté à 3% par un amendement du gouvernement. Il reste toutefois inférieur à l’ONDAM de 2025 qui était de 3,6%.
2 : Abandon du gel des minimas sociaux et du doublement des franchises
Parmi les mesures les plus controversées pour maîtriser ces dépenses de santé : le doublement des franchises médicales et de la participation forfaitaire sur les médicaments, les consultations, les actes paramédicaux et pour le transport sanitaire. Autant sénateurs que députés ont voté contre cette augmentation du reste à charge au patient.
Autre mesure polémique non retenue en seconde lecture à l’Assemblée nationale : le gel des minimas sociaux. Sébastien Lecornu préconisait à l’origine une « année blanche » pour les prestations sociales (allocations familiales, RSA, prime d’activité, APL…) et pensions retraites. Traduction : les montants de ces prestations et pensions devaient être gelés en 2026, et non pas indexés sur l’inflation comme c’est le cas chaque année pour éviter une perte de pouvoir d’achat.
3 : Léger décalage de la réforme des retraites
Une autre mesure a été au centre des attentions, celle qui a fait dire à Marylise Léon, secrétaire général de la CFDT, qu’il faut « absolument voter », ce PLFSS. Il s’agit du décalage -et non de la suspension- de la réforme des retraites mise en place en 2023 par Élisabeth Borne. C’est l’aboutissement d’un compromis entre le gouvernement et le Parti socialiste, qui a permis la non-censure de Sébastien Lecornu et de son équipe.
L’augmentation d’un trimestre par an de l’âge légal de départ à la retraite, prévu initialement jusqu’à 2030, s’interrompt cette année. L’actuel âge légal de départ reste donc à 62 ans et 9 mois. Le nombre de trimestres requis pour bénéficier d’une retraite à taux plein est lui aussi gelé. Il restera à 170 trimestres au lieu de 172. Le dégel de la réforme est prévu au 1er janvier 2028. En attendant, les personnes nées entre 1964 et 1968, qui devraient partir à la retraite entre 2026 et 2030 pourront partir plus tôt que prévu. Mais seulement de trois mois.
4 : Retraites des mères
Autre amendement qui promet un léger mieux, cette fois pour les mères. Leur retraite ne sera plus forcément calculée sur les 25 meilleures années. Si la future retraitée a un enfant, les 24 meilleures années seront prises, si elle en a 2 ou plus, seules les 23 meilleures années seront prises en compte. De quoi rehausser quelque peu le montant de leur retraite. Pour rappel, la retraite des femmes est inférieure de 27% à celle des hommes, selon l’OCDE.
Le PLFSS 2026 prévoit un accès légèrement facilité au dispositif de carrière longue pour les femmes salariées du privé. Ces dernières pouvaient comptabiliser 8 trimestres, au titre de la naissance, de l’éducation ou de l’adoption d’un enfant. Mais ces trimestres étaient dits « non cotisés » et n’entraient pas dans le calcul pour un départ anticipé. Le PLFSS prévoit d’en transformer deux en trimestres cotisés. Pour les fonctionnaires, un amendement permettrait par ailleurs aux mères fonctionnaires de bénéficier d’un trimestre de bonification pour chaque enfant né à compter de 2004.
5 : Plafonnement des arrêts de travail : un mois d’arrêts de travail
Avant d’être à la retraite, un changement non négligeable attend les salariés au 1er janvier. Celles et ceux qui cessent pour la première fois le travail à cause d’une maladie ou d’un accident devront retourner voir leur médecin un mois après. En deuxième lecture, les députés ont rétabli la limitation du premier arrêt de travail à une durée d’un mois et à deux mois lors d’un éventuel renouvellement. Selon les situations, les médecins pourront déroger à cette règle en le motivant sur leur feuille de prescription. Le Sénat avait rejeté cette mesure au motif qu’elle encombrait les professionnels de santé déjà surchargés. A l’origine, le gouvernement prévoyait de limiter à 15 jours le premier arrêt de travail s’il est prescrit par un médecin de ville et 30 jours s’il est à l’hôpital.
Jusqu’à présent, les salariés n’étaient soumis à aucune durée maximale lors d’une mise en pause professionnelle. Hors ALD, les indemnités maladies pouvaient être perçues pendant 360 jours par période de trois ans. Au prétexte d’un suivi médical régulier, le gouv18 pternement cherche ainsi à restreindre la hausse de l’absentéisme au travail et à maîtriser les dépenses d’indemnités journalières. Selon la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES), celle-ci ont augmenté de 28,9 % entre 2010 et 2019, puis de 27,9 % entre 2019 et 2023. Un autre bon moyen d’éviter les répétitions de ces arrêts serait d’améliorer des conditions de travail, pour rappel, un salarié sur deux s’estime en détresse psychologique.
6 : Un nouveau congés naissance
C’est peut-être la réelle avancée créée par le PLFSS pour les travailleuses et travailleurs de ce pays. La version 2026 prévoit l’entrée en vigueur d’un congé de naissance. Chacun des nouveaux parents pourra prendre deux mois de congés pour accueillir le nouveau-né, soit d’affilée, soit en fractionné.
De ce que prévoyait le gouvernement, le premier mois serait indemnisé à 70% du salaire, le second à 60%. Prévu pour entrer en vigueur en 2027, les députés ont finalement avancé l’échéance au 1er janvier prochain. Ce nouveau temps dédié à l’arrivée du nouvel enfant se cumulera avec les congés maternité et paternité, déjà existant. Cette promesse d’Emmanuel Macron, formulée dès 2024, entre dans sa stratégie de relance de la natalité, désormais en berne en France.
7 : Défiscalisation des heures sup’
Les déductions de cotisations patronales sur les heures supplémentaires ont été étendues aux entreprises de plus de 250 salariés par l’Assemblée nationale. Cette réduction de 0,50 euro par nouvelle heure provient d’un amendement issu des rangs Les Républicains (LR). Censé récompenser « la France qui travaille », celle « de l’effort et du mérite », ce dispositif « a fait ses preuves sous Sarkozy », croit savoir Thibault Bazin, à l’origine de la mesure.
Alors président de la République, Nicolas Sarkozy avait en effet mis en place cette mesure en 2007. Le fameux « travailler plus pour gagner plus ». Pourtant, l’impact de cette « défiscalisation » sur la quantité d’heures travaillées, sur l’emploi, ou le revenu des ménages les plus modestes n’avait pas été démontré. En revanche, « employé et employeur peuvent s’accorder pour déclarer chaque mois des heures supplémentaires fictives afin de bénéficier des allègements et se partager cette manne fiscale », écrit le cercle des économistes. Défiscalisez, défiscalisez, défiscalisez, en restera-t-il quelque chose ?
8 : Hausse de la CSG sur les revenus du patrimoine
Via un amendement du Parti socialiste, l’Assemblée nationale souhaitait augmenter la CSG sur les revenus du patrimoine (Contribution sociale généralisée). Cet impôt, qui finance la Sécurité sociale, devait passer de 9,2% à 10,6%. Le sénat, majoritairement à droite, s’y était opposé. En seconde lecture à l’Assemblée nationale, un compromis a finalement été trouvé.
Un amendement a exclu de cette hausse les revenus liés à l’épargne et l’investissement locatif (assurance-vie, plus-values immobilières, PEL, plan d’épargne populaire, etc.), qui restent taxés à 9,2 %. Forcément, cette hausse d’impôt rapporte moins que prévu à la Sécu : 1,5 milliards d’euros au lieu de 2,8.
mise en ligne le 10 décembre 2025
par Pierre Joigneaux sur https://fakirpresse.info/
« Le RN soi-disant le parti des ouvriers ? On pouvait sauver 15 000 emplois, sur le terrain on se bat comme des chiens… » Et pourtant, donc, le Rassemblement national fait obstacle à une proposition de loi proposant la nationalisation d’ArcelorMittal, en déposant 300 amendements ! Alors, sauver les emplois de Gaëtan, Aline, Reynald, et la production d’acier en France ? Non : le RN préfère protéger les intérêts des actionnaires.
« C’est une honte. Le RN soi-disant le parti des ouvriers, de la classe populaire ? On pouvait sauver 15 000 emplois, ça fait un an et demi qu’on se bat comme des chiens, comme des acharnés… » Gaëtan, ouvrier d’ArcelorMittal Dunkerque, héros de notre série vidéo « On va pas s’mentir », en a gros sur le cœur. Pour Fakir, il réagit à une nouvelle tombée ce lundi 24 novembre au soir : le parti d’extrême droite bloque une proposition appelant à nationaliser ArcelorMittal, portée par la députée Aurélie Trouvé (LFI). Comment ? En faisant de l’obstruction parlementaire. « Le RN claque 300 amendements avec des points virgules ? Si on ne nationalise pas, on va perdre 80 000 emplois sur le territoire français. Le RN nous l’a mise à l’envers. » Selon l’économiste Thomas Dallery, 84 700 emplois directs, indirects et induits sont en effet menacés.
67 % des Français sont favorables à la nationalisation d’ArcelorMittal, selon un sondage Ifop. Dont Emmanuel Lechypre, l’éditorialiste libéral qui écume les plateaux pour défendre le Capital, c’est dire ! Alors Emmanuel : la nationalisation, la seule solution ? « Et comment ! […] L’État se fait arnaquer par le premier bonimenteur qui passe. Quand vous avez laissé partir tous les fleurons de l’industrie française sans rien faire, et qu’on se retrouve aujourd’hui avec le niveau d’industrie le plus bas de tous les grands pays industrialisés… »
Pourquoi ce positionnement du RN qui prétend à tout bout de champ défendre les « petits contre les gros », combattre « la mondialisation » ? Alors même que le parti d’extrême droite compte dans ses rangs Frédéric Weber, ancien syndicaliste d’ArcelorMittal, qui se prononçait en faveur de la nationalisation du site de Florange en 2012 ? Parce que le Rassemblement national défend les intérêts du capital, des milliardaires, pas des ouvriers ni de l’industrie en France, comme on le documente chaque semaine chez Fakir. Et comme ça saute aux yeux, aujourd’hui, avec le dossier d’Arcelor Mittal.
mise en ligne le 9 décembre 2025
Naïm Sakhi sur www.humanite.fr
La CGT dénombre plus de 483 plans sociaux en cours, a annoncé Sophie Binet, mise en examen pour avoir dénoncé cette saignée organisée par le patronat. La confédération syndicale tiendra les rencontres du made in France le 12 mars prochain, au siège de la Scop de Duralex, dans le Loiret.
Qu’importent les coups de pression, la CGT tient bon. Mise en examen pour avoir déclaré « les rats quittent le navire », au sujet du chantage à l’emploi du patronat, Sophie Binet a dévoilé le nouveau recensement des « plans de sauvegarde de l’emploi » (PSE) effectué par la confédération. Cette « liste noire », dixit la CGT, comprend désormais 483 plans, avec à la clef 107 562 emplois menacés ou supprimés, dont 46 560 pour le seul secteur de l’industrie. « Lors de notre première alerte, il y a dix-huit mois, en mai 2024, nous étions les premiers à dénoncer une vague de désindustrialisation », a rappelé lors d’une conférence de presse la secrétaire générale de la CGT.
Depuis, la centrale n’a eu de cesse d’interpeller les différents exécutifs. « Nous avons remis cette liste noire à chaque nouveau premier ministre, accompagnée de nos propositions, expose la cégétiste. Nous étions à 130 plans sociaux en mai 2024, sous Gabriel Attal. Puis 180 quand nous avons rencontré Michel Barnier. 250 en janvier, avec François Bayrou et 400 en septembre, lors de notre rendez-vous avec Sébastien Lecornu. »
Face à cette casse sociale, la centrale organisera des rencontres du made in France, le 12 mars 2026, au siège de la Scop de Duralex. La verrerie, dans le Loiret, fait partie « des seules bonnes nouvelles qui ont été arrachées par la lutte des salariés », selon la cégétiste.
« Avec la politique de l’offre, il n’a jamais été aussi facile de licencier en France »
Une saignée industrielle dont Sophie Binet tient pour responsable le chef de l’État, Emmanuel Macron. « Avec la politique de l’offre, il n’a jamais été aussi facile de licencier en France », tance-t-elle. Selon la responsable syndicale, « la baisse du coût du travail combinée aux aides publiques versées aux entreprises a permis que les taux de marge dépassent 32 %, contre 28 % en 2013. Les grands groupes vont bien : 100 milliards d’euros ont été versés aux actionnaires du CAC 40 ».
Pas en reste, Jean-Louis Peyren, de la fédération des industries chimiques de la CGT (Fnic-CGT), abonde : « Il nous faut sortir de la seule logique de l’extrême profitabilité, du rendement à court terme, de la finance contre le travail. » Ainsi, la confédération met en avant cinq propositions d’urgence pour préserver les capacités productives, dont un moratoire sur le licenciement.
Face à l’absence d’un mécanisme d’État capable d’anticiper les risques pour l’emploi, la CGT plaide pour l’instauration d’une cellule nationale de crise, pilotée par Bercy et qui rassemblerait les syndicats, la Banque publique d’investissement, la Caisse des dépôts, la Banque de France et les services de l’État. Une organisation qui serait déclinée dans les territoires.
« Au-delà de la bataille de la sauvegarde de Duralex par ses salariés, il est nécessaire de trouver de l’argent. La levée de fonds citoyenne a permis de récolter 5 millions d’euros, note Philippe Thibaudet, de la fédération verre et céramique. Mais l’électrification du four coûterait plus de 25 millions d’euros. Nous avons besoin d’une coordination des acteurs autour de l’entreprise. »
Depuis vingt ans, la filière du verre a perdu 50 % de ses emplois : « Une fois que l’outil de travail a disparu, il ne repousse pas. » Un constat que partage aussi Stéphane Flégeau, pour la fédération de la métallurgie : « Dans l’Allier, Erasteel, ouvert depuis 1846, voit la quasi-totalité de ses 200 emplois menacés. Il s’agit de l’unique entreprise qui recycle les batteries en France et qui fait vivre un territoire entier. »
Nationalisations ciblées
La CGT plaide également pour des entrées au capital, des préemptions, voire des nationalisations ciblées. Notamment dans l’acier, avec ArcelorMittal, « sans quoi nous perdrons une production stratégique », prévient Sophie Binet. À cela s’ajoute le remboursement des aides publiques pour les entreprises qui réalisent des bénéfices. « À Sanofi, ces aides ont permis de financer les départs de l’entreprise », déplore Jean-Louis Peyren. En dix ans, le groupe pharmaceutique a procédé à quatre plans de licenciement, tout en ayant empoché plus de 1 milliard d’euros au titre du crédit impôt recherche (CIR).
Enfin, outre le droit d’appel avec effet suspensif, la CGT entend garantir au comité social et économique (CSE) l’accès complet aux données de reprise de site, les « data rooms ». Des informations qui pourraient aider les cégétistes à déposer des projets de reprise. « S’agissant des papeteries de Condat, la CGT porte, avec les salariés, un projet de reprise en société coopérative d’intérêt collectif (Scic), par l’intermédiaire d’une association, Condat Peppers, note Carlos Tunon, de la fédération du livre (Filpac-CGT). Cette offre fait partie des cinq reçues par le tribunal. Bercy ne nous donne aucune aide. » Reste que, sans remise en question de la politique de l’offre, la liquidation du tissu industriel se poursuivra.
mise en ligne le 9 octobre 2025
Florent LE DU sur www.humanite.fr
L’entretien du premier ministre démissionnaire à France 2 n’ayant pas apporté de réels enseignements, chaque parti de gauche reste depuis sur ses positions. La revendication de former un gouvernement de cohabitation à gauche pour les uns, l’appel au départ du chef de l’État pour les autres.
Les concessions sont si rares, en huit ans de Macronie au pouvoir, qu’il faut savoir les exploiter. Mercredi soir, sur France 2, Sébastien Lecornu n’est pas allé jusqu’à lâcher quoi que ce soit pour convaincre la gauche, mais il a concédé, sur la réforme des retraites, la nécessité « que le débat ait lieu ». En 2023, celui-ci avait été empêché par le 49.3 d’Élisabeth Borne, arme que le premier ministre démissionnaire a recommandé de ne pas utiliser pour le futur vote du budget.
Le parti socialiste y a vu une brèche dans laquelle s’engouffrer. « J’entends de la voix du Premier ministre démissionnaire qu’il y a un certain nombre de fenêtres d’opportunité qui s’ouvrent sur la question de la réforme des retraites, sur la question d’un débat parlementaire apaisé avec l’abandon du 49.3 », a jugé sur LCI le secrétaire général du PS Pierre Jouvet. Pour lui, cela ne peut ouvrir que sur une solution : « Nommer un Premier ministre de gauche et des Écologistes pour mener à bien la réconciliation du pays ».
En marge de la journée de mobilisation de la CGT Santé, Sophie Binet a également souligné cette référence à la réforme de 2023 : « Nous sommes en position de force depuis qu’Emmanuel Macron a fait passer en force la réforme des retraites, nous avons déjà enterré cinq premiers ministres. Il n’y aura pas de stabilité politique sans justice sociale et sans abrogation de la réforme », clame la secrétaire générale de la CGT.
« Rien n’est clair, tout reste nébuleux »
L’autre enseignement de cette prise de parole est que Sébastien Lecornu et probablement Emmanuel Macron par extension sont persuadés qu’il est encore possible d’éviter de nouvelles législatives anticipées. « Il y a une majorité absolue à l’Assemblée nationale qui refuse la dissolution », a indiqué le premier ministre démissionnaire pour justifier qu’un nouveau gouvernement soit nommé, d’ici vendredi soir. « Si les macronistes ne veulent pas la dissolution, je n’ai qu’une seule solution pour eux, c’est la cohabitation », a rebondi la secrétaire nationale des Écologistes Marine Tondelier.
Des interprétations faussement naïves des paroles de Sébastien Lecornu. En réalité, la gauche n’est pas dupe : « Si les Français attendaient une clarification de la part du premier ministre démissionnaire, ils ont dû être déçus. Rien n’est clair, tout reste nébuleux, remarque Ian Brossat, sénateur et porte-parole du PCF. La seule chose qui en ressort, c’est la volonté des macronistes de rester coûte que coûte au pouvoir pour poursuivre la même politique, moyennant quelques aménagements. Si tel devait être le cas, le couperet de la censure tomberait rapidement. »
La France insoumise, qui ne croit pas en la nomination d’un gouvernement de gauche en l’état et donc ne revendique pas Matignon – « il faut cesser de croire à cette farce », a encore déclaré Manuel Bompard mercredi soir – a elle aussi cherché à prendre aux mots Sébastien Lecornu.
En particulier lorsque ce dernier a glissé que la question des retraites « s’invitera à l’élection présidentielle ». Une manière de la repousser à plus tard ? « Puisque le Premier ministre a indiqué ce soir qu’aucun sujet ne pouvait être tranché pendant 18 mois en attendant l’élection présidentielle de 2027, nous proposons, nous, comme solution, que le peuple français puisse décider de son avenir dès maintenant et qu’avec le départ d’Emmanuel Macron, il puisse y avoir une présidentielle anticipée », a alors réagi Mathilde Panot, présidente du groupe insoumis à l’Assemblée nationale. En attendant de voir la couleur du gouvernement que va choisir Emmanuel Macron, chaque parti de gauche reste donc sur ses positions.
mise en ligne le 8 octobre 2025
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Benyamin Netanyahou veut en finir avec la question palestinienne pour bâtir le « Grand Israël ». En s’attaquant aux pays de la région – Syrie, Liban, Iran –, le premier ministre permet aux États-Unis d’asseoir leur domination alors qu’un corridor énergétique allant du golfe Persique à l’Europe en passant par Israël est à l’ordre du jour.
Le 7 octobre 2023, l’attaque terroriste déclenchée par le Hamas faisait près de 1 400 morts, la plupart israéliens. Aujourd’hui, plus de 67 000 Palestiniens ont été tués et plus de 167 000 blessés. La puissance de feu déclenchée contre la bande de Gaza et ses habitants par l’armée israélienne, l’une des plus puissante au monde, sous prétexte de détruire le Hamas, a en réalité visé tous les édifices, à commencer par les immeubles d’habitation, mais également les écoles, les universités, des mosquées, des églises, des bâtiments relevant du patrimoine culturel de l’humanité…
Des centaines de milliers de personnes ont été déplacées à plusieurs reprises, rappelant aux Palestiniens la Nakba (la catastrophe).
Le projet politique derrière l’offensive israélienne
« Quand on détruit avec des bombes d’une tonne, généreusement livrées par les États-Unis d’Amérique, un territoire exigu avec une des densités démographiques les plus élevées au monde, comme territoire urbain, cela va forcément donner un génocide », rappelle Gilbert Achcar, chercheur franco-libanais, professeur à la School of Oriental and African Studies de l’université de Londres.
L’entreprise lancée par Benyamin Netanyahou s’inscrit dans le projet sioniste, celui du « Grand Israël ». Le premier ministre israélien a très vite compris – certains anciens hauts officiers pensent même que les autorités étaient au courant de la préparation de l’attaque du 7 Octobre – qu’il pouvait utiliser le massacre perpétré par le mouvement islamiste pour en finir une fois pour toutes avec la revendication palestinienne du droit à l’autodétermination et donc à la création d’un État. Une stratégie ancienne qui est allée – comme l’a toujours fait Tel-Aviv – jusqu’à aider le Hamas lorsque nécessaire lors de sa création en 1987 ou encore en le faisant financer par le Qatar.
L’émotion mondiale lui donnait tous les droits, pensait-il. Pendant que les projecteurs étaient braqués sur Gaza, l’armée venait épauler les colons de Cisjordanie afin d’entreprendre un nettoyage ethnique. Pour faire bonne mesure, Benyamin Netanyahou s’attaquait également au Liban et au Hezbollah, grignotait le territoire syrien à la faveur de la chute de Bachar al-Assad et bombardait l’Iran au risque d’une déflagration régionale.
Il faisait ainsi d’une pierre deux coups, confortant sa vision du « Grand Israël ». Mieux, il a convaincu la Maison-Blanche – Joe Biden, puis Donald Trump – qu’une telle stratégie permettrait le remodelage de la région tant recherché depuis plus de trente ans par les États-Unis.
Gaza sous la pression de l’armée israélienne
C’est-à-dire ne plus avoir de pays trublions capables de s’opposer à leur hégémonie. Aujourd’hui, au Moyen-Orient, tout le monde est rentré dans le rang – à l’exception des Houthis du Yémen – et la normalisation des relations entre les pays arabes et Israël, les accords d’Abraham, bien que gelée, reste d’actualité.
Le Maroc, les Émirats arabes unis, le Soudan et Bahreïn ont déjà franchi le pas. Reste maintenant à décrocher la signature de l’Arabie saoudite.
Riyad semble se faire tirer l’oreille, mais, en réalité, profite d’être courtisé pour tirer son épingle du jeu et obtenir le maximum d’avantages. En marge du sommet du G20 qui s’est tenu à New Delhi en septembre 2023, l’Inde, l’Union européenne (UE) et les États-Unis ont annoncé le lancement d’un corridor.
Ce dernier doit relier l’Inde à l’Europe via le Moyen-Orient, équipé d’une liaison ferroviaire, d’un câble transcontinental haut débit et d’un futur gazoduc à hydrogène, et passerait par les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, la Jordanie et Israël. Un projet qui a de quoi réconcilier les pétromonarchies et Tel-Aviv, mais qui a besoin d’un environnement sécurisé autour des ports israéliens. C’est-à-dire une bande de Gaza ne présentant aucun danger.
Un territoire au cœur des spéculations immobilières
Les projets les plus hallucinants évoqués un temps comme celui d’une « Riviera du Moyen-Orient » font scintiller les yeux de l’agent immobilier Donald Trump et ceux de l’inévitable ancien premier ministre britannique Tony Blair.
Le tout sous la houlette de Jared Kushner, le gendre du président états-unien dont la société de placements bénéficie de l’apport des Saoudiens et des Qataris. Dans ce cadre, l’expulsion des Palestiniens de Gaza était programmée, le Hamas décapité, l’Autorité palestinienne marginalisée et l’opinion publique internationale muselée.
Premier accroc : dès le mois de décembre 2023, l’Afrique du Sud saisissait la Cour internationale de justice (CIJ). Celle-ci reconnaissait, le 26 janvier 2024, qu’il existait un « risque sérieux de génocide » et qu’il était urgent de prendre des mesures conservatoires pour défendre la population palestinienne de Gaza. Le 21 novembre 2024, la Cour pénale internationale (CPI) délivrait un mandat d’arrêt à l’encontre de Benyamin Netanyahou, son ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et des responsables du Hamas qui ont été tués.
Du jamais-vu pour Israël, État qui n’a appliqué aucune des résolutions de l’ONU le concernant. Le mot « génocide » appliqué à Gaza n’est plus tabou et largement partagé de par le monde, y compris par des sommités juridiques internationales et des organisations israéliennes.
Les accusations d’antisémitisme lancées contre tous ceux qui dénonçaient la politique de Tel-Aviv n’ont plus eu la même portée. Les manifestations pour exiger « l’arrêt du génocide » se sont amplifiées sur l’ensemble des continents. Des personnalités du monde culturel et sportif ont osé mêler leurs voix aux chœurs de protestations. En septembre 2025, 10 nouveaux pays, dont la France, poussés par leurs opinions publiques, ont reconnu l’État de Palestine, comme l’avaient fait, entre autres, la Norvège, l’Irlande et l’Espagne en 2024.
Le plan de Donal Trump écarte les Palestiniens
Mais ce n’est pas encore suffisant. Deux ans après, la guerre se poursuit. La reconnaissance de l’État de Palestine reste lettre morte en l’absence de mesures coercitives, politiques et économiques visant à forcer Israël à mettre fin à la colonisation et à l’occupation. Le mandat de la CPI n’est pas exécuté. Alors qu’un 18e train de sanctions a été décidé par l’UE contre la Russie en juillet, on attend toujours la suspension de l’accord commercial d’association avec Israël.
Percevant l’isolement qui menaçait les États-Unis, Donald Trump présentait, le 29 septembre, un plan qu’il qualifiait de paix mais qui risque de n’en avoir que le nom. « Les Palestiniens sont totalement écartés. Quelle loi leur permet de venir et de nous prendre en main, nous Palestiniens, plutôt que de respecter notre droit à nous gérer nous-mêmes ? » s’insurge Mustafa Barghouti, membre du comité exécutif de l’OLP.
Un projet élaboré avec les Israéliens mais sans les Palestiniens. Acceptées partiellement par le Hamas, des premières discussions ont commencé le 6 octobre visant à mettre en place un mécanisme de libération de tous les captifs israéliens, vivants ou morts, toujours dans la bande de Gaza. Suivrait alors la libération de centaines de prisonniers palestiniens.
À condition que Benyamin Netanyahou tienne ses engagements, alors qu’il peut, seul, décider que la partie palestinienne ne respecte pas les siens, auquel cas il reprendrait la guerre. Il a déjà montré que telle était sa volonté, après avoir rompu, en mars, un cessez-le-feu promulgué deux mois auparavant. Et il a annoncé que les soldats israéliens resteront dans une zone tampon à l’intérieur même du territoire.
Israël toujours impuni par la CPI
Le plan Trump risque de n’être qu’un feu de paille, d’autant que sur les 20 points qu’il contient, la mention de l’autodétermination du peuple palestinien ne préjuge en rien de la création réelle d’un État palestinien pour la simple raison que la fin de l’occupation israélienne n’est pas mentionnée. Meurtrie par les attaques du Hamas il y a deux ans, la société israélienne est aujourd’hui fracturée, malade.
En Israël même, Netanyahou est conspué. Certains veulent renforcer l’extrême droite alors que d’autres commencent à s’interroger sur la réalité de l’occupation et le calvaire des Palestiniens. Les juifs dans le monde sont divisés. À l’image de Peter Beinart, considéré comme l’une des voix les plus influentes dans le débat sur Israël aux États-Unis et auteur de Being Jewish After The Destruction of Gaza : A Reckoning (être juif après la destruction de Gaza : un bilan).
Ce journaliste et juif pratiquant est passé ces dernières années du statut de sioniste libéral à celui d’un des critiques les plus virulents du sionisme. Une profonde critique d’Israël et du sionisme sera peut-être le débat qui va monter dans les prochaines années.
Les Palestiniens, eux, doivent retrouver leur unité géographique et politique, pour mettre en place une résistance populaire et pacifique et enfin gagner leur autodétermination. Le chemin risque d’être encore long. C’est pourtant là que se trouve la solution. Pour que, dans l’avenir, aucun 7 Octobre n’ait plus lieu en Israël et qu’aucun génocide ne vienne éradiquer le peuple palestinien.
mise en ligne le 7 octobre 2025
Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr
Selon un récent rapport de la Cour des comptes européenne, le nombre de pénuries de médicaments signalées dans les pays européens a atteint de nouveaux sommets en 2023 et 2024. Le bilan est sans appel : l’Agence européenne du médicament a été impuissante et un système efficace de gestion des pénuries critiques fait toujours défaut.
Entre janvier 2022 et octobre 2024 ont été relevées plus de 136 pénuries dites critiques, une absence d’alternative appropriée pour le patient, ce qui peut avoir de graves conséquences sur sa santé. Les recommandations ne proposent pas de s’attaquer au problème à la racine mais simplement « d’améliorer le système de gestion des pénuries ». Ce constat, accablant, démontre que les simples mesures de régulation du marché proposées sont inefficaces.
« La marge brute sur un médicament vendu 10 euros est de 7,65 euros »
Le problème de fond est la mainmise de la production de médicaments par quelques grandes entreprises pharmaceutiques internationales dictant leur loi, celle du profit maximal, au détriment des enjeux de santé publique. Plus grave encore est le chantage exercé sur les gouvernements qui tentent de leur imposer quelques règles.
Ainsi, face aux diminutions de prix mises en œuvre par certains pays pour des produits dont les marges sont visiblement excessives, des firmes expliquent qu’elles préfèrent fournir ceux qui proposent de meilleurs prix et provoquent une pénurie pour punir ceux qui refusent d’accepter les tarifs qu’elles veulent imposer. Cette situation nécessite d’imposer une autre logique pour les médicaments, qui doivent devenir un bien commun échappant à cette logique du marché.
Ainsi, les ventes mondiales de médicaments ont dépassé 1 600 milliards de dollars en 2023, en augmentation de 8,2 % par rapport à 2022. Par ailleurs, la marge bénéficiaire des sociétés pharmaceutiques est très supérieure à celle des autres entreprises cotées en Bourse : 76 % contre 37 %. Traduction : la marge brute sur un médicament vendu 10 euros est de 7,65 euros !
La seule solution efficace est de travailler à la mise en place d’un pôle public du médicament en France et en Europe. Assez de beaux discours, sur l’indépendance industrielle quand on laisse persister un système où 80 % des principes actifs sont produits en Asie.
Assez de beaux discours sur l’innovation qui serait liée au dynamisme d’entrepreneurs privés, alors que l’essentiel des recherches permettant la mise au point de nouveaux traitements est effectué dans les universités et les instituts publics.
Assez de beaux discours sur les coûts de mise au point des médicaments quand les dépenses de marketing des firmes pharmaceutiques dépassent celles consacrées à la recherche. L’autre intérêt du pôle public du médicament serait de se soustraire aux brevets, mis en place dans les années 1960 dans le seul intérêt des investisseurs pour obtenir le meilleur rendement de leur capital.
mise en ligne le 6 octobre 2025
Vadim Kamenka sur www.humanite.fr
La bande de Gaza est livrée à un génocide. Leïla Shahid, qui condamne l’assassinat de civils israéliens le 7 octobre 2023, dénonce la passivité de la communauté internationale, incapable depuis deux ans d’obtenir un cessez-le-feu durable.
Leïla Shahid est ex-déléguée générale de la Palestine en France et ancienne ambassadrice auprès de l’UE
Deux ans plus tard, quel regard portez-vous sur ce triste anniversaire du 7 Octobre ?
Leïla Shahid : C’est une catastrophe à tous les niveaux. Une catastrophe, car l’attaque du Hamas a visé des militaires mais aussi des civils, dont des femmes et des enfants qui habitaient dans les kibboutz. Ils n’avaient rien à voir avec l’armée d’occupation israélienne. C’est ce qui m’a le plus touchée et horrifiée.
Je me suis toujours opposée aux meurtres perpétrés par n’importe quel groupe contre des civils. Il s’agit d’assassinats. Je ne comprends pas comment le Hamas peut le justifier. La Cour pénale internationale devra les juger un jour pour crime de guerre.
Mais pour l’heure, la réaction du gouvernement israélien, qui se déchaîne contre la bande de Gaza et commet un génocide, démontre que le 7 Octobre a été une aubaine pour tout détruire. Pourquoi, sinon, bombarder des écoles, des hôpitaux, des musées, des sites archéologiques ? Pourquoi faire tomber des immeubles entiers où résident des civils ? Il ne s’agit pas de tunnels.
Dans l’histoire de la Palestine, c’est sûrement une des pires périodes. Sur le plan humain, c’est un cataclysme. Le monde entier a les yeux rivés sur les images de la télévision et voit des enfants mourir de faim, des personnes âgées semblables à ceux sortant des camps de concentration en 1945. La communauté internationale a été d’une lâcheté totale et j’inclus les pays arabes, les Européens et les Américains.
Vous évoquez la lâcheté des gouvernements. Aucun cessez-le-feu n’a abouti et les rares avancées résident en une récente reconnaissance à l’ONU de la Palestine par une dizaine de pays et un projet de Donald Trump qu’on présente comme un « plan de paix ». Est-ce suffisant ?
Leïla Shahid : D’abord, je suis profondément choquée qu’aucun cessez-le-feu n’ait été instauré pour arrêter un massacre qui dure depuis deux ans. Je crois malheureusement que c’est un indice de ce qu’est devenu le monde politique international aujourd’hui. Mais je vais être en désaccord avec vous.
La reconnaissance de l’État de Palestine, elle a déjà été faite à plusieurs reprises. En 1982, François Mitterrand avait prononcé un discours devant la Knesset, le Parlement israélien, réaffirmant la solution à deux États dont un État palestinien. Valéry Giscard d’Estaing, qui a ouvert un bureau de l’OLP à Paris, en 1975, a rappelé le droit à l’autodétermination du peuple palestinien. Jacques Chirac a parlé d’un État palestinien.
La reconnaissance un peu pompeuse, le 22 septembre aux Nations unies, n’était pas le résultat du terrible génocide. Le résultat, c’est le retour du peuple palestinien sur la scène internationale. Avec 66 000 victimes, plus de 150 000 blessés et des milliers d’estropiés dont des enfants, le prix est inhumain.
Les Palestiniens sont occultés depuis 1947. À l’époque, le pays était habité en majorité par des Palestiniens. Il y avait bien sûr la communauté juive de la Palestine qui, elle, n’était pas sioniste. Cette communauté d’orthodoxes qui sont des pratiquants considérait qu’un État devait se constituer avec l’arrivée du Messie.
Ce gouvernement israélien, qui est sûrement l’un des pires depuis la fondation de l’État d’Israël, a imaginé qu’en interdisant les journalistes étrangers d’entrer à Gaza, il n’y aurait pas d’images. Mais ils ont oublié que de nombreux journalistes travaillent sur place avec la presse internationale depuis des années. Avant même cette offensive de l’armée israélienne, accéder à Gaza était extrêmement difficile. L’enclave a déjà subi quatre guerres ces vingt dernières années. Grâce à ces journalistes, les gens ont pu assister à la réalité de Gaza : enfants estropiés, bébés qui meurent de faim.
Mais il ne faut pas oublier que l’armée israélienne fait la même chose en Cisjordanie. La seule raison pour laquelle ils ne peuvent pas la bombarder, c’est que 700 000 colons vivent entre les villages palestiniens. Benyamin Netanyahou leur a permis de construire de nouvelles colonies.
À la place, l’armée s’en prend aux camps de réfugiés comme à Jénine, Tulkarem, Naplouse, mais pas aux villes. Comme s’il avait compris que la révolution palestinienne, depuis sa naissance en 1964, était l’initiative des réfugiés expulsés en 1948.
Pourquoi, au bout de deux ans, la guerre se poursuit-elle dans la bande de Gaza ?
Leïla Shahid : La guerre continue car nous sommes dans une situation classique de colonialisme. L’armée israélienne réoccupe 80 % de la bande de Gaza qu’Ariel Sharon avait évacuée. Ce criminel, qui a perpétré énormément de massacres dont Sabra et Chatila au Liban, avait retiré l’armée de la bande de Gaza et les colons en 2005. L’ancien général voulait éviter de perdre davantage de soldats pour protéger les colons. Mais Sharon lui-même a compris qu’il ne fallait pas occuper Gaza, qui a la plus grande densité au monde.
Aujourd’hui, Benyamin Netanyahou affirme vouloir nettoyer le territoire du Hamas, c’est de la folie. Cette organisation est un mouvement social, politique, militaire, idéologique qui fait partie de la société. Ce n’est pas un parti politique avec une carte d’appartenance. Plus on tue de Gazaouis, plus on les pousse dans les bras du Hamas.
Vous imaginez le sentiment de vengeance lorsque vos enfants, vos parents, vos cousins, vos voisins sont exterminés par ces bombardements ? Malgré la différence de rapport de force sur le plan militaire, l’armée israélienne paye un lourd tribut. Plusieurs officiers israéliens refusent d’aller servir en disant : « Ce n’est pas notre guerre. »
Néanmoins, le Hamas souhaite un compromis depuis le début des négociations lancées avec le Qatar et l’Égypte comme intermédiaires. Il y a plusieurs mois, le mouvement était prêt à signer un cessez-le-feu pour libérer les otages et arrêter les attaques. Mais c’est Benyamin Netanyahou qui n’a pas voulu. Car il s’agit de son seul moyen de rester au pouvoir et d’éviter les tribunaux.
Le plan présenté en début de semaine par Donald Trump est-il porteur d’espoir ?
Leïla Shahid : Je récuse totalement l’expression de « plan de paix ». Je suis scandalisée que la presse soit entrée dans le jeu du président des États-Unis. Donald Trump est un immense irresponsable, inculte et un grand danger pour la paix dans le monde.
Les 20 points n’ont rien de très spécial et ce n’est même pas un plan. Et surtout pas un plan de paix. C’est prendre l’opinion publique pour des imbéciles. Il n’y a pas une référence au droit international qui a déjà défini les deux États et l’autodétermination du peuple palestinien.
Aucune consultation n’a eu lieu en amont avec la partie palestinienne. Comment cela peut-il être un plan de paix si on ne demande son avis qu’à l’autorité israélienne ? Trump a négocié avec Netanyahou mais ne l’a pas fait avec les Palestiniens, ni avec les États arabes à qui il a demandé d’intervenir. C’est un mépris qui relève du racisme à l’égard de la partie arabe. Il pense que les Palestiniens, les Qataris et les Égyptiens ne sont pas capables de réfléchir sur un vrai plan de paix ? Ce conflit vient d’un processus de décolonisation.
La manière dont il parle des Palestiniens me choque énormément. Si nous avons préservé quelque chose de notre lutte de soixante-dix-huit ans, c’est notre dignité. Lorsque vous devenez apatrides, pauvres, jetés dans un camp, et que vous n’avez personne pour vous protéger, ni gouvernement, ni État, vous faites la révolution. Une population entière qui était humiliée et niée dans son existence s’est relevée et a fondé un mouvement de lutte armée. Elle a décidé d’aller se battre au nom de la décolonisation de la Palestine.
Ce plan évince-t-il totalement les Palestiniens ?
Leïla Shahid : Ni l’Autorité palestinienne, ni le Hamas, ni d’autres organisations palestiniennes ne font partie de la direction de Gaza imaginée par Donald Trump. Que représente-t-il pour décider à la place des Palestiniens ? Tous les mouvements de la société palestinienne doivent être parties prenantes : le Front populaire de libération (FPLP), le front démocratique (FDLP), les communistes (PPP), le Fatah, les indépendants et le Hamas.
Ce comité international n’a aucune légitimité pour imposer à tous ces mouvements qui font l’histoire contemporaine de la Palestine une nouvelle forme de colonialisme. Il y a une très bonne expression anglaise qui résume la situation : « Damned if you don’t, damned if you do. » C’est un drame si vous le refusez et c’est un drame si vous l’acceptez.
Car ils évoquent enfin un cessez-le-feu, le retour de l’aide humanitaire alors que la population meurt de faim. Mais c’est à l’Assemblée générale des Nations unies et au Conseil de sécurité d’imposer un cessez-le-feu.
Quel rôle peut jouer aujourd’hui l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ?
Leïla Shahid : Je suis de la génération de l’OLP. Je suis née en 1949, un an après la Nakba, de deux parents qui sont tous les deux nés en Palestine. Mon père à Saint-Jean-d’Acre et ma mère à Jérusalem. Mon grand-père était très impliqué dans la lutte anticoloniale britannique. Il n’a combattu ni les Israéliens ni les juifs, il a combattu les Britanniques, qui avaient promis un foyer national juif en Palestine.
En tant qu’homme politique de l’époque, il voyait venir cette guerre entre les juifs qui arrivaient d’Europe et les Palestiniens qui habitaient là. Et le mandat britannique, normalement, comme le mandat français au Liban ou en Syrie, devait préparer la population à l’indépendance. Ils n’avaient aucun droit de donner le pays à quelqu’un d’autre.
Or, en 1947, il y a eu le plan de partage, c’est-à-dire la résolution 181. Cette résolution dit qu’il faut créer deux États, un État juif qui s’appellera Israël et un État palestinien qui s’appellera la Palestine. Et Jérusalem doit rester un corpus separatum. Mais l’État arabe n’a jamais vu le jour.
En 1988, lorsque Yasser Arafat proclame l’État palestinien, il le déclare sur la base de la résolution 181, ça veut dire la même résolution qui légitime un État juif en Palestine. Ce n’était pas un hasard. Nous avons voté la reconnaissance d’Israël en 1988 au Conseil national palestinien d’Alger. Eux n’ont jamais reconnu la Palestine. L’État proclamé porte seulement sur 23 % du territoire du mandat où habitent les Palestiniens : Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est.
Pourtant, le plan de partage donne aux Palestiniens 54 % de la Palestine mandataire et nous avons reconnu à l’État d’Israël 77 % du territoire. Arafat voulait mettre un terme à la guerre par le compromis. Sauf que personne n’a aidé le président Arafat et le peuple.
Les Palestiniens, d’ailleurs, ne pardonnent pas à Mahmoud Abbas d’avoir accepté cette humiliation depuis deux ans. En tout cas, je ne lui pardonne pas. Même si le rapport de force n’est pas égal, on doit se battre pour préserver sa dignité, son droit d’être un peuple libre. La seule chose qu’il a réalisée, c’est cette rencontre à New York avec Macron et Mohammed Ben Salmane. Et cette initiative n’a rien changé au génocide, alors qu’on la présente comme un changement historique.
mise en ligne le 5 octobre 2025
Sébastien Crépel sur www.humanite.fr
Quoi de mieux qu’une mobilisation interprofessionnelle pour l’anniversaire de notre bonne vieille Sécu, qui souffle ses 80 bougies le 4 octobre ? La journée d’action et de grève du 2 octobre ne pouvait tomber plus à propos pour rappeler que la Sécurité sociale n’est pas une banale administration. Encore moins un appendice d’un « État providence ». Elle est le bien commun des travailleuses et des travailleurs, conquis de haute lutte à la Libération et financé par une fraction de leur salaire mutualisé. Un modèle « inspiré du souci de confier à la masse des travailleurs, à la masse des intéressés la gestion de leur propre institution », exposait le 8 août 1946 aux députés le ministre communiste Ambroise Croizat, à l’origine de cette création.
C’est cette marque de propriété collective qui lui vaut les attaques incessantes de ceux qui veulent récupérer l’argent et sa gestion, en les étatisant d’abord, pour mieux les privatiser ensuite. Les deux ne sont pas antinomiques, au contraire. D’abord élus directement par les salariés, les administrateurs de la Sécu ont intégré des représentants patronaux en 1967, avant que les élections soient supprimées après 1983, tandis que l’État prenait l’essentiel du contrôle financier en substituant les impôts (la CSG et la TVA, notamment) aux cotisations et en contraignant les budgets.
L’absurdité libérale est à son comble : on compterait aujourd’hui 1,7 milliard de combinaisons de barèmes de cotisations possibles.
Le casse du siècle a pu s’opérer tranquillement : à partir de 1993 sont apparus les fameux « allègements de charges » sociales exonérant les employeurs du versement des cotisations qui font partie intégrante du salaire. Ces exonérations ont culminé à 77 milliards d’euros en 2024, jusqu’à devenir « le troisième budget de l’État hors charge de la dette après la défense et l’enseignement scolaire », selon la commission sénatoriale sur les aides publiques aux entreprises. Soit plus de 35 % des 211 milliards d’euros toutes aides confondues chiffrés par le rapporteur de la commission, Fabien Gay, également directeur de « l’Humanité ».
L’absurdité libérale est à son comble : on compterait aujourd’hui 1,7 milliard de combinaisons de barèmes de cotisations possibles avec les différents dispositifs d’allègement. Plus qu’il n’existe d’entreprises sur Terre. Pour un résultat sur l’emploi inversement proportionnel aux moyens dépensés. Ainsi, le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), impulsé par François Hollande à partir de 2013 et intégré au barème des cotisations comme baisse pérenne en 2019, aurait permis, selon France Stratégie, la création de 100 000 à 400 000 emplois pour un coût de 18 milliards en 2016. Soit une aide de 45 000 à 180 000 euros par an et par emploi, c’est-à-dire davantage que la totalité des salaires versés.
Les cotisations représentent désormais moins de la moitié (49 %) des recettes des régimes de base de la Sécu, contre 82 % en 1993. Les travailleurs sont peu à peu dépossédés de leur bien commun : la gestion, le financement, et pour finir leurs droits leur sont progressivement retirés. On a vu où cela conduit avec l’assurance-chômage, qui « n’est plus du tout financée par les cotisations des salariés, relevait Emmanuel Macron devant le congrès du Parlement en 2018. Cette transformation, il faut en tirer toutes les conséquences, il n’y a plus un droit au chômage, au sens où l’entendait classiquement. »
L’anniversaire de la Sécurité sociale, avec les colloques et la littérature qui l’accompagnent, peut être l’occasion de reprendre collectivement la main. Le bouillonnement social autour du contrôle des aides aux entreprises et de la taxe Zucman sur le capital y invite. Le rapport de force idéologique place les dépeceurs de la Sécu sur la défensive. C’est le moment de regagner le terrain perdu.
Cyprien Boganda sur www.humanite.fr
La Sécurité sociale, qui fêtera ses 80 ans ce samedi 4 octobre, subit des attaques sans précédent. Ses défenseurs – partis de gauche, syndicats, associations – rivalisent de propositions pour étendre son champ d’action, en restant fidèle aux objectifs de ses fondateurs.
Ce n’est pas tous les jours qu’on célèbre l’anniversaire d’une conquête sociale. Ce 4 octobre, une vieille dame toujours verte fêtera quatre-vingts ans d’une histoire tumultueuse, jalonnée d’avancées exemplaires et de reculs douloureux, qui ont transformé le visage du pays.
Aujourd’hui comme hier, la « Sécu » se retrouve sur la ligne de front d’une bataille idéologique : la gauche, qui y voit une réponse à la toute-puissance du marché, veut la protéger contre vents et marées ; les plus libéraux la vouent aux gémonies pour les mêmes raisons. L’immense majorité des assurés, eux, ont conscience de son utilité sans forcément prendre la mesure de ce qu’ils lui doivent : combien savent, par exemple, que sans elle, un accouchement leur coûterait 2 500 euros ?
Née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale d’une ambition aussi louable que titanesque (« en finir avec la peur du lendemain »), la Sécurité sociale n’est pas qu’une institution à préserver ou une vieillerie à chérir, c’est un horizon politique à conquérir, une idée à défendre et à réinventer sans cesse.
1. Une Sécu de la naissance à la mort
Henri Raynaud, ancien dirigeant de la CGT, fixait ainsi le cap, en 1947 : « Il s’agit de couvrir (les travailleurs) de tous les risques, de tous les cas dans lesquels leur salaire ou le fruit de leur travail se trouve diminué. » Vaste programme !
Aujourd’hui, les promoteurs de cette institution rêvent d’élargir sa palette en garantissant à l’ensemble des travailleurs une couverture complète contre l’ensemble des risques, de la naissance à la mort en passant par la retraite ou la maladie. À l’heure où les gouvernements ne parlent que de « déremboursement » de soins, la CGT plaide ainsi pour une « prise en charge à 100 % », ce qui supposerait de refonder l’offre de soins (développement de centres de santé pluriprofessionnels employant des médecins salariés, création d’un pôle public du médicament, etc.).
« Dans le cadre du « 100 % Sécu », les coûts liés aux activités de soins sont pris en charge, résume le syndicat. Il n’y a plus de mécanisme de remboursement dans la mesure où les actes médicaux sont réalisés par des personnels payés directement par la Sécu et où les médicaments et produits de santé sont produits et distribués directement par la Sécurité sociale. » Dans les faits, cela permettrait de dire adieu aux franchises et autres dépassements d’honoraires. Ce qui n’a rien d’un détail, quand on sait que les seuls dépassements d’honoraires ont représenté la somme astronomique de 4,3 milliards d’euros en 2024.
La « démarchandisation » s’étendrait aussi à la prise en charge de la dépendance. « Les aides à domicile seraient salariées directement par la Sécurité sociale et les familles n’auraient plus à faire d’avance, explique Cécile Velasquez, secrétaire générale de la CGT Organismes sociaux. Aujourd’hui, cela coûte environ 23 euros de l’heure en moyenne, c’est très cher. Demain, c’est la Sécu qui prendrait en charge. »
Pour parachever une Sécu couvrant la totalité des risques de l’existence, le député LFI Hadrien Clouet entend déposer une proposition de loi actant la création d’une sécurité sociale du funéraire. « Nous avons calculé qu’une cotisation de 0,3 point sur le salaire brut permettait de couvrir l’ensemble des frais moyens des obsèques, qui s’élèvent à environ 4 000 euros », indique le parlementaire.
Et d’ajouter, pour étayer son raisonnement : « Le risque de mourir étant par définition imparable, c’est un risque social que l’on doit couvrir légalement. Il est urgent de démarchandiser le secteur du funéraire, géré à 40 % aujourd’hui par trois entreprises uniquement, qui proposent des tarifs exorbitants. Avec notre système, il y aurait demain des pompes funèbres conventionnées, dont les actes seront pris en charge par la Sécu. »
2. L’alimentation, nouvel enjeu ?
Certains défenseurs de l’institution voudraient couvrir les assurés contre des risques non pris en charge aujourd’hui. C’est le cas de la précarité alimentaire, qui frappe des millions de personnes (jusqu’à 16 % de la population selon certaines études).
Le projet de Sécurité sociale alimentaire (SSA), portée par diverses associations (Confédération paysanne, Ingénieurs sans frontières Agrista, Réseau salariat…) repose sur une idée simple : permettre à l’ensemble de la population d’accéder à des produits alimentaires de qualité, en allouant 150 euros par mois et par personne (c’est la « carte vitale d’alimentation ») qui permettront d’acheter des aliments de producteurs et structures conventionnés.
Reste que le coût du dispositif (120 milliards d’euros tout de même) implique de mener un vaste débat sur son financement. Les promoteurs de la SSA privilégient la cotisation sociale, tout en se disant ouvert au débat.
3. La question centrale du financement
De toute façon, renforcer la Sécu suppose de trouver des ressources nouvelles. Les libéraux expliquent depuis des années que le financement de notre modèle de protection sociale reposerait trop sur le travail, d’où la nécessité selon eux de transférer une part croissante de ce financement vers d’autres prélèvements, comme la TVA par exemple. À gauche, on rétorque que la TVA est par nature le plus inégalitaire des impôts (les plus pauvres consacrent une part proportionnellement plus importante de leurs revenus à la consommation), et on insiste sur la primauté de la cotisation sociale.
« Il faut que la Sécu reste majoritairement financée par la cotisation, c’est-à-dire la richesse produite par le travail, rappelle Yannick Monnet, député PCF. Et il faut absolument constitutionnaliser ce principe, car cela permettra de mettre fin à la dérive du financement de la Sécurité sociale par l’impôt : cette dérive transforme la Sécurité sociale en système assurantiel, dans lequel on paye en fonction de ses moyens et où on reçoit aussi en fonction de ses moyens. »
La CGT avance une série de propositions : intégration des rémunérations comme l’intéressement et la participation dans le salaire (entre 4,1 milliards d’euros et 5,7 milliards d’euros de ressources nouvelles), hausse d’un point de cotisation (10,5 milliards d’euros), lutte contre la fraude aux cotisations sociales du fait du travail dissimulé (au moins 6 milliards d’euros), etc.
4. Des caisses gérées par les travailleurs
À l’origine, la Sécu était gérée par les travailleurs eux-mêmes, ou plus exactement par leurs représentants siégeant au sein des différents conseils d’administration (CA). Le patronat avait aussi des représentants, mais dans des proportions très inférieures. L’avènement du paritarisme, en 1967, mettra un terme à cette parenthèse (presque) autogestionnaire.
« Aujourd’hui, la Sécu est gouvernée par l’État de la Ve République, c’est-à-dire un État à la fois très centralisé et autoritaire, qui a tendance à servir davantage les intérêts du capital que ceux du travail, explique Nicolas Da Silva, économiste spécialiste de la santé. Un exemple parmi d’autres : dans la santé, l’État développe le marché et finance son extension, à travers le soutien aux cliniques privées, à l’industrie pharmaceutique, etc. À l’inverse, si la Sécu était gouvernée de manière plus démocratique, le sens des politiques publiques serait peut-être différent. »
Exemple : une Caisse nationale d’assurance vieillesse (Cnav) pilotée par des représentants de salariés et des associations d’usagers aurait-elle validé l’application de la réforme des retraites de 2023 ?
Aujourd’hui, beaucoup plaident pour démocratiser la Sécu en redonnant le pouvoir aux représentants de salariés, même si les modalités diffèrent en pratique : faut-il confier la gouvernance aux seules organisations de salariés, comme le réclame la CGT ? Ou bien y faire entrer des représentants du patronat, des indépendants, voire des associations de patients ? Tous s’accordent en revanche sur la volonté d’exclure progressivement l’État de la gestion de la Sécurité sociale.
« Ça n’a jamais été autant le désordre que depuis que l’État, via le Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFFS), met les mains dans le budget de la Sécu, martèle le député Yannick Monnet. Il faut que cette valeur ajoutée créée par le monde du travail soit gérée par le monde du travail. Et que nous, parlementaires, n’ayons plus à y revenir. »
« Quelle que soit la répartition du pouvoir dans les CA, le plus important, c’est que la Sécu soit gérée par les assurés eux-mêmes, résume de son côté le député Hadrien Clouet. L’autonomie des caisses est centrale, car elle permettra d’ouvrir de nouveaux espaces d’exercice du pouvoir, en dehors de l’État. C’était l’ambition originelle de la Sécu. »
mise en ligne le 4 octobre 2025
Maryse Dumas sur www.humanite.fr
« Il faut dire les choses comme elles sont, affirme Michel Picon, président de l’organisation patronale U2P (entreprises artisanales et de proximité), au Medef et à l’U2P, on ne défend pas les mêmes intérêts. » Il reproche au Medef de vouloir mener « une lutte des classes à l’envers » et de donner l’impression que le « monde de l’entreprise est opposé à celui du travail ». Non, le président de l’U2P ne participera pas au meeting patronal du 13 octobre annoncé par Patrick Martin, président du Medef, qui n’a même pas pris, dit-il, la peine de le consulter. C’est en quelque sorte « ralliez-vous à mon panache blanc », ajoute-t-il.
Ces propos ne manquent pas de sel. On est certes habitués aux coups de gueule des professions artisanales contre le Medef. Mais ils portent en général davantage sur la représentativité patronale que sur les questions de fond. Malheureusement, ils ne vont qu’exceptionnellement jusqu’à rompre le front patronal face aux organisations syndicales dans les négociations collectives. Mais il y a, cette fois, du neuf dans le propos : c’est la notion de différence, voire de divergence, d’intérêts entre les très petites entreprises où le patron met la main à la pâte et celles où les très grands actionnaires s’enrichissent de plus en plus fortement en exploitant le travail des autres, entreprises sous-traitantes comprises.
Les intérêts de la classe du travail sont fondamentalement opposés à ceux de la classe du capital.
La notion d’intérêts divergents est précisément le cœur de l’analyse, en termes de classe, des contradictions de la société. Ces dernières ne résultent pas d’oppositions entre des « méchants et des gentils », entre des personnes « méritantes » ou d’autres qui ne « sont rien », entre des travailleurs français ou des travailleurs immigrés. Elles tiennent au fait que, selon la place que l’on tient dans la production et dans la propriété ou non du capital, non seulement on n’a pas les mêmes intérêts, mais on a des intérêts qui s’opposent.
Les intérêts de la classe du travail sont fondamentalement opposés à ceux de la classe du capital, et cela quel que soit le degré de conscience que l’on en a. C’est ce lièvre que lève Michel Picon. Il confirme, en creux, la nature de classe des contradictions à l’œuvre au sein de la partie patronale.
Souhaitons que ce début de prise de conscience puisse connaître des prolongements jusqu’à isoler cette oligarchie qui pille les richesses produites, creuse les inégalités et menace l’avenir climatique. À l’évidence, le grand patronat ressent le danger. Habituellement discrets, ses représentants sortent aujourd’hui la grosse artillerie : le président actuel du Medef menace : « On est capables d’être plus radicaux et ce, sur le champ politique s’il le faut » et il fait ses choix : « Attal, Retailleau et Bardella sont les plus conscients des périls économiques. »
Tous les jours on entend ses prédécesseurs, Roux de Bézieux ou Gattaz, mais aussi le PDG de LVMH, Bernard Arnault, entre autres, tirer la sonnette d’alarme, menacer. Pour eux, il y a vraiment le feu au lac. Ils estiment que la faiblesse du gouvernement peut faire la force du mouvement social et de cette exigence qui monte d’une meilleure répartition des richesses et d’une fiscalité plus juste. Ce n’est pas « à l’envers » que ces grands capitalistes mènent la lutte de classes, mais à l’endroit, comme ils l’ont toujours fait. Que le loup se sente obligé aujourd’hui de sortir du bois est une bonne nouvelle pour toutes celles et tous ceux qui n’ont jamais cru la lutte des classes dépassée. Elle est au contraire plus exacerbée que jamais.
mise en ligne le 3 octobre 2025
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Deux économistes à la renommée mondiale se sont invités à l’Assemblée nationale pour soutenir la taxe portée par leur confrère Gabriel Zucman. Ils se sont attelés à démystifier les fantasmes du camp du capital autour de cet impôt qui leur paraît plus que nécessaire.
Il y avait foule rue de Bourgogne à Paris, dans une dépendance de l’Assemblée nationale, où les député·es de la commission des finances ont accueilli mercredi 1er octobre les économistes Jayati Ghosh et Joseph Stiglitz, coprésident·es de la Commission indépendante pour la réforme de la fiscalité internationale des entreprises (Icrict).
La première, de nationalité indienne, est multiprimée par ses pairs pour ses travaux sur le développement, les inégalités et la gouvernance mondiale ; le second, états-unien, fut lauréat du prix Nobel d’économie en 2001 pour ses travaux sur le caractère non efficient des marchés et les asymétries d’information.
Tous deux étaient venu·es apporter leur soutien à la proposition d’impôt plancher de 2 % par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros en France, portée par leur confrère Gabriel Zucman, également présent dans la salle. Une proposition dont le principal objectif est, rappelons-le, d’empêcher l’optimisation fiscale généralisée chez des ultrariches, qui leur permet de ne payer quasiment aucun impôt sur leurs revenus économiques.
Face à une audience dans son immense majorité composée de député·es de gauche, les trois économistes se sont attelé·es à démystifier les arguments du camp du capital, qui fait feu de tout bois pour abattre ladite taxe. Citons le patron du Medef, Patrick Martin, qui a qualifié la taxe Zucman de « proposition lunaire » contre laquelle il va organiser un grand rassemblement patronal le 13 octobre.
Mais aussi le directeur de Bpifrance, Nicolas Dufourcq, qui estime que la taxe Zucman est d’obédience « communiste », fruit d’une « histoire de jalousie à la française, une haine du riche ». Et que dire du milliardaire Bernard Arnault, patron du géant du luxe LVMH et directement concerné par la proposition, qui a accusé Gabriel Zucman d’être un « militant d’extrême gauche » qui « met au service de son idéologie (qui vise la destruction de l’économie libérale, la seule qui fonctionne pour le bien de tous) une pseudo-compétence universitaire qui, elle-même, fait largement débat ».
Présent dans la salle ce 1er octobre, le président insoumis de la commission des finances, Éric Coquerel, s’est ému de « la virulence des propos venant de personnes directement concernées par la taxe, de leurs représentants, ou dans les médias qu’ils détiennent » : « Cela me rappelle un peu quand en 1981, on nous expliquait que les chars soviétiques seraient sur les Champs-Élysées si François Mitterrand était élu. »
Pas une proposition radicale
L’économiste Joseph Stiglitz – qui ne peut raisonnablement pas être qualifié d’économiste d’extrême gauche – a également fait part de son étonnement face à un tel dénigrement de la taxe Zucman en France : « C’est une proposition simple qui ne vise qu’à s’assurer que les super-riches paient leur juste part. »
Il a rappelé que taxer à hauteur de seulement 2 % par an le patrimoine des milliardaires, dont les rendements annuels oscillent plutôt entre 6 % et les 10 %, « est en fait une approche très prudente. C’est très étrange qu’elle soit décrite comme si radicale ! ».
« Il faut le dire : avec une telle taxe, les ultrariches resteront très riches à la fin de l’année, ils ne vont pas d’un coup devenir pauvres... », a abondé Jayati Ghosh, qui s’inquiète du « dénigrement des évidences scientifiques qui a cours » dans le capitalisme français. « Nous assistons à une évolution similaire en Inde. Et l’on voit aussi cela aux États-Unis de Donald Trump, c’est très dangereux », a-t-elle déploré.
Par ailleurs, a ajouté Joseph Stiglitz, « en matière d’efficacité économique, il n’a été donné aucun argument permettant de justifier d’une qualité spécifique de cette catégorie de la population [les ultrariches – ndlr] qui justifierait qu’elle paie en proportion moins d’impôts que le reste ».
S’est ensuivie une déconstruction méthodique des arguments du camp du capital contre le principe d’un impôt plancher sur le patrimoine des milliardaires.
Aux critiques qui disent que les contribuables concerné·es ne pourraient pas s’en acquitter, faute de liquidité disponible, Joseph Stiglitz a répondu : « Il n’y a aucune preuve pour appuyer cette idée. Si vous avez des centaines de millions ou même des milliards à votre disposition, vous pouvez tout à fait convertir une partie de cette richesse en liquidité et payer 2 % d’impôts. »
À d’autres critiques, encore plus catastrophistes, qui stipulent qu’un tel niveau d’imposition des ultrariches ruinerait l’économie française, les deux économistes répondent le contraire. En effet, nous disent Jayati Ghosh et Joseph Stiglitz, c’est paradoxalement à cause de la soustraction à l’impôt des ultrariches que les moyens viennent à manquer pour soutenir l’économie.
Aller chercher l’argent là où il est
L’optimisation fiscale mondialisée assèche en effet les finances publiques, et les gouvernements ont de moins en moins de moyens « pour investir dans l’éducation, les infrastructures, la santé ou l’innovation ». Or ces investissements publics, robustes naguère, ont été « un des principaux moteurs de la croissance économique » de l’après-Seconde Guerre mondiale. « Il faut rappeler que l’avantage compétitif des États-Unis vis-à-vis du reste du monde vient, à la base, des investissements publics dans les sciences et les technologies », a martelé Joseph Stiglitz.
Selon l’économiste, il y a là une « forme de contradiction » chez les milliardaires qui se prétendent être les premiers promoteurs de la croissance économique, alors qu’ils en obèrent par ailleurs l’un des principaux leviers en se soustrayant à l’impôt.
Par ailleurs, les investissements publics dont ont bénéficié ces grands capitalistes ont généré « des déficits publics importants ». Dès lors, il paraît normal « d’aller chercher l’argent là où il est aujourd’hui », c’est-à-dire dans les poches des ultrariches, a ajouté Joseph Stiglitz.
Un autre argument régulièrement cité contre la taxe Zucman est qu’elle nuirait à l’esprit d’entreprendre et à l’innovation. De quoi faire bondir Jayati Ghosh. Pour elle, cela dénote une « grande incompréhension sur la nature du capitalisme ». Elle a rappelé que l’innovation dans le secteur privé « vient principalement des très petites et moyennes entreprises, qui ne sont pas touchées par cette taxe. On peut même dire qu’elles sont les perdantes du système fiscal actuel ».
À l’inverse, les tenants du grand capital, qui seraient effectivement concernés par l’impôt Zucman, « n’ont pas fait leur fortune sur l’innovation ». Et l’économiste de citer l’exemple de Bernard Arnault : « Si sa fortune a augmenté, c’est plutôt parce qu’il a multiplié les acquisitions partout dans le monde. »
In fine, a-t-elle résumé, « le grand capital use de sa position dominante sur le marché pour capturer le pouvoir politique, racheter des entreprises, de la propriété intellectuelle, des brevets, etc., et ainsi extraire toujours plus de rente. C’est de là que viennent les profits du grand capital, pas de sa capacité à innover ».
Pas de grand exode à prévoir
Autre critique anti-taxe Zucman : la fuite des riches qui en découlerait. Agacé par ce qu’il estime être un sophisme, Gabriel Zucman a rappelé lors de la conférence du 1er octobre que « l’exil fiscal n’était pas une loi de la nature : c’est un choix de politique publique. On peut le tolérer, l’encourager, ou le limiter ». Il propose d’ailleurs de coupler sa proposition à une « exit tax » qui s’appliquerait pendant cinq ans aux riches contribuables qui souhaiteraient échapper à son impôt en s’exilant à l’étranger.
Allant dans son sens, Jayati Ghosh a, du reste, coupé court aux fantasmes de grand exode fiscal : « Il existe des petites économies – bien moins puissantes que la France – qui imposent déjà une taxe sur les patrimoines des ultrariches. Prenons l’exemple de la Colombie, qui l’a fait récemment [fin 2022 – ndlr]. Cela n’a créé ni grande catastrophe économique, ni exode massif. Mieux : le produit de cette taxe permet désormais de financer des investissements dans les infrastructures. » Jayati Ghosh a aussi cité l’Espagne, qui a instauré un impôt sur la fortune en 2022 « où l’on ne voit pas non plus de déflagration, ni de fuite des richesses ».
Même son de cloche du côté de Joseph Stiglitz, qui s’est lancé dans une analyse comportementale des milliardaires : « Ce qui guide les super-riches, ce n’est pas le taux d’imposition dont ils s’acquittent, mais de pouvoir être toujours plus riches : gagner au Monopoly, en somme. Ils aiment avoir cette domination sur le marché, sur leurs concurrents. C’est ce qui leur donne envie d’avancer et je ne crois pas que cette attitude changera avec une plus forte imposition. » Il ajoutait : « Je connais de nombreux milliardaires et la plupart d’entre eux travailleraient aussi dur et seraient aussi ambitieux si on les imposait plus. »
Reste enfin l’idée que si la France était le seul pays à appliquer une telle taxe sur les hauts patrimoines, elle serait le dindon de la farce, perdant toutes ses richesses. Là encore, les deux économistes ont retourné l’argument : « Je ne pense pas que la France doive attendre que les autres pays se mettent en ligne avec elle. Au contraire, cela aurait l’effet de leadership qui entraînerait les autres », a répondu Joseph Stiglitz.
Par ailleurs, précisait Jayati Ghosh, « pour pousser sa taxe, la France pourrait s’appuyer sur les négociations en cours à l’Organisation des Nations unies (ONU) pour un impôt minimum mondial sur les hauts patrimoines ». Le sujet est dans l’air du temps.
Les macronistes ont déserté
Durant cette conférence, qui a parfois pris des allures de cours magistral, les député·es du bloc central, de la droite et de l’extrême droite avaient hélas quasi toutes et tous déserté. La seule voix discordante qui s’est exprimée a été celle du rapporteur Liot (Libertés, indépendants, outre-mer et territoires) de la commission des finances, Charles de Courson, qui estime que « la taxe Zucman est une mauvaise réponse à un vrai problème ».
Le « vrai problème » dont il parle est celui de l’optimisation fiscale des ultrariches, qui s’est renforcée depuis la surpression de l’impôt de solidarité sur la fortune par Emmanuel Macron en 2018. Mais pour Charles de Courson, la taxe Zucman risquerait de toucher certains hauts patrimoines, « dont les rendements sont inférieurs à 2 % », ce qui risquerait de rendre la taxe confiscatoire pour certain·es, et donc de s’attirer la censure du Conseil constitutionnel.
Lui propose plutôt de s’attaquer, quasiment un par un, aux dispositifs d’optimisation fiscale utilisés par les ultrariches pour échapper à l’impôt en France. Il propose notamment de taxer à hauteur de 15 % les milliards de dividendes accumulés et non distribués qui dorment dans les holdings familiales.
Mais aussi de revoir le pacte Dutreil qui est, à la base, un dispositif fiscal censé faciliter les transmissions de petites et moyennes entreprises familiales, mais qui est aujourd’hui largement utilisé par les centimillionaires et milliardaires pour échapper à l’impôt.
La niche fiscale dite « d’apport-cession », qui permet de renvoyer aux calendes grecques l’imposition sur les plus-values des titres de sociétés apportés à des holdings, est également dans le viseur de Charles de Courson. Et plus globalement la fiscalité sur les héritages des ultrariches.
Certes techniques, toutes ces contrepropositions du rapporteur de la commission des finances ont le mérite de poser un débat démocratique de bon niveau. Bien loin des arguments trompeurs du camp du capital qui nie tout problème d’égalité face à l’impôt en France.
mise en ligne le 2 octobre 2025
Caroline Coq-Chodorge et Agence France-Presse sur www.mediapart.fr
Quarante des quarante-quatre navires ont été interceptés par la marine israélienne ou semblent en passe de l’être, selon le système de surveillance de la flottille pour Gaza, alors que les organisateurs ont déclaré avoir perdu le contact avec plusieurs bateaux.
Au crépuscule, mercredi 1er octobre, les membres de la flottille Global Sumud pour Gaza ont vu se dessiner au large les silhouettes d’une vingtaine de navires. Leurs quarante-quatre bateaux, partis depuis plusieurs semaines en Méditerranée pour briser le blocus de l’enclave palestinienne, se sont retrouvés au contact des forces navales israéliennes autour de 20 heures (heure française).
« Plusieurs navires de la flottille […] ont déjà été arrêtés en toute sécurité et leurs passagers sont en cours de transfert vers un port israélien », a confirmé le ministère des affaires étrangères israélien sur le réseau social X. Jeudi matin, il a annoncé qu’il expulserait vers l’Europe tous les militants et militantes qui se trouvaient à bord des navires. « Les passagers du Hamas-Sumud à bord de leurs yachts se dirigent en toute sécurité et pacifiquement vers Israël, où les procédures d’expulsion vers l’Europe vont commencer. Les passagers sont sains et saufs et en bonne santé », a déclaré le ministère sur X.
Le ministre démissionnaire des affaires étrangères français, Jean-Noël Barrot, a appelé mercredi « les autorités israéliennes à assurer la sécurité des participants, à leur garantir le droit à la protection consulaire, et à permettre leur retour en France dans les meilleurs délais ».
Jeudi midi, quarante navires avaient été interceptés par la marine israélienne ou semblaient en passe de l’être, selon le système de surveillance de la flottille pour Gaza, alors que les organisateurs ont déclaré avoir perdu le contact avec plusieurs bateaux.
Parmi les quatre bateaux non interceptés, deux d’entre eux semblent faire route vers le nord en direction de Chypre, selon le tracker, et un autre se trouve toujours au large des côtes égyptiennes. Reste le navire Mikeno : la dernière mise à jour, à 8 h 21, du système de surveillance indiquait qu’il se situait à une dizaine de kilomètres des côtes de la bande de Gaza.
Les membres de la flottille, au nombre d’une centaine, ont suivi les instructions qu’ils répétaient jour après jour depuis un mois. Pour ne laisser aucune trace de leurs échanges à l’armée israélienne, ils ont jeté à l’eau leurs téléphones portables. Pour ne donner aucune justification à la violence, ils ont aussi jeté leurs couteaux, leurs scies, tout ce qui pourrait ressembler à une arme. Et ils ont enfilé un gilet de sauvetage. Quand les militaires israéliens sont montés sur leurs navires, ils n’ont montré aucune résistance ou opposition. Ils ont baissé les yeux pour ne pas rencontrer ceux des soldats.
Les communications étant coupées, les informations sur la suite des événements sont parcellaires. L’armée israélienne s’est adressée à la flottille, informant que ses passagers et passagères étaient entré·es « dans une zone militaire active », leur proposant de rejoindre le port israélien d’Ashdod et les menaçant de confisquer leurs bateaux. En réponse, des membres de la flottille ont répliqué qu’ils entraient dans une « zone où sont commis des crimes de guerre » pour y acheminer de l’aide humanitaire.
À 21 h 30, un communiqué de la flottille Global Sumud, organisatrice de l’action humanitaire, indiquait que des militaires israéliens étaient montés sur au moins leurs trois principaux bateaux : l’Alma, le Sirius et l’Adara. « Outre les bateaux dont l’interception est confirmée, la retransmission en direct et les communications avec plusieurs autres bateaux ont été perdues », ont dénoncé les organisateurs.
À 22 heures, Réva Seifert Viard, le skipper du Mia Mia, a précisé l’information à Mediapart : « Les Israéliens sont sur cinq ou six bateaux, les plus importants. De notre côté, nous continuons notre route vers Gaza. »
La flottille Global Sumud a dit travailler « sans relâche pour retrouver tous les participants et membres d’équipage ». Il s’agit « d’une attaque illégale contre des humanitaires non armés », a déclaré l’organisation, appelant « les gouvernements, les dirigeants mondiaux et les institutions internationales à exiger la sécurité et la libération de toutes les personnes à bord ». Elle a assuré sur X à 2 h 20, jeudi, que « 30 bateaux continuent leur route vers Gaza, et se trouvent à 46 milles nautiques [85 kilomètres – ndlr] malgré les agressions incessantes » de la marine israélienne. « Ils sont déterminés. Ils sont motivés et font tout ce qui est en leur pouvoir pour briser le blocus tôt ce matin », a assuré Saif Abukeshek, porte-parole de la flottille.
Deuxième tentative
Mercredi en fin d’après-midi, sur le Captain Nikos, l’eurodéputée La France insoumise (LFI) Rima Hassan racontait les manœuvres israéliennes au cours de la nuit qui avait précédé : « Ils ont fait quelques tentatives d’intimidation. Une vingtaine de drones nous ont survolés. Ils ont coupé les communications sur deux ou trois bateaux. »
C’est la seconde fois que l’élue participe à une flottille afin de briser le blocus qui entoure Gaza, imposé par les Israéliens. En juin, elle a été arrêtée et emprisonnée pendant trois jours en Israël. Mercredi après-midi, elle disait craindre une « interpellation plus violente » : « Le gouvernement a militarisé sa communication, insisté sur nos soi-disant liens avec le Hamas, préparé son opinion à une attaque. Ils ont aussi promis un “traitement spécial” pour les récidivistes. Est-ce que ce sera l’isolement, une prison de haute sécurité ? », s’interrogeait-elle.
J’actualise la mémoire de ma tante, elle serait sur cette flottille. Isaline Choury Amalric, nièce de la résistante communiste Danielle Casanova
Quelques heures avant l’interception israélienne, elle insistait surtout sur « la solidarité au sein de la flottille, qui permet de dépasser cette peur » : « Il y a des députés, l’ancienne maire de Barcelone, des médecins humanitaires, des marins, des activistes pour le climat, de quarante-six nationalités. Toutes sortes de gens ont rejoint la cause de la Palestine, par différents canaux. Plein de choses pourraient nous séparer : notre classe sociale, notre culture, notre religion. La composition des bateaux est aléatoire, mais on fait tous à manger, le ménage, la lessive pour les autres. On fait famille. »
« Être au milieu de tous ces bateaux, c’est porteur d’espérance », disait, avant l’interception israélienne, Réva Seifert Viard, le skipper du Mia Mia. Lui aussi était déjà sur le Madleen en juin, aux côtés de Rima Hassan et de l’activiste suédoise Greta Thunberg. Il est reparti pour la même raison : « Briser le blocus de Gaza, créer un couloir humanitaire, et livrer de l’aide pour redonner un peu d’humanité à Gaza. »
Le skipper a confirmé que la flottille s’est préparée au pire : « Des bateaux, des drones, des hélicoptères, des filets qui nous entravent. Mais on espère surtout que la mobilisation citoyenne poussera Israël à se ranger du côté de la raison, de la dignité. S’ils nous attaquent, vu le nombre de gens sur ces bateaux, de toutes nationalités, cela enflammera l’opinion », pensait-il.
À deux ou trois jours de mer naviguent dix autres bateaux de la Global Sumud. Sur le Conscience, un grand navire qui transporte une centaine de personnes, se trouve Isaline Choury Amalric. L’activiste de 82 ans est la nièce de Danielle Casanova, héroïne de la résistance communiste. « J’actualise la mémoire de ma tante, elle serait sur cette flottille. »
Elle raconte une vie d’engagement « contre l’antisémitisme, le colonialisme » : « J’ai réalisé que ce n’était pas fini. L’Europe soutient Israël, et le principe de la suprématie des Blancs sur les Arabes. Si on perd Gaza, on perd aussi le droit international, la démocratie. Et que personne ne me traite d’antisémite. C’est Nétanyahou qui fait monter l’antisémitisme. »
Jean-Noël Barrot « fait honte à notre pays », estime Jean-Luc Mélenchon
L’Italie et l’Espagne avaient dépêché des navires militaires pour escorter la flottille après des « attaques par drones » dans la nuit du 23 au 24 septembre, dénoncées par l’ONU et l’Union européenne, similaires à deux attaques attribuées à Israël par la flottille quand elle était ancrée le 9 septembre près de Tunis.
Mais mercredi, le gouvernement espagnol a demandé à Global Sumud « de ne pas entrer dans les eaux désignées comme zone d’exclusion par Israël » et souligné que le navire espagnol ne franchirait pas cette limite. La veille, la flottille avait dénoncé une décision de l’Italie de stopper, à la limite de la zone « critique » des 150 milles nautiques, la frégate chargée de l’accompagner, afin « de dissuader et miner une mission humanitaire pacifique ».
Alors que des manifestations ont éclaté mercredi soir dans plusieurs grandes villes du sud de l’Europe, comme Barcelone, Milan, Naples ou Rome, une grève générale a été décrétée en Italie par les syndicats autonomes et les grandes centrales pour vendredi 3 octobre.
Après l’arraisonnement de la flottille, Jean-Luc Mélenchon s’en est pris au chef de la diplomatie Jean-Noël Barrot. « Les parlementaires français et les personnes embarquées pour briser le blocus de Gaza sont enlevés dans les eaux internationales par les milices de Nétanyahou. Le ministre français Barrot se comporte comme le nul qu’il est en donnant raison à Nétanyahou. Il fait honte à notre pays », a écrit sur X le leader de LFI, mouvement qui compte plusieurs représentant·es à bord des bateaux.
Depuis le départ de la flottille, Emmanuel Macron n’en a pas dit un mot.
Le ministère des affaires étrangères turc a accusé Israël de commettre « un acte de terrorisme ». « L’attaque des forces israéliennes dans les eaux internationales contre la flottille Global Sumud, qui était en route pour livrer de l’aide humanitaire à la population de Gaza, est un acte de terrorisme qui constitue la violation la plus grave du droit international et met en danger la vie de civils innocents », a dénoncé le ministère dans un communiqué.
Le Hamas a lui aussi condamné l’interception. « Nous condamnons dans les termes les plus forts l’agression barbare lancée par l’ennemi contre la flottille Sumud et affirmons que l’interception de la flottille est un acte criminel qui doit être condamné par tous les peuples libres du monde », peut-on lire dans un communiqué publié jeudi par le mouvement islamiste palestinien, qui appelle à des actions de protestation partout dans le monde.
Le président colombien Gustavo Petro a annoncé l’expulsion de la délégation diplomatique israélienne dans son pays en réaction. Le Brésil « déplore l’action militaire du gouvernement israélien, qui viole les droits et met en danger l’intégrité physique de manifestants pacifiques », a déclaré le ministère des affaires étrangères dans un communiqué. « La responsabilité de la sécurité des personnes détenues incombe désormais à Israël », précise le texte.
Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a qualifié l’interception de « grave offense » envers « la solidarité et [le] sentiment mondial qui visent à soulager les souffrances à Gaza ». « L’interception de la flottille dans les eaux internationales est contraire au droit international », dénonce-t-il dans un communiqué publié sur X. « Cette action viole également une injonction de la Cour internationale de justice selon laquelle l’aide humanitaire doit pouvoir circuler sans entrave », ajoute-t-il. Le dirigeant sud-africain appelle Israël à « libérer immédiatement » les Sud-Africains enlevés dans les eaux internationales, y compris Mandla Mandela, petit-fils de Nelson Mandela.
mise en ligne le 1er octobre 2025
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Mustafa Barghouti, membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine, se réjouit d’un possible arrêt de la guerre génocidaire menée à Gaza, mais exprime ses craintes après les déclarations de Benyamin Netanyahou.
Pour le leader de l’Initiative nationale palestinienne et membre du comité exécutif de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), candidat à l’élection présidentielle de 2005 face à Mahmoud Abbas ayant recueilli 20 % des suffrages, Mustafa Barghouti, le plan en 20 points, s’il peut conduire à mettre un terme au génocide, écarte les Palestiniens de la conduite de leurs propres affaires.
Ce plan présenté par Donald Trump avec, à ses côtés, Benyamin Netanyahou, va-t-il réellement apporter la paix ?
Mustafa Barghouti : Je dois dire ma déception concernant deux points fondamentaux. Tout d’abord le parti pris total du président états-unien pour la partie israélienne. Il n’a même pas prononcé les mots « en finir avec l’occupation ». Il a même assuré qu’il comprenait le rejet par Netanyahou d’un État palestinien.
De quelle paix parlons-nous si l’idée même de la fin de l’occupation n’est pas mentionnée ? Mais, évidemment, tout le monde veut mettre fin à cette guerre génocidaire. Si Israël est forcé d’arrêter la guerre, il s’agit bien sûr d’une chose positive.
De même, l’objectif israélien de nettoyage ethnique total de la bande de Gaza n’a pas été atteint, même si le territoire est totalement détruit. Ce plan présenté par Trump est en fait rempli de mines qui pourraient mettre en danger sa mise en œuvre même. Il ignore les Palestiniens et les causes du conflit : l’occupation et l’apartheid.
La plus grosse interrogation réside dans ce que qu’on peut attendre de l’attitude d’Israël une fois qu’il aura récupéré ses prisonniers ou, comme ils sont appelés, ses otages. Est-ce que Netanyahou va reprendre la guerre ? Quelles sont les garanties qu’il ne s’engagera pas dans cette voie ?
Les déclarations de Netanyahou ne vous apparaissent-elles pas rassurantes ?
Mustafa Barghouti : Lors de la présentation du plan, le premier ministre israélien a déclaré deux choses. La première est que le retrait de ses troupes, tel qu’il est prévu, se fera lentement. Nous avons également vu cette carte mentionnant un retrait graduel, ce qui est particulièrement dangereux parce que maintenir des soldats dans la bande de Gaza n’est rien d’autre que maintenir les causes d’une explosion. Le deuxième argument préoccupant développé par Netanyahou réside dans ce droit qu’il se donne de reprendre la guerre pour n’importe quelle raison.
Nous savons que les Israéliens excellent dans cet exercice, celui d’inventer des causes pour pouvoir faire ce qu’ils veulent (la trêve conclue en janvier sous l’égide des États-Unis a été rompue unilatéralement quelques semaines plus tard par Benyamin Netanyahou – NDLR).
Tout cela ne rend pas tellement optimiste. D’autant qu’il faut ajouter un troisième point : les Palestiniens sont totalement écartés, la représentation officielle palestinienne est exclue. Ce plan prévoit ce qu’ils appellent un « conseil d’administration international » pour gérer Gaza. Quelle loi leur permet de venir et de nous prendre en main, nous Palestiniens, plutôt que de respecter notre droit à nous gérer nous-mêmes ?
Le Hamas peut-il accepter ce plan ?
Mustafa Barghouti : C’est une décision très difficile à prendre. Est-ce que le Hamas et les autres groupes palestiniens réalisent l’importance de mettre fin à cette guerre génocidaire ? Chaque jour, près de cent personnes sont tuées.
Israël détruit maintenant la cité historique de Gaza. Et il y a cet élément important qu’il est possible d’empêcher le nettoyage ethnique de Gaza. Mais, comme je vous l’ai dit, il y existe beaucoup de mines à l’intérieur de ce plan.
De quoi Donald Trump parle-t-il lorsqu’il évoque des réformes de l’Autorité palestinienne ?
Mustafa Barghouti : Ce n’est absolument pas clair. S’agit-il de réelles réformes démocratiques, de l’organisation d’élections présidentielle et législatives, ou s’agit-il de faire de l’Autorité palestinienne un simple sous-agent pour la sécurité d’Israël ?
Le nom de Tony Blair a été évoqué pour faire partie de ce Conseil d’administration international. Qu’en pensez-vous ?
Mustafa Barghouti : C’est l’idée la plus terrible. La pire menace est l’imposition d’une domination étrangère aux Palestiniens de Gaza, qui séparerait la bande de Gaza de la Cisjordanie et saperait tout potentiel d’un État palestinien indépendant. Tony Blair n’a rien à faire dans l’administration de Gaza.
Nous nous sommes déjà trouvés sous la domination coloniale britannique auparavant (durant la période dite de la Palestine mandataire de 1920 à 1948 – NDLR). Nous nous sommes battus pendant des décennies pour nous débarrasser de ce colonialisme. Puis il y a eu l’occupation israélienne. Il est inacceptable qu’une personnalité étrangère gère Gaza, surtout avec la réputation que traîne Tony Blair (premier ministre britannique lors de l’invasion de l’Irak en 2003 – NDLR).
mise en ligne le 30 septembre 2025
Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr
Il y a vingt-cinq ans, le 30 septembre 2000, Mohammed al-Dura mourait dans les bras de son père, tué par des balles israéliennes, derrière un cylindre de béton, à un carrefour de la bande de Gaza. Ce père, Jamal al-Dura, vit toujours dans le camp d’Al-Bureij. Mediapart a pu le joindre et l’écouter.
L’image est mauvaise, le son se hache avant de revenir et puis de repartir, la liaison coupe souvent. Mais les mots et les traits de Jamal al-Dura nous parviennent quand même, depuis le camp d’Al-Bureij, dans la partie centrale de la bande de Gaza. Son visage est long et émacié, ses cheveux gris, sa peau semble un peu jaune. « Je me suis rendu chez des amis pour vous parler, dit-il à Mediapart, le 15 septembre en fin d’après-midi. Chez moi, c’est impossible, j’habite dans les ruines de ma maison, j’ai réussi à y aménager un coin, mais obtenir une liaison internet est impossible. »
Il montre ses cicatrices au bras droit, ses doigts recroquevillés, inutilisables. Il en a aussi à l’aine, mais celles-ci restent dissimulées, par pudeur. « Je ne peux plus prendre mon traitement, il n’y a plus de médicaments dans la bande de Gaza, même pas de paracétamol, reprend-il. J’ai fait toutes les pharmacies, je n’ai pas réussi à dénicher un seul comprimé. »
Ses vieilles blessures le font souffrir depuis un quart de siècle. Elles ne sont pas que physiques. Jamal al-Dura n’en finit pas de pleurer les siens.
Le 30 septembre 2000, la vie de cet ouvrier en bâtiment, alors âgé de 35 ans, bascule dans la tragédie palestinienne. Il en devient une icône, avec son fils Mohammed, cet enfant que son père ne peut pas protéger des balles israéliennes et qui meurt sur ses genoux.
Ce matin-là, Jamal al-Dura quitte le camp de réfugié·es d’Al-Bureij, où il habite, pour aller acheter une voiture d’occasion. Il emmène avec lui son deuxième fils, Mohammed, 12 ans.
La veille, la deuxième Intifada a éclaté à Jérusalem, après l’incursion provocatrice d’Ariel Sharon, alors chef du Likoud, le grand parti de droite, sur l’esplanade des Mosquées, qui abrite la mosquée Al-Aqsa et le dôme du Rocher, troisième lieu saint de l’islam.
Dans la bande de Gaza, le vendredi 29 septembre 2000 est encore calme. Mais ce samedi midi, au checkpoint de Netzarim, qui protège la route menant aux colonies israéliennes (évacuées en 2005) du centre de la bande de Gaza, des manifestants palestiniens commencent à jeter des pierres sur la base militaire israélienne, située face à un poste de police palestinien, comme le prévoient les accords d’Oslo de 1993. Les balles, réelles, pleuvent, comme le raconte le caméraman de France 2, Talal Abou Rahma.
Les images de la terreur
De l’autre côté de la route, un homme et un enfant sont recroquevillés derrière un bloc de béton cylindrique. Ce sont Jamal et Mohammed al-Dura, pris sous le feu. Ils n’ont pas trouvé la voiture qu’ils cherchaient, ils se sont retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment.
Le caméraman filme la terreur de l’enfant, ses cris, le geste du père qui tente de protéger son fils, de le cacher derrière lui, qui hurle de cesser le feu. Un instant plus tard, Mohammed al-Dura gît inanimé sur les genoux de son père affalé contre le mur, la tête penchée.
Un enfant est mort*, et Mohammed al-Dura vient de devenir un symbole de la lutte et de la souffrance palestiniennes. Son image est reproduite sur des fresques, des affiches, des timbres.
L’armée israélienne reconnaît dans un premier temps que les tirs provenaient de sa base, avant de se rétracter. Pendant des années, une campagne est orchestrée depuis les bureaux de Benyamin Nétanyahou et par des soutiens fervents de l’État hébreu, pour nier jusqu’à la mort de Mohammed al-Dura et la réalité des blessures de Jamal.
Une des cibles en sera Charles Enderlin, à l’époque des faits correspondant de France 2 à Jérusalem, qui monta, commenta et diffusa le reportage le 30 septembre 2000. Accusé d’avoir trafiqué les images, il obtint gain de cause en 2013 au terme d’une très longue procédure.
Aujourd’hui, les enfants sont des squelettes qui cherchent dans les rues de quoi rapporter deux sous à leur famille. Jamal al-Dura
Vingt-cinq ans plus tard, Jamal al-Dura espère toujours que soient jugés les coupables de la mort de son fils. « Tuer est une décision politique. Le soldat exécute les ordres. Il faut juger les deux », affirme-t-il. Il a entamé des procédures, a dû les abandonner faute de moyens, mais cherche encore aujourd’hui, en pleine guerre génocidaire, dans les ruines de sa maison bombardée, de l’aide pour aller devant une juridiction européenne.
Pendant des années, raconte-t-il encore, il est allé de conférence en conférence, là où on l’invitait, pour parler des souffrances du peuple palestinien et raconter Gaza. Le père blessé portait le cri de l’enfant, et à travers lui, celui de tous ses concitoyen·nes. « Je disais partout, et je le dis encore aujourd’hui, je n’ai rien contre les Israéliens juifs, assure-t-il depuis le camp d’Al-Bureij. Je suis contre l’occupation de mon peuple et le vol de ses terres. »
C’est pour cela qu’il est revenu dans la bande de Gaza, après trois mois de soins intensifs en Jordanie, et après chaque tournée à l’étranger. « C’est mon pays. C’est ma vie. C’est ma terre. Et on ne brade pas sa terre comme ça », affirme-t-il. Et la tombe de Mohammed, qu’il visite souvent, se trouve dans le cimetière du camp d’Al-Bureij.
« Mohammed est une icône depuis le jour de son martyre, et il l’est encore aujourd’hui, parmi les Palestiniens, dans le monde arabe et partout ailleurs, reprend-il. On voit tous les jours des posts un peu partout sur les réseaux sociaux à propos de Mohammed al-Dura. Nous n’avons jamais cessé de parler de lui, et ça nous remontait le moral. »
Le bombardement de l’hôpital Al-Dura
Un hôpital pédiatrique de la bande de Gaza a reçu le nom de l’enfant l’année même de sa mort. L’établissement a été bombardé au phosphore blanc le 13 octobre 2023 et peu après déclaré hors service. Son directeur a été tué dans la frappe de sa maison, avec sa femme et ses deux filles.
Ce fut comme si Mohammed était touché une nouvelle fois. Deux jours plus tard, un bombardement israélien frappe une maison de la famille al-Dura. Jamal perd deux frères, une belle-sœur et sa nièce. « La maison s’est écroulée sur leurs têtes. Nous y sommes allés le lendemain, pour récupérer les dépouilles et nous ne les avons pas trouvées. Ils se sont évaporés », se souvient-il.
Le 18 janvier, encore une frappe israélienne, Jamal pleure un deuxième fils, Ahmed. Il avait 33 ans.
Pendant la période de la deuxième Intifada, on tuait des gens de mon peuple, mais pas par milliers. Jamal al-Dura
« J’ai perdu quatre-vingt membres de ma famille, dont un fils, encore, déplore-t-il. Le sang de Mohammed n’en finit pas de couler. Pourquoi ? Pourquoi tuent-ils les enfants ? Les médecins ? Les professeurs ? Les secouristes ? Pourquoi visent-ils les boulangeries et les ambulances ? Il ne reste plus rien de la bande de Gaza, plus un arbre, plus un bâti. Aujourd’hui, les enfants sont des squelettes qui cherchent dans les rues de quoi rapporter deux sous à leur famille. J’ai 60 ans et je ne pensais pas voir ça un jour, la famine à Gaza. »
La vie de Jamal al-Dura colle à l’histoire de la tragédie palestinienne. Ses parents ont vécu la Nakba, « catastrophe » en arabe, nom donné à l’exode forcé de 700 000 à 750 000 Palestinien·nes, chassé·es de leurs villes, de leurs villages et de leurs terres par un mélange d’actions militaires des milices juives puis de l’armée du jeune État hébreu, de massacres et de propagande. Le jeune Jamal est retourné avec son père dans leur village de Wadi Hunein, près de Ramleh, il avait 16 ans, il y a vu des ruines.
À l’automne 2023, il a dû quitter son domicile et partir vers le sud, vers Rafah, sur ordre de l’armée israélienne. Il y a vécu sous une tente, jusqu’à son retour dans les décombres de sa maison bombardée à Al-Bureij, à l’occasion du cessez-le-feu de janvier 2025.
« La tente, c’est une vie de cauchemars. L’été, il faut sortir très tôt, à cause de la chaleur, on ne peut pas rester sous la tente. Les mouches, les moustiques, les insectes, c’est très pénible, très humiliant, relate-t-il. L’hiver, la pluie traverse et il fait froid, tout est mouillé et rien ne sèche. Et puis avec le temps, les tentes s’abîment, le tissu craque. C’est une vie sans dignité. »
Ce que vit le peuple de la bande de Gaza dans cette guerre génocidaire, c’est, en pire, la continuation des séquences précédentes.
« Nous avons été expulsés en 1948 et maintenant, ils essaient de nous expulser de Gaza. C’est une scène qui se rejoue aujourd’hui, le même exode, mais avec une violence inouïe, beaucoup plus de violence qu’en 1948. C’est la même méthode, mais en plus criminel, décrit Jamal. Et pendant la période de la deuxième Intifada, on tuait des gens de mon peuple, mais pas par milliers. On n’utilisait pas les armes des missiles, l’aviation. On ne bombardait pas. Ce qui se passe, c’est un génocide. Ça vise n’importe quel Palestinien. Ce n’était pas pareil. Ils détruisent tout maintenant, absolument tout. »
Les fils de Jamal risquent leur vie en allant chercher des colis alimentaires sur le site de la Fondation humanitaire pour Gaza le plus proche. L’un d’eux, 22 ans, se prénomme Mohammed.
Boîte noire
* Un enfant est mort est le titre d’un livre de Charles Enderlin sur ce qu’il est convenu d’appeler « l’affaire Mohammed al-Dura », publié en 2010 aux éditions Don Quichotte.
mise en ligne le 29 septembre 2025
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Associations, syndicats et partis de gauche ont manifesté ensemble dimanche 28 septembre contre les crises écologique, sociale et démocratique. Face à la montée de l’extrême droite et à la toute-puissance des milliardaires, l’idée est de faire front commun.
À l’approche de la COP30, qui se déroulera au Brésil en novembre, plusieurs milliers de manifestant·es se sont mobilisé·es dimanche 28 septembre dans plus de 70 villes de France, de Paris à Marseille, en passant par Nantes, Montpellier et même Saint-Pierre sur l’île de La Réunion, pour affirmer qu’un autre avenir était possible face aux crises écologique, sociale et démocratique.
Dans la capitale, le cortège, composé d’une foule compacte, s’étalait sur un peu plus de 500 mètres. Il est parti de la gare du Nord pour rejoindre la place de la République en passant par les grands boulevards.
Cette « marche des résistances », réalisée à l’appel d’une douzaine d’organisations qui luttent contre le changement climatique (Alternatiba, Attac, Greenpeace, Réseau action climat, ActionAid, 350.org…), affichait pour slogan « Climat, justice, libertés ! ». Les partis de gauche, notamment La France insoumise et Les Écologistes, étaient aussi présents dans les cortèges.
Cette mobilisation du 28 septembre, précise Dahlia Stern, porte-parole d’Action justice climat, voulait s’inscrire « dans la lignée du mouvement “Bloquons tout” du 10 septembre, et de la mobilisation syndicale du 18 septembre ».
Nouveauté : la CGT – qui se positionnait jusqu’ici plutôt en marge des marches pour le climat – a participé à l’organisation de l’événement. « Dans un contexte où les discussions budgétaires vont s’engager, nous pensons qu’il faut plus de moyens pour protéger les travailleuses et les travailleurs des dégâts causés par le changement climatique. Et de manière plus profonde, en tant que syndicalistes, nous nous posons la question des modes de production », explique Benoît Martin, secrétaire général de la CGT Paris, présent en tête de cortège avec ses camarades.
La question de la convergence des luttes sociales et écologiques, qui font souvent l’objet d’événements séparés, était au centre des discussions. « Nous ne pouvons plus aujourd’hui avoir les manifestations des organisations écologistes d’un côté, et celles des syndicats de l’autre », estime le porte-parole de Greenpeace, Jean-François Julliard.
Il justifie : « Les émissions de gaz à effet de serre remontent dans le monde et les inégalités sociales se creusent. Or, en parallèle, il y a une offensive réactionnaire et autoritaire, en alliance avec les industries polluantes et les milliardaires. D’où la nécessité de travailler tous ensemble pour lutter. » « Il n’y a pas de justice sociale sans justice écologique, et inversement », résume la porte-parole d’Attac, Youlie Yamamoto, elle aussi présente.
Les milliardaires dans le viseur
Dans les rangs du cortège parisien, les principaux sujets dénoncés par les manifestant·es étaient donc l’inaction climatique des gouvernant·es, la montée de l’extrême droite, la sous-imposition des ultrariches et la guerre génocidaire menée par l’État d’Israël à Gaza.
Les personnes d’Emmanuel Macron, de Marine Le Pen, de Donald Trump, de Benyamin Nétanyahou, ainsi que le PDG de Total Patrick Pouyanné et les milliardaires Vincent Bolloré et Bernard Arnault étaient les plus ciblés comme responsables du marasme actuel. « Ils détruisent, on s’unit », pouvait-on lire sur les banderoles.
« Nous dénonçons les responsables de la crise climatique que sont le système capitaliste, les multinationales, mais aussi la France, qui ne prend pas sa part, notamment dans ses soutiens à destination des pays du Sud », lance Veronica Velásquez, porte-parole d’ActionAid, une association de solidarité internationale.
De nombreux panneaux dénonçant la crise écologique étaient brandis, comme celui-ci, où l’on pouvait lire : « Fin de l’empoisonnement : abrogation loi duplomb et plan chlordécone, maintenant ! » Les slogans anti-extrême droite tels que « Rage against the Fascism » faisaient aussi mouche dans les rangs du cortège.
Mais le sujet de loin le plus abordé sur les banderoles concernait l’imposition des milliardaires. Preuve que tout le débat autour de la taxe Zucman a imprégné les consciences. Entre autres messages : « Pour notre survie : taxez les riches, financez la transition » ou « Bernard [Arnault], passe ton RIB pour la dette écologique ».
« C’est aux ultrariches et aux multinationales d’encaisser l’austérité !, estime Youlie Yamamoto, d’Attac. C’est pourquoi nous soutenons, dans le cadre du projet de budget 2026, la taxe Zucman, et aussi la retour d’un ISF [impôt sur la fortune] avec un volet climatique. »
Les militant·es écologistes étaient enfin présent·es pour mobiliser sur les enjeux de la COP30, qui débutera le 10 novembre 2025 dans la ville de Belém. Seront abordés le sujet des aides financières apportées par les pays riches aux pays les plus menacés par le réchauffement climatique, mais aussi les questions de déforestation et d'exploitation pétrolière, deux thèmes qui sont très sensibles au Brésil, où un énorme projet pétrolier est notamment en cours.
Au-delà des dégâts écologiques qu’ils génèrent, la déforestation et les nouveaux projets d’exploitation des combustibles fossiles ont des conséquences directes sur l’habitat et la santé des populations autochtones, aux revenus souvent très modestes.
L’activiste brésilienne Andressa Dutra, pour Rio sans pétrole et Greenfaith, était présente dans le cortège parisien pour sensibiliser sur la violence extrême générée dans son pays par les enjeux climatiques. « Il faut que les communautés autochtones au Brésil, qui sont les premières victimes de l’exploitation des combustibles fossiles, gagnent en visibilité grâce à la tenue de la COP. Elles subissent directement le racisme environnemental. » Et de rappeler que « le Brésil est le deuxième pays où l’on tue le plus les activistes de l’environnement ».
mise en ligne le 28 septembre 2025
Jeanne Sterni www.mediapart.fr
Dossiers toujours en souffrance plus d’un an après la mort de leurs proches, questionnements sur le statut des auteurs de tirs visant des Kanak, peines à géométrie variable... En Nouvelle-Calédonie, les familles de victimes des forces de l’ordre désespèrent d’obtenir des réponses.
ÀÀ Plum, la stupeur a fait place à la colère. Dans ce petit village de la commune du Mont-Dore, à 30 kilomètres au sud de Nouméa, un jeune homme de 32 ans, Faara Tournier, a été mortellement blessé jeudi 18 septembre lors d’une intervention des forces de l’ordre pour une rixe en marge de la fête à laquelle il participait.
Plusieurs coups de feu ont été tirés. Deux, reconnaît le gendarme mobile, qui « se serait senti en danger » alors qu’un pick-up effectuait des embardées en se dirigeant vers lui, selon le procureur de la République de Nouméa, Yves Dupas. Trois, selon plusieurs jeunes présents à la soirée. Le projectile que Faara a reçu juste sous l’œil gauche ne lui a en tout cas laissé aucune chance. Il est mort deux jours plus tard.
Ce qui choque aujourd’hui son oncle, Soane Tafusimai, c’est que le gendarme n’a pas été mis en examen, mais placé sous le statut de témoin assisté. « Pour nous, il y a une justice à deux vitesses, c’est comme si on nous disait que c’était normal de l’avoir tué », déplore-t-il. « La façon dont on parle de mon frère, du fait qu’il y avait une fête et de l’alcool, c’est presque comme si c’était lui le coupable, raconte aussi Heirarii Tournier, le frère de la victime. Mais il était juste sur le trottoir avec ses amis. On appelle tout le monde au calme, mais ils n’avaient pas à utiliser d’arme. Pour moi, il a été abattu comme un chien. »
« Les gendarmes veulent se protéger, estime Cécilia, une tante de Faara. Ils minimisent, mais nous, on ne pourra pas voir une dernière fois notre garçon, le cercueil sera fermé à cause de ses blessures. On est anéantis, mais d’abord en colère. On voudrait juste qu’ils reconnaissent les faits. »
En bénéficiant du statut de témoin assisté, le gendarme mis en cause ne pourra être ni placé sous contrôle judiciaire ni assigné à résidence, et encore moins être envoyé en détention provisoire. « On ne voit jamais ça dans ce type d’affaires, explique un avocat du barreau de Nouméa. Le juge d’instruction a tout intérêt à demander la mise en examen, quitte à revenir dessus plus tard, pour avoir le plus de moyens d’action à sa disposition. »
Pourtant, quand ce sont les gendarmes qui sont visés, le parquet n’hésite pas à étendre au maximum les qualifications pénales pour obtenir des moyens d’enquête supplémentaire. Le 15 août, lorsqu’un véhicule vide stationné le long d’une maison occupée par des gendarmes a été visé par des tirs au milieu de la nuit, le procureur de la République avait ainsi ouvert une enquête pour tentative de meurtre.
« Un climat de peur »
L’affaire de Plum tombe au mauvais moment pour les autorités, alors qu’elles ont déployé un important dispositif de sécurité dans l’archipel par crainte de nouvelles tensions liées au 24 septembre, date de la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie par la France en 1853, considérée par les indépendantistes comme le jour du deuil du peuple kanak.
Actuellement, 2 770 policiers et gendarmes sont sur le terrain. Gendarmes qui sont en grande partie des mobiles, déployés pour trois mois, et parfois très jeunes. Un point que n’a pas manqué de relever le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) : « La pression permanente [des forces de l’ordre] nourrit un climat de peur et de méfiance réciproque. À cela s’ajoute l’envoi de jeunes gendarmes métropolitains, fraîchement arrivés, qui ne connaissent rien au pays, ni nos manières ni nos façons de faire », écrit le mouvement indépendantiste dans un communiqué.
Et d’ajouter : « Placés dans un environnement qu’ils ne comprennent pas, ils projettent leurs propres représentations, se croyant dans les cités métropolitaines, et réagissent dans la panique, avec des réflexes inadaptés. Le drame de Plum en est une tragique illustration. » Selon plusieurs sources, le gendarme qui a tiré serait arrivé trois jours plus tôt dans l’archipel.
On n’attend pas grand-chose de la justice. Allan Païta, l’oncle de Lionel Païta, tué par un gendarme le 3 juin 2024
Quand ce n’est pas le statut judiciaire de l’auteur qui pose question aux familles, ce sont d’interminables délais qui éreintent leurs espoirs d’obtenir un jour justice. Lionel Païta, 26 ans, a été mortellement blessé le 3 juin 2024 par un gendarme en permission et en civil. Ce jour-là, quinze balles ont été tirées sans sommation par deux mobiles âgés de 23 ans. L’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) a entendu les témoins du drame, mais pas la justice.
À ce jour, l’affaire ne fait toujours pas l’objet d’une information judiciaire. Une attente interminable et surtout hors norme, qui finit d’accréditer dans le monde kanak la thèse d’une justice coloniale. « On n’attend pas grand-chose de la justice, explique au nom de la famille Allan Païta, l’oncle du jeune homme. Ça crée beaucoup de frustration dans la jeunesse de la tribu. Et ce qui s’est passé à Plum trouve de l’écho chez eux. De temps en temps, il y a encore des petits feux allumés par-ci par-là : pour moi, c’est lié à ce sentiment d’impunité. »
Dans le fief indépendantiste de Saint-Louis au Mont-Dore, les familles de Samuel Moekia et Johan Kaidine, tués au cours d’une opération du GIGN qui visait à les arrêter le 19 septembre 2024, sont dans la même situation. Les forces de l’ordre évoquent un tir de riposte et une enquête de l’IGGN a là encore été ouverte, mais rien du côté du parquet.
En principe, les familles peuvent saisir directement un juge d’instruction, en se portant parties civiles. Mais il leur faudrait alors verser une consignation en plus de frais d’avocats déjà très élevés pour des personnes qui ont pour point commun d’être très modestes.
Quant aux peines prononcées par le tribunal de Nouméa, elles ne sont pas pour les rassurer. Mardi 23 septembre, un jeune de Saint-Louis a été condamné à trois ans de prison ferme pour avoir jeté un caillou sur un gendarme. Jugé le même jour, un habitant de la commune rurale de Boulouparis, qui avait tiré dans la fesse d’un jeune Kanak sur fond d’insultes mutuelles, s’en est, lui, sorti avec douze mois de prison avec sursis.
mise en ligne le 27 septembre 2025
L'éditorial de Fabien Gay sur www.humanite.fr
Rupture. Le mot est lâché par le premier ministre, Sébastien Lecornu. Les consultations des forces politiques semblent convaincre le nouveau locataire de Matignon de faire autrement. Mais le sempiternel discours sur la « méthode » ne fonctionne plus. Barnier, Bayrou comme Lecornu, illégitimes au regard du vote populaire, ne sont prêts en réalité à aucune concession.
On sait que le mot rupture ne dit rien en soi. La vraie et l’unique rupture doit être sur le fond contre ces projets d’austérité, saupoudrés de poussées autoritaires et de remises en cause de l’État de droit voulues par Bruno Retailleau et l’extrême droite. Dans ce contexte, la bataille idéologique fait rage. Les soutiens des droites coalisées à l’extrême droite matraquent en permanence leur discours sur l’immigration, l’insécurité et l’islam, relayés par des puissants médias détenus par quelques milliardaires. Ils le doublent maintenant d’un discours sur la dette, promettant du sang et des larmes aux travailleurs.
Et pourtant, malgré ce matraquage en continu, la politique de l’offre et la théorie du ruissellement sont rejetées massivement. Il faut dire qu’avec 9 millions de personnes vivant sous le seuil de pauvreté, qu’avec des cohortes de privés d’emploi subissant les dégâts de la désindustrialisation et des réformes successives de l’assurance-chômage, le bilan macroniste n’est pas glorieux. Il y a une soif de justice sociale et fiscale qui émerge, comme le démontrent les mobilisations récentes.
Les principes de contrôle de l’argent public versé aux grandes entreprises, au lieu de nourrir les actionnaires, comme une taxation plus élevée des ultra-riches, qui ont largement profité de la crise, sont largement partagés. La taxe Zucman, un impôt plancher de 2 % sur les revenus du patrimoine au-delà de 100 millions, comme le contrôle des 211 milliards d’aides publiques aux grandes entreprises aujourd’hui versés sans transparence, ni suivi ni évaluation, sont désormais des revendications populaires. Rien ni personne ne peut arrêter une idée qui s’empare des masses.
Fébrile, le camp du capital contre-attaque et tente de discréditer, caricaturer, moquer ou invisibiliser ces deux propositions. Tour à tour, le patronat, Bernard Arnault en tête, et les éditorialistes libéraux tentent d’éteindre le feu. Leur morgue démontre leur fébrilité. La colère est grande face à celles et ceux qui veulent faire croire que l’austérité est la seule voie, sans s’interroger sur leur propre responsabilité quant au manque d’argent dans les caisses de l’État.
Celles et ceux qui sont en colère ne sont pas des irresponsables qui voudraient le chaos, ce ne sont pas de doux rêveurs qui planeraient face à des pragmatiques réalistes quant à la situation économique. Ce sont des hommes et des femmes qui sont lucides sur les dégâts causés, partout dans la société, par des années de politiques libérales.
La foule est aux trousses du couple exécutif et prépare l’après-Macron. Le peuple fera de l’examen budgétaire un temps fort de notre démocratie. Le futur gouvernement n’aura d’autre choix que d’écouter pour répondre aux besoins populaires. Ils sont acculés, au bout de leur logique libérale et antidémocratique.
La gauche a marqué des points dans la bataille idéologique. Et chacun sait qu’elle est le préalable à toute victoire électorale. Il faut donc unir nos forces pour transformer l’essai et répondre à cette volonté populaire, qui s’est exprimée successivement le 10 septembre, puis à la Fête de l’Humanité, et le 18 septembre dernier, pour en faire une victoire politique durable.
mise en ligne le 26 septembre 2025
François Bougon, Nejma Brahim et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Douze bateaux sur la cinquantaine qui se dirigent vers l’enclave palestinienne ont été touchés par des tirs de drones dans la nuit de mardi à mercredi. « Ces 48 prochaines heures vont être critiques », alerte l’eurodéputée Emma Fourreau, tandis que Madrid et Rome envoient des navires les assister.
Elle ne représente aucune menace, et pourtant elle a été lourdement attaquée dans la nuit du 23 au 24 septembre. La flottille humanitaire internationale, comprenant 51 bateaux, se dirige depuis plusieurs semaines vers Gaza dans l’objectif de briser le blocus imposé par Israël, qui multiplie les massacres dans l’enclave palestinienne. « J’étais à bord du Zéphyro, un petit voilier qui a été le plus endommagé par l’attaque. On était sept à bord. Ils ont commencé à bombarder entre minuit et 5 heures, les bombes sont tombées uniquement sur les plus petits voiliers », raconte Noé Gauchard, assistant parlementaire de l’eurodéputée Emma Fourreau (La France insoumise).
Il évoque de « petits drones très rapides » et sans lumière, planant au-dessus des bateaux et larguant des explosifs. « Douze bateaux ont été touchés, quatre ont eu des dégâts matériels », poursuit le militant LFI. Le voilier sur lequel il voyageait ne peut plus continuer : son foc a été endommagé. « La bombe a cassé un câble en acier qui est tombé sur nous, ça aurait pu faire des dégâts humains. Le Zéphyro va partir au port, en Crète, où les dégâts vont être examinés. » Les équipes du voilier ont depuis été réparties sur d’autres bateaux. Pour Noé Gauchard, il ne s’agit plus d’« intimidation » venant d’Israël, mais de « sabotage ».
Du fait des attaques, explique Baptiste André, médecin qui s’apprête à rejoindre la flottille, des membres d’équipage souhaitent être débarqué·es. « C’est la raison pour laquelle on va aller prêter main-forte dès aujourd’hui ou demain. » Ils sont deux médecins et un skipper à partir pour la Crète, où ils rejoindront l’un des bateaux de la flottille humanitaire. Déjà présent à bord du Madleen en juin, Baptiste André souhaite poursuivre son engagement : « Cette action est nécessaire puisqu’il n’y a pas de réponse claire des États occidentaux pour empêcher le génocide et permettre à l’aide humanitaire d’entrer à Gaza. »
Le jeune homme reste lucide sur le risque pour la flottille d’être à nouveau « interceptée illégalement en eaux internationales ». « Les moyens déployés par l’armée israélienne sont très grands et les intimidations vont s’intensifier. Cette fois, il n’y a pas un bateau mais une cinquantaine. Il y a donc un espoir, certes raisonné, de pouvoir briser le siège à Gaza et installer un corridor humanitaire. C’est par la répétition de ces actions que nous y arriverons. »
Espagne et Italie répondent présentes
« Ces quarante-huit prochaines heures vont être critiques : on sait de sources sûres qu’Israël est prêt à assumer des blessés voire des morts, ce n’est pas un tabou pour Israël », alerte l’eurodéputée Emma Fourreau, également à bord de la flottille, jointe ce jeudi après-midi. « Un rappel [a été] fait à tous les participants », explique Emma Fourreau, au sujet des risques très forts entrepris en s’engageant avec la flottille humanitaire, « pour que toutes les personnes qui ne le sentent pas » abandonnent. Pour l’heure, seuls des dégâts matériels ont été enregistrés.
Mais la violence des attaques, attribuées à Israël par les équipages et de nombreuses personnalités, ce qui est l’hypothèse la plus plausible à ce stade, laisse présager le pire pour la suite. L’eurodéputée dit donc se tourner vers les institutions pour les protéger. « L’Espagne et l’Italie vont nous porter assistance : attaquer des navires civils pacifiques est une chose, se confronter à des navires de guerre européens, c’en est une autre. Nous comptons donc sur la mobilisation populaire, car ce sont les grèves massives qui ont fait bouger le gouvernement italien. »
Depuis le siège des Nations unies, à New York, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a en effet confirmé, mercredi 24 septembre lors d’une conférence de presse, l’envoi d’un patrouilleur de la marine espagnole dont la mission est de secourir, en cas de nécessité, les membres de la flottille. Et pas seulement les ressortissant·es de son pays.
« D’autres pays ont déjà pris cette décision, comme l’Italie par exemple, a-t-il déclaré. Et nous, bien évidemment, nous allons fournir cette protection, cette sécurité à nos concitoyens, qui ne font qu’exprimer la solidarité de millions et de millions de personnes dans le monde, comme nous l’avons vu à l’Assemblée générale des Nations unies, où il est clair qu’une immense majorité de pays, et donc de sociétés, n’acceptent pas la situation dans laquelle se trouve, dans ce cas précis, la population gazaouie. »
Pedro Sánchez a souligné que son gouvernement exige « que le droit international soit respecté et que le droit de nos citoyens à naviguer en toute sécurité en Méditerranée soit garanti ». Le navire Furor, qui dispose, selon El País, d’un canon et de deux mitrailleuses, ainsi que d’un hélicoptère et d’un drone de surveillance et peut accueillir jusqu’à quatre-vingts personnes à son bord, devait partir jeudi du port de Carthage, dans le sud de l’Espagne.
La veille, le gouvernement italien avait annoncé l’envoi de la frégate Fasan, « afin de garantir l’assistance aux citoyens italiens présents dans la flottille » et d’effectuer « d’éventuelles opérations de sauvetage ». Jeudi, devant la Chambre des députés, le ministre de la défense, Guido Crosetto, a indiqué qu’un deuxième bateau serait envoyé sur zone. Il a cependant mis en garde les membres de la flottille, faisant écho aux propos de la première ministre, Giorgia Meloni, qui, à New York, avait jugé l’initiative « gratuite », « dangereuse » et « irresponsable ».
« Nous continuerons à œuvrer pour qu’aucun incident ne survienne à la flottille et je vous demande votre aide à cet égard, indépendamment des divergences politiques, a-t-il dit, selon l’agence italienne Ansa. Le climat est inquiétant et je tiens à dire que nous ne sommes pas en mesure de garantir la sécurité des bateaux en dehors des eaux internationales. »
Le ministre a appelé les membres de la flottille à répondre positivement à l’offre de l’Église catholique. Cette dernière a proposé de transporter l’aide à Chypre puis de la confier au patriarcat latin de Jérusalem pour l’acheminer à Gaza. Toujours selon El País, le ministère de la défense espagnol a contacté son homologue italien pour coordonner leurs actions.
La France reste passive
Et la France, dans tout ça ? Rien, hormis un communiqué publié par le ministère des affaires étrangères le 24 septembre, indiquant que « la France suit de près et avec une grande préoccupation le parcours de la flottille Global Sumud vers Gaza », « condamne toute attaque en mer et appelle au respect du droit international, en particulier le droit de la mer ».
Le ministère précise toutefois : « Les participants à cette expédition en faveur de Gaza ont été informés des risques encourus. Comme rappelé par le ministre, se rendre à Gaza est dangereux et strictement déconseillé, que ce soit par voie terrestre ou maritime. Les conseils aux voyageurs s’appliquent à tous y compris aux parlementaires et aux journalistes. » Les participant·es de la flottille sont laissé·es responsables de leur sort, alors qu’ils n’ont même pas encore atteint Gaza et naviguent en eaux internationales.
« Les camarades d’autres nationalités se moquent de nous à propos des déclarations du gouvernement français, déplore Emma Fourreau. Dire que les règles s’appliquent à tous les voyageurs, qu’ils soient journalistes ou députés, c’est la France qui s’humilie. La France peut encore sauver son honneur, mais il est fort possible qu’on soit attaqués cette nuit. Elle n’aura alors pas protégé ses quarante-quatre ressortissants. »
Et son assistant parlementaire d’abonder : « On n’arrête pas d’interpeller le Quai d’Orsay pour avoir une protection. Le directeur de L’Humanité a interpellé le président, car Émilien Urbach, journaliste, est à bord, et la réponse est scandaleuse : “Les conseils aux voyageurs s’appliquent à tous.” C’est lunaire : se rendre à Gaza est dangereux, d’accord, mais pourquoi ? On n’est pas sur un voyage de tourisme, on est sur des bateaux civils bombardés au large de la Grèce. »
Dans une lettre ouverte adressée à Emmanuel Macron et au ministre démissionnaire des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, l’association Avocats pour la justice au Proche-Orient réagit vivement au communiqué des autorités françaises publié la veille, rappelant être épris, en tant que juristes, « du respect du droit international et des valeurs de notre République ». « Ce communiqué se contente de condamner l’attaque déjà commise contre la Flottille Global Sumud, ainsi que les probables attaques à venir. » Or, à ce jour, poursuit l’association, « les “condamnations” prononcées contre Israël n’ont constitué que des “blancs-seings” », ajoute l’association.
Des appels au reste du monde
Cinq ONG (Amnesty International France, Reporters sans frontières, Greenpeace France, Médecins du monde et Médecins sans frontières Pays-Bas) ont dénoncé jeudi « les nouvelles attaques illégales de drones » survenues contre la flottille, « initiative pacifique visant à briser le siège illégal d’Israël » de la bande de Gaza.
Face aux risques encourus par les activistes et journalistes présents à bord des bateaux « et face à la situation apocalyptique des populations palestiniennes de Gaza, nous demandons aux États tiers, en particulier aux États européens, de condamner publiquement les attaques contre la flottille ». Les ONG appellent à faire pression sur Israël en parallèle, pour permettre l’entrée de la flottille « en toute sécurité et d’une aide humanitaire en urgence dans la bande de Gaza ».
Lors d’une conférence de presse donnée en fin d’après-midi jeudi, plusieurs participants de la flottille ont appelé la communauté internationale, mais aussi les médias, à réagir. « Nous avons subi une attaque de drones durant plusieurs heures. Heureusement, tout le monde est sain et sauf et nous poursuivons notre mission. Israël nous intimide aujourd’hui avec une violence qui s’intensifie, pour tenter d’arrêter la flottille dont l’objectif est de stopper le génocide et de briser le blocus », a déclaré Mandla Mandela, le petit-fils de Nelson Mandela, depuis l’un des bateaux.
La militante allemande Yasmin Acar, connue pour son engagement en faveur des réfugié·es, de la justice et de la Palestine, a dénoncé « l’utilisation de faux prétextes par Israël pour justifier ses violences » à leur égard. « Ce n’est pas un cas isolé », a-t-elle souligné, appelant l’Allemagne, qui a longtemps financé l’armement israélien (mais a annoncé en août la suspension de ses exportations d’armes susceptibles d’être utilisées à Gaza), à ne plus se taire face à Israël et à la guerre génocidaire menée en Palestine.
mise en ligne le 25septembre 2025
Alexandre Fache sur www.humanite.fr
Dix mois d’enquête pour une conclusion implacable, publiée ce jeudi : plusieurs ONG, dont la FIDH et la LDH, dénoncent les atteintes « systémiques » de l’État français contre les libertés associatives et la liberté de manifester. Une dérive patente depuis l’accession d’Emmanuel Macron à l’Élysée. Et où la concentration des médias exerce une « influence considérable ». Voici les marqueurs de ce basculement autoritaire.
« La démocratie en France est malade, elle a été infectée par le virus de l’autoritarisme. » C’est une charge implacable mais très documentée que dressent la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans un rapport publié ce jeudi. Intitulé « France : démocratie en décrochage.
Entraves à l’exercice des libertés associatives et de la liberté de manifester », ce texte de 80 pages, fruit de dix mois d’enquête, étrille littéralement l’attitude de l’État français vis-à-vis des acteurs associatifs depuis qu’Emmanuel Macron a accédé à l’Élysée en 2017.
« Une dégradation profonde et structurelle »
« Depuis plusieurs années, la France connaît une dégradation profonde et structurelle de l’environnement dans lequel la société civile peut s’exprimer et agir, ainsi qu’une régression préoccupante des libertés publiques », estime le document, qui n’hésite pas à employer le terme de « dérive illibérale ». Responsable du bureau Europe de l’Ouest de la FIDH et rédactrice du rapport, Elena Crespi assume le terme.
« Bien sûr, la France n’a pas atteint les reculs démocratiques constatés en Hongrie sous Viktor Orbán, et on ne peut pas la qualifier aujourd’hui de “démocratie illibérale”. Mais en tenant un discours stigmatisant à l’égard des associations qui contestent sa politique et en pratiquant une répression accrue contre les mouvements sociaux, elle en a pris le chemin », résume la chercheuse, spécialiste du droit européen et international.
Les marqueurs d’un basculement autoritaire
La « patrie des droits de l’homme » aurait donc tourné le dos à son histoire ? Le rapport des ONG n’est pas loin de l’affirmer. « Souvent perçue, à tort, comme étant à l’abri de ces tendances en raison de sa tradition républicaine, (…) la France se distingue aujourd’hui par l’ampleur et la gravité des restrictions imposées aux libertés civiques », appuie le document, qui dresse une liste impressionnante de ces reculs démocratiques.
Intégration dans le droit commun de mesures « d’exception » liées à l’état d’urgence, répression violente des gilets jaunes en 2018-2019, de la mobilisation contre les méga-bassines à Sainte-Soline en 2023 ou du mouvement contre la réforme des retraites la même année, multiplication des interdictions de manifester et des détentions arbitraires, transformation de dispositions anciennes (« délit de groupement », dissolution administrative) en armes dirigées contre la société civile…
Autant de marqueurs d’un basculement autoritaire, qu’illustrent aussi, selon le rapport, les choix récents du chef de l’État. « En 2024 et 2025, la nomination à trois reprises d’un premier ministre en dehors de la formation politique arrivée en tête lors des élections législatives a accentué la crise de confiance entre les institutions et la population », souligne le document.
Un effet dissuasif sur la société civile dans son ensemble
Mais, avant de se s’intéresser aux actes, c’est d’abord dans les discours du personnel politique que les auteurs de cette enquête ont constaté un « tournant ». Alors que les associations participent à la vitalité démocratique d’un pays, elles sont de plus en plus nombreuses à être présentées par l’exécutif comme un « ennemi intérieur » à combattre. Un épisode marquant de cette dérive est la façon dont Gérald Darmanin, alors ministre de l’Intérieur, avait, en avril 2023, menacé la LDH d’un retrait de ses subventions, en représailles de son rôle d’observateur des pratiques policières pendant les manifestations.
Une offensive reprise depuis par son successeur Place Beauvau : en avril, sur X, Bruno Retailleau avait accusé la LDH de « faire le jeu des narcotrafiquants et des voyous », au motif que l’association avait effectué un recours contre l’utilisation de drones dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, à Rennes.
Le rapport cite aussi les multiples attaques du même ministre contre les associations de défense des exilés ou encore les propos d’Aurore Bergé, en février 2024. La ministre chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes avait alors demandé de « passer au crible » les subventions de toutes les associations féministes, celles-ci n’ayant pas, à son goût, suffisamment dénoncé les violences sexuelles commises par le Hamas, le 7 octobre 2023.
Par ces menaces financières, « le gouvernement exerce un contrôle sur le discours et les actions portés par les associations, entraînant un risque élevé d’autocensure et un effet dissuasif sur la société civile », estime le rapport.
L’« influence considérable » des médias de Vincent Bolloré
Or, dans cette bataille, l’exécutif a trouvé des alliés de choix. « Plus de 80 % des médias français sont détenus par une poignée de milliardaires, dont certains utilisent notoirement ces plateformes pour diffuser des idées d’extrême droite », s’inquiètent les ONG, qui visent en particulier le groupe dirigé par Vincent Bolloré.
« Ses médias semblent avoir une influence considérable dans la fabrique d’un narratif disqualifiant à l’encontre des manifestant·es, des défenseur·es des droits humains et du secteur associatif en général », imposant dans l’espace médiatique « l’assimilation de ces acteurs au « wokisme » ou à « l’islamo-gauchisme » ».
Problème : ce discours s’ancre aussi de plus en plus dans notre droit. Ainsi, la loi dite « de séparatisme » d’août 2021, prise en réaction à l’assassinat de Samuel Paty dix mois plus tôt, a donné à l’exécutif un pouvoir de contrôle décuplé sur les associations, par le biais du « contrat d’engagement républicain » imposé à ces structures ou de l’élargissement des critères permettant leur dissolution.
Résultat : sur la centaine de dissolutions prononcées depuis 1936, « une quarantaine l’ont été depuis le début du premier mandat d’Emmanuel Macron », et 27 lors du seul passage de Gérald Darmanin Place Beauvau. Une accélération spectaculaire.
Premiers visés : les soutiens des Palestiniens et les défenseurs de l’environnement
Le rapport note enfin que, dans cette attaque généralisée contre les porteurs de voix critiques, certains acteurs sont particulièrement ciblés. C’est le cas de ceux qui expriment leur solidarité avec le peuple palestinien, « objet d’une répression intense, sur le plan administratif et judiciaire », ou des défenseurs de l’environnement, comme l’a montré « l’usage massif et souvent illégal de la force » à Sainte-Soline ou encore la tentative de dissolution des Soulèvements de la Terre.
Ce constat sévère, les ONG à l’origine de ce rapport ne sont pas les seules à le dresser. Dans un essai publié il y a une semaine, L’État contre les associations. Anatomie d’un tournant autoritaire (Textuel), les sociologues Antonio Delfini et Julien Talpin dénoncent eux aussi les attaques de plus en plus récurrentes contre la société civile. « Elles constituent des rappels à l’ordre, des invitations à se tenir sage et à distance de l’engagement politique », qui visent, au final, à « réprimer et bâillonner » tout contre-pouvoir.
mise en ligne le 24 septembre 2025
Florent LE DU et Gaël De Santis sur www.humanite.fr
Depuis 2022, le parti de Marine Le Pen assume son logiciel libéral et retranscrit dans ses propositions les revendications du Medef. Oubliés la retraite à 60 ans et l’ISF, le Rassemblement national est désormais vent debout contre la taxe Zucman et souhaite réduire drastiquement la fiscalité des entreprises et protéger les riches, quitte à sacrifier les services publics.
Quelle mouche a piqué le Rassemblement national (RN) ? Oublié le soutien aux gilets jaunes, le voilà même qui hurle contre les mobilisations sociales de ces derniers jours. Quant au vernis social, c’est à l’heure où s’exprime une puissante aspiration à la justice fiscale dans le pays qu’il craque.
Le parti à la flamme est monté frontalement au créneau contre la taxe Zucman, pourtant approuvée par 86 % des Français, et même 75 % chez ses propres sympathisants… C’est que Jordan Bardella a une stratégie, et s’y tient : il cherche à se faire adouber par le Medef.
Quand le patronat français met le cap à l’extrême droite
Cela porte ses fruits. Fin août, tirant le bilan des Rencontres des entrepreneurs de France, le patron des patrons, Patrick Martin, lâche que « ce sont Gabriel Attal, Bruno Retailleau et Jordan Bardella qui se sont montrés les plus conscients des périls que l’on rencontre ». La phrase paraît anodine mais elle symbolise un tournant qui pourrait s’avérer dévastateur pour la démocratie et l’idéal républicain.
Car les grands patrons français ont renoncé à combattre l’extrême droite. Pis, certains y voient désormais une opportunité pour mener la politique économique à laquelle ils aspirent. Y compris les prédécesseurs de Patrick Martin à la tête du Medef. Comme Pierre Gattaz, qui avoue avoir « plus peur de Mélenchon que de Bardella », et Geoffroy Roux de Bézieux, qui juge désormais que « le RN vise juste ».
Le même estimait encore en 2022 que le parti d’extrême droite était « dangereux pour le pays ». Si le Medef a appelé à faire barrage à Marine Le Pen en 2022, il ne l’a pas fait en 2024. Une partie du patronat espère même « une coalition de droite et d’extrême droite qui assure la stabilité du champ politique », analyse Ugo Palheta, sociologue et auteur de Comment le fascisme gagne la France.
Marine Le Pen mise sur le pouvoir d’achat pour gagner en crédibilité
Avec des électeurs dans toutes les couches de la population, le RN a un atout, selon le chercheur : « Il a toujours eu une base plus large que celle d’Emmanuel Macron. L’étroitesse de la base de ce dernier est un des éléments qui expliquent l’instabilité politique. »
Comment, en à peine trois ans, cette bascule a-t-elle pu s’opérer ? À la sortie de la présidentielle de 2022, la campagne de Marine Le Pen, largement axée, dans le discours, sur le « pouvoir d’achat », est, en interne, autant saluée que mise en doute. Marine Le Pen acte alors sa nouvelle priorité : « gagner en crédibilité économique. »
Une stratégie qui n’est pas nouvelle à l’extrême droite, rappelle Ugo Palheta. « Une fois qu’elles ont conquis une partie suffisante des classes populaires et moyennes, quand les extrêmes droites s’avoisinent du pouvoir, elles opèrent un rapprochement avec les classes favorisées et le patronat », rappelle le sociologue. Aujourd’hui, le RN drague les électorats LR ou macronistes et courtise l’appui de certains hommes d’affaires.
Une grande opération séduction a été lancée. Un jeu de rencontres, de mots doux et réconfortants, afin que chacun fasse un pas vers l’autre. Convaincre des figures du capitalisme français, mais aussi être vu à leurs côtés pour briser un cordon sanitaire déjà bien effiloché, est un enjeu primordial pour le RN, qui mandate Sébastien Chenu.
Le RN multiplie les rencontres avec le patronat
Le député est ainsi photographié en 2023 aux côtés de Michel-Édouard Leclerc et a noué de nombreux liens, en particulier dans l’agroalimentaire et dans la grande distribution. Le RN fait ensuite fuiter la rencontre entre Henri Proglio, ancien PDG d’EDF, et Marine Le Pen, début 2024.
Celle avec Patrick Martin, qui a bien eu lieu quelques semaines avant les dernières législatives, est, elle, restée secrète jusqu’aux révélations du journaliste Laurent Mauduit dans son livre-enquête Collaborations (la Découverte).
En parallèle, des signaux sont envoyés. Marine Le Pen publie des tribunes dans les Échos, en février 2024, appelant carrément les économistes à « (l’) aider » à affronter le « mur de la dette » en bâtissant un programme fondé sur la réduction des « coûts » de l’immigration et de la « fraude sociale ».
De son côté, Jordan Bardella a participé à des débats ou auditions à l’initiative de quatre organisations patronales différentes depuis trois ans. Il leur a également adressé un courrier, ce mois-ci, pour les rassurer en vue d’une éventuelle dissolution en prétendant « incarner le véritable garant de la stabilité économique ».
Jordan Bardella favorable à la retraite à 67 ans
Les contacts sont établis, reste au RN à convaincre. Dans un premier temps en abandonnant quelques épouvantails. Puisque le programme économique du parti à la flamme avait la réputation d’être « de gauche », ses dirigeants ont vite gommé tout ce qui a pu être perçu de la sorte. Pas grand-chose, en réalité. L’opposition du RN à la réforme des retraites de 2023 n’était que de façade.
La retraite à 60 ans défendue avant 2022 a été abandonnée. Jordan Bardella le martèle dans ses rencontres avec les entrepreneurs, comme lors d’un déjeuner du mouvement Ethic en avril 2024 lors duquel il précise que « selon notre modèle, un jeune qui entre sur le marché du travail à 25 ans partira naturellement à la retraite à 67 ans ».
Une seule proposition portant sur les salaires est encore d’actualité. Mais elle ne consiste qu’à réduire les cotisations patronales – appelées « charges » – en cas d’augmentation de la paie. « Baisser les cotisations sociales pour augmenter les salariés peut paraître sympathique de prime abord. Mais cela ampute les recettes de la Sécurité sociale : assurance-maladie, retraites. Cela se paie en années de cotisation supplémentaires pour la retraite et en baisse des soins », souligne Dany Lang, membre des Économistes atterrés.
Le reste du programme en matière de pouvoir d’achat a été balayé lors de la campagne des législatives de 2024, comme la baisse de la TVA sur les produits de première nécessité, la promesse du maintien des 35 heures ou le rétablissement de l’impôt sur la fortune, que les députés RN n’ont pas voté, ensuite, lors de l’examen du budget 2025.
Des baisses d’impôts pour les plus riches
La tendance perçue en juin 2024 se confirme, malgré la défaite au second tour des législatives. Ce projet économique libéral a été renforcé en se tournant quasi exclusivement vers les chefs d’entreprise. L’iconographie d’un document paru en septembre 2024 parle d’elle-même : Marine Le Pen tout sourire aux rencontres du Medef. Le message est clair.
Ce « livret entreprises » est présenté comme une « base de travail en vue des prochaines échéances électorales nationales », explique le RN. Les catégories populaires tentées par le vote Le Pen seraient bien inspirées de le lire : rien dans ce livret n’est prévu pour elles. « Comme toujours dans l’histoire, l’extrême droite se pare d’aspects sociaux, mais fondamentalement, défend les intérêts des plus aisés », tranche Ugo Palheta.
Dans son livret, le parti d’extrême droite propose 20 % de baisse des impôts de production, la suppression de la contribution foncière des entreprises (qui rapporte 9 milliards d’euros par an), l’exonération de la contribution sociale de solidarité des sociétés (5 milliards d’euros) et la valorisation des crédits d’impôt recherche et innovation, aides perçues principalement par des multinationales, sans aucune contrepartie.
« Le RN ne parle jamais des aides massives aux entreprises », souligne Dany Lang. Elles sont pourtant chiffrées à 211 milliards d’euros par une commission sénatoriale dont Fabien Gay, sénateur PCF et directeur de l’Humanité, était le rapporteur.
Une nouvelle marotte, toute libérale, apparaît également : la suppression massive de normes sociales et environnementales, au nom de la sacro-sainte « simplification ». Le tout en réduisant les contre-pouvoirs avec la proposition de faciliter la création de « syndicats maison » qui seraient affranchis des centrales. Et donc seuls face aux pressions. Une manière de lutter contre la « politisation » des organisations représentatives des travailleurs, assume Jean-Philippe Tanguy.
Éric Ciotti pousse pour un capitalisme extrême inspiré de Musk et Milei
Le projet Medef-compatible du RN, qui inclut aussi une baisse de la fiscalité pour les gros héritages et veut autoriser les dons de 100 000 euros tous les dix ans au lieu de quinze aujourd’hui, implique donc des baisses importantes de recettes. Pour prétendre être « le parti le plus raisonnable face à la dette », comme le clame Jordan Bardella, ces cadeaux fiscaux ont pour corollaire une baisse drastique des dépenses publiques. D’autant que, s’inspirant du voisin allemand, l’extrême droite réfléchit aussi à l’introduction de la « règle d’or » budgétaire, soit le respect des 3 % de PIB de déficit public, dans le droit français.
Le livret entreprises, ainsi que le contre-budget présenté en novembre 2024 et les dernières sorties de Jordan Bardella et Marine Le Pen, donnent un aperçu de ce que ferait l’extrême droite au pouvoir : de l’austérité. « Plus de 100 milliards d’euros peuvent être économisés en mettant fin à l’immigration d’assistanat, au subventionnement des énergies intermittentes, à l’excès de l’aide publique au développement d’autres pays ou encore au millefeuille administratif ainsi qu’au coût exorbitant de la bureaucratie d’État », revendique le président du RN dans sa lettre aux entrepreneurs.
Mais sur ces économies, peu d’éléments sont chiffrés. Et quand des détails sont accessibles, ils présagent d’effets délétères. Dans son contre-budget, le parti à la flamme propose par exemple de supprimer 2 000 postes d’enseignant et de diminuer de 23 à 18 % le personnel non enseignant dans l’éducation nationale, alors même que les AESH, psychologues ou infirmières scolaires travaillent déjà dans des conditions dégradées en raison de leur faible effectif.
Fait important : le livret sur les entreprises ainsi que le contre-budget du RN ont été rédigés par Jean-Philippe Tanguy. Soit le plus protectionniste des cadres du parti, quand Jordan Bardella représente la frange la plus néolibérale. C’est dire si ce dernier a pris la main sur la ligne économique officielle du parti, qui pourrait même aller plus loin sans l’influence des derniers partisans de mesures de régulation.
Nouvel allié du RN, Éric Ciotti, qui se veut le représentant en France du capitalisme sauvage et déshumanisé des libertariens comme Javier Milei ou Elon Musk, pousse en outre pour que le RN s’engouffre dans cette voie. Prêt à sortir la tronçonneuse contre les services publics et les prestations sociales. Et à cracher au visage d’un électorat populaire que le RN veut plus que jamais berner.
mise en ligne le 23 septembre 2025
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Cette reconnaissance de l’État de Palestine, Emmanuel Macron l’a fondée sur l’histoire, celle qui en 1947 disait le droit des peuples juif et palestinien à un État et à l’autodétermination. Cette « promesse d’un État arabe, elle, reste à ce jour inachevé ». Le président français a su trouver les mots pour parler du peuple palestinien lui-même. « Cette reconnaissance est une manière d’affirmer que le peuple Palestinien n’est pas un peuple en trop. Qu’il est au contraire ce peuple qui ne dit jamais adieu à rien pour parler comme Mahmoud Darwich. Un peuple fort de son histoire, de son enracinement, de sa dignité. »
Ce discours, il le prononçait dans un moment dramatique pour les Palestiniens, celui d’un génocide en cours assorti d’une offensive israélienne pour empêcher jamais l’établissement de leur État : « Le temps de la paix est venu car nous sommes à quelques instants de ne plus pouvoir la saisir […] Nous savons le danger des guerres sans fin. Nous savons que le droit, toujours doit l’emporter sur la force », a dit le chef de l’État.
Ce rappel de la promesse initiale est fondamental pour maintenir un possible futur. Le premier ministre canadien le disait en ces mots : « Alors que la politique déclarée du gouvernement israélien est qu’il n’y aura jamais d’État palestinien […] ce que nous essayons d’accomplir, c’est de garder cette question sur le devant de la scène ».
Nul ne croit que les reconnaissances qui ont eu lieu ces jours, rompant avec la forte unité occidentale, est un aboutissement. Mais alors que la question palestinienne avait disparu de la scène internationale, ensevelie dans le silence et les accords d’Abraham, elle revient au premier plan. La mobilisation des opinions publiques – en particulier arabes – ont forcé leurs États à ne pas entériner ce qui aurait provoqué l’irréversible pour les Palestiniens.
Les opinions publiques européennes aussi se sont mobilisées par centaines de milliers à La Haye, en Espagne, à Londres, en Italie hier, forçant à poser la question des sanctions de l’UE à l’égard d’Israël. Elles sont enfin à l’agenda. Dans ces circonstances, il y a quelque chose de paradoxal dans la faible mobilisation de l’opinion publique française, dans sa division même.
Dans ce pays qui a pratiqué un antisémitisme officiel et qui est rongé par cette honte indélébile, les accusations d’antisémitisme proférées à l’encontre des militants de la cause palestinienne ont été une tâche et un lourd empêchement. Des manifestations ont été interdites pour ce motif. Ironie, c’est Emmanuel Macron lui-même qui doit se défendre et défendre notre pays d’antisémitisme face aux attaques du pouvoir israélien. L’essentialisation de nos concitoyens arabes ou musulmans, leur identification à des antisémites dormants ou militants, est un poison devenu banalité sur les plateaux télé. L’assimilation dégueulasse de La France insoumise à un antisémitisme électoraliste est l’argument brandi pour sa mise à l’écart, alors que le RN est lavé du passé… et du présent de ses élus et militants.
Tout ceci est vrai et a conduit à inhiber les soutiens aux Palestiniens. Mais les militants en France ne sont pas les seuls à avoir connu répression et accusations ignominieuses. En Angleterre, par exemple, une association propalestinienne a été dissoute et des centaines de ses soutiens arrêtés. En France, comme pour d’autres luttes, la division est venue d’insultes, de propos agressifs, blessants. La France insoumise a choisi de faire de ce combat, non un terrain de rassemblement, mais un objet de clivage avec le reste de la gauche. Hélas, cela a été facilité par les autres partis. Ceux qui ont appelé à interdire les manifestations – hein Carole, on n’oublie pas. Ceux qui ont déserté la rue, en particulier la direction communiste qui, historiquement, était aux premières loges des mobilisations. Un jour, on fera les comptes. En attendant, les maires en hissant le drapeau palestinien au fronton des mairies, les supporters du PSG avec leurs banderoles et leurs tifos, sauvent l’honneur. Merci à eux. Il est plus que temps pour la gauche politique de se ressaisir, là aussi.
mise en ligne le 22 septembre 2025
Antoine Portoles sur www.humanite.fr
COP30 - À moins de deux mois du prochain sommet onusien sur le climat, les États membres de l’Union européenne sont incapables de se mettre d’accord sur un objectif clair de décarbonation, au risque de mettre en péril l’accord de Paris. Une situation provoquée par la France, qui cherche à remodeler l’objectif climatique 2040 de l’UE à sa guise.
Les leaders européens nous feraient-ils le coup de la panne ? Longtemps fixée comme une priorité à l’agenda de l’Union européenne (UE), la lutte contre le réchauffement planétaire a depuis été reléguée au profit de la compétitivité et de la course à l’armement.
Ce constat amer découle de l’impasse à laquelle sont actuellement confrontés les Vingt-Sept, dont les ministres respectifs de l’Environnement se sont réunis, jeudi, à Bruxelles, pour tenter d’accoucher d’un objectif climatique européen à horizon 2040. De cette ambition devait être tirée une cible commune de réduction des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2035, telle qu’exigée en vertu de l’accord de Paris, aussi nommée les contributions déterminées au niveau national (NDC).
La trajectoire climatique, un point d’achoppement entre les États membres
Les États sont censés les soumettre ou les mettre à jour tous les cinq ans auprès des Nations unies, en l’occurrence d’ici le 24 septembre, à l’occasion de l’Assemblée générale, à New York, mais surtout en vue de la COP30, qui débutera le 10 novembre, à Belém (Brésil).
Alors que les NDC sont un enjeu primordial, avant tout parce qu’elles constituent l’instrument de planification de la baisse des émissions de CO2, force est de constater qu’à l’issue de la réunion des ministres européens de l’Environnement, l’échec est cuisant, tant cette question de la trajectoire climatique à adopter est devenue un point d’achoppement entre les États membres.
La base de négociations étant l’objectif établi par la Commission, à savoir une décarbonation de l’Europe à hauteur de – 90 % en 2040, pour atterrir sur la neutralité carbone en 2050.
Pour sauver les meubles, le Danemark, qui occupe la présidence tournante de l’UE, s’est contenté d’une « déclaration d’intention » : la présentation d’une fourchette de baisse des émissions linéaire pour les dix ans à venir, entre – 66,3 % et – 72,5 % par rapport à 1990. Ce qui permettrait ainsi de gagner un peu de temps et d’espérer arracher un compromis plus précis d’ici le sommet onusien brésilien.
Stratégie gagnante ou vœu pieux ? C’est en tout cas cette fourchette intermédiaire que l’hyperprésidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, devrait porter à l’ONU dès la semaine prochaine. « Au bout du compte, nous continuerons d’être soit les plus ambitieux, soit parmi les plus ambitieux », s’est vanté, jeudi, Wopke Hoekstra, commissaire européen au Climat. C’est ce qui s’appelle se leurrer.
Derrière cette léthargie ambiante se joue un blocage institutionnel mené de front par la France, accompagnée notamment par la Pologne, la Hongrie ou encore l’Italie. Et Berlin a désormais rejoint Paris dans son exigence que « la discussion n’ait pas lieu de manière ordinaire – soit au travers du Conseil des ministres de jeudi – mais au niveau du Conseil européen, avec les chefs d’État et de gouvernement », souligne à l’Humanité Neil Makaroff, directeur du think tank Strategic Perspectives.
Cela impliquerait un vote non plus à la majorité qualifiée des ministres de l’Environnement, mais à l’unanimité des Vingt-Sept, les 23 et 24 octobre prochains. « Il s’agit pour eux de faire monter les enchères pour parvenir à un accord, quitte à le faire capoter, ajoute-t-il. C’est un pari extrêmement risqué pour la crédibilité de l’UE. »
Un backlash écologique en corrélation avec la montée de l’extrême droite
La France cherche en réalité à remodeler l’objectif climatique 2040 de l’UE à sa guise, en réclamant des garanties sur le financement de la décarbonation de l’industrie, sur la réindustrialisation, mais aussi sur la prise en compte du nucléaire – au cœur du mix énergétique français – parmi les sources de décarbonation. Sur cette dernière condition, la Commission lui a concédé des avancées. Mais le compte n’y est toujours pas.
Au-delà d’Emmanuel Macron, pour certains responsables européens tels que le nationaliste Viktor Orbán en Hongrie, le véritable dessein de cette fronde n’est pas d’obtenir de la flexibilité sur les engagements climatiques, mais bien de les torpiller. L’accord de Paris, qui fête cette année ses 10 ans, est donc en train de faire l’objet d’un jeu de dupes. La principale conséquence de ce brouillage est que les États membres « pourraient être les derniers à porter un objectif clair à la COP30 » ou, dans le pire des scénarios, qu’il n’y ait tout simplement « pas d’accord », craint Neil Makaroff.
Le temps où l’Europe était la mieux-disante sur les enjeux climatiques semble révolu. D’autant que cet imbroglio s’ajoute à d’autres reculs, à l’instar du détricotage du Pacte vert par la très droitière Commission européenne, ainsi que du deal inique UE – États-Unis convenu entre Donald Trump et Ursula von der Leyen dans le dos des Vingt-Sept. Telles sont les occurrences d’un backlash écologique en corrélation avec la montée de l’extrême droite sur le continent. Ce qui est certain, c’est que la perte du leadership européen en matière de climat aura un impact notable à Belém, en novembre.
mise en ligne le 21 septembre 2025
Francis Wurtz sur www.humanite.fr
« Il n’y aura pas d’État palestinien : cet endroit nous appartient » : en prononçant ces paroles sur le lieu le plus emblématique de la colonisation de la Cisjordanie – car destiné à couper le territoire palestinien en deux pour tenter de rendre physiquement impossible l’édification d’un État autre que celui de l’occupant –, Netanyahou ne pouvait pas se montrer plus provocateur face au groupe d’États occidentaux, considérés jusqu’alors comme des alliés indéfectibles d’Israël, mais qui s’apprêtent à leur tour à reconnaître l’État de Palestine.
Les voici – France en tête – placés spectaculairement devant leurs responsabilités : ils vont devoir montrer à toute la communauté internationale ce que vaut leur acte diplomatique, tant de fois repoussé, mais que l’isolement sans précédent de ce pouvoir assassin dans l’opinion mondiale a rendu incontournable. Quelles mesures vont-ils prendre pour que soit mis fin au génocide à Gaza (1) et à l’entreprise coloniale d’Israël dans sa globalité ?
En finir avec l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens.
Vont-ils laisser définitivement démonétiser leur parole collective en capitulant ouvertement devant ce politicien hors la loi, ou auront-ils cette fois à cœur de concrétiser leur engagement rituel en faveur de la « solution à deux États » ? Désormais, plus d’échappatoire. Aucune nouvelle lâcheté de leur part ne passera inaperçue. Tous les amis du peuple palestinien, tout comme les militants de la paix en Israël, y veilleront, et, au-delà, quiconque ne supporte plus le « deux poids, deux mesures » en matière de droit international sera, n’en doutons pas, aux aguets.
Emmanuel Macron est, à cet égard, le plus exposé. Lui qui revendique le « leadership » européen en matière de sanctions économiques contre Moscou, de livraisons d’armes à Kiev et d’envoi de troupes au sol en Ukraine, face à « l’ogre qui a besoin de continuer à manger » pour survivre. Que va-t-il proposer concernant l’« ogre » de Tel-Aviv, qui, de Gaza à la Cisjordanie, du Liban à l’Iran, de la Syrie au Yémen et jusqu’au Qatar, sème la mort et attise les tensions alors qu’une seule décision suffirait à créer les conditions d’une paix durable en Israël comme dans toute la région : en finir avec l’occupation et la colonisation des territoires palestiniens, conformément aux résolutions des Nations unies adoptées depuis 1967 !
Observons que, dans ce cas, nul ne demande que l’on recourt, pour obtenir une paix juste, à la livraison de chars, d’avions de chasse, de drones, de missiles ni de munitions aux Palestiniens occupés et martyrisés. Ce que demandent les Palestiniens depuis des décennies n’est autre que l’arrêt de toute vente d’armes à l’agresseur ainsi que l’exercice de pressions économiques et politiques suffisantes sur le pouvoir israélien pour obtenir l’ouverture de véritables négociations de paix sur la base du droit international.
Avec pour objectif l’édification de l’État palestinien à côté de l’État d’Israël, dans des frontières sûres et reconnues. Rendre enfin possible ce rêve simple et raisonnable : c’est tout l’enjeu que la désormais très large reconnaissance de l’État de Palestine remet à l’ordre du jour de l’agenda diplomatique mondial.
Je veux rendre hommage à José Fort, ce grand journaliste de l’Humanité, dont il dirigea longtemps avec compétence et sensibilité la rubrique internationale.
(1) « J’ai refusé pendant des années d’utiliser ce terme : « génocide ». Mais maintenant je ne peux pas m’empêcher de l’utiliser, après ce que j’ai lu dans les journaux, après les images que j’ai vues et après avoir parlé avec des personnes qui y ont été » (David Grossman, écrivain israélien, 1er août 2025).
mise en ligne le 20 septembre 2025
chronique de Maryse Dumas sur www.humanite.fr
« Tout bloquer », c’était le mot d’ordre du 10 septembre. Si le mouvement né sur les réseaux sociaux pendant l’été est loin d’avoir atteint l’objectif affirmé, il n’en a pas moins marqué la rentrée sociale et politique : 550 rassemblements, 262 blocages ou tentatives recensés par le ministère de l’intérieur, 250 000 manifestant.es selon la CGT, voilà une active mise en bouche pour la journée intersyndicale de grèves et manifestations du 18 septembre. Cette rentrée sociale inédite a déjà à son actif le départ, de son propre aveu, de François Bayrou. Elle conduit aussi le nouveau premier ministre, Sébastien Lecornu, à parler de nécessaire « rupture ».
Amusant de la part de quelqu’un qui, sans interruption depuis 2017, a fait partie de tous les gouvernements Macron et s’affirme comme l’un de ses bras droits, bien à sa droite. Pourtant ne boudons pas notre plaisir et remarquons que l’emploi de ce seul mot « rupture », malgré toute l’intention manœuvrière qu’il comporte, reflète la crainte du pouvoir de voir la France populaire et laborieuse se lever pour mettre à bas sa politique.
Du coup, quelque chose change dans le climat ambiant. Les cartes paraissent rebattues : on reparle des retraites, de la pénibilité, de la taxe Zucman sur les plus gros patrimoines, de l’investissement de long terme. Tous sujets totalement écartés par les comptes d’apothicaires de François Bayrou que le 10 septembre et la perspective du 18 viennent de remettre en chantier.
Pour déployer les potentialités nouvelles de la situation, il faut en analyser les caractéristiques. Ce n’est pas la première fois qu’un mouvement citoyen naît sur les réseaux. Avant « Bloquons tout », il y a eu les « indignés », Nuit debout et pour une part les gilets jaunes. Tous ces mouvements ont pour caractéristique commune de situer leur action dans l’espace public, et non sur les lieux de travail.
Ils interpellent directement le pouvoir politique mais laissent tranquille le patronat. Ils se situent en dehors du périmètre syndical tant du fait de leur dynamique propre, à la frontière du politique et du social, qu’en raison d’une méfiance aiguë vis-à-vis des organisations quand bien même elles sont syndicales, de luttes, et respectueuses de leur autonomie de décision.
Les personnes concernées et agissantes sont elles-mêmes aux frontières du salariat : beaucoup d’autoentrepreneurs, de personnes en précarité ou de salarié·es dépendant de très petites entreprises, voire de particuliers employeurs, pour les gilets jaunes, davantage d’étudiant·es, de lycéen·nes, de personnes du monde de la culture pour Nuit debout ou « Bloquons tout ».
Ce qui est nouveau en cette rentrée, c’est qu’à l’appui de l’expérience du mouvement des retraites, des rencontres ont pu se faire. Les organisations de la CGT ont été fortement sollicitées pour apporter leur concours tant en matière de logistique que de savoir-faire : organiser des rassemblements, des manifs et même des blocages, cela s’apprend. Ces rencontres ont permis des échanges fructueux permettant de dépasser les méconnaissances, voire les méfiances réciproques.
À n’en pas douter cela sera porteur pour la suite. Car ne nous cachons pas que le plus dur est devant nous : gagner la grève sur les lieux de travail et des participations massives aux manifestations intersyndicales. Une dynamique est enclenchée, dans laquelle nous pouvons puiser l’énergie nécessaire pour relever le défi.
mise en ligne le 19 septembre 2025
Nejma Brahim sur www.mediapart.fr
Malgré l’accord conclu entre le Royaume-Uni et la France, qui permet aux Britanniques de renvoyer aux Français les exilés arrivés illégalement en « small boat », les femmes et les hommes rencontrés dans le Nord ne renoncent pas à leur projet de migration.
Calais (Pas-de-Calais).– Son rêve, c’est l’Angleterre. Dans le campement de fortune où il survit, Mohamed, 16 ans, se dirige droit vers le camion de distribution alimentaire de l’association Salam. Parti du Sénégal et passé par l’Algérie, puis par le Maroc et l’Espagne, il a rejoint Calais cinq jours plus tôt, et attend désormais de pouvoir passer de l’autre côté de la Manche.
« La France, je n’ai pas trop envie d’y rester, glisse-t-il en français tout en prenant une place dans la file, ce jeudi 18 septembre. C’est vrai que le fait de parler la langue peut aider. Mais j’apprendrai l’anglais, je prendrai des cours là-bas. »
L’accord conclu entre le Royaume-Uni et la France, à l’occasion d’une visite d’Emmanuel Macron en juillet dernier, ne change rien à ses plans. De toute façon, dit-il, il va « passer par camion, alors ça ne s’applique pas ». Son ami a réussi à s’accrocher à l’arrière d’un tel véhicule la veille. Beaucoup d’exilés se blessent, voire perdent la vie ainsi. « C’est très dangereux, et puis il y a des chiens partout pour nous repérer. »
Son voisin, originaire du Bénin, serait bien resté en France. Mais, arrivé par l’Espagne, il serait sans doute « dubliné » : en vertu du règlement Dublin, les personnes doivent demander l’asile dans le premier pays par lequel elles sont entrées dans l’Union européenne (UE). Une balafre sur la joue malgré son jeune âge, il lève les sourcils pour marquer son désarroi : « On n’a pas vraiment le choix, en fait. » Il ne souhaite pas vivre en Espagne, alors ce sera l’Angleterre.
Ici, certains ont eu vent de ce fameux accord visant à éloigner celles et ceux qui chercheraient refuge au Royaume-Uni, d’autres pas. « Ça nous inquiète, bien sûr, mais ça ne va jamais nous décourager », lâche Hamid, un Ivoirien passé par la Mauritanie puis les îles Canaries – une route migratoire dangereuse, soumise à de violents courants.
« La plupart d’entre nous avons traversé la Méditerranée ou l’océan Atlantique, on a déjà risqué la mort. On est lancés, on fonce jusqu’à notre destination. » La France, qu’il considère comme sa maison, « la maison-mère », ne l’intéresse pas : « On a envie de découvrir autre chose. »
Un bâton de plus dans les roues
Après avoir récupéré un encas, une banane et une boisson chaude, les exilé·es s’assoient par terre, sur le bitume de ce parking situé à l’arrière d’entrepôts, devenu leur lieu de vie. Non loin de là, les mouettes sont à l’affût des moindres vivres qu’elles pourraient dérober, tandis que la clinique mobile de Médecins sans frontières reçoit, à tour de rôle, celles et ceux qui cherchent à panser leurs maux en tout genre.
De nombreux Soudanais – uniquement des hommes – vivent dans ce campement parsemé de déchets et où de vieux vêtements sont accrochés dans les barbelés qui le séparent du terrain attenant. Chacun a son histoire, son projet et ses rêves, sourit celui qui se fait surnommer « Tchadio », ses amis disposés en cercle autour de lui. « Mais la plupart ici veulent aller en Angleterre. La France, ce n’est pas bon pour nous. Donc que ce soit par bateau ou par camion, on trouvera le moyen d’y arriver. »
Face à lui, Moubarak, un grand gaillard bourré de timidité, confie qu’il vit à Calais depuis un an et deux mois. « L’accord ne change rien pour nous. On est passés par la Libye, la Tunisie, l’Algérie ou le Maroc. Alors ces choses-là ne nous découragent pas. » L’un d’eux, qui ignorait l’existence de ce nouveau traité, reste perplexe : « Pourquoi ils veulent nous renvoyer en France si on traverse ? Quel est leur objectif dans tout ça ? » Une chose est claire : ils ne retourneront pas dans leur pays d’origine, en proie à la guerre. Et ils ne resteront pas en France.
À midi, un groupe d’exilés se lance dans une partie de foot sur le bitume – les gardiens de but se tiennent prêts, entre deux jerricanes d’eau faisant office de poteaux, à stopper la balle usée que les autres joueurs se disputent. Tout à coup, ils se chamaillent pour savoir si le ballon est entré ou non, face à quelques spectateurs amusés, qui aiment rendre service et aller chercher la balle lorsque celle-ci s’éloigne un peu trop du terrain. Un homme passe sur un vélo de fillette, une doudoune sur le dos, sans dire un mot.
C’est ainsi que va la vie sur les camps : essayer de s’occuper et d’oublier – surtout d’oublier – la misère dans laquelle des personnes souvent éduquées et diplômées ont basculé après avoir dû fuir leur pays. Et ce sont des hommes et des femmes politiques qui n’ont jamais mis les pieds dans un tel lieu de vie, et qui n’ont sans doute jamais adressé la parole à celles et ceux qu’ils qualifient de « migrants », qui entendent décider de leur destinée.
On a traversé beaucoup de choses pour aller en Angleterre. S’ils nous renvoient, on aura tout perdu. Une jeune femme érythréenne
Dans l’enceinte de la gare de Calais, au centre-ville, des panneaux publicitaires estampillés des logos des gouvernements britannique et français mettent en garde : « ATTENTION !, lit-on sur un fond jaune fluo. Il existe un nouveau traité entre le Royaume-Uni et la France. Si vous arrivez illégalement au Royaume-Uni à bord d’un bateau, vous risquez désormais d’être expulsé et vous ne pourrez plus revenir au Royaume-Uni, ni rester en France en situation irrégulière. » Le message est également traduit en anglais.
Sur le quai de la Moselle, à environ dix minutes de la gare, des exilés apprennent en direct qu’une première expulsion a eu lieu depuis le Royaume-Uni vers la France ce jeudi. Ils sont une trentaine à s’être déplacés pour la « session de recharge » organisée par L’Auberge des migrants, une association locale, à 15 heures. Assis côte à côte sur des bancs, face à des cagettes en bois contenant un tas de multiprises, ils profitent de ce rendez-vous en extérieur pour échanger tout en chargeant leur téléphone.
Deux premiers renvois après des couacs
Au milieu des hommes, une Érythréenne âgée de 25 ans, les cheveux tirés en arrière, écarquille les yeux. Celle-ci a vaguement entendu parler de l’accord, sans avoir eu davantage d’informations. Elle a du mal à croire que les expulsions ont débuté. Comme l’a révélé Mediapart, l’application du traité a eu des débuts difficiles, avec plusieurs annulations de dernière minute. Mais après la première expulsion de jeudi, une autre personne a été renvoyée vendredi 19 septembre.
« Priez pour nous ! », répète la jeune femme dans un sourire gêné. Son voisin ajoute : « Ça nous fait peur… On a traversé beaucoup de choses pour aller en Angleterre. S’ils nous renvoient, on aura tout perdu. »
« Pour moi, ça ne change rien », assure un Syrien en apprenant la nouvelle. Face à lui, l’un de ses compatriotes réagit : « Ils ont commencé à renvoyer les gens aujourd’hui ! Tu ne peux pas dire que ça ne change rien. Et si tu traverses et qu’ils te renvoient ? », interroge-t-il, agacé. À 27 ans, cet ingénieur civil se dit inquiet. « C’est un gros problème pour nous. Je veux atteindre mon objectif et commencer une vie décente et sûre. Il est inadmissible qu’après avoir été exposés à de grands dangers, on nous renvoie. »
Faute de choix, il tentera sans doute la traversée de la Manche prochainement, puisqu’une fenêtre météo favorable s’annonce dans les jours qui viennent. « Je sais que c’est très dangereux, mais je n’ai pas d’autre option. » Le jeune homme a bien tenté de s’établir en Allemagne, où il a sollicité l’asile en novembre 2024 et a vécu durant dix mois, le temps du traitement de sa demande.
Mais les autorités ont fini par le dubliner et le renvoyer en Croatie, premier pays par lequel il était entré dans l’UE. Il jure qu’il n’y avait pourtant pas donné ses empreintes, mais il avait présenté ses documents d’identité à des policiers. « Quand l’Allemagne m’a fait ça, j’en ai voulu à toute l’UE. Je ne suis pas quelqu’un de mauvais. Je veux juste avoir des papiers, travailler et payer des impôts. Je n’ai aucune intention d’avoir des aides. »
Il explique avoir entendu de nombreux Allemands et Allemandes tenir ce discours erroné et stigmatisant à l’endroit des étrangers et étrangères. Quant à l’idée de soumettre son dossier pour espérer migrer légalement vers le Royaume-Uni, puisque, après tout, c’est là la contrepartie de l’accord signé avec la France, il n’y croit pas. « J’ai vu plein de gens remplir le formulaire en ligne pour partir comme ça. Sans résultat. Ou alors ils ont eu des refus. »
Près de lui, un Égyptien raconte avoir fait la demande : « Ça fait un mois et sept jours que j’attends, mais toujours rien. » Pour être accepté·es, les exilé·es doivent fournir un document d’identité avec photo et prouver être dans le Nord de la France grâce à la géolocalisation.
Mais ces critères sont difficiles à remplir, comme le souligne Emma, coordinatrice de L’Auberge des migrants. Le Royaume-Uni peut par ailleurs refuser toute demande dès lors que l’équilibre entre les transferts de personnes entre les deux pays n’est pas respecté à ses yeux.
Depuis quelques semaines, le Refugee Legal Support (RLS) organise des sessions de soutien et d’accès aux droits dans les locaux du Secours catholique à Calais, afin d’aider les exilé·es à remplir correctement le formulaire en ligne. Contactées, ses équipes indiquent que pour l’heure, à leur connaissance, personne ne s’est manifesté auprès d’elles ou d’autres ONG « pour dire qu’ils poursuivaient le traitement de leur demande ».
Le Syrien reprend : « Pour moi, ce n’est pas une bonne idée. Ce serait prendre la place d’une personne qui se serait épuisée à faire la traversée par la mer », puisque la France et le Royaume-Uni s’échangent des vies humaines dans le cadre de cet accord. Une façon d’être solidaires les uns des autres, dans une période de plus en plus sombre pour les personnes migrantes en Europe.
mise en ligne le 18 septembre 2025
par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
À l’appel de toute l’intersyndicale, ce jeudi 18 septembre, la France vit une nouvelle journée de grèves et de mobilisations. Mais ce serait tromper le réel que de croire qu’il s’agit seulement d’un rendez-vous syndical. Toute la gauche, dans sa diversité, se donne rendez-vous dans la rue.
La séquence s’accélère. Après la crise institutionnelle générée par le défi des députés – un gouvernement introuvable, un premier ministre sans autorité, un pouvoir à bout de souffle – puis la mobilisation spontanée du 10 septembre, voici le nouveau wagon de la contestation. Cette fois, les syndicats prennent le relais mais sans pour autant fixer de cap précis.
Officiellement, la journée est dirigée contre le projet de budget. Mais quel budget au juste ? Celui d’un ministre déjà discrédité, celui d’un exécutif qui n’exerce plus vraiment le pouvoir ? Tout indique que, dans les cortèges, le rejet ira bien au-delà des colonnes de chiffres. C’est le pays qui est à bout de nerfs.
Rarement, les syndicats de travailleurs ont appelé à la mobilisation sans mot d’ordre, sans slogan unificateur, sans plateforme revendicative. Ce fait est révélateur de l’état du moment : permettre l’expression d’un ras-le-bol général.
L’ambiance s’annonce électrique. La colère est diffuse et tenace depuis deux ans et l’imposition au forceps de la réforme des retraites. Défiante aussi. On ne sait pas à quelle sauce le pays va être mangé mais chacun perçoit que cela ne peut pas continuer ainsi. Les gens veulent que ça s’arrête. Pas seulement les prix qui flambent, pas seulement les inégalités qui s’aggravent : ils veulent que s’arrête la vacance de la politique, la fuite en avant, l’impression de dérive permanente.
Il n’y a pas d’interlocuteur. Il n’y aura pas de compromis possible. Tout peut arriver et c’est peut-être cela le plus nouveau : l’incertitude n’est plus seulement dans les institutions, elle est dans la rue.
Le 18 septembre est un test grandeur nature. S’il confirme la lame de fond entrevue le 10 septembre alors la séquence s’ouvrira vers l’inconnu. Une chose est certaine : cette journée ne sera pas un épilogue. Elle sera, au mieux, un commencement. À la gauche de lui offrir un horizon.
mise en ligne le 17 septembre 2025
Pierre Barbancey sur www.Humanite.fr
L’armée israélienne a lancé une opération terrestre contre la principale agglomération du territoire palestinien. Pendant ce temps, le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, est allé rassurer le Qatar, tout en parlant d’une fenêtre de négociation qui pourrait se refermer très rapidement.
Timing parfait pour Benyamin Netanyahou et Marco Rubio. Le secrétaire d’État états-unien s’était déplacé pour assurer le premier ministre israélien du plein et entier soutien de Donald Trump, quoi qu’Israël fasse, quoi qu’en disent les peuples du monde entier.
Marco Rubio en a profité pour se rendre au Qatar, pays bombardé par Israël la semaine dernière, histoire de minimiser les dégâts. « En fait, nous avons un accord de coopération renforcée en matière de défense, sur lequel nous travaillons et que nous sommes sur le point de finaliser », a-t-il révélé.
L’ONU accuse Israël de commettre un génocide
Un quasi-signal pour le gouvernement d’extrême droite israélien, dont l’armée a lancé, mardi à l’aube, une offensive terrestre majeure, au mépris de la présence de centaines de milliers de civils encore sur place. « Ce qui se passe est très dur, nous a fait savoir la correspondante particulière de l’Humanité sur place, la journaliste palestinienne Maha Hussaini. Maintenant, les Israéliens utilisent des robots chargés d’explosifs non loin de l’endroit où je me trouve. La situation est vraiment très terrifiante. »
Un témoignage recueilli en milieu de matinée, juste avant que ne cesse tout contact avec elle. Cette offensive provoquera « plus de destructions, plus de morts et de déplacements » de la population, a déploré un porte-parole de l’Union européenne. Mais pour les habitants de Gaza, ces lamentations ne changent rien et la mort continue de s’abattre sur eux.
Le même jour que le déclenchement de cette attaque, et pour la première fois, une commission d’enquête internationale mandatée par l’ONU a accusé Israël de commettre un « génocide » à Gaza depuis octobre 2023 avec l’intention de « détruire » les Palestiniens.
Les enquêteurs mettent en cause Benyamin Netanyahou ainsi que d’autres dirigeants. « La responsabilité incombe à l’État d’Israël », a souligné la présidente de cette commission, Navi Pillay. Cette juriste sud-africaine fut présidente du Tribunal pénal international pour le Rwanda et juge à la Cour pénale internationale.
« La communauté internationale ne peut rester silencieuse face à la campagne génocidaire lancée par Israël contre le peuple palestinien à Gaza. Lorsque des signes et des preuves manifestes de génocide apparaissent, l’absence d’action pour y mettre fin équivaut à une complicité », a-t-elle indiqué.
Les États-Unis et Israël continuent pourtant à manœuvrer, car leurs intérêts politiques et économiques – qui se rejoignent sur bien des points – nécessitent cette séquence génocidaire, mais également la mise au pas de toute opposition régionale et mondiale.
D’où le déplacement de Marco Rubio au Qatar où, la veille, se tenait une réunion extraordinaire convoquée par la Ligue arabe et l’Organisation de la conférence islamique (OCI). Une rencontre exceptionnelle, mais qui ne devrait pas avoir beaucoup de conséquences.
Certains de ces pays sont les principaux exportateurs de gaz et de pétrole, et pourtant ils ne prennent aucune décision concrète pour aider le peuple palestinien. Ils appellent à « revoir » les liens diplomatiques avec Israël, mais ne mentionnent pas ès qualités les accords d’Abraham. Ceux-ci, voulus par les États-Unis, gravent dans le marbre la normalisation des relations entre les pays arabes et Israël.
Les Émirats arabes unis et Bahreïn les ont déjà adoptés. L’enjeu est maintenant l’Arabie saoudite. La marge est donc réduite pour les pétromonarchies qui doivent apparaître, au moins sur le papier, comme des soutiens au peuple palestinien.
Aucune sanction et aucun cessez-le-feu
Washington le sait bien, qui a besoin de conserver le Qatar comme médiateur dans des négociations, au même titre que l’Égypte. Doha et Le Caire sont bien incapables de tenir tête au géant états-unien. D’ailleurs, les termes mêmes de ces discussions montrent à quel point elles sont instrumentalisées pour permettre la poursuite de la guerre et rejeter la faute sur la partie palestinienne.
« Les Israéliens ont commencé à mener des opérations là-bas (Gaza-ville). Nous pensons que nous avons une petite fenêtre pour qu’un accord (de cessez-le-feu) puisse être conclu » avec le Hamas, a affirmé Marco Rubio, en évoquant « probablement quelques jours et peut-être quelques semaines ».
Le temps de continuer les massacres. « Gaza brûle », s’est réjoui le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, qui se pense peut-être dans une séquence biblique. « L’armée frappe d’une main de fer les infrastructures terroristes, et les soldats de l’armée se battent vaillamment pour créer les conditions nécessaires à la libération des otages et à la défaite du Hamas », a-t-il lancé. Seule l’arme des sanctions politiques, économiques et financières peut maintenant arrêter ce génocide.
mise en ligne le 16 septembre 2025
Cyprien Boganda sur www.humanite.fr
Secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet analyse la crise politique et sociale qui secoue le pays et met en garde l’exécutif contre le maintien d’un cap austéritaire.
Le 18 septembre, l’intersyndicale appelle à une journée d’action. À l’époque où cette journée a été décidée, la colère sociale se cristallisait autour d’un projet de budget porté par le gouvernement Bayrou, or ce gouvernement est tombé. Contre quoi allez-vous mobiliser le pays ?
Sophie Binet : Nous avons bien compris la stratégie d’Emmanuel Macron : tout changer pour que rien ne change. Il vient de sacrifier trois chefs de gouvernement en un an pour espérer sauver sa politique.
Nous sommes à un moment où l’histoire s’accélère. Le 18 n’est pas une date comme une autre, c’est une étape décisive, pour nous qui voulons changer la donne. L’ensemble des organisations syndicales appelle à la grève.
Plus de 200 actions sont déjà recensées. Il faut se mobiliser parce que si le premier ministre a changé, le projet de budget 2026, lui, n’est pas tombé. Or ce que nous voulons, ce n’est pas uniquement changer le nom de celui qui est en poste à Matignon, c’est un nouveau budget.
Sébastien Lecornu renonce à remettre en cause les deux jours fériés. Cela ne vous suffit pas ?
Sophie Binet : Non, car nous voulons enterrer définitivement le musée des horreurs qu’est ce budget. Il reste le doublement des franchises médicales, le gel des retraites et de toutes les prestations sociales, le gel du salaire des fonctionnaires, l’austérité pour nos services publics et la suppression de 3 000 postes de fonctionnaire.
Mais le 18 est un mouvement offensif. Nous voulons la justice fiscale. L’argent, il y en a dans les poches du patronat. Il en faut pour nos services publics.
Il n’est plus possible que nos hôpitaux et nos écoles soient à l’os. Et nous luttons pour l’abrogation de la réforme des retraites, cette réforme qui ne passe pas et ne passera jamais. Le 18, on va aussi exiger l’augmentation des salaires et des pensions et l’arrêt des licenciements.
Le nouveau premier ministre a promis une « rupture » avec la politique de son prédécesseur : est-ce crédible, selon vous ?
Sophie Binet : Nommer, pour mener cette rupture, quelqu’un qui a été ministre de tous les gouvernements depuis huit ans, il fallait oser ! Mais que le nouveau chef du gouvernement soit obligé de prononcer le mot « rupture », c’est déjà un signe de l’évolution du rapport de force.
Maintenant, il va falloir des actes immédiats sur l’indexation des retraites, la suppression des postes de fonctionnaire et l’abrogation de la réforme des retraites.
Voilà deux ans que cette réforme est comme le scotch du capitaine Haddock pour Emmanuel Macron. Si nous n’avons pas gagné en 2023, c’est à cause du 49.3. Mais le chef de l’État a ensuite été sanctionné dans les urnes et tous ses premiers ministres ont sauté. Si Sébastien Lecornu ne veut pas connaître le même sort, il doit abroger la réforme des retraites.
En 2017 et en 2022, Emmanuel Macron s’est présenté comme un rempart contre l’extrême droite, et pourtant, aujourd’hui, le RN n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Jordan Bardella à Matignon, cette perspective vous inquiète-t-elle ?
Sophie Binet : Clairement. En procédant à la dissolution de l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron a joué à pile ou face. Soit il ressoudait sa majorité, soit le Rassemblement national passait. Le Nouveau Front populaire a contrecarré ces scénarios. Depuis, le président de la République multiplie les passages en force car le patronat le pousse à être intransigeant.
Si ce dernier est à ce point radicalisé, c’est parce qu’il sait qu’en cas de d’échec du nouveau premier ministre, voire de départ d’Emmanuel Macron, il existe un plan B avec l’extrême droite. Donc c’est un risque très sérieux. Je rappelle que l’extrême droite n’est jamais parvenue au pouvoir sans un soutien des milliardaires et du capital…
Dans les cortèges, en ce moment, on entend de plus en plus le slogan « Macron, démission » : le président de la République devrait partir, selon vous ?
Sophie Binet : Ça ferait plaisir à tout le monde, bien sûr, car depuis huit ans, il a mis la France dans un état calamiteux et il se montre prêt à organiser le chaos institutionnel pour maintenir sa politique. Mais en tant qu’organisation syndicale, notre enjeu central est bien le contenu des politiques conduites, pas le casting.
On peut avoir la même chose que Macron après lui, ou pire. Souvenez-vous de 2012 : les milieux patronaux ont senti que Nicolas Sarkozy (à l’Élysée depuis 2007 – NDLR) ne repasserait pas. Ils se sont organisés autour de François Hollande pour reprendre la main.
Par la suite, ce sont eux qui ont réclamé au président socialiste qu’il prenne Emmanuel Macron auprès de lui dans son cabinet. Le jour où les milieux patronaux sentiront que Macron est fini, ils se réorganiseront : ils sont déjà en train de le faire autour de l’extrême droite.
L’agence Fitch vient de dégrader la note de la France. Les libéraux expliquent que si on ne règle pas le problème de la dette publique, le pays va connaître le sort de la Grèce. Est-ce que, pour le dire trivialement, 3 300 milliards d’euros de dette, ce n’est pas si grave ?
Sophie Binet : Il y a deux ans, la situation de la dette a déjà servi de justification pour imposer le recul de l’âge légal de départ à la retraite. Et que s’est-il passé ensuite ? La note de la France a dégringolé malgré tout. Les agences financières ont bien vu ce que la CGT et les organisations syndicales ont martelé : les passages en force d’Emmanuel Macron se paient par une grande instabilité politique et une profonde crise démocratique. C’est bien cette instabilité qui explique la dégradation de la note.
Depuis 2017, on a subi une réforme du Code du travail, quatre réformes de l’assurance-chômage, une réforme des retraites… Le bilan, c’est une dette publique qui a augmenté de 1 000 milliards d’euros – soit un tiers supplémentaire !
Sur ces 1 000 milliards de dette supplémentaire, au moins 500 résultent des cadeaux pour les plus riches et pour les plus grandes entreprises. Les déficits publics sont dus à un manque de recettes, pas à un excès de dépenses.
Venons-en à la crise sociale. Il y a pratiquement un an, la CGT alertait sur une vague de plans de suppressions de postes en France, avec une carte de tous les emplois menacés. Où en est-on aujourd’hui ?
Sophie Binet : Nous ne sommes plus très loin des 450 plans de restructuration sur un an. Mais le pouvoir en place ne fait rien. En revanche, grâce à des mobilisations incroyables, les camarades des Fonderies de Bretagne ont réussi à sauvegarder quasiment 300 emplois ; Valdunes, dernier fabricant de roues et d’essieux pour le rail que Bruno Le Maire pensait condamné, tourne aujourd’hui à plein.
On a sauvé Gardanne, cette centrale en reconversion pour répondre aux défis environnementaux dans les Bouches-du-Rhône. Idem pour la papeterie Chapelle Darblay. Le ministère de l’Industrie, lui, n’est plus qu’un ministère des licenciements.
Nous aurions pourtant besoin d’un État stratège, qui utilise les aides publiques comme levier pour agir sur le capital au lieu de signer des chèques pour subventionner les plans de licenciement. Et qui nationalise quand c’est nécessaire, comme à ArcelorMittal ou à Vencorex, où la lutte continue, avec un nouveau projet de coopérative pour garantir la continuité, avec 200 emplois à court terme, 2 000 à moyen terme.
Novasco, l’ancien Ascometal, est en redressement judiciaire : que faire pour le sauver ?
Sophie Binet : Novasco est une aciérie électrique qui produit de l’acier décarboné. Pourtant, on est en train de rayer 800 emplois directs et 3 000 induits. Il faut que l’État tape du poing sur la table. Il a débloqué 85 millions d’euros d’aides publiques pour moderniser la production. Le repreneur, un fonds britannique, n’a déboursé qu’un million sur les 90 promis.
C’est un grand classique. Maintenant, il faut que l’État se fasse respecter. Il y a une clause qui prévoit, dans le contrat qu’ils ont signé ensemble, que si le fonds britannique ne met pas l’argent derrière, tous les actifs basculent à l’État. Cela s’appelle une nationalisation. Il ne reste que quinze jours pour agir.
Quel bilan faites-vous de la journée du 10 septembre ?
Sophie Binet : Rappelons-nous tout d’abord que le mot d’ordre du 10 a d’abord été lancé par des militants souverainistes et qu’on entendait alors beaucoup résonner des slogans du type de « Nicolas qui paie » (dénonciation du matraquage fiscal que subiraient les jeunes actifs, au profit des retraités et des étrangers – NDLR), extrêmement dangereux car émanant de l’extrême droite.
Nous avons su recentrer cette mobilisation sur le rejet du budget Bayrou et des politiques de soutien aux plus riches : en réalité, c’est Nicolas, Mohamed et Fatimata qui paient, pour que Bernard (Arnault) et Vincent (Bolloré) puissent dormir tranquilles !
À l’arrivée, le 10 fut une très belle réussite et une magnifique dynamique pour le 18. Nous avons réussi à éviter tous les pièges tendus par le pouvoir de la mise en opposition entre mobilisation citoyenne et syndicale. Les mobilisations doivent se conjuguer, elles se nourrissent, même si elles sont de nature différente.
Et puis, le 10 septembre, ça a marché aussi parce que chacun a joué son rôle, y compris la CGT. Nous nous y sommes inscrits à partir de ce que nous savons faire : pour bloquer le pays, il faut faire grève. Nous avons recensé plus de 1 000 appels au débrayage ce jour-là. On a vu des gens se mobiliser pour la première fois. Cela a été le cas, par exemple, chez les magasins Action, une chaîne low cost surexploitant ses salariés. Eh bien, pour la première fois, des magasins Action ont baissé le rideau ce jour-là.
Et en même temps, ce qui s’est exprimé dans la rue ce jour-là, c’est une forme de lassitude, si ce n’est de défiance, à l’égard des mots d’ordre syndicaux classiques : sur les boucles Telegram de « Bloquons tout », on lisait beaucoup que les manifestations « ne servent à rien » car le pouvoir ne les entend plus…
Sophie Binet : Je précise quand même que ce qui a marché le 10, ce sont d’abord les grèves, les rassemblements et les manifestations ! Nous n’avons rien contre la diversité des modes d’action, bien au contraire. Mais je rappelle que deux facteurs sont essentiels à la réussite des mouvements sociaux.
D’abord, le nombre. La radicalité, ce n’est pas mener des actions très dures, c’est mener des actions rassemblant le plus de monde possible. Ensuite, il faut impérativement peser sur l’économie, d’où l’importance centrale de la grève. Ce sont bien ces deux éléments qui dérangent réellement le pouvoir.
Vous soulignez l’importance de la grève : pourtant, depuis plusieurs années, les grèves ont beaucoup de mal à prendre lors des grandes mobilisations, à l’exception de quelques secteurs…
Sophie Binet : Il n’y a pas de grève sans syndicat. La baisse relative du nombre de grèves est liée à l’insuffisance de l’implantation syndicale : plus de 60 % des entreprises du secteur privé ne comptent aucune section syndicale.
La première chose à faire, c’est donc de se syndiquer, c’est-à-dire s’organiser pour agir, pour transformer sa vie, son travail, redresser la tête et s’émanciper. J’insiste là-dessus : les grèves ne se font jamais d’en haut, ce qui compte, c’est l’ancrage sur le terrain et les revendications concrètes, définies sur les lieux de travail à partir de discussions entre collègues.
Au passage, je voudrais tordre le cou à une idée reçue selon laquelle les syndicats passeraient leur temps à perdre. Regardons les chiffres. Je ne veux pas dénigrer le mouvement des gilets jaunes, qui a été très intéressant à bien des égards.
Mais le mouvement social de 2023 a mobilisé dix fois plus de monde dans la rue qu’en 2018-2019. Plus généralement, les mobilisations qui gagnent sont toujours celles qui conjuguent mouvement social et initiatives citoyennes : on ne peut pas gagner sans les organisations syndicales.
mise en ligne le 3 juillet 2025
Lucas Sarafian sur www.politis.fr
Derrière les volontés hégémoniques, les ambitions personnelles et les divergences stratégiques, certains ne cessent d’invoquer un supposé fossé idéologique entre toutes les composantes de la gauche française. Qu’en est-il vraiment ? Politis fait les comptes.
Elles semblent nombreuses, à gauche, les questions qui fâchent. Nucléaire, police, laïcité, modèle européen, antisémitisme… Pourtant, sur bien des points, les fossés entre les partis n’apparaissent pas si infranchissables : la suppression de la réforme des retraites fait consensus, l’augmentation du Smic ou une meilleure reconnaissance du travail aussi. L’articulation des questions écologiques et sociales également… Et si les gauches, débarrassées des querelles de chapelles, n’étaient pas si irréconciliables qu’il y paraît ? Tour d’horizon en sept thématiques.
Unanimes ! Socialistes, écologistes, insoumis et communistes demandent la suppression pure et simple de la réforme des retraites défendue par Élisabeth Borne, adoptée par 49.3 le 16 mars 2023. Un texte qui a provoqué un mouvement social de plusieurs mois partout en France. Depuis, le sujet est revenu plusieurs fois à l’Assemblée. Et la gauche a quasiment toujours été alignée. Dernièrement, lors de leur journée d’initiative parlementaire du 5 juin, les communistes ont porté une proposition de résolution d’abrogation. Les quatre groupes du Nouveau Front populaire (NFP) ont fait bloc et le texte a été adopté. Est-ce suffisant pour gommer les divisions ?
En réalité, deux positions se distinguent. Si une écrasante majorité de la gauche souhaite l’abrogation pure et simple de cette réforme et le retour à un âge de départ à 60 ans, la position est plus complexe du côté du Parti socialiste (PS). L’aile gauche du parti au poing et à la rose souhaite bien le retour de l’âge légal à 60 ans. D’autres, moins nombreux, sont plutôt ouverts à un système par points. Mais le reste de la formation est plutôt attaché au maintien de l’âge légal de départ à 62 ans.
On est attachés à la réforme Touraine. B. Vallaud
Certains, comme Boris Vallaud, se sont publiquement exprimés en faveur du maintien de la réforme Touraine, qui a eu pour effet, en 2013, d’allonger progressivement le nombre de trimestres nécessaire pour obtenir une pension à taux plein. Sur Franceinfo, quelques jours avant la journée d’initiative parlementaire insoumise, le 28 novembre dernier, le patron du groupe rose a expliqué sa position : « On est attachés à la réforme Touraine, qui s’accompagne aussi de mesures sur les carrières longues et la pénibilité. Et le gouvernement Macron en a supprimé quatre critères. »
Raphaël Glucksmann est moins assertif. Selon le projet de Place publique présenté le 23 juin, l’eurodéputé défend bien l’abrogation de la réforme de 2023 mais rêve d’une nouvelle réforme aux contours flous. Un texte qui prendrait mieux en compte les carrières pénibles et les parcours hachés, convergerait vers une « simplification des régimes » et aurait pour objectif d’arriver à un « meilleur équilibre budgétaire ». Mais, surtout, le héraut de la social-démocratie souhaite décentrer le débat public focalisé sur la question de l’âge de départ, qui, d’après lui, « produit l’injustice » : « Certains doivent pouvoir partir à la retraite à 60 ans, d’autres devront travailler davantage. »
La synthèse entre toutes ces composantes reste à trouver. Et la tâche semble ardue. Les négociateurs du NFP avaient néanmoins trouvé une formulation consensuelle dans le programme commun signé en juin 2024 : « Réaffirmer l’objectif commun du droit à la retraite à 60 ans. » Socialistes, écolos, insoumis et communistes s’étaient entendus sur une petite mesure simple : le rétablissement des facteurs de pénibilité supprimés par Emmanuel Macron. La suite de l’arrangement sur l’épineuse question des retraites doit donc encore être écrite.
Une division… philosophique. Entre les sociaux-démocrates et les écologistes, plutôt fédéralistes, et une tendance plus radicale, construite en rupture avec le modèle actuel de l’Union européenne (UE), la gauche se coupe en deux. Si tout le monde s’accorde sur la critique de l’Europe, à la fois sur sa construction et sur ses orientations politiques, les approches divergent concernant la ligne de conduite à tenir face à Bruxelles. Que faire devant le pacte de stabilité et de croissance, et les règles budgétaires des 3 % de déficit et des 60 % de dette publique ?
D’un côté, les socialistes et les écologistes croient toujours au projet européen, « l’outil de notre souveraineté retrouvée » pour les roses, « une nécessité » pour les verts. Même s’ils souhaitent une réorientation européenne davantage sociale et environnementale. De l’autre, les insoumis veulent une « rupture concertée » avec les traités pour renégocier des textes « compatibles avec les urgences climatiques et sociales ». Mais, surtout, ils pensent désobéir aux traités actuels pour appliquer leur programme. Une démarche sensiblement partagée par les communistes.
Désobéir ou espérer faire changer l’Europe de l’intérieur, un grand clivage ? Le programme du NFP indique que l’alliance aurait refusé le pacte budgétaire, les traités de libre-échange et le droit à la concurrence lorsqu’il menace les services publics. Une forme de désobéissance déjà inscrite dans le programme de la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes) deux ans plus tôt : « Il nous faudra être prêts à ne pas respecter certaines règles. Du fait de nos histoires, nous parlons de désobéir pour les uns, de déroger de manière transitoire pour les autres, mais nous visons le même objectif. »
On mène des combats au quotidien ensemble au Parlement européen, contre le glyphosate, contre les accords de libre-échange… M. Aubry
La question ukrainienne coupe aussi la gauche en deux. Plus ouverts devant l’hypothèse de l’adhésion de Kiev à l’UE, les socialistes et les écologistes auraient voulu que la France s’engage plus franchement dans le soutien militaire à l’Ukraine : renforcement des sanctions contre la Russie, envoi d’armes et de munitions, arrêt des activités des entreprises françaises qui pourraient soutenir le Kremlin, confiscation des avoirs russes… Insoumis et communistes, opposés à la perspective de l’entrée du pays dirigé par Volodymyr Zelensky dans l’union des Vingt-sept, refusent d’accepter une logique atlantiste. Ils plaident pour la voie diplomatique. Coûte que coûte. Clauses de sécurité mutuelle, traité de sécurité ? Qu’importe. Ils rêvent de l’ouverture de négociations.
À Bruxelles, ces nombreux différends n’empêchent pas les eurodéputés français de gauche de s’entendre. « On mène des combats au quotidien ensemble au Parlement européen, contre le glyphosate, contre les accords de libre-échange, pour la taxation des superprofits, pour l’accueil des exilés. On vote à plus de 80 % la même chose, ce qui est plus qu’à l’Assemblée », expliquait l’insoumise Manon Aubry alors qu’elle tentait de convaincre les écolos, les socialistes et les communistes de faire une liste commune pour les européennes de 2024.
Durant la campagne des européennes, Raphaël Glucksmann affirmait voter à 80 % avec le groupe macroniste, mais aussi « à 86 % avec Marie Toussaint et les Verts, et même à 76 % avec Manon Aubry et La France insoumise ». Une désunion aujourd’hui insurmontable ?
Gauche du travail contre gauche des « allocs » : depuis quelques années, Fabien Roussel fait de cette opposition une pierre angulaire de son discours. Le patron du Parti communiste français (PCF) considère que la gauche doit faire de cette « valeur travail » la question centrale de sa pensée. Dans son dernier livre, Le Parti pris du travail (le Cherche Midi, 2025), le premier des communistes souhaite supprimer le RSA. Une aide qui serait remplacée, en principe, par une toute nouvelle Sécurité sociale de l’emploi et de la formation.
La mesure n’a pas vraiment été appréciée à gauche. Mais elle permet de faire renaître un débat : la rémunération doit-elle dépendre uniquement du travail ? En portant l’idée d’un revenu universel d’existence en 2017, Benoît Hamon posait la question d’une rémunération qui ne serait pas systématiquement liée au travail. La mesure a alimenté les débats, mais le candidat socialiste n’a pas percé, finissant avec un score de 6,36 %.
Le salaire doit-il dépendre de son travail ? La question ne crée pas un clivage structurant. Seule l’écolo Sandrine Rousseau voudrait, en plaidant pour un « droit à la paresse », extirper la pensée de gauche de ces questions. « Pourquoi serait-il interdit de penser en dehors du travail ? », se demandait-elle auprès de Politis en décembre dernier.
Au regard des propositions présentes dans leurs programmes respectifs, socialistes, écologistes, insoumis et communistes défendent une revalorisation des salaires, une augmentation du Smic à des degrés divers, une meilleure reconnaissance du travail, une plus grande considération pour le mal-travail, la sauvegarde des emplois menacés par les plans de licenciements à la chaîne dans le pays.
Sur le fond, quand les partis de gauche parlent du travail, ils parlent du niveau des salaires et de la protection sociale. S. Palombarini
De ce point de vue, « les divergences politiques à gauche sont largement surjouées, selon Stefano Palombarini, maître de conférences à l’université Paris-8-Vincennes-Saint-Denis et membre du conseil scientifique de l’Institut La Boétie. Sur le fond, quand les partis de gauche parlent du travail, ils parlent du niveau des salaires et de la protection sociale. Pas de la prise de contrôle des outils de production, de la qualité du travail ou de son pouvoir sur son propre travail, qui sont des thèmes plus radicaux. » Alors, pourquoi tant de haine ?
L’atome de la discorde. Le programme du NFP omet même volontairement le sujet. Aucune proposition concernant la fermeture des centrales nucléaires. Dans ce contrat de législature figure seulement une loi énergie-climat dans les cent premiers jours de sa mandature. Sans plus de précisions sur ce texte.
La raison est simple : les gauches semblent impossibles à réconcilier sur la question énergétique. Les communistes souhaitent toujours développer la production d’électricité d’origine nucléaire, ils défendaient même en 2022 la construction de six EPR « au minimum ». Les socialistes ne veulent pas construire de nouveaux réacteurs, se donnent pour objectif de parvenir à 100 % d’énergies renouvelables, mais voient l’atome comme une « énergie de transition ».
Du côté de Raphaël Glucksmann, le projet de Place publique est encore plus modéré : l’eurodéputé désire « conforter le rôle du nucléaire, énergie pilotable et décarbonée, en assurant la sûreté des centrales existantes et la construction à temps de nouvelles unités », tout en plaidant pour un renforcement de la recherche et de l’innovation sur le traitement des déchets.
Plus fermes vis-à-vis de cette question, les écolos et les insoumis sont aussi plus compatibles sur le sujet. Ces deux familles politiques plaident pour une sortie pure et simple, par la fermeture progressive des réacteurs, l’abandon des projets d’EPR, la planification des démantèlements et la reconversion des sites. Cette fission (nucléaire) éteindra-t-elle les espoirs de l’union des gauches ?
1905 : une date gravée dans le marbre. On ne trouve personne pour y toucher. Des insoumis aux sociaux-démocrates en passant par les écologistes et les communistes, les gauches font de la loi de séparation des Églises et de l’État un totem à défendre. En comparant les derniers programmes, on voit qu’il n’existe pas de fracture idéologique claire. Rattachement des cultes au ministère de la Justice, création d’un observatoire indépendant de la laïcité, refus des financements publics pour la construction d’édifices religieux, d’activités cultuelles ou d’établissements confessionnels, augmentation des moyens de la Miviludes, etc. Des nuances existent entre les différents projets, mais il n’y a aucun fossé insurmontable.
Néanmoins, des clivages apparaissent lorsque des sujets surgissent dans l’actualité. Devant la volonté, en mars dernier, de Bruno Retailleau et Gérald Darmanin d’interdire le port du voile dans le sport, toute la gauche a dénoncé cette campagne à caractère islamophobe et sexiste. À une exception près : Fabien Roussel. Sur CNews, le 25 mars, le secrétaire national du PCF s’est dit favorable à l’inscription, dans un texte législatif, des « principes de la charte olympique. Pas de manifestation, pas de démonstration religieuse ou politique dans le sport ».
Alors que la droite et l’extrême droite se sont lancées dans une surenchère anti-voile depuis plusieurs années, de nombreuses figures de gauche adoptent plutôt une posture « utilitariste », selon le terme utilisé par le politiste et sondeur Adrien Broche dans Portrait moderne de la gauche française (L’Aube, 2025). Traduction : interdire le foulard serait contre-productif, cette mesure ne ferait qu’alimenter la polémique permanente.
Jamais une émancipation n’est obtenue par l’interdiction d’un vêtement. Jamais on ne force les femmes à s’émanciper. S. Rousseau
Sur Europe 1 le 1er septembre 2021, Sandrine Rousseau l’affirme : « Le voile, la burqa sont des vêtements sexistes. Par contre, jamais une émancipation n’est obtenue par l’interdiction d’un vêtement. Jamais on ne force les femmes à s’émanciper. Donc il faut leur laisser le chemin seules, c’est à elles de faire ce chemin. » La laïcité, un sujet de discorde plus philosophique que programmatique ?
19 mai 2021. Devant les grilles de l’Assemblée, des milliers de policiers dénoncent le prétendu « laxisme » de la justice lorsqu’un policier est victime d’une agression. À la tribune, Fabien Vanhemelryck, secrétaire général d’Alliance, crie : « Le problème de la police, c’est la justice. » Au milieu de cette manifestation menée par les organisations majoritaires Unité SGP Police-FO, Alliance et Unsa-Police, quelques visages de gauche. Parmi eux, le patron du PS, Olivier Faure, l’eurodéputé écolo Yannick Jadot et le chef de file du PCF, Fabien Roussel. Les insoumis manquent à l’appel. Jean-Luc Mélenchon refuse de se mêler à cette « manifestation à caractère ostensiblement factieux ».
Une affaire de slogan ? Certains socialistes ne supportent pas des expressions comme « la police tue », assumée par les insoumis condamnant les violences policières. Malgré le désaccord, toute la gauche s’est pourtant retrouvée lors d’une conférence de presse organisée à la Chambre basse, le 24 juin, sur l’affaire Souheil El Khalfaoui, ce jeune homme de 21 ans tué par un tir policier à Marseille, le 4 août 2021. Autour de la famille de la victime, qui dénonçait la perte de neuf scellés dans le dossier (retrouvés le 26 juin), la communiste Elsa Faucillon, les socialistes Olivier Faure et Mathieu Hanotin (maire de Saint-Denis), les insoumis Mathilde Panot et Manuel Bompard ou encore l’écolo Cyrielle Chatelain.
Toutes les chapelles de la gauche critiquent la politique du chiffre installée depuis des années.
En regardant les programmes, il est difficile de voir une réelle division. Toutes les chapelles de la gauche critiquent la politique du chiffre installée depuis des années, réclament plus de moyens et plaident pour une refonte de la police. Toutes sont favorables, par exemple, au retour d’une police de proximité. Écologistes et insoumis sont d’accord pour que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et l’Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN) soient remplacées par un organisme indépendant. Les communistes comme les mélenchonistes veulent revoir la politique du maintien de l’ordre… Tous souhaitent augmenter les moyens de l’enquête et fonder une politique davantage concentrée sur le terrain.
Néanmoins, le sujet de la loi Cazeneuve de 2017, qui a aligné les règles d’ouverture du feu des policiers sur celles des gendarmes, a, dans l’histoire récente, créé des divisions. Les socialistes n’ont jamais plaidé ouvertement pour une abrogation, contrairement aux insoumis. Le programme du NFP a tenté de trancher : les gauches souhaitent aujourd’hui « réviser la loi et la doctrine sur l’ouverture du feu pour que cessent les morts pour refus d’obtempérer ». Et, localement, la question de l’armement de la police municipale et l’utilisation de la vidéosurveillance créent des remous dans certaines municipalités de gauche. Le clash peut-il prendre fin ?
Le 7 octobre 2023 a scindé la gauche en deux blocs. Sur la question israélo-palestinienne, les forces progressistes, humanistes et écologistes semblent condamnées à se diviser. Les insoumis reprochent au reste de la gauche de soutenir de façon « inconditionnelle » le gouvernement de Benyamin Netanyahou, et le reste de la gauche accuse les insoumis de « relativiser » l’attaque terroriste, de renvoyer dos à dos le Hamas et Israël et, de ce fait, de cultiver une certaine ambiguïté vis-à-vis de l’antisémitisme. En refusant de qualifier le Hamas d’organisation terroriste, le procès en antisémitisme des insoumis a été relancé. Tous se souviennent encore de cette déclaration de Jean-Luc Mélenchon sur cet antisémitisme « résiduel en France ».
L’usage du terme « génocide » cristallise aussi les tensions. Mais toute la gauche s’est désormais convertie à la position insoumise. Le 26 mai, lors d’un rassemblement au Trocadéro, Olivier Faure a parlé de « génocide ». Jusque-là, il n’avait jamais assumé pleinement l’appellation. Éternelle guerre des mots ? Depuis, la réconciliation n’a pas eu lieu.
Pourtant, leurs revendications politiques sont les mêmes. Cessez-le-feu, respect du droit international, libération des prisonniers palestiniens comme des otages israéliens… Socialistes, insoumis, écolos, communistes défendent de façon unanime la reconnaissance d’un État palestinien. Et depuis longtemps. En 2014, le PS, les écologistes et le PCF avaient fait adopter au Parlement une résolution invitant le gouvernement socialiste à reconnaître un État palestinien.
À l’Assemblée, les divergences sont presque uniquement tactiques.
Sur les questions internationales comme sur bien d’autres, la gauche expose ses fractures au grand jour. Des divisions de fond importantes qu’elle aurait tort d’ignorer. Ukraine, Gaza, Europe, nucléaire, retraites : sur ces sujets, les lignes sont divergentes. Et pourtant, 650 mesures ont émergé à la suite des 13 jours et 13 nuits de négociations en 2022. Deux ans plus tard, un contrat de législature est signé.
Ces deux accords reconnaissent, au moins en partie, les divisions idéologiques. Mais ils statuent aussi sur tout le reste, ces sujets où les mésententes n’existent pas. À l’Assemblée, les divergences sont presque uniquement tactiques. Et les divisions reposent surtout sur des questions stratégiques. Censurer ou pas ? Conflictualiser chaque débat ou pas ? Après les slogans, les postures et les anathèmes, la gauche saura-t-elle, le moment venu, mettre ses différences de côté ?
mise en ligne le 2 juillet 2025
Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr
Des organisations de défense des droits humains ont déposé plainte, mardi 1er juillet à Paris, contre Sasha A. et Gabriel B., soldats ayant la double nationalité et qui ont servi dans une unité de tireurs d’élite dans la bande de Gaza. Ils sont soupçonnés d’exécutions sommaires de civils non armés.
Tous deux sont présumés appartenir à une unité de snipers de l’armée israélienne et possèdent la double nationalité française et israélienne. C’est à ces deux titres que plusieurs organisations de défense des droits humains ont déposé plainte avec constitution de partie civile contre Sasha A. et Gabriel B., mardi 1er juillet 2025, à Paris.
La Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et ses organisations membres palestiniennes, Al-Haq, Al-Mezan et le Centre palestinien pour les droits humains (PCHR) – ces deux dernières agissant dans la bande de Gaza –, ainsi que la Ligue de défense des droits humains (LDH) et l’Association France-Palestine solidarité (AFPS), demandent que le pôle crimes contre l’humanité, dépendant du parquet antiterroriste, ouvre une enquête contre les deux militaires.
Elles s’appuient sur une enquête du journaliste Younis Tirawi diffusée en octobre 2024 sur le réseau social X. De nombreux éléments de cette investigation ont été corroborés par les recherches, sur le terrain, des équipes d’Al-Mezan et du PCHR, qui ont retrouvé des témoins et ont examiné les registres des hôpitaux.
Gabriel B. et Sasha A. font partie, affirme la plainte, de l’unité dite « Refaim », « Unité fantôme » en français, officiellement le 9e peloton de la compagnie auxiliaire du 202e bataillon de parachutistes de l’armée israélienne. Cette unité, composée de tireurs d’élite, a été déployée dans différents endroits de l’enclave palestinienne après le 7-Octobre, notamment à proximité de deux établissements médicaux, l’hôpital Al-Quds à Tel al-Hawa près de Gaza City, et l’hôpital Nasser de Khan Younès, entre octobre 2023 et mars 2024.
Elle s’est rendue coupable, assurent les organisations plaignantes, d’exécutions sommaires de civils non armés et ne présentant aucun danger pour les forces militaires israéliennes. Ces assassinats peuvent être qualifiés, affirment les parties civiles, de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de génocide.
Championnat de tir
« Même si nous ne pouvons déterminer si Sasha A. et Gabriel B. tenaient effectivement le fusil dans les cas dont nous faisons état, ils appartenaient à cette unité et étaient déployés avec elle. Ils sont donc auteurs, coauteurs ou complices du crime tel qu’il est commis. Comme ils sont en outre de nationalité française, les juridictions françaises sont compétentes pour les juger », affirme à Mediapart Alexis Dewaef, avocat et vice-président de la FIDH.
L’enquête de Younis Tirawi a déterminé la composition de l’unité et les lieux où elle avait été stationnée. Le journaliste explique dans son documentaire qu’il a commencé à scruter dès octobre 2023 les comptes sur les réseaux sociaux de milliers de soldats israéliens.
Il a découvert, en avril 2024, diffusé sur YouTube par un soldat israélien, Shalom Gilbert, une « sorte de résumé des opérations de son bataillon », selon l’expression de Younis Tirawi. Certaines images sont pour ainsi dire classiques : des fantassins dans des paysages de destruction. D’autres le sont moins, qui, filmées en vision thermique, montrent des personnes dans un viseur de fusil marchant tranquillement puis s’effondrant brutalement. Il s’agit de tirs de sniper.
Younis Tirawi, au cours de son enquête, réussit à déterminer qu’il existe dans le 202e bataillon une unité de tireurs d’élite, composée d’une vingtaine de soldats, appelée Refaim. Elle a participé en septembre 2023 à un championnat de tir organisé par l’armée israélienne.
Abattre les cibles, même civiles
Le journaliste découvre qu’un certain nombre de ces militaires possèdent une double nationalité. Ainsi trois sont israélo-états-uniens, un belgo-israélien, un israélo-éthiopien, un israélo-sud-africain, un italo-israélien et deux franco-israéliens, Sasha A. et Gabriel B.
Il réussit à retrouver la trace d’un des Israélo-États-uniens et obtient un entretien avec lui, qu’il filme. De larges extraits de cette interview sont diffusés dans le documentaire de Younis Tirawi.
Le soldat, Daniel Raab, qui animait un groupe étudiant de soutien à Israël dans son université de l’Illinois avant son émigration en Israël en 2021 et son intégration dans l’armée de l’État hébreu, reconnaît plusieurs tirs et les justifie.
À ses yeux, dit-il en préambule, « Gaza est une sorte de Sodome » et « ceux qui y vivent sont semblables aux Amalécites ». Cette référence biblique aux pires ennemis des tribus d’Israël, à exterminer, mais qui ressurgissent à chaque époque, est très fréquente dans les discours des responsables israéliens depuis le 7-Octobre.
Il est ahurissant de voir une personne, face caméra, revendiquer tous les éléments constitutifs d’un crime de guerre. Alexis Dewaef, avocat et vice-président de la FIDH
Daniel Raab affirme que tout homme en âge de combattre constitue une cible, même s’il ne porte ni uniforme ni arme visible : « La question des femmes et des enfants fait l’objet d’un débat avec le commandement, dit-il lors de l’entretien. Aussi, en tant que tireur d’élite, vous avez également beaucoup d’indépendance, de responsabilité et de capacité de jugement […]. Dans certains cas, ils vous disent oui ou non, et dans d’autres cas, ils vous disent oui alors que vous avez l’impression que ce devrait être non […]. Et alors c’est à vous de décider… Vous tirez. »
Selon lui, l’unité a exécuté ainsi au moins 120 personnes entre le 7 octobre 2023 et son départ du groupe, à une date non spécifiée, mais postérieure à février 2024. Certaines victimes, selon l’enquête de Younis Tirawi puis d’Al-Mezan, étaient des membres du corps médical, à ce titre protégées par les Conventions de Genève régissant le droit international humanitaire.
Des témoignages obtenus par l’organisation palestinienne de défense des droits humains indiquent que plusieurs civils, dont une enfant, auraient été ciblés et tués par des snipers aux abords de l’hôpital Al-Quds en novembre 2023. Al-Mezan indique également, assure la plainte, que vingt personnes, des femmes et des enfants, notamment, ont été tuées entre le 29 janvier et le 13 février 2024 aux abords et à l’intérieur de l’hôpital Nasser.
L’Unité fantôme était à cette période positionnée à proximité de l’hôpital Nasser.
« Il est ahurissant de voir une personne, face caméra, revendiquer tous les éléments constitutifs d’un crime de guerre, disant “nous tirons parfois à 1 km, 1,2 km de distance, sur des civils non armés, ne représentant nullement une menace pour nous, ni pour aucune de nos forces et se rendant ou essayant de rejoindre les hôpitaux”. C’est la définition même du crime de guerre, reprend Alexis Dewaef. Il est exceptionnel d’avoir, si je puis dire sur un plateau d’argent, les éléments prouvant que cette unité commet des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, dans le cadre du génocide en cours à Gaza. »
Emmanuel Daoud, avocat de la LDH, également partie civile, renchérit : « Il est très rare que ceux qui commettent des crimes, et plus encore ce type de crimes, à savoir des exécutions extrajudiciaires de civils, hommes, femmes et enfants, les reconnaissent matériellement et s’en félicitent, en disant : “Finalement, on a fait notre boulot.” »
Ne pas poursuivre, c’est faire le lit des bourreaux, fouler aux pieds la justice pénale internationale et cultiver encore l’impunité. Emmanuel Daoud, avocat de la LDH
À l’heure où cet article est publié, l’armée israélienne, sollicitée, n’a pas répondu à nos questions.
Autres caractéristiques rendant ce dossier exceptionnel, selon Emmanuel Daoud : « Des militaires sont poursuivis pour des actes – les crimes les plus graves – commis pendant leur activité militaire. Cela n’arrive que très rarement. En outre, à ma connaissance, c’est la première fois que des snipers sont poursuivis. »
Une première plainte pour crimes de guerre visant un soldat de l’Unité fantôme a été déposée fin octobre 2024 en Belgique, sur la base des mêmes éléments. « L’instruction est ouverte et l’enquête en cours, indique Alexis Dewaef. Nous avons l’appui du procureur fédéral pour le ministère public, proactif sur ce dossier. » D’autres le seront prochainement, notamment en Italie.
Les organisations plaignantes se veulent confiantes : le dossier français ne peut que suivre le même chemin, avec désignation d’un juge d’instruction et enquête ouverte dans les meilleurs délais. « Ne pas le faire, c’est faire le lit des bourreaux, décliner les principes les plus fondamentaux, fouler aux pieds la justice pénale internationale et cultiver encore l’impunité, et l’impunité est la sauvegarde des bourreaux et des criminels non seulement d’aujourd’hui mais de demain », assène Emmanuel Daoud.
Cette impunité, les soldats israéliens, leurs supérieurs et les responsables politiques en ont toujours bénéficié, rappellent les parties civiles. La justice française, affirme la FIDH, traîne des pieds : aucune enquête n’est encore ouverte concernant une première plainte déposée en décembre 2024 contre un soldat franco-israélien. Celui-ci, Yoel O., est poursuivi pour tortures et mauvais traitements contre des détenus palestiniens, qu’il avait lui-même filmés et mis en ligne.
Benyamin Nétanyahou, sous le coup d’un mandat d’arrêt émis par la Cour pénale internationale, a pu tranquillement survoler le territoire français pour se rendre de Budapest à Washington sans que son avion soit intercepté.
La plainte contre Sasha A. et Gabriel B. vise à ébranler cette impunité. Et à faire comprendre aux quelque 4 000 ressortissants français servant actuellement dans l’armée israélienne, selon la FIDH, qu’ils ne sont pas à l’abri de poursuites dans leur pays.
mise en ligne le 1er juillet 2025
Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/
En novembre 2024 Michel Barnier annonçait de lourdes coupes budgétaires dans les collectivités locales. À Toulouse un mouvement social est cependant parvenu à obtenir des reculs de la mairie. Les bibliothèques en ont été le fer de lance du mouvement.
Interview de Léo Stella, bibliothécaire et élu à la commission exécutive de la CGT de la mairie de Toulouse.
Quelle a été la réaction de la mairie de Toulouse après l’annonce des coupes budgétaires par le premier ministre déchu Michel Barnier en octobre 2024?
Léo Stella : Les annonces de Michel Barnier, qui prévoyaient une réduction de 5 milliards d’euros de budget pour les collectivités (ndlr : voir notre article sur ce plan social XXL), ont eu des conséquences immédiates à Toulouse. Au conseil départemental de Haute-Garonne Sébastien Vincini (PS) a gelé le budget. Jean-Luc Moudenc (ex-LR), maire de Toulouse, a fait pareil. Dans les bibliothèques, on s’est retrouvé à ne plus pouvoir remplacer les agents absents, les arrêts maladies et la mairie a réduit de 60 % le budget qui servait à recruter des remplaçants. Fin décembre 2024, nous avons perdu 15 à 16 contractuels, par non renouvellement, sur l’ensemble des mairies de Toulouse. Ça a été un choc. Certaines bibliothèques, comme celle de Bagatelle, ne pouvaient plus ouvrir. Certaines petites bibliothèques devaient fermer une semaine sur deux. En même temps, la mairie a acté un gel de 40 % de l’enveloppe des subventions aux associations culturelles sur l’année à venir.
Avec la section syndicale CGT des bibliothécaires, nous avons donc organisé une assemblée générale le 5 décembre, forte journée de grève dans la fonction publique. L’AG a réuni une centaine d’agents sur 330. Nous avons voté une série de débrayages. Sur des périodes de 2 heures on arrêtait le travail et on tractait auprès des usagers. On a aussi décidé de participer à la manifestation du privé le 12 décembre. Nos revendications étaient claires : non aux baisses de budget, refus des licenciements et titularisation de tous les contractuels.
Comment expliquer que la mobilisation ait été particulièrement forte dans les bibliothèques ?
Léo Stella : Ça s’explique par des tensions accumulées depuis plusieurs années. Il y a deux ans, une réforme appelée « Proxima » a entraîné une surcharge de travail, et une réduction des moyens. Elle a mis en place une situation dans laquelle les équipes sont constamment en sous-effectif, et les bibliothécaires doivent se battre pour des fournitures de base, comme des trombones. Cela fait sept ans que je travaille dans les bibliothèques, et la situation n’a fait qu’empirer. Les annonces de Barnier et de la mairie de Toulouse ont fait déborder le vase.
On a aussi reçu un fort soutien des usagers, ça aide. Ils se sont aussi mobilisés avec nous. Les bibliothèques sont des lieux hyper sociaux, ça ne sert pas seulement à emprunter des livres : en hiver, les gens viennent pour se chauffer… en été pour la clim… Nous faisons beaucoup de travail social… je ne sais plus combien de personnes j’ai aidé à obtenir des visas.
Après cette assemblée générale de décembre, comment a continué votre lutte ?
Léo Stella : En janvier 2025, nous avons mis en place des commissions « caisse de grève », « action » et « élargissement ». Je faisais partie de cette dernière commission. L’idée était d’aller chercher tous ceux qui étaient concernés par ces coupes budgétaires et même au-delà, dans le privé. L’école des Beaux-arts de Toulouse, le collectif Culture en lutte, des agents territoriaux de la CGT et de SUD ont répondu présent et on a organisé une réunion publique le 13 février à la Bourse du travail. Elle a abouti à une coordination interprofessionnelle. Nous avons fait un communiqué unitaire avec les mêmes mots d’ordre que pour les bibliothèques. On a aussi insisté sur la dénonciation de l’économie de guerre qui ne tardera pas à justifier des budgets austéritaires.
Le 27 mars, on a fait une manifestation devant le conseil municipal. On a été choqué : on était plus de mille. La mobilisation touchait la fonction publique territoriale mais aussi le secteur social et culturel. À partir de là, il y a eu des reculs de la mairie. Les annonces de réduction budgétaire ont été revues à la baisse.
Les budgets austéritaires et les attaques contre la fonction publique devraient continuer en 2026. Quels acquis de la mobilisation pourraient permettre de mieux résister la prochaine fois ?
Léo Stella : Avec l’été et les vacances qui arrivent, nous sommes à -50 % de présence dans les bibliothèques. Une mobilisation n’est pas envisageable avant la rentrée. Ce vendredi 20 juin marquait donc la fin d’une séquence de mobilisation. Nous avons organisé un rassemblement nommé « contre conseil municipal ». Le but c’était de dire à la collectivité que le round 2 arrivait et qu’on ne mettrait pas 6 mois avant de s’unir. Et ce malgré les pressions et les tentatives de division qui pèsent sur nous. On sait aussi que les mobilisations avec les usagers sont possibles. Dans le quartier de Bonnefoy, les parents d’élèves se sont réunis avec les travailleurs devant la bibliothèque. On a aussi organisé des manifestations avec les enfants lors d’interventions de Jean-Luc Moudenc. On sait que ça fonctionne. Pour la rentrée, on a donc voté la création de comités d’usagers.
mise en ligne le 30 juin 2025
sur www.humanite.fr
Il faut le dire et le redire : la réforme de l’audiovisuel public, dont les députés doivent débattre à partir d’aujourd’hui, représente un péril démocratique de tout premier ordre. Mené tambour battant par Rachida Dati, qui en fait une affaire personnelle, ce projet vise à empiler France Télévisions, Radio France et l’Institut national de l’audiovisuel dans une même holding – France Médias –, dirigée par un seul et unique président.
Tout cela est évidemment enrubanné d’une ribambelle d’éléments de langage. Mais, sous couvert de « rationalisation » et de « pilotage stratégique », c’est bien la tentation d’une reprise en main politique du service public de l’information qui plane au-dessus de ce texte, portant un coup sévère à la diversité des contenus et à l’indépendance des rédactions.
La logique défendue par la ministre de la Culture est très claire. Au financement issu du budget de l’État (et non plus de la redevance) s’ajoutent la nomination des deux principaux directeurs (holding et information) par le pouvoir en place – via l’Arcom – et une fusion des rédactions qui, outre les « économies d’échelle » fantasmées, facilitera la diffusion des exigences éditoriales venues d’en haut.
Cette gouvernance tout en verticalité rappelle furieusement la gaullienne ORTF. Elle met sous pression les personnels, favorise une information uniformisée, accroît la suspicion sur les journalistes du service public, alors même qu’un Français sur deux ne fait déjà plus confiance aux médias pour s’informer.
Cette fragilisation de notre bien commun est inadmissible. Face à une concentration inédite du secteur dans la main de quelques milliardaires, dont certains assument l’utilisation de leurs chaînes, radio et journaux à des fins de propagande d’extrême droite, l’audiovisuel public doit être un rempart par son exemplarité, son professionnalisme, son pluralisme. L’affaiblir dans ses moyens et ses missions est un coup de poignard porté à notre vie démocratique. Et fait le jeu de ceux qui rêvent de privatisation et d’éteindre toute voix critique.
mise en ligne le 29 juin 2025
Par Aurelia de Spirt sur www.humanite.fr
Les femmes de chambre de l’hôtel Campanile et Première Classe de Suresnes ont tenu durant neuf mois leur grève. Ce samedi, elles célébraient à Nanterre leur exploit face à la direction.
Caché au fond du jardin de l’Union locale de la CGT Nanterre, les femmes de chambre de l’hôtel Campanile et Première Classe de Suresnes célèbrent leur victoire. Elles ont troqué leur gilet CGT contre des robes colorées. Sur leurs visages se dessinent à nouveau des sourires. La musique en fond se mélange à l’odeur du barbecue. Les rayons du soleil dansent sur un mur tagué d’un point levé, « Agora » y est écrit en capitales rouges.
Avec beaucoup d’émotion, Kandé Tounkara, déléguée syndicale à la CGT-HPE sur le site, prend le micro. « Après l’humiliation et l’intimidation du patronat, il fallait s’en sortir pour notre dignité », déclame-t-elle. Les femmes entament leur slogan en coeur : « On a mal au dos Louvre Hôtels, il faut payer ! »
Une grève de longue haleine
La direction a enfin cédé le 7 mai dernier, après neuf mois de pression syndicale. En août 2024, dix-sept employés du groupe Louvre Hôtels, détenteurs des filiales Première classe et Campanile débutent une grève, contre la dégradation de leurs conditions de travail. Ils dénoncent des licenciements abusifs, une traque syndicale et exigent une revalorisation des salaires sur l’inflation et le versement d’une prime d’ancienneté.
Ils ont cru que des femmes immigrées ne leur tiendraient pas tête
Parmi eux, des équipiers, des plongeurs mais surtout des femmes de chambre. « Ils ont cru que des femmes immigrées ne leur tiendraient pas tête », scande Kandé sur les speakers. Au fur et à mesure, la direction s’est faite de plus en plus menaçante envers les grévistes. Deux grévistes ont même fini en garde à vue pour nuisance sonore. « Les premiers mois ont été compliqués. La direction ne les prenait pas au sérieux », relate Elisabeth Ornago, secrétaire générale de l’Union CGT des Hauts-de-Seine. Les tensions se sont apaisées à l’arrivée de la nouvelle directrice en début d’année et face à la médiatisation grandissante.
« La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, et la figure de proue de la grève des Batignolles et ancienne députée LFI, Rachel Keke, sont venues plusieurs fois sur le piquet de grève », poursuit la syndicaliste. Mais c’est l’intervention de la sous-préfète à l’égalité qui a finalement tout fait basculer. « Elle a tapé du point sur la table en imposant des négociations », rapporte la secrétaire générale.
Tous les emplois précaires ont été transformés en CDI à temps plein. Les housses et les lits sont en train d’être remplacés pour réduire la pénibilité au travail des femmes de chambre. Un suivi régulier par le médecin du travail et la sous-préfecture a été mis en place. Les deux employés licenciés ont, quant à eux, obtenu des garanties d’emploi par la sous-préfète de Nanterre avec indemnité de départ.
Une victoire en demi-teinte
Mais Elisabeth Ornago reste pourtant sur sa faim. « Il n’y a pas eu d’augmentation de salaires et seulement dix jours de grève ont été payés. Certes, elles ont obtenu une neutralisation de leurs jours de grève pour les primes mais pas pour leur jour de congé », précise-t-elle.
Reste que les syndicalistes sont soulagés : le plus dur semble derrière eux. « On a tous beaucoup perdu des deux côtés, conclut un cgtiste. Neuf mois sans salaire, c’est pas rien ! » La reprise du travail le 12 mai s’est passée dans la bonne humeur. « Il n’y a pas de haine. On est de la même famille et on travaille ensemble », poursuit l’ancien gréviste.
La journée de liesse, ce samedi, avait d’ailleurs commencé plus tôt dans la journée, dans la salle de petit déjeuner de l’hôtel Première Classe de Suresnes, au côté de la directrice du site. « Maintenant, ils savent de quoi on est capable », triomphe un cgtiste. « Ces femmes ont pris confiance en elles, confie Kandé Tounkara. C’était la première fois qu’elles demandaient une caisse de grève. On ne s’attendait pas à autant de soutien ».
Renverser le rapport de force
Le mot « fierté » est sur toutes les lèvres. La déléguée syndicale se livre. « Je me sens enfin respectée, ça fait du bien ». La secrétaire générale se risque même à parler d’avenir : « Elles ont envie de remonter un syndicat, de faire des formations, de soutenir les combats d’autres collègues. Ce sont des guerrières. »
Cette lutte, c’est celle des femmes immigrées et sous payées, c’est la reconnaissance de la pénibilité des métiers féminisés
Alors que tout le monde déguste, en cercle, un plat sénégalais, dans des assiettes en carton, la secrétaire générale de l’Union CGT des Hauts-de-Seine interrompt les victuailles et se tourne vers les grévistes. « L’association de solidarité “L’avenir social” et la CGT s’associent pour vous offrir une semaine de vacances tous frais payés », annonce-t-elle.
Kandé explose de joie et sert Élisabeth dans ses bras. Des larmes coulent sur son visage. Une femme discrète, assise sur sa chaise à l’écart, éponge d’un geste de main ses yeux. Soulagées du poids de neuf mois de grève acharnée, à camper sur le piquet de 9h à 19h, fatiguées par des années de dur labeur, elles disent se sentir enfin valorisées. « Cette lutte, c’est celle des femmes immigrées et sous payées, c’est la reconnaissance de la pénibilité des métiers féminisés », martelle madame Ornago.
mise en ligne le 28 juin 2025
Dorian Vidal sur www.humanite.fr
Les subventions du ministère de la Culture diminuant petit à petit, la Maison des écrivains et de la littérature a été contrainte de cesser son activité. Fondée en 1986, l’association était le premier employeur d’écrivains en France.
En deux ans, les subventions du ministère de la Culture pour la Maison des écrivains et de la littérature (Mél) ont diminué de 60 %. Bien loin des 700 000 euros accordés en 2015, des 500 000 de 2023, la subvention pour l’année de 2025 ne dépasse pas les 200 000 euros. Une somme à laquelle il faut déduire les salaires des 7 salarié.e.s, le loyer de 40 000 euros annuels, l’électricité, le gaz… plus de 50 000 euros chaque mois. Étouffée financièrement, l’association loi de 1901 créée en 1986 sous la direction de Jack Lang essayait de résister à une fermeture prévue depuis des mois. Aux yeux des auteur.e.s aussi, ce site n’avait pas de prix.
« La Mél est pour beaucoup d’autrices et d’auteurs un partenaire privilégié, note l’écrivain Arno Bertina. Parce qu’elle est de taille modeste (une petite dizaine de salariés, NDLR), il nous aura toujours été facile de trouver la personne en charge du dossier qui nous occupait (une rencontre dans un lycée, dans une université, dans un festival ou un colloque). L’écoute aura toujours été d’une grande qualité, et les réponses d’une grande pertinence – notamment celles des deux documentalistes capables d’orienter les adhérents dans la jungle des résidences d’écriture. »
Une structure essentielle pour la culture
« Cette qualité d’échanges reste unique, souligne le titulaire de la chaire artistique de l’EHESS. Quand un enseignant se tourne vers la MEL, il n’a pas affaire à une chambre d’enregistrement. On lui laisse le temps d’expliquer son projet de façon à lui proposer l’autrice ou l’auteur ad hoc, celui ou celle qui saura le mieux représenter la création littéraire, ses questionnements, sa vitalité. »
Une structure essentielle dans le partage et la transmission, alors que le ministère de la Culture de Rachida Dati, accompagné d’Élisabeth Borne à l’Éducation nationale, lançait au début du mois de juin son opération « Cet été je lis », visant à encourager la lecture chez les jeunes. La Mél avait donc sa carte à jouer à ce niveau-là : chaque année, 30 000 collégiens, lycéens et étudiants de la France entière pouvaient rencontrer près de 300 écrivains. Autre action phare de l’association, le prix des lycéens et apprentis en Île-de-France.
« On est tous concernés »
« Tout ça, c’est une histoire de fou, raconte Sylvie Gouttebaron, qui dirigeait la Mél depuis 2005. Cette fermeture semblait absolument inévitable quand on a vu la subvention annoncée. On a eu le combat joyeux ces derniers mois, mais là c’est fini, la Maison n’existe plus, elle est liquidée. » Celle qui est également autrice déplore l’absence totale de réponse du ministère de la Culture et dénonce une politique libérale plus intéressée par l’argent que l’art. « On est tous dans le même bateau, affirme-t-elle. Que ce soit le spectacle vivant, la littérature, l’audiovisuel public, on est tous concernés par la déliquescence du service public. »
Dans Le Monde, le ministère se défend en expliquant que « l’État invite la Mél depuis plusieurs années à se rapprocher des acteurs territoriaux à qui sont désormais confiés les crédits déconcentrés correspondant au développement des activités d’éducation artistique et culturelle ». « On l’a fait, répond Sylvie Gouttebaron. Dès le Covid, on a écrit à toutes les DRAC (Direction régionale des affaires culturelles, NDLR). » Mais l’appel au soutien n’a donc pas suffi à empêcher la fermeture de la Mél.
Continuer de prendre la parole
À quelques jours de la fin, l’équipe de l’association a réussi à payer l’ardoise de 70 000 euros aux 83 écrivains qui attendaient leur dû. Maintenant, il faut trouver une place pour les très riches archives de la structure. « Il y a un fond audiovisuel inouï, des photos, des entretiens, un colloque René Char… Ça ne doit pas partir à la poubelle », martèle l’ex-dirigeante. L’équipe de la Mél est notamment en contact avec la BNF pour sauver des documents inestimables.
Sylvie Gouttebaron l’assure, elle ne va pas se taire. Celle qui est également derrière le collectif Les Soulèvements de la culture et une pétition demandant la démission de Rachida Dati annonce la création d’une nouvelle association, Reprendre la parole. « L’espérance prime, on veut continuer contre ce qui nous menace tous aujourd’hui », appuie-t-elle.
Cette association ambitionne de maintenir le festival « Littérature, enjeux contemporains », création de la Mél, avec cette année le thème « Reprendre la parole : on nous raconte des histoires », du 4 au 6 décembre 2025. « On veut que ce soit un véritable espace d’échanges assez politique en littérature. Et on va le faire, coûte que coûte », affirme Sylvie Gouttebaron, déterminée.
Thomas Lefèvre sur www.politis.fr
L’emblématique musée scientifique parisien est au cœur d’une crise, après le report de sa réouverture, initialement prévue pour le 11 juin 2025. Les attaques contre le secteur culturel se multiplient, sans épargner la culture scientifique.
La culture scientifique n’est pas épargnée par la tronçonneuse budgétaire. Le Palais de la découverte, musée parisien historique, devait rouvrir ses portes le mercredi 11 juin 2025, après plus de quatre ans de rénovation du Grand Palais, auquel il est intégré. Pourtant, dès le 20 mai, les salariés d’Universcience – établissement administratif regroupant le Palais de la découverte et la Cité des sciences – apprenaient avec stupeur le report de cette réouverture. À cette nouvelle s’est ajoutée, le 12 juin, la décision en Conseil des ministres de remercier Bruno Maquart, président d’Universcience depuis 2015.
Lors de son discours d’adieu, prononcé devant ses équipes le mercredi 18 juin, ce dernier a évoqué une « situation de crise », précisant toutefois qu’il « ne peut pas en parler davantage », d’après plusieurs sources présentes. Cette opacité ajoute à l’inquiétude générale des salariés. Valentin, médiateur scientifique au Palais, témoigne de cette ambiance délétère : « Ça fait plus d’un mois qu’on nous dit qu’on aura plus d’informations la semaine prochaine. En interne, on n’a aucune information, notre direction nous répète qu’elle ne peut rien nous dire. » Contacté par Politis, la direction de la médiation scientifique d’Universcience n’a pas donné suite.
Inauguré en 1937, le Palais de la découverte est un lieu consacré à la médiation scientifique, situé en plein cœur de Paris, dans une aile du Grand Palais. Cette institution emblématique est aujourd’hui dans la tourmente. « Le limogeage du président est une attaque claire contre le nouveau projet du Palais de la découverte, déplore Valentin. Ça a été une surprise totale pour tout le monde ». La décision du gouvernement a été perçue comme une menace directe sur l’avenir de l’institution et sur les emplois des salariés.
Si une institution historique comme celle-ci est menacée, c’est très inquiétant pour la survie de structures plus petites. C. Aguirre
Rachida Dati, ministre de la Culture, a laissé planer le doute sur un potentiel déménagement de l’établissement à la Villette, à côté de la Cité des sciences. Une proposition vivement critiquée en interne et par l’ensemble des acteurs du secteur. « Il n’y a pas suffisamment d’espaces de culture scientifique en France », souffle Valentin. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche souhaite, quant à lui, le maintien du Palais de la découverte au Grand Palais. Affaire à suivre.
Face à cette crise, une pétition de soutien a été lancée, rassemblant déjà plus de 80 000 signatures, en quelques jours. Parmi les signataires de cette pétition, on retrouve des scientifiques de renom tels que le chercheur Jean Jouzel, le mathématicien Cédric Villani, ou encore Valérie Masson-Delmotte, climatologue et autrice du GIEC.
Claudia Aguirre, directrice de Traces association d’éducation populaire et de médiation scientifique, souligne l’importance cruciale de cette mobilisation : « C’est une situation qui met à risque l’intégralité de la culture scientifique. Si une institution historique comme celle-ci est menacée, c’est très inquiétant pour la survie de structures plus petites comme la nôtre. » Le 12 juin, une tribune de scientifiques internationaux a également paru dans Le Monde appelant à sauver l’établissement.
La culture scientifique : angle mort du ministère
Pour Tania Louis, docteure en biologie et médiatrice scientifique indépendante depuis 2020, cette crise révèle « le symptôme d’un échec ». « Ces derniers temps, le secteur de la culture, et donc celui de la culture scientifique, est durement touché par les politiques budgétaires, précise-t-elle. La culture scientifique est un milieu très peu syndiqué, on est très peu outillé pour se défendre. »
La culture scientifique est à la fois mal intégrée au secteur culturel et mal intégrée au secteur scientifique. T. Louis
La situation critique du Palais révèle un problème plus profond : l’abandon politique et financier de la culture scientifique, placée dans un entre-deux inconfortable entre le ministère de la Culture et celui de l’Enseignement supérieur. En tant que freelance, Tania Louis ressent parfois cet isolement vis-à-vis du reste du milieu culturel : « La culture scientifique est à la fois mal intégrée au secteur culturel et mal intégrée au secteur scientifique. Des actions collectives comme “Cultures en luttes” n’ont pas été rejointes par les acteurs et actrices de la culture scientifique, ça montre une certaine imperméabilité, regrettable, entre les milieux. »
Étant un établissement parisien de référence dans le domaine, les incertitudes autour du Palais de la Découverte reçoivent un certain écho médiatique. Ce qui n’est pas le cas pour des lieux moins connus, qui subissent pourtant le même sort. « Si on s’était mobilisés dès le début pour défendre les petites structures, peut-être que le Palais de la Découverte n’aurait jamais été menacé », résume Tania Louis. Selon elle, par peur de se voir couper davantage de financements, de nombreuses structures de culture scientifique ne préfèrent pas témoigner publiquement de leur situation, parfois très instable.
« Ubérisation de la culture scientifique »
Terence, cofondateur d’Exaltia, un collectif de vulgarisateurs scientifiques, et vice-président du Café des sciences, décrit une situation particulièrement instable pour les acteurs indépendants : « On avait prévu un concert au Palais de la découverte le jour de la Fête de la musique. Pour nous, c’était l’occasion de faire le pont entre le milieu culturel et la culture scientifique, donc c’est une grosse déception. » Cette situation n’est pas isolée : « Les indépendants et les structures culturelles qui galèrent sont invisibilisés, et il y a beaucoup de personnes précaires. »
On a appris l’annulation à peu près en même temps que le grand public. Terence
Pour Exaltia, le partenariat avec le Palais de la découverte représente plusieurs milliers d’euros de devis, dont une partie seulement sera payée. « On a appris l’annulation à peu près en même temps que le grand public, détaille Terence. Mais ça faisait déjà un mois que les indications étaient en chaud-froid par rapport à la communication autour du festival Premières ondes de cet été, auquel on devait participer. » Ce festival devait avoir lieu tout le long du mois de juin, avant d’être finalement entièrement annulé au début de ce mois.
Selon Tania Louis, cette précarisation de la culture scientifique prend la forme d’une véritable « ubérisation » du secteur : « Les structures standards de culture scientifique ont de moins en moins de postes permanents et font donc appel à des prestataires indépendants. »
En réponse, certains acteurs du secteur explorent de nouveaux modèles économiques. Terence explique ainsi que, face à ces difficultés, son collectif a choisi de « passer du statut de freelance chacun dans notre coin, à un statut collectif de coopérative », afin notamment de « combattre la précarité ».
Si les coupes budgétaires s’inscrivent dans une logique politique globale de réduction des dépenses culturelles, la situation du Palais de la découverte met en lumière les problématiques structurelles du secteur de la culture scientifique. Alors que les attaques contre les sciences se multiplient – en particulier envers les sciences sociales, mais aussi celles de l’environnement –, il paraît urgent de pérenniser ces quelques lieux publics de transmission de savoirs scientifiques fiables et accessibles à tous·tes.
mise en ligne le 27 juin 2025
Diego Chauvet sur www.humanite.fr
Sociologue spécialiste des extrêmes droites, Ugo Palheta analyse dans son dernier ouvrage l’accélération du processus de « fascisation » en France. Il appelle à un sursaut et à un débat stratégique au sein de la gauche.
Le sociologue spécialiste des extrêmes droites vient de publier un nouveau livre. Comment le fascisme gagne la France est une version largement remaniée et augmentée d’un premier opus, la Possibilité du fascisme, paru en 2018. Ugo Palheta y note une progression des thèses racistes et xénophobes, tout en réfutant l’inéluctabilité d’une victoire prochaine du Rassemblement national. À condition de « renouer avec l’antifascisme ».
Qu’est-ce qui a changé depuis « la Possibilité du fascisme » paru en 2018 pour justifier cette nouvelle édition ?
Ugo Palheta : Le changement tient surtout à l’amplification de dynamiques que j’avais identifiées à l’époque, et pour commencer la progression électorale du Rassemblement national (RN). En 2018, on croyait encore que le RN avait atteint un plafond de verre. Après le débat raté de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron en 2017 et les mauvais scores du parti aux législatives qui avaient suivi, beaucoup pensaient que l’extrême droite était durablement affaiblie. En réalité, elle a depuis poursuivi une dynamique de renforcement. Aujourd’hui, elle constitue le seul bloc en expansion dans un paysage politique tripolaire, aux côtés du pôle néolibéral-autoritaire (Macronie-LR) et du pôle de gauche. Autre amplification majeure : le durcissement autoritaire de l’État.
Cela avait commencé sous Nicolas Sarkozy et François Hollande, mais cela a pris une ampleur inédite avec Emmanuel Macron : répression brutale des mobilisations (gilets jaunes, quartiers populaires, Sainte-Soline…), surarmement de la police, interdictions croissantes de manifester, marginalisation du Parlement… Ce basculement s’accompagne de la banalisation et de la radicalisation du racisme d’en haut. Non seulement les politiques anti-immigrés ont été considérablement durcies par les droites au pouvoir, mais les partis et médias dominants n’ont cessé de construire l’islam et les musulmans comme ennemi de l’intérieur. Les deux meurtres récents visant explicitement des musulmans nous rappellent une fois de plus que ce racisme tue.
Pourquoi le discours sécuritaire et xénophobe de la droite et du centre ne siphonne-t-il pas l’électorat de l’extrême droite ?
Ugo Palheta : En fait, ces stratégies ne neutralisent pas l’extrême droite. Au contraire, elles banalisent ses idées et les rendent hégémoniques. Prenons 2007 : Nicolas Sarkozy a capté une partie de l’électorat du Front national, mais ça n’a été que provisoire. En reprenant les thèmes de l’extrême droite, les partis traditionnels déplacent le centre du débat public vers ses obsessions : immigration, islam, insécurité. Être hégémonique pour une force politique, c’est, notamment, parvenir à imposer les termes du débat, donc que les autres forces débattent ou légifèrent à partir de ce qui fait « problème » pour vous. Ainsi, quand la droite ou le centre gauche reprennent les obsessions de l’extrême droite, ils contribuent à bâtir les conditions de son hégémonie. À court terme, ils peuvent grappiller des points aux élections mais, à moyen et long terme, c’est l’extrême droite qui rafle la mise.
Vous notez également une part de responsabilité de la gauche. Quelle est-elle ?
Ugo Palheta : Le premier problème, c’est que la gauche dite de gouvernement a elle-même mené des politiques destructrices socialement : austérité sous François Mitterrand (la « rigueur »), privatisations massives sous Lionel Jospin, politique de l’offre sous François Hollande. Ces choix ont généré précarité, insécurité sociale, concurrence généralisée. Mais, si cette insécurité sociale a pu favoriser l’extrême droite, c’est que les politiques néolibérales, de droite comme de gauche, se sont accompagnées de discours et de politiques anti-immigrés et plus tard islamophobes. Si bien que les incertitudes et les peurs croissantes (de la précarité, du déclassement, etc.) ont été politisées selon un schéma xénophobe et raciste, orientées vers des boucs émissaires fournis notamment par toute l’histoire coloniale de ce pays : immigrés, musulmans, quartiers populaires.
La gauche n’a pas troqué les immigrés contre la classe ouvrière. Elle a durci son discours et ses politiques d’immigration au moment même où elle abandonnait les travailleurs. Mais il y a eu aussi des reculs idéologiques : outre l’acceptation de l’idée qu’il y aurait « trop d’immigrés », tout le discours historique de gauche autour de l’exploitation et de la lutte des classes a disparu dans ces années au profit d’une rhétorique vaguement « citoyenniste » ou contre l’exclusion, qui ne désignait plus aucun ennemi et épargnait ainsi la bourgeoisie. Or ce vide a été comblé par les récits identitaires de l’extrême droite : la nation menacée, l’islam contre la République, l’étranger comme ennemi intérieur.
Vous évoquez un basculement de l’État social vers un État pénal. En quoi cela relève-t-il d’une fascisation plutôt que d’un simple durcissement sécuritaire ?
Ugo Palheta : On parle souvent de « dérive », mais cela atténue la portée du phénomène. Mon hypothèse, c’est que ce qui se cherche ou se prépare n’est pas juste un État capitaliste démocratique un peu plus répressif, mais un État d’exception : suspension de l’État de droit, dissolution d’organisations, écrasement de toute contestation, etc. En outre, certains groupes – Roms, migrants, musulmans – subissent d’ores et déjà un traitement d’exception. Ce qui commence à la marge finit par s’appliquer à tous, sous la forme d’un État policier.
Cette évolution repose aussi sur une alliance renforcée entre autoritarisme et pouvoir économique. Des secteurs entiers du capital – industries fossiles, sécurité, armement, Big Tech, agrobusiness – parient désormais sur des stratégies autoritaires. Bien sûr, ce durcissement a pour objectif d’imposer la refonte néolibérale des rapports sociaux et de relancer l’accumulation du capital, mais il a aussi des visées banalement électorales : si, dès 2017, Macron a opéré un virage autoritaire et raciste, c’était pour capter l’électorat de droite, élargir sa base sociale et ainsi se maintenir au pouvoir en 2022.
Cette fascisation ne résulte-t-elle pas d’une stratégie réussie de la part du RN ?
Ugo Palheta : Le RN a mené une stratégie bien pensée de respectabilisation (dite « dédiabolisation »), mais certaines conditions ont favorisé leur succès. D’abord, cette stratégie n’aurait jamais fonctionné à ce point sans un haut niveau de complicité politique et médiatique, acceptant l’idée même que le RN d’aujourd’hui n’aurait plus rien à voir avec le FN d’autrefois. En outre, le RN prospère sur un terreau d’instabilité et d’incertitudes produit par des politiques néolibérales, face à une gauche impuissante ou carrément complice là encore. Dans ce contexte, un électorat s’est structuré à partir des années 1980, composé pour l’essentiel de gens qui n’ont jamais été politisés à gauche et qui sont imprégnés profondément par des rhétoriques de droite et d’extrême droite (mêlant refus du prétendu « assistanat » et refus de l’immigration).
Pour revenir au FN-RN, Marine Le Pen a cherché à se démarquer des déclarations antisémites et négationnistes de son père (qu’elle avait toujours acceptées jusque-là), tout en conservant l’essentiel de son idéologie. Elle a aussi habilement ajouté plusieurs notes à sa gamme ethno-nationaliste, par exemple en instrumentalisant la cause des femmes à des fins racistes (les immigrés et les musulmans seraient responsables de la persistance du patriarcat et des violences de genre) ou encore la lutte contre l’antisémitisme, prétendant que les ennemis des juifs seraient aujourd’hui les musulmans et la gauche.
Faut-il considérer la progression de l’extrême droite comme inéluctable ? Peut-on encore infléchir cette dynamique ?
Ugo Palheta : Le récit de l’inéluctabilité est lui-même un facteur de défaite. En juillet 2024, l’ensemble des sondages donnaient le RN largement gagnant. Pourtant, ce n’est pas ce qui s’est passé. Certes, il a progressé, mais c’est la gauche qui a obtenu une majorité relative grâce notamment à une forte mobilisation militante. Cela montre que la mécanique peut être brisée. « Ceux qui luttent peuvent perdre, mais ceux qui ne luttent pas ont déjà perdu », écrivait Brecht.
Un certain volontarisme est nécessaire, même si l’action en elle-même ne suffit pas : nous avons aussi besoin d’un débat stratégique sérieux pour savoir comment employer nos forces, quelles alliances sont nécessaires pour vaincre et changer la société. Ce livre ne propose donc pas un constat désespéré ou une énième lamentation. Il vise à réveiller les consciences, mais surtout à comprendre comment nous en sommes arrivés là et, à partir de là, à définir une stratégie.
Justement, quel est cet antifascisme avec lequel vous appelez à renouer ?
Ugo Palheta : D’abord, cela suppose de refuser la normalisation du RN, sa banalisation. Employer le terme de fascisme, c’est rompre avec un récit anesthésiant et nommer clairement le danger. On le voit avec Netanyahou, Poutine ou Trump, l’extrême droite, ce ne sont pas que des discours, ce sont des actes : massacres (jusqu’au génocide à Gaza), arrestations et expulsions arbitraires, assassinats ciblés, etc.
Renouer avec l’antifascisme, c’est donc d’abord défendre notre camp social, qui inclut l’antiracisme, le féminisme, l’écologie sociale, toutes les luttes contre les dominations. Cette autodéfense est concrète : face aux agressions d’extrême droite, mais aussi pour protéger les droits fondamentaux des plus vulnérables. Mais l’antifascisme ne peut se limiter à la défense. Il doit redevenir un moteur politique, un point de ralliement. L’été dernier, un front commun a brièvement émergé à partir du ciment que constitue l’antifascisme et il faut prolonger cette dynamique : parce que l’extrême droite s’en prend à tout le monde, il nous faut l’unité des mouvements d’émancipation contre elle.
Le problème, c’est que cela est resté cantonné aux élections. Le Nouveau Front populaire n’a pas donné lieu à des campagnes de terrain durables, faute de volonté commune et de travail collectif. Or la gauche est forte quand elle fait vivre les luttes, toutes les luttes : dans les quartiers, les villages, les universités et bien sûr les lieux de travail.
Il faut enfin livrer une bataille culturelle. Pas seulement démonter les mensonges du RN, mais convaincre qu’une politique alternative est possible. Beaucoup partagent nos idées mais n’y croient plus. Il faut restaurer cette confiance, mais aussi articuler les propositions d’urgence à un horizon positif. Ne pas se contenter de dire non aux politiques néolibérales ou répressives, mais formuler le projet d’une société libérée de l’exploitation, du racisme, du patriarcat. C’est ce que le mouvement ouvrier a longtemps su faire : relier les luttes immédiates à un projet global de transformation.
Comment le fascisme gagne la France, d’Ugo Palheta, la Découverte, 380 pages, 20,90 euros.
mise en ligne le 26 juin 2025
Elian Barascud Publié le 26 juin 2025 à 14:38
Ce jeudi 26 juin, les salariés grévistes de l’association de prévention spécialisée de l’Hérault (APS 34) ont organisé un nouveau rassemblement sur la place de la Comédie pour protester contre des suppressions de postes. D’autres acteurs du secteur, également touchés par des coupes budgétaires, étaient présents. Ils envisagent une assemblée générale collective et des actions communes
Les salariés de l’association de prévention spécialisée de l’Hérault (APS 34) commencent à avoir l’habitude de prendre la rue. Au printemps dernier, ils étaient mobilisés contre de potentielles coupes budgétaires du Département de l’Hérault, qui leur avait finalement promis de maintenir leur budget. Mais début juin, Kléber Mesquida, président du Département de l’Hérault, est revenu sur ses engagements, et 12 postes d’éducateurs sont désormais menacés. Après un premier rassemblement la semaine dernière, ils étaient en grève et ont organisé un nouveau rendez-vous sur la place de la Comédie ce jeudi 26 juin avec d’autres acteurs du social.
“On est en train de connaître une vague de licenciements inédite dans notre secteur”, explique Max Muller, salarié d’APS 34 et militant à la CGT action sociale 34. Car APS 34 n’est pas la seule association concernée. Gérald Verrier, délégué central CGT de l’association ADAGES, précise : “Dans notre association, ce sont 13 postes qui sont menacés d’ici la fin de l’année 2025 pour faute d’endettement, au centre social du quartier Croix d’Argent, à l’espace de vie sociale dans le quartier Sabines et dans le quartier de la Devèze à Béziers.”
“Ce sont 600 familles qu’on accompagne sur de l’apprentissage du français, de l’aide à l’insertion, et 300 jeunes qui viennent faire de l’aide aux devoirs chez nous qui seront impactés”, complète Perrine, salariée du centre social de la Croix-d’Argent. “On est censée être huit salariés, mais actuellement on est que quatre, les contrats précaires ne sont pas renouvelés”, souffle-t-elle.
Solidarité et coordination
“Les salariés d’APS 34 ont la pression, s’ils perdent dans leur grève, personne ne peut gagner”, affirme Philippe, salarié du CHU de Montpellier et militant à la CGT-hôpital, venu en soutien avec un chèque de 150 euros de la part de son syndicat pour alimenter la caisse de grève des éducateurs. Même chose pour la CGT-retraités de Montpellier, qui a donné 400 euros dans la caisse de grève. L’organisation trotskyste Révolution Permanente a quant à elle contribué à hauteur de 1 400 euros.
“Maintenant, il faut passer un cap, c’est tout le secteur qui est concerné, ce n’est pas seulement APS 34, nous sommes en train de monter une coordination pour agir ensemble”, continue Max Muller. Cette coordination a déjà prévu de se réunir en assemblée générale du secteur et d’organiser un prochain rassemblement le 4 juillet à 10 heures devant le Conseil Départemental de l’Hérault.
Pour soutenir les grévistes d’APS 34, voici un lien vers leur caisse de grève : https://www.cotizup.com/soseducs
Cécile Hautefeuille sur www.medipart.fr
Faute de budget suffisant, l’association de prévention spécialisée du département pourrait licencier une dizaine d’éducateurs et fermer trois antennes. Les salariés dénoncent une catastrophe pour les quartiers populaires et les jeunes suivis. Ils manifestent le 26 juin à Montpellier.
Montpellier (Hérault).– Aller vers les habitantes et habitants des quartiers, c’est leur métier. Leur demander de l’aide, c’est plus inhabituel. Les salarié·es de l’association de prévention spécialisée de l’Hérault (APS 34) se déploient depuis plusieurs jours dans les quartiers prioritaires du département pour alerter sur les coupes budgétaires menaçant leurs emplois.
Selon leurs informations, quinze personnes, dont treize éducatrices et éducateurs spécialisé·es, pourraient être licencié·es à l’automne prochain avec la probable fermeture des services de Frontignan, Sète et Béziers et la suppression de deux postes dans le quartier de La Mosson, à Montpellier. L’annonce est tombée le 10 juin dans un courrier du département, principal financeur de l’association.
« La collectivité nous a menti, déplore Max, éducateur spécialisé à l’APS 34. Nous nous étions fortement mobilisés au printemps contre une possible baisse de subvention de 25 % et le département nous avait promis, les yeux dans les yeux, de maintenir son budget. Finalement, 35 % des effectifs pourraient disparaître, on nous a trahis. »
Sollicité, le département socialiste de l’Hérault dément avoir menti et renvoie la responsabilité à certaines communes qui le laissent assurer, seul, le financement de la prévention spécialisée alors qu’il n’en a pas vocation. « Le département a dès le début d’année été transparent, répond ainsi la collectivité à Mediapart. Dans un contexte contraint budgétairement, le maintien du dispositif dépendrait de la volonté des communes et de leur participation financière. C’est donc en fonction des réponses des communes, que ce budget prévisionnel [...] est par conséquence réadapté. »
Pour la collectivité, « la baisse des effectifs évoquée par l’APS 34 ne serait que la conséquence de cette non-volonté des communes de voir perdurer le dispositif », citant les exemples de Béziers et Sète. Montpellier, en revanche, a fait le choix de « maintenir une participation financière », souligne le département.
Après un premier rassemblement, le 19 juin, devant les bureaux du département, les salarié·es de l’association appellent à une nouvelle journée de grève et à une manifestation, jeudi 26 juin, sur la place de la Comédie à Montpellier. Avec l’espoir d’embarquer le plus de monde possible dans la lutte, en particulier les habitantes et habitants des quartiers. « Si on arrivait à monter un comité pour nous soutenir, ça serait incroyable », espère Max, par ailleurs syndiqué à la CGT Action sociale.
Situations d’errance
Pour mobiliser, les salarié·es de l’APS 34 labourent donc le terrain, quartier par quartier. Vendredi 20 juin, une dizaine d’entre elles et eux se sont installé·es devant la maison pour tous Léo-Lagrange de La Mosson, tracts et pétition posés sur une table de camping ; puis se sont engouffré·es dans les allées du marché pour les distribuer. « C’est une attaque sans précédent contre les quartiers populaires ! », lance l’un d’eux, en glissant un tract à une habitante. « Nos interventions auprès des jeunes vont être impactées », tente une autre, face à deux mères de famille qui écoutent attentivement. « Ça m’intéresse, parce que moi aussi, je travaille avec des enfants », leur répond l’une d’elles.
Les éducatrices et éducateurs spécialisé·es interviennent auprès des 12-25 ans et de leurs familles sur nombre de problématiques : accès aux droits, à la santé, au logement, lutte contre le décrochage scolaire, recherche d’emploi… Des activités de loisirs, sorties, vacances, peuvent aussi leur être proposées.
« Notre terrain, c’est la rue. Nous y sommes toute la journée et sommes les seuls à pouvoir atteindre certains jeunes », explique Laura Palancade, éducatrice spécialisée et salariée depuis deux ans à l’APS 34. Casquette vissée sur la tête, elle tire nerveusement sur sa cigarette électronique. Sa colère est patente. « Je suis sur le secteur centre-ville de Montpellier et j’accompagne principalement des jeunes majeurs en sortie de protection de l’enfance. Des jeunes en situation d’errance, de rue, de mal-logement ; avec des problématiques d’addiction, de prostitution, de santé mentale... », énumère-t-elle. Après un silence, elle reprend : « En fait, nous sommes en bout de chaîne des défaillances de la protection de l’enfance. C’est ça, maintenant, la prévention. »
Kader, 43 ans, habitant « depuis toujours » de La Mosson, se joint à la troupe. Salarié d’une association d’éducation populaire, il vient apporter son soutien au collectif. « Je les vois, sur le terrain. Je vois leur travail, leur engagement », dit-il, en montrant de la tête les éducatrices et éducateurs spécialisé·es. « Ils cassent la barrière entre les habitants de quartier et l’institution. Alors supprimer des postes et des financements, c’est encore plus les abandonner », soupire-t-il.
Kader déplore des décisions budgétaires « qui viennent de tout en haut » et ajoute : « On ne sait même plus d’où elles viennent tellement elles viennent de loin ! Mais elles finissent toujours par cogner le dernier maillon, le maillon faible. »
Dans ce contexte austéritaire, les collectivités renvoient la balle à l’État ou se la jettent entre elles. Dans le cas de l’APS 34, le département de l’Hérault affirme ainsi avoir développé, ces dernières années, « des conventions dans lesquelles les communes participaient à hauteur de 30 % des dépenses de personnel liées à la prévention spécialisée » et dit regretter que certaines « n’[aient] tout simplement pas exprimé le besoin pour cette politique publique majeure dans les quartiers prioritaires ».
De quoi excéder Max, éducateur spécialisé à La Mosson. « Jusqu’ici, le département se substituait à ce désengagement des mairies mais il ne veut plus le faire. De toute façon, qui paye quoi, qui se désengage, ce n’est pas mon souci. Nous, on défend notre profession. On défend le public qu’on accompagne. »
Il y a des gamines de la protection de l’enfance qui fuient, fuguent de foyer en foyer et se prostituent à 10 ans, à 13 ans. Elles n’ont plus aucun lien avec personne à part nous. Max, éducateur spécialisé
Ému, Max raconte les larmes, il y a quelques jours, d’une mère de famille qui venait d’apprendre les probables licenciements d’éducatrices et éducateurs spécialisé·es. « C’est une maman qui vient d’Algérie et a des difficultés à parler français. Elle prend des cours, elle s’acharne, elle essaie de s’en sortir. Dès qu’elle allume la télé, elle entend qu’on la traite de “soumise”, qu’on la critique parce qu’elle ne travaille pas... On est les seules personnes à l’accompagner. Elle m’a dit : “On m’enlève la seule aide que j’ai et après, on va me dire, c’est pas bien, tu restes à la maison, tu ne fais rien…” C’est insupportable ! »
Max dit aussi penser aux jeunes « qui n’ont plus aucun adulte dans leur entourage » et détaille : « Il y a des gamines de la protection de l’enfance qui fuient, fuguent de foyer en foyer et se prostituent à 10 ans, à 13 ans. Elles n’ont plus aucun lien avec personne à part nous. Je pense très fort à elles, je sais à quel point on est le dernier lien pour elles. Et ça, c’est fini… On abandonne ces jeunes qui sont en danger, exposés à un niveau de violence incommensurable et déjà polytraumatisés par leur parcours de vie. »
Dents serrées, Laura Palancade balaie les arguments financiers avancés par les collectivités. « C’est purement idéologique. Il n’y a aucune logique financière, car on ne coûte pas cher. On coûte moins cher qu’une mesure de placement, moins cher qu’une mesure d’investigation éducative, moins cher que des peines carcérales pour mineurs. Le message est clair : dans les quartiers, on préfère envoyer l’armée ou la police et l’accompagnement social, on s’en fout. »
Quand il y a de la casse, ce sont les éducateurs de rue qui viennent sauver tout le monde ! Kader, habitant de La Mosson
Évoquant les récentes attaques au couteau perpétrées par des mineurs, elle raille les pouvoirs publics : « Allez-y, faites-vous plaisir et mettez des portiques de sécurité partout, interdisez les téléphones et les réseaux sociaux. Ça ne réglera pas le problème de la précarité des quartiers, de la misère sociale et des gamins qui se sentent exclus ! »
Kader, venu soutenir les éducatrices et éducateurs, est tout aussi en rogne : « L’institution, elle est bien contente de les trouver quand il y a des problèmes ! », lance-t-il, en référence aux révoltes de 2023, après la mort de Nahel tué à Nanterre par un policier. « Dès le premier jour des émeutes à la Paillade [l’autre nom du quartier de La Mosson –ndlr], le maire a convoqué toutes les structures du quartier, y compris les acteurs de terrain – pas que les directeurs ! Quand il y a de la casse, ce sont les éducateurs de rue qui viennent sauver tout le monde ! »
Assis sur un banc, cigarette à la main, Max fixe du regard la maison pour tous du quartier. « Il y a deux semaines jour pour jour , François Bayrou était ici », lance-t-il, pensif. Le premier ministre et une partie du gouvernement sont venus à La Mosson le 7 juin pour le comité interministériel des villes, consacré aux quartiers populaires. « Et il a fait quoi, Bayrou ? Il est venu inaugurer un commissariat ! Tu vis dans des territoires extrêmement précarisés, qui subissent un nombre inimaginable de difficultés et la seule chose qu’ils ont à proposer... c’est un commissariat ! C’est le sécuritaire opposé au préventif. »
Max montre du doigt une tour d’habitation en face, dont le dernier étage est totalement brûlé. « Ça fait deux ans et demi et la famille n’est toujours pas relogée, mais la police, elle, a des locaux tout neufs », lâche-t-il, dépité.
L’attente des licenciements
Les salarié·es de l’APS 34 attendent désormais le « document tarifaire » officiel, qui viendra préciser le nombre de licenciements et les quartiers prioritaires concernés par les suppressions de poste. Auprès de Mediapart, le département assure qu’« un dialogue a été entamé [...] avec la gouvernance de l’association afin d’étudier les solutions possibles pour limiter l’impact de ce non-soutien financier de certaines communes », et dit avoir proposé « de permettre à des éducateurs dont la mission s’arrêterait d’être intégrés au sein du département sur des postes vacants de travailleurs sociaux ».
La collectivité insiste : « La prévention de la délinquance des jeunes est un sujet majeur pour nos territoires et l’avenir de la jeunesse, le département tient à réaffirmer son engagement aux côtés des acteurs sociaux de la protection de l’enfance. »
Max, lui, est persuadé qu’il fera partie des personnes licenciées : « Je suis le numéro un sur la liste selon les critères d’âge et d’ancienneté. Je n’ai pas d’enfant, je ne suis pas diplômé, je n’ai pas le permis. » Laura Palancade abonde : « Ceux dont les licenciements coûteront moins cher vont partir et j’en serai. Les autres partiront l’année prochaine parce que les budgets ne seront pas maintenus, c’est certain. » Et conclut, en baissant la tête : « La prévention spécialisée est morte. Ce mouvement social, on devrait le faire avec des cercueils, parce qu’on est en train d’enterrer la prévention. »
mise en ligne le 25 juin 2025
Florent LE DU sur www.humanite.fr
Un an après son alliance avec le Rassemblement national, le Niçois et son parti, l’UDR, sont devenus un atout essentiel pour Marine Le Pen et Jordan Bardella pour attirer l’électorat de droite et séduire les milieux patronaux.
Plus qu’une intégration, c’est une assimilation. À l’extrême droite, Éric Ciotti est chez lui. Quelques semaines après la parution de son livre, Je ne regrette rien, chez Fayard, propriété de Vincent Bolloré, dans lequel il revient sur son alliance avec le Rassemblement national lors des dernières législatives, le fondateur de l’Union des droites pour la République (UDR) a sorti la brosse à reluire pour Marine Le Pen à l’occasion de la niche parlementaire de son groupe, jeudi 26 juin.
Les textes que les députés ciottistes présenteront à l’Assemblée nationale suivent les obsessions de l’extrême droite : dénoncer les accords avec l’Algérie, faire payer des « frais d’incarcération » aux prisonniers, mettre en place une politique nataliste et des peines planchers… Une en particulier retient l’attention : celle « supprimant la possibilité d’assortir la peine complémentaire d’inéligibilité d’une exécution provisoire ». Avec l’objectif, donc, de sauver la tête de la patronne, qui en a écopé le 31 mars dernier, la rendant inéligible pour 2027, en attendant l’appel.
Le RN sort de l’isolement
Une sorte d’allégeance d’Éric Ciotti envers son nouveau camp. Depuis sa rupture rocambolesque avec Les Républicains, le député entretient avec Marine Le Pen et Jordan Bardella une relation chaleureuse dans laquelle chacun se retrouve. L’ex-président de LR a sauvé son poste de député et vise la mairie de Nice. Quant au RN, il possède désormais une autre force politique à son service, pour relayer ses propres idées et poursuivre sa normalisation.
« Stratégiquement, cette alliance est utile au RN, analyse Bruno Cautrès, politologue au Cevipof. Les enquêtes d’opinion montrent que l’image du parti ne cesse de s’améliorer mais il reste perçu comme isolé. Or, cela lui pose problème dans son objectif d’être vu comme un parti de gouvernement. » Alors qu’il y a cinq ans le RN était le seul véritable parti d’extrême droite en France, avec lequel Les Républicains prenaient encore ses distances, il a depuis été rejoint dans cet espace par Reconquête et l’UDR, tout en restant hégémonique.
Le repli identitaire à la sauce ultralibérale
Cette journée d’initiative parlementaire est ainsi l’occasion pour les troupes de Marine Le Pen de sortir un peu plus d’un isolement devenu très relatif. L’UDR pourrait y faire adopter des propositions de loi, ce que le RN a toujours échoué jusqu’ici. « Ce serait un vrai précédent contre ce cordon sanitaire scandaleux », s’enthousiasme le ciottiste Charles Alloncle dans l’Opinion.
Les macronistes, qui ont consigne de ne pas voter les textes lepénistes lors des niches, ont consacré plusieurs réunions, ces derniers jours, à cette question. Ils semblent prêts à franchir le pas. En commission, trois propositions de loi ont été adoptées. Ce jeudi en séance publique, si l’opération de sauvetage judiciaire de Marine Le Pen n’a a priori aucune chance d’aboutir, la majorité du « socle commun » serait favorable au texte interdisant aux personnes visées par une obligation de quitter le territoire (OQTF) de se marier en France.
Il s’agirait d’une énième dérive extrême droitière du camp présidentiel. Et d’une victoire par ricochet du RN dans son objectif d’apparaître comme « prêts à gouverner ». Une quête qui obsède le parti depuis 2022, ce qui l’a poussé à entamer une grande opération séduction des milieux d’affaires. Dans ce contexte, la prise de guerre ciottiste est un gage.
Le patronat prêt à basculer ?
Fascinés par le président argentin Javier Milei, le Niçois et son parti cherchent à copier son cocktail de repli identitaire et d’ultralibéralisme. L’UDR plaide pour la retraite à 65 ans, la fin des 35 heures, les accords de libre-échange, une coupe de 220 milliards d’euros dans les dépenses publiques et de 250 000 postes de fonctionnaires, ou encore l’instauration d’un taux unique pour l’impôt sur le revenu, entre 5 et 15 %. Un paradis pour le Medef, dont l’ancien président Pierre Gattaz était en avril « l’invité d’honneur » d’une soirée de présentation du programme fiscal du parti d’extrême droite.
« Le ralliement d’Éric Ciotti est, pour nous, un très bon signal, confie un industriel français, habitué des rencontres d’Ethic, organisation patronale dirigée par Sophie de Menthon qui auditionne régulièrement des personnalités politiques. Depuis plusieurs mois, le RN va dans le bon sens pour rassurer le milieu. Nous n’y sommes pas encore, son programme reste emprunt de stigmates socialistes (sic) mais l’influence de Ciotti est séduisante. Si Le Pen annonçait qu’elle le nommerait à Bercy, ça changerait beaucoup de choses. »
Les dirigeants du RN le savent. Ce n’est pas un hasard si, en juin 2024, en pleine campagne des législatives, Jordan Bardella s’est rendu à l’audition du Medef avec un « invité surprise » : Éric Ciotti. « Beaucoup de patrons se disent prêts à franchir le pas si Marine Le Pen fédère une union des droites autour d’elle, ajoute notre interlocuteur. Ça en prend le chemin. » L’ancien président de LR barricadé dans ses locaux fermés à double tour rêve désormais de crever le plafond de verre du RN.
mise en ligne le 24 juin 2025
Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Les cadres du mouvement jugent illusoire l’idée qu’en changeant de stratégie sur la forme, leur disqualification médiatico-politique cesserait. Face à l’intensification des attaques et des accusations d’antisémitisme, ils s’adaptent pour ne pas donner d’« accroches ».
« Il faut essayer de comprendre le phénomène dans une dynamique politique. » Pour Manuel Bompard, la diabolisation de La France insoumise (LFI) est une évidence qui nécessite désormais de prendre de la hauteur. C’est pour le coordinateur national du mouvement une forme de « harcèlement permanent », un « deux poids et deux mesures » médiatique, politique et institutionnel qui vise à abattre le premier parti de gauche de France en s’affranchissant de la raison et des faits. On ne peut donc en faire qu’une lecture politique, sous l’angle de la fusion des droites et de la bollorisation des médias.
Cette analyse est en partie partagée au-delà des rangs insoumis. Même Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste (PS) qui défend désormais une candidature commune de la gauche hors LFI à la présidentielle, s’est inscrit en faux contre ce phénomène, qui n’est plus seulement l’apanage de la droite et de l’extrême droite. Il l’a dit à la tribune du congrès du PS à Nancy (Meurthe-et-Moselle) le 15 juin : « Je ne répondrai pas aux injonctions de la droite et de l’extrême droite qui rêvent de blanchir leurs convergences coupables en diabolisant la gauche radicale ! »
Les causes de cette répudiation peuvent être considérées comme lointaines. Dès qu’il s’est émancipé du PS, Jean-Luc Mélenchon a théorisé sa relation conflictuelle aux médias en anticipant, selon sa propre vision politique, la guerre à outrance immédiate que lui livrerait le capital s’il arrivait au pouvoir. Ce parti pris s’est traduit par de multiples outrances, du « petite cervelle » lancé à un étudiant en journalisme en 2010, aux journalistes de « Quotidien » interdits de couvrir ses meetings en 2019 – il reprochait à l’émission les images filmées lors de la perquisition au siège de son parti en 2018 –, en passant par de régulières attaques ad hominem contre des journalistes de presse écrite sur son blog.
La médiatisation du fondateur de LFI ne pouvait donc qu’être un terrain d’affrontement durable. Dès 2013, le chercheur en histoire visuelle André Gunthert consacrait d’ailleurs un article à la « généalogie de la diabolisation visuelle » de Jean-Luc Mélenchon.
Depuis, le triple candidat à la présidentielle a parfois mis le populisme de gauche en mode mineur, facilitant l’union des gauches en 2022 et une accalmie médiatique, comme l’analysait le politiste Arthur Borriello. Pôle émergent à gauche au début des années 2010, LFI a été propulsée au premier plan politique, ce qui aurait pu produire un changement d’optique. « Si la stratégie du “bruit et de la fureur” permet de marquer des points idéologiquement, elle peut aussi donner des munitions à nos adversaires et rabougrir notre propre base », prévenait le député Hendrik Davi, avant d’être purgé de LFI.
Une puissante mécanique de délégitimation
Mais la rupture avec le Nouveau Front populaire (NFP), dont le Parti socialiste (PS) est rendu seul responsable en raison de son abstention sur la motion de censure début 2025, a remis la stratégie du conflit au goût du jour. Et ce retour coïncide avec une période nouvelle de la diabolisation de LFI commencée après le 7-Octobre. La création d’une commission d’enquête parlementaire « contre LFI » obtenue le 18 juin par le patron des député·es Droite républicaine (DR) Laurent Wauquiez, sur ses supposés liens avec « l’idéologie islamiste », en est le symptôme le plus criant.
Mais déjà lors de l’hommage à Robert Badinter en février 2024, le président de la commission des finances, Éric Coquerel, arrivé tôt, était apparu seul, les bras croisés, tel un symbole de l’ostracisation du mouvement – et il y en a eu d’autres –, tandis qu’Éric Ciotti, futur allié de Marine Le Pen, serrait des mains à tout-va.
Le débat sémantique assumé par la direction de LFI sur le caractère « terroriste » des attaques du Hamas et les fautes de Jean-Luc Mélenchon sur l’antisémitisme n’y sont pas pour rien. Mais la nature des attaques déversées depuis sur l’ensemble du mouvement – parfois à grand renfort de fausses informations et qui se sont traduites par la dégradation du domicile de Jean-Luc Mélenchon et des demandes de déchéance de nationalité contre l’eurodéputée Rima Hassan –, l’ont fait basculer dans une dimension quasi orwellienne.
Le parti fondé par Jean-Luc Mélenchon, qui a frôlé les 22 % de suffrages exprimés à la dernière présidentielle, est ainsi érigé en repoussoir politique et moral. Et sa mise au ban dépasse largement les seuls médias d’extrême droite. De la base au sommet, des militant·es et des responsables de LFI, qui subissent les conséquences de la diabolisation, s’interrogent donc sur la manière d’y résister. Ne faudrait-il pas chercher à désarmer l’animosité ?
« Il y a une maccarthysation du débat public. On est revenus à une période de criminalisation de la parole contestatrice, et ça va bien au-delà des rangs de LFI », préfère considérer Manuel Bompard, pensant notamment au sort réservé à l’éditorialiste Jean-Michel Aphatie.
Le chercheur Johan Faerber, auteur de Militer. Verbe sale de l’époque (Autrement, 2024), qui étudie finement la fabrique du « réprouvé » en politique, partage en partie cette analyse : « LFI est assimilée au parti de l’étranger, une fable d’extrême droite qui procède depuis le XIXe siècle avec les mêmes mécanismes de délégitimation, et qui bénéficie aujourd’hui d’une puissance économique avec un réel pouvoir – notamment celle de Pierre-Édouard Stérin [un milliardaire ultraconservateur qui rêve de porter l’extrême droite au pouvoir – ndlr]. LFI est prise dans les mailles du filet d’un récit antimilitant, anti-opposition », résume-t-il.
Il n’y a pas d’alternance tranquille. Danièle Obono, députée LFI
Mais ce diagnostic devrait, aux yeux du chercheur, pousser les Insoumis à réagir : « Cela ressemble à une submersion. LFI est privée de son propre récit, elle ne peut plus rien énoncer, et ne peut que dénoncer. C’est très difficile à rétablir car pour faire des propositions, il faut être audible, or plus personne ne veut ni ne peut les écouter. »
Les cadres de LFI interrogé·es insistent pourtant d’abord sur la « dynamique politique » qui les place dans cette situation. « La diabolisation, la détestation de La France insoumise, est le ferment de la recomposition politique en cours, c’est-à-dire du rapprochement de la droite et de l’extrême droite », estime Manuel Bompard. Élu président du parti Les Républicains (LR), Bruno Retailleau a bien déclaré : « Nos seuls adversaires, c’est la gauche de Mélenchon », plaçant de manière subliminale le RN au rang de potentiel allié.
« On ne peut pas faire cette analyse sur la diabolisation sans penser en termes de radicalisation du bloc bourgeois, qui est prêt à s’allier avec les fascistes », explique aussi la députée LFI Danièle Obono. « Nous sommes pris pour cibles par les aspirants au pouvoir d’extrême droite parce qu’on représente l’organisation de gauche qui peut prétendre au pouvoir. Il n’y a pas d’alternance tranquille », ajoute-t-elle, rappelant que Léon Blum comme le Parti communiste français (PCF) ont fait l’objet des mêmes stigmatisations en leur temps.
Le boomerang de la conflictualité
Cette analyse, si elle s’appuie sur une droitisation réelle des élites médiatiques et politiques, fait abstraction des provocations des cadres du mouvement ces dernières années, qui ont permis à leurs adversaires de faire le vide autour de LFI. Le mouvement en avait tiré les conséquences après les législatives de 2024 en modifiant l’attitude du groupe à l’Assemblée nationale, englué dans les polémiques à répétition.
C’est sur ce point de clivage, entre autres, que François Ruffin a fini par rompre avec LFI, comme Clémentine Autain et leurs camarades de L’Après.
Dans une longue émission d’« Au Poste » le 30 mai 2024, Manuel Bompard revendiquait une « stratégie du coup de pied dans la porte » en matière de communication médiatique et de diffusion des idées. « Vous tapez un bon coup de pied dans la porte et après vous pouvez rentrer, vous pouvez développer vos arguments de manière tranquille », disait-il.
Réinterrogé à ce sujet par Mediapart quelques mois plus tard, le député nuançait : « Ce n’est pas la même chose de s’emparer de sujets qui fâchent en assumant de casser des unanimismes, et de passer son temps à répondre à des polémiques inventées de toutes pièces. Je vois bien qu’il y a des tentatives de diversion du système, et qu’il vaut donc mieux bien choisir ses angles de conflictualité. »
La stratégie de la première force de gauche en 2025 n’est pas si éloignée de celle des origines, quand au Parti de gauche en 2013 Danielle Simonnet théorisait : « Le conflit crée de la conscience. »
Si cette stratégie est malgré tout maintenue, c’est parce que les Insoumis sont convaincus que la conflictualité leur permet d’atteindre un électorat éloigné de la politique – le fameux « quatrième bloc », celui des abstentionnistes, comme l’analysait Jean-Luc Mélenchon au sortir du premier tour de la présidentielle de 2022. Un électorat auquel il faut s’adresser longtemps avant l’élection afin qu’il se mobilise le cas échéant, et permette à la gauche d’accéder au second tour.
« Pour ça, il faut rompre un peu avec le ronron médiatique et produire une conflictualité forte, qui peut temporairement faire douter des gens qui aspirent à une proposition politique plus consensuelle. Mais la question se pose à la fin, pas au milieu du chemin », estime Manuel Bompard. « Est-ce qu’il y a des gens qui sont influencés par ces campagnes de dénigrement médiatique et se disent que nous sommes allés trop loin ? Ça peut arriver, évidemment. La question, c’est de savoir si c’est durable. Or je pense que personne, dans l’espace politique qu’on aspire à rassembler, ne pense sincèrement que La France insoumise est un mouvement qui promeut l’antisémitisme », poursuit-il.
Preuve que les conséquences de la diabolisation des Insoumis sont désormais prises très au sérieux par l’état-major du parti, l’Assemblée représentative du mouvement, organisée le week-end du 21 et 22 juin à Paris, a donné lieu à une kyrielle de nouvelles mesures internes pour parer au problème.
Considérant que « la riposte face aux attaques est devenue indispensable », LFI a décidé de se structurer sur ce point. Outre la mise en place d’une plateforme internet dédiée où les militant·es et les cadres pourront trouver des arguments de « désintox », le mouvement promet de développer des « dispositifs pour assurer la sécurité des militants et leur accompagnement juridique » dans un contexte de « fascisation » de la société.
De nouvelles équipes de service d’ordre seront ainsi mises en place dans plusieurs départements et des formations seront entreprises « afin de pouvoir partout mener la bataille politique et faire face aux intimidations et aux menaces ». Enfin, afin d’éviter les « procédures bâillons », LFI annonce qu’elle mettra à disposition « une équipe nationale de juristes qui pourra accompagner et conseiller celles et ceux qui pourraient être visés par des poursuites judiciaires, ou qui voudraient faire des recours contre tel ou tel abus ou manquement administratif ».
Pauline Graulle
La stratégie de la première force de gauche en 2025 n’est ainsi pas si éloignée de celle des origines, quand au Parti de gauche (PG) en 2013 Danielle Simonnet, alors proche de Mélenchon, théorisait : « Le conflit crée de la conscience. » Or, si LFI a depuis progressé à l’intérieur de la gauche, elle n’y est pas hégémonique et n’a pas endigué la progression du RN. Plusieurs député·es sortant·es LFI ont perdu face au RN ou à l’extrême droite ciottiste en 2024 : Caroline Fiat, Pascale Martin, Léo Walter, Charlotte Leduc, Martine Étienne, Sébastien Rome, Catherine Couturier, Michel Sala ou encore Florian Chauche.
Il y a donc des moments où le doute s’immisce, et des erreurs qui amènent à une relative introspection. L’affaire du visuel aux codes antisémites de Cyril Hanouna, retiré en catastrophe des réseaux sociaux du mouvement, a fortement secoué ses cadres et ses militant·es. Interrogé sur la manière de répliquer aux accusations d’antisémitisme, Jean-Luc Mélenchon avait dans un premier temps répondu sèchement – « On ne peut rien contre ça. Bien faire notre travail et laisser braire. C’est une offensive politique » –, avant de hurler sur le journaliste qui le questionnait. Mais la virulence des attaques qui ont suivi et les interpellations en interne de militantes et militants juifs heurtés par le visuel n’ont pas été neutres.
Le député Aymeric Caron avait diffusé le message suivant dans la boucle du groupe LFI à l’Assemblée : « Merci de tenir compte du fait que chaque membre du groupe est impacté, une fois de plus, par ces communications catastrophiques, qui se multiplient. » « Ce visuel n’aurait jamais dû exister », confiait, sous couvert de l’anonymat, un autre député, ajoutant sur le ton du regret : « On sait qu’on est dans un environnement hostile, mais il y a un état d’esprit spontanéiste. C’est presque un système. »
Les leçons d’une erreur
Depuis, les Insoumis assurent avoir tiré des leçons, même si le cadre médiatique dominant est jugé trop hostile pour pouvoir les exposer. « Sur ce sujet-là comme sur d’autres, on a été bousculés car des personnes concernées nous ont dit que notre positionnement n’allait pas. C’est un mensonge de dire qu’on ne veut rien faire dessus », relate Danièle Obono, qui a assuré ces dernières années une formation interne sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, et qui répète que cet épisode était « une erreur », « un manque de vigilance ».
« On est un mouvement qui a dix ans à peine, avec ses forces et ses limites. Il faut faire avancer des gens avec des niveaux de formation différents, travailler nos angles morts pour que ça ne serve pas à créer des accroches. On a commencé ce travail et on va le continuer », assure la députée, qui distingue le « débat critique » légitime de l’« offensive politique » malhonnête. S’ils dénoncent d’un côté l’instrumentalisation de la lutte contre l’antisémitisme à des fins de criminalisation des mobilisations pour la Palestine ou d’affaiblissement de LFI, les Insoumis reconnaissent tout de même un besoin de s’améliorer, dont les autres partis de gauche ne sont pas non plus exempts.
« Le racisme, l’antisémitisme, le sexisme sont des phénomènes qui existent dans la société de manière générale. Aucun corps social ne peut considérer qu’il en est, par principe, immunisé, affirme ainsi Manuel Bompard. Toutes les formations politiques ont un travail à faire sur ces oppressions. Mais moi, je le mène en dehors des caméras et des interviews. Le cadre médiatique est trop gangrené par les instrumentalisations pour pouvoir avoir une discussion sereine sur le sujet. »
Pris en étau entre la nuance et le temps long nécessaires à certains débats aussi complexes que cruciaux d’un côté et, de l’autre, la conflictualité érigée en stratégie dans un cadre médiatique qui ne fonctionne qu’à l’indignation, LFI cherche un difficile équilibre.
Mais, sur le fond, elle considère sa diabolisation inévitable en raison de ses positions, et alerte donc le reste de la gauche : « Le problème des gens qui nous attaquent, ce n’est pas La France insoumise, c’est le programme de rupture qu’on porte. Si, à un moment, ils ont l’impression qu’ils sont débarrassés de La France insoumise, ils s’attaqueront aux autres, prévient Manuel Bompard. C’est une constance de l’histoire. »
mise en ligne le 23 juin 2025
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
L’intervention américaine à la suite de l’attaque israélienne contre l’Iran donne à comprendre les enjeux du conflit : il s’agit en premier lieu de mettre le monde sous domination américaine. Contredisant ses propos de la veille, Donald Trump a saisi l‘occasion offerte par le coup de force de Benyamin Netanyahou.
Le président étatsunien s’était résolu à revenir à la table des négociations quittée en 2018. Un cycle de 60 jours venait de s’achever et un nouveau rendez-vous était pris entre Iraniens et Américains. Israël l’a bloqué en attaquant l’Iran. Donald Trump exige alors la reddition totale de l’Iran puis ordonne, trois jours plus tard, de bombarder les sites nucléaires. Depuis sa réélection, Donald Trump paraît conduire une politique erratique. Elle est en fait une stratégie : détruire toute confiance dans la parole et rendre improbable un monde qui se parle au travers d’une diplomatie internationale. Celui qui ne peut être vu comme le fou qu’il joue à être (madman theory) terrorise et impose sa loi. Le monde vit désormais sous cette menace. La politique de la négociation laisse la place à celle de la puissance ; les mercenaires se substituent aux diplomates. Cela ouvre une période de grands dangers, d’imprévisibilité totale.
Cette stratégie est déployée tous azimuts à l’échelle internationale – menace d’annexion des pays voisins, menace sur les droits de douane, attaque militaire. Donald Trump entend restaurer la domination américaine sur le monde et secondairement celle des pays occidentaux – ils ne seront admis dans le club que s’ils sont serviles et dociles. Dans cette volonté de domination par la force, les questions militaires sont cardinales. C’est le sens de l’intervention américaine : démontrer la suprématie militaire et empêcher l’Iran d’avoir l’arme nucléaire. Non par refus de la prolifération nucléaire mais par volonté qu’elle reste dans les mains des puissances et des Occidentaux. Qui prétendra qu’Israël est moins inquiétant que l’Iran ? Que l’arme de destruction massive est rassurante dans les mains de la Russie et des États-Unis ?
Pour restaurer la puissance et imposer sa loi, attaquer l’Iran est une aubaine. Il ne s’agit pas d’un petit pays rebelle. L’Iran pèse par la profondeur de son histoire et de sa culture, l’étendue de son territoire, son nombre d’habitants. Le faire tomber sera un symbole fort. Mais ce ne sera pas forcément si difficile. Son crédit moral et politique est nul. L’Iran n’a cessé de menacer de destruction totale Israël. Ce régime est honni par son peuple ; détesté par l’opinion publique mondiale ; en rivalité avec les pays arabes sunnites en particulier l’Arabie saoudite. Face à la guerre que lui mène Israël avec l’appui des États-Unis, il n’engrange que peu de soutien.
Au-delà du symbole, faire plier l’Iran est un objectif important. Tout d’abord pour Benyamin Netanyahou. Le choix de bombarder des lieux du pouvoir politique, des hôpitaux et des civils ne laisse aucun doute sur les objectifs du gouvernement israélien. La question de la bombe n’est pas l’objectif fondamental. Depuis longtemps, le but poursuivi par le pouvoir de Tel-Aviv est de reconfigurer le Moyen-Orient, de construire le grand Israël dans une région délibérément plongée dans le chaos.
Ensuite, pour Donald Trump. C’est une menace adressée aux pays du « Sud global ». Depuis 2024, l’Iran fait partie des Brics+, ce groupe de dix pays du Sud1 qui entend se coordonner et faire contrepoint au G7. Ces impudents prétendent casser la domination américaine et contourner le dollar dans les changes internationaux. Parmi eux, ils sont nombreux à ne pas accepter le « deux poids deux mesures » qui affecte les relations internationales, jusque dans le régime de sanctions et les procès de la cour pénale internationale. Loin de constituer un groupe homogène, les Brics+ représentent néanmoins une contestation puissante de l’hégémonie étasunienne. Donald Trump veut l’enrayer.
Il a d’ailleurs été élu pour renforcer la suprématie américaine. Les chemins sont parfois sinueux, mais le but est clair et établi. C’est l’enjeu ultime de la confrontation qui s’annonce avec la Chine sur tous les terrains. Mais la Chine, comme les autres pays des Brics+, ne passent pas le cap de la condamnation de principe de la guerre contre l’Iran. Aucun n’entend sacrifier ses objectifs propres pour défendre un régime si faible et si exécrable. Les jours du régime iranien sont peut-être comptés. Pas ceux de la confrontation voulue par Donald Trump et l’extrême droite internationale.
L’immense danger impose de réagir avec clairvoyance. Qui peut croire que c’est par la violence et le mensonge que nous allons éviter le pire ? Nous sommes devant un ballet de somnambules qui se rassurent en se disant que la raison empêchera in extremis la marche vers la folie. Or il n’y a pas de raison triomphante si les raisonnables sont tenus au bord du chemin ou choisissent d’y rester.
Les forces de paix peinent à se faire entendre. Elles sont dispersées, dépourvues de projets, sidérées par la détermination des bellicistes, des cyniques, des fascistes et des proto-fascistes. Il faut pourtant faire émerger un autre possible que celui du choc des puissances, des rapports des forces et du mensonge. Pour l’heure, les femmes, la vie, les libertés sont sous les bombes.
mise en ligne le 22 juin 2025
Rachida El Azzouzi dur wwwmediazpart.fr
La juriste Monique Chemillier-Gendreau fustige l’absence de volonté politique des pays occidentaux et arabes de stopper Benyamin Nétanyahou dans sa spirale mortelle. Selon elle, Israël poursuit un objectif depuis sa création : rendre impossible un État palestinien.
Grande spécialiste du droit international et de la théorie de l’État, la juriste française Monique Chemillier-Gendreau plaide régulièrement devant les juridictions internationales, à l’instar de la Cour internationale de justice (CIJ) de l’ONU à La Haye (Pays-Bas), où plusieurs procédures concernant Israël et la Palestine sont ouvertes.
En mai 2025, elle est intervenue au nom de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), la voix du monde musulman, en défense de l’Unrwa, l’agence onusienne pour les réfugié·es de Palestine, à laquelle Israël interdit d’opérer dans les Territoires palestiniens occupés.
En février 2024, elle a plaidé, toujours pour l’OCI, dans l’affaire de l’occupation de la Palestine qui a abouti à une décision historique de la CIJ le 19 juillet 2024 : Israël doit cesser toute activité de colonisation en territoire palestinien et restituer à ses habitant·es leurs terres et biens confisqués depuis 1967.
Dans un entretien à Mediapart, Monique Chemillier-Gendreau revient sur son ouvrage récemment paru Rendre impossible un État palestinien. L’objectif d’Israël depuis sa création (Éditions Textuel, 2025), dans lequel elle démonte de manière implacable soixante-quinze ans de faux-semblants israéliens.
Elle voit dans l’impunité dont bénéficie le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou « la profonde complicité de l’Occident colonial » et appelle « à ne pas céder au découragement », à continuer à défendre le droit. « Une fois affirmé, il rentre dans les rapports de force et finit par les faire basculer, assure-t-elle. C’est ce qui s’est passé pour certaines guerres ou pour les luttes de libération nationale », au Vietnam, en Algérie ou encore au Portugal.
Quant à la sécurité d’Israël, elle passe par le respect des droits des Palestiniens, défend Monique Chemillier-Gendreau : « C’est en leur faisant comprendre cela que nous protégerons les Israéliens contre eux-mêmes. »
Mediapart : Comment expliquez-vous qu’après plus de vingt mois de guerre génocidaire à Gaza, Benyamin Nétanyahou bénéficie toujours d’une impunité au point d’attaquer l’Iran et de déstabiliser encore un peu plus la région ?
Monique Chemillier-Gendreau : Nous voyons bien avec les déclarations du président français Emmanuel Macron relatives à la guerre d’agression ouverte par Israël contre l’Iran, dépourvues de condamnation, que les pays occidentaux ne sont pas prêts à arrêter Israël. C’est la profonde complicité de l’Occident colonial qui se joue là.
Ces pays restent imbibés d’idéologie coloniale et de nostalgie de l’époque coloniale. C’est aux opinions publiques de tenter d’inverser cette tendance. Malheureusement, l’idéologie qui anime les dirigeants est partagée par une partie de ces opinions publiques.
Cela pose la question du traitement de la complicité des alliés d’Israël et des manquements à leurs obligations internationales. À quoi sert le droit s’il n’est pas respecté ?
Monique Chemillier-Gendreau : Le droit a des effets différés. Il est important qu’il soit dit car une fois affirmé, il entre dans les rapports de force et finit par les faire basculer. C’est ce qui s’est passé pour certaines guerres ou pour les luttes de libération nationale.
Les rapports de force n’étaient pas en faveur des Vietnamiens dans la guerre que leur ont menée les USA. Comme ils n’étaient pas en faveur de l’Algérie lorsque la France a décidé de s’opposer aux indépendantistes algériens par la force. Ils n’étaient pas en faveur des colonisés du Portugal lorsque ce pays s’est obstiné, par des guerres coloniales meurtrières, à empêcher l’accession à l’indépendance de ce qu’il considérait comme « ses provinces d’outre-mer ».
Et pourtant, tous ces dominés ont gagné. Ni la supériorité militaire, ni les moyens financiers, ni les alliés des États dominateurs ici cités ne leur ont permis de triompher. C’est que le droit s’était immiscé dans l’affaire. Et que chez le plus fort lui-même, la perception du droit, c’est-à-dire la conviction peu à peu intégrée que l’action menée l’était sur des bases illégales, l’a conduit à la défaite.
Ce qui protège les humains, ce sont les droits proclamés et universellement respectés.
La détermination des peuples en lutte a été essentielle. Mais le fait que, du côté de l’oppresseur, l’opinion publique a basculé n’a pas été négligeable. La guerre du Vietnam a été gagnée par les Vietnamiens mais avec l’appui des intellectuels du monde entier dans le Tribunal Russell et des étudiants américains qui menaient la bataille – et à quel prix ! – dans les campus américains. Ils le faisaient avec la conviction que cette guerre était une guerre illégale.
Il en a été de même pour les guerres coloniales de la France ou du Portugal. Les rebelles sous oppression coloniale n’auraient pas gagné de la même manière si les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes et à lutter contre le colonialisme par tous les moyens n’avaient pas été proclamés aux Nations unies.
Voilà pourquoi nous ne devons pas céder au découragement et continuer à proclamer ce qui est conforme au droit et ce qui ne l’est pas. L’effet différé viendra.
Vous aviez conclu votre plaidoirie en février 2024 dans l’affaire de l’occupation de la Palestine devant la Cour internationale de justice en appelant à « sauver les Israéliens contre eux-mêmes ». Qu’entendez-vous par là ?
Monique Chemillier-Gendreau : Nous voyons bien avec cette guerre déclarée contre l’Iran que le gouvernement d’Israël est engagé dans une spirale mortelle, enivré qu’il est par sa réelle supériorité militaire et technologique. La population israélienne est prise dans ce délire.
Cette population a été à juste titre traumatisée par les attentats du 7-Octobre. Mais elle n’avait pas les moyens de replacer ces attentats dans leur contexte car Israël, État non démocratique, est basé non seulement sur la ségrégation raciale et l’apartheid, mais aussi sur une information volontairement biaisée et historiquement fausse.
Et il y a eu aussi un choc idéologique pour cette population qui est le suivant : toute l’idéologie sioniste était basée sur deux idées fausses : celle qu’il y avait au Proche-Orient une terre disponible pour accueillir les juifs qui décidaient après deux mille ans de diaspora de se regrouper dans un territoire ; et celle selon laquelle les risques de persécution auxquels ils avaient été exposés pendant des siècles cesseraient avec leur regroupement sur une terre leur appartenant en propre et qu’ils seraient ainsi protégés.
Israël s’est employé […] à ce qu’à aucun moment, les éléments de base d’un État [palestinien] ne soient rendus possibles.
Ces deux idées ont volé en éclats. En dépit de l’accélération que la politique d’Israël donne à sa volonté de chasser les Palestiniens, de les expulser, de les parquer, ils sont toujours là et les autres pays refusent toute solution de les accueillir. Donc, non, cette terre n’est pas libre. Elle est occupée par un peuple qui y détient des droits et qui n’y renoncera pas.
Quant à l’idée qu’un coin de terre à eux protégerait les juifs contre les persécutions et massacres dont ils ont été si souvent victimes dans leur histoire, elle est aussi totalement fausse, et les massacres du 7-Octobre l’ont démontré.
En dépit de sa supériorité militaire, technologique et en renseignement, Israël a été surpris en état de faiblesse. La leçon est rude. Il faudra encore du temps pour que les Israéliens comprennent que ce n’est pas un coin de terre qui protège.
Ce qui protège les humains, ce sont les droits proclamés et universellement respectés. Israël veut sa sécurité ? Qu’à cela ne tienne. Il l’aura lorsqu’il aura respecté les droits des Palestiniens. C’est en leur faisant comprendre cela que nous protégerons les Israéliens contre eux-mêmes. Ils doivent sortir de leur narcissisme et apprendre la réciprocité. C’est cette valeur qui leur manque cruellement et qui les rend aveugles.
À l’aune du génocide à Gaza, de l’accélération de la colonisation en Cisjordanie occupée mais aussi à Jérusalem-Est depuis octobre 2023, un État palestinien est-il encore possible ?
Monique Chemillier-Gendreau : Mon travail a consisté à montrer comment, depuis la création d’Israël en 1948 et même depuis l’émergence du mouvement sioniste à la fin du XIXe siècle, les tenants de ce mouvement n’ont jamais envisagé la possibilité d’un État palestinien aux côtés de l’État juif dont ils voulaient la création.
Les cartes publiées par le mouvement sioniste en témoignent : elles montrent que les intentions vont bien au-delà de ce qui sera après la Première Guerre mondiale la Palestine mandataire. Elles sont en effet la preuve de prétentions qui englobent une partie de l’Égypte, de la Jordanie, de la Syrie, du Liban.
Ces prétentions ont été mises en sourdine pendant longtemps, Israël sachant que les Nations unies à l’époque de leur création, et alors qu’elles représentaient la défense de principes juridiques forts, n’admettraient pas de telles prétentions. Mais le climat international a changé et s’est beaucoup dégradé.
Les Nations unies et notamment son Conseil de sécurité, organe décisionnel en charge du maintien de la paix, n’ont plus d’autorité, étant condamnés à l’inaction devant les conflits en cours, comme cela est démontré par l’usage du veto américain lorsqu’il est question de la Palestine ou du veto russe lorsqu’il est question de l’Ukraine.
Israël s’était pourtant engagé solennellement, lors de son admission aux Nations unies, à respecter la Charte et toutes les résolutions de cette organisation…
Monique Chemillier-Gendreau : À peine cette promesse a-t-elle été faite qu’elle a été reniée. Il faut se souvenir qu’en 1949, immédiatement après que les Juifs de Palestine eurent proclamé leur État en s’appuyant sur la résolution 181 de l’Assemblée générale qui recommandait un plan de partage en deux États, Israël a remis en cause le territoire qui lui était alloué par la communauté internationale et a conquis par la force, à l’occasion de la guerre israélo-arabe de 1948-49, un tiers du territoire qui revenait à un État arabe selon la recommandation de partage.
Il a fait alors de Jérusalem-Ouest – qui ne lui était pas dévolue par le plan de l’ONU – sa capitale. Puis, à l’occasion de la guerre des Six-Jours, Israël a occupé le reste de toute la Palestine. Mais l’occupation militaire était présentée comme une situation transitoire en attente de la paix.
Lorsque celle-ci a été entrevue avec la reconnaissance d’Israël par la Palestine au moment de sa proclamation comme État en 1988 et surtout avec le processus d’Oslo à partir de 1993, Israël a pipé les négociations en feignant de négocier la création d’un État palestinien, tout en entravant les négociations à toutes les étapes par son obstination à refuser toute avancée sur les points essentiels : le retour des réfugiés, la reconnaissance de Jérusalem comme capitale de la Palestine, l’arrêt de la colonisation et le retrait des colons déjà implantés illégalement.
La solution est dans des sanctions coordonnées et bien ciblées contre Israël.
Le processus d’Oslo, qui promettait d’aller vers un État de Palestine, n’était-il qu’une illusion ?
Monique Chemillier-Gendreau : C’est ce que je démontre dans ce travail. Israël s’est employé très minutieusement et systématiquement à ce qu’à aucun moment, les éléments de base d’un État ne soient rendus possibles au profit des Palestiniens. Leur territoire a été spolié par les conquêtes de 1948, puis mité par la colonisation d’abord rampante, ensuite forcenée ; leur population est interdite de se regrouper ; l’Autorité palestinienne reconnue par les accords d’Oslo est une administration sans aucun pouvoir d’État et enfin Jérusalem leur est refusée comme capitale.
Il faut noter aussi que, dans toutes les négociations, il a été admis comme allant de soi que la Palestine en devenir serait un État « démilitarisé ». Cette concession centrale à la volonté israélienne de demeurer en position de force est emblématique du fait que le dossier n’est pas traité sur la base du principe – central dans la Charte des Nations unies – de l’égalité de droit des peuples.
Pourquoi la communauté internationale s’acharne-t-elle alors à parler de quelque chose qui est rendu impossible par Israël ?
Monique Chemillier-Gendreau : Mais tout simplement parce que cela relève du droit. Le droit des Palestiniens à disposer d’eux-mêmes selon les principes cardinaux des Nations unies. La communauté internationale doit encore faire semblant d’être du côté du droit.
Les pays occidentaux alliés d’Israël doivent se livrer à ce faux-semblant car la grande masse des pays du Sud, issus de luttes de libération nationale, n’est pas prête à immoler ses principes. Donc on est dans la communication, on fait comme si on voulait encore la réalisation de la solution à deux États…
Alors, est-ce qu’un État palestinien est encore possible ? La réponse serait oui, s’il y avait de la part des pays influents une volonté politique. Il faudrait que cette volonté politique engendre des mécanismes de sanctions dirigées de manière efficace contre Israël.
Les pays occidentaux peuvent priver Israël d’armes, ou de composants de matériel militaire. Ils peuvent rompre les relations de coopération économique. Les pays arabes peuvent utiliser l’arme du pétrole. Ces différentes mesures seraient de nature à faire plier Israël. Mais il n’y a de volonté politique ni des uns ni des autres.
Quelle est la solution si celle à deux États est rendue impossible par Israël ?
Monique Chemillier-Gendreau : La solution est donc dans des sanctions coordonnées et bien ciblées contre Israël. Car, pour l’instant, les Palestiniens, dont nous devons respecter le droit à disposer d’eux-mêmes, ne se sont pas prononcés pour une autre solution, celle-ci étant celle d’un État binational.
Il est vrai que la représentation politique des Palestiniens est divisée et défaillante. Cela va nécessairement changer, mais pas avant que ne s’arrête la guerre génocidaire menée contre Gaza.
mise en ligne le 21 juin 2025
VIOLENCES CONTRE LES ENFANTS EN ZONES DE CONFLIT EN HAUSSE DE 25 % : LA PALESTINE EN PREMIÈRE LIGNE SELON L'ONU
Théo Bourrieau sur www.humanite.fr
Les violences contre les enfants en zones de conflit ont atteint des niveaux « sans précédent » en 2024, dénonce le rapport annuel de l’ONU publié jeudi 19 juin. Avec 41 370 « graves violations », le triste record de 2023 a été battu.
L’ONU a « vérifié » 41 370 graves violations contre des enfants en 2024, dont 36 221 commises en 2024 et 5 149 commises précédemment mais confirmées en 2024, soit le nombre le plus élevé depuis la mise en place de cet outil de surveillance il y a près de 30 ans. Ce triste record bat celui déjà enregistré en 2023, qui lui-même représentait une hausse de 21 % par rapport à l’année précédente.
Selon le rapport, consulté par l’agence de presse Anadolu en 2024, 4 676 enfants ont été tués, 7 291 ont été blessés, 7 402 ont été recrutés dans des groupes armés, 7 906 se sont vu refuser l’accès à l’aide humanitaire, 3 018 ont été détenus en raison de liens avec des groupes armés et 4 573 ont été enlevés. « En 2024, la violence contre les enfants lors des conflits armés a atteint des niveaux sans précédent, avec une hausse sidérante de 25 % des violations graves par rapport à 2023 », regrette le rapport du secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres.
L’armée israélienne sur la « liste de la honte »
Chaque année, l’ONU répertorie dans ce rapport les violations des droits des enfants (moins de 18 ans) dans une vingtaine de zones de conflit dans le monde et dresse en annexe la « liste de la honte » des responsables de ces violations qui incluent enfants tués et mutilés, recrutements, enlèvements, refus d’accès humanitaire ou violences sexuelles, rappelle l’Agence France-Presse (AFP).
Israël et la Palestine ont particulièrement intéressé les auteurs. L’ONU a de nouveau inclus les forces armées et de sécurité israéliennes au nombre des « parties qui commettent des violations graves à l’encontre des enfants dans les situations de conflit armé », à l’instar de la branche armée du Hamas, révèle un rapport.
La Palestine occupe la première place de ce triste classement, avec plus de 8 500 violations graves, en très grande majorité attribuées aux forces israéliennes, dont plus de 4 800 dans la bande de Gaza et près de 3 700 en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-est. Le rapport note également que l’armée israélienne a entravé l’accès des enfants à l’aide humanitaire. L’ONU met aussi en cause les opérations d’Israël au Liban, où plus de 500 enfants ont été tués ou blessés par l’armée israélienne l’an dernier.
Antonio Guterres a déclaré qu’il était « consterné par l’intensité des graves violations commises à l’encontre des enfants » dans les territoires palestiniens occupés et en Israël. « Je suis profondément préoccupé par l’augmentation significative des violations graves dans la bande de Gaza, et je suis profondément alarmé par l’escalade de la violence en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-est », a continué le secrétaire général de l’ONU. « Si vous êtes bouleversés par les chiffres concernant Gaza pour cette année, attendez l’année prochaine, car il y a de fortes chances qu’il y ait de moins en moins de personnes pour surveiller les violations », a averti un haut fonctionnaire de l’organisation, rapporte Anadolu.
Après les Territoires palestiniens, la République démocratique du Congo (plus de 4 000 violations graves), la Somalie (plus de 2 500), le Nigeria (près de 2 500) et Haïti (plus de 2 200) ont enregistré le plus de violences contre les enfants en 2024.
mise en ligne le 20 juin 2025
Nadège Dubessay sur https://www.humanite.fr/
En une décennie, elle a porté secours à plus de 42 000 personnes. Ce 20 juin, Journée mondiale des réfugiés, l’ONG SOS Méditerranée fête ses 10 ans. Financée à 91% par des dons privés, l'organisation continue jour après jour de sauver des vies, malgré des obstacles toujours plus nombreux.
C’était une affaire qui roule. Suffisamment pour faire vivre son épouse et ses deux enfants. Grâce à un oncle, Neerav (le prénom a été changé) a pu ouvrir un café au Bangladesh. L’oncle en question, d’un parti d’opposition, est retrouvé mort, poignardé. Le café de Neerav est brûlé. Menacé de mort à son tour, le jeune homme de 32 ans n’a pas d’autre issue que la fuite. Elle passe par la Libye, où il est enlevé et torturé. Parce qu’il n’avait pas d’argent à donner à ses bourreaux, il sera embarqué de force sur un bateau en bois surchargé, enfermé dans la cale où l’air est saturé de vapeur et de carburant. « Nous ne pouvions plus respirer. J’ai vomi 32 fois. Un garçon à côté de moi a eu les jambes brûlées par le carburant du bateau qui s’était mélangé à l’eau de mer. Sa peau se détachait. » Neerav perd connaissance. « Quand on m’a sorti de la cale, j’étais si faible que je ne pouvais pas marcher. Mais j’ai compris que nous allions être secourus. Je n’arrivais pas à y croire », raconte-t-il encore. Le 6 novembre 2024, il sera sauvé ainsi que 139 autres personnes par l’Ocean Viking, le navire humanitaire de l’association SOS Méditerranée. À bord, chacun compte. Il faut vite donner les premiers secours, distribuer la nourriture. Et prendre le temps d’écouter. Des récits singuliers. Tous bouleversants. Comme celui de Neerav.
Six bébés sont nés à bord et 641 enfants avaient moins de 5 ans
Ce 20 juin, Journée mondiale des réfugiés, SOS Méditerranée célèbre son 10e anniversaire. Une décennie d’engagement citoyen pour sauver des vies en mer. D’abord grâce au navire l’Aquarius (2016-2018), puis l’Ocean Viking (2019 à aujourd’hui). Les chiffres, implacables, en disent long. Depuis 2016, 42 381personnes de 44 nationalités différentes, dont 14 % de femmes et 24 % de moins de 18 ans, ont été secourues. Six bébés sont nés à bord et 641 enfants avaient moins de 5 ans. Mais la Méditerranée reste la route migratoire la plus mortelle, avec 32 000 décès recensés depuis 2014.
Jamais Sophie Beau, directrice générale de SOS Méditerranée et cofondatrice du projet, n’aurait imaginé une mobilisation si durable. L’histoire débute en 2014, année qui marque la fin de l’opération humanitaro-militaire « Mare Nostrum », qui avait permis de secourir pendant un an plus de 150 000 personnes en Méditerranée centrale. Une opération lancée après un naufrage au large de l’île italienne de Lampedusa, où au moins 368 personnes sont mortes. La plupart avaient fui l’Érythrée. L’émotion citoyenne était alors immense.
Sophie Beau habite Marseille. L’humanitaire, elle baigne dedans depuis toujours. « Un drame gravissime se déroulait sous nos yeux, aux portes de l’Europe. » Il fallait agir. Mais comment ? Sa rencontre avec Klaus Vogel, un Allemand de la marine marchande, sera déterminante. Face à la défaillance des États européens, ils montent cette idée folle de sauver des gens en Méditerranée. Après tout, selon le droit maritime international et le droit humanitaire, il s’agit bien d’un devoir impératif, non ? Ils sont une poignée de bénévoles à y croire. À peine se comptent-ils sur les dix doigts de la main. « On s’est dit : « Si on arrive à sauver une vie, ça sera bien » », sourit aujourd’hui Sophie Beau.
« On était clivants »
Les demandes de subventions, elle sait faire. Mais quelle ne fut pas sa stupeur de voir les portes des soutiens habituels se refermer les unes après les autres. Partout, le même refrain : « On ne pourra pas vous financer. » « Il y avait plusieurs raisons, dont une certainement politique. On était clivants, selon beaucoup. Et dans le financement des actions humanitaires, aucune enveloppe n’est consacrée à la mer Méditerranée. »
Qu’à cela ne tienne. Sophie Beau passera par le crowdfunding – le financement participatif – via la plateforme Ulule. « En six semaines, on a levé 275 000 euros. Du jamais-vu pour un projet de solidarité. » De son côté, Klaus Vogel dégote l’Aquarius, un navire capable d’accueillir des centaines de personnes et d’affronter la mer par tous les temps. Un an après la création de l’association, le bateau se lance dans les eaux méditerranéennes avec à son bord une équipe de professionnels : médecins, infirmiers, sage-femme… En deux ans et demi, plus de 29 000 personnes seront secourues.
Aujourd’hui, l’association, financée à 91 % par des dons privés dont 49 % de particuliers, compte plus de 900 bénévoles répartis dans 23 antennes et surmonte vaille que vaille les obstacles – nombreux – à sa mission première : « Sauver des vies en mer, un point c’est tout. La situation s’est largement détériorée », soupire Sophie Beau. En 2018, avec l’arrivée de Matteo Salvini au gouvernement, l’Italie transfère ses responsabilités à la Libye – où tous les exilés passés par-là décrivent un enfer – pour la coordination des secours sur cette zone de la Méditerranée dans les eaux internationales. Les conséquences s’avèrent dramatiques. Plus aucun navire civil n’est informé d’un cas de détresse par les autorités libyennes, qui s’acharnent à empêcher les sauvetages. « On se retrouve à l’aveugle, avec nos jumelles, à scruter la mer », raconte l’humanitaire.
« Il y a cette volonté, palpable, de nous criminaliser »
Pire, depuis l’accession au pouvoir de Giorgia Meloni en Italie, le décret Piantedosi appliqué dès janvier 2023 interdit de mener plusieurs sauvetages d’affilée. Au risque que le navire soit confisqué, amende en prime. À cela s’ajoutent des autorités italiennes désignant un port toujours plus loin pour débarquer les personnes. « Il y a cette volonté, palpable, de nous criminaliser et de nous empêcher de mener nos opérations en mer. Avec des conséquences tragiques pour tous ceux que nous ne pouvons plus secourir », tempête Soazic Dupuy, directrice des opérations. « L’équipage est confronté à ce dilemme : débarquer toujours plus au nord, sans dévier notre route, même si nous avons connaissance d’un autre cas de détresse. Sinon, on est détenus et on perd vingt jours d’opération. » Sans compter les coûts additionnels en fioul : « 300 000 euros depuis le début de l’année », détaille Soazic Dupuy.
À terre, c’est notamment l’extrême droite qui cible SOS Méditerranée. Intimidations, agressions, harcèlement sur les réseaux sociaux, voire procès, via de soi-disant contribuables qui lancent des recours contre les subventions des collectivités territoriales (9 % des fonds de l’association). Ils dénoncent un « financement du grand remplacement » et accusent l’ONG de complicité des trafiquants d’êtres humains. « Le RN opère une vraie guérilla judiciaire, assure Sophie Beau. Mais avec notre approche butée et légaliste, nous avons obtenu une décision de jurisprudence du Conseil d’État en 2024 et nous n’avons plus eu de nouvelles attaques. »
« Nous avons développé une expertise sur le sauvetage sécurisé en mer »
Il faut avoir les épaules solides dans ces conditions pour ne pas baisser les armes, comme beaucoup d’autres navires humanitaires l’ont fait. « Nous avons appris de nos erreurs et, en dix ans, nous avons développé une expertise sur le sauvetage sécurisé en mer que nous pouvons transmettre à d’autres », se félicite Soazic Dupuy.
SOS Méditerranée, c’est aussi le soutien indéfectible de donateurs, de bénévoles toujours plus nombreux, plus jeunes. Et ici, le mot famille n’est pas galvaudé. Son président, François Thomas, parle de « véritable parenthèse d’humanité ». Ce marin de formation s’est dit incroyablement bluffé par « le professionnalisme des équipes, qui se remettent sans cesse en question et sauvent des vies dans des conditions très périlleuses ».
Sophie Beau puise ses forces dans cette multitude d’actions solidaires qui permettent à l’association de collecter les 24 000 euros nécessaires chaque jour pour une opération en mer. Elle œuvre afin que les mers et les océans soient enfin reconnus comme un espace humanitaire et sanctuarisés. Soazic Dupuy parlerait des heures durant de « cette force incroyable, cette résilience » des rescapés. Personne ici n’est dupe. Le changement climatique, les conflits généreront toujours plus de flux migratoires. Combien de morts en mer faudra-t-il encore pour que les États ouvrent les yeux ?
mise en ligne le 19 juin 2025
Florent LE DU sur www.humanite.fr
Hier marginalisés, les journaux identitaires gagnent en visibilité dans les kiosques et sur les plateaux télé. Deux ans après la reprise du « JDD » par Bolloré, l’Humanité Magazine a enquêté sur une presse qui a trouvé dans le nouvel écosystème médiatique un tremplin pour se hisser aux avant-postes de la bataille culturelle.
Le racisme en 4 par 3. À la sortie d’une bouche de métro, la une du « Journal du dimanche » du 8 juin et son sous-entendu xénophobe – « Violences : que faire face aux « barbares » ? » – est placardée sur le dos d’un kiosque. Un mois plus tôt, c’est le dessin de la couverture de « La Furia », un bourreau à la hache ensanglantée accompagné du titre « Justice. C’était mieux avant » qui prenait cette place. En avril, c’était celle de « Frontières », avec Jean-Luc Mélenchon et la France insoumise qualifiée de « parti de l’étranger », reprenant les mots de l’antisémite Charles Maurras.
Le « JDNews », « Omerta », « l’Incorrect » ou « Causeur » s’arrachent aussi ces encarts publicitaires. La presse d’extrême droite ne se cache plus. Elle part à l’assaut du débat public. « On en a de plus en plus de cet acabit, déplore Adel, marchand de journaux de la porte de la Chapelle, Paris 18e. Ils achètent l’emplacement auprès de la maison mère, MediaKiosk, qui est obligée d’accepter tant que l’affiche n’est pas illégale. »
Adel n’a la main que sur la mise en rayon des magazines, qu’il est obligé de proposer à ses clients tant qu’ils sont des « titres de presse d’information politique et générale » – un label que l’historique revue antisémite « Rivarol » a perdu en 2022.
« Notre manager n’a pas de consignes mais, disons, des recommandations… »
Le « JDD » a rejoint la case « extrême droite » il y a tout juste deux ans, avec la prise de contrôle du titre par Vincent Bolloré, propulsant à la tête de la rédaction l’ancien de « Valeurs actuelles » (« VA ») Geoffroy Lejeune, pour imposer sa ligne identitaire. Idem avec leur nouvel hebdomadaire lancé en septembre 2024, le « JDNews », et son directeur de la rédaction Louis de Ragenel. Un autre ex de « VA », magazine qui, depuis, s’est rapproché du Rassemblement national et a polissé son propos outrancier. À leurs côtés, on trouve les nouveaux venus, « Frontières » (qui a succédé à « Livre noir » site web créé en 2021 puis relancé en trimestriel papier en 2023), « Omerta » (2022), le magazine satirique « La Furia » (2022), mais des plus anciens comme « l’Incorrect » (2017) ou « Causeur » (2007).
Il faut fouiller pour les trouver dans l’étal d’Adel. Tout le contraire de celui de Pierre1, vendeur dans une boutique Relay, propriété du groupe Lagardère et donc de Bolloré. « Les titres comme « Frontières », « Omerta », le « JDD », sont clairement mis en avant, explique le trentenaire, contredisant la version officielle de son employeur. D’abord parce qu’ils achètent plus que les autres certains espaces payants, près des caisses par exemple. Et dans les autres espaces, ça n’a rien d’un fait du hasard. Notre manager n’a pas de consignes mais, disons, des recommandations… »
Il est quasiment devenu impossible de ne pas être exposé à cette presse qui diffuse ses obsessions : immigration, islam, insécurité et haine de la gauche. « C’est peut-être la partie la plus efficace de la bataille culturelle : imposer dans l’espace public les images et les discours chers à leur idéologie », constate l’historien des médias Alexis Lévrier.
Cette abondance de titres a automatiquement fait augmenter le lectorat de cette presse extrémiste. Frontières revendique ainsi « plus de 28 000 exemplaires par numéro » contre 15 000 du temps de « Livre Noir ». Le « JDD » n’a pas retrouvé les chiffres de l’avant-Bolloré (entre 120 000 et 140 000 exemplaires) mais, en glissant un contenu d’extrême droite dans un support inchangé (hormis la disparition des pages Enquête…), il expose sa ligne à 107 000 lecteurs (décembre 2024). Quant à « Valeurs actuelles », la concurrence les a nettement fait reculer depuis quatre ans, passant de 114 000 exemplaires par numéro en 2021 à 72 848 au premier trimestre 2025.
Être vu semble d’ailleurs plus important qu’être lu
Cela reste conséquent : il y a dix ans, les tirages cumulés de « Rivarol », « Minute » (disparu en 2020), « Présent » (disparu en 2022), « Éléments » (toujours en vente), « Valeurs actuelles » ou « Causeur » ne dépassaient pas les 100 000 exemplaires. Jadis marginalisée, cette presse qui n’assume pas l’étiquette « extrême droite » – comme le RN – s’est normalisée.
Elle s’est aussi diversifiée pour toucher des publics variés : « La Furia » joue la carte de l’humour, « l’Incorrect » possède des pages « lifestyle », « Valeurs actuelles » et « Frontières » multiplient les formats vidéo… « Les nouveaux s’inspirent beaucoup des réseaux sociaux et des codes télévisuels avec peu de faits mais beaucoup de mise en scène », constate le sociologue Samuel Bouron, auteur de « Politiser la haine » (La Dispute, 2025).
Être vu semble d’ailleurs plus important qu’être lu. Pour imposer leur agenda dans l’espace public, l’affichage publicitaire est une arme, tout comme l’exposition sur les plateaux de télévision. Erik Tegnér (« Frontières »), Geoffroy Lejeune (« JDD »), Tugdual Denis (« Valeurs actuelles »), Juliette Briens (« l’Incorrect »), Elisabeth Lévy (« Causeur ») – pour ne citer qu’eux –, ont leur rond de serviette sur CNews mais parfois au-delà, comme sur BFMTV, Sud Radio ou RMC… « Ces titres servent de rampes de lancement à un bataillon de penseurs identitaires qui vont avoir la parole dans d’autres médias, explique Samuel Bouron. C’est un élément déterminant de la bataille de l’extrême droite qui consiste à imposer l’idée que tout problème dans la société est lié au triptyque immigration-islam-insécurité. »
Avec le « JDD », Relay, Europe 1 et CNews, Vincent Bolloré s’est construit un écosystème, avec des titres préexistants perçus comme sérieux, qu’il ouvre aux autres médias, leur offrant une légitimation et une notoriété qu’ils n’auraient jamais pu atteindre sans cette bienveillance.
La presse d’extrême droite devient mainstream
Une boucle tellement puissante qu’elle finit par contaminer au-delà de la sphère d’extrême droite en imposant leurs thèmes dans le débat public. Exemple éclatant, pendant les législatives de 2024, Marc-Olivier Fogiel, le patron de BFMTV, dépassé par CNews dans l’audimat, a sommé ses programmateurs d’inviter davantage « d’éditorialistes droite et droite + ». « Ils réussissent à diffuser leurs infos, même tronquées ou fausses, s’inquiète Alexis Lévrier. Et surtout à imposer de fausses évidences auprès du grand public, par exemple en érigeant comme faits de civilisation tout fait divers impliquant une victime blanche. »
Un journalisme charognard qui ne s’embarrasse pas toujours de la déontologie et de la rigueur nécessaire. En février dernier, le reporter de « Frontières » Jordan Florentin, en recherche permanente de coups médiatiques, s’est empressé d’exhumer avec délectation les tweets « anti-RN » et « d’extrême gauche » de la sœur d’une jeune victime de 11 ans, Louise : « Sa petite sœur vient d’être tuée dans un bois par un homme de type nord-africain. » Une mise en danger de la famille d’une victime couplée d’une fausse information, puisque le profil du meurtrier était tout autre.
Ces affaires ne les ont pourtant pas discrédités, pas plus que les condamnations de « Valeurs actuelles » pour incitation à la haine ou « Causeur » et « l’Incorrect » pour diffamations. Dans le « JDD », semaine après semaine, les ministres en poste se succèdent pour faire leurs annonces sur l’air du « il faut parler à tous les Français ». La presse d’extrême droite devient mainstream, tout en dénonçant en chœur le « système » sans jamais remettre en cause le système économique.
Et pour cause : la plupart des magazines d’extrême droite sont financés, au moins partiellement, par de riches mécènes aux positions libérales affirmées. Vincent Bolloré au « JDD » ; la famille Safa, milliardaire actionnaire de « Valeurs actuelles » ; l’héritier et ex-candidat Reconquête Laurent Meeschaert à « l’Incorrect » ; l’homme d’affaires Charles d’Anjou qui a imprimé sa patte pro-Russe et identitaire dans « Omerta » ; le financier Charles Gave qui en 2023 a renfloué « Causeur », dont le principal actionnaire est Gérald Penciolelli, ancien propriétaire de « Minute »…
En octobre 2012, Yves de Kerdrel est nommé directeur de la rédaction de « Valeurs actuelles », alors classé comme hebdomadaire de droite conservatrice. Il entreprend aussitôt une étude de marché afin de mesurer quel lectorat il est susceptible d’attirer en changeant sa ligne. Le profil type qui en ressort « est un Français bourgeois, rural (…) contre le politiquement correct et contre le parisianisme ». Il en conclut qu’une radicalisation de son titre attirerait de nouveaux lecteurs. Ce qui fonctionne : six mois après, « Valeurs actuelles » augmentait son audience de 50 %.
Où sont les annonceurs ?
Reste qu’aujourd’hui, il ne fait pas gagner d’argent à ses actionnaires. D’autant que l’hebdomadaire, comme les autres titres d’extrême droite, est confronté à un boycott des grands annonceurs. C’est le constat réalisé par le collectif des Sleeping Giants, qui scrute les publicités diffusées par les médias d’extrême droite et alerte les marques qui s’y trouvent : « Dans « Valeurs actuelles », il n’y a absolument aucune marque « connue ». Pour le « JDD », quasiment tous les grands noms sont partis avec l’arrivée de Geoffroy Lejeune », détaille Rachel, porte-parole. Économiquement, il reste donc coûteux en termes d’image de s’afficher dans ces pages. Pour combien de temps ?
En attendant, des marques « identitaires » remplissent les encarts. Comme Terre de France, boutique en ligne proposant des produits aussi variés que des chaussettes patriotes, des bustes de Jeanne-d’Arc ou des drapeaux royalistes, qui a aussi sponsorisé, le mois dernier, l’émission « l’Heure des Pros » (CNews) de Pascal Praud. Sur Internet, une agence, Helium, joue même les intermédiaires. Elle fournit à des sites d’extrême droite pestiférés, comme Breizh-Info ou le nouveau venu Occidentis, des « annonceurs principalement chrétiens » selon un mail de démarchage débusqué par les Sleeping Giants.
Dans le « JDD », outre la nouvelle chaîne T18 qui s’est offert une page dans le dernier numéro, un annonceur de poids est revenu en force : LVMH. Comme un symbole du rapprochement entre Vincent Bolloré et Bernard Arnault, le second ayant récemment cédé ses parts du groupe Lagardère au premier. Accompagnés d’autres investisseurs, ils ont racheté fin 2024 l’École supérieure de journalisme de Paris. Nouvel étage de cette fusée visant à imposer l’extrême droite dans le champ médiatique, et au-delà. « Ils sont persuadés que les écoles de journalisme sont « woke », de gauche, ce qui n’est pas le cas, analyse l’historien des médias Alexis Lévrier. En réalité, au nom du pluralisme et de la liberté d’expression, ils veulent dans leurs rédactions des entités interchangeables auxquels on peut imposer une idéologie. »
C’est aussi avec le même argument fallacieux d’une prétendue « emprise de la gauche » sur la presse qu’il conviendrait de combattre que les nouveaux titres d’extrême droite justifient leur existence. Ils cherchent à faire croire qu’ils sont des chemins de la liberté. En les lisant, Desproges aurait toujours la nausée et les mains sales.
mise en ligne le 18 juin 2025
Stéphane Ortega sur wwwhttps://rapportsdeforce.fr/
Samedi 14 juin, des millions de manifestants ont protesté contre la politique autoritaire de Donald Trump aux États-Unis, une semaine après les arrestations de masse de migrants à Los Angeles et l’envoi de la troupe en Californie.
Deux villes des États-Unis symbolisent à elles seules la force de la mobilisation anti-Trump de ce samedi. À Burlington (Vermont), commune dans laquelle Bernie Sanders a été maire, 16 000 personnes sont descendues dans les rues. Un habitant sur trois. À Charlottesville, commune de Virginie de 43 000 habitants, marquée par une attaque meurtrière de l’extrême droite pendant le premier mandat de Donald Trump, près de 7 000 personnes ont défilé sous la bannière « No Kings ». Cette journée, lancée par une coalition de 200 organisations, a pris comme slogan : pas de monarques en Amérique. Un message clair à Trump, accusé de se comporter comme un roi : celui-ci vient par exemple d’organiser une parade militaire à Washington pour le jour de son anniversaire.
Les chiffres de la participation aux manifestations sont impressionnants partout et retiennent l’attention dans les plus grandes villes américaines. Au moins 70 000 à Seattle, 100 000 à Chicago et San Francisco, 200 000 à Los Angeles comme à New York, 80 000 à Philadelphie, 60 000 à San Diego, 20 000 à Denver (Colorado) comme à Austin (Texas), Portland (Oregon) ou Tampa (Floride) pour n’en citer que quelques-uns.
Après la sidération, la mobilisation
Cette journée marque un tournant. Elle tranche avec les mobilisations modestes de mars dernier, qui dénonçaient les attaques contre la science et les purges numériques des sites gouvernementaux. À l’époque, 2000 personnes s’étaient rassemblées à Washington et quelques milliers d’autres dans une trentaine de villes des États-Unis.
Cette fois-ci, les opposants à la politique autoritaire de Donald Trump revendiquent cinq millions de participants dans 2000 points de manifestations sur l’ensemble du pays. Un décompte participatif, impliquant des journalistes indépendants, estime la participation à cette journée entre 4 et 6 millions d’Américains.
Finies la léthargie et la désespérance des premiers mois face à l’avalanche de mesures du nouveau président. L’opposition a réussi à sortir de sa torpeur. Un premier coup de semonce avait été donné le 5 avril dernier. Ce week-end-là, la journée « Hands Off » réunissait au moins 600 000 manifestants. Plus selon les organisateurs qui s’avançaient jusqu’au chiffre de 5 millions. Mais malgré tout, moins que ce week-end, après comparaison du nombre de manifestants dans plusieurs villes importantes.
Toujours est-il qu’en ce mois de juin l’opposition à Trump n’est plus tétanisée. Durant des mois, la comparaison avec la grande mobilisation de la Women’s March début 2017 servait de référence pour montrer la faiblesse de la résistance. Aujourd’hui, la journée « No Kings » rivalise avec les estimations de 2017 comprises entre 2 et 5 millions d’Américaines et d’Américains dans les rues.
Les arrestations de masse mettent le feu aux poudres aux États-Unis
Une semaine avant les mobilisations « No Kings » pour dénoncer l’autoritarisme de Donald Trump, le président des États-Unis lançait une vaste opération d’arrestations de migrants à Los Angeles. Dès le 6 juin, des agents fédéraux de la police de l’immigration (ICE), masqués et armés, multipliaient les descentes dans les quartiers latinos de Los Angeles et dans des entreprises. Un raid choquant qui a déclenché des manifestations et des actions de désobéissance civile autour des centres de détention en Californie.
L’administration Trump, qui exige à l’ICE 3000 arrestations par jour, n’a pas fait dans la demi-mesure en réponse aux protestations. Elle a envoyé 4000 membres de la Garde nationale et 700 marines contre un mouvement que Donald Trump tente de faire passer pour insurrectionnel.
Loin de reculer, Donald Trump a annoncé après les manifestations monstres de samedi qu’il entendait étendre les arrestations à des villes comme Chicago, New-York ou Seattle. Toutes des villes sous administration démocrate, qu’il désigne comme des ennemis intérieurs des États-Unis. Quitte à mettre le feu aux poudres dans tout le pays.
mise en ligne le 17 juin 2025
Sur https://lundi.am/
Ils étaient des dizaines de milliers d’internationaux à s’être donné rendez-vous pour marcher jusqu’à Gaza depuis l’Egypte en traversant le désert. Mais arrivés au Caire, la mobilisation s’est brutalement faite intercepté et réprimée par le régime Al-Sissi. L’un des marcheurs nous a transmis ce récit des évènements.
13 juin 2025
Après une fouille intense de nos sacs à l’aéroport et le visa obtenu, nous arrivons au Caire sans aucun problème. Ce n’est pas le cas pour tout le monde. Selon le vol de provenance, le jour et l’heure d’arrivée, beaucoup de nos camarades ont été retenu.es dans des aéroports ou directement expulsé.es par un vol retour. Les maghrébin.es sont spécifiquement pris.es pour cible, passant un interrogatoire quasi systématiquement.
La nuit est courte. Nous recevons un message dans la matinée avec les instructions suivantes : toutes les délégations doivent se retrouver à Ismalaia, en s’y rendant par ses propres moyens en taxi de 2 ou 3 personnes, pour faire pression sur les autorités égyptiennes et tenter d’obtenir une dernière fois le feu vert pour marcher dans le Sinaï.
Sur la route, à peine sortie du Caire, des bouchons à perte de vue. Notre chauffeur nous dit ne jamais avoir vu ça. Cette route est empruntée, mais pas autant. Premier checkpoint : Nous faisons profil bas. Sur le bas côté, des groupes d’occidentaux sont sortis des voitures et semblent ne plus pouvoir avancer. Nous passons sans problème en demandant au chauffeur d’accélérer. On continue la route et de nouveau un énorme bouchon. Nous comprenons que 90% des voitures sont là pour la marche. Ça klaxonne dans tous les sens, l’ambiance devient trépidante. Nous sommes là dans un objectif commun, et c’est beau de nous y voir rassemblés.
Il est 15h. Nous arrivons au 2e check point. Immédiatement, la police encercle la voiture et nous demande les passeports. Nous résistons en leur montrant que nous sommes en règle mais en leur disant qu’on ne lâchera pas notre passeport. En vain. Ils font pression. Nous donnons les passeports. Les agents se baladent avec des piles entières de passeport et rentrent tour à tour dans leurs bureaux. Nous descendons du véhicule, allons à l’encontre des marcheur.euses et nous nous rendons compte de l’étendu du mouvement : de Roumanie, du Chili, de Malaisie, du Canada, du Royaume-Uni, beaucoup d’espagnol.es et énormément de français.es. La délégation française semble être la plus importante. Nous estimons à environ 1000 personnes bloquées à ce checkpoint.
Immédiatement, nous sortons les drapeaux et les slogans. Nous chantons. Nous exprimons notre souhait : Free Palestine ! Nous n’avons plus de passeport, nous sommes stoppé.es sur notre chemin mais nous avons toujours nos voix pour porter haut et fort notre combat.
Nous apprenons que le long de la route, les marcheur.euses ont été arrêté.es sur 4 checkpoint différent. Il commence à faire chaud. Certain.es partent acheter des cartons de bouteilles d’eau pour les distribuer. Nous commençons a perdre patience et exigeons le retour des passeports.
16h : Un agent vient avec une première pile de passeports : agglutiné.es, nous sommes en cercle espérant entendre son nom pour reprendre son passeport. On s’organise comme on peut, par nationalités. La distribution dure des heures, en plein soleil.
19h : Nous sommes une cinquantaine à ne toujours pas avoir notre passeport. Avec une camarade, nous entreprenons une liste des ressortissant.es français.es sans passeport. Nous sommes 8. Nous voulons faire pression auprès de l’ambassade ou du consulat mais tout semble fermé. On va donc continuer à discuter avec les agents.
20h : 2 passeport français ont été retrouvés. Pour les 6 autres, nous sommes toujours dans l’attente. Pareil pour les autres nationalités. Les forces de l’ordre sont arrivées.
Celles et ceux qui ont récupéré.es leur passeport ne sont pas autorisé.es à repartir. Tout le monde se réunit entre délégation. L’idée est de rester camper cette nuit au checkpoint.
22h : ça fait maintenant 2h que nous attendons les 35 passeports manquants. Nous perdons patience. Ils le font exprès. Ils veulent nous ralentir coûte que coûte. La nuit est tombée. Des bus sont arrivés. Nous apprenons qu’au premier checkpoint, les marcheur.euses ont été déportés
dans des bus vers l’aéroport. Pendant que nous sommes toujours en négociation - ça fait 3h qu’on nous dit ’Attendez dans 5 min on vous les rend’ - les délégations sont assises, gardent leur position et commencent à être nassées. La tension commence. Ça s’énerve. Les autorités commencent à faire monter les personnes dans les bus, censés les faire revenir au Caire. De notre côté, nous ne pouvons rien risquer tant que nous n’avons pas notre passeport. Nous voyons la tension monter, les gens emmenés de force dans les bus. Quelques premiers blessés.
23h : tous les passeports on été rendus ! Il faut prendre une décision : rejoindre les autres dans la nasse en solidarité, partir de nous mêmes au Caire pour assurer une présence internationale et éviter l’expulsion à l’aéroport. Les délégations nous conseillent de rentrer au plus vite au Caire, par nous mêmes, et de ne pas inciter la résistance et la violence. Nous sommes un mouvement pacifiste.
14 juin 2025
Beaucoup de militaires dans la ville, les gens se font suivre, interrogés. Certains hôtels dénoncent la présence d’internationaux.ales.
Brève conclusion :
Certes, aujourd’hui les autorités égyptiennes ont en quelque sorte gagné : nous n’avons pas atteint Ismalaia, notre foule a été divisée et nous avons du rebrousser chemin. Mais nous sommes toujours là, déterminé.es à porter notre message coûte que coûte ! Nous faisons du bruit, nous dérangeons, nous perturbons la tranquillité de ces pays complices, et c’est en partie ce que nous voulons ! Alors continuons à résister et à crier haut et fort que nous ne supportons plus ce massacre, il a duré bien trop longtemps. Ne nous divisons pas, suivons notre objectif avec union. Ce serait les laisser gagner une nouvelle fois...
Ce n’est pas un échec. Cette marche contribue à l’éveil international des consciences.
Dans chaque pays, des citoyen.nes organisent des marches en soutien à celle pour Gaza.
Ce témoignage personnel n’est qu’une infime partie de ce qui a été vécu au Caire les vendredi 13 et samedi 14 juin. Nous avons vécu l’un des scénarios les plus favorables.
mise en ligne le 16 juin 2025
Théo Bourrieau sur www.humanite.fr
Plusieurs révélations de médias et d’associations témoignent de la coopération militaire entre l’Union Européenne et notamment de la France, et Israël. Alors qu’au moins 55 000 Palestiniens, dont 16 000 enfants, sont morts sous les armes israéliennes, l’Europe se rend complice d’un génocide.
Les exemples s’enchaînent, les preuves s’accumulent. L’Europe et la France financent, vendent et fournissent des armes à Israël, alors même que la bande de Gaza subit un génocide, que la Cisjordanie est toujours sous l’occupation et la colonisation, et que l’Iran se fait bombarder par l’armée de Benyamin Netanyahou.
Tandis que les dockers de Fos-sur-Mer, à côté de Marseille, ont bloqué plusieurs tonnes d’équipement militaires à destination du port d’Haïfa, sur la côte nord israélienne, et qu’un rapport de plusieurs ONG confirme que la France livre « un flux ininterrompu » d’armes à Israël depuis octobre 2023, de nouvelles révélations témoignent des échanges militaires entre l’Europe et Israël.
L’Europe finance l’industrie militaire israélienne
Disclose, Investigate Europe et Reporters United démontrent qu’une partie des fonds d’un projet de développement de drones militaires financé par l’Europe et sept gouvernements européens, dont la France, va bénéficier à une entreprise publique d’armement israélienne. Une filiale de l’entreprise Israël Aerospace Industrie, principale firme aéronautique israélienne, va ainsi toucher 14 des 59 millions d’euros d’argent public destiné au programme Actus, consacré à l’armement et à la certification de drones.
Si cette entreprise, Intracom Defense, a pu recevoir cet argent et même être désignée coordinatrice du projet, c’est en raison de sa création et de sa domiciliation en Grèce. Sauf qu’elle a été rachetée au printemps 2023 par Israël Aerospace Industries, qui détient 94 % de son capital et 100 % du pouvoir décisionnaire. L’Europe et les sept États impliqués soutiennent et financent donc un programme militaire qui profite d’abord à l’industrie militaire israélienne. Si l’Hexagone est d’abord concerné par le cofinancement du programme, il est également bénéficiaire des fonds dans la mesure où l’entreprise française Safran a reçu une enveloppe de 10 millions d’euros pour le développement de ses drones.
La France construit de l’équipement pour des chars israéliens
Samedi 7 juin, De Morgen, quotidien belge, et The Ditch, média en ligne irlandais, révélaient également que 3 palettes de « roulements à rouleau conique » étaient en train de transiter par le port d’Anvers en Belgique à destination d’Israël. Ces pièces sont destinées à l’entreprise d’armement israélienne Ashot Ashkelon Industries, « chargée en exclusivité des systèmes de transmission sur les chars israéliens Merkava, qui appuient de façon systématique les offensives terrestres à Gaza », selon Stop Arming Israel France.
Si l’entreprise Timken à l’origine de cet équipement est américaine, l’usine de fabrication est française, située à Colmar (Haut-Rhin). Ces roulements devaient embarquer dans un cargo, à destination du port israélien d’Ashdod, mais, après le retentissement des révélations médiatiques, le départ a été retardé.
L’Europe et la France, complices du génocide à Gaza
Du développement des technologies militaires au financement des programmes de recherche, en passant par la vente et le transport d’équipements de guerre, l’Europe est impliquée dans « toutes les étapes de l’armement israélien », regrette Marc Botenga, eurodéputé Belge spécialiste de ces questions. Il est donc « tout à fait clair » que l’Europe se rend complice du génocide à Gaza, s’insurge le membre du Parti du travail de Belgique (PTB).
« Tous ces exemples rendent très concrète la coopération entre la France et Israël en matière d’armement », affirme de son côté Loïc, de Stop Arming Israel France. « Ces millions d’euros d’armement se traduisent en canons et munitions qui tirent sur les Palestiniens, en roulements de chars qui écrasent les habitants de la bande de Gaza », fustige le militant.
« En janvier 2024, la Cour internationale de Justice a affirmé que tous les États avaient le devoir de faire tout ce qui était possible pour éviter un génocide », rappelle Marc Botenga. « En juillet de la même année, un avis de la même cour déclare illégale l’occupation israélienne », et, surtout, estime que « tous les États sont dans l’obligation de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de la situation créée par la présence continue de l’État d’Israël dans le Territoire palestinien occupé », continue l’eurodéputé. Au regard de la coopération militaire entre l’Europe et Israël, « il est très clair que l’Union Européenne ne respecte pas les décisions de la Cour Internationale de Justice », regrette le membre du PTB.
Un des leviers principaux pour faire cesser cette coopération militaire entre l’Europe, la France et un État génocidaire : « la pression populaire », estime Marc Botenga. « En tant que députés, nous avons le devoir de participer, d’encourager, de nourrir les mobilisations citoyennes », assure-t-il. À Fos-sur-Mer, « on a vu que l’action citoyenne, celle des travailleurs et travailleuses, peut avoir un impact plus rapide que les décisions judiciaires et politiques », appui également Loïc. « Des ingénieurs qui conçoivent les armes aux ouvriers qui les fabriquent, en passant par la douane ou par les marins, les routiers et les travailleurs de l’aviation qui les transportent, collectivement, on peut agir pour que la chaîne meurtrière s’arrête », assure le militant de Stop Arming Israel France.
mise en ligne le 15 juin 2025
Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr
Dans son ouvrage-enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, le journaliste franco-états-unien Cole Stangler explore les similitudes entre les deux pays, du vote des classes populaires au rôle du syndicalisme, en passant par l’influence des chaînes de télévision ultradroitières.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a produit deux effets dans le discours public : l’éloignement des États-Unis de la France et de l’Europe, d’une part, et la crainte que la situation outre-Atlantique soit annonciatrice de l’avenir de notre pays, d’autre part. À la croisée de ces deux pistes, mais hors des sentiers battus, un journaliste – franco-américain comme il se doit – a mené l’enquête dans les deux pays.
Vous tendez un « miroir américain » – titre de votre livre – à la France. En quoi ces deux pays sont-ils plus proches qu’il n’y paraît ?
Cole Stangler : Les similitudes remontent à la période de la Révolution française et à la guerre d’indépendance américaine. Ces deux révoltes ont donné naissance à des Républiques inspirées par la philosophie des Lumières. La France et les États-Unis sont également, de longue date, des pays d’immigration, avec des identités nationales modelées par l’arrivée de gens venus d’ailleurs. La grandeur de nos mythes fondateurs nous empêche également parfois de voir les moments sombres de nos histoires respectives de façon limpide.
Enfin, bien qu’ils soient dotés de systèmes politiques très différents, la France comme les États-Unis partagent un point commun très important : à un moment donné, les électeurs sont obligés de choisir entre deux candidats afin d’élire un président détenant des pouvoirs considérables. Dans un climat marqué par un fort sentiment de rejet, voire de dégoût de la politique, cela peut produire des surprises. Un politicien relativement impopulaire peut se retrouver à la Maison-Blanche ou à l’Élysée.
Plus précisément, je pense que les dynamiques politiques se ressemblent dans nos deux pays. Les classes populaires en dehors des grandes métropoles basculent à l’extrême droite. Les électeurs et les élus de la droite « traditionnelle » se radicalisent, en déployant des mots et des expressions longtemps confiés aux marges. Des médias financés par des milliardaires conservateurs transforment le débat. Face à tout cela, la gauche a du mal à proposer une alternative crédible. La France n’est pas les États-Unis et je n’ai aucune intention de prédire l’avenir. En revanche, j’estime que mieux comprendre les bouleversements politiques qui transforment les États-Unis peut nous aider à éclaircir certaines choses en France.
Vous parlez du décrochage des classes populaires du Parti démocrate aux États-Unis et de la gauche en France et de leur penchant pour le vote d’extrême droite. Pourtant, les comportements électoraux diffèrent parmi les mêmes groupes sociaux en fonction des « origines ». Un ouvrier blanc aura plus tendance à voter républicain et un ouvrier noir démocrate. Votre présentation n’est-elle pas trop uniforme ?
Cole Stangler : Évidemment, les classes populaires blanches (ce que les Américains appellent la « white working class ») votent beaucoup plus à droite que les classes populaires racisées. Ces dernières votent majoritairement démocrate. Soyons clairs : le racisme joue un rôle structurant dans la société américaine et Donald Trump en tire des bénéfices depuis le début de sa carrière politique. Il s’appuie aussi sur d’autres formes de discrimination, notamment le sexisme et la xénophobie. Pour certains de ses électeurs, et notamment les hommes blancs, c’est justement la parole désinhibée du candidat qui plaît.
Toujours est-il que les républicains séduisent de plus en plus les classes populaires dans leur ensemble, y compris les minorités. Selon les sondages à la sortie des urnes en 2024, presque la moitié des électeurs latinos ont voté Trump, dont une majorité d’hommes latinos. Si on ne parle que de la « white working class », on risque d’avoir une vision incomplète de la transformation politique en cours.
De manière plus générale, je pense qu’il faut essayer de comprendre pourquoi des catégories de la population qui votaient historiquement à gauche ne le font plus. C’est la raison pour laquelle je consacre autant d’attention à la « Rust Belt », cette vaste zone des États-Unis frappée par la désindustrialisation, où il y a peu de perspectives économiques et où de nombreux résidents gardent le souvenir d’un passé plus prospère. Dans des territoires de ce type, les électeurs sont davantage susceptibles d’adhérer à des discours désignant des boucs émissaires. Pour le Parti républicain comme pour le Rassemblement national, la source du malheur, c’est l’immigré, et plus précisément l’immigré sans papiers. Malheureusement, ces discours fonctionnent très bien.
Vous consacrez un chapitre à Fox News et CNews, où le miroir renvoie deux images identiques, la chaîne française semblant avoir copié la chaîne créée dans les années 1990 par Rupert Murdoch. En quoi ces deux chaînes sont-elles devenues des instruments politiques au service de l’extrême droite ? On pourrait penser qu’elles ne convainquent que ceux qui les regardent et qui sont déjà des convaincus.
Cole Stangler : Ces deux chaînes ont été conçues par leurs fondateurs comme des outils de combat politique. Elles cultivent des liens étroits avec des partis de droite et d’extrême droite et elles donnent la priorité à leurs sujets de prédilection : l’immigration, l’insécurité, l’identité nationale, la place de la religion dans la société, le « wokisme »…
Souvent, l’analyse s’arrête là. Mais, à mon avis, il faut aussi prendre en compte le style populiste de ces deux chaînes. Comme l’a montré le chercheur Reece Peck dans « Fox Populism : Branding Conservatism as Working Class », les chroniqueurs de Fox News se positionnent régulièrement du côté de leurs téléspectateurs (« nous » les « Américains ordinaires »), tout en critiquant des médias plus prestigieux comme le « New York Times » ou CNN, qu’ils assimilent aux « élites ». CNews joue le même jeu. Des chroniqueurs comme Pascal Praud parlent au nom des « Français » et ne cessent de critiquer le travail d’autres médias, avec une véritable obsession pour l’audiovisuel public. Il faut aussi reconnaître que les deux chaînes savent comment amuser la galerie. Fox News et CNews consacrent énormément d’attention aux faits divers.
Pourquoi s’intéresser à ces deux chaînes ? Tout d’abord, le fait qu’elles soient les chaînes d’information les plus regardées aux États-Unis et en France mérite notre attention. Deuxièmement, elles exercent énormément d’influence auprès des élus. Depuis le début des années 2000, Fox News signale aux politiciens républicains les sujets qui méritent leur attention, ainsi que les positions à prendre sur les combats du jour.
Imaginons que vous êtes sénateur et vous ne savez pas comment vous positionner sur un vote budgétaire : il y a de fortes chances que vous alliez regarder l’émission de Sean Hannity avant de prendre votre décision, en sachant très bien que le contrarier comporte des dangers. Si vous ne respectez pas ses consignes, vous risquez d’être traité comme un « Rino » (un « republican in name only », soit un républicain d’apparence) et de subir une primaire contre un concurrent plus radical. Selon une série d’études, Fox News a ainsi contribué à la droitisation des élus républicains.
À ce stade, il n’y a pas d’études équivalentes sur CNews. J’ai pourtant l’impression d’assister à une dynamique similaire quand on voit à quel point la chaîne pèse sur le débat politique en France. Cette influence va bien au-delà des bancs de l’extrême droite. Je pense à ce qu’un ancien député Renaissance m’a dit, en parlant de son propre groupe parlementaire : « Nous sommes complètement à la botte de CNews. »
Que pensez-vous de l’idée qu’en France et outre-Atlantique, il existe deux gauches, l’une radicale et l’autre d’accompagnement ? Aux États-Unis, elles se retrouveraient dans le même parti par la force du système politique et, en France, elles auraient chacune son parti ou ses partis.
Cole Stangler : En effet, le Parti démocrate rassemble des tendances politiques très différentes. Alexandria Ocasio-Cortez l’a dit elle-même dans une interview en 2020 : si elle avait été élue en Europe, elle ne siégerait pas dans le même parti que Joe Biden. Aujourd’hui, le Parti démocrate est dominé par un centre-gauche qui peut tolérer un peu de redistribution, mais pas trop. Un centre-gauche qui dénonce le racisme et d’autres formes de discrimination, mais qui n’a pas très envie de s’attaquer aux racines des maux non plus. Ensuite, il y a une gauche plus à gauche, incarnée par des gens comme « AOC » ou Bernie Sanders.
Comme en France, cette gauche-là doit élargir son électorat si elle veut un jour arriver au pouvoir. Mais elle se confronte à un défi supplémentaire aux États-Unis : l’absence de plafond pour les dons et les dépenses de campagne. Si une candidate a réellement envie de s’attaquer aux inégalités, elle va souvent se retrouver face à un adversaire ayant une meilleure assise financière.
Votre dernier chapitre s’intitule « Retour aux sources ». On y croise une jeune femme qui a contribué à la création d’un syndicat à Starbucks et un docker de Port-de-Bouc, près de Marseille. En quoi le syndicalisme, largement affaibli dans les deux pays par la désindustrialisation, peut-il avoir un avenir et en représenter un pour une alternative progressiste ?
Cole Stangler : Dans un contexte où une partie des classes populaires basculent à l’extrême droite, il est plus indispensable que jamais. En plus de défendre les intérêts les plus immédiats des salariés, les syndicats parviennent à transmettre un certain nombre de valeurs à leurs adhérents : l’utilité de l’action collective, le respect de la différence, la redistribution des richesses… en somme, une vision du monde à l’opposé de celle défendue par les trumpistes. Un élu de gauche peut très bien alerter sur les dangers de l’extrême droite, mais ce message est plus crédible lorsqu’il est porté par quelqu’un qui vous ressemble et vous défend au quotidien.
Nous pouvons passer des heures à débattre de la politique politicienne. Sur quels sujets faudrait-il faire campagne ? Dans quels États ou dans quelles régions ? Ces choix ne sont pas sans importance, mais ils masquent une déconnexion plus profonde entre la gauche et une partie de sa base historique qui ne va pas se régler dans un cycle électoral, que ce soit en France ou aux États-Unis. Retisser ces liens va prendre du temps. Il est dur d’imaginer que le travail se réalisera de manière durable sans un renouveau du syndicalisme.
Le Miroir américain. Enquête sur la radicalisation des droites et l’avenir de la gauche, de Cole Stangler, Éditions les Arènes, 192 pages, 20 euros.
mise en ligne le 14 juin 2025
sur https://lareleveetlapeste.fr/
A une majorité écrasante, les membres de l’Assemblée générale des Nations Unies ont voté en faveur d’un cessez-le-feu immédiat. Alors qu’un convoi de solidarité venant du monde entier exige la fin du génocide, le texte demande le retrait total des forces israéliennes de la bande de Gaza et un accès sans entrave de l’aide humanitaire.
149 ont voté pour, 19 se sont abstenus, tandis que les Etats-Unis, Israël et dix autres pays ont voté contre. Ce jeudi, l’Assemblée générale des Nations unies exige un cessez-le-feu immédiat, inconditionnel et permanent dans la bande de Gaza. Le texte demande également la libération des otages détenus par le Hamas et le retour des prisonniers palestiniens détenus par Israël.
La résolution a été adoptée sous une salve d’applaudissements. Elle « condamne fermement le recours à la famine comme méthode de guerre, le refus illégal d’accès à l’aide humanitaire et le fait de priver les civils des produits indispensables à leur survie, notamment en entravant délibérément l’acheminement des secours et l’accès à l’aide ».
Depuis le début de la guerre en octobre 2023, plus de 400 travailleurs humanitaires et 1300 professionnels de santé ont été tués.
Récemment, le ministre de la défense Katz a publiquement déclaré « Habitants de Gaza, ceci est un dernier avertissement (…). Rendez les otages et jetez dehors le Hamas. Sinon, ce sera la destruction et la dévastation totale ». La résolution de l’ONU fait écho aux mobilisations de soutien qui essaiment dans le monde entier pour sauver les gazaouis du génocide programmé par l’Etat israélien.
Le convoi “Al Soumoud” – “Résilience”, en arabe – est parti le 9 juin 2025 de Tunis pour rejoindre la bande de Gaza par voie terrestre en traversant la Libye et l’Égypte. Il est composé d’environ 300 véhicules et d’un millier de participants. Malgré des dizaines d’interpellations de militants de diverses nationalités venus en Égypte pour protester, « la marche internationale continue (…) des milliers de participants sont déjà arrivés en Égypte, prêts à pour partir à El-Arich demain et continuer à pied vers Rafah » ont indiqué les organisateurs.
Après leur libération par Israël, l’eurodéputée Rima Hassan et l’écureuil Reva Viard, qui se trouvaient à bord du voilier humanitaire « Madleen », ont ainsi été accueillis par des milliers de sympathisants hier. Trois membres de l’équipage sont encore détenus en Israël et devraient bientôt être libérés à leur tour.
« J’ai un mot à dire à Israël. Le prochain bateau est bientôt prêt à partir » et « il y aura autant de bateaux que nécessaire pour briser ce blocus », a déclaré l’élue.
Leur opération politique et humanitaire, abondamment relayée sur les réseaux sociaux, a contribué à renforcer la mobilisation internationale pour la cause palestinienne. Une mise en lumière salvatrice alors que les journalistes n’ont pas le droit d’entrer dans la bande de Gaza.
La presse palestinienne a ainsi salué l’expédition du Madleen – baptisé du prénom de Madleen Kullab, la seule femme vivant du métier de la pêche à Gaza. D’après la psychologue Samah Jabr, « Après vingt mois d’un siège étouffant et génocidaire, le ‘Madleen’ est apparu comme un acte de résistance morale, un cri retentissant face à la cruauté mondiale ».
A Gaza, l’Etat israélien a été reconnu responsable de financer le gang criminel de Yasser Abou Chabab, un trafiquant de drogue palestinien notoire, contre leur ennemi commun du Hamas. Ses milices opèrent à l’est de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.
Reste maintenant à voir ce que va advenir de ce vote des Nations Unies. Si elles ne sont pas contraignantes, les résolutions de l’Assemblée générale de l’ONU ont normalement un poids politique important dans les conflits.
Khaled Chebli sur www.humanite.fr
Khaled Chebli est chercheur universitaire en droit constitutionnel et affaires parlementaires, membre du Laboratoire de recherche en droit, urbanisme et environnement Faculté de droit, université Badji-Mokhtar, Annaba.
Ce soulèvement populaire transcende les frontières, brise le silence des régimes et rallume la flamme de la cause palestinienne dans l’imaginaire collectif.
Alors que les discours officiels s’enlisent dans l’ambiguïté ou le silence, une dynamique inédite s’élève du cœur du Maghreb : la caravane « Assoumoud ». Ni folklorique ni diplomatique, ce convoi d’hommes et de femmes libres, traversant les frontières avec des vivres, des médicaments – et surtout une volonté farouche – redonne à la solidarité arabe sa voix la plus authentique. Direction Gaza, mais au fond, c’est vers notre propre conscience collective qu’elle trace sa route.
À l’heure où les défaites assiègent l’imaginaire collectif, où la conscience arabe suffoque sous un double blocus — celui de la géographie et celui de la volonté — une initiative surgit du tréfonds des peuples pour redéfinir la dignité, raviver la mémoire, et donner aux grandes causes une voix neuve. Une voix qui ne s’épuise ni dans les communiqués de dénonciation calibrés, ni dans le silence bureaucratique des États. Cette voix, c’est celle de la Caravane de la Résilience — un geste souverain, populaire, qui traverse le Maghreb pour atteindre symboliquement le cœur battant de la Palestine. Elle ne franchit pas seulement des frontières terrestres, mais transgresse l’indifférence, le déni et la trahison feutrée de la normalisation.
Plus de 2 000 volontaires et militants, des dizaines de véhicules, cinq pays maghrébins, des médicaments, des denrées alimentaires… et surtout : des convictions. Rien de tout cela n’a été initié par des États,mais bien par la volonté des libres. La caravane s’est mise en marche en dépit des obstacles logistiques, des attentes interminables aux frontières, du manque de moyens, et du silence gêné des officiels. Partie d’Algérie et de Tunisie, elle a pu rejoindre la Libye grâce à une décision courageuse du Premier ministre Abdelhamid Dbeibah, au moment où d’autres gouvernements hésitaient — voire entravaient le passage.
Ce convoi n’est pas un simple cortège humanitaire. Il est un message en mouvement, un poème de solidarité écrit avec la sueur des bénévoles, les larmes des mères de martyrs, et les cris des peuples du Grand Maghreb. Un message clair, limpide, direct : Gaza, tu n’es pas seule.
La Caravane de la Résilience ne quémande aucune approbation, ne cherche ni accueil officiel ni couverture médiatique convenue. Elle avance portée par l’esprit de celles et ceux qui croient que la solidarité n’est pas une posture saisonnière, et que la cause palestinienne n’est ni un élan charitable, ni une diplomatie d’apparat, mais un engagement historique, moral et civilisationnel. Ce n’est ni folklore ni performance : c’est un acte de résistance contre l’amnésie politique, une tentative de préservation de la mémoire, une sauvegarde du sens profond d’être arabe à l’ère du renoncement généralisé.
Elle interpelle les régimes de front : pourquoi les peuples bougent-ils quand les États se taisent ? Pourquoi les bénévoles prennent-ils l’initiative quand les gouvernements se replient ou pactisent avec l’oppresseur ?
La caravane met à nu les contradictions du paysage arabe officiel : des régimes qui refusent le passage au nom d’une souveraineté nationale galvaudée, ou bloquent les frontières sous prétexte de « sécurité », alorsmême que la véritable sécurité est piétinée chaque fois qu’un enfant est tué à Gaza, qu’une école est pulvérisée, qu’un rêve est enseveli sous les décombres.
Mais la caravane adresse aussi un message à ceux qui ont normalisé, à ceux qui ont gardé le silence, à ceux qui se retranchent derrière une neutralité hypocrite face à un génocide. Elle leur dit : il existe encore une nation debout, des peuples insoumis, des âmes indomptées.
Certains cherchent à réduire la portée de cette caravane à un symbole vide ou un geste marginal. Pourtant, c’est justement dans sa symbolique que réside sa puissance. Parce qu’elle vient du peuple, de la rue, de la conscience vive. Chaque véhicule est un manifeste roulant, chaque boîte de médicaments un acte d’accusation contre les marchands de causes, chaque kilomètre parcouru vers la frontière un défi lancé au fatalisme et à la lâcheté.
Du poste frontalier de Ras Jedir à Zaouia, Misrata, Syrte, Benghazi, Tobrouk, jusqu’au point crucial de Salloum, la caravane avance. Elle attendra, comme ont attendu les fidèles dans l’histoire. Elle affrontera des entraves ici, des pressions là-bas. Mais elle n’abandonnera pas. Car Gaza attend. Car le moment n’est pas aux discours, mais à l’action.
Quant à la position égyptienne, elle sera scrutée par l’Histoire : choisira-t-elle d’écouter la voix des peuples ou de persister dans la logique du siège aux côtés du régime sioniste ? Quelle que soit la réponse, la caravane a déjà remporté sa victoire morale : celle de forcer chacun à se regarder dans le miroir, de replacer les peuples au centre du mouvement, et non à la périphérie de la passivité.
Le régime israélien craint ces initiatives. Non pas parce qu’elles le menacent militairement, mais parce qu’elles le minent symboliquement. Elles rappellent qu’il existe encore un souffle arabe, une dignité rebelle. Elles rappellent que si le siège dure, la volonté humaine, elle, peut durer davantage.
La Caravane de la Résilience n’est pas un aboutissement, mais un commencement. Une étincelle dans la nuit du renoncement. Une démonstration concrète de ce que peuvent accomplir les peuples lorsqu’ils décident de se lever. Elle est un pont entre un Maghreb debout et un Orient meurtri. Une jonction entre les luttes anticoloniales du XXIᵉ siècle et ceux qui continuent de croire que la Palestine n’est pas l’affaire d’un autre, mais notre boussole morale et existentielle.
Dans cette caravane, le Mauritanien côtoie le Tunisien, l’Algérien marche avec le Libyen, le Maghrébin embrasse le Palestinien. Non sous l’égide d’une Ligue arabe atone, mais sous la bannière d’une nation résistante, sous un soleil qui ne se couche pas sur la dignité, à l’ombre d’un olivier qui brûle sans céder — car ses racines sont trop profondes pour être arrachées.
Conclusion : N’ayez pas peur d’être traités d’irréfléchis : l’Histoire n’a jamais retenu les prudents. N’attendez pas des visas d’humiliation : la dignité ne s’accorde pas, elle se conquiert. Et si les points de passage sont fermés, souvenez-vous : il existe toujours une route qu’ouvrent les pas de ceux qui avancent.
Marius Joly sur www.humanite.fr
Alors qu’il tentait de rejoindre la « Marche mondiale vers Gaza », Samy Charifi Alaoui, secrétaire général CGT des Cheminots de Paris-Est, a été arrêté par les autorités égyptiennes. Le militant syndical dénonce une détention inhumaine et des violences physiques.
Quatorze heures de détention, privation de nourriture et violences physiques. Voilà comment s’est terminé le séjour égyptien de Samy Charifi Alaoui, secrétaire général CGT des Cheminots de Paris-Est, expulsé manu militari du Caire ce jeudi 12 juin après avoir passé la nuit dans un centre de rétention. Le militant syndical était sur place pour participer à la « Marche mondiale vers Gaza », une initiative qui devait rassembler 6 000 activistes venus du monde entier pour parcourir 50 kilomètres à pied vers l’enclave palestinienne.
Engagé pour la défense du peuple palestinien depuis plus de vingt ans et membre de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS), Samy Charifi Alaoui n’a pas hésité longtemps à rejoindre le projet. « J’en ai entendu parler sur les réseaux sociaux, je me suis renseigné et quand j’ai vu qu’il s’agissait d’une marche pacifique pour transporter de l’aide humanitaire, ma décision était prise. » Le pilier de la CGT Cheminot tente de mobiliser d’autres personnes autour de lui et prend la responsabilité de représenter son secteur jusqu’aux portes de Gaza.
Depuis plusieurs semaines, les militants s’agrègent et s’organisent sur les réseaux sociaux. Dans des groupes privés, la logistique du voyage se met en place au fil des messages : obtention de visas, réservations d’hôtels, listes de matériels à emporter… rien n’est laissé au hasard. Une véritable entraide se met en place chez les quelque 500 volontaires français. « Les gens étaient très motivés, il y avait aussi beaucoup de questions, de craintes parfois. Ça a été l’occasion de créer des liens forts », raconte Samy Charifi Alaoui.
Conditions insalubres
Pour le cheminot, le programme est bien ficelé. L’arrivée est prévue le 11 juin dans la soirée, à peine plus d’un jour avant le grand départ. Le 13 juin au matin, des bus sont affrétés pour couvrir les 450 kilomètres séparant Le Caire de la ville d’El-Ariche dans le Sinaï, point de départ de la marche d’environ 50 kilomètres vers le poste-frontière de Rafah. Sauf que rien ne va se passer comme prévu.
À peine sorti de l’avion reliant Paris à la capitale égyptienne, Samy Charifi Alaoui est rapidement stoppé par les forces de l’ordre. « Dès le premier contrôle, on me demande ce que je viens faire là et d’où est ce que je viens. Quand je finis par évoquer mes origines marocaines, on me met sur le côté instantanément. » Arrivés au même moment sur le territoire égyptien, de très nombreux « marcheurs » subissent rapidement le même sort. « Les autorités avaient déjà arrêté des camarades dans leurs hôtels, ils étaient vigilants. À l’aéroport, on était nombreux à avoir des sacs de couchage, ça a pu leur mettre la puce à l’oreille. » S’ensuit alors une longue nuit d’interrogatoires et de détention.
Baladé de salles en salles dans l’aéroport du Caire, le militant syndical réécoute en boucle les mêmes questions sur ses motivations, ses origines, son hôtel… Après plus d’une heure d’attente, il voit son téléphone portable et son passeport confisqués avant d’être dirigé vers un centre de rétention, enfermé avec de nombreux activistes. « On nous a entassés à 100 dans une pièce immonde. Il y avait seulement six lits, des toilettes insalubres, les conditions étaient assez inhumaines. »
Retenus durant toute la nuit, les militants sont même alertés sur les repas payants, proposés par les militaires égyptiens. « On nous avait prévenus qu’ils pouvaient mettre des choses dangereuses dedans, raconte le syndicaliste. Un peu plus tard, on a appris que quelqu’un avait reçu une assiette avec des clous. » L’eau aussi doit être commandée et payée. Temps d’attente : environ deux heures.
« Je ne lâcherai pas le combat »
Mais la maltraitance ne s’arrête pas là. À intervalles réguliers, des militaires font irruption dans la cellule, avec des méthodes plutôt musclées. « Ils rentraient en criant avec des matraques pour embarquer des militants, sans donner aucune explication, se rappelle Samy Charifi Alaoui. On est resté soudés. On mettait en place des chaînes humaines pour que personne ne soit exfiltré. » Il faut attendre la matinée pour que la situation se calme. Un par un, les militants sont appelés et escortés par une rangée de militaires pour être renvoyés dans leurs pays. Aux alentours de 11 heures, c’est au tour de Samy Charifi Alaoui, qui repart moins d’une journée après avoir quitté Paris.
Frustré, le militant ne compte pas s’arrêter là. « Ça n’a absolument pas affecté ma détermination. Ce n’est pas la première fois que je me rends dans la région et ce ne sera pas la dernière. Si un autre projet se lance, j’en ferai partie. Je ne lâcherai pas le combat. » Pour le militant syndical, la mobilisation pour les Gazaouis reste primordiale, y compris chez les syndicats. « Le syndicalisme dépasse largement la question du militantisme dans le travail. Il se doit d’être présent dès qu’on bafoue les droits des gens, de manière internationale. »
Ciblée de toute part, la « Marche mondiale vers Gaza » est aujourd’hui à l’arrêt. Ce vendredi 13 juin, plusieurs rassemblements ont été stoppés par les autorités égyptiennes au Caire et dans ses environs, alors que le convoi « Soumoud », réunissant des participants tunisiens, algériens, marocains et mauritaniens, a été arrêté en Libye, avant même d’atteindre l’Égypte. Quelques jours après le détournement de la Flottille de la Liberté, une autre initiative de soutien au peuple gazaoui subit la répression. Les militants espèrent encore obtenir une autorisation officielle, malgré les multiples arrestations.
mise en ligne le 13 juin 2025
Rob Grams | sur https://frustrationmagazine.fr
Lorsque l’Iran, en avril 2024, avait riposté à des attaques et assassinats d’Israël, nos médias avaient titré “attaque de l’Iran”. Cette nuit, Israël a agressé unilatéralement l’Iran, bombardant sa capitale, tuant femmes, enfants, scientifiques, des responsables politiques et militaires iraniens… Le prétexte ? Les avancées du programme nucléaire iranien qui pourraient déboucher sur la constitution d’un arsenal atomique iranien. Ces mêmes médias reprennent désormais les éléments de langage de la propagande israélienne et parlent de “frappe préventive” : il n’y a donc rien à attendre d’eux pour s’informer. Que s’est-il passé réellement ?
Agression ou “frappe préventive” ?
Cette nuit,
Israël a lancé, avec 200 avions de combat, une agression unilatérale contre l’Iran, ce qui constitue une “déclaration de guerre”. Différents lieux ont été ciblés en pleine capitale, à Téhéran. Mais
aussi un important site nucléaire près de Natanz. Des chefs et des commandants des Gardiens de la révolution, des chefs d’Etat-major et des hauts-conseillers ont été assassinés, de même que des
experts et scientifiques nucléaires. Comme toujours avec Israël, la majorité des victimes se trouvent être des femmes et des enfants : on dénombrait ce matin 35 femmes et enfants iraniens
tués.
Israël ne compte pas en rester là puisque le Premier ministre israélien, le sanguinaire Benjamin Netanyahu, sous mandat d’arrêt de la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre et crimes contre
l’humanité, affirme que cette guerre durera “autant de jours que nécessaire”. Le ministre israélien de la Défense est allé dans le même sens en déclarant que l’Iran “paiera un prix de plus en plus
lourd”.
Comme toujours avec Israël, la majorité des victimes se trouvent être des femmes et des enfants : on dénombrait ce matin 35 femmes et enfants iraniens tués.
Pourtant la plupart des médias occidentaux ont repris les éléments de langage propagandistes de l’agresseur en parlant de “frappe préventive” – ce qui ne veut strictement rien dire. Il en est ainsi du Figaro, de France 24, de BFMTV, de CNN…
Cette lecture complètement partisane du conflit est une insulte à l’intelligence des lectrices et lecteurs. Si cette nuit l’Iran avait frappé Jérusalem et Tel Aviv en prétextant prévenir une attaque israélienne ou détruire les armes atomiques israéliennes, les médias reprendraient-ils les éléments de langage du régime iranien ? Parleraient-ils de “frappe préventive” ? Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, au prétexte de volontés bellicistes de l’Otan, aurait-on imaginé voir des titres comme “La Russie a procédé à une “incursion préventive” contre l’Ukraine” ?
Le monde condamne, la France fait le paillasson
Cette attaque unilatérale contre l’Iran s’est faite au détriment de tous les efforts diplomatiques. Il semblerait que même Donald Trump ait été pris de cours puisque celui-ci exhortait Israël à ne pas attaquer. Il déclarait hier rester «engagé à régler de manière diplomatique la question du nucléaire iranien».
« Les installations nucléaires ne doivent jamais être attaquées, quels que soient le contexte ou les circonstances”. Rafael Grossi, directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA)
Le Japon a fermement condamné les frappes israéliennes, dénonçant “une escalade”. Le chef de la diplomatie japonaise, Takeshi Iwaya, a ainsi déclaré qu’il “est extrêmement regrettable que des mesures militaires aient été prises alors que les efforts diplomatiques sont en cours ». Plus timoré mais quand même clair, le Premier ministre britannique Keir Starmer a jugé ces frappes “préoccupantes” et appelé à “revenir à la diplomatie”. La Chine s’est dite “très préoccupée” et a dénoncé la violation de la souveraineté iranienne. Le Qatar a lui aussi “fermement condamné et dénoncé l’attaque israélienne contre l’Iran”. L’Arabie Saoudite a exprimé “sa ferme condamnation et sa dénonciation des agressions israéliennes flagrantes” qui constituent “une violation manifeste des lois et normes internationales.”
Rafael Grossi, le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a lui rappelé que “les installations nucléaires ne doivent jamais être attaquées, quels que soient le contexte ou les circonstances” puisque cela est d’une dangerosité inouïe.
Israël lance une attaque unilatérale d’une ampleur inédite contre une nation souveraine, au beau milieu de négociations diplomatiques, et notre diplomatie trouve le moyen de parler de “droit à se défendre contre toute attaque”. C’est le sens même des mots qui est détruit.
Au milieu de ces condamnations, un pays a fait entendre un autre son de cloche : la France, qui continue par ailleurs de livrer des armes à Israël en continu, et qui s’est illustrée par un communiqué de son ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, dont le niveau de servilité satisfaite laisse pantois : “nous réaffirmons le droit d’Israël à se défendre contre toute attaque”. Israël lance une attaque unilatérale d’une ampleur inédite contre une nation souveraine, au beau milieu de négociations diplomatiques, et notre diplomatie trouve le moyen de parler de “droit à se défendre contre toute attaque”. C’est le sens même des mots qui est détruit.
La dénucléarisation, c’est pour les autres ?
Il est plutôt légitime de s’opposer à la prolifération des armes atomiques. Chaque nouveau pays doté accroît le risque d’une guerre mondiale atomique dont on peine à imaginer les conséquences pour l’humanité entière. Toutefois, les Etats-Unis restent le seul pays à l’avoir jamais utilisé, et à deux reprises, contre des civils, créant un précédent et commettant par là un crime contre l’humanité. De la même manière, si on peut s’inquiéter qu’un régime théocratique et autoritaire comme l’Iran, aux discours parfois bellicistes, soit lui aussi doté de l’arme atomique, quid d’Israël qui attaque sans cesse les pays frontaliers, annexe des territoires et commet un génocide contre la population de Gaza ? Est-on sûrs qu’Israël et les Etats-Unis sont vraiment légitimes à décider de qui a droit à l’arme atomique ? L’Iran est-elle vraiment plus agressive que ces deux nations impérialistes ? Les Etats-Unis sont un des pays les plus agressifs et brutaux de l’histoire de l’humanité : depuis sa création, fondée sur un génocide, cette nation a été en guerre pendant 218 ans, soit 90% de son temps d’existence.
Chaque nouveau pays doté accroît le risque d’une guerre mondiale atomique dont on peine à imaginer les conséquences pour l’humanité entière. Toutefois, les Etats-Unis restent le seul pays à l’avoir jamais utilisé, et à deux reprises, contre des civils, créant un précédent et commettant par là un crime contre l’humanité.
Il faut aussi rappeler que l’agression américaine contre l’Irak s’était aussi faite au prétexte du développement “d’armes de destruction massive”. Il s’était finalement avéré que les documents de preuve présentés étaient des faux pour justifier l’invasion. Ici le cas est différent puisque l’Iran reconnaît avoir un programme nucléaire, mais on voit qu’il s’agit d’un prétexte récurrent pour justifier les agressions occidentales.
En toute logique, l’Iran explique que c’est précisément les menaces et les attaques sans cesse répétées d’Israël contre son territoire qui font partie des éléments justifiant sa volonté d’accéder aux armes atomiques.
Selon le traité de 1968 sur la non-prolifération nucléaire (TNP), seuls les Etats dotés de l’arme nucléaire avant le 1er janvier 1967 peuvent légalement la posséder, c’est-à-dire la Chine, les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Sauf que dans les faits, c’est bien Israël qui viole ce traité depuis fort longtemps
Selon le traité de 1968 sur la non-prolifération nucléaire (TNP), seuls les Etats dotés de l’arme nucléaire avant le 1er janvier 1967 peuvent légalement la posséder, c’est-à-dire la Chine, les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Russie. Sauf que dans les faits, c’est bien Israël qui viole ce traité depuis fort longtemps, ce qui est de notoriété publique, sans qu’aucun pays ne trouve justifiable des attaques “préventives” contre ses sites nucléaires. Israël refuse systématiquement le contrôle de ses sites nucléaires par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). D’après le magazine britannique Jane’s Defence Weekly, Israël produirait entre 10 et 15 bombes nucléaires chaque année et disposerait de 80 à 300 ogives nucléaires pouvant être lancées par missiles balistiques, sous-marins et avions.
L’Iran a le droit de se défendre
Comme on le voit le fameux “droit de se défendre” matraqué pour justifier le génocide des palestiniens après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, dont on avait bien noté qu’il ne s’appliquait jamais aux palestiniens, semble ne pas s’appliquer non plus à l’Iran. Pourtant, selon le droit international, le “droit de se défendre” ne s’applique pas seulement aux Etats génocidaires.
« Les frappes d’Israël contre l’Iran constituent un recours à la force interdit par l’article 2(4) de la Charte des Nations Unies, une attaque armée au sens de l’article 51 donnant à l’Iran un droit à la légitime défense, et vraisemblablement un crime international d’agression de la part des dirigeants israéliens. » Professeur Ben Saul, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme et la lutte contre le terrorisme, et professeur de droit international à l’Université de Sydney
L’Iran a ainsi déclaré qu’il avait le “droit légal et légitime” de répondre aux attaques meurtrières d’Israël, ce qui, sur le plan du droit international (mais aussi de la morale) est exact. Comme le confirmait le professeur Ben Saul, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme et la lutte contre le terrorisme, et professeur de droit international à l’Université de Sydney : « Les frappes d’Israël contre l’Iran constituent un recours à la force interdit par l’article 2(4) de la Charte des Nations Unies, une attaque armée au sens de l’article 51 donnant à l’Iran un droit à la légitime défense, et vraisemblablement un crime international d’agression de la part des dirigeants israéliens. »
Des agressions multiples d’Israël contre l’Iran
Le 1er avril 2024, Israël avait bombardé le consulat d’Iran en Syrie tuant seize personnes dont plusieurs haut responsables iraniens. “Tous ceux qui se trouvaient à l’intérieur ont été tués ou blessés” avait déclaré le ministère de la défense syrien. Cette attaque illégale n’était par ailleurs pas la première mais le cinquième raid israélien à viser la Syrie en huit jours afin d’assassiner des responsables iraniens.
L’Iran, présentée systématiquement comme une puissance agressive alors que c’est elle qui est attaquée, avait été dans une logique de désescalade, se contentant d’une riposte essentiellement symbolique contre des sites militaires. “Si Israël ne répond pas, nous serons quittes” avait déclaré l’Iran (quand bien même l’attaque israélienne contre l’Iran avait fait plus d’une dizaine de morts là où l’attaque iranienne contre Israël n’en a fait aucune). Bertrand Badie, spécialiste des relations internationales, partageait cette analyse : “L’Iran ne pouvait pas ne pas réagir. Mais Il y a une retenue et pas de volonté d’escalade du côté de l’Iran qui n’y a aucun intérêt, pour Israël c’est différent ». Selon Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam), cité par Le Monde, « les Iraniens ont informé par leurs canaux les Américains, qui avaient des informations précises sur la riposte (…) Les Iraniens ont observé une grande transparence dans leur réponse. Ils ont veillé à ce que les Américains et les Israéliens soient assez préparés pour contrer ces frappes ». L’Iran avait d’ailleurs demandé aux occidentaux d’ “apprécier sa retenue” face à l’attaque d’Israël plutôt que de l’accuser, rappelant qu’elle ne voulait pas l’escalade mais qu’elle répondrait aux menaces et aux agressions.
Le 1er avril 2024, Israël avait bombardé le consulat d’Iran en Syrie tuant seize personnes dont plusieurs haut responsables iraniens.
Les tensions entre Israël et l’Iran datent de longtemps. Israël s’opposant absolument au programme nucléaire iranien.
Le “camp du bien” vs “le camp du mal” : une lecture stupide des relations internationales
Les Etats-Unis et Israël, tout comme le reste du camp occidental, portent une lecture du monde qui se diviserait entre le bien (“le monde libre”) et le mal. Malgré ces discours moralisants, ce n’est pas la défense de la démocratie ou du bien qui intéressent les puissances occidentales. Celles-ci, comme les autres, s’intéressent à la défense des intérêts de leur classe capitaliste. Israël fait partie de la zone d’influence occidentale au Moyen-Orient, raison du soutien des Etats-Unis et d’une grande partie des pays européens. Israël joue de ce soutien pour faire avancer son propre agenda (la colonisation, l’affaiblissement de ses ennemis dans la région etc.).
Refuser de soutenir Israël qui attaque l’Iran n’a rien à voir avec soutenir le régime iranien, ses nombreuses violations des droits démocratiques ou ses attaques brutales contre les femmes. Il ne s’agit pas d’une guerre de modèles, ou d’une guerre idéologique. S’opposer aux attaques d’Israël c’est être attaché au droit international.
Contrairement à ce que certaines et certains essayent de faire croire, refuser de soutenir Israël qui attaque l’Iran n’a donc rien à voir avec soutenir le régime iranien, ses nombreuses violations des droits démocratiques ou ses attaques brutales contre les femmes. Il ne s’agit pas d’une guerre de modèles, ou d’une guerre idéologique. S’opposer aux attaques d’Israël c’est être attaché au droit international. Ce droit est censé garantir la souveraineté des Etats, c’est-à-dire l’idée que ce n’est pas à des puissances étrangères de décider à la place d’une population de l’avenir d’un pays. C’est aussi s’opposer à un ordre mondial où les puissances occidentales continuent de se partager le monde pour leurs intérêts. En plus d’être d’une extrême injustice, cet ordre mondial fait peser des risques gravissimes sur la sécurité de tous les peuples avec la possibilité de déclenchement d’une troisième guerre mondiale, à une époque où les grandes puissances sont dotées de l’arme atomique.
Les enjeux des relations internationales ne peuvent pas être caricaturés par une bataille entre le bien et le mal que chaque camp serait convaincu d’incarner. Jusque-là soutenu dans sa folie guerrière par le camp occidental, Israël tente, après avoir massacré impunément des dizaines de milliers de civils palestiniens, de régionaliser sa guerre, voire de la mondialiser. Elle est une puissance extrêmement agressive, qui viole à répétition toutes les normes les plus élémentaires du droit international. Une fois de plus, la France qui soutient l’action israélienne et livre des armes à l’agresseur, se trouve impliquée militairement dans un conflit sans que ses citoyens n’aient été consultés.
Jusque-là soutenu dans sa folie guerrière par le camp occidental, Israël tente, après avoir massacré impunément des dizaines de milliers de civils palestiniens, de régionaliser sa guerre, voire de la mondialiser.
Le seul moyen d’assurer la paix est de continuer à faire pression sur les gouvernements des pays occidentaux pour que ceux-ci cessent leur soutien aveugle à un Etat qui commet un génocide sur une population colonisée et menace toute la stabilité de la région et le contraignent au respect du droit international.
mise en ligne le 12 juin 2025
Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr
Un mouvement mondial pour libérer Gaza et la Palestine est en marche. Il prend différentes formes. Sa pluralité lui donne une force considérable.
Le voilier Madleen avec Rima Hassan et Greta Thunberg aura réussi à montrer l’inacceptable, à déchirer le silence. Les actions des Dockers CGT de Fos suivie de celles des ports de Gênes puis d’Anvers et d’autres, ont révélé à des millions d’Européens que nos pays livrent bien des armes au gouvernement d’extrême droite israélien. Du même mouvement, elles auront montré en actes la voie vers la suspension des traités de libre-échange et de coopération. Les vétérans pour la paix (Vétérans for Peace) et une coalition de 45 organisations, religieuses et humanitaires se relaient devant la mission des États-Unis auprès de l’ONU en se nourrissant avec moins de 205 calories par jour, comme les habitants de Gaza. Autant d’actes, autant de manifestations, autant d’adresses de résistance. Autant de rappels au droit international. Autant de cailloux lancés dans la machinerie de l’anéantissement organisé.
Le mouvement de solidarité contre l’acte de piraterie envers le Madleen constitue une relance d’un mouvement où les jeunes sont majoritaires. Dans toutes les villes européennes, le mouvement populaire se conjugue avec Gaza. Les organisations syndicales françaises prennent désormais leur part avec un appel commun de solidarité. Et la journée de mobilisation du 21 juin devant le salon de l’aéronautique du Bourget se transforme en journée anti-guerre et contre l’exposition des armements israéliens, ceux-là mêmes qui tuent les enfants de Gaza et détruisent maisons et fermes en Cisjordanie.
Voici que s’élance une marche mondiale pour lever le blocus. De villes européennes, d’Alger, de Tunis, de Rabat, du Caire et de bien d’autres endroits, se forment des cortèges en direction de Gaza.
Comme au moment des combats contre l’apartheid en Afrique du Sud ou ceux pour la libération du Vietnam, le mouvement mondial pour faire cesser le génocide des Gazaouis et l’effacement du peuple palestinien est en marche. Les institutions européennes, le pouvoir macroniste, la conférence internationale de l’ONU qui s’ouvre dans quelques heures ne pourront pas l’ignorer.
Le silence se brise. L’inacceptable s’expose au grand jour. Le récit des dominants s’écroule sous le poids de l’indicible, des morts, des destructions, des volontés d’anéantir tout un peuple. Quand une armée déploie cinq navires pour arraisonner un frêle voilier désarmé avec douze militants de la paix à bord, il est difficile de conclure à un signe de force. En agissant comme un État terroriste dans les eaux internationales, le pouvoir israélien bafoue le droit international tout en revendiquant le viol de celui-ci en maintenant le blocus de Gaza. Rappelons que le blocus ne date pas du 7 octobre 2023, mais du mois… de juin 2007.
Comme tous les bateaux lancés dans le cadre de « la flottille de la liberté », s’il n’a pas atteint Gaza, le Madleen a fait plus. Il a alerté sur la tentative d’effacement de l’enclave palestinienne des cartes du monde. Il n’a pas pu distribuer les vivres qu’y avaient entassés les habitants de Catane. Il a fait plus. Il a déployé une sonore interpellation modifiant les emplois du temps dans les chancelleries tout en jetant de nouveaux ponts solidaires avec le peuple palestinien qui y trouve force et réconfort.
Un voilier, des dockers européens, des manifestations larges et jeunes, des appels syndicaux, des actions pour la justice et la Paix à Tel-Aviv comme à New-York, trois journées contre la présence des engins de mort israéliens et d’autres au salon du Bourget, des rondes et des marches sur Gaza, c’est une autre vision du monde qui se dessine, un monde à construire ensemble, un monde commun.
Gaza est devenue un nom propre qui circule de lèvres en lèvres, de pancartes en banderoles, de conférences en rassemblements et en marches. Gaza devient bien plus qu’un territoire assiégé. Elle devient le symbole de la construction méthodique des dominants occidentaux assoiffés de positions géostratégiques, de ressources, de territoires quand les peuples du Sud global refusent obstinément d’être humiliés, dépossédés, piétinés, interdits d’avenir. Avec elles et eux faisons la jonction pour une humaine mondialité.
De partout, les peuples, les mondes du travail et de la création, les jeunes hurlent contre les prédateurs qui préemptent ressources, territoires et forces de travail des enfants, des femmes, des hommes pour faire enfler leurs dividendes et alimenter les paradis fiscaux.
Gaza est l’un des laboratoires, point de basculement dans l’inhumain, intégré à la stratégie de l’Occident colonialiste et capitaliste avec ses appareils diplomatiques, médiatiques, militaires au service de l’économie de la violence.
Gaza porte la révélation des manœuvres des pouvoirs occidentaux qui ont détruit dans le monde arabe les forces syndicales et progressistes au profit d’un intégrisme islamiste. Ils ont fait de même en Palestine : construits et financé le Hamas pour affaiblir et empêcher Yasser Arafat. L’inhumanité des dirigeants israéliens envers les otages de leur pays, les laisse de marbre. Ils entretiennent ce prétexte pour bombarder toujours sans faire effort pour les libérer vivant. C’est le peuple Israélien qu’ils malmènent et trompent. Mieux encore. Pour combattre l’islamisme militaire du Hamas, ils créent de toutes pièces et financent de nouvelles milices islamistes proches de Daech. Le cynisme criminel pour maintenir l’ordre existant est leur marque de fabrique.
Le mouvement de solidarité internationale en cours vient déchirer le voile de cette continuité politique, de cet ordre politique qu’appellent de leurs vœux les nationalistes et les extrêmes droites.
Le mouvement mondial en marche pour la justice et le droit est une très bonne nouvelle. Il est gros du monde commun qui se cherche. Nous en sommes.
mise en ligne le 11 juin 2025
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
Alors que le Madleen a été intercepté par Israël, les commentateurs préfèrent railler cette initiative humanitaire. Malgré le génocide. Malgré les dizaines de milliers de morts. Quand est-ce que le cynisme s’arrêtera ?
Il y a des silences plus assourdissants qu’une meute qui se déchaîne. En France, ces derniers jours, un étrange concert s’est formé : celui d’un unanimisme politique et médiatique qui s’applique non pas à défendre la justice ou la vérité, à s’indigner d’un génocide en cours ou à dénoncer les fossoyeurs du droit international, mais à condamner ceux qui, sur mer ou sur terre, osent encore se dresser au nom de la solidarité. Au nom de l’humanité.
La flottille humanitaire en route vers Gaza – composée de civils, de médecins, de parlementaires européens, de journalistes, de syndicalistes et de militants des droits humains – a été qualifiée, avec une inquiétante synchronisation, de « provocation » par nombre de voix officielles. Sur les plateaux télé, les mots se répètent, interchangeables, comme dictés par un même logiciel de langage – parfois même venu d’Israël. Un chroniqueur vedette sur LCI raille des « touristes de la cause palestinienne ». Un ministre de la République, tout en nuance, évoque une opération « instrumentalisée par le Hamas ». D’autres ironisent autour de « la flottille s’amuse » à l’instar de l’édition de cette semaine de Franc Tireur. 60 000 morts à Gaza valent bien une franche déconnade. Qu’est-ce qu’on se marre.
L’inversion morale est totale : ceux qui veulent apporter des médicaments, du pain, des couches et du lait, de l’espoir à une population sous siège sont traités comme des criminels. Et pendant ce temps, dans une indifférence presque complète – quand ça n’est pas pour s’en amuser –, une députée européenne, Rima Hassan, de même qu’un journaliste, Yanis Mhamdi de Blast, sont arrêtés et retenus par Israël – le seul pays démocratique de la région nous assène-t-on – pour avoir embarqué dans cette même flottille. Où sont les éditoriaux des grands journaux ? Les offusqueurs professionnels de plateau pour s’en indigner ?
Ceux qui veulent apporter des médicaments, du pain, des couches et du lait, de l’espoir à une population sous siège sont traités comme des criminels.
Dans le même temps, en France, l’émotion est mobilisée pour des faits divers, certes tragiques, mais qui déclenchent aussitôt l’activation complète de la machinerie compassionnelle : une minute de silence ici, des chaînes d’information en édition spéciale là, des hommages à l’Assemblée. Pourquoi pas. Comment expliquer alors que dans ce même pays, une enseignante soit sanctionnée pour avoir respecté la demande de ses élèves d’observer une minute de silence pour les 16 000 enfants tués à Gaza ? 16 000 enfants. Pas une tribune. Ou plutôt si, une seule. Pas un discours officiel en revanche. L’indignation sélective devient l’autre nom du cynisme.
Savoir être du bon côté de l’histoire
Et pourtant. Quelque chose gronde. Face à la chape de plomb, des brèches s’ouvrent. Partout en France, dans plus de 120 villes, des centaines de rassemblements ont eu lieu ces derniers jours pour soutenir la flottille, pour dénoncer l’inhumanité des massacres quotidiens à Gaza – et en Cisjordanie –, pour dire que la solidarité n’est ni un crime ni une provocation.
Quelque chose gronde. Face à la chape de plomb, des brèches s’ouvrent.
Dans ces foules se retrouvent des soignants, des enseignants, des étudiants, des mères de famille, des croyants et des athées. Et au-delà de nos frontières, une autre image vient balayer le tableau figé des postures diplomatiques : cette marche qui s’élancera dès demain depuis Le Caire jusqu’au poste frontière de Rafah, menée par des centaines de citoyennes et citoyens venus de plus de 40 pays, qui avancent ensemble, parfois à pied, pour tenter de briser le mur du silence et de l’abandon. Ce ne sont pas des provocateurs. Ce sont des vivants, des solidaires, des humains. Il est des moments de l’histoire où il faut savoir être du bon côté. Plus que jamais, ceux-là y sont.
Julie Debray-Wendeling sur www.humanite.fr
Ce mercredi 11 juin, des tirs israéliens ont fait une trentaine de morts et 200 blessés près d’un centre d’aide humanitaire, annonce la Défense civile de de Gaza.
La Défense civile de Gaza a indiqué que les forces israéliennes avaient ouvert le feu sur des Palestiniens se rendant à un centre humanitaire américain ce mercredi 11 juin, faisant 31 morts et 200 blessés, a rapporté son porte-parole, Mahmoud Bassal à l’Agence France Presse (AFP). Contactée par l’AFP, l’armée israélienne n’a pas réagi.
La nuit dernière, des milliers de Gazaouis rassemblés dans l’espoir d’atteindre le centre de distribution de la Fondation humanitaire de Gaza (GHF) ont été la cible de tirs israéliens « à plusieurs reprises », a affirmé le porte-parole. Puis vers 5 h 30, « ils ont intensifié leurs tirs et en même temps il y avait des tirs nourris de drones visant les civils », a-t-il poursuivi.
Épisodes meurtriers à répétition
Si la Fondation humanitaire de Gaza (GHF), créée de toutes pièces en février dernier par Israël et les États-Unis, assure distribuer des colis repas aux habitants gazaouis touchés par la famine, elle semble en réalité avoir la mainmise sur l’aide humanitaire. L’ONU, régulièrement prise pour cible par le gouvernement de Netanyahou, refuse de travailler avec l’organisation, en raison de différentes préoccupations concernant ses procédés et son instrumentalisation.
Depuis leur très récente ouverture, les épisodes meurtriers à proximité des centres d’aide GHF sont récurrents. La Défense civile a ajouté qu’un événement similaire s’était produit lundi 9 juin : 10 personnes ont alors été tuées et plus de 30 autres blessées par des tirs israéliens, alors qu’elles tentaient, là encore, d’accéder à des centres de distribution d’aide gérés par la Fondation Humanitaire de Gaza.
Une indignation internationale
De leur côté, le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et la Norvège, ont annoncé mardi des sanctions contre deux ministres israéliens accusés d’« incitation à la violence » contre le peuple palestinien. Ces deux figures de l’extrême droite israélienne, Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, « ont incité à une violence extrémiste et de graves violations des droits humains des Palestiniens » en Cisjordanie, ont dénoncé les ministres des Affaires étrangères de ces cinq pays dans un communiqué commun. Ces ministres ne sont désormais plus autorisés à se rendre dans ces dits pays et leurs avoirs éventuels sont gelés au Royaume-Uni, au Canada et en Australie.
Dans la foulée, le Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Store, s’est indigné de la situation humanitaire, « catastrophique » à Gaza, dénonçant les pratiques du gouvernement de Benyamin Netanyahou, ne respectant pas le droit international humanitaire. « Des membres du gouvernement israélien justifient le fait qu’une population affamée, qui a déjà tout perdu, soit en plus privée d’accès à la nourriture, à l’eau et aux médicaments ». Les États-Unis ont quant à eux « condamné » ces sanctions mardi 10 juin, les jugeant « extrêmement peu utiles » et estimant que les cinq états devraient davantage se concentrer sur le Hamas.
mise en ligne le 9 juin 2025
Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr
En ordonnant le déploiement de la garde nationale en Californie, le président nationaliste tente de mettre au pas le principal État démocrate et de faire taire les dissensions internes à la coalition républicaine.
Il intervient surtout dans un moment politique où l’hôte de la Maison Blanche se trouve affaibli notamment par la tonitruante dissension avec Elon Musk. Pour prévisible qu’il fut, ce clash des oligarques n’en ébrèche pas moins la coalition républicaine, constituée de différents courants aux visions parfois contradictoires. Le multimilliardaire s’était ainsi opposé à la guerre commerciale et au creusement du déficit tout en réclamant, en vain, l’ouverture des robinets migratoires pour les plus qualifiés.
En assumant la guéguerre avec le plus important financeur de sa campagne et en créant un précédent dans le principal État démocrate sur la question de l’immigration, Donald Trump a choisi la ligne de Steve Bannon, son ancien conseiller ouvertement en contact avec toutes les extrêmes droites du monde : ouvertement nativiste et autoritaire.
En outre, les militants anti-police diffusent activement leurs conseils et tactiques : filmer la police, se masquer pour éviter d’être filmé par la police et identifié par les logiciels de reconnaissance faciale, s’armer de gants, de lunettes et de parapluies en guise de boucliers, désactiver les fonctions de localisation sur son téléphone, ou le laisser à la maison, inscrire le numéro d’un avocat sur son bras ou sa cuisse, utiliser du lait pour calmer la douleur des gaz lacrymogènes et fabriquer des petites bombonnes de récupération de ces gaz grâce à du bicarbonate de soude et de l’eau…
Le gouverneur de Californie a désapprouvé l’envoi de la garde nationale. La dernière fois qu’un président américain avait déployé l’armée pour réprimer des manifestations civiles, c’était en 1992, lors des soulèvements de Watts, après l’acquittement des policiers ayant tabassé Rodney King.
La nécessité d’abolir l’institution policière est flagrante. Mais les démocrates font preuve, une fois encore, de leur incohérence, ou plutôt, de leur attachement au statu quo et aux structures de la répression. La maire de Los Angeles par exemple, Karen Bass, s’est dite « furieuse » des « tactiques qui sèment la terreur et affectent la sécurité dans (sa) ville ». Pourtant, le même jour, elle a adopté le budget municipal accordant 240 nouveaux recrutements au LAPD, dont le budget annuel dépasse déjà les 2 milliards de dollars.
mise en ligne le 7 juin 2025
https://frustrationmagazine.fr/
Le secteur du BTP (Bâtiments et Travaux Publics) est celui où se produit le plus d’accidents du travail mortel. Rien qu’en 2023, 149 travailleurs du BTP sont morts à cause de leur travail. Le 13 mai dernier, trois maçons mourraient sur un chantier à la suite de l’effondrement d’un mur. Les petites entreprises, les plus nombreuses dans le BTP, secteur où la sous-traitance est le modèle économique dominant, sont particulièrement concernées par les problèmes de sécurité qui mènent à ces accidents. C’est ce que nous a raconté Anthony, 21 ans, qui est déjà très conscient des risques qui affectent son quotidien. Après avoir visionné certaines de nos vidéos où l’on parle de la souffrance au travail, il nous a contactés et nous avons discuté.
Je travaille dans le bâtiment, en couverture (la construction des toits), et les conditions sont pitoyables. Dans l’Oise, les entreprises font constamment la course entre elles, les chantiers sont éloignés les uns des autres et c’est notre sécurité qui en pâtit car on doit aller de plus en plus vite. Concrètement, les échafaudages sensés nous protéger sont dangereux à installer : on est à 6 à 8 mètres au-dessus du vide avec une console de 5kg dans une main et le marteau dans l’autre, le tout sans sécurité car on perdrait du temps … Et presque tout le monde a banalisé tout ça. Il y a même des gens qui se mettent en danger sans raison, tout ça pour paraître courageux, fort, et rendre fière les supérieurs, montrer que l’on peut compter sur eux pour faire de l’argent. C’est une constante compétition mais il faut que tout ça s’arrête : je travaille 39h par semaine plus la route et les pauses de 30 minutes pour manger, j’ai 21 ans et je suis crevé. J’ai l’impression que si je continue plus longtemps j’y resterai, mentalement ou physiquement, ou bien les deux…
Concrètement, les échafaudages sensés nous protéger sont dangereux à installer : on est à 6 à 8 mètres au-dessus du vide avec une console de 5kg dans une main et le marteau dans l’autre, le tout sans sécurité car on perdrait du temps … Et presque tout le monde a banalisé tout ça. Il y a même des gens qui se mettent en danger sans raison, tout ça pour paraître courageux, fort, et rendre fière les supérieurs, montrer que l’on peut compter sur eux pour faire de l’argent.
Des fois, je me demande pourquoi on ne manifeste pas avec mes collègues. Mais en fait c’est simple les gens on besoin d’argent, et quand dans le bâtiment on veut manifester, on ne nous écoute pas et en plus on perd de l’argent donc autant la fermer. D’ailleurs je trouve qu’on parle très peu du secteur du bâtiment, alors que je vois et vis chaque jour des mises en danger énormes notamment à cause de la crise actuelle : il y a très peu de chantiers donc on prend tout et vu que les gens n’ont pas assez d’argent il prennent l’entreprise la moins chère. Mais la moins chère, c’est celle qui n’échafaude pas correctement, qui va vite et qui met encore plus en danger ses travailleurs…
Parfois j’essaye d’en discuter avec mes collègues mais pour eux c’est normal et surtout on dirait qu’ils ont peur de perdre leur boulot donc ils acceptent n’importe quoi. Mon collègue, un ancien, a des problèmes de santé et donc parfois il est prêt à refuser de travailler sur un chantier risqué… Mais il finit toujours par accepter ce que demande le patronat. Deux autres collègues, lorsqu’ils sont malades, courent quand même bosser. J’ai l’impression que c’est juste moi qui suis pas assez fou ou alors trop sensé pour ce système, car j’aurais beau changer de boîte c’est partout pareil dans ce secteur.
Je m’entends bien avec mes collègues sur le plan humain, mais niveau travail pas vraiment, ils sont complètement dans le “travailler plus pour gagner plus”, alors que je vois bien que ça ne marche pas. C’est une petite entreprise, on est souvent en équipe de deux et les ouvriers se respectent entre eux, mais depuis des années le contexte économique fait que les petites entreprises qui sont sous-traitantes pour des groupes de construction et font du pavillon neuf sont tellement en concurrence que le moins cher décroche le chantier à chaque fois et c’est nous, travailleurs, qui en pâtissons. Et surtout notre sécurité.
On parle très peu du secteur du bâtiment, alors que je vois et vis chaque jour des mises en danger énormes notamment à cause de la crise actuelle : il y a très peu de chantiers donc on prend tout et vu que les gens n’ont pas assez d’argent il prennent l’entreprise la moins chère. Mais la moins chère, c’est celle qui n’échafaude pas correctement, qui va vite et qui met encore plus en danger ses travailleurs…
Je n’ai jamais parlé à des syndicalistes, notamment parce que j’avais cette idée ancrée en moi du “c’est le boulot qui est comme ça” et que j’aime juste pas mon boulot. Alors qu’en fait c’est faux, ce n’est pas mon boulot que j’aime pas c’est danger inutile, les risques pour gagner plus au boulot et un système qui menace la sécurité des travailleurs.
Concrètement, on travaille sur des pavillons, parfois à 6 mètres de haut, échafaudé sur console qu’on installe depuis une échelle, ce qui est pourtant une pratique interdite. On ne doit pas travailler depuis une échelle, surtout pas pour une manipulation qui nécessite l’utilisation des deux mains, mais on le fait TOUS ! J’ai l’impression parfois qu’on déteste la sécurité, on accepte de faire dangereux pour faire vite. C’est une vraie culture de travail, cette banalisation des risques. Dans le bâtiment demande à n’importe qui ce qu’il pense de l’inspection du travail ils vont te dire qu’il ne servent à rien, qu’il nous cassent les pieds, alors qu’ils sont là pour nous protéger.
Mes patrons sont clairement des bourges pour le coup, mais humainement ça va, disons que peu importe le patron : dans le secteur du pavillon neuf, il y a toujours des manquements à la sécurité et quand j’en parle autour des moi a d’autre couvreur je me rends compte c’est généralement partout pareil. Ce système est horrible et je ne trouve pas comment en sortir.
On manque de matériel de qualité : Outillage, visseuse meuleuse, tronçonneuse, échafaudage propre, on manque d’échafaudage correct, d’un monte charge : il n’y en a un pour deux équipes et dans un très mauvais état. Nos EPI (équipement personnel de sécurité) c’est des gants, des chaussures de sécurité, bleu de travail, casque et lunettes, on les a et on est autorisé à en prendre chez le fournisseur sans demander, à ce niveau là c’est cool, mais c’est aussi le minimum syndical donc c’est normal.
Mes patrons sont clairement des bourges pour le coup, mais humainement ça va, disons que peu importe le patron : dans le secteur du pavillon neuf, il y a toujours des manquements à la sécurité et quand j’en parle autour des moi a d’autre couvreur je me rends compte c’est généralement partout pareil, dans l’Oise en tout cas.
Ce système est horrible et je ne trouve pas comment en sortir
mise en ligne le 6 juin 2025
Bruno Rieth, Florent LE DU ,Anthony Cortes et Elisabeth Fleury sur www.humanite.fr
L’attentat de Puget-sur-Argens (Var) rappelle la réalité de la violence identitaire. Un danger identifié par les services de renseignements. Comment s’est passée cette montée en puissance de l’ultradroite ? Et pourquoi les gouvernements successifs y sont si longtemps restés sourds ? Explications.
C’est un peu après 22 heures, ce samedi 31 mai, à Puget-sur-Argens (Var), que Christophe B., âgé de 53 ans, démarre son périple meurtrier. À bord de sa Nissan Navara, il emporte deux armes de poing semi-automatiques, deux armes d’épaule, quatre chargeurs garnis de munitions, et plus de 1 000 munitions. Quelques minutes plus tard, il croise un premier voisin, de nationalité tunisienne : Hichem Miraoui.
Sans sortir de son véhicule, il le tue en faisant feu à plusieurs reprises. Il reprend sa route et à 22 h 26, crible la baie vitrée d’un logement de la résidence. Alertés par les détonations, deux des occupants sortent et essuient les tirs de Christophe B. L’un des deux, Kurde né en Turquie, est blessé à la main. Le tireur est interpellé le lendemain, à 5 h 10. Un meurtre raciste ? Pas seulement. Un « attentat terroriste », selon le Parquet national antiterroriste (Pnat) qui s’est saisi de l’affaire. C’est la première fois, depuis sa création en 2019, que le Pnat ouvre une enquête pour un attentat d’extrême droite.
Terroristes solitaires
Depuis 2017, 20 dossiers ont été ouverts, mais jusqu’ici uniquement pour des actes préparatoires. Cet attentat, inédit, concrétise tristement les inquiétudes des services de renseignements français depuis plusieurs années. L’ultradroite compterait entre 2 000 et 3 000 individus, dont 1 300 sont fichés S, selon une source proche des renseignements.
« L’ultradroite suit la même évolution que les mouvements terroristes islamistes. Ces dernières années, de nombreux groupes ont été démantelés. Le risque, c’est qu’on se retrouve avec de plus en plus d’individus isolés qui passent à l’acte », indique notre interlocuteur. Les exemples de terroristes solitaires ne manquent pas en Europe et aux États-Unis. Cette menace éclate au grand jour avec l’attentat perpétré en 2011 par le néonazi Anders Breivik en Norvège.
Le premier d’une longue liste : la fusillade de l’église à Charleston (États-Unis) en 2015, Munich (Allemagne) en 2016, Christchurch (Nouvelle-Zélande) en 2019, Hanau (Allemagne) en 2020… La France a aussi connu des attaques similaires sans pour autant être qualifiées de terroristes. Comme la fusillade de la rue d’Enghien, fin décembre 2022, qui avait visé des militants kurdes, faisant trois morts et quatre blessés.
Un rééquilibrage des missions du renseignement
En tant que premier procureur de la République antiterroriste de 2019 à 2024, Jean-François Ricard a été à l’origine de cette décision. S’il confie à l’Humanité avoir immédiatement placé la menace de l’ultradroite parmi ses plus grandes inquiétudes, la jugeant « capable de tuerie de masse », il affirme ne rien regretter, brandissant la « doctrine » du Pnat qu’il a participé à élaborer. « Il peut y avoir des dossiers d’actions idéologiques violentes qui ne peuvent être qualifiées de terroristes, se justifie-t-il. La fusillade de la rue de Enghien est un cas typique où nous sommes dans l’épaisseur du trait. Les faits peuvent laisser penser qu’il s’agit d’un acte terroriste, mais la personnalité perturbée de l’auteur le contredit. »
Et de poursuivre : « Pour que le Pnat se saisisse, il faut remplir une batterie de critères. Une proximité avec une organisation terroriste, une certaine gravité des faits, et avoir réfléchi son acte en conscience. » Une analyse qui semble avoir légèrement évolué depuis. Interrogée au sujet de ces affaires qui n’avaient pas fait l’objet d’une saisine du Pnat, une source judiciaire souffle : « Il ne faut pas regarder des affaires qui datent de quelques années avec les yeux de 2025. »
Dès sa prise de poste, Jean-François Ricard alerte le pouvoir politique sur l’ampleur de la menace identitaire en s’appuyant sur les « éléments de terrain » des renseignements. Non sans difficulté dans un premier temps. « On m’a suspecté d’être un magistrat qui protégeait l’ultragauche », se souvient-il. « Jusqu’en 2018, tout était centré sur la lutte contre la menace islamiste ou presque et cela se justifiait, précise un agent de la DGSI. Ensuite, on entendait en permanence parler de « l’ultragauche », alors que pour nous le danger c’était l’ultradroite, nous l’avons fait savoir. »
Résultat : leurs alertes ont finalement conduit à un « rééquilibrage » encore en cours dans l’appréhension des différentes menaces terroristes. « À partir de 2020, on nous a demandé de nous remettre sur l’ultradroite et de faire remonter à la DGSI les profils qui pourraient virer terroristes », confirme un ex-agent du renseignement territorial (RT).
En poste à l’époque à Beauvau (2018-2020), Christophe Castaner, interrogé par nos soins, ne tient pas à rebondir sur ces alertes. « Je crois que cette conscience était partagée », évacue-t-il. L’ex-ministre précise cependant avoir demandé à ses services de porter « une attention particulière sur la mouvance radicalisée d’extrême droite », notamment en « prenant en compte ce qu’il se passait en Allemagne, où l’essentiel des attentats terroristes était le fait de radicalisés d’extrême droite ». Pour preuve, l’ancien ministre souligne que, sous ses ordres, huit groupes d’ultradroite ont été dissous en 2019.
Une sphère identitaire en ébullition
Comment expliquer cette prise de conscience tardive ? « À partir de 2017, les alertes se sont répétées, avance un autre agent. Jusqu’au moment où nous avons mis au jour l’affaire des Barjols, là on s’est dit que ça devenait sérieux. » À l’époque, ce groupe clandestin est suspecté de préparer des assassinats de musulmans ou d’Emmanuel Macron.
Dans le même temps, les personnes surveillées de longue date et gravitant autour des réminiscences du GUD, des Zouaves, des mouvements néoskinheads (en particulier composé d’anciens du Bastion social, dissous en 2019), affichent une activité renforcée, parfois en lien avec des mouvances étrangères, en particulier allemandes, polonaises ou britanniques, nous rapporte-t-on.
Tout un monde que l’on retrouve bien souvent, selon les agents interrogés, dans les « espaces VIP » des meetings RN ou Reconquête. « À cela s’ajoute le travail constaté des ingérences russes pour faire monter les thèmes identitaires, de lutte civilisationnelle, et les discours racistes, pour accroître le nombre de fâchés », analyse un membre des renseignements.
Cette montée en puissance de l’ultradroite est favorisée par les réseaux sociaux et messageries cryptées type Telegram ou Discord. C’est le cas des Barjols, d’abord nés sur Facebook, ou des membres du « projet Waffenkraft », groupe de néonazis qui avait projeté des attentats contre « les juifs, les musulmans » et des personnalités comme Jean-Luc Mélenchon ou l’artiste Médine. Entrés en contact via Discord, ils y ont monté leur projet, avant de se rencontrer physiquement pour un « week-end d’entraînement » en forêt.
Ces réseaux permettent aussi de diffuser cette idéologie raciste, potentiellement violente, alimentant les fameux « loups solitaires », plus difficiles à identifier pour les services de renseignements. « Ces fils de discussion, où se disent les pires horreurs, banalisent à la fois le racisme et les appels à la violence, observe le sociologue Samuel Bouron, auteur de Politiser la haine (la Dispute, 2025). Ils peuvent accélérer les passages à l’acte en ce sens qu’ils endoctrinent, donnent des idées et légitiment des individus enclins à basculer dans la violence en leur montrant qu’ils ne sont pas seuls. » Sur ces groupes publics, n’importe qui peut accéder à des messages tels que cette photo d’un fusil à pompe, légendée : « Remigration ou mise en terre ? » et publiée deux jours après l’attentat de Puget-sur-Argens.
Les discours politiques pointés du doigt
À ce stade de l’enquête, rien n’indique que Christophe B., qui a reconnu avoir tué Hichem Miraoui, fréquentait ces groupes. Son manifeste sous forme de vidéos démontre en revanche l’influence de la libération de la parole raciste, dans les sphères médiatiques et politiques.
« Il y a un sujet sur le discours politique actuel et l’imaginaire qu’il déploie, notamment chez Retailleau et Darmanin, situé entre la matrice identitaire et le propos de bistrot, relève un agent. À la fin ça donne quoi ? Des mecs qui se disent qu’ils peuvent bien tuer des Arabes. »
Un bruit de fond xénophobe qui inquiète les services de renseignements et la justice. Pierre Couttenier, procureur de Draguignan (Var), non loin de Puget-sur-Argens, note une hausse du nombre d’injures à caractère raciste mais témoigne de son impuissance : « Malgré l’affichage politique, rien n’est fait contre le bas du spectre, l’injure raciste, qui n’aboutit jamais à des condamnations. » Le gouvernement doit agir à la racine de la haine raciste. Aujourd’hui, cela revient à exiger du pyromane qu’il éteigne l’incendie.
mise en ligne le 5 juin 2025
Théo Bourrieau sur www.humanite.fr
Un cargo israélien fait escale, jeudi 5 juin, près de Marseille, et doit embarquer en secret 14 tonnes de pièces détachées pour mitrailleuses. Fabriqué par la société française Eurolinks, ce matériel militaire est destiné à l’entreprise d’armement Israel Military Industries, révèlent Disclose et le média irlandais The Ditch.
Alors qu’un navire de la Flottille de la liberté est en route pour tenter de percer le blocus de la bande Gaza, chargé d’aide humanitaire, un tout autre type de cargaison risque de bientôt emprunter la même route. Selon une enquête de Disclose et de The Ditch, un cargo israélien va faire escale, jeudi 5 juin, à Fos-sur-Mer, près de Marseille.
Le Contship Era doit embarquer en secret 14 tonnes de pièces détachées pour fusils-mitrailleurs, fabriqué par la société française Eurolinks et destiné à l’entreprise d’armement Israel Military Industries. Jeudi 5 juin, un nouveau volet de l’enquête révèle qu’une autre cargaison doit embarquer dans ce même bateau, composée de pièces détachées produites par la société Aubert et Duval servant à équiper des canons.
Alors qu’Emmanuel Macron promet des sanctions contre Israël, la France, dans le même temps, continue de vendre des armes au gouvernement de Benyamin Netanyahou, responsable du génocide à Gaza. Le ministère des armées français a répondu que « La France ne fournit pas d’armes à Israël ». Cependant, Israël reste un « partenaire », répond le ministère : « On ne va pas se priver ni de sa technologie ni de ses compétences ».
Du matériel utilisé dans le « massacre de la farine » ?
D’après les informations du média d’investigation en ligne et du média irlandais, le navire de commerce doit embarquer 19 palettes contenant des « maillons », des pièces détachées utilisées pour relier entre elles des cartouches d’armes automatiques. L’arrivée du cargo est prévue jeudi 5 juin à 6 heures, son départ, destination le port d’Haïfa, au nord d’Israël, le même jour aux alentours de 23 heures, écrivent les journalistes, dont Ariane Lavrilleux.
L’entreprise à l’origine de la commande est une filiale d’Elbit Systems, l’un des principaux industriels de l’armement israélien, se présente comme « le fournisseur exclusif des forces israéliennes de défense » et fourni l’armée israélienne en munitions, précise les Disclose et The Ditch. D’après eux, il s’agit de la troisième livraison de ce type entre Fos-sur-Mer et Haïfa depuis le début de l’année : la première fois le 3 avril pour une cargaison de 20 tonnes de marchandises, la deuxième le 22 mai. Parmi les maillons livrés, au moins un million est compatible avec le Negev 5, fusils automatiques utilisés dans la bande de Gaza et employé par l’armée israélienne dans le « massacre de la farine », le 29 février 2024 où plus de 100 Palestiniens sont morts.
« Les dockers ne le chargeront pas »
Pour rappel, en mars dernier, une enquête de Marsactu et de Disclose révélait que la France aurait autorisé, fin octobre 2023, la livraison à Israël d’au moins 100 000 pièces du même genre et de la même entreprise susceptibles d’être utilisés contre des civils à Gaza. En octobre 2024, un rapport gouvernemental, dont le contenu a fuité sur Mediapart, confirme que la France a vendu pour 30 millions d’euros d’armes à Israël en 2023.
Toujours selon une enquête de Disclose, une autre entreprise d’armement française, Thales, aurait vendu à l’industrie de l’armement israélien pour 2 millions d’euros de systèmes d’aide au pilotage pour des drones armés, ce que la firme française dément auprès de l’Humanité. Thalès affirme « s’assurer de l’identité des utilisateurs finaux de ces systèmes dans les pays tiers concernés ».
« L’Espagne, elle, annule ses contrats d’armement avec Israël… », rappelle la députée communiste des Hauts-de-Seine Elsa Faucillon. « Les dockers français, fidèles à leur histoire, ne laisseront pas passer cette complicité avec le massacre du peuple palestinien », espère de son côté le député apparenté au groupe Écologiste François Ruffin. Dans le même temps, le Syndicat Général CGT des Ouvriers Dockers et des Personnels Portuaires du golfe de Fos explique avoir trouvé le conteneur chargé de matériel mortel et l’avoir mis de côté.
« Les dockers ne le chargeront pas », affirme le communiqué, ne voulant pas « participer au génocide en cours orchestré par le gouvernement israélien ». « Pour la paix, pour l’arrêt des guerres dans le monde, pour une société débarrassée de l’exploitation capitaliste » termine gravement le syndicat. « Partout dans le monde, la lutte s’organise contre le génocide à Gaza ! », félicite Manuel Bompard, député insoumis de Marseille.
mise en ligne le 4 juin 2025
Louis Maurin sur https://www.inegalites.fr/
Le « Rapport sur les inégalités en France » vient de paraitre. À quoi bon dresser un état des lieux factuel et nuancé, quand le débat médiatique ne semble se nourrir que d’exagérations, voire de démagogie ? Dans l’avant-propos de l’ouvrage, Louis Maurin vous présente cette nouvelle publication.
Doit-on continuer à produire un rapport sur les inégalités en France ? La question se pose à l’heure où notre système d’information semble avoir perdu la raison. À droite comme à gauche, la démagogie paraît triompher de tout. Pour susciter l’excitation médiatique, il faut produire du drame, jouer sur les peurs, montrer du doigt tel ou tel bouc émissaire de la France d’en bas le plus souvent, parfois d’en haut.
« Contre les inégalités, l’information est une arme », martelons-nous depuis des années. Que faire de ce slogan si l’information perd son sens, noyée dans le brouhaha médiatique ? Chacun s’enferme dans sa bulle et se conforte dans ses convictions. Il peut sembler bien naïf de croire en la valeur de nos graphiques, tableaux et explications. À notre souci de débattre sérieusement à partir d’opinions différentes. L’heure ne semble plus être à tenter de convaincre ceux qui pensent différemment mais à les soumettre par la violence des arguments.
La réponse est simple : le camp des dominants n’attend qu’une chose, que nous baissions les bras. À force, par exemple, d’intérioriser que l’opinion publique serait devenue raciste, « pauvrophobe » ou « anti-impôts », les défenseurs de l’égalité ont trop souvent battu en retraite. Une forme moderne de « servitude volontaire », pour reprendre l’expression d’Étienne de La Boétie, ce philosophe du XVIe siècle [1].
Contre la marée de la désinformation, nous ne lâcherons rien. Massivement, les Français rejettent les inégalités et plébiscitent la solidarité. De 2002 à 2023, la part de celles et ceux qui pensent qu’il y a des races supérieures à d’autres a été divisée par deux, de 14 % à 7 %. Celle des personnes « tout à fait d’accord » avec l’opinion selon laquelle « il y a trop d’immigrés » a baissé de 28 % à 14 % entre 2016 et 2024. 12 % de la population seulement estime qu’on en fait trop pour les plus démunis.
Pourtant, notre pays bafoue sa devise. Avant impôts et redistribution, la France est l’un des pays les plus inégalitaires parmi les pays riches, juste après les États-Unis et le Royaume‑Uni. Ce n’est que grâce à de puissants mécanismes de solidarité qu’après redistribution, il termine tout juste en milieu de peloton.
Notre modèle social est très loin d’être l’un des plus mauvais du monde : il vaut bien mieux se faire soigner ou étudier en France qu’ailleurs. Il est surtout un modèle d’hypocrisie. Nous ne cessons de prôner l’égalité, pour les autres. Ce décalage entre les discours répétés des pouvoirs publics sur le sujet et le quotidien de la population nourrit des tensions, plus encore que le niveau des inégalités. Il alimente un profond rejet non pas de la politique mais des politiques en place et fait progresser le Rassemblement National.
La plus belle illustration de cette hypocrisie est l’école. Les enfants de diplômés partent avec plusieurs longueurs d’avance. Tout le monde le sait, depuis des décennies. « Les cadors, on les retrouve toujours aux belles places, nickel », chantait Alain Souchon il y a bientôt quarante ans. Aujourd’hui, l’élite scolaire, que constituent les écoles normales supérieures par exemple, recrute toujours plus de deux tiers de ses effectifs parmi les enfants de cadres supérieurs.
En haut de la hiérarchie sociale, tout le monde s’en moque. Depuis les années 1980, aucun gouvernement n’a entrepris de politique d’envergure de démocratisation de l’école. Cette inaction répond à la pression des lobbys des diplômés, en particulier des représentants des lycées d’élite, des classes préparatoires et des grandes écoles. À la sortie du système scolaire, le déclassement à l’embauche, la précarité, la dureté des conditions de travail et bien d’autres éléments minent la vie des exécutants. Cette situation est ressentie d’autant plus violemment que notre pays est l’un des plus riches au monde, que cette richesse est de plus en plus visible, et que ces dernières années ont été marquées par des politiques publiques qui ont nourri les revenus des plus aisés.
On peut continuer à ignorer les alertes que lance l’Observatoire des inégalités depuis plus de 20 ans au fil de ses publications, comme bien d’autres à l’instar de la Fondation pour le logement des défavorisés dans son rapport annuel sur l’état du mal-logement, ou du Secours Catholique au sujet de la pauvreté. Tous documentent l’ouverture lente de la fracture sociale. Dans ce cas, il ne faut pas se plaindre des conséquences politiques de cette surdité. Le prix à payer de la gourmandise des classes aisées et diplômées est le délitement du tissu social et, à terme, un « déchirement du pacte républicain », selon l’expression de l’ancien président de la République Jacques Chirac (discours du 17 décembre 2003). Faute d’actions, c’est exactement ce qui se passe. Une partie des classes dirigeantes, malgré ses cris d’orfraies devant l’arrivée possible de l’extrême droite au pouvoir, semble ne pas s’en inquiéter : il faut dire qu’elles en seraient les premières bénéficiaires.
De la lutte contre le racisme à celle contre l’échec scolaire, de l’aide aux plus démunis à l’engagement pour l’égalité entre les femmes et les hommes, les forces de combat contre les inégalités sont d’une tout autre puissance que le militantisme xénophobe et autoritaire. Des millions de bénévoles y sont engagés tous les jours. L’urgence aujourd’hui est de mettre en place les moyens d’un rassemblement très large autour de valeurs communes au lieu de s’entredéchirer et de pointer du doigt des boucs émissaires. La vocation de notre rapport est de servir de base de discussion solide, pour défendre des politiques publiques de justice sociale.
[1] Voir Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie, édition établie par Anne Dalsuet et Myriam Marrache-Gourand, Folio, éd. Gallimard, avril 2025.
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Rapport sur les inégalités en France, édition 2025.
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Tous les deux ans, l’Observatoire des inégalités publie un panorama complet des disparités qui fracturent notre société. Revenus, éducation, travail, modes de vie, territoires : l’ouvrage analyse méthodiquement les écarts en s’appuyant sur les données les plus récentes. Anne Brunner en repère des faits saillants et les évolutions récentes.
Le constat n’est pas nouveau : les catégories populaires, composées d’ouvriers, d’employés, de personnes peu diplômées et souvent peu qualifiées, subissent les exigences de flexibilité d’une société prospère, confortable pour une large classe favorisée. La fracture passe par les conditions de travail notamment. 35 % des salariés connaissent au moins trois critères de pénibilité physique à leur poste, une proportion qui n’a pas baissé en quinze ans. Cela concerne dix fois plus les ouvriers que les cadres. L’injustice est d’autant plus grande que notre pays est aussi l’un des plus inégalitaires dans le domaine de l’éducation. Année après année, les tests de niveaux scolaires montrent à quel point l’école française profite beaucoup plus aux enfants de parents diplômés qu’à ceux de milieux populaires.
Au final, le milieu social des parents est le facteur qui a la plus grande répercussion sur les revenus perçus à l’âge adulte, bien plus encore que le sexe, le fait d’avoir grandi dans un quartier défavorisé ou d’avoir des parents immigrés. Bien sûr, tous ces facteurs peuvent se cumuler. Bien sûr aussi, le déterminisme n’a rien de systématique, bien des exceptions confirment la règle. Mais ce chiffrage montre le poids de la reproduction des inégalités d’une génération à l’autre, de façon incontestable. À ce constat s’ajoutent des phénomènes nouveaux. Les résultats des derniers travaux de la recherche doivent servir d’électrochoc : les filles ont de moins bons résultats en mathématiques que les garçons dès l’école primaire. Et l’université ne se démocratise plus. Deux signaux qui alertent sur l’urgence à repenser l’école et ses objectifs.
Le rapport que nous venons de publier apporte aussi de bonnes nouvelles, souvent passées sous les radars des médias qui ne s’attardent guère sur le sort des plus modestes. Soulignons par exemple cette amélioration : le taux de chômage dans les quartiers prioritaires a diminué de 25 % en 2014 à 18,3 % en 2022, soit une baisse de 6,7 points, tandis qu’il a reculé de 2,6 points dans les autres quartiers (de 10,1 % à 7,5 %). Cela signifie que l’écart tend à se réduire entre les territoires les plus défavorisés et le reste de la France. L’évolution est d’autant plus importante à noter que ces quartiers sont ceux de l’habitat social qui accueille les populations les plus démunies et voit souvent déménager ceux qui s’insèrent le mieux dans l’emploi. Les lieux les plus en difficulté ne sont pas éternellement destinés à le rester.
Et demain ?
Nos données les plus récentes sur les niveaux de vie et l’éducation portent sur l’année 2022. Celles sur l’emploi, le plus souvent sur 2023. Depuis, l’inflation a persisté encore quelques mois, le chômage semble repartir à la hausse et l’économie mondiale est secouée par la brutalité et l’imprévisibilité du président des États-Unis. Les événements des derniers mois ont-ils fait évoluer ces indicateurs et dans quel sens ? Il faudra attendre la prochaine édition de ce rapport pour en mesurer les effets. Partageons tout de même quelques éléments qui doivent à la fois éviter de tomber dans l’exagération et alerter.
Malgré le ralentissement économique, les augmentations de salaires se sont poursuivies au cours des deux dernières années, en léger retard par rapport à la hausse des prix. Le revenu par personne a même gagné du pouvoir d’achat (0,3 % sur l’année 2023, puis 1,9 % en 2024 selon l’Insee). Mais cette évolution globale pourrait masquer un accroissement des inégalités, entre ceux qui ont pu négocier une hausse de salaire et les autres, notamment. Cependant, rien n’indique une explosion des écarts.
Le « mal-emploi » continue à miner notre société et à attiser les tensions sociales
Du côté des plus modestes, la baisse du nombre d’allocataires du RSA s’est arrêtée en septembre 2024. Le nombre de personnes qui perçoivent une allocation pour chômeurs en fin de droits augmente, ainsi que celui des allocataires du minimum pour les personnes handicapées. La catégorie qui voit sa situation le plus se dégrader est sans doute celle des plus démunis et des plus mal logés. En grande partie parce que les étrangers en situation irrégulière sont laissés sans ressources et écartés du droit de travailler. En matière d’inégalités au travail, nous faisons face à au moins trois incertitudes : la première porte sur le chômage. Sa remontée récente sera-t-elle durable ? Va-t-elle, à nouveau, entraîner un élargissement des écarts entre les jeunes, les moins diplômés, les immigrés et une large classe de cadres supérieurs et de professions intermédiaires qui bon an, mal an bénéficient d’une bien meilleure stabilité ?
La deuxième incertitude porte sur l’emploi précaire, qui continue à augmenter. La baisse du chômage est due en partie au développement de l’apprentissage pour les jeunes, une politique extrêmement coûteuse et qui atteint aujourd’hui ses limites. Si la précarité augmente lorsque le chômage baisse, alors le « mal-emploi » continue à miner notre société et à attiser les tensions sociales.
Troisième doute : la volonté politique sera-t-elle au rendez-vous d’une lutte ferme contre les discriminations et d’un allégement, ou au moins d’une prise en compte, de la pénibilité du travail des ouvriers et employés ? Les employeurs font peu d’efforts s’ils n’y sont pas contraints par la réglementation.
Ancrée dans le travail et l’école, la fracture sociale traverse nos modes de vie : déplacements, maintien du logement à une température acceptable et, in fine, espérance de vie. À l’avenir, il faudra à la fois réduire les inégalités sociales et les dégradations faites à l’environnement si l’on veut préserver le sort des générations futures. Pour cela, il faut regarder les choses en face et les affronter. On ne pourra se contenter de viser les seuls modes de vie néfastes des ultra-riches. Un effort collectif doit être fait, mais il n’est possible que s’il est largement expliqué et tient compte des besoins des plus défavorisés.
mise en ligne le 3 juin 2025
Bruno Odent sur www.humanite.fr
Lundi 2 juin, des civils palestiniens rassemblés près d’un centre de distribution de nourriture dans le sud de la bande de Gaza ont été la cible de tirs. Bilan : plus d’une trentaine de morts et 180 blessés. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterrez, exige une enquête internationale.
Des tirs israéliens ont visé plusieurs centaines de civils rassemblés à l’aube du 2 juin dans le sud de la bande de Gaza près d’un centre de distribution d’aide alimentaire. Le bilan ne cesse de s’alourdir et s’élève désormais à plus de 30 morts et à quelque 180 blessés. Face à ces nouvelles atrocités, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a réagi en appelant à « une enquête internationale indépendante » et en exigeant que les auteurs de ces crimes soient « tenus pour responsable ».
Les distributions d’aides sont entre les mains exclusives, depuis plus d’une semaine, d’une obscure organisation israélienne soutenue par Washington. Baptisée Fondation Humanitaire de Gaza (GHF), celle-ci prétend avoir distribué plusieurs millions de repas aux habitants menacés par la famine. Mais son déploiement a été le plus souvent marqué par des scènes chaotiques et l’enregistrement, déjà, de tirs israéliens sur des civils à proximité des lieux où ces vivres sont délivrés.
Des gens couverts de sang
« La distribution de l’aide est devenue un piège mortel », a déclaré Philippe Lazzarini, commissaire général de l’Unrwa (Office de secours des Nations unies aux réfugiés palestiniens). Pour toute réponse, Tel-Aviv s’est une nouvelle fois contentée d’insulter les dirigeants de l’ONU, estimant que leur demande d’enquête constituait une « honte », car la preuve d’une collusion avec le mouvement islamiste palestinien du Hamas.
Cependant une source militaire israélienne a contribué à jeter elle-même le doute sur le crédit qu’il convient d’accorder à ce discours officiel. Elle reconnaît des tirs dits de sommation vers des individus sortis de la foule et qui se seraient faits menaçants « à l’encontre des soldats ».
L’AFP a pu recueillir plusieurs témoignages de personnes qui se trouvaient sur la zone. Il était « 5 heures ou 5 h 30, avant le lever du jour » lorsque les tirs ont éclaté près du rond-point Al-Alam, où une foule s’était rassemblée avant de se rendre au centre de GHF, situé à environ un kilomètre de là. « Bien sûr, c’est l’armée israélienne qui a tiré à balles réelles. La peur et le chaos régnaient », relève un premier témoin qui demande à conserver l’anonymat. Un autre, Mohammed Abou Deqqa, 35 ans, raconte : « Au début, nous avons pensé qu’il s’agissait de tirs d’avertissement. Mais j’ai commencé à voir des gens allongés au sol, couverts de sang. »
Les lieux mêmes de distribution de nourriture obéissent, selon plusieurs médias israéliens, à une plus vaste stratégie d’évacuation des populations gazaouis. Tous sont situés dans le sud, ce qui oblige les populations à quitter le nord de l’enclave avant d’être poussées à un départ définitif.
Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr
Le nouveau système de distribution voulu par Israël et les États-Unis tue ceux qu’il est censé sauver. Plus de 72 personnes ont été tuées et des centaines blessées depuis une semaine par des tirs de l’armée israélienne alors qu’elles attendaient les colis alimentaires.
La Fondation humanitaire pour Gaza (Gaza Humanitarian Foundation, GHF) est plus douée pour la réalité alternative et la propagande que pour la distribution de l’aide alimentaire à des gens affamés. « L’aide a de nouveau été distribuée aujourd’hui sans incident », se satisfait-elle dans Times of Israel dimanche 1er juin. Ajoutant : « Les informations faisant état de blessés et de morts sont totalement fausses et inventées de toutes pièces. »
De son côté, et en appui des dires de GHF – ou inversement –, l’armée israélienne a nié avoir tiré. Comme d’habitude lors de ce genre de circonstances, tirs sur des civils ou secouristes désarmés avec un nombre de victimes important, elle a assuré qu’une « enquête est en cours ».
Sauf qu’au même moment, des dizaines de témoignages indiquent que les personnes qui se pressaient devant deux centres de distribution ouverts par GHF, l’un à Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, et l’autre près du checkpoint de Netzarim, qui sépare le nord et le sud de l’enclave, ont essuyé des tirs de drones, de chars et de soldats israéliens.
Certains sont rapportés par l’ONG Médecins sans frontières présente dans l’hôpital Nasser de Khan Younès. Les équipes médicales ne réussissent pas à faire face à l’afflux de blessés. Celui-ci est insoutenable dans l’état de pénurie absolue dans lequel se trouve l’établissement à cause du blocus quasiment hermétique mis en place par les autorités israéliennes depuis le 2 mars. « Les banques de sang étant presque vides, le personnel médical a dû lui-même donné du sang », écrit l’ONG.
« Contrairement à ce que j’ai vu auparavant, où la plupart des patients étaient des femmes et des enfants, aujourd’hui il y avait surtout des hommes. […] Ils avaient des blessures par balle au niveau des membres et leurs vêtements étaient imbibés de sang », explique Nour Alsaqa, responsable de la communication chez MSF dans le même texte.
Ce sont les hommes, principalement, qui se rendent dans les centres de distribution ouverts par GHF la semaine dernière, en espérant rapporter un colis de nourriture.
Mourir pour un sac de farine
Car c’est bien, une nouvelle fois, et contrairement à ce qu’affirme GHF, en allant chercher de quoi manger que ces personnes ont été tuées ou blessées.
« La GHF a annoncé sur sa page Facebook, qu’elle vient d’ouvrir, qu’elle allait “bientôt” distribuer de l’aide dans deux centres, à Rafah et à Netzarim, explique depuis Deir Al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza à Mediapart Eyad Amawi, membre du Comité de secours de Gaza. Vous savez, les gens ont faim, ici, leurs enfants meurent de faim. Ils n’ont pas la patience d’attendre l’heure exacte, ils n’en peuvent plus. Alors ils y sont allés par milliers pour espérer récupérer quelque chose, dès l’aube. »
La Fondation humanitaire pour Gaza avait vanté, avec l’ouverture de centres de distribution gardés par des mercenaires de la société états-unienne SRS, un tout nouveau système d’aide, une organisation au millimètre, avec enregistrement des bénéficiaires et détection faciale, pour que pas un sac de farine ne tombe entre les mains du Hamas. Le détournement de l’aide, jamais prouvé, était en effet la justification israélienne pour abattre le système traditionnel mis en place par l’ONU et les grandes ONG internationales, relayées sur le terrain par une myriade d’ONG nationales.
Les gens se battaient pour cinq palettes de nourriture. On nous a dit d’en prendre, puis on nous a tiré dessus de tous les côtés. Ça, ce n’est pas de l’aide. C’est un piège. Mansour Sami Abdi, rescapé
Le résultat est inversement proportionnel aux efforts de communication déployés par les promoteurs de cette nouvelle organisation. « Ce ne sont pas des centres de distribution d’aide, ce sont des sortes de bases militaires ! Ils ne répondent à aucun des critères professionnels de l’humanitaire, assure à Mediapart Amjad al-Chawa, directeur de la plateforme des ONG palestiniennes, depuis la ville de Gaza. Il n’y a aucune organisation mise en place, aucune base de données, rien du tout. Quand on fait de l’humanitaire, on va au plus près des gens qui ont besoin d’aide, on ne les fait pas marcher des heures et des heures pour atteindre un lieu qui n’est ni sûr ni organisé, alors qu’ils ont faim ! Vous savez, il faut deux heures et demie de marche, quand on est à Khan Younès, pour arriver à leur centre à Rafah, là où ils ont tiré sur les gens affamés qui n’en peuvent plus d’entendre leurs enfants pleurer de faim. »
« Quand on arrive au camp, il y a très peu d’aide à distribuer, et aucune organisation, alors les gens poussent, et les plus costauds se servent, reprend Eyad Amawi. J’ai un voisin, un jeune homme, il a réussi à prendre plusieurs cartons. »
Le chaos domine et sans doute, de la part des mercenaires de SRS et de l’armée israélienne, la peur de voir les centres submergés par la foule, comme c’est arrivé le premier jour des opérations de GHF.
Sans parler de la déshumanisation affolante des personnes affamées, littéralement traitées comme du bétail, comme lorsqu’un drone survole la foule qui se presse devant un centre de distribution il y a trois jours pour annoncer : « Nous invitons nos concitoyens à rester à l’écart du site. Il n’y aura pas de distribution d’aide aujourd’hui. Veuillez respecter les règles pour votre sécurité. » L’humiliation ajoutée à la faim.
« À Rafah, quand les gens sont arrivés devant le centre, l’armée israélienne, qui est positionnée juste derrière les entrepôts de GHF, a envoyé des drones quadricoptères tirer dans la foule, complète Eyad Amawi. À Netzarim, les soldats israéliens sont aussi juste à côté du centre, ils ont fait feu avec leurs fusils et les chars. »
La défense civile de Gaza a fait état de 31 morts et de 170 blessés à Rafah, un mort et plus d’une douzaine de blessés à Netzarim.
« Les gens se battaient pour cinq palettes de nourriture. On nous a dit d’en prendre, puis on nous a tiré dessus de tous les côtés. J’ai couru 200 mètres avant de me rendre compte que j’étais blessé. Ça, ce n’est pas de l’aide. C’est un piège. Qu’est-ce qu’on est censés faire : chercher de la nourriture pour nos enfants et mourir ? », témoigne auprès de MSF un rescapé de la fusillade, Mansour Sami Abdi, père de quatre enfants.
Un autre, Mohamed Daghmeh, raconte, toujours à MSF : « J’ai reçu une balle à 3 h 10 du matin. Comme nous étions pris au piège, j’ai saigné en continu jusqu’à 5 heures. Il y avait beaucoup d’autres hommes avec moi. L’un d’entre eux a essayé de me sortir de là. Il a reçu une balle dans la tête et est mort sur ma poitrine. Nous n’étions là que pour de la nourriture, juste pour survivre, comme tout le monde. »
Ils ont détruit le système humanitaire que nous avons mis des années à construire, les ONG internationales et nationales, pour arriver à ce chaos-là. Amjad al-Chawa, directeur de la plateforme des ONG palestiniennes
Les mêmes scènes de foule et de tirs se sont répétées le 2 juin à Rafah. Au moins trois personnes ont été tuées. « Ça ne peut que se reproduire encore et encore si ces conditions sont maintenues, affirme Amjad al-Chawa. Les gens sont sous pression, ils s’attroupent dès l’aube, que voulez-vous qu’il se passe ? C’est un chaos voulu, organisé. Ils ont détruit le système humanitaire que nous avons mis des années à construire, les ONG internationales et nationales, pour arriver à ce chaos-là. »
Dans la bande de Gaza, le chaos est partout, tout le temps. L’autorité politique et l’armée israélienne ont annoncé renforcer encore l’opération « Chariots de Gédéon » lancée le 16 mai. Même objectif affiché depuis vingt mois : anéantir le Hamas.
Sur le terrain, ce sont des familles entières, des immeubles, des quartiers, des tentes de réfugié·es, qui sont anéantis. Rien que lundi 2 juin, des images terrifiantes parcourent les réseaux sociaux.
Le porte-parole de la défense civile avec une dépouille d’enfant dans les bras après le bombardement de la maison de la famille al-Bursh à Jabalia, 14 morts et 20 personnes coincées sous les décombres. Les regards horrifiés et hagards de douleur des blessés transportés à dos d’homme après le bombardement d’abris à Al-Mawassi, la zone vers laquelle l’armée essaie de pousser les habitant·es de l’enclave. La liste des dix villages et quartiers totalement ou partiellement rasés à Rafah et Khan Younès en trois semaines. L’annonce de la destruction du seul établissement médical pour les dialyses dans le nord de la bande de Gaza. Celle de l’attaque de l’enceinte de l’hôpital européen par les forces israéliennes.
Le chaos et la mort règnent, et l’espoir disparaît à peine survenu. La dernière proposition émise par Steve Witkoff, l’envoyé spécial de Donald Trump, à savoir la libération de dix captifs israéliens vivants retenus dans la bande de Gaza par le Hamas et d’un certain nombre de dépouilles, contre deux mois de cessez-le-feu, avait reçu l’aval des autorités israéliennes en fin de semaine dernière. Le mouvement islamiste palestinien, dans sa réponse donnée samedi dernier, avait également accepté, ajoutant comme condition la fin de la guerre. « Inacceptable », a déclaré l’envoyé états-unien, reflétant une fois de plus la position israélienne.
Depuis, il est dit haut et fort que les négociations se poursuivent. En attendant, les Gazaoui·es meurent, de faim, par manque de soins, sous les tirs et les bombardements.
Selon le ministère de la santé de Gaza, 54 470 personnes ont été tuées dans la bande de Gaza depuis le 7-Octobre et 124 693 blessées. 14 000 sont considérées disparues, sous les décombres.
mise en ligne le 2 juin 2025
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
La semaine dernière fut catastrophique. L’Assemblée nationale a défait des acquis vieux de plusieurs années, en faveur de la biodiversité et de la qualité de l’air. Des néonicotinoïdes tueurs d’abeilles sont réintroduits, l’imperméabilisation des sols est tolérée, les ZFE sont remisées. Dans le même temps, le gouvernement obtenait un jugement qui autorise la reprise du chantier de l’autoroute A69. Tout ceci a été fait sous l’impulsion de la droite et de l’extrême droite en opposant les intérêts des agriculteurs, des catégories populaires, des populations d’un territoire à celui de l’environnement. La gauche et les écologistes ont été dans l’incapacité de faire face, se payant même le luxe de se diviser sur le vote des ZFE.
On a déjà déploré, ici, cette logique de lutte systématique qui marginalise la gauche, la rend inaudible et inefficace. Quelle misère quand s’annonce le pire quant à la protection sociale et son financement. C’est toujours cette recherche de la différenciation qui a mis toute la gauche, depuis de longs mois, dans l’incapacité d’organiser des rendez-vous puissants pour soutenir les Palestiniens et contrer le génocide perpétré par le gouvernement israélien.
Le jeu de massacre qui s’installe à gauche pèsera en 2027. Il prépare l’élimination du second tour et assure l’élection d’un président d’extrême droite, de droite extrême ou de droite radicalisée. Mais inutile d’attendre 2027 pour en subir les conséquences. Le refus de convergences pour mieux justifier les candidatures adversaires s’est payé cash cette semaine. En 2026, cela se traduira sans nul doute par la multiplication des listes concurrentes aux municipales.
La mécanique qui peut aboutir à la destruction de la gauche est lancée à plein régime. C’est tout à fait irresponsable et délétère. Ce jeu de massacre programmé doit à tout prix s’arrêter.
Les différences à gauche sont connues et sont structurelles. On ne peut les éluder. On a su vivre avec à de nombreuses reprises dans l’histoire. Hier encore. La gravité des défis impose que l’on trouve une façon de gérer ces désaccords.
Une logique de concurrence à mort jusqu’en 2027 nous laminera tous. Quand bien même il resterait, comme dans les Monty Python, un valeureux combattant sans bras et sans jambe.
Il a été proposé par François Ruffin, par des maires de toutes sensibilités, de s’engager dans une grande consultation de toute la gauche pour départager les logiques qui existent. De fait, c’est ce qui s’est passé en 2017 et en 2022. C’est Jean-Luc Mélenchon qui a remporté cette compétition entre les gauches et les écologistes. Sur la base de ses succès électoraux, Jean-Luc Mélenchon proposa une alliance qui reposait sur les grandes lignes de son programme : ce fut la Nupes puis le NFP. On ne peut pas recommencer cette procédure, classique à gauche, de départage au premier tour de l’élection. Dans un moment de fragilité, les conséquences sont trop destructrices. Il faut anticiper et éviter à tout prix que s’éternise le climat actuel.
Le soutien apporté par Boris Vallaud à Olivier Faure permet d’imaginer un PS ouvert au rassemblement de la gauche. Il ne peut se concevoir dans un périmètre qui exclut sa principale force : les insoumis. Les désaccords ne sont certes pas aux marges. Oui, Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann n’ont pas le même projet. Peuvent-ils se passer l’un de l’autre pour gagner et gouverner ? Peuvent-ils prendre la responsabilité au nom de leurs certitudes de nous affaiblir tous ? Il n’y a de rassemblement possible qu’au terme d’une procédure sincère et ouverte qui permet d’exposer les projets et d’acter les différences, d’avancer vers des compromis. Ceux qui, par principe, refuseraient de participer à ce qui est tellement attendu par les électeurs de gauche porteraient le poids politique et historique.
mise en ligne le 1er juin 2025
Le billet de Maurice Ulrich sur www.humanite.fr
Dans son éditorial, le directeur de la Tribune dimanche, Bruno Jeudy, croit opportun de paraphraser Sartre et sa formule « L’enfer c’est les autres » avec la formule « L’effort c’est les autres » à propos des 45 milliards que chercherait « désespérément » François Bayrou pour boucler le budget.
Ainsi, écrit-il, « la gauche ne rêve que d’augmenter les impôts des riches ». « Je suis si intelligent, écrivait Oscar Wilde, que parfois je ne comprends pas un seul mot de ce que je dis. » On se demande si Bruno Jeudy comprend toujours ce qu’il écrit. Car qui peut payer plus, si ce n’est ceux qui ont plus d’argent ? Ceux qui n’en ont pas ?
En 2024 le cumul des 500 premières fortunes de France dont celle de Rodolphe Saadé, propriétaire de la Tribune dimanche, dans le classement de tête était de 1 228 milliards d’euros, en augmentation de 5 % sur l’année précédente – soit plus de 60 milliards. La taxe Zucman de 0,2 % sur les ultrariches a été votée à l’Assemblée nationale. On attend qu’elle arrive au Sénat… Allons Bruno Jeudy, un petit effort pour mieux se comprendre.
mise en ligne le 31 mai 2025
sur https://lepoing.net/
Des militants biterrois de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS) organisent dans le cadre d’une coalition de 200 organisations une semaine de mobilisation du 2 au 8 juin pour dénoncer la venue d’entreprises israéliennes d’armement au salon aéronautique du Bourget, qui se tiendra du 16 au 22 juin
“Dans moins d’un mois, le salon aéronautique du Bourget va se tenir du 16 au 22 juin. À ce jour, au moins neuf entreprises israéliennes d’armement dont Elbit Systems, IAI ou Rafaël figurent toujours sur la liste des exposants invités. Ces entreprises qui sèment la mort à Gaza et dans toute la Palestine vont pouvoir continuer tranquillement leur business, ici, en France, à l’invitation du président de la République”, écrivent les militants biterrois de l’Association France-Palestine Solidarité (AFPS dans un communiqué).
Du 2 au 8 juin, une coalition de 200 organisations (dont l’AFPS fait partie) organise une semaine nationale d’action “pour demander aux préfets et sous-préfet de transmettre au président de la République l’exigence citoyenne qu’il n’y ait aucune présence israélienne au salon du Bourget.” A Béziers, un rassemblement devant la sous-préfecture sera organisé le 3 juin à 12h15, où des portraits d’enfants, de civils, de journalistes, de médecins et d’artistes assassinés par l’armée Israélienne seront brandis.
Une manière de rappeler que la guerre contre la population palestinienne a déjà occasionné la mort de plus de 52 000 personnes. “Dans ce contexte, alors que le 18 septembre 2024, l’Assemblée générale de l’ONU a voté à une écrasante majorité d’État, dont la France, une résolution enjoignant les États d’interdire toute exportation d’armes ou de matériel connexe en direction d’Israël, comment accepter que la France invite des entreprises israéliennes d’armement qui sèment la mort et le chaos à Gaza à venir faire des affaires, en France, au salon du Bourget ?“, demandent les militants dans la lettre qui sera remise au sous-préfet.
Le collectif Palestine biterrois appelle à une seconde manifestation, samedi 7 juin à 18h30 Rond Point Gagarine (devant l’entrée du parking du Polygone – face au tribunal).
mise en ligne le 30 mai 2025
Hélène May sur www.humanite.fr
Tandis que le déficit du système de protection sociale s’accroît, une nouvelle offensive des organisations patronales remet en question son financement hérité de l’après-guerre, basé sur les cotisations salariales et patronales.
Le patronat a repris son bâton de pèlerin. Depuis l’ouverture du « conclave » sur les retraites, ses organisations rivalisent de propositions pour faire face au déficit de la Sécurité sociale, dont le montant a été évalué le 26 mai, par la Cour des comptes, à 15,3 milliards d’euros en 2024 (4,8 milliards de plus que prévu), et qui devrait atteindre 22,1 milliards d’euros cette année.
Objectif affiché, et repris mi-mai presque mot pour mot par le président Macron : « réduire le coût du travail ». En d’autres termes, profiter de ces difficultés financières apparentes et organisées – une partie des recettes (CSG et CRDS) sont détournées pour rembourser la « dette Covid » – pour provoquer un big bang des recettes de la Sécu au profit des employeurs, en diminuant à nouveau significativement les cotisations patronales, progressivement rognées depuis le début des années 1990.
Pour ce faire, les chefs d’entreprise militent d’abord activement pour une baisse des dépenses. Mais ils proposent aussi d’autres sources de financement, dont le point commun est d’affaiblir notre système de solidarité. Une fuite en avant alors que même la Cour des comptes rappelle dans son dernier rapport sur la Sécurité sociale que son déficit s’explique aussi par « le montant des allégements généraux de cotisations patronales, qui ont pour objet de réduire le coût du travail ». Un montant qui « a presque quadruplé entre 2014 et 2024, pour atteindre 77 milliards d’euros ». Qu’à cela ne tienne. Les patrons ont toute une panoplie de recettes à proposer pour ne plus payer.
La TVA dite « sociale »
Portée de longue date par le Medef, c’est la mesure qui semble avoir la préférence de l’exécutif. Après Emmanuel Macron, qui l’avait évoqué à demi-mot, c’est le premier ministre, François Bayrou, qui, à son tour, le 27 mai, a suggéré que « les partenaires sociaux puissent s’emparer de cette question ». Cette mesure, qui consiste à compenser une baisse de cotisations par une hausse de l’impôt prélevé sur les produits consommés, avait pourtant mauvaise presse. Son évocation en 2007 par Jean-Louis Borloo, alors ministre de Nicolas Sarkozy, entre les deux tours des législatives, avait été jugée en partie responsable d’avoir brisé la vague bleue qui s’annonçait à l’Assemblée. Ce qui n’a pas empêché l’idée de ressortir régulièrement dans le débat public tel un serpent de mer.
Ses défenseurs arguent aujourd’hui que ce transfert vers la consommation permettrait aux entreprises de regagner en compétitivité. Cela permettrait « aux travailleurs de gagner plus d’argent, aux entreprises de pouvoir embaucher plus », a ainsi promis Amir Reza-Tofighi, président de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME). Pas si sûr, répondent syndicats et économistes, qui rappellent que cette politique de l’offre a un effet limité sur l’emploi et le plus souvent à court terme, comme on l’observe aujourd’hui avec le retour en force des plans « sociaux ». « Il y a eu beaucoup de baisses de cotisations ces dernières années, jamais les salariés ne l’ont récupéré en augmentation du salaire net », a aussi taclé Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT.
Le plus injuste des impôts
Gauche et syndicats soulignent qu’une hausse de la TVA reviendrait à transférer le poids des recettes sur le consommateur via une hausse des prix. Soit « une baisse massive de pouvoir d’achat pour les salariés », résume Sophie Binet.
D’autant plus inacceptable que la TVA est le plus injuste des impôts puisqu’elle pèse sur tous de la même façon, sans prendre en compte les revenus. Même le patron de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, le dit : « Ça crée des problèmes d’équité, d’inégalités importantes, parce que la proportion à consommer, c’est-à-dire la part que chacun consomme de son revenu, est plus forte chez ceux qui ont moins. »
L’U2P (Union des entreprises de proximité) est sensible à l’objection et tente d’y répondre par des taux de TVA différenciés. « Une hausse modérée de quelques points de la TVA pourrait être l’occasion de faire passer davantage de produits de première nécessité et du quotidien aux taux réduit ou très réduit, pour que les ménages les moins aisés soient également gagnants », suggère-t-elle.
Reste que le plus grand problème est l’incertitude qu’un tel transfert des cotisations vers la TVA fait peser sur le financement de la Sécu. Car la TVA, contrairement à la CSG, n’est pas fléchée vers la Sécurité sociale. Il serait donc aisé pour l’État de décider de l’allouer à d’autres dépenses. « Si, demain, la gestion passe totalement dans les mains de l’État, on tomberait dans le pot commun de l’impôt. On serait tributaires de décisions comptables, budgétaires, et de la couleur politique des gouvernements et du Parlement », explique Karim Bakhta, dirigeant de la fédération CGT des organismes sociaux.
Moitié impôts, moitié cotisations
C’est une autre marotte du patronat pour réduire le montant des cotisations : couper la protection sociale en deux. « La logique voudrait que (les) prestations universelles ne reposent plus sur les revenus du travail et soient financées par un impôt à assiette large, tandis que les prestations contributives continueraient à être financées par les cotisations sociales assises sur les revenus professionnels, ce qui permettrait de clarifier le lien entre payeurs et bénéficiaires de cette couverture sociale », explique Patrick Martin, président du Medef, dans la revue du Cercle de recherche et d’analyse sur la protection sociale.
La logique n’est pas nouvelle et avait par exemple été défendue en 2024 par les économistes Antoine Bozio et Étienne Wasmer, critiquant les exonérations de cotisations patronales comme « des trappes à bas salaires ». Cette idée pourrait très bien s’articuler avec la proposition de TVA sociale. Pour la CGT, cette distinction entre contributivité et non contributivité fragilise l’édifice fondé en 1945.
« C’est avant toute chose un choix politique : celui de remettre en cause la Sécurité sociale et de renforcer l’étatisation de la protection sociale, sous couvert d’une distinction entre assurance et solidarité, distinction qui n’a pas lieu d’être pour la CGT, qui revendique une Sécurité sociale intégrale, fondée sur les principes de solidarité de classe, fonctionnant comme une assurance sociale, financée par les revenus du travail et défendant la réponse aux besoins des assurés sociaux », estime l’organisation dans un récent « Mémo Sécu », « Contributivité ou comment détruire la Sécurité sociale ».
Faire payer les retraités
C’est la troisième piste développée par le patronat. « Le taux abattu de CSG pour les retraités, c’est 11,5 milliards d’euros de moins par an pour le budget de l’État. Quant à l’abattement pour frais professionnels, c’est une niche de 4,5 milliards. Alors je ne suis pas en train de dire qu’il faut que les retraités payent tout, évidemment non, mais il peut y avoir une répartition de l’effort », avait estimé dès janvier Patrick Martin. L’option avait été immédiatement relayée par la ministre chargée des comptes publics, Amélie de Montchalin, puis par le ministre de l’Économie, Éric Lombard, avant d’être écartée en mai par François Bayrou, conscient du poids électoral de cette catégorie de la population.
Il n’empêche, l’idée circule toujours, alimentée par un constat. Le niveau de vie médian des retraités est, selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), 2,1 % plus élevé que celui des autres catégories. Même si cela s’explique par l’absence d’enfant à charge et par le fait que les retraités sont plus nombreux à être propriétaires de leur logement (70 % contre 53,7 % dans le reste de la population), cette comparaison alimente le constat du travail qui ne paie plus. « Une anomalie », selon Amir Reza-Tofighi, qui déplorait en avril qu’« à chaque fois qu’on demande des efforts, on ne les demande pas aux retraités, pour des raisons électorales ».
En avril, la Cour des comptes évoquait de son côté la fin de l’indexation des pensions sur l’inflation, estimant que ce système « n’apparaît pas le plus adapté pour assurer un équilibre durable du système des retraites » et qu’une « indexation sur les salaires favoriserait une meilleure équité intergénérationnelle ». Reprise en partie par l’U2P, qui propose un arrêt de l’indexation pendant trois à cinq ans, la mesure est très inégalitaire, puisqu’elle touche tous les pensionnés de la même façon. Moins coûteuse politiquement, la fin de l’abattement de 10 % pour les retraités recueille un plus large soutien. Le Medef comme la CPME et l’U2P y sont favorables.
« Cette suppression de l’abattement fiscal ne toucherait pas les plus modestes, qui sont généralement moins nombreux à être imposables », écrivait Pierre Madec, économiste à l’OFCE. Mais les retraités moyens seraient aussi affectés, et cela se traduirait par une hausse de leur niveau d’imposition. Pour 500 000 d’entre eux, cela voudrait même dire passer de non imposables à imposables. S’ajoute, rappelle la CGT, le fait que « l’augmentation du revenu fiscal de référence aurait des conséquences sur le taux de CSG appliqué, et remettrait en cause l’accès à certaines aides et allocations ou au logement social soumis à conditions de ressources ».
Taxer le patrimoine
S’en prendre au patrimoine pour équilibrer les comptes n’est pas une recette habituelle du patronat. Pourtant, l’U2P en fait un levier d’action et propose d’augmenter le niveau de taxation sur la rente financière et immobilière, pour qu’il cesse d’être inférieur à celui du travail.
Dans le même registre, elle suggère d’augmenter l’impôt sur les gros héritages – supérieurs à 500 000 euros –, estimant que, « quand le poids des fortunes héritées est tel et que nos choix collectifs aggravent le problème en taxant le travail plus que l’héritage, il faut inévitablement corriger la situation en réduisant les prélèvements sur le travail et en remontant un peu ceux qui sont appliqués aux héritages les plus volumineux ».
Ignorées par les organisations du moyen (CPME) et grand patronat (Medef), mais aussi par la droite et le centre, ces pistes prennent pourtant en compte la réalité d’un pays où les inégalités de patrimoine sont bien supérieures aux inégalités de revenus et n’ont cessé de croître (en 2024, 10 % des Français détenaient 50 % du patrimoine total), au point qu’on puisse parler de nouveau d’une « société d’héritiers ». Elles s’inscrivent par ailleurs dans la mobilisation en cours au niveau mondial pour une taxation effective des plus riches.
mise en ligne le 29 mai 2025
Pierre Jequier-Zalc sur www.politis.fr
À l’aide de nombreux travaux d’économistes, Politis recense cinq mesures qui permettraient de trouver plus de 50 milliards d’euros par an. Davantage que le montant recherché par François Bayrou. Un bonus exceptionnel – pour seulement un an – rapporterait 100 milliards d’euros additionnels.
Le gouvernement de François Bayrou est tellement désemparé face à la nécessité de trouver 40 milliards d’euros supplémentaires pour le prochain budget qu’on ne serait même plus étonné qu’une cagnotte en ligne soit ouverte par les équipes du premier ministre. Comment ne pas les comprendre ?
Enfermés dans une politique de l’offre dogmatique, Emmanuel Macron et ses gouvernements successifs ont baissé les recettes fiscales, quoi qu’il en coûte. Et ils ne veulent surtout pas faire machine arrière. À ce niveau-là, et même si bon nombre de ministres aiment se poser en apôtres de la laïcité, tout indique que c’est bien la croyance en une religion néolibérale décomplexée (et surtout sa pratique) qui nous a conduits au bord d’une crise de la dette majeure. Dans leur logiciel, il ne reste donc qu’une seule solution : baisser, encore, les dépenses sociales, après trois réformes brutales de l’assurance-chômage et la hausse de l’âge légal de départ à la retraite.
Politis compile ci-dessous quelques idées simples et efficaces pour résoudre l’équation à laquelle les gouvernements successifs, depuis 2017, ne veulent pas répondre. Alors que plus de 9 millions de Français sont en situation de pauvreté, et que ce nombre est en hausse, nous estimons extrêmement périlleux et irresponsable de tailler plus encore dans les dépenses sociales. Pour faciliter la vie de François Bayrou, nous lui proposons ici de quoi faire entrer plus de 50 milliards d’euros de recettes supplémentaires par an dans les caisses de l’État.
Des propositions chiffrées et sourcées par des économistes reconnus et spécialistes qui, selon toute vraisemblance, ne mettraient en péril ni les emplois ni la santé économique du pays – rappelons, à ce titre, que notre croissance est atone depuis plusieurs années. En revanche, certaines reviennent sur des politiques publiques mises en place depuis 2017 et ayant conduit à aggraver la situation économique de la France.
1 – Appliquer la taxe « Zucman » : 20 milliards d’euros
C’est la mesure la plus médiatisée, notamment du fait du vote par les parlementaires, en février, d’une proposition de loi du groupe Écologiste et Social reprenant le principe de cette taxe pensé par Gabriel Zucman, éminent spécialiste de la fiscalité des plus riches. L’idée est simple et part d’un constat mis au jour par une note de l’Institut des politiques publiques dont Politis vous parlait déjà en 2023 : l’impôt sur le revenu devient régressif pour les plus riches de notre société. Ainsi, les 0,0002 % plus grandes fortunes du pays ne paient que 26 % d’impôt sur leur revenu, contre 50 % pour les 10 % les plus aisés.
En parallèle, le patrimoine des grandes fortunes a explosé ces dernières années, notamment parmi les plus riches des plus riches. Comment expliquer, dans un pays dont la devise contient le mot « égalité », que les plus fortunés payent proportionnellement moins d’impôts que les autres ? Gabriel Zucman propose donc de remédier à cette injustice en instaurant une taxe sur le patrimoine – et non sur le revenu ! – pour les ultra-riches. Cela ne concerne que les foyers fiscaux détenant plus de 100 millions d’euros de patrimoine – soit une infime partie de la population. Un impôt à hauteur de 2 % du patrimoine de ces immenses fortunes permettrait, selon le chercheur, de faire entrer environ 20 milliards d’euros par an dans les caisses publiques.
L’argument ultime des néolibéraux – « si on les taxe, les riches vont partir » – relève du préjugé.
Surtout, cela n’appauvrirait pas ces foyers : en effet, le rendement de leur capital – c’est-à-dire ce que leur fortune leur rapporte en plus chaque année – est de près de 7 % par an en moyenne sur les quarante dernières années, net de l’inflation. Inutile de souligner que les salaires n’ont pas connu une telle hausse. Enfin, l’argument ultime des néolibéraux – « si on les taxe, les riches vont partir » – relève du préjugé et a été maintes fois contesté (lire ci-dessous).
ZOOM : L’exil des riches, peur infondée et facilement résoluble
Si un impôt sur le patrimoine des plus riches est mis en place, ceux-ci auraient le loisir de quitter le territoire pour y échapper : cet argument est répété inlassablement par ceux qui refusent la création de cette taxe. Il suffirait pourtant, afin d’empêcher ce contournement fiscal, de mettre en place un « bouclier anti-exil ». « L’idée est simple : si une personne a vécu longtemps en France, y est devenue immensément riche, et déménage dans un paradis fiscal, alors la France devrait – et pourrait facilement – continuer à taxer cette personne après son départ », explique, sur Instagram, Gabriel Zucman. Loin d’être saugrenue, cette idée est déjà mise en pratique par les États-Unis, par exemple.
2 – Réformer l’héritage et les droits de succession : 19 milliards d’euros
C’est certainement la manne de richesses la plus importante dans laquelle l’État pourrait puiser : les héritages. Dans les quinze prochaines années, 9 000 milliards d’euros de patrimoines détenus par les Français les plus âgés seront transmis à leurs héritiers. Un chiffre énorme, qui témoigne d’une réalité de mieux en mieux documentée ces dernières années. La France du XXIe siècle redevient une société d’héritiers, comme au XIXe siècle. Aujourd’hui, la fortune héritée représente 60 % du patrimoine national, contre 35 % seulement au début des années 1970.
Le flux successoral représente chaque année environ 400 milliards d’euros de patrimoine transmis. Fondation Jean-Jaurès
Étudié par de nombreux économistes, le principe de la succession reste pourtant profondément injuste et très inégalement réparti au sein d’une population où le patrimoine est de plus en plus concentré dans les mains d’une petite minorité – les 10 % les plus riches en détiennent plus de la moitié. « Ce retour de l’héritage, extrêmement concentré, nourrit une dynamique de renforcement des inégalités patrimoniales fondées sur la naissance et dont l’ampleur est beaucoup plus élevée que les inégalités observées pour les revenus du travail », souligne une étude du Conseil d’analyse économique (CAE), un collège d’économistes qui conseille le premier ministre.
Malgré cela, les successions restent très faiblement taxées. « Le flux successoral représente chaque année environ 400 milliards d’euros de patrimoine transmis, et la fiscalisation de ces donations et successions rapporte autour de 20 milliards d’euros à la collectivité (soit environ 5 % du total des transmissions) », rappelle ainsi une note de la Fondation Jean-Jaurès.
La faiblesse de ce pourcentage est notamment due à l’existence de nombreuses niches fiscales : pacte Dutreil (exonération de la transmission des biens professionnels), assurance-vie, etc. Autant de dispositifs qui permettent à bon nombre de successions d’éviter l’imposition. « Le système de taxation français […] est […] mité par des dispositifs d’exonération ou d’exemption dont les justifications économiques sont faibles », explique les économistes du CAE.
Au vu de ce constat, s’attaquer à une réforme d’ampleur des droits de succession s’apparente à une nécessité démocratique pour rétablir de l’égalité et de l’équité. Ce serait surtout une aubaine pour renflouer efficacement les caisses publiques. Les économistes du CAE ont fait des simulations : ils estiment qu’une réforme ambitieuse, qui s’attaquerait frontalement aux dispositifs qui mitent les droits de succession aujourd’hui, rapporterait 19 milliards d’euros par an à l’État. Une telle réforme n’augmenterait nullement les droits de succession des petits patrimoines, argument régulièrement utilisé par le pouvoir pour ne pas s’attaquer à ce sujet.
3 – Légaliser le cannabis : 2,8 milliards d’euros
Le chiffre pourrait paraître énorme. Pourtant, il est vraisemblablement sous-estimé car fondé sur des estimations très approximatives – et sans doute inférieures à la réalité – de la consommation actuelle de cannabis. Pour donner un ordre d’idée, les recettes fiscales sur la vente de cigarettes étaient de près de 13 milliards d’euros en 2024.
C’est, une nouvelle fois, une note du Conseil d’analyse économique, rattaché à Matignon – qu’on ne peut donc que difficilement qualifier de bolchevique –, qui aboutit à cette estimation : légaliser le cannabis permettrait à l’État d’engranger 2,8 milliards de recettes supplémentaires. Cette somme prend en compte l’ensemble des taxes qui encadreraient la vente du cannabis. En revanche, elle n’intègre pas d’éventuelles nouvelles recettes issues d’un changement des politiques publiques.
En effet, si le cannabis est légalisé, plus besoin de mener des politiques répressives – spécialité hexagonale sur ce sujet. « Même si on fait abstraction des nouvelles recettes fiscales, les politiques de légalisation et de dépénalisation ont un effet positif sur les finances publiques dans le cadre d’une analyse coûts-bénéfices. La plupart des études trouvent que les gains en termes de coûts de répression et de justice liés aux usagers sont plus élevés que les coûts d’encadrement du marché et que l’augmentation hypothétique des coûts de santé », écrivent les auteurs de la note.
Outre l’aspect purement financier, la légalisation du cannabis – sujet auquel Politis a consacré un dossier complet en février – permettrait de mieux encadrer et de réduire les risques liés à la consommation de cette substance.
4 – Revoir les politiques sur l’apprentissage : 10 milliards d’euros
« Apprentissage : quatre dispositifs pour reprendre le contrôle » : le titre de l’étude de l’économiste Bruno Coquet pour l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) ne fait pas dans le subjectif. Les dépenses publiques liées à l’élargissement massif du dispositif de l’apprentissage sont hors de contrôle. Désormais près de 25 milliards d’euros par an. Un coût faramineux dont la quasi unique justification est le souhait d’Emmanuel Macron de pouvoir présenter un bilan d’un million de nouveaux apprentis par an – et, ainsi, de jouer artificiellement – sur le taux de chômage des jeunes. Un objectif d’ores et déjà presque atteint. Mais à quel prix ?
En 2023, un apprenti générait en moyenne plus de 26 000 euros par an de dépenses publiques. B. Coquet
Si Emmanuel Macron s’est attaqué dès 2018 au sujet de l’apprentissage, le tournant majeur date d’après le premier confinement, en 2020. Dans le but de relancer à tout-va l’économie, le président de la République et son gouvernement instaurent une « aide exceptionnelle » pour les entreprises concernant l’apprentissage. Une aide qui va « bien au-delà de toutes les bonnes pratiques en matière d’emplois aidés », pour l’économiste de l’OFCE. En effet, celle-ci élargit massivement le dispositif, notamment pour les étudiants en études supérieures, alors qu’auparavant il ciblait les formations de niveau bac ou inférieur. Pour une entreprise, le coût d’embauche d’un étudiant en apprentissage devient infime. Il « a été réduit d’environ 90 % pour les apprentis du supérieur », note Bruno Coquet.
Autant d’aides qui aboutissent à une situation « incontrôlée » selon l’économiste : « En 2023, un apprenti générait en moyenne plus de 26 000 euros par an de dépenses publiques, soit environ deux fois le coût moyen d’un étudiant du supérieur suivant une voie classique. » « Du point de vue de l’insertion en emploi des apprentis, l’efficience du dispositif est très faible », nuance l’économiste. Ainsi, il propose de revenir à la formule de 2018, concentrée sur les apprentis qui en ont le plus besoin pour s’insérer sur le marché du travail. Cela permettrait à l’État d’économiser 10 milliards d’euros par an, aujourd’hui versés sans contrôle ni distinction aux entreprises, sans autre objectif qu’un chiffre, certes mirobolant, mais qui n’est ni efficient ni intéressant économiquement.
5 – Baisser les exonérations de cotisations sur les bas salaires : 3 milliards
C’est une mesure qui a failli être votée lors du dernier budget. Mais les macronistes, fidèles à leur mantra « ne pas augmenter le coût du travail » et soucieux de ne pas fâcher le patronat, ont finalement réussi à la vider de son sens.
De quoi parle-t-on ? Aujourd’hui, le Smic et les très bas salaires (jusqu’à 1,6 Smic) bénéficient d’exonérations de cotisations patronales. Ce qui peut créer ce qu’on appelle une « trappe à bas salaires » : les entreprises n’ont aucun intérêt à augmenter les bas salaires car cela leur coûte doublement, à la fois par la hausse du salaire et par le surplus de cotisations dont elles étaient exonérées avant l’augmentation. Le phénomène a été, ces derniers mois, de plus en plus mis en avant du fait d’une « Smicardisation » de la société.
Début 2023, 17,3 % des salariés français étaient payés au Smic, un niveau inédit en trente ans. La raison : avec l’inflation, le Smic a continué d’augmenter, rattrapant les bas salaires, qui, eux, ont stagné. Or, avec le système actuel d’allègements de cotisations pour les salaires autour du Smic, il n’existe aucune incitation – au contraire même – à augmenter les bas salaires.
Fin 2024, deux économistes proches du gouvernement, Antoine Bozio et Étienne Wasmer, ont rendu un volumineux rapport sur cette question. Et leur conclusion, même si elle reste policée, est claire : « En termes de politiques d’exonérations de cotisations sociales, une inflexion est nécessaire. » D’autant plus nécessaire que le coût de ces exonérations, entre 70 et 80 milliards d’euros par an, est très important. Infléchir légèrement la politique actuelle sur les très bas salaires – comme l’a, un moment, envisagé le gouvernement – pourrait ainsi rapporter, a minima, 3 milliards d’euros supplémentaires par an.
Bonus : taxer la hausse des richesses des ultra-riches : une mesure exceptionnelle à 100 milliards
« En France, les 500 plus grandes fortunes ont progressé de 1 000 milliards d’euros depuis 2010, passant de 200 à 1 200 milliards. » Dans une note de son blog sur Le Monde, Thomas Piketty, l’économiste des inégalités et auteur du Capital au XXIe siècle, pose ce constat particulièrement éloquent. Et propose une mesure sur cette augmentation faramineuse. « Il suffirait d’une taxe exceptionnelle de 10 % sur cet enrichissement de 1 000 milliards pour rapporter 100 milliards, c’est-à-dire autant que la totalité des coupes budgétaires envisagées par le gouvernement pour les trois prochaines années. »
Rien dans la Constitution n’interdit n’imposer une taxe exceptionnelle sur l’enrichissement des milliardaires. T. Piketty
La proposition, au vu du contexte économique et politique, paraît assez peu crédible. Pourtant, aucun argument ne permet de la balayer d’un revers de main. Les milliardaires partiraient-ils ? Avec la création d’un bouclier contre l’exil fiscal, ils ne pourraient pas. Une mesure anticonstitutionnelle ? « Rien dans la Constitution n’interdit n’imposer une taxe exceptionnelle sur l’enrichissement des milliardaires, et plus généralement d’imposer le patrimoine, qui est un indicateur pertinent pour évaluer la capacité contributive des citoyens, au moins autant que le revenu », réfute Thomas Piketty. « Que certains juges constitutionnels ignorent tout cela et tentent parfois d’utiliser leur fonction pour imposer leurs préférences partisanes ne change rien à l’affaire : il s’agit d’un débat politique et non juridique. »
Un débat politique qu’il est de plus en plus urgent d’avoir pour éviter les cures austéritaires à répétition promises par le gouvernement, et pour, enfin, réinvestir dans nos services publics et dans la transition climatique.
mise en ligne le 28 mai 2025
Par Marie-Mene Mekaoui sur https://www.bondyblog.fr/
Sept militants pro-palestiniens sont poursuivis par l’entreprise française d’armement, pour avoir réalisé des tags sur les murs extérieurs de son site. Les faits ne sont pas contestés par les prévenus mais justifiés en raison du contexte de la guerre à Gaza.
L’émotion est palpable dans la 18e chambre du tribunal judiciaire de Nanterre. Les sept prévenus défilent, chacun leur tour, devant la présidente, Nour Abboudi, pour leur déclaration spontanée. « Désolée, je suis un peu stressée », prévient Romane M., 31 ans. Elle n’arrive pas à contenir ses émotions et pleure. « J’ai participé à toutes les formes légales d’activisme mais je suis restée impuissante », justifie-t-elle.
Ils sont sept militants pro-palestiniens à comparaître libre, ce 27 mai. L’entreprise française d’armement, Thalès, les poursuit pour « dégradation ou détérioration légère d’un bien par inscription, signe ou dessin commise en réunion ». Les faits se sont déroulés le 1er février 2024, à l’aube. Il est 5 heures du matin quand Tarek I., Corinne L., Romane M., Chadi R., Clara S. et Nordine Z., se rendent devant le siège de l’entreprise, à Gennevilliers.
Ils s’arment de peinture à bombe rouge et taguent sur les murs extérieurs du groupe d’armement français. Ils inscrivent “Free Palestine”, “Thalès complice génocide”, “Stop arming Israel PA”. Des bouteilles en verre remplies de clous sont aussi jetées sur la chaussée en référence aux « bombes qu’Israël lance sur Gaza et auxquelles Thalès contribue », explique Mohamed Geite, un des avocats de la défense. Les sept militants ont été interpellés par la police à quelques mètres des faits.
Des actions de désobéissance civile
Quatre femmes et trois hommes sont assis face à face sur le banc des prévenus. Ils sont enseignants-chercheurs, artistes, chefs d’entreprise, étudiants ou encore infirmiers. Rien ne semble les lier si ce n’est la cause palestinienne. Ils font partie du collectif Palestine Action, dont l’objectif est de réaliser des actions coups de point pour perturber les marchands d’armes qui commerceraient avec Israël.
Les tags avaient donc pour but de « dénoncer les actions de Thalès », explique à la barre Chadi M., mannequin et ancien salarié de la Croix rouge. Ils accusent l’entreprise de vendre des composants d’armes à Israël qui seraient utilisés dans la guerre à Gaza, qui a débuté au lendemain du 7 octobre.
Les sept prévenus, qui ont un casier judiciaire vierge, assument les faits qui leur sont reprochés. Leur défense repose sur le contexte géopolitique dans lequel ils ont été réalisés : celui du génocide à Gaza, dénoncés par plusieurs organisations internanionales.
« Ce n’est pas de la peinture au mur qui devrait scandaliser mais les crimes à Gaza »
La présidente, Nour Abboudi, les laisse discourir mais rappelle en préambule : « Ce qui vous est reproché n’est pas ce qui est inscrit, mais le fait d’avoir fait ces tags. » Mais les prévenus ne dévient pas. « Ce n’est pas de la peinture au mur qui devrait scandaliser mais les crimes à Gaza », dénonce à la barre Tarek I., chef d’entreprise dans le secteur de l’économie sociale et solidaire. Il est tiré à quatre épingles dans un costume beige.
La défense appelle trois témoins à la barre. Le premier, Rony Brauman, ancien président de MSF, avance d’un pas assuré. Il rappelle qu’Israël a largué « 100 milles tonnes de bombes » sur la bande de Gaza. L’action de désobéissance civile non violente qu’ont organisé les prévenus « n’est pas inédite » explique l’homme aux cheveux gris avant de faire une analogie avec les actions menées par la société civile durant l’Apartheid sud africain.
Thalès a des partenariats historiques avec Israël, un État impliqué dans des crimes de guerre
Le deuxième témoin entre dans la salle d’audience. C’est Tony Fortin, chargé d’études à l’Observatoire des armements. Il s’excuse par avance si sa prise de parole est longue.
« Thalès a des partenariats historiques avec Israël, un État impliqué dans des crimes de guerre », assure-t-il. Dans les domaines du satellite, de la sécurité informatique ou du drône, il explique les liens commerciaux qu’entretient l’entreprise d’armement, dont 25 % des parts appartiennent à l’Etat français, avec Israël, accusé de violer le droit international. Or, « quand il y a un risque que les armements utilisés violent le droit international, il faut stopper les ventes », souligne le spécialiste.
« Sans ce type de mobilisation, il est compliqué d’être informé sur l’exportation des armes »
Interrogé par la seconde avocate de la défense, Clara Gandin, sur l’intérêt d’un acte de désobéissance civile comme celui des prévenus, Tony Fortin estime que « l’action menée participe à faire émerger un débat ». Et d’ajouter que « sans ce type de mobilisation, il est compliqué d’être informé sur l’exportation des armes ».
L’huissier invite le troisième témoin à entrer dans la salle. C’est Sarra Griga, rédactrice en chef du média en ligne Orient XXI. En introduction, elle rappelle la décision du 26 janvier 2024, de la Cour internationale de justice, demandant à Israël d’empêcher d’éventuels actes de « génocide » et de « prendre des mesures immédiates » pour permettre la fourniture « de l’aide humanitaire à la population civile de Gaza ».
« La responsabilité du génocide va au-delà de celle des États. Les entreprises qui ont vendu des armes peuvent être poursuivies », explique la journaliste, calepin entre les mains. Elle paraphrase les mots de Johann Soufi, ancien chef du bureau des réfugiés palestiniens des Nations Unis. Pour la journaliste, l’action des militants est donc légitime. « Il est audible que des citoyens sentent le devoir d’intervenir contre le génocide par tous les moyens qu’ils disposent », défend-elle.
Le droit et la morale
Tout au long des interventions, ni la présidente, ni l’avocate générale ou l’avocate des parties civiles n’ont posé de question.
Place aux conclusions. L’avocate qui représente Thalès, Hélène Chesné, débute. « Les éléments du dossier montrent que des dégradations ont été commises et elles ne sont pas contestées par les personnes qui comparaissent. » Elle recadre ensuite le débat. La question est de savoir si la liberté d’expression empêche la culpabilité pénale des prévenus. « L’émotion légitime n’autorise pas n’importe quelle forme d’action », plaide l’avocate qui admet que les faits reprochés « sont minimes ».
Même si l’impuissance « est frustrante », Hélène Chesné soutient que « Thalès n’a rien à se reprocher d’un point de vue légal ». Dans la salle, l’indignation se fait ressentir. La rédactrice en chef, Sarra Griga, hoche la tête de droite à gauche en signe de contestation et lâche un soupir : « c’est faux ».
Quant à l’avocate générale, Amélie Montaillet, elle considère, elle aussi, qu’il faut seulement regarder les dégradations qui ont été « causées et qui constituent une infraction ». Ce n’est pas non plus au tribunal de juger de la légitimité de la mobilisation. « Nous sommes dans une enceinte démocratique, mais pas politique », a-t-elle conclu, en réfutant les arguments d’état de fraternité et de nécessité portés par la défense.
Une action « d’intérêt public »
Clara Gandin est la première avocate de la défense à conclure. L’avocate se lance dans une longue tirade qui retrace les manquements d’Israël au droit international et du rôle de Thalès dans ce contexte. « Sans les hautes technologies fournies par Thalès, les drônes israéliens n’existent pas », dénonce-t-elle. L’action de désobéissance civile perpétrée par les prévenus est donc « d’intérêt public » et « justifie la relaxe » des prévenus.
Pour Maître Geite, « l’objectif était de porter un message et non un préjudice à l’entreprise ». L’avocat note que Thalès n’a pas porté plainte pour diffamation et rappelle que la Cour de cassation a déjà relaxé des prévenus poursuivis pour des faits plus graves comme des blocages d’autoroutes.
Les parties civiles requiert plus de 11 500 euros en réparation d’un préjudice matériel, 3 500 euros en préjudice moral et 4 000 euros en application des dispositions de l’article 475-1 du code de procédure pénale. Le ministère public requiert quant à lui 500 euros d’amendes par prévenu avec un sursis allant de 100 à 300 euros pour certains d’entre eux.
Avant d’annoncer que les délibérés se dérouleront le 1er juillet à 9h, la présidente donne une dernière fois la parole aux prévenus. Après un silence, Corinne L. décide de la prendre. « J’espère que justice sera faite pour les Palestiniens et les Palestiniennes. »
mise enligne le 27 mai 2025
Pierre Jequier-Zalc sur www.politis.fr
La CGT vient de publier une carte actualisée des plans de suppression d’emploi. Depuis septembre 2023, près de 90 000 emplois directs sont menacés ou supprimés. Un chiffre qu’Emmanuel Macron ignore. Pire, lui et ses gouvernements refusent toute intervention politique pour endiguer cette saignée sociale.
Dans le flot de l’actualité, l’information est passée à la trappe. Pourtant, elle a de quoi étonner, a minima. Auditionné par la commission d’enquête parlementaire sur les plans de licenciements, le patron d’ArcelorMittal France, Alain Le Grix de la Salle, confie, sous serment, avoir été reçu par Emmanuel Macron en compagnie de M. Mittal, dirigeant mondial du groupe, mi-mars. Soit, un mois avant l’annonce du vaste plan de suppression de 636 postes. De quoi discuter sérieusement d’un tel sujet ? D’envisager des moyens de sauver ces emplois ? Ni l’un. Ni l’autre. Selon Alain Le Grix de la Salle, le sujet n’a même pas été abordé.
Qu’écrire face à une telle blague ? « Ahurissant », est peut-être le seul qualificatif adapté à la situation. Pourtant, loin d’être exceptionnel, cet exemple caractérise la politique sur le sujet de l’emploi et de l’industrie de l’autoproclamé apôtre de la réindustrialisation : le néant. Alors que les plans de licenciements s’amoncellent partout dans le pays, touchant notamment plusieurs secteurs industriels, Emmanuel Macron fait la sourde oreille.
Organiser sa propre impuissance
Ce mardi, la CGT a présenté une actualisation de sa carte des plans de suppression de postes. Voilà un an, tout pile, que la deuxième organisation syndicale du pays alerte sur un sujet qui devient de plus en plus brûlant en compilant, méthodiquement, l’ensemble des plans de licenciements dont elle a connaissance.
C’est un gouvernement qui organise sa propre impuissance. S. Binet
En octobre 2024, lors de la dernière présentation de sa carte, la centrale avait recensé 180 plans de suppression de postes entre septembre 2023 et septembre 2024. Six mois plus tard, ce chiffre atteint la barre des 400. « Et il est extrêmement minoré. Nous n’avons pas connaissance de tous les plans dans les petites et moyennes entreprises qui passent en dehors de nos radars », rappelle Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT.
Selon le syndicat, cela concerne 88 501 emplois directs supprimés ou menacés. Avec les emplois « induits », ce chiffre explose et se situe entre 157 000 et 244 000, selon les hypothèses. L’estimation est très importante. Pourtant, elle ne semble que peu préoccuper le gouvernement, bien plus loquace quand il s’agit de taper sur les musulmans ou sur les précaires. C’est d’ailleurs une Sophie Binet particulièrement remontée qui s’est présentée ce mardi devant la presse pour dénoncer « un gouvernement qui organise sa propre impuissance ».
Et comment ne pas la comprendre quand, avec une année de recul depuis ses premières alertes, on ne peut que constater l’inaction du gouvernement. Ou, pire, sa volonté d’aller contre les intérêts des salariés. L’exemple de Vencorex, avec une nationalisation refusée par l’État, puis un projet de coopérative soutenu par à peu près tout le monde – sauf le gouvernement – retoqué par le tribunal de commerce, en représentent très certainement l’allégorie.
Cette impuissance gouvernementale est aussi évidente que la stratégie des multinationales, largement bénéficiaires, abandonnant volontairement des sites plus assez rentables pour leurs actionnaires, pour délocaliser leur production et maximiser leurs dividendes.
Emmanuel Macron impose sa vision du monde : il n’y aurait rien au-dessus de la loi du marché.
De nombreux leviers publics existent pour qu’Emmanuel Macron et François Bayrou mettent un terme à cette saignée sociale. Nationalisation, moratoire sur les licenciements, transparence sur les aides publiques, conditionnalité des aides au maintien de l’emploi… Autant d’outils que le gouvernement pourrait décider d’activer.
Étudier sérieusement la nationalisation
Mais, une fois n’est pas coutume, en organisant son impuissance, Emmanuel Macron impose sa vision du monde : il n’y aurait rien au-dessus de la loi du marché. Et tout interventionnisme de l’État est vu, par essence, comme mauvais. Il s’agirait, pourtant, de sortir d’un dogmatisme inquiétant et de faire preuve de pragmatisme et de « bon sens » : deux valeurs dont les membres de la macronie adorent se draper.
Le bon sens, en effet, c’est de s’interroger sur ce que deviennent les millions – voire les milliards, parfois – d’euros d’aides publiques accordés à des entreprises. Les mêmes qui, ensuite, s’empressent de licencier.
C’est d’étudier sérieusement la nationalisation d’ArcelorMittal, alors que les projets de décarbonation, nécessaires à la poursuite de l’activité française, sont mis entre parenthèses par la multinationale.
Maximiser les rentes du capital n’est pas une politique industrielle sérieuse.
C’est d’écouter les acteurs locaux, syndicats, élus, salariés et même, parfois, patronat, qui proposent des projets de reprise cohérents, comme à La Chapelle Darblay. C’est de travailler au niveau national comme européen pour protéger les salariés français du dumping social et écologique – et non vouloir écarter la directive européenne sur le devoir de vigilance, une réglementation a minima pour faire respecter les droits humains aux multinationales.
Car, disons-le clairement : la politique de l’offre, visant à réduire le coût du travail et à maximiser les rentes du capital n’est pas une politique industrielle sérieuse. Ce n’est pas un principe dogmatique, mais le bilan de huit ans de macronisme.
mise en ligne le 26 mai 2025
Clara Gazel sur www.humanite.fr
Examiné à partir de ce lundi à l’Assemblée nationale, le texte porté par deux sénateurs de droite promet de « lever les contraintes » pesant sur les paysans. Cher à la FNSEA, il multiplie les saillies contre les normes environnementales et regorge de mesures contre-productives, comme la ré-autorisation de néonicotinoïdes.
Les porteurs du texte pensent se poser en sauveurs du monde paysan. Débattue ce lundi à l’Assemblée nationale, après son adoption au Sénat, la proposition de loi (PPL) Duplomb – du nom de l’un de ses coauteurs – ambitionne de « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». Un titre prometteur bien loin de faire l’unanimité dans la profession et qui soulève de vives contestations des associations environnementales.
En cause, des mesures controversées, parmi lesquelles la réintroduction de néonicotinoïdes et l’assouplissement des normes environnementales pour l’élevage intensif. Autant de mesures chères à la FNSEA qui seront examinées jusqu’au 31 mai et qui font l’objet de plus de 3 500 amendements. Sauf si par un tour de passe-passe législatif, les députés favorables au texte défendent une motion de rejet du texte. En effet, si une majorité de députés la vote, le texte sera immédiatement considéré comme rejeté par l’Assemblée nationale, donc sans examen dans l’Hémicycle. Il ferait ensuite l’objet d’une commission mixte paritaire (CMP). Mais en partant de la version du Sénat. « L’unique but de cette manœuvre est de faire passer en force, sans débat démocratique en séance, les dispositions ignobles de cette proposition de loi », a réagi l’association de défense de l’environnement Générations futures dans un communiqué.
Une loi « terriblement rétrograde »
Si les défenseurs de cette PPL brandissent l’argument de l’intérêt général, elle ne satisfait pas l’ensemble du monde paysan. « Elle ne répond en rien aux vrais enjeux comme l’accès à la terre, les revenus ou l’installation, fustige Astrid Bouchedor, chargée de plaidoyer chez Terre de liens. À la place on a plus de pesticides, moins de contrôle et plus de concentration des terres. »
Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne, dénonce une loi « terriblement rétrograde » qui ne répond pas aux causes structurelles de la crise agricole – les mêmes qui avaient déclenché la vague de contestation de l’hiver 2024. « On nous impose un faux narratif selon lequel les normes environnementales seraient responsables de nos souffrances. »
Pire : pour Mathieu Courgeau, coprésident du collectif Nourrir, organisme agricole et citoyen qui œuvre à la refonte du système agricole, la loi détourne l’agriculture de l’indispensable transition écologique. « Elle ne propose rien pour adapter notre modèle aux dérèglements climatiques, qui sont pourtant la deuxième préoccupation des agriculteurs après le revenu. »
Les pesticides érigés en totem
Parmi les mesures les plus décriées, l’article 2 autorise, pour trois ans, des dérogations à l’interdiction des néonicotinoïdes, autorisés ailleurs en Europe. « C’est un choix purement politique, qui n’a rien de scientifique. Les risques pour la santé humaine et la biodiversité sont bien documentés dans la littérature académique », rappelle Yoann Coulmont, chargé de mission plaidoyer chez Générations futures.
Pour Stéphane Galais, porte-parole de la Confédération paysanne, « il faut en finir avec le ”pas d’interdiction sans solution”, chiffon rouge agité pour les filières noisette et betterave, qui ont des alternatives et dont la majorité des récoltes est exportée ».
Autre point sensible : la suppression de la séparation entre vente et conseil des pesticides. Un danger clair pour Générations futures, qui rappelle que les vendeurs ont « des intérêts économiques évidents ». Quant à la volonté de soumettre l’Anses – qui délivre les autorisations pour les pesticides – à un comité d’orientation agricole, écartée en commission à l’Assemblée, elle pourrait revenir par voie réglementaire. « C’est une stratégie de diversion de la ministre Genevard », tance Yoann Coulmont.
Encourager les méga-fermes
La PPL prévoit d’abaisser les seuils déclenchant une étude environnementale pour les projets d’élevage intensif. « Pour les volailles, le seuil passerait de 40 000 à 85 000. En dessous, plus d’étude systématique », explique Sandy Olivar Calvo, de Greenpeace. Un soutien affiché à l’élevage intensif et un « appel d’air pour la concentration des fermes », selon Stéphane Galais, de la Confédération paysanne. À qui profiterait cette mesure ? « À une infime minorité car moins de 2 % des exploitations sont au-dessus de ces seuils », répond Sandy Olivar Calvo.
Prévue dans le texte sénatorial, la mesure facilitant la construction de mégabassines a été retoquée en commission. Mais le gouvernement prévoit déjà de la réintroduire par amendement, sous pression de la FNSEA, qui dénonce un texte « détricoté ».
Pressions de la FNSEA sur les élus
Le syndicat, qui soutient ce texte « vital », agite la menace de nouvelles actions ce lundi, aux côtés des Jeunes agriculteurs. Pour faire pression, certains membres n’ont pas hésité à harceler de messages des députés ou à dégrader des permanences dans les Hautes-Pyrénées, l’Hérault ou le Cher. « Contrairement aux pratiques mafieuses des dirigeants de la FNSEA, on va soutenir les élus opposés à la loi en déposant des fleurs, symbole de biodiversité, devant les permanences », réagit Thomas Gibert, porte-parole de la Confédération paysanne.
Le syndicat fustige le « forcing de la FNSEA », qui a conduit à l’adoption de la procédure accélérée pour cette PPL, « loin de faire l’unanimité chez les députés du bloc central ». Autant dire qu’elle a du plomb dans l’aile, suscitant même des divergences entre ministères : début mai, la ministre de la Transition écologique qualifiait la réintroduction d’un néonicotinoïde de « fausse solution », quand sa collègue de l’Agriculture saluait un texte « équilibré ». Rappelons qu’Annie Genevard vient des rangs LR, comme Laurent Duplomb, coauteur de la loi et ancien élu de… la FNSEA.
Comme si les reculs environnementaux ne suffisaient pas, Annie Genevard a annoncé le 20 mai une coupe drastique de 15 millions d’euros dans le budget alloué à l’Agence bio, chargée de structurer la filière. Un « signal délétère », dénoncent professionnels et associations. « On veut sortir du marasme dans lequel on est, lance Fanny Métrat. On n’en peut plus de ces discours qui nous montent les uns contre les autres et nous isolent des citoyens. » Des citoyens qui, en grande majorité, rejettent cette loi, rappelle Sandy Olivar Calvo : « Les députés doivent se souvenir qu’ils n’ont pas été élus par la FNSEA, mais par des citoyens très inquiets des dangers qu’elle porte. »
Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/
Aides fléchées pour les élevages industriels, pesticides à gogo... La loi Duplomb ne bénéficiera qu’à une poignée de gros agriculteurs, insistent les paysans interrogés par Reporterre.
Supposé « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », ce texte pourrait bel et bien accélérer la fin de la profession. C’est le sombre constat dressé par nombre d’agriculteurs qui espèrent arriver à instaurer un rapport de force en amont de l’examen de la loi Duplomb, qui débute lundi 26 mai à l’Assemblée nationale. Les partisans du texte vont déposer aujourd’hui une motion de rejet pour contourner les amendements déposés par les écologistes et insoumis. Si cette motion est votée, l’examen de la loi passera directement en commission mixte paritaire (CMP), réunissant qu’un petit nombre de députés et sénateurs pour travailler sur la version du Sénat.
Dans le détail, le texte écocidaire pourrait réintroduire des pesticides dangereux, encourager l’épandage par drones, favoriser la construction de mégabassines, détruire les zones humides, ou encore, affaiblir l’indépendance de l’Anses, l’agence nationale chargée d’évaluer et d’autoriser la mise sur le marché des pesticides.
« Cette proposition de loi ne répond pas aux attentes du monde agricole fustige Thomas Guibert, porte-parole du syndicat agricole la Confédération paysanne. Ce texte ne bénéficiera qu’à une poignée de très gros agriculteurs, toujours les mêmes, c’est-à-dire ceux notamment ceux qui dirigent la FNSEA. »
En sous-texte, le syndicaliste souligne combien cette loi découle des demandes de la FNSEA, le syndicat qui défend une agriculture productiviste intensive avide de produits phytosanitaires. Derrière ce texte, le sénateur Les Républicains (LR), Laurent Duplomb, est d’ailleurs lui-même un ancien élu de la FNSEA. À l’opposé, la loi constituerait une menace pour l’agriculture paysanne, « celle qui relocalise, respecte les sols et tente de préserver les ressources en eau », souligne la Confédération paysanne.
Au-delà des effets pour la santé et la biodiversité, parmi les dispositifs qui inquiètent les agriculteurs, il y a aussi celui facilitant l’essor des élevages industriels. Selon le niveau de danger qu’elles représentent pour la santé et l’environnement, certaines catégories d’installations, appelées les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), sont soumises à une réglementation particulière nécessitant une demande d’autorisation préalable. On y trouve des industries, des usines, mais aussi de grands élevages.
Mégapoulaillers industriels
La loi Duplomb vise à élever les seuils de ces élevages soumis à autorisation, en passant par exemple d’un élevage de 40 000 volailles à 85 000 volailles. En 2024, près de 19 000 sites étaient soumis à ce régime d’autorisation, soit moins de 5 % des exploitations agricoles françaises.
« La mesure concerne très peu d’exploitations mais elle pourrait avoir des conséquences environnementales majeures, notamment en termes de pollution de l’eau, pointe Sandy Olivar Calvo, chargée de campagne agriculture et alimentation chez Greenpeace. Sans compter que l’accélération des élevages industriels se fait toujours au détriment d’autres exploitations, plus petites, et entraîne généralement leur chute. »
Le nombre d’agriculteurs et de fermes en France ne cesse, en effet, de baisser. À tel point qu’en dix ans, entre 2010 et 2020, la France a perdu 101 000 exploitations agricoles. En cause, le coût des installations, les faibles rémunérations, les conséquences du changement climatique, la difficulté à trouver un équilibre entre vie personnelle et professionnelle.
« L’accélération des élevages industriels se fait au détriment des petites exploitations »
Les grandes exploitations, autour de 136 hectares, sont les seules à avoir vu leur nombre augmenter. Les exploitations ne cessent de s’agrandir et de se spécialiser. Sur la décennie, la taille moyenne des exploitations est passée de 55 hectares en 2010 à 69 hectares en 2020.
Plus de pesticides, moins de contrôle
« La loi Duplomb propose uniquement d’utiliser davantage de pesticides, d’alléger les contrôles, et de faciliter les concentrations », résume Astrid Bouchedor, responsable de plaidoyer de Terre de Liens.
Avec quelles conséquences ? Thomas Guibert, de la Confédération paysanne, donne un exemple d’un effet domino délétère. La réintroduction de certains pesticides va nuire aux abeilles et donc nuire aux apiculteurs... qui doivent déjà faire face à « des importations cassant les prix ». Sans parler des baisses de rendement dues à une pollinisation des fruits et légumes en baisse.
Surtout, la loi Duplomb ne répond pas aux demandes issues du monde agricole, martèlent ces agriculteurs. Un sondage Ifop, du Collectif Nourrir réalisé en février 2024 auprès de 600 agriculteurs indiquait qu’à peine 4 % des répondants sont préoccupés par les restrictions sur les pesticides.
Détricotage des mesures favorables à l’environnement
Au total, 52 % citaient le contexte économique comme source de préoccupation majeure, en particulier l’augmentation des coûts (18 %), l’instabilité des marchés (16 %), et des prix de vente insuffisants (12 %). Autre point important : 60 % des agriculteurs interrogés disaient vouloir se tourner vers l’agroécologie et la bio.
En guise de besoins urgents, Astrid Bouchedor, de Terres de liens cite pêle-mêle : la création d’une grande loi foncière facilitant l’accès à la terre, ainsi que la réorientation des aides, comme celles de la PAC, davantage fléchées vers des fermes agroécologiques « à tailles humaines ».
Pour l’heure, le gouvernement ne semble pas prêt d’y répondre favorablement. Mardi 20 mai, l’Agence bio chargée du développement de la promotion des produits bio a appris la suppression des 5 millions d’euros à son budget dédié aux campagnes de communication, ainsi que la réduction de 10 millions d’euros de la dotation de son fonds Avenir bio, destiné à soutenir des projets de développement de filières biologiques.
Quoi qu’il en soit, la loi Duplomb s’inscrit dans la lignée des politiques de détricotage des mesures favorables à la protection de l’environnement et à la santé des citoyens à l’œuvre depuis plusieurs mois. « Il est incompréhensible de voir aujourd’hui les députés débattre d’un texte qui met en péril notre capacité à produire demain et à assurer un environnement et une alimentation saine pour tout le monde », insiste Mathieu Courgeau, éleveur et coprésident du Collectif Nourrir.
Et de conclure : « Alors que les agriculteurs et les citoyens appellent de leurs vœux à une transition de notre système agricole et alimentaire, cette loi est à contre-courant de l’histoire, des réalités scientifiques et des attentes de la société. »
Vanina Delmas sur www.politis.fr
La proposition de loi visant à « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » est examinée à partir d’aujourd’hui à l’Assemblée nationale. Elle nie la protection essentielle du vivant et les expertises scientifiques.
Le 5 mai, plus de 1 200 médecins, chercheurs et scientifiques ont signé une lettre ouverte adressée aux ministres de la Santé, de l’Agriculture, du Travail et de l’Environnement, à propos des menaces pour la santé, l’environnement et l’expertise scientifique que fait peser la proposition de loi visant à « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». Portée par le sénateur Les Républicains (LR) de la Haute-Loire, Laurent Duplomb, elle a été largement adoptée en janvier en première lecture par le Sénat.
Elle est présentée par la droite et une partie du gouvernement comme un complément de la loi d’orientation agricole et une réponse à la colère du monde agricole. Ou plutôt d’une partie du monde agricole : la minorité qui déclare les normes environnementales comme la source de tous leurs problèmes. Parmi ses huit articles, la « PPL Duplomb » en compte plusieurs qui nient totalement les dizaines d’expertises scientifiques réalisées ces dernières années.
Risque de retour des néonicotinoïdes ?
L’article 2 fait courir le risque d’une réautorisation de certaines substances néonicotinoïdes, des pesticides « tueurs d’abeilles » interdits en France depuis 2018 comme l’acétamipride, le sulfoxaflor et le flupyradifurone. L’ONG Générations futures (GF) a décidé de « remettre les faits et la science au cœur des débats » afin de lutter contre la désinformation et les contre-vérités notamment sur l’acétamipride, autorisé ailleurs en Europe et présenté comme moins toxique que les autres. GF pointe les multiples défaillances des évaluations au niveau européen, que ce soit sur sa persistance dans l’environnement que sa toxicité pour les abeilles et la santé humaine.
« Nous avons identifié au moins 23 nouvelles études universitaires parues ces deux dernières années, apportant de nouvelles preuves de la toxicité significative de cette substance sur les abeilles, précise Pauline Cervan, toxicologue. De plus, l’évaluation réglementaire a été particulièrement lacunaire : les risques chroniques n’ont pas été correctement évalués, les effets sur les abeilles solitaires et les bourdons n’ont pas du tout été évalués, tout comme les effets sublétaux qui troublent les comportements, les capacités de reproduction des populations et conduisent à leur disparition. »
Un syndicat agricole industriel et certains élus utilisent ce sujet de l’acétamipride pour mettre un pied dans la porte. P. Grandcolas
Concernant les impacts sur la santé humaine, l’ONG signale l’existence de plusieurs études dans la littérature académique indiquant un effet neurotoxique pour le développement, qui ont été globalement ignorées par les agences européennes d’évaluation des risques. Générations futures et Pesticide Action Network (PAN) Europe vont un cran plus loin en appelant à interdire totalement l’acétamipride pour tous les usages en Europe, agricoles et biocides.
Pour Philippe Grandcolas, directeur adjoint scientifique de l’Institut Écologie et Environnement au CNRS, l’adoption de cette loi serait un recul catastrophique sur le plan écologique alors que « la France était pionnière sur l’interdiction des néonicotinoïdes ». « Même s’il faut argumenter sur leur dangerosité, et les problèmes liés aux filières qui poussent pour leur retour – la betterave et la noisette – je pense qu’il y a un enjeu plus fort derrière : un syndicat agricole industriel et certains élus utilisent ce sujet de l’acétamipride pour mettre un pied dans la porte et enclencher le début d’une déréglementation plus générale », analyse le chercheur.
Pierre-Michel Périnaud, médecin généraliste et président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides juge cette proposition de loi « hors-sol » : « Une expertise collective de l’INRAE de 2022 montre que tous les milieux sont contaminés par ces substances (air, sol, eau, flore, ) et que tous les niveaux d’organisations biologiques, du ver de terre aux mammifères sont impactés. Or, si vous perdez 70 % de la biomasse des insectes, combien d’années faut-il pour que cela impacte l’agriculture ? Pas beaucoup. Comment peuvent-ils en faire abstraction ? »
Côté santé humaine, plusieurs expertises de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) – en 2013 et 2021 – démontrent clairement les liens entre pesticides et pathologies graves chez les agriculteurs et les enfants exposés aux pesticides : cancers du sang, de la prostate, maladie de Parkinson, troubles du développement neuropsychologique et moteur de l’enfant, troubles cognitifs et anxio-dépressifs de l’adulte…
Dans son cabinet de médecin généraliste à Limoges, Pierre-Michel Périnaud constate de plus en plus de troubles de la fertilité, de cancers, de maladies métaboliques, des troubles du neurodéveloppement chez les enfants… Des maladies multifactorielles qui devraient faire l’objet d’études approfondies de la part des agences d’homologation des produits, comme par exemple l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).
Nous pensons que non seulement les agences doivent être maintenues dans leurs rôles mais faire encore mieux. P-M. Périnaud
« Face à des défis comme l’effondrement de la biodiversité, ou l’allongement de la liste des maladies touchant les professionnels exposés aux pesticides, la contamination générale de la population, les agences ont un rôle important à jouer ! Nous pensons que non seulement elles doivent être maintenues dans leurs rôles mais faire encore mieux, et s’ouvrir à des questions scientifiques comme celle de l’effet cocktail », explique-t-il.
Une vision des choses à l’opposé de l’esprit de la PPL Duplomb. Dans sa première version, elle tentait de « mettre sous tutelle » l’Anses, chargée depuis 2014 de délivrer les autorisations de mise sur le marché des produits phytosanitaires. Une lourde responsabilité qui incombait auparavant au ministère de l’Agriculture. L’article 2 remettait donc en cause l’indépendance scientifique de l’Anses et visait à modifier profondément ses modalités de fonctionnement. L’idée était que le gouvernement lui soumette des dossiers à examiner en priorité, à partir de l’avis d’un « Conseil d’orientation pour la protection des cultures », notamment composé de représentants du monde agricole et des industries agrochimiques.
Ces produits peuvent avoir des effets sur le long terme, des effets cocktails avec d’autres produits, leur dégradation peut être toxique. P. Grandcolas
Lors d’une audition devant la commission des Affaires économiques, le directeur général de l’Anses, Benoît Vallet, avait affirmé sa volonté de démissionner si la loi était adoptée en l’état. Cet article a finalement été écarté par les députés de la commission des affaires économiques. Mais, selon le média Contexte, un décret du gouvernement pourrait quand même interagir sur la « hiérarchisation des demandes d’autorisation en fonction des risques de maladies pesant sur les récoltes d’une filière. »
Pierre-Michel Périnaud reste très vigilant sur ce point et attend des garanties en séance plénière sur l’indépendance de cet outil précieux de sécurité sanitaire. « Depuis environ un an et demi, les gouvernements ont un certain nombre d’agences dans le collimateur : l’Ademe, l’OFB, l’Agence bio et l’Anses. Lorsque l’Anses a interdit le métolachlore en 2023, c’était une victoire pour nous, mais l’agence européenne le recommandait depuis 20 ans. Cette décision a été vigoureusement contestée par le ministre de l’Agriculture de l’époque, Marc Fesneau. Ça préfigurait le projet de loi Duplomb ! »
Philippe Grandcolas déplore la méconnaissance de la société sur les données scientifiques et sur la notion de risque lié aux pollutions. « La plupart des interlocuteurs (politiques, agriculteurs, entreprises, citoyens…) ont une représentation erronée de la toxicité. Ils ne la perçoivent que comme une exposition simpliste, à un instant T. Ils ne comprennent pas que ces produits peuvent avoir des effets sur le long terme, des effets cocktails avec d’autres produits, que leur dégradation peut être toxique, qu’ils peuvent se concentrer dans les réseaux alimentaires de la biodiversité, et s’accrocher aux graisses afin de rester dans le corps humain… » Après des cours sur le changement climatique, peut-être que les scientifiques devraient organiser des séances de rattrapages en sciences de la vie et de la terre pour les députés.
Par Émilie Massemin sur https://reporterre.net/
Une proposition de loi vise à réduire l’indépendance de l’Anses, l’agence qui autorise la mise sur le marché de produits contenant des pesticides, « au mépris des exigences sanitaires », dénoncent des scientifiques.
« Agriculteurs, riverains, citoyens ne veulent plus servir de cobayes. » Dans une lettre ouverte adressée lundi 5 mai aux ministres de la Santé, de l’Agriculture, du Travail et de la Transition écologique, 1 279 médecins, chercheurs et scientifiques alertent sur la menace pour la santé publique que représente la proposition de loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur ». Portée par le sénateur (Les Républicains) de la Haute-Loire Laurent Duplomb, elle prévoit entre autres la réautorisation de certains néonicotinoïdes, les fameux pesticides « tueurs d’abeilles ».
Surtout, elle corsète plus étroitement l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), l’établissement public qui évalue les risques sanitaires et délivre les autorisations de mise sur le marché des pesticides. Adoptée par le Sénat le 27 janvier, cette proposition de loi est examinée en commission du développement durable à l’Assemblée nationale les 6 et 7 mai.
« Faire primer les intérêts économiques sur les considérations sanitaires et environnementales »
Depuis 2015, l’Anses délivre, refuse et retire les autorisations de mise sur le marché des produits contenant des pesticides. Mais la proposition de loi prévoit qu’elle soit tenue d’informer ses ministères de tutelle — Santé, Agriculture, Travail et Environnement — avant de délivrer ses avis et recommandations.
Elle crée aussi un Conseil d’orientation pour la protection des cultures, qui doit indiquer à l’agence les pesticides sur lesquels ses décisions sont attendues en priorité, en fonction des difficultés rencontrées par les filières. Cette nouvelle instance serait majoritairement composée de représentants des filières agricoles, de l’industrie des pesticides et des instituts techniques, selon un projet de décret consulté par Le Monde.
« Trumpisation de nos institutions »
« Ce conseil pourrait essayer de faire primer les intérêts économiques sur les considérations sanitaires et environnementales, comme c’est le cas actuellement avec la demande de réautorisation des néonicotinoïdes au nom de la crise de la betterave ou de la noisette », s’alarme Pierre-Michel Périnaud, médecin généraliste et président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides. « Cette priorisation va s’imposer à l’Anses au mépris des exigences sanitaires. C’est une véritable trumpisation de nos institutions, effrayante dans sa rapidité et la violence de ses mesures », renchérit l’historienne des sciences et vice-présidente d’Alerte pesticides Haute-Gironde Sylvie Nony, elle aussi signataire.
Ce n’est pas la première fois qu’une partie de la classe politique cherche à brider l’Anses. En mars 2023, le ministre de l’Agriculture Marc Fesneau (MoDem) avait demandé à l’agence sanitaire de revenir sur l’interdiction du S-métolachlore, un herbicide très utilisé dans la culture du maïs, du tournesol et du soja et responsable d’une contamination quasi-généralisée des nappes phréatiques. En novembre, c’est sa successeuse, Annie Genevard (Les Républicains), qui avait elle-même annoncé la création du Conseil d’orientation pour la protection des cultures.
« Cela pourrait fragiliser le système de sécurité sanitaire dans son ensemble »
Contactée par Reporterre, l’Anses n’a pas souhaité s’exprimer. Mais, le 10 avril, son comité de déontologie et de prévention des conflits d’intérêts s’était ému du fait qu’un conseil d’orientation pourrait « remettre en cause le fonctionnement actuel et les garanties de transparence sur les avis et d’indépendance des décisions » de l’agence. Fin mars, le directeur de l’Anses, Benoît Vallet, avait annoncé son intention de démissionner si la proposition de loi Duplomb était adoptée.
« Cette réforme pose un problème déontologique, car les industriels pourraient influencer les décisions. Cela pourrait fragiliser le système de sécurité sanitaire dans son ensemble », avait-il alerté en février pendant le Salon de l’agriculture, rappelant que « les agences sanitaires ont justement été créées pour séparer les intérêts économiques et sanitaires ».
La contamination de l’environnement est généralisée
L’Anses est attaquée alors que les preuves s’accumulent sur la dangerosité des pesticides. Publié en 2021, le rapport de synthèse Pesticides et effets sur la santé de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale confirme la « présomption forte » d’un lien entre exposition aux pesticides et lymphomes non hodgkiniens, myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs, bronchopneumopathie chronique obstructive et bronchite chronique chez les agriculteurs.
Un lien est également observé entre l’exposition aux pesticides de la mère pendant la grossesse ou chez l’enfant et le risque de certains cancers, en particulier les leucémies et les tumeurs du système nerveux central, ainsi que des troubles du développement neuropsychologique et moteur.
Ces conséquences sanitaires sont d’autant plus préoccupantes que la contamination de l’environnement aux pesticides est généralisée. D’après une enquête du Monde, les pesticides et leurs sous-produits sont présents et quantifiés dans 97 % des stations de contrôle de la qualité de l’eau, et dépassent les normes dans près de 20 % d’entre elles.
Plutôt que d’affaiblir l’agence sanitaire, les signataires de la lettre ouverte préconisent le renforcement de l’évaluation des risques liés aux pesticides. « En juin 2023, l’État français a été condamné pour des failles dans les procédures d’évaluation et d’autorisation de mise sur le marché des pesticides, notamment parce qu’il ne tenait pas compte des données scientifiques les plus fiables et des résultats de la recherche les plus récents », rappelle à Reporterre Florence Volaire, chercheuse en écologie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement et signataire de la lettre.
Le texte des scientifiques formule ainsi plusieurs recommandations : mettre en œuvre une « véritable médecine préventive » et un suivi effectif de la santé au travail pour l’ensemble des travailleurs agricoles, y compris précaires ; rendre automatique la communication en temps réel des pesticides épandus à l’échelle de la parcelle vers une base de données accessible aux chercheurs ; prendre en compte les études réalisées par des universitaires indépendants, en complément des évaluations fournies par les industriels ; étudier la toxicité chronique et l’effet cocktail des formulations avant leur autorisation de mise sur le marché, « une obligation introduite par le règlement 1107/2009 de l’Union européenne, que la France ne respecte toujours pas », souligne Sylvie Nony.
mise en ligne le 25 mai 2025
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Après dix-neuf mois de bombardements, de destructions, d’une famine qui s’installe, la question de la qualification des actes commis par l’armée israélienne dans l’enclave palestinienne fait de moins en moins de place au doute. La nature de l’offensive contre la population civile et les déclarations du gouvernement qui l’accompagnent étayent l’accusation de génocide tel que défini par les Nations unies en 1948.
Depuis bientôt dix-huit ans, les Gazaouis meurent à petit feu. De guerres (2008, 2012, 2014, 2021, 2023) en blocus inhumain, ils risquent de n’être plus que des morts-vivants sur leur propre terre. Pour ceux qui auront survécu.
Selon l’Unicef, 52 928 personnes ont été tuées, 119 846 blessées depuis le déclenchement de la guerre à Gaza en octobre 2023. 15 613 enfants ont perdu la vie et 34 173 sont blessés. 11 200 Palestiniens seraient portés disparus, dont beaucoup probablement sous les décombres.
La bande de Gaza – l’une des zones les plus densément peuplées de la planète – ressemble à un champ de ruines. Au 1er décembre 2024, près de 69 % des bâtiments de ce territoire avaient été détruits ou endommagés, selon les images satellites analysées par le Centre satellitaire des Nations unies (Unosat). Au 31 décembre, seuls 18 des 36 hôpitaux de Gaza fonctionnaient partiellement, selon l’OMS, avec une capacité totale de 1 800 lits. L’Unicef affirme que 95 % des établissements scolaires de Gaza sont endommagés ou détruits. Depuis le 7 octobre 2023, des centaines d’écoles ont été directement frappées et 19 universités ont subi de graves dommages.
La CIJ rappelle les obligations des États
Après dix-neuf mois de bombardements israéliens constants qui se poursuivent aujourd’hui, un Gazaoui sur cinq pourrait se retrouver en situation de famine, avertissent les experts en insécurité alimentaire. Les prix des produits de première nécessité ont flambé. Selon les organisations humanitaires à Gaza dont les informations sont reprises par l’ONU, le nombre de repas chauds servis par les cuisines communautaires encore en activité a chuté de 70 % entre le 7 et le 12 mai.
Comment faut-il nommer ce qui se passe dans la bande de Gaza ? « Les actions d’Israël visent à infliger aux Palestiniens des conditions de vie de plus en plus incompatibles avec la poursuite de leur existence à Gaza en tant que groupe », a averti Volker Türk, à la tête du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme. Le mot « génocide » est de plus en plus prononcé. Notamment depuis que, le 29 décembre 2023, l’Afrique du Sud a porté plainte contre Israël pour « génocide » à Gaza auprès de la Cour internationale de justice (CIJ), le tribunal de l’ONU chargé de régler les différends entre États. Pretoria invoquait « ses droits et obligations » afin de prévenir le génocide.
La définition de l’ONU est précise. Contrairement à l’idée généralement répandue, un génocide ne se traduit pas forcément par l’extermination totale d’un peuple. Selon la convention, le génocide englobe un certain nombre d’actes commis dans l’intention de détruire, intégralement ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Elle prévoit aussi et surtout que des États puissent saisir la justice pour empêcher un crime de génocide de se produire.
Elle fait obligation aux États parties de la convention de prendre des mesures pour prévenir et réprimer le crime de génocide. « Cette obligation, ainsi que l’interdiction de commettre un génocide, sont considérées comme des normes du droit international coutumier et s’imposent donc à tous les États, qu’ils fassent ou non partie des 153 pays – dont Israël fait partie – à avoir ratifié la convention », souligne le Centre régional d’information de l’ONU pour l’Europe occidentale.
Dans sa présentation devant la CIJ, l’avocat sud-africain Tembeka Ngcukaitobi dénonçait la « rhétorique génocidaire » d’Israël, dont les officiels appellent les Palestiniens des « animaux humains ». La plaidoirie de l’Afrique du Sud rappelait également le contexte de destruction des infrastructures civiles, de déplacement forcé de populations, d’arrestation de dizaines d’hommes dénudés et transportés dans un lieu inconnu et d’accès limité à l’aide humanitaire d’urgence, poussant les populations à la famine. Dix-neuf mois plus tard, ces actions perpétrées contre les populations et le territoire se sont aggravées. Pourtant, le conseiller juridique du ministère israélien des Affaires étrangères a évoqué la « tragique souffrance des civils dans cette guerre, comme dans toutes les guerres », mais a parlé des attaques du 7 octobre lancées par le Hamas contre des civils palestiniens comme d’un acte génocidaire.
Des « actes génocidaires »
Dans les attendus de son verdict rendu le 26 janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) notait : « À la lumière des valeurs fondamentales que la convention sur le génocide entend protéger, la Cour considère que les droits plausibles en cause en l’espèce, soit le droit des Palestiniens de la bande de Gaza d’être protégés contre les actes de génocide et actes prohibés connexes visés à l’article III de la convention sur le génocide et le droit de l’Afrique du Sud de demander le respect par Israël de ses obligations au titre de cet instrument, sont de nature telle que le préjudice qui leur serait porté pourrait être irréparable. »
Elle citait également des interventions du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, et du commissaire général de l‘organisme des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (Unrwa), Philippe Lazzarini, qui ont « maintes fois appelé l’attention sur le risque d’une nouvelle dégradation des conditions dans la bande de Gaza ». La CIJ soulignait par ailleurs : « La Cour considère que la situation humanitaire catastrophique dans la bande de Gaza risque fort de se détériorer encore avant qu’elle rende son arrêt définitif. » C’était il y a dix-sept mois.
C’est pourquoi la Cour internationale de justice estimait « qu’il y a urgence, en ce sens qu’il
existe un risque réel et imminent qu’un préjudice irréparable soit causé aux droits qu’elle a jugés plausibles, avant qu’elle ne rende sa décision
définitive », sur la qualification de génocide. Elle prononçait six avis conservatoires, dont la demande faite à Israël
de « prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir la commission d’actes » génocidaires.
C’est sans doute la plus importante mais son application relève de la responsabilité des États, qui peuvent prendre des mesures coercitives. Cela n’est pas le
cas.
« Rendre la bande de Gaza inhabitable »
Professeur à l’université Brown de Providence (Rhode Island), éminent historien de la Shoah et des génocides du XXe siècle, Omer Bartov écrivait le 10 novembre 2023, dans le New York Times, qu’il n’existait aucune preuve qu’un génocide soit en cours à Gaza, « même s’il est très probable que des crimes de guerre, voire des crimes contre l’humanité, soient commis ». Mais, en octobre 2024, son avis a changé, comme il l’indique à l’Humanité : « Lorsque je me suis rendu en Israël, j’étais convaincu qu’au moins depuis l’attaque de l’armée israélienne sur Rafah le 6 mai 2024, il était désormais indéniable qu’Israël se livrait à des crimes de guerre systématiques, à des crimes contre l’humanité et à des actes génocidaires. »
Pour l’historien, qui possède par ailleurs la double nationalité israélienne et états-unienne, cela démontre « non seulement un mépris total des normes humanitaires, mais aussi que l’objectif ultime de toute cette entreprise, depuis le début, était de rendre la bande de Gaza inhabitable et d’affaiblir sa population à un point tel qu’elle soit condamnée à disparaître ou à chercher par tous les moyens à fuir le territoire ». Omer Bartov remarque que « la rhétorique des dirigeants israéliens depuis le 7 octobre se traduit désormais dans la réalité – à savoir, comme le dit la convention des Nations unies de 1948 sur le génocide, qu’Israël agissait avec ”l’intention de détruire, en tout ou en partie”, la population palestinienne de Gaza ”en tant que telle, en tuant, en causant des dommages graves ou en infligeant des conditions d’existence destinées à entraîner la destruction du groupe” ».
En mars 2024, la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Francesca Albanese, avait conclu qu’il y avait des motifs raisonnables de croire qu’Israël avait commis des actes de génocide à Gaza. Les dénis israéliens qui en appellent à la Shoah comme garantie de leur impossibilité d’agir de la sorte sont réfutés par Omer Bartov.
« Subir un génocide n’empêche pas de le perpétrer sur autrui. Mais Israël estime que l’Holocauste lui donne le droit à la violence contre autrui et interdit à la communauté internationale d’avoir son mot à dire. » Et les accusations d’antisémitisme servent également à geler toute action internationale. « C’est une manipulation cynique de la propagande israélienne. Il y a de l’antisémitisme, et il faut le combattre. Mais tous ceux qui critiquent Israël ne sont pas des antisémites (…). Quand un citoyen français voit le massacre d’enfants et crie : ”Arrêtez ça !” il crie à son gouvernement de faire quelque chose. Qu’est-ce que cela a à voir avec l’antisémitisme ? » dénonçait, en octobre, le journaliste israélien Gideon Levy dans un entretien à l’Humanité.
La qualification est une obligation juridique
Faut-il attendre que la justice internationale termine son enquête sur la qualification de génocide ? Si celui-ci est avéré, les dirigeants israéliens pourraient être déférés devant des tribunaux ad hoc mais pour la population palestinienne, ce sera trop tard. Interrogé sur TF1, le 13 mai, le président français s’est dit « bouleversé » par la crise humanitaire à Gaza. Mais il a refusé d’utiliser le terme de génocide sans réfuter la possibilité d’une telle qualification. « Ce n’est pas à un responsable politique d’employer ce terme. C’est aux historiens, le temps venu. »
Le temps venu, vraiment ? « Contrairement à ce qu’a affirmé le président, la qualification de génocide n’est ni un travail d’historien, ni le monopole des juges. C’est une obligation juridique qui engage l’ensemble des acteurs politiques, diplomatiques, universitaires et de la société civile », explique Johann Soufi, avocat et procureur international, auprès de l’Humanité. « C’est le sens même de la convention de 1948 sur la prévention et la répression du crime de génocide, comme l’a pointé à plusieurs reprises la CIJ. Celle-ci a rappelé que les États doivent agir dès qu’ils ont connaissance d’un risque sérieux, sans attendre qu’une juridiction se prononce. L’objectif est d’éviter l’irréparable », avance-t-il.
Emmanuel Macron aurait pu lire le rapport publié le 5 décembre par Amnesty International. « Nous avons passé énormément de temps à nous pencher sur l’intention génocidaire », précisait Agnès Callamard, secrétaire générale de l’ONG. « Les actes génocidaires ont été démontrés. Mais ce qui fait la spécificité d’un génocide, c’est l’intention », expliquait-elle. Au terme de toutes ces enquêtes, après avoir constaté les comportements répétés d’Israël malgré les avertissements, s’est dégagée une vision générale. « Avec tous ces éléments, nous n’avons pu trouver qu’une conclusion raisonnable, à savoir qu’”en plus de” ou ”afin de” parvenir à un objectif militaire, Israël avait l’intention de commettre un génocide. »
L’éventail d’intervention à disposition des dirigeants mondiaux est large, il va de l’embargo total sur les livraisons d’armes ou des composants nécessaires à leur fabrication aux sanctions économiques contre le pays et ses dirigeants. Malheureusement, la France est loin d’être en pointe sur le sujet.
L’Espagne, l’Irlande et la Belgique ont rejoint l’Afrique du Sud dans son procès contre Israël. Les deux premiers ont même reconnu l’État de Palestine. Une décision qu’Emmanuel Macron pourrait prendre lors de la conférence internationale sur la Palestine qui sera coprésidée par la France et l’Arabie saoudite à l’ONU, le 17 juin.
La Convention adoptée par l’ONU contre le crime de génocide
L’Assemblée générale des Nations unies a adopté à l’unanimité en décembre 1948 une convention qui confirme le génocide comme un crime contre l’un des droits de l’homme le plus élémentaire. Elle détaille « l’un quelconque des actes ci-après, commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel » :
« a) Meurtre de membres du groupe ;
b) Atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ;
c) Soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle (…) ;
d) Mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ;
e) Transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe. »
« Le génocide et la complicité de génocide » sont ainsi passibles de la justice internationale.
« Quand la prévention échoue, vient effectivement le temps de la répression. Les tribunaux nationaux ou internationaux jugent alors les responsabilités des personnes physiques ou morales impliquées dans ces crimes, que ce soit comme auteur direct, comme complice ou comme supérieur hiérarchique, note Johann Soufi. Mais pour les victimes, c’est déjà trop tard. C’est pourquoi le devoir de nommer le crime précède l’obligation de juger et de punir ceux qui l’ont commis ou l’ont facilité. »
Avec son association Juristes pour le respect du droit international (Jurdi), il a d’ailleurs adressé deux courriers, le 12 mai, à la présidente de la Commission européenne et au Conseil de l’Union européenne pour « manquement » à leur « obligation d’agir face au risque avéré de génocide à Gaza ».
Pierre Barbancey sdur www.humanite.fr
Francesca Albanese, rapporteure spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés depuis 1967, explique en quoi la guerre à Gaza est génocidaire et estime qu’il est de la responsabilité des dirigeants politiques de suivre les recommandations de la Cour internationale de justice, qui pointe « les risques de génocide », pour le prévenir avant qu’il ne soit trop tard.
Francesca Albanese, rapporteure spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés depuis 1967, a participé, à Cannes, à une conférence de presse organisée par la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, dont le documentaire Put Your Soul on Your Hand and Walk, présenté au festival du film, est consacré à Fatima Hassouna, photojournaliste gazaouie âgée de 25 ans tuée par un missile israélien le 16 avril, alors qu’elle venait d’apprendre que le documentaire avait été sélectionné dans la section Acid.
Depuis la plainte de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice, de quelle façon la question du génocide à Gaza se pose-t-elle ?
Francesca Alabanese (Rapporteur spéciale des Nations Unies pour les territoires palestiniens occupés) : C’est une question qui se pose de façon accablante, parce que les preuves de ce génocide sont partout. Je ne suis d’ailleurs pas la seule à me demander ce qu’il faudrait qu’Israël fasse de plus pour que les États réagissent et prennent leurs responsabilités. Pire même, beaucoup d’États sont en train de soutenir activement ce qu’Israël est en train de faire, politiquement, économiquement et militairement.
Le dernier volet de mes recherches porte sur les intérêts privés et les flux financiers. Si la Palestine était une scène de crime, il y aurait les empreintes d’une industrie plurisectorielle qui a profité du génocide des Palestiniens. C’est ça la réalité. Alors comment on s’y oppose, entre l’indignation d’une partie de la population et l’indifférence de l’autre, sans parler de la complicité des pouvoirs ?
Quels sont les éléments qui amènent à penser qu’il y a un génocide d’abord, de quelle manière cela va être nommé génocide, et par qui ?
Francesca Alabanese : Moi, quand je parle de génocide, je le fais dans un contexte avec des catégories très spécifiques qui sont celles du droit international. Ce qui constitue un génocide est déterminé par l’article 2 de la convention sur le génocide de 1948. Il stipule que des actes qui sont en tant que tels criminels comme la tuerie, l’infliction de souffrances graves au corps ou psychologiques, la création de conditions de vie calculées pour mener à la destruction ou encore l’entrave aux naissances, le transfert des enfants sont des actes constitutifs de génocide quand ils sont commis avec l’intention de détruire un groupe en tant que tel.
Le groupe en tant que tel, on le repère facilement dans ce cas, puisque, à Gaza, tous les Palestiniens ont été ciblés, même les enfants. Nous l’avons dit dès le début. Maintenant, cela dure depuis un an et demi, nous n’en sommes plus au début.
Et s’il ne s’agissait pas d’un crime intentionnel, on aurait dû voir les traces d’une marche arrière de la part d’Israël. On aurait pu également assister à des tentatives d’enquêtes judiciaires ou des prises de position de membres du gouvernement s’opposant aux méthodes, mots ou propos féroces de quelques-uns, voire à une opposition du Parlement. Rien de cela. C’est l’ensemble de l’apparatus institutionnel qui est animé par cet esprit d’élimination des Palestiniens.
Le but n’est pas de tous les tuer mais cela n’est pas nécessaire à la constitution d’un génocide. Le but, c’est de les chasser de leur terre, de ce qui reste de leur terre. Et s’ils ne partent pas, on les tue. Parce que finalement, le génocide, c’est la destruction physique d’un peuple. Et ce n’est pas seulement le peuple comme ensemble d’individus, c’est le peuple comme esprit de peuple, vie du peuple. Il y a l’élément collectif qui, là, est ciblé, frappé au cœur. Si ce n’est pas un génocide, c’est quoi ?
Emmanuel Macron a récemment déclaré que ce n’était pas aux responsables politiques d’utiliser ce terme-là. Alors, qui doit utiliser ce terme de génocide ?
Francesca Alabanese : Un responsable politique, s’il se définit éthiquement, est quelqu’un qui doit suivre les normes juridiques. Nous vivons dans un système avec des normes. Ce n’est pas au responsable politique d’élaborer un jugement. En revanche, dès que la Cour internationale de justice reconnaît le risque de génocide, c’est à lui de s’activer pour prendre toutes les mesures nécessaires, pour ne pas soutenir et pour empêcher au maximum, pour utiliser sa propre influence, afin de mettre fin à ce qui semble être ou ce qui risque d’être un génocide.
Cela signifie : pas de transfert d’armes ou d’achat d’armes et, si le risque persiste, des mesures économiques, des sanctions. Rien de tout cela n’a été fait, par la France ou par d’autres pays. Et maintenant, ils parlent de la solution à deux États. Trente-trois ans après (les accords d’Oslo – NDLR). Est-ce vraiment la priorité alors que 60 000 personnes ont été tuées, parmi lesquelles 18 000 enfants, et alors que Gaza a été réduite en poussière ?
Même si les actes de tuerie, de torture qu’on inflige aux Palestiniens jour après jour cessent, même si on arrête de les affamer, il y aura besoin de faire marcher la justice envers les architectes, ceux-là qui ont commis ce génocide. C’est ainsi que doit penser un homme politique.
Liez-vous ce qui se passe à Gaza en ce moment et ce qui se passe en Cisjordanie ?
Francesca Alabanese : Oui, bien sûr. Il y a une attaque globale contre les Palestiniens, avec des vitesses et des intensités différentes. Dans le nord de la Cisjordanie, à Tulkarem, Tubas, Naplouse et Jénine, il y a quand même eu une violence qui ressemble à celle de Gaza.
Mais Israël ne peut pas se permettre de bombarder en jetant l’équivalent de six bombes nucléaires sur la Cisjordanie, simplement parce qu’il y a 800 000 colons, ce qui n’est pas le cas à Gaza. C’est pour cela qu’Israël utilise un peu des stratégies différentes d’annihilation de la Palestine, de la vie des Palestiniens.
La Cour internationale dit qu’il y a un risque de génocide, elle parle de six mesures qu’il faudrait prendre, et Israël n’écoute pas. Le droit international peut-il permettre d’arrêter tout ça ?
Francesca Alabanese : En matière internationale comme au niveau national, le droit ne prend pas effet s’il n’y a pas application. Ce n’est pas le droit qui est en train de faillir, c’est la politique, qui se positionne à l’opposé de là où elle devrait être. Elle ne respecte pas les mandats d’arrêt de la Cour pénale internationale, pas plus que les décisions de la Cour de justice internationale, qui a déclaré l’occupation illégale. On doit mettre fin à celle-ci, et tout le monde continue d’interagir avec Israël comme si ce pays était souverain à Gaza et en Cisjordanie.
Le monde entier est de plus en plus horrifié de ce qui se passe et se demande comment agir.
Francesca Alabanese : Non, ce n’est pas le monde entier. Même ici (à Cannes – NDLR), regardez autour de vous. Je suis là pour Fatima (Hassouna – NDLR) et pour Sepideh (Farsi – NDLR) ; sinon, ce n’est vraiment pas l’endroit où je voudrais être en ce moment. On parle aujourd’hui de Fatima Hassouna parce qu’elle est morte. Lorsqu’elle était vivante, son travail n’était pas accepté. On est dans un monde schizophrénique où il y a, oui, des principes, l’indignation de quelques-uns, mais l’indifférence de la plupart et la complicité d’autres.
C’est un moment au potentiel révolutionnaire, toutefois je ne vois pas le feu de l’indignation qui fait changer les choses une fois pour toutes. Je le vois parmi les jeunes, mais regardons ce qui se passe : les pouvoirs frappent ceux qu’ils accusent de terrorisme, ceux qui s’indignent et chantent contre le génocide. C’est l’évolution d’un système illibéral qui s’est camouflé en tant que démocratie libérale un peu partout en Occident mais qui ne l’est pas.
Soutenez-vous l’idée de l’envoi d’un convoi diplomatique humanitaire à Gaza ?
Francesca Alabanese : Cela fait trois ans que je dis que nous devons envoyer une force de protection en Palestine. Là, il y a un convoi qui est demandé par 700 organisations palestiniennes et d’autres. Il faut le soutenir. C’est essentiel qu’on ait le soutien du corps diplomatique.
mise en ligne le 24 mai 2025
Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr
Sara Piazza est psychologue en soins palliatifs et coautrice d’un livre qui prend à partie la gauche, dont elle se réclame. À ses yeux, en soutenant l’aide à mourir, la gauche renonce à agir sur les inégalités des conditions de vie et d’accès aux soins qui créent du « mal mourir ».
L’Assemblée nationale a adopté, mardi 20 mai, les quatre premiers articles du projet de loi sur l’aide à mourir avec les voix presque unanimes de la gauche dans toutes ses composantes. Mais dans le camp progressiste, il existe aussi des voix qui s’opposent farouchement à cette légalisation.
La psychologue Sara Piazza est l’une d’elles. Elle exerce en unité de soins palliatifs au centre hospitalier de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Avec Isabelle Marin, médecin de soins palliatifs dans le même hôpital, elle a publié en 2023 le livre Euthanasie : un progrès social ?.
À cette question, elles répondent fermement par la négative. Et elles dénoncent les partis de gauche qui tous, à l’exception du Parti communiste, se sont engagés à légaliser l’aide à mourir dans leur programme pour la présidentielle de 2022.
Leurs mots sont tranchants : à leurs yeux, l’aide à mourir est « le faux nez d’un ultralibéralisme mortifère qui permettrait de résoudre des problèmes économiques et mettrait en œuvre une fin de vie rapide et pas chère pour les plus fragiles ». Explications de Sara Piazza.
Mediapart : À l’Assemblée, la très grande majorité des députés de gauche défend la légalisation d’une aide à mourir, comme un nouveau droit, une « liberté ultime », celle des malades en fin de vie confrontés à des souffrances réfractaires. Vous êtes au contraire farouchement opposée à cette légalisation, au nom de valeurs de gauche. Comment vivez-vous cette position minoritaire ?
Sara Piazza : C’est difficile. C’est véritablement un enjeu de vie et de mort, une question politique cruciale, et on pense que nos alliés se trompent. Cela rend même virulent, à la mesure de l’enjeu et de notre incompréhension. Le logiciel de la gauche, il me semble, c’est de prendre en compte les conditions socioéconomiques de vie des personnes, les inégalités en matière d’éducation, de justice, et de santé notamment. Être de gauche, c’est rappeler que nous ne sommes pas tous égaux pour exercer notre liberté. C’est la base, quand même.
Mais, d’une part, on entend la prise de parole de collectifs de gauche contre l’euthanasie, à partir de positions marxistes, matérialistes et intersectionnelles, et notamment de collectifs antivalidistes, dans le paysage [lire cette tribune sur le Club de Mediapart – ndlr]. Et d’autre part, on voit de plus en plus de députés de gauche qui commencent à douter sérieusement, en privé, mais aussi quelques-uns qui ont le courage de le dire publiquement.
Cette légalisation de l’aide à mourir bénéfice pourtant d’une très large majorité à l’Assemblée, une convention citoyenne s’est clairement exprimée en sa faveur, et l’opinion publique y est largement favorable. Cela ne vous fait-il pas douter ?
Sara Piazza : J’ai du mal avec la manière dont, systématiquement, on nous dit : « les Français pensent que… » Quand on regarde les sondages de façon fine, en réalité les gens ne savent pas de quoi on parle. Beaucoup de gens continuent de parler, dont certains députés, de la situation de Vincent Lambert. Or précisément, la loi Claeys-Leonetti de 2016 était faite en partie pour répondre à ce genre de situation, en permettant d’arrêter les traitements et de pratiquer une sédation profonde et continue jusqu’au décès. Aujourd’hui, la loi permet d’arrêter le maintien en vie artificiel d’une personne inconsciente ou dans des états de conscience minimale s’il n’y a pas de perspective de récupération.
La douleur est une construction complexe. Quand on est seul, mal accompagné, qu’on n’a pas les soins qu’il faut, on a mal.
Le principal problème aujourd’hui est que cette loi est mal connue et mal appliquée. Et qu’il y a un dévoiement de l’usage des mots et des représentations. On entend encore dans les discours qu’on meurt de faim et de soif. On peut critiquer la sédation profonde et continue jusqu’au décès, c’est-à-dire en toute fin de vie mettre une personne dans un coma artificiel et arrêter tout ce qui la maintient en vie, dont la nutrition et l’hydratation artificielles. Mais dire qu’on meurt de faim et de soif, c’est une contre-vérité. C’est donner à penser qu’il y a de la souffrance. Or les gens sont profondément endormis, comme lors d’une anesthésie générale.
Des proches de malades et des soignants témoignent de leur traumatisme face à des agonies qui peuvent durer des heures, voire des jours, dans le cadre d’une sédation profonde et continue jusqu’au décès. N’est-ce pas un problème ?
Sara Piazza : C’est difficile d’accompagner des personnes en fin de vie. L’euthanasie serait-elle moins difficile à vivre ? On peut aujourd’hui soulager une personne qui veut arrêter sa ventilation, son alimentation ou son hydratation artificielle. Le problème est que la loi actuelle est mal appliquée, parce qu’il n’y a pas assez de moyens, parce que les médecins et les soignants ne sont pas assez formés aux soins palliatifs, aux questions d’éthique.
C’est difficile d’annoncer à un malade droit dans les yeux qu’il a un cancer. Il faut travailler avec les médecins et les soignants pour les soutenir dans ces pratiques dures, les aider aussi à se taire et à écouter ce que pensent et veulent leurs patients. C’est ce qu’on essaie de faire tous les jours. C’est difficile de dire à un patient où il en est de sa maladie, ce qu’on peut lui proposer, être au clair et compréhensible sur les conséquences possibles d’une opération, d’un traitement. Le patient peut dire jusqu’où il peut supporter que la médecine intervienne.
Vous questionnez aussi la pratique d’une aide à mourir dans l’état actuel du système de santé : le manque de personnel, les déserts médicaux. Pour vous, des malades demandent-ils à mourir faute de soins ?
Sara Piazza : On ne peut pas faire comme si les personnes malades étaient dans une bulle. Si des gens ont aujourd’hui envie de mourir, cela ne tombe pas du ciel. Les conditions de vie, matérielles et symboliques, comptent. Quels sont les revenus, la possibilité d’avoir une aide à la maison, un médecin traitant, un accompagnement soutenu à l’hôpital ou en ville ? Quel est l’entourage ? A-t-on des amis, des proches qui viennent nous voir ? Il faut entendre par exemple les collectifs antivalidistes qui décrivent le combat pour tenter de vivre « dignement » comme on dit, tous les jours. On ne cesse de nous décrire les conditions de vie désastreuses dans certains Ehpad. Les conditions de vie des personnes qui tombent malades comptent.
La proposition de loi fixe un cadre : l’aide à mourir ne serait accessible qu’aux personnes ayant une « affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, qui engage le pronostic vital, en phase avancée ou terminale » et dont la souffrance physique ou psychologique est « réfractaire aux traitements ». N’est-il pas suffisamment restrictif ?
Sara Piazza : Une affection grave et incurable, c’est très large. Quant à la question de la souffrance, là aussi, on considère qu’elle serait, dans la maladie grave, isolée du reste. Il y a plusieurs composantes de la douleur, tout le temps. Dont une part psychique et même sociale.
Prenons l’exemple d’une vieille dame isolée, qui a une affection grave et incurable, qui vit au 6e étage, et dont l’ascenseur ne marche pas : est-ce qu’elle ne vit pas dans certaines conditions qui expliquent aussi son rapport à sa maladie et à sa souffrance ? La douleur est une construction complexe. Quand on est seul, mal accompagné, quand on n’a pas les soins qu’il faut, on a mal.
L’euthanasie laisse espérer qu’on puisse regagner le contrôle sur ce qui nous échappe. Je crois que c’est une illusion.
La Haute Autorité de santé s’est prononcée, après avoir auditionné de nombreux experts, sur la question du pronostic vital engagé à moyen terme. Et ils ont conclu que cela n’était pas possible. On peut éventuellement prédire la mort de quelqu’un à quelques heures ou quelques jours.
Le terme de « phase avancée » est finalement retenu. La Haute Autorité de santé en a donné cette définition : « l’entrée dans un processus irréversible marqué par l’aggravation de l’état de santé de la personne malade qui affecte sa qualité de vie », reprise par les députés. La personne malade qui demande l’aide à mourir devra encore obtenir l’accord d’un médecin qui doit s’assurer, « si la personne le souhaite », qu’elle ait « accès de manière effective » aux soins palliatifs. Ce médecin doit obtenir l’accord d’un autre médecin et d’un soignant qui accompagne le malade. Ces garde-fous ne sont-ils pas suffisants ?
Sara Piazza : Vous me parlez d’un système de soins qui n’est pas celui dans lequel je travaille. À Saint-Denis, il n’y a pas de consultation antidouleur. Dans vingt et un départements, il n’y a pas d’unité de soins palliatifs qui sont les lieux spécifiques pour la prise en charge notamment des patients avec des douleurs réfractaires. 50 % des patients n’ont pas accès aux soins palliatifs. Comment on assure cet accès ? Avec une baguette magique ? Avec quelles ressources ? Avec quel personnel ?
Je ne sais pas dans quelle réalité on imagine les choses. Pour moi, ces patients qui auraient accès à tous les traitements pour soulager leurs douleurs sont virtuels. Ou alors ils habitent à Paris et ont les bons contacts. Et encore, le délitement du système de soins touche même les personnes les plus aisées maintenant.
Dans votre livre, vous reconnaissez que les soins palliatifs peuvent accompagner correctement les patients en phase terminale « la plupart du temps ». L’aide à mourir ne pourrait-elle pas répondre aux exceptions ?
Sara Piazza : Pour moi, on ne fait pas de loi pour une exception. La loi comporte une dimension normative qui renvoie un message, d’une part, et ne peut jamais répondre à toutes les situations, d’autre part. Les demandes d’euthanasie ou de suicide assisté sont légitimes, mais je crois qu’il faut que la société continue de dire qu’elle ne peut pas y répondre.
Pour la très grande majorité des soignants de soins palliatifs qui accompagnent les personnes en fin de vie, la loi actuelle est suffisante. On a déjà un arsenal législatif qui interdit l’obstination déraisonnable. Depuis 2002, les patients ont le droit de refuser n’importe quel traitement, même s’ils les maintiennent en vie. Il faut surtout développer notre réflexion face à ce que permet la médecine en termes de traitements invasifs.
En Belgique, la plupart des demandes d’euthanasie ne vont pas au bout : les personnes finissent par mourir sans y avoir recours. Mais c’est un soulagement pour les malades de savoir qu’ils peuvent demander une euthanasie si leur situation devenait insupportable. Qu’en pensez-vous ?
Sara Piazza : Cela ne m’étonne pas, l’euthanasie laisse espérer qu’on puisse regagner le contrôle sur ce qui nous échappe. Mais je crois que c’est une illusion et je trouve que ce n’est pas une raison pour légaliser. Je pense qu’on peut proposer un autre modèle où les personnes malades et dépendantes seront mieux accompagnées. Et où on s’assure qu’on fera tout pour qu’elles n’aient pas mal.
Je pense que des médecins, représentant la société, ne doivent pas symboliquement dire « d’accord » à une personne qui demande à mourir. Peut-être qu’elle pense être un trop grand poids pour ses enfants par exemple ? En l’état actuel du projet de loi, le médecin a quinze jours pour répondre à une demande d’aide à mourir. Si sa réponse est positive, le malade a un délai de réflexion de deux jours de réflexion. Pour se faire ligaturer les trompes, c’est un mois...
Quand on est malade, qu’on sait qu’à un moment donné on va mourir, on peut être angoissé. On a peur d’avoir mal, de devenir dépendant. Je sais que c’est un discours qui est difficilement audible, mais l’angoisse, la souffrance, la détresse font partie de l’expérience humaine, il n’est pas question pour moi de mettre fin à cette expérience, mais bien de proposer sans relâche des solutions pour apaiser.
sur https://www.politis.fr/
Plusieurs organisations et des personnalités interpellent la gauche favorable à la proposition de loi sur l’aide à mourir en pointant les dérives antivalidistes du texte, dans un système de santé plus que dégradé.
Dans les milieux de gauche, pourtant attachés à l’émancipation, à la solidarité et à la justice sociale, les voix critiques de l’euthanasie restent marginalisées, ignorées, voire disqualifiées. Depuis plusieurs années, ces voix s’élèvent, celles de personnes malades, handicapées, âgées, soignantes, citoyennes, qui méritent d’être écoutées sans être renvoyées aux silences et autres sous-entendus nauséabonds.
Notre indignation est pourtant tenace et notre colère intacte. La mal-nommée « aide active à mourir » s’adresse, dans les faits, à celles et ceux que notre société considère comme inutiles, indésirables ou trop coûteux. Elle est un symptôme à combattre et ce combat ne peut se confondre avec les discours de la droite réactionnaire et néofasciste, des Églises traditionnalistes et de leurs tendances abusives. Elle repose sur des représentations validistes et âgistes qui rendent la mort volontaire de certains acceptable.
Faut-il rappeler à la gauche que l’accès aux soins est en voie d’effondrement ?
Nous sommes contre « l’aide active à mourir », à savoir l’euthanasie et le suicide assisté, en particulier dans la société française actuelle.
Faut-il rappeler à la gauche que l’accès aux soins est en voie d’effondrement, dans tous les domaines : soins palliatifs, psychiatrie, pédiatrie, oncologie, entre autres ? Que le renoncement aux soins s’amplifie partout sur le territoire ? Faut-il rappeler à la gauche le contexte politique national et international et la montée de l’extrême droite, la dégradation des conditions de vies d’un nombre de plus en plus grand de personnes, le repli de notre société, de plus en plus fermée et réactionnaire ?
Faut-il se souvenir que le droit à la santé et aux soins est l’un des droits fondamentaux et qu’il ne peut se réduire à un droit à obtenir la mort médicalement assistée ? Faut-il encourager le nihilisme thérapeutique sans prendre en compte l’extension systématique des indications de l’euthanasie dans tous les pays qui l’ont légiférée ?
Nous devons lutter contre les logiques prédatrices et utilitaristes qui ont contaminé l’ensemble des lieux d’accompagnements et de soins.
Soutenir la mort médicalement prescrite et/ou administrée, supposément « digne », sans s’opposer à l’actuelle indignité voire l’inaccès des soins, c’est répondre à la souffrance en supprimant celui qui souffre plutôt qu’en repensant les modalités de vies qui l’amènent à souffrir. C’est renoncer à l’exigence éthique de prendre le temps de saisir l’ensemble de la problématique. Une problématique au croisement de l’individuel et du collectif, du politique et du technique, du soin et du pouvoir.
C’est également prendre tout à l’envers : proposer la mort à l’individu plutôt que repenser le soin et l’accompagnement au niveau politique et collectif. Nous avons besoin d’une reconstruction de services publics dans le domaine de la santé, du médico-social et du social, dans tous les territoires.
Nous devons lutter contre les logiques prédatrices et utilitaristes qui ont contaminé l’ensemble des lieux d’accompagnements et de soins. En finir avec la tarification à l’activité, valoriser la prévention et les soins sur les seuls diagnostics et évaluations. Créer des lieux où les soignants retrouveront leur mission première : soigner, et où les patients pourront user de leur droit à se soigner. Faut-il rappeler que l’État nous doit les services publics ?
Nous soutenons sans condition les droits des femmes, l’IVG, la contraception, l’auto-détermination des personnes et leurs émancipations.
Nous soutenons sans conditions que toute vie vaut la peine d’être vécue selon ses propres normes et que ce n’est ni aux soignants ni aux gouvernants de décider, de trier, quelles sont les vies qui valent, quelles sont celles qui ne valent pas.
Peut-on émanciper une société sans transformer les racines même du mal ?
Dans le domaine de l’euthanasie, nous sommes pour un esprit des lois – une réflexion politique sur ce que signifie, dans une société fracturée, l’institutionnalisation d’une mort médicalement prescrite ou administrée – et non pour un droit positif qui, comme partout ailleurs où il existe, s’applique d’abord aux personnes considérées comme inutiles car non-productives.
Peut-on émanciper une société sans transformer les racines même du mal : les profondes inégalités d’accès aux soins et à l’accompagnement, l’injustice sociale et fiscale ? Penser que l’euthanasie est une avancée sociale, c’est confondre exclusion et émancipation. La gauche ne peut s’y résoudre.
Mathieu Bellahsen, psychiatre
André Bitton, président du CRPA et ancien président du Groupe information asile – Collectif Lutte et Handicap pour l’Egalité et l’Emancipation
Isabelle Hartvig, résidente d’Ehpad et militante
Geneviève Hénault, psychiatre
Odile Maurin, pour le collectif Handi Social
Sara Piazza, psychologue, pour le collectif JABS
Laetitia Rebord, Les Dévalideuses
Elisa Rojas, avocate et militante
mise en ligne le 23 mai 2025
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Les sommités du monde économique se plaignent de devoir répondre aux convocations des parlementaires dans le cadre des commissions d’enquête qui se multiplient. Preuve qu’ils font peu de cas des institutions démocratiques.
« Ils« Ils ont juste envie de faire les marioles devant les caméras. » Invité dans l’émission de Pascal Praud sur CNews, l’homme d’affaires d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin a justifié avec dédain son refus de répondre favorablement le 20 mai à sa convocation par les député·es de la commission d’enquête sur « l’organisation des élections en France », alors qu’il en avait pourtant l’obligation légale.
La représentation nationale souhaitait entendre le milliardaire exilé fiscalement en Belgique sur son projet Périclès, acronyme de « patriotes enracinés résistants identitaires chrétiens libéraux européens souverainistes », et qui vise à structurer une grande alliance entre l’extrême droite et la droite libérale-conservatrice en France.
Mais Pierre-Édouard Stérin n’a visiblement que faire des institutions de la République, multipliant les excuses pour ne pas se rendre au palais Bourbon.
C’en était trop pour le président macroniste de la commission d’enquête Thomas Cazenave qui a lancé contre Pierre-Edouard Stérin une procédure de signalement au procureur de la République pour refus de se présenter devant une commission d’enquête parlementaire.
Si le parquet donnait suite, la peine encourue par le milliardaire serait de 7 500 euros d’amende et deux ans de prison, comme écrit dans l’ordonnance du 17 novembre 1958 définissant les prérogatives d’une commission d’enquête parlementaire.
Hélas, l’exemple du tycoon d’extrême droite n’est pas isolé. On a ainsi récemment vu le haut fonctionnaire Alexis Kohler, plus proche collaborateur d’Emmanuel Macron à l’Élysée entre 2017 et avril 2025, snober les commissions d’enquête au Sénat sur le scandale Nestlé des eaux en bouteille et à l’Assemblée nationale sur le dérapage des comptes publics.
Deux dossiers dans lesquels il est soupçonné d’être personnellement intervenu pour rendre des arbitrages décisifs. Alexis Kohler ne sera du reste pas inquiété par la justice : le parquet a d’ores et déjà signifié qu’il ne serait pas poursuivi dans l’affaire du dérapage des comptes publics au nom de la « séparation des pouvoirs » . Comprendre : il était un trop proche collaborateur du président de la République Emmanuel Macron – qui est constitutionnellement intouchable – pour être auditionné.
Multiplication des commissions d’enquête
Au-delà de ces deux exemples, on voit que la défiance va croissant envers les parlementaires français qui n’hésitent plus – à l’instar de ce que font depuis des années leurs homologues états-uniens – à confronter les grands patrons, les ministres et autres hauts fonctionnaires, jusqu’ici peu habitués à devoir répondre de leurs actes sous serment, c’est-à-dire avec le risque de poursuite judiciaire en cas de mensonge.
Ainsi, les commissions d’enquête visant à faire la lumière sur des scandales impliquant un intérêt public se multiplient. En plus des commissions déjà citées, citons celles sur l’affaire Bétharram, qui a longuement auditionné le premier ministre François Bayrou, sur les violences commises dans le secteur du cinéma, sur la distribution des aides publiques aux grands groupes, sur le risque de désindustrialisation, ou encore sur la hausse des plans de licenciement.
Les résultats des deux dernières élections législatives en 2022 et en 2024 ne sont pas pour rien dans cette évolution. Ils ont rendu de plus en plus éparse la composition de l’Assemblée nationale où chaque groupe d’opposition ou minoritaire a le droit de lancer une commission d’enquête par an.
La preuve en chiffres : 8 commissions d’enquête ont déjà été lancées lors de l’actuelle législature démarrée l’été dernier, 19 avaient été bouclées entre 2022 et 2024, contre seulement 25 lors du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. L’accélération est nette.
Le Sénat a emboîté le pas de l’Assemblée, avec cinq commissions d’enquête en cours, douze bouclées depuis le début du second quinquennat d’Emmanuel Macron, soit autant que lors du premier. Et c’est compter sans les missions d’information dont l’une, celle concernant l’affaire Benalla, avait fait grand bruit.
Certes, la multiplication des commissions d’enquête parlementaires peut parfois donner le sentiment d’une spectacularisation de l’action politique, où la forme primerait sur le fond avec des auditions parfois préparées à la va-vite, et où des député·es chercheraient plus à créer du buzz pour poster sur leurs réseaux sociaux un échange saillant.
Un état de fait renforcé par le contexte institutionnel instable qui rend actuellement plus difficile pour les parlementaires de lancer d’un travail de fond sur le plus long terme. « Il faut que l’on finisse nos auditions rapidement car si Macron dissout l’Assemblée nationale en juillet, nos travaux seront caducs... », confie un député. En outre, il est très incertain que les rapports de ces commissions aboutiront sur une évolution de la loi.
Des patrons sur la défensive
Cela étant dit, il ne fait aucun doute que ces commissions d’enquête constituent une respiration démocratique. Ne serait-ce que sur les sujets économiques, où elles confrontent des puissants décideurs habituellement intouchables – car bardés de communicants et d’avocats qui maîtrisent chacun de leurs mots.
Face à la représentation nationale, les patrons se retrouvent sans filtre, contraints de dire la vérité – rare pour eux – et donc dans une position plus vulnérable. Ce qui les agace ostensiblement.
On a notamment pu le constater lors de l’audition du propriétaire de l’armateur CMA CGM Rodolphe Saadé, le 13 mai 2025, par les sénateurs de la commission d’enquête sur les aides publiques distribuées aux grandes entreprises.
Les sénateurs lui ont demandé de justifier l’avantage fiscal mirobolant dont bénéficie son groupe, et qui a coûté au fisc près de 3 milliards par an en moyenne entre 2022 et 2025. « Ne pensez-vous pas qu’il soit temps de passer à autre chose ? », a répondu l’intéressé, lassé des relances.
Plus parlante encore, l’audition par cette même commission le 21 mai du propriétaire du groupe de luxe LVMH Bernard Arnault. Frustré de se retrouver dans une situation qu’il estimait en sa défaveur, l’homme le plus riche de France est sorti du sujet de l’audition et s’en est pris au rapporteur communiste de la commission, Fabien Gay, par ailleurs directeur du journal L’Humanité, dont un article publié le même jour n’avait pas plu au milliardaire.
« Alors que j’ai juré de dire la vérité devant vous, j’ai été un peu choqué aujourd’hui de voir que le rapporteur de [cette] commission a, dans son journal, trouvé opportun de dire en première page que le secteur d’activité que je représente – le luxe – sabrait l’emploi, alors que c’est précisément le contraire. J’aimerais bien que l’on soit tous logés dans cette commission à la même enseigne, et que l’on doive tous dire la vérité », a-t-il martelé, questionnant le sénateur : « Pourquoi votre journal a titré sur quelque chose qui est faux ? »
En réponse, Fabien Gay a cité deux articles des Échos, dont Bernard Arnault est le propriétaire, l’un décrivant les élus des commissions d’enquête parlementaires comme « jouant parfois aux enquêteurs, voire aux inquisiteurs », et l’autre résumant ainsi leur but : « On n’est certes pas revenu au tribunal révolutionnaire de Robespierre, qui coupa trop de têtes. Mais nous sommes sur une mauvaise pente de démagogie politique. » Preuve si l’on suit son raisonnement que le milliardaire ne pensait pas du bien de la commission d’enquête.
Fabien Gay a par ailleurs sous-entendu que Bernard Arnault avait tenté, lui aussi, de se soustraire à l’audition : « On a eu beaucoup de mal à ce que vous veniez […]. Si vous souhaitez la transparence totale, nous pouvons rendre l’ensemble de nos échanges » publics, et « je ne suis pas sûr que ce serait à votre avantage », lui a-t-il dit, sans réaction du milliardaire.
Les patrons savent du reste qu’ils courent un risque réel en cas de mensonge éhonté : le Sénat vient notamment de saisir le procureur de la République pour « faux témoignage » contre le directeur industriel de Nestlé Waters, Ronan Le Fanic, qui a assuré sous serment qu’aucun événement notable n’avait été constaté sur le site de production de Vergèze, situé dans le Gard, alors que des lots d’eaux contaminées avaient été retenus, selon des révélations de la presse.
Autre précédent qui a marqué le monde des affaires parisien : la procédure engagée contre l’ancien directeur associé de McKinsey en France Karim Tadjeddine qui avait dit sous serment que le groupe auquel il appartenait « payait bien l’impôt sur les sociétés en France », ce qui était faux. S’il a ensuite été épargné par les poursuites judiciaires, il a tout de même démissionné de son poste.
Ainsi, une forme de panique est en train d’émerger dans le monde des affaires parisien. Au point que dans une tribune dans Le Figaro, deux avocats du cabinet August Debouzy, Nicolas Baverez et Vincent Brenot, ont accusé le Parlement d’être devenu « une zone de non-droit », où des parlementaires « couverts par leur immunité, peuvent convoquer, interroger, dénoncer, accuser sans aucune limite » les pauvres patrons « tenus de comparaître et de répondre aux questions écrites et orales, sous peine de sanction pénale ». Horreur !
La Lettre a depuis révélé que ce même cabinet August Debouzy proposait désormais des formations clés en mains pour les patrons du CAC 40 stressés à l’idée de dire la vérité, rien que la vérité, face aux parlementaires. Car ce serait trop leur demander.
L'éditorial de Sébastien Crépel sur www.humanite.fr
C’était un spectacle rare. L’un des milliardaires les plus riches du monde (à touche-touche avec les Américains Elon Musk, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg, Warren Buffett et Bill Gates), le Français Bernard Arnault a été durant quelques heures, mercredi, un citoyen ordinaire. Un homme sans plus ni moins de droits qu’un autre, à égalité avec tous les patrons appelés à s’expliquer devant les sénateurs sur l’utilisation des fonds publics par les groupes qu’ils dirigent. Quelle indignité ! Quel crime de lèse-majesté ! Il n’y avait qu’à percevoir l’amertume du seigneur du CAC 40 pour mesurer sa réprobation.
En quelques semaines, tout le gotha de l’industrie et des affaires a été auditionné par la commission d’enquête sur les aides publiques aux entreprises (dont le rapporteur, Fabien Gay, est sénateur et directeur de l’Humanité). Entamés dans l’indifférence de la plupart des médias, ses travaux ont gagné en publicité, alimentés par l’embarras ou la mauvaise foi de ceux-là mêmes qui estimaient n’avoir pas de comptes à rendre de leur gestion.
Les principaux arguments rabâchés devant ou au-dehors de la commission tiennent en un syllogisme. Primo, il est impropre de parler d’aides publiques, puisque l’État rend aux entreprises une partie de l’argent qu’il leur prélève. Secundo, les parlementaires n’ont pas pour fonction de contrôler l’action des entreprises privées. Tertio, il en découle que ces convocations et l’objet de la commission frisent l’abus de pouvoir.
Depuis un quart de siècle et la loi Hue de 2001 sur le contrôle des fonds publics accordés aux entreprises – l’une des premières lois abrogées au retour de la droite aux affaires en 2002 –, le monde et le capitalisme se sont profondément transformés, mais non les rapports sociaux fondés sur l’inviolabilité de la propriété du capital.
À l’heure où 200 à 250 milliards d’euros par an d’argent public – personne, même à Bercy, n’a idée du montant exact – sont alloués aux employeurs dont certains licencient avec cet argent, et tandis que les finances publiques s’enfoncent inexorablement dans le rouge, la démocratie s’arrête toujours à la porte des conseils d’administration. La mauvaise humeur de l’empereur du luxe, spécialiste de l’évasion fiscale et ami de Trump, n’a fait que souligner cet archaïsme, à l’origine de tant de gâchis humain, social, financier et environnemental.
Khedidja Zerouali sur www.mediapart.fr
Mercredi, Bernard Arnault était entendu par la commission d’enquête sénatoriale sur les aides aux entreprises. D’entrée, une passe d’armes a eu lieu entre le rapporteur communiste et le grand patron au sujet des suppressions d’emplois prévues par le groupe dans le secteur des vins et spiritueux.
Bernard Arnault, après s’être fait longuement désirer, a choisi de commencer son audition devant la commission d’enquête sénatoriale sur les aides publiques par la bagarre. Et pour le patron de LVMH, mercredi 21 mai 2025, l’adversaire était tout trouvé : Fabien Gay, sénateur communiste, rapporteur de la commission, mais aussi directeur de la rédaction du journal L’Humanité.
« J’ai été un peu choqué de voir que le rapporteur de votre commission, alors que moi j’ai juré de dire la vérité, a, dans son journal, trouvé opportun, en première page, de dire que le secteur d’activité que je représente – le luxe – sabrait l’emploi, alors que c’est précisément le contraire », a démarré le patron du premier groupe de luxe au monde.
C’est que la veille, L’Humanité avait dédié sa une et un article à l’annonce faite par LVMH, fin avril, de supprimer 1 200 emplois dans la branche vins et spiritueux du groupe, qui en compte quelque 9 400. Cela représente, au niveau mondial, une suppression de 12 % des effectifs de la branche.
« J’aimerais qu’on soit tous logés dans cette commission à la même enseigne, a repris le milliardaire, devant les sénateurs qui tentaient de recentrer le débat. On doit dire la vérité. Donc monsieur le rapporteur, si vous le permettez, je vais poser une question : pourquoi votre journal a titré avec quelque chose qui est faux ? »
Les taxes américaines comme prétexte
Sans tout de suite répondre sur la véracité des informations publiées par L’Humanité, mais aussi par La Lettre dès le 1er mai, Fabien Gay a rappelé que bien que directeur de la rédaction, il ne tenait pas « la plume » des journalistes du quotidien. Et de s’étonner des manières inquisitrices de Bernard Arnault, qui en plus d’avoir fait languir la commission, s’est permis d’appeler son président, un sénateur Les Républicains (LR), pour se plaindre de l’article en question.
Plus tard lors de l’audition qui a duré deux heures, le sénateur communiste est revenu à la charge, en demandant à Bernard Arnault pourquoi un groupe qui se porte bien, qui distribue aux actionnaires 52 % de ses bénéfices en 2024 et rachète toujours plus d’actions est prêt à supprimer autant d’emplois.
« Comprenez-vous, monsieur Arnault, que cela puisse heurter, questionner, qu’un groupe comme le vôtre fait le choix de se séparer de 1 200 salariés plutôt que de faire le choix de baisser la redistribution des dividendes aux actionnaires ? »
C’est un choix assumé : préserver la rentabilité pour les marchés financiers, même si cela implique de supprimer des centaines d’emplois. Communiqué de la CGT
Et Bernard Arnault de répondre à côté, précisant que les 1 200 sont « des cadres » et qu’« il ne s’agit pas de les licencier, il s’agit de mettre en place un plan pour ne pas renouveler les départs volontaires ou les départs à la retraite ». En bref, pour lui, il est « tout à fait exagéré de parler de suppressions d’emplois ». Pourtant, c’est tout à fait de ça qu’il s’agit.
Pour le patron, ces départs qu’il qualifie de « naturels » se justifient par les menaces chinoises et américaines concernant l’augmentation des droits de douane pour les alcools, et notamment pour le cognac. Contacté par Mediapart, Jean-Jacques Guiony, le PDG de Moët Hennessy, branche de LVMH, développe : « Les taxes douanières ne sont pas encore en vigueur, elles sont de l’ordre de la menace pour le moment. Mais quand il y a des incertitudes pareilles, c’est forcément mauvais pour l’activité. En termes de volume et en termes de valeurs, nous avons reculé. Nous sommes revenus aux chiffres de 2019, donc on revient aussi à la masse salariale de 2019. »
Pour la CGT du champagne, qui s’est exprimée par un communiqué, les économies auraient pu être faites ailleurs : « Aucun prélèvement n’est envisagé sur la fortune colossale de Bernard Arnault, ni sur les marges des autres divisions du groupe. C’est un choix assumé : préserver la rentabilité pour les marchés financiers, même si cela implique de supprimer des centaines d’emplois. »
1 200 postes en moins
Avant que le sujet soit discuté au Sénat, les salarié·es ont été prévenu·es, et d’une drôle de manière.
Le 30 avril, à 11 h 08, à la veille de la journée internationale de lutte pour les droits des travailleurs et des travailleuses, les patrons de la filière vins et spiritueux du groupe ont envoyé une vidéo à leurs salarié·es. On y voit Alexandre Arnault, fils du grand patron et directeur délégué de Moët Hennessy, et Jean-Jacques Guiony discourir en anglais dans une vidéo titrée « Nos dirigeants partagent leur vision stratégique pour Moët Hennessy ».
Au bout d’un quart d’heure de vidéo, les deux hommes d’affaires annoncent la couleur : la masse salariale de la filière passera de 9 400 à 8 200 salarié·es. « Donc oui, ils suppriment bien 1 200 postes », souffle, auprès de Mediapart, Alexandre Rigaud, délégué syndical CGT à MHCS, société filiale de Moët Hennessy.
Jean-Jacques Guiony le concède, la forme n’était pas la bonne. « Je communique tous les trois mois. La dernière fois, c'était le 30 avril, juste avant le Ier-Mai. Je les ai déjà prévenus, la prochaine sera fin juillet, qu’ils n’aillent pas me dire que c’est juste avant les vacances d’été, plaisante-t-il. Mais oui, j’entends la critique, elle est fondée. La prochaine fois, on fera différemment et on fera aussi la vidéo en français. »
Pour les salarié·es, de nombreuses questions restent en suspens. Sur les 1 200 postes supprimés, combien le seront en France ? Et en France, quels postes seront supprimés ? Est-ce au siège, dans la vente, à la récolte ? Cela signifie-t-il que le groupe va se séparer des plus petites « maisons » de la branche vins et spiritueux ? Quel impact ces suppressions de postes auront sur les conditions de travail de celles et ceux qui restent ? Dans le même temps, le groupe va-t-il continuer à verser tout autant de dividendes à ses actionnaires ?
Nous avons posé certaines de ces questions au PDG de Moët Hennessy. Pour l’heure, il n’est pas en mesure d’y apporter des réponses. De notre échange, une information est cependant ressortie : ce plan de suppressions de l’emploi ne s’étalera pas dans le temps et se fera en seulement trois ans.
À la question « Et si le contexte international change, que les taxes douanières n’évoluent pas, reviendrez-vous sur votre décision ? », le patron répond : « Peut-être. » « On pourrait, effectivement, revenir sur cette décision si le contexte international évoluait mais, pour être honnête, il y a aussi un aspect structurel. Il y avait un dimensionnement de l’entreprise qui était un peu excessif par rapport à son potentiel de vente à moyen terme. »
Aussi au « Parisien », chez Givenchy et MHD
Pour obtenir des réponses à toutes ses questions, la CGT compte déposer un droit d’alerte économique et social d’ici quelques jours. « Malheureusement, on n’a pas de CSE au niveau de la branche, explique Philippe Cothenet, délégué syndical Moët et secrétaire général adjoint de l’intersyndicale CGT du champagne. Donc, chacun dans le CSE de son entreprise, on va faire remonter ces questions. »
En attendant, les salarié·es devront se contenter des réponses lapidaires de Bernard Arnault en commission d’enquête. Le PDG, présenté par les libéraux comme héros de l’emploi à la française, alors même que le groupe s’est forgé autour de la destruction de Boussac Saint-Frères, délocalise déjà depuis des années et ne compte plus que 18 % de ses salarié·es dans l’hexagone, balaye : « Est-ce qu’on est obligé de garder un nombre d’emplois constant ? Compte tenu du fait que le groupe gagne de l’argent, progresse, on a la responsabilité de ne pas faire de licenciements, mais on ne peut pas être obligé de garder, quand la conjoncture est difficile, le même nombre d’emplois. Ça n’a pas de sens. »
D’ailleurs, le patron aimerait bien dire quelques mots de cette logique qui, selon lui, prévaudrait dans l’administration publique, mais, là encore, ce n’est pas le sujet de cette audition.
D’autres chiffres auraient, eux, gagné à se faire une petite place lors de cette audition qui avait, aussi, pour sujet l’emploi. LVMH n’est pas seulement en train de supprimer 1 200 emplois dans sa branche vins et spiritueux, il en a déjà supprimé plusieurs dizaines ailleurs.
L’an dernier, la filière distribution de Moët Hennessy (MHD), avait déjà ouvert un plan de départs volontaires après le divorce entre LVMH et les Britanniques de Diageo. Quelque 80 salarié·es ont pris le plan et quitté les effectifs. « Ce plan est terminé, ces 80 départs ne sont pas comptabilisés dans les 1 200 annoncés en fin avril », précise Jean-Jacques Guiony.
Dans le reste du groupe de luxe, d’autres salariés ont été poussés vers la sortie. Jamais par des licenciements secs, cela donnerait une mauvaise image. Ainsi, au Parisien, quelque 40 salarié·es ont été remercié·es par le biais d’un plan de départs volontaires, comme nous l’avions raconté en mars.
Dans le secteur de l’habillement, Givenchy aussi pousse vers la sortie des dizaines de salarié·es par un autre dispositif permettant de contourner le peu populaire PSE, la rupture conventionnelle collective. Selon les salarié·es interrogé·es, elle devrait concerner 80 à 100 salarié·es. La première vague de ruptures conventionnelles a déjà eu lieu, à la fin du premier trimestre 2025. Une seconde devrait avoir lieu d’ici peu. Interrogés sur ce plan de départs, LVMH ne nous a pas répondu.
mise en ligne le 22 mai 2025
Fabien Escalona sur www.mediapart.fr
Le soulagement après la défaite de George Simion en Roumanie ne doit pas égarer. Si des forces compatibles avec Trump et Poutine ont été contenues lors de plusieurs scrutins récents, leur menace est intacte et aucune alternative solide n’est au pouvoir.
La vague brune paraît tellement irrésistible que son endiguement provisoire fait presque figure de bonne nouvelle. En Roumanie, une catastrophe politique et géostratégique a été évitée dimanche 18 mai, avec la défaite du candidat de l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR, extrême droite). George Simion, nationaliste, réactionnaire et hostile à l’aide l’Ukraine, risquait de priver l’Union européenne et l’Alliance atlantique d’un partenaire fiable sur leur « flanc Est », vis-à-vis du régime russe et des réseaux trumpistes.
Désormais, beaucoup espèrent un renversement de situation similaire en Pologne. Le parti Droit et justice (PiS), qui détient la présidence, cherche à sauvegarder l’héritage de sa « révolution conservatrice ». Le duel entre son candidat et celui du camp libéral, le maire de Varsovie, va certainement polariser la société de manière intense. Dans ce pays comme en Roumanie, la défaite de la droite la plus dure est une condition nécessaire à l’avancement de la cause des femmes, des minorités, de la société civile et de l’état de droit en général.
Il est logique que toutes celles et tous ceux qui se reconnaissent dans ces causes aient ressenti un certain soulagement face aux nouvelles venues de Bucarest. Mais cela ne devrait pas conduire à un défaut de lucidité, voire à un enthousiasme mal placé dont bien des observateurs et des responsables politiques ont fait preuve depuis dimanche.
Un peu benoîtement, l’hebdomadaire allemand Die Zeit s’est ainsi félicité que les Roumain·es aient choisi « la maison Europe » et se soient donné une « chance de consolider [leur] démocratie » en votant pour Nicușor Dan, le maire anticorruption de la capitale. De manière tout aussi révélatrice, l’eurodéputée française Nathalie Loiseau a félicité « le peuple roumain [pour avoir] résisté aux mensonges et aux manipulations dont il a été bombardé », comme si l’attraction de l’extrême droite se résumait à un malentendu attribuable aux ingérences russes.
Dans le même esprit rassuriste, le Nouvel Obs s’interrogeait récemment sur un possible « contre-effet Trump », aux États-Unis comme dans le reste du monde. Peu de temps avant, le New York Times notait que les guerres commerciales et l’autoritarisme de Trump avaient desservi les candidats conservateurs associés à ce dernier, en Australie et au Canada. Sans nier ces dynamiques de campagne, on peut relativiser l’évolution concrète du rapport de forces, et insister sur les tendances encore plus sombres en Europe.
Halte à la pensée magique
Au Canada, le successeur libéral de Justin Trudeau a surtout asséché les autres forces progressistes et conservé l’essentiel de son propre électorat. Cela n’a pas empêché son rival, issu de l’aile radicale du parti conservateur, d’augmenter le score de sa formation par rapport aux dernières élections. L’écart entre les deux grands partis dépasse à peine les deux points de part des suffrages, ce qui est aussi le cas en Australie. Ce n’est que par l’effet des modes de scrutin que les écarts en sièges sont plus significatifs.
En Roumanie, le surcroît de mobilisation contre Simion ne l’a pas empêché de progresser entre les deux tours. Dans le contexte d’une participation en hausse de 10 points, il a récolté 1,5 million de voix de plus que le 4 mai. En Pologne, il faut ajouter au score du PiS, moins impressionnant qu’en 2020, l’envolée de formations extrémistes à sa droite. Et au Portugal, celles et ceux qui pensaient que Chega avait atteint son plafond de verre en 2024 en sont pour leurs frais : André Ventura et son trumpisme lusophone, inexistants il y a six ans, ont failli ravir la deuxième place du scrutin au parti socialiste.
Surtout, les problèmes de fond ne sont pas près d’être réglés. Les forces censées contenir les droites compatibles avec Trump, voire Poutine, ne sont équipées ni des intentions politiques ni des propositions programmatiques propres à agir sur les causes d’attraction de ces dernières.
Les trois scrutins européens sont parlants : la géographie électorale de ces droites est corrélée à celle du déclin économique et de la précarité sociale. Les trois pays concernés, dans leur ensemble, occupent d’ailleurs une position subalterne dans l’espace capitaliste européen. Ils font partie des États les plus vulnérables et dépendants de cet espace. Or, ni le nouveau président roumain, ni le challenger polonais du PiS, ni le premier ministre portugais reconduit au pouvoir ne promeuvent une économie politique alternative à cette configuration.
Il faudrait développer une conception élargie et « sociale » de l’État de droit, au-delà de la défense indispensable des libertés fondamentales.
Au contraire : le maire de Bucarest a beau être un indépendant identifié par ses combats anticorruption, il s’inscrit complètement dans le paradigme néolibéral qui a accentué les fractures sociales et territoriales de la Roumanie. Au Portugal, les deux partis alternant au pouvoir – les seuls qui surnagent face à l’ascension météoritique de Chega – ont coconstruit le modèle touristique qui enferme le pays dans un développement subordonné, en décalage avec les besoins de la population. Et en Pologne, les libéraux qui entendent éviter un destin « à la hongroise » avaient été éjectés du pouvoir, en 2015, par un PiS qui apparaissait mieux-disant sur les enjeux de redistribution et de justice sociale.
Cela ne veut pas dire que les droites extrêmes ou radicales ont des solutions pertinentes aux problèmes socioéconomiques de fond. Il faut par ailleurs admettre que – comme en France – leur force propulsive réside dans des attitudes xénophobes et autoritaires bien réelles, ancrées dans l’histoire longue des sociétés.
Mais on ne peut pas comprendre le succès de leur politique du ressentiment sans la mettre en rapport avec des conditions matérielles d’existence, le sentiment d’un « monde fini » où seuls les plus impitoyables surnageront, et l’absence d’organisations de masse cultivant une vision du monde égalitaire et solidaire.
À cet égard, il faut certes prendre au sérieux les ingérences de puissances étrangères dans les processus électoraux, mais ne jamais oublier que leur puissance de déstabilisation est indexée sur la faible confiance des populations envers leurs institutions et leurs élites dirigeantes, et sur leur disponibilité à des discours démagogiques qui tirent parti de cette situation. Un algorithme biaisé et des faux comptes TikTok ne peuvent suffire en eux-mêmes à diriger des millions de votes sur des candidatures xénophobes, complotistes et complaisantes avec les impérialismes.
Achevons en soulignant que l’État de droit, au nom duquel les citoyen·nes sont appelé·es à « faire barrage », doit être défendu avec rigueur et cohérence. Ce n’est pas ce qui s’est passé dans le cas roumain, avec une accumulation d’amateurisme et d’opacité ayant abouti à l’annulation de la présidentielle de décembre 2024, en plein entre-deux-tours. De quoi donner du grain à moudre à une rhétorique centrée sur l’élection volée, et des idées à George Simion qui invoque désormais des ingérences imaginaires, notamment de la France, pour demander une nouvelle annulation.
Peut-être faut-il surtout développer une conception élargie de l’État de droit, au-delà de la défense indispensable des libertés fondamentales et de la sécurité juridique. Une tradition existe en la matière. Sous la République de Weimar, des juristes comme Hermann Heller (1891-1933) ont parlé d’« État de droit social », avec l’idée qu’une « organisation juste des rapports socioéconomiques » prolongeait le combat pour la liberté et l’égalité « dans l’ordre du travail et des biens ». C’est cette organisation juste qui permet l’effectivité des droits et consolide l’attachement du corps civique à un modèle politique pluraliste.
Des libéraux sincères, soucieux et soucieuses des garanties constitutionnelles prémunissant contre le gouvernement tyrannique promu par les trumpistes au-delà de leurs frontières, devraient le comprendre et subordonner leurs préférences économiques à cette priorité. Il le faudrait, en tout cas, pour que le temps gagné face à l’extrême ne soit pas un temps gâché.
mise en ligne le 21 mai 2025
Denis Sieffert sur www.politis.fr
La France dénonce beaucoup, mais la tragédie de Gaza n’attend pas. Le temps des indignations est révolu, celui des actes et des sanctions est arrivé. Sinon, notre faillite morale sera bientôt regardée comme une véritable complicité.
Interrogé sur le massacre commis par l’armée israélienne à Gaza, Emmanuel Macron s’est écrié : « C’est une honte. » On ne saurait mieux dire. Mais ce sentiment, n’importe lequel de nos concitoyens peut le partager. On attend évidemment autre chose de la part du président de la République. Des actes et des sanctions. Or, tel un Matamore qui ne ferait rire personne, Macron n’en finit pas de « dénoncer les actions scandaleuses d’Israël », comme dans ce communiqué publié le 20 mai avec le Canada et le Royaume-Uni. Il « prépare » pour le 22 juin une conférence coorganisée avec l’Arabie saoudite, et confirme une « prochaine » reconnaissance, d’ailleurs toute symbolique, de l’État de Palestine. Il faut s’en féliciter. A-t-on seulement idée de la situation à Gaza dans un mois ?
Netanyahou se rit de notre couardise.
On est frappé par le rapport que notre président entretient avec une histoire tragique qui s’accomplit au présent. La France ne fera évidemment pas la guerre à Israël, mais pendant que l’armée israélienne tue en moyenne cent civils par jour, et utilise la faim comme arme de guerre, les relations entre Tel-Aviv et l’Union européenne sont toujours régies par le fameux accord d’association mis en œuvre en 2000, dont l’article 2 proclame l’obligation des parties à « respecter les droits humains » et « les principes démocratiques ». Pour la première fois, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a fait référence, mardi sur France Inter, à ce document pour évoquer « une potentielle suspension », tout en avouant que l’initiative venait des Pays-Bas.
On se demande ce que coûtera en vies humaines ce « potentiel ». Netanyahou se rit de notre couardise. Il laisse entrer, « pour des raisons diplomatiques », dit-il cyniquement, cinq camions de vivres « pour les bébés », quand il en faudrait quatre cents. Ce qui supposerait un cessez-le-feu immédiat, l’arrêt des ventes d’armes, et des sanctions économiques. Mais il faudrait déjà que la France n’ait pas peur des mots. Pas question par exemple pour Macron de parler de « génocide ». « Les historiens trancheront », a-t-il dit. Comme si l’enquête d’Amnesty International et les conclusions de Francesca Albanese, la rapporteuse des Nations unies pour les territoires palestiniens, n’existaient pas, preuves à l’appui. « L’histoire » ? C’est dire, là encore, le sentiment d’urgence qui étreint le président de la République.
Macron n’est pas seul à avoir peur des mots qui pourraient fâcher Netanyahou. Un politologue de la Fondation Jean-Jaurès juge que le mot serait « contre-productif », et qu’il « crisperait ». Qui ? Les dirigeants israéliens probablement, dont il faudrait ménager la susceptibilité. Tant de précautions après 53 000 morts, et alors que l’armée israélienne entreprend de raser Gaza, et que nous parviennent des images de survivants aux corps décharnés, laissent pantois. Bien sûr, il y a eu le 7-Octobre, mais il y a longtemps que nous ne sommes plus dans les représailles, mais dans la vengeance, et plus encore dans la réalisation d’un projet politique d’extrême droite que résume aujourd’hui l’alternative expulsion ou extermination.
L’histoire européenne, décidément, n’en finit pas de repasser les plats les plus détestables.
L’heure n’est plus au constat, ni à la « honte ». La France, sans doute, n’est pas inactive. Mais notre pays se comporte comme s’il n’avait d’autre planche de salut que Donald Trump. S’en remettre pour faire pression sur Netanyahou au fantasque président américain, qui dit tout et son contraire, est la garantie de l’échec. C’est aussi un terrible aveu de dépendance au moment même où l’Europe prétend s’émanciper de l’ogre américain. Il est bien possible que Trump obtienne l’entrée de quelques camions de survie dans l’enclave palestinienne, mais on ne devrait pas oublier que, sur le fond, Trump et l’extrême droite israélienne sont d’accord pour expulser les Gazaouis de leur territoire. Les uns le veulent par idéologie, l’autre par mercantilisme immobilier.
L’extrême droite israélienne aurait même trouvé dans le désert libyen une terre d’accueil… Sordide. Comment peut-on s’en remettre à pareille engeance ? L’histoire européenne, décidément, n’en finit pas de repasser les plats les plus détestables. On a longtemps pleuré l’inaction des démocraties pendant la guerre d’Espagne, en 1936. Puis, l’Europe libérale s’est couverte de cendres après les génocides rwandais et de Srebrenica, en 1994 et 1995. Toujours trop tard. On regardera bientôt notre faillite morale à Gaza comme une véritable complicité. Et on pourra alors commémorer. Regrets éternels.
L'éditorial de Marion d'Allard sur www.humanite.fr
Assurément, le ton change. En paraphant un communiqué commun pour exiger la fin de l’offensive israélienne sur Gaza et l’entrée de l’aide humanitaire dans l’enclave palestinienne, en dénonçant « le niveau de souffrance humaine intolérable » et en condamnant « le langage odieux utilisé récemment par des membres du gouvernement israélien et la menace agitée d’un déplacement forcé des civils », Emmanuel Macron, Keir Starmer et Mark Carney sont sortis, enfin, de leur silence coupable.
Au moins dans les mots. Face aux atrocités perpétrées par l’armée de Netanyahou, les chancelleries occidentales, en écho à la force des mobilisations populaires – y compris Israéliennes –, auraient-elles pris le virage de la lucidité ?
Le régime de Tel-Aviv est plus isolé que jamais. Benyamin Netanyahou le sait. Et l’abjecte surenchère militaire à laquelle il se livre fait tout autant figure de planche de salut politique que de matrice stratégique pour parvenir à son ultime but : annexer Gaza, déporter les Palestiniens qui y vivent et poursuivre la colonisation en Cisjordanie, en Syrie et au Liban. Dans une invariable rhétorique de l’absurde, le premier ministre israélien s’obstine à taxer ceux qui s’opposent à ses visées génocidaires d’antisémitisme et de soutien au Hamas.
Certes, dans la bouche et sous la plume de chefs d’États et de gouvernement européens et nord-américains, les termes sont forts et inédits. Résolus même, lorsque Paris, Londres et Ottawa se disent, à l’unisson, « déterminés à reconnaître un État palestinien ». Mais derrière les grandes déclarations, l’heure doit être aux sanctions, indispensables pour mettre fin, instamment, aux massacres de masse ordonnés par un criminel de guerre sous mandat d’arrêt international.
L’union européenne, par la voix sa cheffe de la diplomatie Kaja Kallas, a annoncé ce mardi 20 mai un réexamen de son accord d’association avec Israël. Il était temps et Bruxelles ne doit pas s’arrêter là. Il est urgent de décréter un embargo total sur les ventes et les exportations d’armes et d’œuvrer, par tous les moyens, pour que le droit international soit respecté et Benyamin Netanyahou arrêté. La prise de conscience ne suffit pas. Elle n’est qu’une première marche. Il faut désormais gravir toutes les autres.
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
La cheffe de la diplomatie européenne Kaja Kallas a annoncé, mardi 20 mai, que l’Union européenne allait réexaminer son accord d’association avec Israël. Alors que la pluie de bombes redouble d’intensité sur la bande de Gaza, les alliés d’Israël commencent à revoir leur position et poussent pour un cessez-le-feu.
Ce revirement partiel arrive alors que près de 54 000 Gazaouis ont été, selon des données du ministère de la Santé du Hamas, tués par l’armée israélienne. « 14 000 bébés mourront dans les prochaines 48 heures, si nous ne pouvons pas les atteindre », alertait Tom Fletcher, secrétaire général adjoint aux Affaires humanitaires des Nations unies, lors d’un entretien accordé à la BBC, mardi 20 mai.
Lundi, seuls cinq camions remplis de nourriture pour bébés ont été autorisés à entrer. D’une population victime d’une entreprise génocidaire à l’annexion de la bande de Gaza, le gouvernement dirigé par le premier ministre Benyamin Netanyahou se retrouve, depuis lundi 19 mai, ouvertement remis en cause par plusieurs États alliés.
Ce que signifie le réexamen de l’article 2
Annonce d’importance, déjà : l’officialisation par l’Union européenne (UE) du réexamen de son accord d’association avec Israël. « Il existe une forte majorité en faveur du réexamen de l’article 2 (sur le respect des droits humains – NDLR) de notre accord d’association avec Israël, a fait savoir la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, à l’issue d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles, mardi 20 mai. Nous allons donc nous lancer dans cet exercice. »
Un changement de cap qui symbolise une rupture qui s’amorce entre les soutiens de cette révision – la France, la Belgique, le Portugal, l’Espagne, la Finlande, l’Irlande, le Luxembourg, la Slovénie, la Suède, les Pays-Bas – et les partisans du statu quo – l’Allemagne, l’Italie, la Bulgarie, la République tchèque, la Croatie, Chypre, la Grèce, la Lituanie, la Hongrie, la Lettonie. L’ex-premier ministre Dominique de Villepin estime même, comme il l’a affirmé au micro de Franceinfo mardi 20 mai, que les Vingt-sept pourraient aller plus loin en décrétant « un embargo sur les livraisons d’armes » et en appelant en son nom à déférer le chef de l’État israélien et son gouvernement « devant la Cour pénale internationale ».
Le Royaume-Uni a de son côté annoncé la suspension de ses négociations commerciales avec Tel-Aviv, tandis que la Suède demande que l’UE sanctionne « certains ministres israéliens ». Des prises de position saluées par la gauche. Pour l’eurodéputée Manon Aubry, « les lignes bougent enfin contre l’impunité de Netanyahou », tandis qu’Israël intensifie son offensive pour prendre le contrôle de l’enclave palestinienne rasée par de longs mois de bombardements. « Enfin, des sanctions sont prises contre l’État d’Israël, appuie sa collègue, Rima Hassan. Il est déjà trop tard, mais il était temps. »
Toujours au Parlement européen, cinquante députés ont questionné la Commission sur la façon dont elle comptait agir face à la répression menée par Tel-Aviv contre les organisations non gouvernementales (ONG) israéliennes. Un projet de loi qui impose une taxe de 80 % sur les financements publics étrangers destinés à ces structures issues de la société civile a, de fait, été entériné. « Ce projet de loi entraînera de facto la fermeture de nombreuses ONG israéliennes de défense des droits humains ainsi que d’organisations humanitaires qui mènent des activités vitales dans le pays, compris dans les territoires palestiniens occupés, telles que B’Tselem et Breaking the silence », fustigent les signataires dans un communiqué publié mardi 20 mai. Un an et demi après l’enclenchement d’un massacre causant plusieurs milliers de morts, le soutien inconditionnel à Israël commence à s’effriter.
mise en ligne le 20 mai 2025
Par Xavier Sauvignet, avocat au barreau de Paris sur www.humanite.fr
Une nouvelle recrue, candidate aux élections des instances représentatives du personnel, doit parer plusieurs tentatives de licenciement. Son tort ? Avoir dénoncé les mauvaises conditions de travail dans son Ehpad, maltraitantes pour les résidents..
Été 2024. Saint-Avold, en Moselle. Dans une maison de retraite médicalisée de 76 lits nommée Villa d’avril (groupe Colisée, 4e acteur du secteur), Mme L., aide-soignante et récemment candidate aux élections professionnelles, est sur le point d’être licenciée.
Son tort ? Avoir dénoncé, à moult reprises, les conditions de travail qui lui sont imposées ainsi qu’à ses collègues, lesquelles (ce sont majoritairement des femmes) évoluent dans un contexte de sous-effectif chronique, au point que la santé et la dignité des résidents s’en trouvent atteintes. Depuis juillet, Mme L. ne mâche plus ses mots : « Ce matin, j’ai repris mon poste (…) et j’ai remarqué qu’aucun résident n’a été changé la nuit. (Ils) sont donc souillés de la tête aux pieds, frigorifiés. Cette négligence m’oblige à faire double travail (…). Il est compliqué pour moi de continuer à travailler dans de telles conditions. »
Plutôt que de se préoccuper de ce constat alarmant, et huit jours seulement après sa candidature, l’employeur la convoque à un entretien en vue d’un licenciement. « Je suis d’accord que, la seule solution, (…) c’est de retirer le noyau contagieux », écrivait alors la directrice de l’Ehpad à sa responsable régionale. Mme L., licenciée le 3 septembre, ne peut donc pas participer aux élections, prévues pour le 24. Conscient de l’avoir virée sans respect de son statut protecteur (non seulement pour les élus du personnel, mais aussi les candidats aux élections), l’établissement consent à réintégrer la salariée, mais trois jours après les élections, le 27 septembre…
Contre toute attente, le 2 octobre, rebelote : Mme L. est convoquée à un nouvel entretien préalable. Par décision du 18 décembre, l’inspection du travail, saisie de la demande de licenciement, s’y oppose, considérant qu’aucun des reproches faits à la salariée n’était établi. Ouf !
Mais l’Ehpad refuse alors de la réintégrer, au prétexte (inopérant) qu’un recours est porté contre la décision de l’inspection. Elle saisit le conseil de prud’hommes en janvier. L’employeur change alors son fusil d’épaule : il réintègre la salariée pour la muter aussitôt dans un autre établissement, à Giraumont, près de Metz, à plus de 80 kilomètres de son domicile, alors qu’aucune clause de mobilité ne figure à son contrat.
Stop, ou encore ? Placée en arrêt maladie depuis le 7 février, Mme L. fait de nouveau l’objet d’une procédure de licenciement le 4 mars, juste après l’expiration de sa période de protection, cette fois pour « absences répétées perturbant le fonctionnement de l’entreprise »…
Finalement, les juges prud’homaux viendront clore cette vaste farce et annuler ce triple licenciement1, en retenant que le comportement de l’employeur caractérise un « trouble manifestement illicite » justifiant la réintégration de Mme L. au sein de la Villa d’avril.
Décision : conseil de prud’hommes de Forbach, 28 avril 2025, RG n° R 24-05838. Avocate plaidante : Romane Bartoli, du barreau de Paris. ↩︎
mise en ligne le 19 mai 2025
Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr
La commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale a achevé vendredi 16 mai l’examen de la proposition de loi « Duplomb ». Elle a réintroduit la plupart des reculs écologiques qui avaient été retirés en commission développement durable.
Deux salles, deux ambiances. Examinée cette semaine par la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, la proposition de loi « Duplomb » – du nom du sénateur Les Républicains (LR) qui l’a initiée – a retrouvé une bonne partie des reculs écologiques qu’elle contenait à l’origine. Un vote qui vient contrebalancer celui de la commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, les 6 et 7 mai, où plusieurs élu·es, allant de la gauche à la droite, avaient retoqué la plupart des dispositions critiques.
Cette fois-ci, LR et les macronistes d’Ensemble pour la République (EPR) – à l’exception de la présidente de la commission développement durable Sandrine Le Feur, venue soutenir ses amendements auprès de ses collègues des affaires économiques – ont voté d’une même voix pour rétablir les textes les plus critiques, se rapprochant des positions du Rassemblement national (RN), qui tient une ligne claire depuis le début des discussions en faveur des pesticides, de l’élevage intensif et des mégabassines.
Seul le MoDem est apparu divisé, les uns votant avec la gauche et le groupe écologiste pour maintenir les avancées de la semaine dernière, les autres s’alignant sur le reste de la Macronie, la droite et l’extrême droite en faveur d’une agriculture productiviste le moins limitée possible par la nécessité de préserver biodiversité et santé de la population.
Principale disposition au cœur du texte, la possibilité d’un retour des néonicotinoïdes, ces insecticides tueurs d’abeilles, est ainsi revenue en force. Inscrite à l’article 2 de la proposition de loi, elle permettrait par décret, « à titre exceptionnel », « de déroger à l’interdiction d’utilisation des produits contenant une ou des substances actives de la famille des néonicotinoïdes ». Ces produits toxiques, interdits en France depuis 2018, avaient bénéficié d’une dérogation jusqu’au début de 2023.
Le RN pro-pesticides
Au cours des débats qui se sont achevés vendredi 16 mai, le rapporteur de la loi Julien Dive (LR), élu de l’Aisne, l’un des départements les plus gros producteurs de betteraves, a fermement soutenu la réintroduction de l’insecticide. Pour l’encadrer, il a simplement porté un amendement qui limite cette autorisation à trois ans, tout en donnant un « avis favorable » à un amendement du RN qui rendait cette durée renouvelable. Ce dernier amendement, toutefois, n’a pas emporté la majorité. Le RN a même tenté, sans y parvenir, de faire entériner le retour de l’ensemble des néonicotinoïdes, y compris ceux interdits par l’Union européenne.
Pour les élu·es favorables à ce type d’insecticide dit systémique – il se diffuse dans toutes les parties de la plante, y compris le pollen et le nectar –, la cause est entendue : il s’agit simplement de réintroduire l’acétamipride pour traiter les noisetiers. Il s’agit de l’une des trois molécules encore autorisées sur le sol européen. « Ce sera juste pour une durée précise, pour une molécule précise, et à certaines conditions », a plaidé Julien Dive à plusieurs reprises. « Quand bien même on ne le ferait que pour la noisette, ça vaut le coup de le faire », a assuré de son côté Jean-Luc Fugit, député macroniste du Rhône.
Pour sauver la filière noisette ou la filière betterave, on accepte de siffler la mort de la filière apicole. Pierrick Courbon, député PS de la Loire et apiculteur
Le texte, cependant, ne précise à aucun endroit que seule cette molécule est concernée, et que seule la filière de la noisette pourrait en bénéficier. Autrement dit, c’est une porte grande ouverte pour le retour de substances dont la toxicité n’est plus à démontrer.
Au cours des débats, les député·es pro-pesticides ont avancé la nécessité de faire le poids face aux concurrents de la France sur la noisette, Italie et Turquie en tête. « 65 % de la production de noisette de mon département est partie à la poubelle », fait valoir Hélène Laporte, députée RN du Lot-et-Garonne, auprès de Mediapart.
Élue dans le fief du syndicat de la Coordination rurale, qui s’oppose violemment aux mesures environnementales, elle rappelle que le retour de l’acétamipride est porté depuis longtemps par son parti : c’était déjà l’objet, il y a deux ans, d’une proposition de loi de son collègue, Timothée Houssin. Et l’extrême droite n’entend pas se cantonner à la noisette. « Il y a la fraise aussi… »
Les chiffres brandis pendant les débats pour défendre le retour de la molécule toxique sont le plus souvent fantaisistes. La réalité, c’est que malgré les attaques de la « puce diabolique », contre laquelle l’acétamipride est parfaitement efficace, les rendements des noisetiers français restent nettement supérieurs à ceux de l’Italie et de la Turquie, selon les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.
La gauche de la commission n’est pas dupe et dénonce le tour de passe-passe : privilégier les intérêts d’une filière au détriment du principe de précaution et de la préservation des insectes, voilà qui est curieux, relèvent les uns et les autres au cours de la discussion. « Pour sauver la filière noisette ou la filière betterave, on accepte de siffler la mort de la filière apicole », regrette le socialiste élu de la Loire Pierrick Courbon, lui-même apiculteur. « En vingt ans, le miel a perdu deux tiers de sa production. »
L’élue des Deux-Sèvres Delphine Batho (Générations Écologie) avance les dernières données scientifiques : « L’acétamipride se retrouve dans le liquide céphalorachidien d’enfants atteints de cancers, il franchit la barrière placentaire, se transmet dans le lait maternel, il y a une suspicion importante de son impact sur les troubles du développement… »
Quant à la députée d’Ille-et-Vilaine Mathilde Hignet (La France insoumise), elle refuse « d’être complice d’un système qui bousille les vies des agriculteurs » et profite du débat pour rendre hommage à Christian, cet agriculteur breton atteint de leucémie, « qui nous a quittés le 10 avril dernier ».
RN et FNSEA
Si l’ensemble de la gauche tient, avec constance, une ligne d’opposition aux pesticides et dénonce un texte qui n’améliore en rien les conditions de vie dans le monde agricole, elle échoue à faire passer la plupart de ses amendements.
Parmi les rares dispositions progressistes adoptées, signalons cependant celle portée par le député gersois David Taupiac (groupe Libertés, indépendants, outre-mer et territoires, Liot), voté avec la gauche et en dépit d’un « avis défavorable » du rapporteur : les exploitants agricoles subissant des pertes en cas d’interdiction d’un produit phytosanitaire devront être indemnisés.
L’autre sujet clé du texte, le processus d’autorisation des pesticides par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (l’Anses), se voit quant à lui largement amendé, faisant apparaître l’indépendance de l’expertise scientifique comme une ligne rouge pour la Macronie. Dans le texte adopté en janvier par le Sénat, la tutelle du ministère de l’agriculture était renforcée et l’Anses se voyait dotée d’un « conseil d’orientation pour la protection des cultures » dans lequel pouvait être intégrés, par voie de décret, des représentants des firmes de l’agrochimie.
La commission développement durable avait rejeté l’ensemble de ces dispositions ; celle des affaires économiques les a corrigées. Il n’y a plus de « conseil d’orientation », mais un « comité des solutions » où les firmes ne pourront pas siéger, mais être auditionnées.
Une majorité a également voté pour des facilitations concernant les bâtiments d’élevage, notamment par la voie de deux amendements déposés par le RN explicitement travaillés « en collaboration avec la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles [FNSEA] ».
La commission affaires économiques n’a pas pu revenir, en revanche, sur un point important sur lequel la commission développement durable avait été saisie « au fond » et qu’elle avait rejeté : la simplification de la construction de mégabassines.
La discussion sur le stockage d’eau devrait toutefois revenir en séance plénière, à partir du 26 mai. C’est en tout cas ce qu’ont promis, du côté des macronistes, Jean-Luc Fugit, et pour LR, l’élu de Haute-Loire Jean-Pierre Vigier : ils prévoient de déposer des amendements en ce sens. Le backlash écologique est loin d’être terminé.
mise en ligne le 18 mai 2025
Scarlett Bain sur www.humanite.fr
Pour Eric May, médecin généraliste et directeur du Centre Municipal de Santé de Malakoff, les deux propositions de lois qui viennent d’être adoptées pour lutter contre les déserts médicaux ne répondent pas aux besoins réels des populations et du maillage du territoire.
Pour lutter contre les déserts médicaux, deux lois ont été votées en première lecture à quelques jours d’intervalles. La première, la loi Garot, défendue par la gauche, adoptée le 7 mai à l’Assemblée nationale, porte le principe de régulation de médecins. La seconde, dite loi Mouiller présentée par la droite, votée le 13 mai au Sénat, défend la notion d’encadrement. Cette dernière est soutenue par le gouvernement, qui a déclenché son examen en lecture accélérée. Membre de l’Union Syndicale des Médecins de Centres de Santé (USMCS), Eric May propose une autre voie pour garantir l’accès aux soins sur l’ensemble du territoire.
Quelle est votre position par rapport à la proposition de loi du sénateur Les Républicains Philippe Mouiller ?
Eric May : Ce projet de loi porte la notion d’encadrement et non pas de régulation de l’installation des médecins. Elle ne répond pas aux enjeux et nous amènerait droit dans le mur. Les propositions qu’elle comporte reprennent des éléments du plan d’action élaborée à la hâte par François Bayrou et y ajoutent du flou. Le nombre d’interventions d’un médecin qui s’installerait dans une zone surdotée et qui devrait compenser par une présence chronique dans une zone sous-dotée n’est plus renseigné.
Le premier ministre l’avait fixée à deux jours, ce qui ne répondait déjà en rien aux besoins réels mais au moins une indication était donnée. Cependant, dans tous les scénarios, une présence hachée ne peut répondre ni à la qualité ni à la continuité des soins. Ce projet de loi porte la notion d’organiser la « solidarité » des médecins. Moi, j’appelle cela de la charité. Ce n’est pas ce dont la population a besoin.
Soutenez-vous davantage la proposition de loi transpartisane portée par le député socialiste Guillaume Garot ?
Eric May : La régulation de l’installation des médecins est un passage nécessaire. Il faut arrêter de rester arc bouté sur le principe de la liberté de l’installation dont nous allons fêter les cent ans l’année prochaine. Cette charte des médecins libéraux est datée et a montré les limites de son efficacité, aggravée notamment par le numerus clausus. Au moment où justement les ressources sont rares, la question de leur bonne répartition se pose logiquement et pour une raison simple : l’égalité d’accès aux soins pour les patients sur l’ensemble du territoire.
Mais cette régulation doit aller de pair avec l’organisation des soins de premiers recours sans quoi on continuera de créer des déserts médicaux. En cela dans les deux propositions de loi, il reste un impensé : l’avenir du secteur 2. Ces médecins, le plus souvent spécialisés, pratiquent des dépassements d’honoraire. Ils sont aussi mal répartis sur le territoire : des zones se retrouvent surdotées en secteur 2 et sous-dotées en secteur 1. En réalité, il est question d’un choix de société : celui de développer un réel service public de la santé.
En tant que directeur du Centre Municipal de Santé de Malakoff, vous défendez le maillage du territoire par une offre de soin publique. Selon vous, la simple régulation ne peut être suffisante ?
Eric May : Non, elle est une étape. La solution doit passer par la création de centres de santé public, qui sont des structures pluriprofessionnelles avec obligation de pratiquer le tiers payant et de respecter les tarifs opposables. Il faut que les politiques publiques investissent dans la création d’un service public de santé de proximité pour mailler l’ensemble du territoire. Il ne s’agit pas de s’opposer à la médecine libérale mais de venir compléter ou palier les besoins de la population qui se trouve dans une situation d’urgence.
Le coût de leur création et de leur maintien est un choix. Sans remettre en cause le droit des professionnels de santé à un exercice libéral, il faut dans chaque territoire un centre de santé public en lien avec un hôpital public et des services publics de santé préventive tels que la santé scolaire ou la PMI… Soigner, éduquer, garantir l’accès aux services de santé de qualité : ce sont là les missions de la République. La santé ne peut plus dépendre des choix individuels d’installation ou d’exercice de professionnels de santé. Elle doit faire l’objet d’une organisation fondée sur l’intérêt général, au service de tous, lisible et garantie sur tout le territoire. De par mon expérience, je sais que ce modèle de travail en équipe dans des centres pluridisciplinaires et équipés en conséquence peut séduire de nombreux médecins.
mise en ligne le 17 mai 2025
Edwy Plenel sur www.mediapart.fr
« C’est une honte », s’est contenté de dire, le 13 mai sur TF1, Emmanuel Macron à propos de ce que fait Israël à Gaza et qu’il s’est refusé à qualifier. La véritable honte, c’est de s’en tenir à ces mots et de ne rien faire pour empêcher le génocide en cours. Au moins cent Palestiniens auraient encore perdu la vie dans des frappes vendredi.
« Une sinistre entreprise » : le 13 mai, Tom Fletcher, secrétaire général adjoint des Nations unies aux affaires humanitaires, commençait ainsi son exposé devant le Conseil de sécurité. Oui, une sinistre entreprise, insistait-il, que d’informer « à nouveau » la communauté internationale sur « l’atrocité du XXIe siècle dont nous sommes les témoins quotidiens à Gaza ».
Que dirons-nous aux générations futures ? a-t-il d’emblée lancé aux diplomates réunis à New York. Que « nous avons fait tout ce que nous pouvions » ? Des « mots vides de sens », cinglait-il, tant c’est l’inverse qui est vrai. L’état des lieux – des ruines, plutôt – qu’il a dressé mérite d’être longuement cité, ne serait-ce que pour l’histoire car, précisait-il, c’est « ce que nous voyons » et que, pourtant, le monde laisse faire, dans un mélange de complicité, d’indifférence et d’impuissance.
« Israël impose délibérément et sans honte des conditions inhumaines aux civils dans le territoire palestinien occupé. Depuis plus de dix semaines, rien n’est entré à Gaza – ni nourriture, ni médicaments, ni eau, ni tentes. Des centaines de milliers de Palestiniens ont, une fois de plus, été déplacés de force et confinés dans des espaces de plus en plus restreints, puisque 70 % du territoire de Gaza se trouve soit dans des zones militarisées par Israël, soit sous le coup d’ordonnances de déplacement. »
« Chacun des 2,1 millions de Palestiniens de la bande de Gaza est confronté au risque de famine. Un sur cinq risque de mourir de faim. Malgré le fait que vous ayez financé la nourriture qui pourrait les sauver. Les quelques hôpitaux qui ont survécu aux bombardements sont débordés. Les médecins qui ont survécu aux attaques de drones et de snipers ne peuvent pas faire face aux traumatismes et à la propagation des maladies.
« Aujourd’hui encore, l’hôpital européen de Gaza à Khan Younès a été bombardé une nouvelle fois, faisant encore plus de victimes civiles. Pour avoir visité ce qui reste du système médical de Gaza, je peux vous dire que la mort à cette échelle a un son et une odeur qui ne vous quittent pas. Comme l’a décrit un employé de l’hôpital, “les enfants crient lorsque nous enlevons le tissu brûlé de leur peau...” Et pourtant, on nous dit que “nous avons fait tout ce que nous pouvions”. […] »
Les alarmes de l’ONU
« Il n’y a pas que Gaza. La violence effroyable augmente également en Cisjordanie, où la situation est la pire que l’on ait connue depuis des décennies. L’utilisation d’armes lourdes, de méthodes de guerre militaires, d’une force excessive, de déplacements forcés, de démolitions et de restrictions de mouvement. Expansion continue et illégale des colonies. Des communautés entières détruites, des camps de réfugiés dépeuplés.
« Les colonies s’étendent et la violence des colons se poursuit à un niveau alarmant, parfois avec le soutien des forces israéliennes. Récemment, des colons ont enlevé une jeune fille de 13 ans et son frère de 3 ans. Ils ont été retrouvés attachés à un arbre. Devons-nous également leur dire que “nous avons fait tout ce que nous pouvions” ? »
Le lendemain de cet exposé, complété par celui d’Angélica Jácome, directrice de la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) – « le risque de famine est imminent », a-t-elle averti –, le Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires (Ocha) diffusait son bulletin hebdomadaire sur la situation à Gaza.
Chaque mercredi, il actualise le décompte du massacre : entre le 7 et le 14 mai 2025, à midi, 275 Palestinien·nes tué·es et 949 blessé·es ; entre le 7 octobre 2023 et le 14 mai 2025, au moins 52 928 Palestinien·nes tué·es et 119 846 blessé·es ; chiffres qui incluent les 2 799 personnes tuées et 7 805 blessées depuis le 18 mars 2025, date de la rupture du cessez-le-feu par Israël.
Deux jours plus tard, le 16 mai 2025, une autre agence des Nations unies, l’Unicef, dédiée à la protection de l’enfance, signalait « la mort d’au moins 45 enfants dans la bande de Gaza au cours des deux derniers jours » : « Depuis dix-neuf mois, Gaza est un cimetière pour les enfants et plus aucun endroit n’est sûr. Du nord au sud, ils sont tués ou blessés dans les hôpitaux, dans les écoles transformées en abris, dans des tentes de fortune ou dans les bras mêmes de leurs parents. Au cours des deux derniers mois seulement, dans l’ensemble de la bande de Gaza, plus de 950 enfants auraient été tués par des frappes. »
Ces chiffres, dans leur sécheresse, ne disent pas tout du désastre, cette destruction non seulement de vies humaines mais de l’existence même d’un peuple, de ses maisons, de ses lieux, de sa terre, de sa culture, bref de son monde.
Ils n’en épuisent même pas le décompte macabre : le 20 juillet 2024, une étude de la revue médicale The Lancet évaluait déjà les morts à 8 % de la population gazaouie, en ne se contentant pas de dénombrer les personnes tuées directement mais en incluant aussi une évaluation des décès provoqués par le blocus, la famine et les maladies.
Emmanuel Macron lors de l’émission « Les défis de la France » sur TF1, le 13 mai 2025. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart
Certes, le siège total que subit, depuis le 2 mars 2025, la bande de Gaza, ce petit territoire surpeuplé (365 kilomètres carrés pour 2,1 millions d’habitant·es), réveille quelques lucidités tardives. Mais, pour l’heure, il n’a rien changé à l’inaction du monde.
Interrogé sur TF1 au soir du 13 mai, le jour même de l’exposé devant le Conseil de sécurité de l’ONU, Emmanuel Macron s’est refusé à évoquer un « génocide » durant les six pauvres minutes consacrées à la guerre de Gaza d’une interminable émission de plus de trois heures. L’affaire des seuls historiens, a-t-il asséné. En somme, quand tout sera fini, quand le crime aura été accompli, quand les vivant·es ne seront plus là pour en témoigner. Parce que nous n’aurons rien fait pour les sauver.
Au même moment, à New York, Tom Fletcher répondait par avance au président de la République française : « Vous disposez donc de ces informations. Aujourd’hui, la Cour internationale de justice (CIJ) examine la question de savoir si un génocide est en cours à Gaza. Elle examinera les témoignages que nous avons partagés. Mais il sera trop tard. Reconnaissant l’urgence, la CIJ a indiqué des mesures provisoires claires qui doivent être mises en œuvre maintenant, mais elles ne l’ont pas été. […] Alors, pour ceux qui ont été tués et ceux dont les voix sont réduites au silence : de quelles preuves supplémentaires avez-vous besoin maintenant ? Agirez-vous – de manière décisive – pour prévenir les génocides et garantir le respect du droit humanitaire international ? Ou direz-vous plutôt que “nous avons fait tout ce que nous pouvions” ? »
La honte, c’est de ne rien faire pour arrêter un génocide, sauver un peuple, sanctionner des dirigeants criminels, défendre le droit international
La question du génocide ne fait plus guère débat parmi les juristes et les humanitaires. Elle a été documentée par Amnesty International le 5 décembre 2024, par Médecins sans frontières le 18 décembre 2024, par Human Rights Watch le 19 décembre 2024, après l’avoir été, dès le 24 mars 2024, par Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés. Ce mot, qui qualifie et incrimine, décrit une volonté d’annihilation d’une partie du peuple palestinien. De destruction, d’effacement, de disparition.
C’est un processus indissociable de toute entreprise coloniale, d’appropriation d’un territoire et d’expropriation d’un peuple. Cette même semaine, les 14 et 15 mai, les Palestiniens commémoraient leur Nakba, la première « catastrophe », celle de 1948, qui, en vérité, ne s’est jamais interrompue – elle dure depuis soixante-dix-sept ans. « Un futuricide en Palestine », résume Stéphanie Latte Abdallah dans l’ouvrage collectif qu’elle a codirigé, Gaza, une guerre coloniale (Sindbad-Actes Sud) : « Depuis le 7 octobre 2023, les Gazaoui·es et les Palestinien·nes ont le sentiment de vivre une nouvelle Nakba, en raison d’une guerre génocidaire qui vise directement les civils et tout ce qui permet d’envisager un avenir à Gaza. »
« Actuellement en fuite » : sur la page du site de la Cour pénale internationale (CPI) qui lui est dédiée, tel est le statut du premier responsable de ces crimes, sous le coup d’un mandat d’arrêt délivré le 21 novembre 2024. Il se nomme Benyamin Nétanyahou, premier ministre au moment des faits, « suspecté d’être responsable des crimes de guerre consistant à affamer délibérément des civils comme méthode de guerre et à diriger intentionnellement une attaque contre la population civile ; et des crimes contre l’humanité de meurtres, de persécutions et d’autres actes inhumains, du 8 octobre 2023 au moins jusqu’au 20 mai 2024 au moins ».
En avril, la fuite de ce suspect de haut vol – qui fuit aussi la justice de son propre pays où il est poursuivi pour corruption – l’a amené sans aucun tracas en Europe, hôte de la Hongrie de Viktor Orbán le 3 avril, puis aux États-Unis le 7 avril, reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche. D’un continent à l’autre, il a même pu traverser sans encombre l’espace aérien français.
Depuis la nouvelle guerre d’Israël à Gaza alors même qu’une autre guerre se poursuit en Europe, celle de la Russie contre l’Ukraine, on ne compte plus les preuves de ce « double standard » occidental qui ruine le droit international.
Tandis que l’Europe, avec la France en première ligne, discute de nouvelles sanctions et rétorsions contre la Russie de Vladimir Poutine, rien n’est fait contre l’État d’Israël de Benyamin Nétanyahou. Diplomatiques, militaires, commerciales : la panoplie de mesures est pourtant vaste, et la liste des pays qui en font déjà l’objet est fournie – pas moins de vingt-huit, si l’on s’en tient aux seules sanctions économiques et financières.
Lors de son entretien télévisé du 13 mai, Emmanuel Macron n’a même pas mentionné la reconnaissance de l’État de Palestine, une initiative un temps évoquée qui, pourtant, resterait de l’ordre du symbole.
« C’est une honte », s’est contenté de dire le président français à propos de ce que fait Israël à Gaza. Non, la honte, c’est de ne rien faire pour arrêter un génocide, sauver un peuple, sanctionner des dirigeants criminels, défendre le droit international.
Une honte dont Emmanuel Macron et ses semblables devront rendre compte devant l’histoire, ainsi que le prophétisait, ce même 13 mai 2025, Tom Fletcher devant le Conseil de sécurité : « Pour ceux qui ne survivront pas à ce que nous craignons de voir arriver – au vu et au su de tous –, ce n’est pas une consolation de savoir que les générations futures nous demanderont des comptes dans cette enceinte. Mais elles le feront. Et si nous n’avons pas sérieusement fait “tout ce que nous pouvions”, nous devrions craindre ce jugement. »
mise en ligne le 16 mai 2025
Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
Un an après les révoltes en Nouvelle Calédonie, la crise s’installe. En jeu : la capacité à sortir d’un rapport colonial, ici comme ailleurs. L’histoire nous enseigne les conséquences d’un entêtement buté et absurde.
Le 7 avril 1803, Toussaint Louverture mourrait au Fort de Joux, dans le Doubs. Cela faisait sept mois que le héros de Saint-Domingue (l’actuelle Haïti) croupissait dans cette geôle de la République. Son tort ? Avoir mené la révolte des esclaves, avoir été tant révolutionnaire au point de faire des mots de liberté, égalité et fraternité des actes. Saint-Domingue n’abolissait pas seulement l’esclavage, elle s’affranchissait des Empires, notamment français, pour devenir la première République noire du monde. Toussaint Louverture avait porté la République mais il avait défié la France. La « perle des Antilles » finira par obtenir son indépendance, mais la sanction de la France sera immense : 200 ans plus tard, les Haïtiens payent encore ce lourd tribut, une dette colossale pour compenser le manque à gagner esclavagiste et colonialiste. Haïti est un enfer, gangrenée par la corruption, la violence et la misère.
La France n’apprend-elle rien de ses erreurs ? La question se pose à l’heure où la crise s’installe profondément en Nouvelle-Calédonie.
Voilà bientôt un an que Christian Tein, l’un des leaders du mouvement indépendantiste kanak, et six autres personnes sont enfermés à l’autre bout du monde, au centre pénitentiaire de Mulhouse-Lutterbach (Haut-Rhin). Ils sont traités comme de dangereux criminels insurrectionnels alors que tous les témoignages rendent compte de leur pacifisme et de leur ouverture au dialogue. Ils sont accusés par le gouvernement d’avoir fomenté les « émeutes » de mai 2024 – émeutes « gérées » par la France à grands renforts militaires, ayant causé la mort de onze Kanaks.
Les raisons de la colère commencent à s’accumuler à Nouméa. Il y a ces référendums sur l’indépendance dont le processus dure depuis 1988. Il y a cette idée des macronistes de réformer le code électoral, l’année dernière, pour donner plus de poids aux électeurs blancs – farouchement contre l’indépendance. Le camp dit loyaliste se radicalise, au point qu’aujourd’hui, la situation politique devient absurde : Manuel Valls, ministre des outre-mer, a désormais plus de facilité à discuter avec les indépendantistes, les loyalistes étant arc-boutés sur leur position de dominants. Emmanuel Macron leur vient en renfort : « La France serait moins grande et moins belle sans la Nouvelle-Calédonie. »
L’affaire est coloniale. La droite et l’extrême droite ne s’y trompent pas. Ils ne comptent pas perdre une nouvelle fois la guerre d’Algérie… Mais nous ne sommes plus au XXe siècle ! L’île est exsangue économiquement (et nécessite d’importants financements pour reconstruire), encore traumatisée par la violence de l’année 2024.
Le gouvernement ne saurait ignorer un peuple qui demande le respect et le choix. Pour trouver le chemin de la démocratie, il faudra trouver autre chose que l’interdiction des manifestations et la suspension des réseaux sociaux. Si la démocratie c’est aussi permettre à chacun de se projeter dans l’avenir, il est décisif que les projets soient sur la table et que la définition du corps électoral soit consensuelle. La République française doit se réinventer, élargir ses conceptions qui ne tiennent pas compte de l’historie, des cultures, des réalités géographiques et politiques. Et même géostratégiques. Sinon, la crise perdurera ad nauseam.
En 1998, une inscription a été faite au Panthéon, en hommage à Toussaint Louverture. En faudra-t-il une pour les Kanaks, dans 200 ans ?
mise en ligne le 15 mai 2025
Ludovic Simbille sur https://rapportsdeforce.fr/
Candidat à l’élection de la présidence de Les Républicains, Laurent Wauquiez a déclaré vouloir limiter le RSA à deux ans et généraliser des heures de travail obligatoire en contrepartie. A rebours de la réalité, cette surenchère droitière intervient alors que la loi plein emploi prévoit dès le 1er juin de suspendre le RSA en cas de non respect des 15 heures d’activités imposées. Et que le Conseil national de lutte contre la pauvreté demande un moratoire.
« C’est à propos du RSA ? Faut aller bosser gratuitement dans les bagnes à saint Pierre et Miquelon ? ». Agathe n’était pas au courant de la dernière déclaration de Laurent Wauquiez sur les titulaires du Revenu de solidarité active avant qu’on ne lui demande son avis. « Mais de manière générale, j’ai juste hâte qu’il arrête de parler », s’exaspère cette auto-entrepreneuse bretonne au Rsa.
En campagne pour la présidence du parti Les Républicains (LR) ne cesse de faire des propositions chocs, reprises par la presse, pour se démarquer davantage vers la droite de son concurrent, Bruno Retailleau. Après avoir invité à rassembler les personnes sous OQTF à Saint-Pierre et Miquelon, le député de Haute-Loire a proposé de sortir du « Rsa à vie » qui coûte 12 milliards d’euros. Ce revenu « doit être une aide temporaire quand on a eu un accident de la vie. Il faut le limiter à deux ans pour les Français qui sont aptes au travail ». Car, « le vrai social, c’est le travail », croit savoir ce fils d’industriels pour qui « il est temps d’arrêter l’assistanat dans notre pays »…
30 à 100 % du RSA suspendu
Comme Agathe, on se serait bien passé de commenter les élucubrations de cette figure de la droite, si elle ne faisait pas des émules, impactant la vie des plus démunis. Dans l’Allier, le département veut également limiter la durée de versement de l’indemnité à 36 mois. Une pétition a même été lancée en faveur « d’une vraie réforme qui favorise le travail ». Tous les départements de droite ont refusé d’appliquer la revalorisation légale de la prestation à 1,7% prévue au 1er avril. Motif ? « On dévalorise le travail », explique le président du Conseil départemental d’Ardèche. « On n’en peut plus : c’est trop ! », s’emportait celui de la Marne.
Ce discours antisocial n’est pas nouveau. Déjà en 2011, le même L. Wauquiez, à qui l’on peut reconnaître une certaine constance, déposait une loi imposant des missions aux destinataires d’aides sociales afin d’éradiquer ce « cancer de l’assistanat ». Presque quinze ans plus tard, ses volontés ont été exaucées par la loi dite du plein emploi. Entrée en vigueur en janvier 2025, cette réforme contraint l’ensemble des éloignés de l’emploi à s’inscrire à France Travail, l’organisme qui remplace Pole Emploi. Et chaque signataire d’un contrat d’engagement réciproque (CER) s’engage à effectuer 15 heures d’activité hebdomadaires pour espérer toucher ses 646, 52 euros… Sous peine de voir cette somme suspendue ou de se voir radié. Attendus pour le 1er juin, les décrets ne sont toujours pas publiés. Mais le journal Le Monde a révélé que 30 à 100 % de l’indemnité pourra être suspendue pendant quatre mois en cas de manquements aux engagements.
Dans un avis du 07 mai dernier, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) alerte sur ce principe de « suspension-mobilisation », prévu par ce nouveau RSA. Cet organisme officiel propose plutôt « d’introduire un premier niveau de sanction qui serait une convocation pour un rappel aux obligations » des allocataires et d’allonger le délai de recours à trente jours, au lieu de dix actuellement. Il signale « le risque de ruptures d’égalité devant le droit ».
Tout comme les syndicats, associations et mutuelles réunis dans Le Pacte du Pouvoir de Vivre, le CNLE demande don un moratoire sur ce régime de sanctions, contraire à la constitution de 1946. Son article 11 prévoit « le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ». Ce signalement institutionnel s’ajoute à la déclaration de la Commission nationale consultative des droits de l’homme de décembre dernier dénonçant une « atteinte aux droits humains ». Du côté syndical, la Cfdt et l’UNSA vantent l’accompagnement plutôt que le contrôle quand la Cgt réclame l’abrogation de cette loi dont les contours demeurent flous.
Pas de lien entre sanction et retour à l’emploi
Généralisée en 2025, cette réforme du RSA a d’abord été testée dans 49 territoires, sans qu’un réel bilan n’ait été mené par les pouvoirs publics. Les premiers retours n’ont pour l’instant rien donné de concluant. Le moins que l’on puisse dire, c’est que son « efficacité » demeure mitigée, comme l’a documenté l’économiste Michel Abhervé à partir des données publiques « une indication que l’obligation et la sanction non seulement n’améliorent pas les résultats, mais au contraire que leur absence améliore ceux-ci ». L’étude de la Dress faisant état d’une hausse d’un nombre d’allocataires du RSA en 2024 vient également étayer cette idée. Idem pour les chiffres du chômage fournis par France Travail. « Ce qui est sûr c’est que s’il y avait eu dans leurs données, une preuve d’un lien entre sanction ou contrôle et retour à l’emploi, ils ne se seraient pas privés de la publier, or il n’y a rien là-dessus », remarque une fine connaisseuse de l’opérateur.
Mettre la pression sur les précaires ne fait que marginaliser les publics les plus vulnérables. A commencer par les mères isolées, représentant près de 30 % des bénéficiaires. Le risque « de non-recours aux droits et la pauvreté » dont s’inquiète le CNLE existe déjà. Le taux de renoncement au RSA a augmenté de 10, 8 % dans les territoires pilotes, révélait un rapport au vitriol de plusieurs associations. Dans le Nord, tout ou partie tout ou partie du RSA est suspendue en cas d’absence à un rendez-vous, depuis octobre. Résultat, nombre de bénéficiaires décrochent d’eux-même par peur de l’institution ou sont radiés. De quoi afficher un nombre important de sorties du RSA pour les départements, sans qu’on sache s’il s’agit ou non d’un retour à l’emploi. « À quoi sert d’avoir moins d’allocataires si la pauvreté augmente », rétorquait un élu d’opposition du Finistère auprès de Rapports de Force.
L’emploi précaire, un retour à la dignité ?
Si contrôler et punir les sans-emploi ne permet pas d’améliorer leur sort, rien ne montre non plus que le « vrai social » soit nécessairement le travail, comme l’avance L. Wauquiez. Le CNLE, encore lui, vient de révéler qu’en France le taux de pauvreté avait sensiblement augmenté ces dernières années alors que dans le même temps le taux de chômage diminuait. La faute, notamment aux emplois précaires… Celles et ceux qui dégotent un boulot ne sortent toujours pas la tête de l’eau. Dans sa dernière étude, la Dares donne un panorama peu reluisant de la situation professionnelle des détenteur de l’allocation au trois lettres. Seuls 10% de l’ensemble des Rsa-istes étaient en emploi, dont 4, 5 % en CDI et 2,3 % en CDD de plus de 6 mois. Et le nouvel « accompagnement rénové » n’y change pas grand-chose. En juin 2024, seuls 16 % des participants aux expérimentations avaient un emploi durable, loin des 50 % affichés en son temps par le premier ministre Gabriel Attal pour vanter la réforme.
Sortir du minima social pour un boulot de courte durée n’aide pas à s’extirper de la précarité. Pire, cela « crée des interruptions de revenus du fait des délais de traitement de dossiers », nous expliquait un professionnel de l’accompagnement. D’autant que « l’obligation de résultat conduit à les orienter vers les boulots difficiles dont personne ne veut », se désespérait Olivier Treneul, de Sud-Solidaires. Ce qui, au passage, n’incite pas vraiment les entreprises à améliorer leurs conditions de travail qui ne sont pourtant pas les dernières responsables des difficultés de recrutements.
D’autant plus que 82 % des personnes au Rsa ont un frein à l’emploi. 28 % sont en mauvaise santé, et disent être restreintes dans leur quotidien. « La conditionnalité des 15 h n’y fera rien si ce n’est aggraver la situation de ces personnes », souligne la CGT. Le candidat à la présidence des LR ne s’en formalise pas : « Près de 40 % des bénéficiaires du RSA ont moins de 35 ans. Qui peut croire qu’ils sont tous dans l’impossibilité de travailler ?, a-t-il lancé avant de s’improviser économiste. Alors qu’il existe 500 000 emplois vacants dans les services à la personne, l’hôtellerie-restauration, l’aide à domicile… » Même à supposer que tous ces freins soient levés, cette logique purement arithmétique se heurte à la dureté du marché du travail. Le besoin conjoncturel de main d’œuvre dans le privé est estimé pour 2025 à 2,4 millions de postes à pourvoir. Soit bien en-dessous des 5,77 millions d’inscrits à France Travail. Et seuls 44% de ces projets de recrutement promettent un CDI. Il n’y aurait de toute façon que des bouts de boulot à décrocher. Peu importe pour les partisans de l’emploi à tout prix : « Le retour au travail, même précaire, est un pas vers la dignité », assume le département du Finistère.
Quitte à miser sur l’employabilité à marche forcée… Les activités obligatoires prévues actuellement dans la loi ne semblent pas à aller assez loin aux yeux de L. Wauquiez qui souhaite « la généralisation de vraies heures de travail en contrepartie » du RSA. Recherche d’emploi, bénévolat, immersion professionnelle, la confusion entretenue par le gouvernement autour de ces 15 heures hebdomadaires n’aide déjà pas à contenir les dérives vers du travail gratuit… qui s’opèrent déjà. L’exemple le plus récurrent reste ces rsa-istes recrutés pour entretenir le cimetière de la commune de Villers-en-Vexin dans l’Eure qui n’a « pas les moyens d’embaucher du personnel ». Initiées dans les pays anglo-saxons, ces politiques de responsabilisation des chômeurs dites du « Workfare » n’ont fait que créer à terme une nouvelle classe de « travailleurs forcés », qu’a étudié la sociologue Maud Simonnet, tirant vers le bas les salaires de l’ensemble du salariat.
« Un boulot de dingue »
De fait, les personnes hors emploi s’adonnent déjà à un « boulot de dingue » dont le Secours Catholique dévoilait l’étendue dans son rapport du même nom. Ce sont ces tâches du quotidien, dont l’utilité sociale est parfois plus prégnante que celles des salariés valorisant du capital, qu’oublient de mentionner Laurent Wauquiez et consorts. Sans parler des agriculteurs, dont nombre d’entre eux, perçoivent le RSA. Après des mois d’interrogation, un accord entre France Travail et la MSA prévoit de les dispenser des fameuses heures imposées. Du moins pour ceux ayant un revenu supérieur à 500 euros.
Ce travail non marchand pourrait se voir reconnaître par une rémunération conséquente non conditionnée. Le CNLE qui déplore une actuelle « aide sociale vitale de l’État ne permettant souvent que de survivre, loin des conditions d’une vie digne », préconise la mise en place d’un revenu plancher. Dans son évaluation des réformes du chômage, publiée en avril 2025, la Dares montre que celles et ceux qui s’en sortent le mieux ont eu droit à un véritable « filet de sécurité ». Et remplacer le RSA par un salaire ? C’est ce que prône, le secrétaire du parti communiste, Fabien Roussel. Cela aurait au moins l’avantage d’ouvrir des droits par le biais de cotisations, maladie ou retraite…
« On ne peut pas continuer à payer des gens à rester chez eux, continue Laurent Wauquiez qui veut « la fusion de toutes les aides sociales en une seule plafonnée à 70 % du Smic ». Car « aujourd’hui, une personne qui travaille pour 3 000 € brut, aura 2 200 € pour faire vivre sa famille ; tandis qu’un couple au RSA avec 3 enfants touchera 2 300 € ». Ce qui est totalement faux : on ne gagne pas plus avec les allocations qu’en travaillant.
Agathe a finalement lu son Wauquiez dans le texte. Elle s’en désole : « Je ne sais même pas où commencer. Le montant n’est pas 2300 euros mais 1600 euros. Il oublie aussi de préciser que les personnes qui travaillent touchent aussi des aides » RSA complémentaire, prime activité, allocations familiales. « Par ailleurs parler de gaspillage d’argent public, c’est quand même du gros foutage de gueule vu qu’il invite ses copains à des repas à 100 000 euros avec l’argent de la région », ajoute-t-elle en référence à l’affaire des dîners fastueux sur le dos du contribuable qui implique l’ex-président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes… De ce côté aussi, « Il est temps d’arrêter l’assistanat dans notre pays ».
mise en ligne le 14 mai 2025
L’histoire jugera les soutiens au génocide en cours en Gaza. Après les bombardements, les déplacements forcés, les humiliations, le gouvernement d’extrême droite israélien utilise la faim comme arme de guerre, avec une cruauté sans limites, qui laisse peu de doute sur ses intentions. Cette situation terrifiante a beau être rigoureusement documentée par de nombreuses ONG, hier encore par Médecins du monde, les acharnés du soutien inconditionnel à Israël continuent de nier les crimes contre l’humanité en cours à Gaza et en Cisjordanie.
« Je pense qu’il n’y a pas de famine à Gaza, a osé Arno Klarsfeld. S’il y avait une famine, il y aurait des milliers d’enfants dénutris et maigres comme les images de survivants de camps de concentration, ce n’est pas ce que je vois. » Ce sommet d’obscénité n’est malheureusement pas anecdotique. Passons sur la comparaison suggérée avec les camps nazis, dont ceux qui en usent ne semblent pas réaliser le mal qu’ils font à la mémoire de la Shoah.
Mais puisque Arno Klarsfeld et ses amis lepénistes du Rassemblement national font mine de ne pas voir, nous avons choisi de leur montrer la réalité. Dure, insoutenable. Celle d’enfants gazaouis aux joues creusées, la peau sur les os. À quel point faut-il être aveuglé par la haine pour ne pas avoir blêmi depuis le début des bombardements israéliens face aux images de mères palestiniennes tenant leur enfant sans vie dans leurs bras ? À Gaza, rapportait une ONG dans The Guardian en décembre, 96 % des enfants pensent que leur mort est imminente et 49 % souhaitent mourir.
Chaque jour compte. Le tic-tac résonne à Gaza. L’inertie des dirigeants européens en est d’autant plus insupportable. Ici et là, parfois bien tardivement, des voix commencent à s’élever et de plus en plus de personnalités osent enfin dénoncer les crimes du gouvernement Netanyahou. Tant mieux !
Tout ce qui peut contribuer à mettre fin au calvaire des Palestiniens est bon à prendre. Mais il faudra plus que des paroles et des symboles. L’Union européenne n’a encore formulé aucune menace de sanctions, aucune révision de l’accord d’association avec Israël. La lâcheté et les bons sentiments sont inefficaces contre la faim.
Par Pauline Vacher et Charles Cuau sur https://reporterre.net/
Dans le sud de la Syrie, les agriculteurs de la vallée du Yarmouk vivent sous la menace constante des incursions militaires israéliennes. Depuis décembre, ils sont privés d’accès à leurs terres et confrontés à une crise de l’eau.
Kowaya et Al-Qoseyr (vallée du Yarmouk, Syrie), reportage
Depuis les hauteurs du village de Kowaya, Adnan (le prénom a été modifié) observe à distance ses champs de concombres, en contrebas dans la vallée du Yarmouk, aux portes du Golan annexé et de la Jordanie. Trop dangereux pour lui d’y descendre. « Je préfère envoyer mes fils. Ils sont jeunes et pourront courir si les Israéliens débarquent », dit-il avec un regard inquiet tourné vers la Jazira.
Cet ancien poste-frontière syrien a été reconverti en base militaire par les troupes israéliennes quelques jours après la chute du régime de Bachar el-Assad, en décembre 2024. Comme la plupart des habitants de ce village agricole, Adnan vit désormais dans la crainte des incursions de l’armée israélienne.
Le 8 décembre, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, a unilatéralement mis fin à « l’accord de désengagement » de 1974 entre Israël et la Syrie, qui instaurait une zone tampon démilitarisée entre les deux pays, séparant le Golan annexé de la Syrie. Les troupes israéliennes ont, au mépris du droit international, pris possession de cette zone, s’avançant également en territoire syrien. Depuis la base de la Jazira, elles mènent régulièrement des incursions dans la vallée du Yarmouk.
« Si les soldats vous trouvent dans vos champs, ils vous emmènent »
Le 25 mars à Kowaya, des bombardements israéliens ont tué au moins six personnes, dont une femme, selon le ministère des Affaires étrangères syrien. Une tentative d’incursion des forces israéliennes dans le village avait alors provoqué des affrontements avec des habitants armés. Face à l’intensité des bombardements, plusieurs familles ont fui vers les villages voisins. À Nawa, le 3 avril, neuf Syriens ont été tués lors d’affrontements avec l’armée israélienne, venue se positionner à proximité du barrage d’Al-Jabaliya.
Le prétexte d’une menace sécuritaire
Cette région rurale, où les familles dépendent quasi exclusivement de l’agriculture, est éminemment stratégique pour Israël. Depuis que ses troupes ont pris possession de la zone tampon, l’État hébreu cherche à l’étendre de facto à l’intérieur du territoire syrien en réalisant des incursions sur quelques kilomètres pour faire fuir les agriculteurs. Officiellement, il s’agit de démilitariser la zone et de désarmer les populations locales. Les habitants répliquent qu’ils ne possèdent que des fusils de chasse destinés à protéger leurs champs des sangliers. Pour les hommes du village, l’objectif du pays voisin est clair : prétexter une menace sécuritaire pour les chasser et occuper leurs terres.
« Si les soldats vous trouvent dans vos champs, ils vous emmènent. Ensuite, vous êtes interrogé pendant un ou deux jours sur la présence d’armes, puis relâché », raconte Enad (le prénom a été modifié), également agriculteur dans le village de Kowaya. Certains agriculteurs arrêtés par l’armée israélienne ont été contraints de signer une déclaration leur interdisant de retourner sur leur exploitation. Les anciens détenus refusent de s’exprimer. Il leur a été explicitement interdit de parler aux journalistes sous peine d’une nouvelle arrestation.
« Ils viennent au moins deux fois par semaine, dit Adnan. C’est impossible de travailler dans ces conditions. » Pour que ses concombres soient vendables, ils doivent avoir la bonne taille, donc être récoltés très régulièrement. Alors, quand vient ce moment, ses fils se précipitent pour couper ce qu’ils peuvent, quitte à laisser des légumes sur place pour les récupérer un autre jour. « Habituellement, on dort sur place pour protéger les champs des sangliers, mais maintenant, c’est trop dangereux », raconte Adnan.
« Depuis qu’Israël occupe la ville, plus une goutte d’eau ne nous parvient »
Aux incursions israéliennes, s’ajoute une pénurie d’eau croissante. Tout le long de la vallée du Yarmouk, l’irrigation dépend de la rivière éponyme, des nappes phréatiques et des barrages. Or, à cause du changement climatique, les pluies se font rares. Le barrage de Saham al-Golan, qui alimente le sud de la région, est désormais quasiment à sec. « Cette année, il n’y a eu aucune pluie. Les barrages ne se sont pas remplis et une grosse partie de mes plants sont morts », se désole Hani Al-Jamaoui, un agriculteur du village d’Al-Qoseyr, un peu plus en amont.
Saham al-Golan dépend en partie du ruissellement du barrage d’Oum Al-Adham, situé dans le Golan et sous contrôle israélien depuis décembre. « Depuis qu’Israël occupe la ville, plus une goutte d’eau ne nous parvient, affirme Anwar Al-Jamaoui, cousin de Hani, qui cultive également des terres. Tous les villages et les exploitations voisines sont asséchés. » Désemparés, Hani et d’autres agriculteurs de la région se sont tournés vers le responsable des ressources en eau du gouvernorat de Deraa, espérant qu’il puisse s’entretenir avec les autorités israéliennes. Ils demandaient la réouverture du barrage d’Oum Al-Adham, comme c’est censé être le cas en période de sécheresse, mais cette requête est restée sans réponse.
Enjeux géopolitiques
Hani possède aussi des champs en contrebas de la vallée du Yarmouk, à la frontière jordanienne. Pour les irriguer, il dépend du barrage d’Al-Wehda, situé à cheval entre les deux pays. Sous le régime de Bachar el-Assad, l’accès à cette zone sensible était strictement contrôlé. Désormais, la situation s’est assouplie, mais le niveau de l’eau a drastiquement baissé. La Jordanie puise davantage que ce que le barrage peut réellement fournir, tandis que la Syrie construit de petits barrages en amont et pompe dans les nappes phréatiques.
Résultat : le niveau du Yarmouk baisse et les tensions montent entre Amman et Damas. Pour Hani, cela se traduit par une irrigation de plus en plus incertaine, qui menace ses récoltes. Par ailleurs, bien que les opérations militaires israéliennes n’aient pas pour but officiel de s’emparer de l’eau du Yarmouk, il est un enjeu stratégique pour l’Etat hébreu, car le fleuve est l’affluent majoritaire du Jourdain, essentiel à son approvisionnement en eau.
« Ici, tout est détruit. Il n’y a plus d’école, plus de services, plus rien »
Certains agriculteurs plus aisés ont installé des pompes pour puiser l’eau des nappes ou du barrage d’Al-Wehda et la faire remonter vers les cultures. Mais une fois les installations en place, il faut encore acheter le carburant nécessaire à leur fonctionnement, dont le prix a explosé. Quelques familles ont opté pour des panneaux solaires, mais il faut souvent se regrouper à deux ou trois pour réunir les fonds nécessaires. « Je n’ai pas les moyens d’un tel investissement, j’arrive déjà à peine à m’en sortir, dit Hani, en montrant la vitre brisée de son salon qu’il ne peut réparer. Ici, tout est détruit. Il n’y a plus d’école, plus de services, plus rien. »
À l’entrée de Kowaya, trois carcasses de char rouillent au bord de la route, vestiges des combats entre l’ancien régime et l’État islamique, qui se sont affrontés ici jusqu’en 2018. « Les chefs locaux ont demandé à Damas de les enlever, mais le gouvernement n’ose pas intervenir à cause d’Israël », regrette Hani. Beaucoup ont le sentiment que le nouveau président par intérim, Ahmed Al-Charaa, privilégie la stabilité régionale à leur existence.
Alors, pour assurer leur sécurité, les hommes et les jeunes du village organisent leurs propres patrouilles. Mais le sentiment d’abandon est palpable. « On a demandé de l’aide aux nouvelles autorités de Damas. On nous a répondu de ne pas provoquer les Israéliens », déplore Enad, amer. Ils se sont aussi tournés vers les postes locaux des Nations unies. En vain.
L’avenir semble bouché. Les incursions israéliennes empêchent l’accès aux terres, l’eau devient rare et les infrastructures sont en ruine. À Kowaya comme dans les villages voisins, certains envisagent de partir. Adnan, lui, n’a pas encore les moyens de fuir, mais il économise et prévoit de vendre son exploitation, « au rabais s’il le faut ».
mise en ligne le 13 mai 2025
sur www.humanite.fr
Sous la houlette de la Commission européenne, les Vingt-Sept ont engagé une course aux armements. Les syndicalistes du continent livrent des clés pour la construction d’une économie de paix. Par Jean-François Tamellini, Secrétaire général de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) wallonne.
(Les intertitres et la mise en gras sont du fait de 100-paroles)
Guerre, racisme et néofascisme pour masquer l’échec du capitalisme ?
Massacres à Gaza, en Ukraine et au Soudan, avènement de l’extrême droite et de la ploutocratie, surenchère agressive et cacophonie médiatique trumpistes, protectionnisme nationaliste, austérité budgétaire et guerre aux pauvres… Une fois de plus, et comme toujours, le capitalisme nous mène droit dans le mur. Et ne nous propose comme seule sortie de crise que la fuite aveugle dans la guerre économique et l’économie de guerre.
La seconde élection de Trump a marqué un tournant. Une véritable guerre culturelle a été engagée par l’internationale réactionnaire. La fenêtre d’Overton s’est transformée en baie vitrée, les cordons sanitaires sont rompus et la droite « classique » poursuit sa mue vers l’extrême droite. La technique utilisée est la montée des nations les unes contre les autres. Patriotisme économique et nationalisme culturel sont imposés comme des références absolues.
L’étranger, l’étrangère, toute personne considérée comme différente est présentée comme un danger. Les luttes pour l’égalité et la justice sociale sont traitées de « wokistes », la nouvelle insulte passe-partout des réactionnaires. Une cacophonie et un confusionnisme savamment entretenus pour dissimuler le véritable enjeu : la répartition capital-travail.
Cette guerre culturelle n’a en effet qu’un objectif : relancer les politiques néolibérales et la course à la maximisation des profits. En s’attaquant à tout ce qui pourrait freiner la captation de parts de marché par les actionnaires privés : services publics, sécurité sociale, syndicats, mutuelles, ONG, associations luttant contre les discriminations… Dans ce contexte troublé et inquiétant, on nous enjoint d’ailleurs de préparer des kits de survie, mais aussi et surtout de repenser notre modèle industriel à l’aune du réarmement.
En Belgique, le ministre de la Défense – un nationaliste flamand flirtant ouvertement avec l’extrême droite – prône la reconversion de l’usine Audi à Forest 1 en une usine d’armement. Une fuite en avant militariste sans projet politique, social ou industriel sérieux, mais qui fait le bonheur – et les clics – des sites d’actualité en continu et de leurs réseaux.
Politique de défense et protectionnisme : oui éventuellement, mais au service de qui ...
Soyons clairs, adopter une stratégie de défense est important. La stabilité et la sécurité sont des conditions de base pour construire ou consolider des démocraties. Une politique industrielle publique de l’armement, régulée et coordonnée au niveau européen, pourrait être déployée, dans une logique semblable à celle qui avait mené à la création de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca) au sortir de la Deuxième Guerre mondiale. Mais il y a une énorme différence entre une stratégie de défense visant à favoriser les conditions de paix entre États et une politique va-t-en-guerre visant à enrichir les actionnaires privés d’entreprises d’armement.
Soyons clairs, encore : le protectionnisme, dans le système capitaliste actuel, ne doit pas être un tabou. Encore faut-il qu’il soit pensé dans une optique de progrès social et environnemental. Si elles servent à freiner le shopping fiscal, social et environnemental des multinationales, à relocaliser l’économie, à garantir la souveraineté sur les besoins fondamentaux, et non à asservir d’autres peuples, les taxes ont clairement un rôle à jouer. Mais on est alors à l’opposé du modèle nationaliste de Trump.
Ces quarante dernières années, le démantèlement de l’industrie européenne est allé de pair avec celui des systèmes de sécurité sociale, entraînant une précarisation de l’emploi, des salaires et des conditions de travail. Pour affronter la guerre commerciale et financer le réarmement, les va-t-en-guerre libéraux voudraient aujourd’hui sabrer une fois de plus dans la sécurité sociale et les services publics. Militarisme et austérité, un beau projet d’avenir…
Le devoir de la gauche
Face à cette radicalisation de la droite, la gauche, dans son ensemble et sa diversité, doit reprendre les clefs du débat, réaffirmer ses valeurs et la pertinence de ses analyses. Remettre au premier plan le rapport de force capital-travail, en repensant le modèle sur la base des besoins fondamentaux des populations.
C’est sur cette base qu’avait été créée la Sécurité sociale après guerre, un modèle qui a permis aux corps de se redresser et à l’économie de se développer, grâce au travail de la classe ouvrière, parmi lesquels de nombreux travailleuses et travailleurs migrants. Il nous faut aujourd’hui aller plus loin et travailler à une transformation radicale de l’économie au service du progrès social, de la protection de l’environnement et du renforcement de la démocratie.
La guerre économique et l’économie de guerre ne sont que des impasses mortifères. Il est indispensable de recréer les vraies conditions qui assureront une paix durable au niveau mondial : le rétablissement d’un cordon sanitaire inviolable à l’égard de l’extrême droite et une meilleure répartition des richesses.
En ajoutant l’indispensable dimension environnementale aux conditions qui avaient rendu possible le pacte social d’après guerre, rappelant aux fous de ce monde que le combat pour préserver la planète prime sur leur capitalisme de guerre et leurs guerres commerciales. Revendiquer, militer et lutter pour une meilleure répartition des richesses doit être une priorité pour les forces de gauche. La réduction des inégalités et le progrès social sont les meilleures armes contre l’extrême droite, ses idées et ses logiques guerrières.
L’usine Audi de Forest a été fermée en février dernier à la suite d’une décision de la multinationale, pourtant largement bénéficiaire, entraînant le licenciement de plus de 4 000 travailleuses et travailleurs employés de l’entreprise ou de sous-traitants. ↩︎
mise en ligne le 12 mai 2025
Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr
Dans l’ouest de la Sarthe, il y a trois fois moins de médecins que dans le reste de la France, et la plupart ont plus de 60 ans. La catastrophe sanitaire est déjà là, et va s’aggraver si rien n’est fait. Habitants et médecins réclament d’urgence une régulation de l’installation des médecins.
La Ferté-Bernard, Tuffé et Vibraye (Sarthe).– « Aberrant », « une honte », « une catastrophe », « la dégringolade », « le délabrement », « l’abandon » : les habitant·es de la Sarthe déroulent le champ lexical de la désolation et de la colère quand on les interroge sur leur accès aux soins. « Je ne veux pas en parler, cela me met trop en colère ! », s’exclame Jacqueline, 86 ans. « Cela me révolte ! On vote, on paie nos impôts comme tout le monde », dit Janine, 94 ans. Aux urgences de La Ferté-Bernard, elle fulmine, dans l’attente d’un scanner. Sa fille Martine, 70 ans, tapote sa jambe pour l’apaiser, en vain.
Janine et Jacqueline sont toutes deux venues de Tuffé, gros village de 1 669 habitant·es situé à vingt minutes de route de La Ferté. Le dernier médecin est parti il y a quatre ans. Ensuite, des doctrices espagnoles recrutées par des agences d’intérim se sont succédé dans la maison de santé construite dans la commune. Toutes sont parties. Depuis un an, il n’y a plus de médecin.
Tous les habitant·es et les médecins croisé·es dans ce coin ouest de la Sarthe réclament une régulation de l’installation des médecins, a minima comme le proposent les député·es qui ont largement adopté, mercredi 7 mai, une proposition de loi limitant les installations en zones surdotées.
Le texte doit encore passer par le Sénat… qui examine, lundi 12 mai, un autre texte qui veut contraindre les médecins qui s’installent en zone surdense à travailler à temps partiel dans un désert médical. De son côté, le gouvernement veut les faire travailler deux jours par mois en zone sous-dense. La pression politique est donc forte sur la médecine de ville.
En attendant, il faut un réseau pour retrouver un médecin traitant dans la Sarthe. « Quand notre médecin espagnole est partie, on a cherché partout, il n’y avait pas de place. On en a retrouvé une à Bonnétable [quinze minutes de voiture – ndlr] grâce à une collègue de travail qui nous a prévenues, explique Martine. Ma mère a trouvé un dentiste à Sillé-le-Guillaume [quarante-sept minutes de route – ndlr] grâce à mon frère, qui est psychologue et qui a demandé au maire. Moi, pour mes dents, je vais à Lorient, chez mes enfants. Et comme je ne parviens pas à trouver un cardiologue, ma médecin généraliste renouvelle les ordonnances. »
Enchaîner les kilomètres pour être soigné
À la « graineterie-fleurs-café » de Tuffé – c’est écrit sur la devanture années 1950 –, Jacqueline boit, en fin de matinée, ses deux portos de la journée, « pas plus », jure-t-elle. « Avant, il y avait trois médecins, une pharmacie, raconte-t-elle. J’ai retrouvé un médecin à Connerré [dix minutes de voiture – ndlr]. Mais il a 65 ans, il m’a prévenue qu’il allait bientôt partir. »
Qu’importe, Jacqueline ne « croit plus aux médecins ». Elle montre ses yeux qui coulent depuis deux mois, en raison d’une infection. Rien n’y a fait : ni son médecin ni les urgences. Son découragement s’étend aussi à la politique. Jacqueline votait à gauche. « Depuis cinq ou six ans, je ne vote plus. Cela ne m’intéresse pas, je n’attends rien d’eux. »
Aux urgences de La Ferté-Bernard, Claire et Daniel Girard, 62 et 68 ans, ont roulé trente minutes depuis Saint-Calais, où le service d’urgences est fermé ce jour-là. Ils accompagnent la sœur de Daniel et son beau-frère, atteint d’une leucémie, qui souffre des lourds effets secondaires de ses traitements.
Daniel est le seul à conduire. Ils n’ont trouvé un médecin traitant qu’à Ceton, à quarante minutes de chez eux. Claire a des problèmes cardiaques et doit aller à Tours, à plus d’une heure de route, pour voir un spécialiste. « À ce rythme, on ne va pas vivre vieux », disent-ils.
Claire a été comptable puis gardienne d’immeuble, Daniel ouvrier agricole. « On a travaillé toute notre vie, on a payé nos impôts. Mais les jeunes médecins ont un boulot en or et ne veulent pas venir dans un coin perdu. Les politiques n’ont aucune volonté, ils s’en foutent des Français. » Leurs opinions politiques ont bougé, de gauche à l’extrême droite : « Cela ne peut pas être pire. Au moins ils seront plus fermes. »
La Ferté-Bernard fête ses 1 000 ans cette année. La ville derès de 9 000 habitant·es est dominée par la massive église Notre-Dame-des-Marais. Les marais en question ont été asséchés par un réseau de canaux qui sillonne la ville. On y trouve les restes d’un château, une porte médiévale, des maisons à colombages. Dans ce recoin de l’est de la Sarthe débute le parc naturel régional du Perche : bocages, forêts vert pimpant troué du blanc des fleurs d’acacias, villages historiques.
Le maire, Didier Reveau, soucieux de donner une bonne image de sa commune, fait la liste de tous ses atouts : un bassin de population de 30 000 habitant·es, le plein emploi dans un « territoire d’industrie », une gare, deux lycées et deux collèges, publics et privés, une crèche, un centre aquatique, « tous les sports possibles », etc.
Une terre de conquête pour le RN
Mails, coups de téléphone, rien n’y fait : impossible d’interroger la déléguée départementale du Rassemblement national (RN), Marie-Caroline Le Pen. Le parti d’extrême droite est pourtant en train de réussir son implantation dans la Sarthe. Aux dernières législatives, il n’est pas parvenu à faire élire de député·es, mais a doublé son nombre de voix. Dans trois circonscriptions, il a perdu d’un cheveu.
Dans la quatrième, Élise Leboucher (La France insoumise, LFI) n’a eu que 225 voix d’avance sur la sœur de Marine Le Pen. « Pour le RN, la Sarthe est la porte d’entrée vers la Bretagne », estime la députée, qui voit sa concurrente RN « et son mari, le député européen Philippe Olivier, tracter sur les marchés ». Leur premier argumentaire politique reste la lutte contre l’immigration.
« Quand on fait du porte-à-porte, les gens nous parlent de leurs problèmes d’accès aux soins. On leur dit que le RN ne propose rien de nouveau sur le sujet. Ils sont surpris », rapporte Élise Leboucher, qui a activement participé au groupe de travail transpartisan sur la régulation de l’installation des médecins. Sur le sujet des déserts médicaux, le Rassemblement national est le seul parti à voter comme un seul homme contre toute régulation de l’installation des médecins.
Tuffé a aussi sa gare, sur la ligne Le Mans-Paris, à deux heures trente de la capitale. Sylvain*, 36 ans, nouvel habitant, travaille quatre jours par semaine dans une grande administration à Paris. Il a gagné en qualité de vie, mais peine comme les autres à trouver un médecin : « J’ai un médecin traitant en Seine-Saint-Denis. Comme moi, plusieurs amis prennent le train pour se soigner dans des centres de santé autour de la gare Montparnasse. Financièrement, il faut se le permettre. »
À ses côtés, Alexandre, 36 ans, n’a pas de médecin traitant. Il a vu une fois « un médecin retraité dans un Médibus », un cabinet médical itinérant payé par la région. Sinon, en cas de maladie, il attend que ça s’aggrave puis se rend aux urgences. Dans ses bras, Tess, 2 ans, s’y est rendue quelques fois. Ses parents racontent : « [On a passé] du temps sur Doctolib, et au téléphone. Certains cabinets médicaux ne décrochent même pas s’ils ne connaissent pas le numéro. On a trouvé un pédiatre sur Le Mans, mais il faut prendre un rendez-vous six mois avant. » Donc elle aussi fréquente les urgences pour une grosse fièvre ou une bronchiolite.
Sylvain et Alexandre se demandent « comment résoudre ça ». « Si j’étais médecin, je ferais comme eux, j’irais au bord de la mer. La seule solution est de les contraindre à s’installer là où il y a de la demande », estime Alexandre. Dans la Sarthe, ils ne seraient pas malheureux, estime Sylvain : « Un médecin qui s’installe ici fait fortune. »
Les mois d’attente et les dépassements d’honoraires
Étienne, Francis et Daniel sont des pompiers volontaires retraités. Au fil des années, ils ont pris en charge des malades pour les convoyer à l’hôpital de La Ferté-Bernard ou du Mans, et ne sont pas spécialement remerciés de leur engagement. Eux aussi ont de grandes difficultés d’accès aux soins.
Étienne va à Angers, à 240 kilomètres, pour voir un dentiste. Francis a « la chance d’avoir un pied-à-terre sur la côte, à Pornic (Loire-Atlantique). Il y a deux à trois mois d’attente pour voir un ophtalmologue ou un dermatologue. Ici c’est un an. » Daniel, lui, se plaint des dépassements d’honoraires : « On n’a pas le choix, on est obligé de les accepter. J’ai payé 400 euros de ma poche pour me faire opérer dans une clinique. »
La doctrice Laure Artru est une rhumatologue retraitée de la Sarthe, aujourd’hui présidente de l’Association de citoyens contre les déserts médicaux. Au cours de sa carrière, elle a vu l’offre de soins se dégrader à grande vitesse dans le département : « En 2020, 50 000 habitants de la Sarthe étaient sans médecin traitant. En 2025, ils sont 100 000 habitants », dans un département qui en compte 566 000.
Les pauvres en santé paient pour les riches en santé ! Laure Artru, présidente de l’Association de citoyens contre les déserts médicaux
Certain·es de ses patient·es se plaignaient de douleurs qui s’expliquaient parfois par un retard de soins. « J’ai vu arriver des patients rouges comme des coqs, avec une grave hypertension non diagnostiquée. » Elle se souvient aussi « d’une jeune femme avec une sclérose en plaques sans médecin traitant ». Ou de cet homme qui avait mal aux épaules et a fini avec « trois pontages coronariens ».
Elle rappelle les chiffres de la mortalité dans les déserts médicaux fournis par l’Association des maires ruraux de France. Selon une étude, « il y a 14 000 décès par an en plus dans les zones rurales que ce qui serait attendu si l’espérance de vie y était identique à celle des villes ».
Vigoureusement, la doctrice plaide pour un encadrement de l’installation des médecins, en donnant l’exemple de sa génération : « Dans les zones surdenses, certains médecins ne voient que 500 patients par an. Pour vivre, ils multiplient les consultations et les examens. Ils font de la surfacturation ! Les pauvres en santé paient pour les riches en santé ! »
Dans les années 1980 et 1990, quand les médecins étaient très nombreux, « [les médecins] s’installait là où il y avait de la place. C’est [s]on cas », confie-t-elle. En Sarthe, la qualité de vie n’est finalement pas si mauvaise : avec son mari Bernard, cardiologue, ils ont acheté un magnifique corps de ferme auquel ils consacrent une belle partie de leur retraite.
Des aides à l’installation tous azimuts
Des dispositifs existent déjà : les médecins qui s’installent dans la quasi-totalité de la Sarthe, classée en zone sous-dense, reçoivent 50 000 euros s’ils travaillent quatre jours par semaine. Ils doivent y exercer pendant cinq ans. S’ils partent, ils doivent rembourser « au prorata de la durée restant à couvrir », détaille l’assurance-maladie.
Et s’ils s’installent dans certaines communes aux alentours de La Ferté-Bernard, classées en zone de revitalisation rurale, ils sont en prime exonérés de tout impôt pendant cinq ans. C’est le cas de Vibraye, à vingt minutes de La Ferté-Bernard, qui n’a jamais attiré un seul médecin.
Dans la file d’attente chez le pharmacien, des patient·es s’inquiètent pour l’un des deux derniers médecins, sexagénaire, de ce gros village. « Il est fatigué, il a des cernes. Il y a un monde dans la salle d’attente ! » Le maire de Vibraye, Dominique Flament, ne sait plus quoi faire. La région déploie un « Médibus », un « cabinet médical itinérant », à Saint-Calais, la ville la plus proche, mais il ne poussera pas jusqu’à Vibraye.
Entre les villes et les villages, la concurrence est rude. Comme à Tuffé, la mairie a fait construire une maison médicale, sans succès. Le maire a médiatisé la situation du village sur TF1. Aujourd’hui, il se tourne vers un cabinet de recrutement, en espérant pouvoir attirer, et fidéliser, un médecin étranger.
« L’accès aux soins est au cœur de notre combat. On fait de gros investissements, sans résultats », se désole-t-il. La grosse pharmacie du village s’est dotée d’une cabine de téléconsultation, « mais c’est du dépannage », estime le maire.
À La Ferté-Bernard, l’ambition est bien plus grande, mais les difficultés identiques. Le Pôle santé Simone-Veil s’appuie sur toutes les innovations possibles pour soulager les médecins et leur permettre de voir plus de patient·es. En 2017, sur dix-sept médecins, « huit sont partis d’un coup à la retraite ». « Avec un autre médecin, on n’a pas eu le cœur d’abandonner la population », explique Didier Landais, l’un des généralistes du pôle, 75 ans.
Ils ont donc monté ce centre de santé, où tous les professionnels sont salariés. « Je ne reviendrai pour rien au monde à l’exercice libéral », affirme-t-il. Le bâtiment a été construit par la commune, qui le met à disposition gratuitement. Le maire de La Ferté-Bernard, Didier Reveau, souligne le faible coût pour le faire tourner. « L’an dernier, il nous a coûté 60 000 euros en fonctionnement, en raison du manque de médecins. S’il y en avait assez, le centre de santé serait à l’équilibre », affirme-t-il.
Au côté des médecins – 3,8 postes à temps plein – travaillent deux et bientôt trois infirmières de pratique avancée (IPA). Elles font des préconsultations, pour faciliter le travail du médecin. « La demande est énorme, explique Didier Landais. On ne peut plus voir les patients trente minutes, comme le faisaient les médecins de famille. » Aujourd’hui, ils voient quinze minutes l’infirmière et quinze minutes le médecin. « Et ils sont heureux, assure Elisa Marais, IPA, parce qu’on prend le temps de revoir leur traitement, de parler de leurs difficultés. » Les IPA assurent aussi un suivi des malades chroniques entre deux consultations médicales.
« Foutu pour foutu, on innove », sourit Elisa Marais. Le centre de santé a inventé l’infirmière boussole, qui trie les patients qui s’adressent en urgence au pôle santé : elle évalue si la demande est prioritaire, ou si elle peut attendre. C’est une première en France, qui est en train de faire ses preuves.
Elisa Marais ne supporte plus d’entendre les arguments des médecins contre la régulation : « Il faut passer avant leurs choix de vie. Mais ils ne savent rien sur nos territoires. On ne serait pas attractifs, disent-ils. Nous, on comprend qu’on ne mérite pas d’être soignés. »
mise en ligne le 11 mai 2025
Maryse Dumas sur www.humanite.fr
Le 8 mai 1945, les armées nazies capitulent. Enfin ! L’Europe commence à panser ses plaies et le monde à s’imaginer en paix. Mais comment en est-on arrivés là ? Comment une telle catastrophe mondiale a-t-elle pu se produire ? Beaucoup a déjà été dit et écrit sur le sujet. Mais notre actualité exige de nous un travail plus approfondi sur la façon dont les nazis ont pu réussir à parvenir au pouvoir en Allemagne en 1933. Dans son essai remarquable titré « les Irresponsables, qui a porté Hitler au pouvoir ? » (Gallimard), Johann Chapoutot éclaire une partie de la réponse.
Il commence par bousculer nombre d’idées reçues : les nazis ne sont pas arrivés démocratiquement au pouvoir, Hitler n’a pas été élu par les Allemands. D’ailleurs, les nazis étaient en perte de vitesse dans les élections. Ni la crise, ni la gauche ne sont responsables de l’arrivée des nazis au pouvoir. Johann Chapoutot l’affirme. Cette prise de pouvoir résulte « d’un choix, d’un calcul, et d’un pari ». Le choix, c’est celui des élites économiques et patrimoniales. Le calcul, celui d’utiliser les nazis dans l’objectif de faire face au Parti communiste en progression continue ; le pari, celui d’une coalition censée permettre de domestiquer des nazis que l’on croyait inexpérimentés par des politiciens que l’on croyait aguerris.
C’est ce troisième volet qui porte les réflexions les plus neuves et les plus évocatrices. Les lectrices et lecteurs peuvent à juste titre être médusés par l’ampleur des correspondances, qui n’ont rien de fortuit, entre la gouvernance de la République de Weimar de 1933 et celle de la France d’aujourd’hui. L’auteur assume de se livrer à une « enquête qui se veut instruction, dans tous les sens du terme, que l’on pourra aussi lire comme un réquisitoire ».
Dans le long épilogue qui conclut l’ouvrage, l’historien fait part à la fois de sa démarche et des interrogations qu’elle a pour lui-même suscitées dès lors qu’elle l’amenait à constater des rapprochements de plus en plus évidents entre les deux périodes. Il se dit lui-même surpris par leur nombre et leur portée. Il se met à la place du lecteur critique qui trouvera tout cela « trop probant pour être honnête ». Il avoue s’être à lui-même adressé ces mises en garde tout au long de son travail. Contestant, à partir d’une argumentation fouillée, la notion « d’objectivité », il préfère se référer à l’exigence « d’honnêteté qui commande à l’historien d’instruire à charge et à décharge, et lorsqu’il compare, de faire le départ entre les similitudes et la différence des temps ».
Se livrant à une réflexion approfondie et stimulante sur le travail historique, ses méthodes et son apport dans la démocratie, il affirme : « Ce n’est pas parce que l’Histoire ne se répète pas que les êtres qui la font – qui la sont – ne sont pas mus par des forces identiques. » À cet égard, sa comparaison entre la Constitution de la République de Weimar et celle de 1958 en France est édifiante. Mais c’est l’ensemble du livre qui, page après page, démonte des mécanismes, s’intéresse aux forces politiques et économiques mais aussi aux comportements individuels sans en délaisser aucun. Un grand livre qui mérite bien la première place qu’il occupe actuellement dans les ventes d’essais en France. Un livre qui ouvre à de multiples réflexions et débats en particulier avec l’auteur. Ce à quoi vous invite l’Institut CGT d’histoire sociale le 15 mai, à 14 heures à Montreuil, ou par lien numérique. Soyons nombreuses et nombreux !
mise en ligne le 10 mai 2025
Maurice Ulrich sur www.humanite.fr
Quatre-vingts ans après la victoire des Alliés et des peuples sur le nazisme et les fascismes, l’histoire semble s’écrire à front renversé. L’image la plus symbolique pourrait en être le salut nazi de l’homme le plus riche du monde, Elon Musk, considéré à ce moment-là comme le coprésident du pays le plus puissant du monde.
La réalité la plus tragique, la plus douloureuse aussi de ce renversement, ce pourrait être la volonté de Netanyahou et des fascistes qui le soutiennent, à la tête du pays créé après la « solution finale », d’en finir avec Gaza et les Palestiniens qui y vivent encore dans les conditions catastrophiques dont s’insurge une part de l’opinion mondiale, mais qui ne semblent pas troubler nombre des « grands » du monde. Le retournement encore, c’est la Russie où Poutine entend se réclamer cyniquement du rôle majeur de l’URSS dans le cours de la Seconde Guerre mondiale, au prix de 25 millions de morts, pour justifier l’agression de l’Ukraine.
En France même, les dirigeants du Rassemblement national, continuateurs d’un parti créé par des SS, se prétendent lavés d’un antisémitisme obsessionnel et fondateur, remplacé par la haine des musulmans et des immigrés. La droite se sent pousser des ailes depuis la victoire de Trump et entend discréditer, sous l’étiquette du « wokisme », toutes les opinions progressistes comme ce qui reste de l’héritage du Conseil national de la Résistance, mis à mal par les politiques libérales, de Mitterrand à Macron.
Dans ce monde, les États-Unis semblaient pour beaucoup, même à tort, un pôle de référence de la démocratie et de la modernité. Depuis le retour à la présidence de Trump, ils font peur. Leur rivalité avec la Chine fait planer la menace d’un affrontement dont les conséquences pourraient être incommensurables, alors que le rôle de l’ONU est bafoué aussi bien par les Russes que par les Américains. Un nouveau foyer de tension a repris entre l’Inde et le Pakistan. Le nouveau pape Léon XIV, américain de naissance et qui semble conscient du désordre du monde, en a appelé à la paix. Albert Camus avait dit que plus que refaire le monde, notre tâche était d’empêcher qu’il ne se défasse. Sans doute nous devons mener les deux de front.
mise en ligne le 9 mai 2025
Fabien Escalona sur www.mediapart.fr
Avec « Le Miroir américain », le journaliste Cole Stangler met en garde contre les risques d’une dégradation de la démocratie française, non pas identique mais analogue à celle qui frappe de l’autre côté de l’Atlantique. Il appelle la gauche à défendre « des avancées concrètes et rapidement visibles ».
Cole Stranger, journaliste franco-américain et auteur de l’enquête sur la radicalisation des droites françaises et américaines, « Le Miroir américain », aux éditions Les Arènes.
En dépit du caractère hors norme de la grande parade trumpiste, la France est peut-être le pays européen qui a le plus à apprendre des évolutions de la vie politique aux États-Unis. C’est la conviction du journaliste Cole Stangler, qui a publié mercredi 7 mai Le Miroir américain. Enquête sur la radicalisation de la droite et l’avenir de la gauche (éditions Les Arènes).
Lui-même franco-américain, bien placé pour constater les différences qui séparent les deux formations sociales, il souligne aussi les ressemblances qui les rapprochent, et participent des « échos » qu’il a perçus de part et d’autre de l’Atlantique lors de ces dernières années.
« Même si elles n’ont pas réussi à réaliser pleinement leurs promesses, écrit-il, nos deux républiques sont des modèles d’universalisme qui ont inspiré d’innombrables luttes […]. Les États-Unis et la France se sont tous les deux construits sur l’immigration, avec des identités nationales modelées par l’arrivée de personnes venues d’ailleurs et de cultures façonnées par le brassage et la mixité […]. Et ici comme là-bas, la grandeur de nos mythes fondateurs nous empêche parfois de voir les moments sombres de nos histoires respectives. »
Ces mythes et leurs angles morts participent, aujourd’hui, d’une attractivité électorale de démagogues d’extrême droite qui nous serait apparue sidérante il y a quelques années. C’est pour comprendre de manière sensible cette attractivité, et en creux les obstacles rencontrés par la gauche, que Cole Stangler a sillonné les États-Unis en 2024. Son livre est le récit de ses rencontres, rapprochées d’entretiens antérieurs réalisés en France et de travaux académiques qui éclairent son propos.
Mediapart : Votre ouvrage s’ouvre sur les conséquences politiques de la désindustrialisation, aux États-Unis comme en France. Comment les décririez-vous ?
Cole Stangler : Il existe bien sûr de la détresse sociale dans les grandes villes et les campagnes, mais celle qui est vécue dans les zones désindustrialisées est spécifique, dans la mesure où les gens ont connu autre chose, ou du moins leurs parents. Ils vivent non seulement la souffrance sociale, parce qu’il y a moins d’emplois et que ces emplois sont précaires, mais ils savent aussi très bien qu’il y a vingt ou trente ans, l’endroit était plus prospère, offrait d’autres perspectives de vie. On retrouve cela dans la Rust Belt [« ceinture de rouille », surnom de la zone de déclin de l’industrie lourde américaine dans le Nord-Est – ndlr] aux États-Unis, comme dans le nord et l’est de la France.
Politiquement, cette configuration a des conséquences importantes, parce qu’elle favorise chez de nombreuses personnes une forme de nostalgie et de rancœur. Elles reprochent à l’État de les avoir abandonnées, ou d’avoir été complice du processus qui a conduit au déclin économique du territoire. Ce déficit de confiance envers la puissance publique est un fort moteur de décrochage vis-à-vis du monde politique, et donc d’abstention.
Dans beaucoup de ces zones, les classes populaires qui votent le font davantage en faveur de l’extrême droite que de la gauche. Pour le comprendre, il faut regarder le bilan de cette gauche, ainsi que ses choix politiques. Aux États-Unis, la perte d’audience des démocrates dans les milieux populaires ne résulte pas d’une fatalité, mais de la décision consciente de donner la priorité à d’autres électeurs. Et puis c’est bien connu : en contexte économique dégradé, on recherche facilement des boucs émissaires. Le Parti républicain et le Rassemblement national (RN) ont trouvé le leur : l’immigré.
On sent aussi que la politisation à droite de ressentiments et de préjugés est rendue possible par le caractère « impensable » d’une alternative économique et sociale. On le comprend aisément après la présidence de François Hollande en France, mais le bilan de Joe Biden n’était-il pas plus substantiel ?
Cole Stangler : J’ai en effet beaucoup rencontré le sentiment que l’économie était un sujet trop complexe pour être changé politiquement. La gauche de gouvernement, en ralliant les politiques « pro-capital » de l’ère néolibérale, à partir des années 1980, a favorisé ce sentiment. Par conséquent, elle a aussi permis à la conflictualité politique de se déplacer sur d’autres terrains, notamment celui des « guerres culturelles ».
Aux États-Unis, celles-ci se sont typiquement déployées à propos des armes à feu, de la place de la religion dans la société, des droits des homosexuels et des droits à l’avortement. Les offensives contre le « wokisme », qui se sont aussi déclinées en France ces dernières années, s’inscrivent dans cette veine.
Les États-Uniens ont entendu beaucoup de promesses et de grands chiffres, mais dont les effets sont encore impalpables. Et, entre-temps, ils ont subi une inflation violente.
Alors oui, il y a eu du changement sous Biden, avec de l’investissement dans les infrastructures et une tentative de réindustrialisation « verdie ». Le problème, c’est que ces politiques prennent du temps et ne rompent que partiellement avec le legs néolibéral.
C’est ce que je montre à travers le cas d’un bassin sidérurgique en Virginie-Occidentale, qui s’est complètement étiolé, et en face duquel une usine de batteries électriques a été financée grâce aux programmes de l’administration Biden. Or cette usine ne comptera pas autant d’emplois, ils n’ont pas encore tous été créés, et rien ne garantit qu’ils auront la même « qualité » en termes de droits des salariés.
En résumé, les États-Uniens ont entendu beaucoup de promesses et de grands chiffres, mais dont les effets sont encore impalpables. Et, entre-temps, ils ont subi une inflation violente, tandis que les mesures de Biden les plus appréciées du public, après le covid, ont pris fin, au motif qu’elles avaient été pensées comme temporaires.
Revenons au mouvement de radicalisation de la droite, que vous observez de part et d’autre de l’Atlantique. Vous insistez sur les sources anciennes du phénomène, masquées par les figures de droite les plus « traditionnelles » pendant des années.
Cole Stangler : Trump et le trumpisme ne viennent clairement pas de nulle part. On peut citer des prétendants malheureux à la présidentielle, qui ont assemblé des ingrédients encore bien présents aujourd’hui.
Je pense à George Wallace, à la fois très critique de la guerre du Vietnam et défenseur de la ségrégation au tournant des années 1960-70. Je pense aussi à Pat Buchanan, candidat à la primaire républicaine de 1992, durant laquelle il fit campagne contre le multiculturalisme et le libre-échange, tout en mobilisant une base de chrétiens évangéliques autour des guerres culturelles. À la convention du parti, il évoqua une « bataille pour l’âme de l’Amérique » dans un discours perçu comme extrême, mais devenu la norme aujourd’hui.
Il ne faut pas oublier non plus la présidence de George W. Bush (2000-2008). Déjà à l’époque, il avait contesté le recomptage des voix en Floride, et des militants étaient parvenus à empêcher les opérations par leur pression physique. Lui aussi soutenu par une base religieuse évangélique, il a provoqué des dégâts immenses avec sa « guerre contre le terrorisme » (l’invasion d’un pays souverain, la pratique de la torture en dehors des conventions internationales) et avait souhaité passer une loi radicale contre l’immigration.
Dans le cas français, le RN qui menace d’arriver au pouvoir est dans le paysage depuis cinquante ans. Sa progression s’est également faite grâce à une conjonction de facteurs de longue durée : les préjugés et les discriminations qui circulaient déjà dans la société ; la désindustrialisation, qui a favorisé la bascule des milieux populaires ; et des attentes plus fortes encore envers l’État dans ce pays, qui ont nourri des déceptions à la hauteur. Sans compter la contribution active de la droite classique à faire de l’immigration et de l’identité des enjeux de campagne permanents.
Le parallèle entre le Parti républicain aux États-Unis et le RN en France tient-il jusqu’au bout ? Le RN pâtit encore, même si c’est de moins en moins le cas, d’être issu des marges du système politique.
Cole Stangler : Peut-être, mais nos deux pays ont un système présidentiel dans lequel l’électorat est sommé de choisir entre deux camps, ou du moins entre deux options finales dans le cas de la présidentielle en France. Les effets peuvent être dévastateurs, même quand la société n’est pas majoritairement située à l’extrême droite.
C’est ce qui est intéressant et troublant avec les électeurs de Trump : certains ne sont pas d’accord avec tout et pointent même ses excès, mais ils l’ont choisi plutôt que Kamala Harris. Trump se retrouve à prendre des décisions très radicales mais avec un taux d’approbation historiquement faible pour un président, alors qu’il vient d’être réélu avec plus de voix que son adversaire.
La France est exposée à ce genre de scénario. Dans le livre, je cite une propriétaire de restaurant qui me dit que la gauche est une option impossible pour elle. Le Pen, Bardella… : elle se fiche de l’identité du candidat RN mais sait qu’elle votera pour une candidature clairement « antigauche ».
Les gauches françaises se cherchent encore dans leur attitude vis-à-vis de médias comme CNews. Les progressistes états-uniens, confrontés précocement à des médias de masse porteurs de désinformation et d’idées d’extrême droite, ont-ils des leçons à partager ?
Cole Stangler : Honnêtement, je ne sais pas s’il y a grand-chose à prendre. À ce stade, de plus en plus de journalistes à gauche ont estimé qu’il fallait construire d’autres médias non traditionnels pour combattre des chaînes ultraconservatrices comme Fox News. Il en résulte une fragmentation de l’espace médiatique particulièrement prononcée, avec des podcasts, des lettres d’information sur Substack, des chaînes YouTube…
C’est une évidence absolue que pour gagner, la gauche doit mobiliser de larges pans des milieux populaires par-delà les espaces géographiques, qu’ils soient très urbanisés ou plus ruraux.
Il y a bien eu la tentative de bâtir un Fox News de gauche, avec MSNBC, mais ses dirigeants ne sont pas parvenus à imiter le style populiste qui a fait le succès de la première. Ils ont repris les codes des classes moyennes supérieures dans les grandes villes, qui les cantonnent à un certain public. Cette question du « style » est trop négligée en France pour comprendre l’attrait de ces chaînes. Si on ne fait que répéter qu’elles mentent, on ne parviendra pas à contrer leur succès.
Un débat stratégique s’est esquissé entre François Ruffin, alertant sur la faiblesse de la gauche dans « la France des bourgs », et les Insoumis, théorisant l’existence d’un « quatrième bloc » abstentionniste à mobiliser pour emporter des élections. Là encore non sans échos avec les États-Unis. Quelles conclusions tirez-vous de vos propres recherches et rencontres ?
Cole Stangler : Dans son dernier livre, Jean-Luc Mélenchon écrit que « la conscience politique urbaine est la forme de conscience politique la plus avancée ». Malgré la tonalité radicale du langage, cela me fait penser aux stratégies du Parti démocrate en 2016, lorsque les stratèges expliquaient que chaque voix perdue dans la Rust Belt allait être gagnée en banlieue ou dans les villes.
Pour moi, c’est une évidence absolue que pour gagner, la gauche doit mobiliser de larges pans des milieux populaires par-delà les espaces géographiques, qu’ils soient très urbanisés ou plus ruraux. Pour transcender ces frontières, le discours de Bernie Sanders est resté le même depuis des années : un programme universaliste pour défendre les intérêts du plus grand nombre, en mettant en avant les questions sociales et en affirmant simultanément qu’une attaque contre une personne, que ce soit en raison de ses origines, de son apparence ou de son orientation sexuelle, est une attaque contre tous.
Ce qui me donne espoir, c’est le renouveau du syndicalisme aux États-Unis, même si la tendance est encore modeste. Il est intéressant d’observer les résistances salariales permises par les campagnes de syndicalisation dans le sud des États-Unis, dans les usines installées en raison du coût du travail moins élevé que dans les États du nord avec un passé syndical plus fort. Cela a suscité des réactions très violentes chez les républicains, ce qui montre bien qu’ils le vivent comme une menace.
Un pays davantage syndiqué est un pays dans lequel les classes populaires ont des valeurs plus ancrées à gauche, et il s’agit de développer ce militantisme dans de nouveaux secteurs, comme ceux de la logistique et de la distribution. L’enjeu est semblable en France : j’ai été marqué par ma rencontre avec un jeune syndicaliste qui travaillait chez Amazon au sud de Montélimar, dans une zone commerciale qui a quelque chose de très américain. Il doit braver l’isolement des employés, le turnover, etc.
La réponse stratégique de fond, au-delà du marketing électoral à chaque scrutin, consiste bien à retisser le lien à la base. C’est un travail de longue haleine, peu spectaculaire mais finalement plus important que tel ou tel slogan ou telle ou telle alliance, en tout cas sur le long terme. Les liens de confiance vous rendent en effet plus enclin à écouter des messages progressistes, parce qu’ils sont émis ou relayés par des gens qui vous ressemblent, vous connaissent et vous défendent.
mise en ligne le 8 mai 2025
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
À l’occasion des 80 ans de la capitulation nazie, l’historien Nicolas Offenstadt, chroniqueur à l’Humanité, revient sur ce que symbolise cette date à travers plusieurs dimensions.
Nicolas Offenstadt, est un
historien français, maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l’université Panthéon-Sorbonne.
Nous avons célébré, ce 8 mai, les 80 ans du 8 mai 1945, jour de la capitulation sans condition de l’Allemagne nazie. Pourquoi cette date, qui signifie la fin des combats en
Europe, et donc la fin de six années de destructions et de souffrances inouïes, est-elle si fortement ancrée dans notre mémoire collective et célébrée chaque
année ?
Nicolas Offenstadt : Elle signifie la fin de la barbarie nazie et de la guerre qu’elle a déclenchée. Dès lors, elle comporte un aspect international immédiat, elle peut concerner toutes les populations qui en ont été victimes, toutes les nations qui ont été touchées par la guerre, même si des dates différentes sont retenues pour la commémoration de la fin de la guerre, même si elle est loin de faire consensus.
Le 8 mai 1945 est-il une date de basculement, de sortie de la barbarie pour aller vers un espoir et une construction humaniste qui s’incarnent aussi bien dans le programme du Conseil national de la Résistance (CNR) que dans la charte des Nations unies en cours d’élaboration ?
Nicolas Offenstadt : Attention, l’idéal de sécurité collective pour garantir la paix, fortement, et de réforme sociale gouvernait aussi bien des engagements pris après la Première Guerre mondiale. De nombreux anciens combattants étaient revenus du front en espérant participer à changer le monde.
Mais les alliés, à partir du moment où se dessine la victoire définitive contre l’Allemagne nazie, envisagent tout un ensemble de politiques (démocratisation, dénazification, décartellisation…) vis-à-vis des vaincus pour que les horreurs passées ne puissent pas se reproduire. Les débuts de la guerre froide, la séparation entre deux blocs, vont aussi limiter la portée des espérances.
Quatre-vingts ans après, peut-on dire que l’esprit et l’héritage du CNR et de l’ONU tels que pensés à l’époque sont menacés à force de réformes libérales d’un côté et de violation des résolutions des Nations unies de l’autre, avec même le retour de la guerre sur le continent européen ?
Nicolas Offenstadt : Il est certain que, depuis les années 1980, les avancées, sous de multiples formes, du néolibéralisme ont affaibli, voire détruit tout un ensemble de structures de l’État providence qui s’est mis en place dans différents pays d’Europe, en particulier, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale.
Mais attention, la construction européenne ne doit pas être lue seulement sous ce prisme. Elle avait pour but de préserver la paix entre les partenaires. À l’intérieur de l’UE, c’est bien le cas, de favoriser démocratie et respect des droits de l’homme. Or, on voit que c’est encore un instrument qui peut faire pression en ce sens, bien sûr, avec un succès inégal selon les enjeux et les contextes, sur des États autoritaires, « illibéraux »
Y a-t-il eu, depuis le 8 mai 1945, des évolutions dans la façon dont ce jour est célébré ?
Nicolas Offenstadt : En fait, le 8 mai est loin d’avoir une mémoire paisible. Les gouvernements et les politiques publiques ont varié selon les projections et les enjeux politiques, que ce soit en URSS, en Allemagne ou en France. Staline, tout au culte de sa propre action, n’en a pas fait un jour férié, ce n’est que plus tard, sous Brejnev, qu’il le devient, avec une valorisation de la « Grande Guerre patriotique ». De Gaulle privilégiait d’autres dates plus centrées sur la France et son action, comme le 18 juin. Il y eut de vifs débats autour de son caractère férié ou pas.
En Allemagne de l’Ouest, il faut attendre, les générations passant, le milieu des années 1980 pour que soit clairement marqué son caractère de jour de « la libération » pour les Allemands. En France également, c’est avec François Mitterrand que le 8 mai devient de manière pérenne une fête légale fériée.
« Parmi la coalition antinazie, même si les rivalités existent, il y a encore en 1945 la volonté de régler collectivement le sort de l’Allemagne. »
En RDA, en revanche, le 8 mai est férié : il inscrit le pays du côté des vainqueurs de l’histoire et célèbre la force du socialisme à travers la victoire de l’URSS, désormais le grand allié. D’ailleurs, aujourd’hui encore, c’est un enjeu politique, la dirigeante de l’extrême droite allemande, Alice Weidel (née en 1979), expliquait en 2023, à rebours du consensus mémoriel, qu’elle n’entendait pas célébrer le 8 mai car c’était une « défaite » de son pays… Et il y a peu, elle levait les yeux au ciel dans une émission de télévision quand on évoquait la commémoration des camps de la mort.
Le 8 mai 1945 est aussi une date qui, avec les massacres de Sétif et l’affaiblissement des empires coloniaux, marque un tournant vers les guerres d’indépendance et la décolonisation…
Nicolas Offenstadt : Absolument. Les luttes anti-impérialistes et anticoloniales, et les victoires qu’elles obtiennent, s’accélèrent après 1945. D’ailleurs, le bloc de l’Est appuyait ces mouvements, en se prévalant d’une autre mondialisation, une « mondialisation rouge » qui se sentait à distance de l’héritage colonial occidental.
C’est enfin une date clé avec deux grands vainqueurs : les États-Unis et l’URSS. Le monde se voit refaçonné. Peut-on dire que la guerre froide à venir démarre le 8 mai 1945 ?
Nicolas Offenstadt : La guerre froide proprement dite démarre en fait un peu plus tard. Parmi la coalition antinazie, même si les rivalités existent, il y a encore en 1945 la volonté de régler collectivement le sort de l’Allemagne. Elle se défait progressivement jusqu’aux ruptures de 1948-1949, notamment avec le blocus de Berlin.
Peut-on considérer que nous sommes en train de sortir de l’ordre mondial issu du 8 mai 1945 ?
Nicolas Offenstadt : L’effondrement du bloc de l’Est, à partir de 1989, pouvait sembler mettre un terme à la guerre froide. Mais on voit que la Russie rejoue et utilise encore la posture d’un bloc opposé à l’Occident, à ses valeurs, ou ses supposées valeurs, certes sur d’autres lignes. Certains groupes de gauche se déterminent encore en partie sur des lignes de guerre froide, d’un anti-impérialisme immobile, assez étonnamment, sans vouloir voir les changements.
Par ailleurs, un des risques majeurs que l’on voit déjà poindre dans un contexte de recul profond de la raison gouvernante, c’est relativisation, la banalisation ou bien la trivialisation de la barbarie nazie, de la Shoah et de toutes les horreurs de la Seconde Guerre mondiale qui l’ont accompagnée.
Chacun de ces trois termes correspond à des processus formellement différents, mais ils convergent. En ce sens, oui, ce serait la sortie d’une forme de morale universelle, plus petit dénominateur commun, issue de la Seconde Guerre mondiale.
mise en ligne le 7 mai 2025
AFPS Association France Palestine Solidarité sur https://blogs.mediapart.fr/
L’heure est aux sanctions contre les criminels et pas contre celles et ceux qui dénoncent ce génocide en cours et ont l’impression de hurler dans le désert depuis plus de 19 mois. C’est notre humanité à toutes et tous qui est en jeu : soit nous réagissons, soit nous sombrons. Par Anne Tuaillon, Présidente de l’Association France Palestine Solidarité.
Après avoir rétabli un blocus total le 2 mars et rompu le cesse- le-feu le 19, après avoir annoncé le partage de la bande de Gaza en cinq zones encadrées par des zones militaires, Israël a annoncé le 5 mai un « plan de conquête » de la bande de Gaza et rappelé des dizaines de milliers de réservistes. Avec pour objectif le « départ volontaire des Gazaouis », en clair un nettoyage ethnique, une aggravation du génocide en cours et une occupation complète et prolongée de la bande de Gaza.
Pour le ministre des armées Israël Katz, les Gazaouis n’ont d’autre choix que « partir ou mourir ». D’octobre 2023 à juin 2024, Amnesty International avait déjà recensé 102 appels criminels de ce genre à la destruction d’un peuple émanant de responsables israéliens. Les Palestiniens savent depuis l’exode forcé de 1948 que partir c’est ne jamais pouvoir revenir dans leur patrie. C’est le cas de 70% des Gazaouis réfugiés dans des camps depuis cette Nakba.
Ce nouveau plan israélien est celui qui se dessinait dès le 8 octobre. Il piétine le droit international, le droit humanitaire, les Conventions de Genève et la Convention contre le génocide. Le 5 mai, l’Union européenne se dit préoccupée, Berlin rejette ce plan, Paris finit par réagir. Mais aucun État européen n’annonce de mesures diplomatiques (rappel d’ambassadeurs…), économiques (interdiction du commerce des produits venant des colonies…). Aucun ne demande de suspendre l’accord d’association UE-Israël en vertu de son article 2 bafoué par Israël ou d’exclure Israël d’autres partenariats comme cela a été appliqué à la Russie dès son agression contre l’Ukraine.
La seule réponse de la France sous la forme d’une reconnaissance très tardive et conditionnelle de l’État de Palestine est en décalage complet avec l’urgence absolue de protéger le peuple palestinien en grand péril.
Bien que le « bilan » soit déjà terrible et aurait dû leur suffire depuis longtemps pour agir et sanctionner, une bonne partie du monde politique, médiatique, intellectuel… refuse encore de nommer le crime, refuse d’utiliser le terme génocide et même « génocide plausible » comme a conclu la Cour Internationale de Justice (CIJ) dès le 26 janvier 2024… il y a plus de 16 mois. D’autres sont dans l’indifférence complice, dans la cécité volontaire ou le soutien ouvert et assumé au génocide !
Bien que les grandes ONG de terrain et les agences de l’ONU rapportent et alertent le monde entier sur ce génocide largement aggravé et avéré, aucune sanction n’est évoquée ou envisagée. Dix-neuf mois après l’attaque criminelle et meurtrière des groupes armés palestiniens le 7 octobre en Israël ayant fait 1200 morts, et la prise de 250 otages, les tirs et bombardements israéliens ont tué au moins 53 000 personnes dans la bande de Gaza dont 17 000 enfants, des dizaines de milliers de malades chroniques sont morts faute de soins, des milliers de victimes encore sous les décombres. Au total 200 000 morts selon des experts médicaux. À l’échelle de la population française, 34 fois plus nombreuse, ce serait 1,8 millions de tués dont plus de 578 000 enfants. Effroyable, monstrueux !
Combien faut-il encore de dizaines ou de centaines de milliers de personnes tuées pour agir et prendre des sanctions : 300 000 ? Plus ? 40 000, 100 000 enfants ?
Combien faut-il encore de quartiers, hôpitaux, tentes, distributions alimentaires bombardées, de centaines de soignants, humanitaires (400) et journalistes (212) assassinés ?
En Cisjordanie occupée, dont Jérusalem-Est, le nettoyage ethnique et la violence de l’armée et des colons sont décuplés : plus de 1000 tués, expulsion de 40 000 personnes de camps de réfugiés, récoltes et vergers détruits, villages rasés, habitations détruites, bombardements, plus de 10 000 prisonniers politiques dans des prisons transformées en centres de torture : Israël y reproduit la stratégie en cours à Gaza.
Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères plaide le 29 avril pour le retour urgent au droit international, le recours aux leviers d’action contre Israël, et le refus du « fait accompli ». L’Assemblée générale des Nations unies a aussi exigé le 18 septembre 2024 qu’Israël mette fin dans un délais de 12 mois à l’occupation illégale du territoire palestinien et à sa colonisation, un crime de guerre. C’est précisément le contraire que fait Israël : toujours plus loin dans l’occupation, dans la colonisation, dans l’annexion de territoire et dans son régime d’apartheid.
À quelques jours du 15 mai, jour de la commémoration de la Nakba, la catastrophe qui a vu 800 000 Palestinien·nes chassé·es et dépossédé·es de leurs terres entre 1947 et 1949, après plus de 77 ans de dépossession et d’expulsion, la Nakba continue et arrive à un paroxysme : c’est l’existence même du peuple palestinien qui est menacée, c’est son effacement qu’Israël vise par son génocide.
L’heure n’est donc plus aux paroles ou aux déclarations d’intention mais définitivement aux actes, aux sanctions contre un État génocidaire à qui le monde doit imposer le droit face à la faillite totale dont il se rend coupable jusqu’à maintenant.
L’heure est aux sanctions contre les criminels et pas contre celles et ceux qui dénoncent ce génocide en cours et ont l’impression de hurler dans le désert depuis plus de 19 mois !
C’est notre humanité à toutes et tous qui est en jeu : soit nous réagissons, soit nous sombrons !
La France et l’UE doivent agir, fortement et rapidement !
Les sanctions c’est maintenant !
mise en page le 6 mai 2025
Loïc Le Clerc sur www.politis.fr
La gauche peut-elle se payer encore longtemps le luxe de ses divisions intestines ? Quand le monde brûle, on ne débat pas de la couleur de l’extincteur.
Prédation sur les droits des chômeurs, des retraités, des jeunes, des prisonniers, austérité budgétaire, défense des valeurs traditionnelles, attaques incessantes contre les minorités religieuses, atteintes à l’environnement et à la recherche, fermeture d’un tiers des agences de l’État, taxation des plus modestes pour payer les cadeaux fiscaux des plus riches, remise en cause de symboles des victoires sociales comme le 1er mai chômé. Qui ça ? Donald Trump ? Non, Emmanuel Macron. Rien que pour ces dernières semaines.
Steve Bannon, l’ex-stratège de Donald Trump, aficionado de saluts nazis, avait théorisé la tactique du président américain et se réjouit de la voir à l’œuvre en son pays : « Je pense que vous voyez maintenant l’aboutissement de tout le travail qu’on a fait. Vous assistez à ce que j’appelle « l’inondation de la zone » et il n’y a pas de meilleur moment pour être en vie que maintenant, quand on voit les fruits de ce grand effort. »
« Inonder la zone », ça veut dire bombarder le monde d’infos, de déclarations, de décisions politiques, attaquer à tout-va tous les pans de la société, à la seule fin de créer un tel désordre, une telle dispersion des forces et des esprits qu’aucune union ne sera possible. Et donc aucune réaction, aucune contre-attaque de poids.
Donald Trump le fait et son efficacité fait des émules. Et pas seulement auprès de ses amis argentin, hongrois ou italien. En France aussi, la Macronie mitraille. Sous le tapis de « bombes Banon », il est impossible de tenir son bout de barricade sans regarder ce qu’il se passe pour les autres. La Commune de Paris n’a-t-elle pas été vaincue, bastion après bastion ?
Mais pendant que les droites et les extrêmes droites mondiales organisent leur contre-révolution, les gauches se tirent dans les pattes. Quel que soit le sujet, la division l’emporte. L’écologie ? Oui, mais le nucléaire… Le travail ? Oui, mais le RSA… L’islamophobie ? Oui, mais l’antisémitisme… Comme si le camp d’en face n’allait pas tout brûler.
Ce jeudi 1er mai, les manifestations furent à la fois inquiètes, festives et empreintes de gravité devant l’ampleur des luttes à mener. Le spectacle affligeant des guéguerres intestines, les prises de parole politique qui voulaient voler la vedette aux syndicats, les violences à l’encontre du PS et de ses élus à Paris, montrent que le chemin sera long et périlleux.
La pureté ne vaudra pas grand chose quand on sera tous morts.
En France, les écologistes et les socialistes sont trop occupés par leurs batailles d’appareil que d’idées, il n’est pas question. Le PCF, François Ruffin, Clémentine Autain cherchent, dans des styles différents, une manière d’exister au milieu de l’étau social-démocrate – insoumis. LFI n’est obsédé que par son hégémonie sur le tas de cendre. Tous se contorsionnent pour se démarquer de l’autre.
L’électorat, lui, n’attend plus les lendemains qui chantent, le temps des cerises ou le grand soir. Simplement que ses représentants lui inspirent un peu de joie, un peu moins de honte mais surtout la possibilité de mener des luttes. La pureté ne vaudra pas grand-chose quand on sera tous morts. Et il est à parier que même le choix du cercueil sera objet de controverses !
mise en ligne le 5 mai 2025
Jade Lindgaard sur www.mediapart.fr
La production et la consommation d’énergie en France, pour les dix ans qui viennent, sont en discussion à l’Assemblée lundi 28 avril. Derrière les effets de manche et les provocations politiciennes, les enjeux sont énormes et interrogent notre modèle de société.
Quand on ouvre la proposition de « programmation pluriannuelle de l’énergie » (PPE), ce document planifiant la production et la consommation d’électricité et d’hydrocarbures jusqu’en 2035 en France, la première chose qui frappe, ce sont les chiffres.
Dans sa version mise en consultation jusqu’au 5 avril, dite « PPE 3 », et dans l’attente de l’arbitrage définitif du gouvernement par décret, les objectifs pour 2035 sont nombreux : jusqu’à 708 térawattheures (TWh) d’électricité décarbonée – contre 390 en 2022 – dont au moins 360 d’électricité nucléaire et si possible 400 ; jusqu’à 90 gigawatts (GW) de photovoltaïque – contre 16 en 2022 ; vingt fois plus d’éolien en mer qu’aujourd’hui, et au moins le double en éolien terrestre.
D’ici dix ans, il faudrait aussi beaucoup plus de « biocarburants » et d’hydrogène. Et réduire la consommation énergétique de 30 % en 2030, avant une baisse de 50 % en 2050.
À titre de comparaison, le pétrole et le gaz comptent pour plus de la moitié (58 %) de la consommation finale d’énergie en France. Or, 73 % des gaz à effet de serre sont dus à l’énergie (en 2022). Ces importations d’hydrocarbures représentent entre 25 et 80 milliards d’euros de déficit commercial chaque année depuis quinze ans.
Le gouvernement va devoir s’en expliquer lundi 28 avril à l’Assemblée nationale. Un débat sur « la souveraineté énergétique » mais sans vote, concédé par François Bayrou pour apaiser les protestations et menaces de censure, notamment du Rassemblement national (RN). La PPE aurait dû faire l’objet d’une loi, et donc d’un vote parlementaire. Mais face au risque de rejet du texte, l’exécutif y a renoncé et a directement rédigé un décret. Sa version finale devrait être publiée après la discussion à l’Assemblée.
La stratégie française sur l’énergie, critiquée pour ses insuffisances par les ONG écologistes, le Haut Conseil pour le climat, et l’Autorité environnementale, se fixe un triple objectif : développer l’indépendance énergétique (la « souveraineté »), décarboner, renforcer la compétitivité. Agir de concert pour le climat, la croissance économique et la puissance géopolitique : ces objectifs peuvent évidemment entrer en contradiction et tracent une trajectoire d’équilibriste pour qui veut s’efforcer de répondre à cette commande très politique.
Nouvelle révolution industrielle
Pour y parvenir, il faudra fournir un « effort inédit dans notre histoire énergétique » de réduction de la consommation et de production énergétiques, explique le rapport en annexe du décret de la PPE. Les investissements requis sont « sans précédent depuis la première révolution industrielle » au XIXe siècle. Et l’objectif est de faire de la France « le premier grand pays industriel à sortir des énergies fossiles ».
Mais les chiffres ne sont que des outils de mesure. S’en tenir à un débat sur la quantité de CO2, le volume de gaz ou le nombre de gigawatts d’électricité est tristement réducteur.
Cela empêche d’ouvrir la discussion qui devrait nous agiter, trois ans après le début de la guerre en Ukraine, sept ans après les « gilets jaunes », et en pleine bataille des droits de douane menée par les États-Unis de Donald Trump : en matière d’énergie, quelle société voulons-nous ?
Le climat dans la PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie)
En 2024, la baisse des gaz à effet de serre a été insuffisante, autour de − 1,8 %. Ce fut pourtant l’année la plus chaude jamais mesurée dans le monde. Le dérèglement climatique avance inéluctablement, les gouvernements ayant trop tardé à réagir. La gravité de ses effets dépendra de la quantité d’émissions de CO2 qu’ils vont réussir à empêcher dans les années qui viennent.
Le chiffrage de la PPE jusqu’en 2035 s’appuie sur des modélisations de l’administration et, pour l’électricité, sur le rapport « Futurs énergétiques 2050 », de RTE, gestionnaire des réseaux transportant le courant électrique. La PPE est établie pour cinq ans, donc jusqu’en 2030, puis actualisée pour les cinq années suivantes, jusqu’en 2035. Elle doit permettre la sécurité d’approvisionnement du pays, l’amélioration de l’efficacité énergétique – utiliser moins d’énergie pour un besoin –, le développement des énergies renouvelables, l’équilibre des réseaux, la préservation du pouvoir d’achat des ménages et la compétitivité des prix.
Une société dans laquelle les besoins vitaux de toutes et tous sont satisfaits, à un prix abordable pour les plus précaires, et sans dégrader les écosystèmes ? Ou est-ce qu’attirer les industries et leur offrir une énergie abondante et décarbonée (« Plug baby, plug ») est ce qui compte le plus, quelles qu’en soient les conséquences sociales et environnementales ?
Il en va de l’énergie comme de l’alimentation et de la santé : c’est avant tout une réflexion profondément humaine, qui touche au cœur de la vie quotidienne et des aspirations de chacune et de chacun. Mais les instrumentalisations politiciennes et populistes ont tué dans l’œuf des questionnements essentiels. Il n’est pas trop tard pour les réactiver.
Système public ou privatisation ?
L’économie de la « transition énergétique », expression aussi galvaudée que critiquée, crée un énorme effet d’aubaine pour l’industrie et la finance. Le phénomène assez ahurissant des start-up nucléaires, alléchées par le robinet intarissable de subventions pour les SMR, ces « petits » réacteurs atomiques en projet un peu partout, en est un exemple.
Mais ce n’est pas le seul secteur sensible pour la « souveraineté énergétique » qui suscite l’engouement des industriels : usines de batteries du groupe Bolloré, mines de minerais d’Eramet et Imérys, sites de STMicroelectronics et Soitec pour la fabrication de puces, parc éolien flottant en Méditerranée remporté par Engie et le groupe portugais EDP, éoliennes d’Iberdrola au large de Saint-Brieuc, usines d’hydrogène, etc.
Du côté de la consommation électrique, les gros opérateurs de data centers (Equinix, Digital Realty…), encore plus énergivores avec l’essor de l’intelligence artificielle (IA), et les entreprises du numérique deviennent des acteurs publics importants aux yeux de l’Élysée, qui leur a consacré un sommet.
Dans un contexte politique où les régulations environnementales et sociales sont violemment attaquées par la droite, l’extrême droite et une partie de l’industrie, est-il soutenable de continuer de confier au privé des investissements si importants pour le sort collectif ?
À l’inverse, l’idée de créer des « communs de l’énergie », autour d’un service public renforcé et impliquant les collectivités locales, fait consensus sur un large spectre politique : de la CGT et de représentant·es syndicaux d’EDF et Enedis, à des élus locaux et associations comme Énergie partagée, des chercheuses comme Fanny Lopez, sans oublier l’Union européenne (et ses « communautés énergétiques citoyennes »), et même l’ancien PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy.
Loin d’être seulement théorique, ce débat est très concret puisqu’il concerne le sort des barrages, dont l’Union européenne veut ouvrir les concessions à la concurrence. Et aussi le marché de l’électricité, dont l’économiste Anne Debregeas, porte-parole de Sud Énergie, propose de sortir en créant un opérateur public. Celui-ci détiendrait les grands moyens de production et facturerait l’ensemble des consommateurs et consommatrices selon une grille tarifaire qui permettrait de recouvrir les coûts.
Veut-on ou non des énergies renouvelables ?
C’est le nouveau jeu de massacre, à coups de posts sur les réseaux sociaux : accuser les énergies renouvelables d’être responsables de « surproduction » d’électricité et de déstabiliser le réseau – qui doit en permanence équilibrer offre et demande, à la seconde près. Le haut commissaire à l’énergie atomique, Vincent Berger, réclame que « la croissance du photovoltaïque [soit] revue à la baisse ». Une prise de position qui vient après la tribune d’anciens dirigeants d’EDF et de l’ex-président de l’Assemblée nationale Bernard Accoyer, et qui appelle à l’arrêt de « la politique ruineuse » de soutien à l’éolien et au solaire.
Une autre, signée par des parlementaires, souhaite un moratoire sur les subventions aux renouvelables. À ce stade, le ministre de l’industrie et de l’énergie, Marc Ferracci, maintient les objectifs les concernant – avec une baisse sur le photovoltaïque par rapport à la première version de la PPE. Mais la chute des tarifs d’achat ainsi qu’un durcissement des périmètres d’installation des éoliennes inquiètent les professionnels du secteur.
Le Rassemblement national tente de s’approprier les oppositions locales à l’éolien.
Le fait est que la consommation est trop basse pour absorber toute la production d’électricité quand elle atteint des pics – dernier épisode en date, mi-avril. Il faut alors vendre ces électrons sur le marché européen. Quand ils ne trouvent pas preneur, se produit, dans certains rares cas, un phénomène baroque de « prix négatifs » que les antirenouvelables adorent monter en épingle. Invendu, ce courant coûte à l’opérateur.
RTE a temporisé, le 17 avril, expliquant que « la France est un pays exportateur net d’électricité » et « a donc, sauf rare exception, toujours produit plus d’électricité qu’elle n’en consomme », et notamment grâce à son parc nucléaire. En 2024, le solde exportateur de la France a atteint un record historique de 89 TWh – soit 89 milliards de kilowattheures –, rapportant 5 milliards d’euros.
De dossiers du Point aux éditos de Valeurs actuelles, les énergies renouvelables sont devenues une cible privilégiée de la droite, tandis que le Rassemblement national tente de s’approprier les oppositions locales à l’éolien. À force de lobbying, ces arguments créent un effet diffus d’intimidation.
Pourtant, la matérialité des faits est simple : plus d’électricité disponible, c’est moins de gaz naturel liquéfié à importer de la Russie de Poutine – importations qui ont explosé en France en 2024 – et des États-Unis de Donald Trump. C’est bon pour le climat et mieux pour la démocratie. Les nouveaux réacteurs nucléaires EPR de Penly, Gravelines et Bugey, s’ils voient le jour, ne sont pas prévus avant 2038. D’ici là, pour produire plus d’électricité décarbonée, il n’y a pas d’autre voie que les renouvelables. « Se résigner à ce que la conversion du fossile vers l’électrique ne se fasse pas est un discours décliniste et anticlimatique qu’il faut combattre », résume l’expert Nicolas Goldberg, qui a cosigné une tribune pour cesser d’opposer nucléaire et renouvelables.
Autre rappel à la réalité, économique cette fois : les coûts des renouvelables sont en deçà de ceux du nucléaire. La Commission de régulation de l’énergie (CRE) devrait estimer, d’ici à l’été, le coût complet du nucléaire autour de 67 euros par mégawattheure, selon Les Échos. Or le parc éolien en construction au large de Dunkerque (Nord) a été attribué par appel d’offres en juin 2019 pour un coût de 44 euros le mégawattheure. D’ici à 2050, le coût de production devrait être de l’ordre de 30 euros le mégawattheure pour le solaire au sol, d’environ 45 euros pour les grandes toitures et, d’ici vingt-cinq ans, l’éolien terrestre devrait produire des électrons à un peu moins de 40 euros, selon RTE. La Cour des comptes estime le coût total du réacteur EPR construit à Flamanville (Manche) à 23,7 milliards d’euros. Le coût de production de son électricité s’établirait entre 110 et 120 euros par mégawattheure, en valeur de 2015, pour une hypothèse de rentabilité – basse – de 4 %, soit entre 132 et 144 euros en comptant l’inflation. Il monterait à 176 euros par mégawattheure, pour un taux de rentabilité de 7 %.
Quelle « neutralité technologique » ?
C’est une expression que l’on entend de plus en plus à Bruxelles : la « neutralité technologique » apparaît à plusieurs reprises dans le Pacte pour une industrie propre présenté par la Commission européenne. Dans le contexte européen, cette formulation signifie que chaque État doit rester maître du choix de ses sources d’énergie, du moment qu’elles lui permettent de réduire ses émissions de CO2 – l’objectif est de baisser de 90 % les gaz à effet de serre d’ici à 2040. La France y tient beaucoup, car elle garantit la place du nucléaire dans les réglementations de l’UE, et, potentiellement, son accès aux financements.
Mais pourquoi limiter l’idée de neutralité aux rejets de CO2 et ne pas y faire entrer celle des déchets ? Tous les équipements industriels, y compris les composants d’éoliennes et de photovoltaïques, génèrent des déchets in fine. Une tendance nourrie par la numérisation de l’économie et des pratiques. Mais la gestion des déchets du nucléaire est à l’origine de toute une infrastructure d’équipements particulièrement polluants, comme sur le site d’Orano à La Hague (Manche), et coûteux. Le projet d’enfouissement en couche géologique profonde à Bure (Meuse) est toujours en cours d’instruction et soulève de lourdes questions éthiques.
Enfin, ne serait-il pas plus réaliste de prendre en compte le sujet des combustibles ? Par définition, les éoliennes et les panneaux solaires n’en ont pas besoin. C’est ce qui rend leur coût si bas une fois qu’ils sont installés : ils n’ont besoin que de vent et de lumière, fournis gratuitement par la planète. C’est leur immense avantage sur les centrales à gaz et les chaudières à fioul, mais aussi sur les réacteurs nucléaires, qui nécessitent du combustible en uranium, que la France doit importer à 100 % et transformer par un processus générateur de pollutions et de risques liés au transport.
En 2019, Emmanuel Macron avait créé une Convention citoyenne pour le climat pour sortir de la crise des gilets jaunes. Ces résultats ont été ignorés sans scrupule par le pouvoir. Mais elle fut un événement politique qui continue de faire date, démontrant in vivo qu’une délibération démocratique et informée sur le climat et l’énergie peut conduire à formuler des propositions politiques fortes. Peut-être est-il temps de former une convention citoyenne des besoins énergétiques. Et de le faire par le bas, en partant des innombrables collectifs et associations engagés dans la transformation écologique et sociale.
mise en ligne le 4 mai 2025
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
L’ONG Reporters sans frontières dévoile, vendredi 2 mai, son nouveau classement annuel de la liberté de la presse. Le constant est sans appel : rarement la situation économique des médias à l’international n’aura été si fragile. Alors que la montée des extrêmes droites, comme de la guerre, ne cesse de bouleverser l’échiquier mondial, les déserts informationnels se multiplient.
Les États-Unis chutent par exemple à la 57e place (-2), l’Argentine à la 87e (-21) et la Tunisie à la 129e place (-11). Sur les 32 pays et territoires de la zone Asie-Pacifique, vingt ont vu leur score économique baisser. Celui de l’Afrique subsaharienne connaît, lui aussi, une dégradation inquiétante : 80 % des pays de la région connaissent des difficultés financières qui se ressentent sur les médias locaux. Par exemple au Burkina Faso (105e, -19), au Soudan (156e, -7) ou au Mali (119e, -5), « où des rédactions sont contraintes à l’autocensure, à la fermeture ou à l’exil ».
La France, où une « part significative de la presse nationale est contrôlée par quelques grandes fortunes », souligne RSF, chute, elle, de la 21e à la 24e place. « Cette concentration croissante restreint la diversité éditoriale, accroît les risques d’autocensure et pose de sérieuses questions sur l’indépendance réelle des rédactions vis-à-vis des intérêts économiques ou politiques de leurs actionnaires », alerte le rapport. Selon RSF, la propriété de médias est plus largement très concentrée, voire entièrement aux mains de l’État ou de milliardaires, dans 46 pays étudiés, de la Russie à la Tunisie, en passant par Hong Kong, le Pérou ou la Géorgie.
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche est un autre exemple de la nouvelle donne avec laquelle doit composer le champ médiatique. La fermeture ou réduction des moyens consécutifs des médias Middle East Broadcasting (à destination du Moyen-Orient), Radio free Asia (à destination de l’Asie) et Voice of America (à destination des États-Unis), couplé au démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) – le président des États-Unis a ordonné, début mars, le gel 83 % des programmes de l’Agence – « sont des contresens géopolitiques et aussi une faute morale », estime Thibaut Bruttin.
« Il est difficile de gagner sa vie en tant que journaliste »
Le directeur général de Reporters sans frontières y voit – en complément de la défiance que porte l’élu républicain pour l’indépendance de la presse – une motivation raciste. « Il a réussi à couper ces médias de leur principale main-d’œuvre, eux qui sont massivement opérés par des journalistes locaux, et donc étrangers, résume-t-il. Ils les abandonnent à leur sort. »
En résulte l’apparition de déserts informationnels tant aux États-Unis que dans certaines régions du monde dépendantes de l’aide financière états-unienne, comme l’Ukraine. « Le journalisme local paie le prix fort de la récession économique : plus de 60 % des journalistes et experts des médias sondés en Arizona, en Floride, au Nevada et en Pennsylvanie, s’accordent à dire qu’il est « difficile de gagner sa vie en tant que journaliste » et 75 % que « la viabilité économique d’un média moyen est en difficulté » », révèle le rapport de RSF.
En Europe, les pouvoirs publics tiennent bon malgré la vague brune qui s’abat sur eux, note RSF. « En Tchéquie, on a utilisé toutes sortes d’arguments pour essayer de porter atteinte à la stabilité et à la pérennité du financement de l’audiovisuel public, y compris en invoquant à tort l’argument français, rappelle Thibaut Bruttin. Heureusement, la majorité actuelle – et on ne sait pas combien de temps elle durera face au rouleau compresseur Andrej Babiš (chef de file du parti populiste d’extrême droite ANO – NDLR) – a réussi à faire passer une loi pour augmenter la redevance de l’audiovisuel public. »
Si « on ne peut pas non plus parler de phénomène d’extinction », estime le directeur général de RSF, ce dernier demande que les pouvoirs publics s’emparent réellement du sujet. « Les gouvernements souvent nous disent : « Mais la liberté de la presse, c’est surtout la garantie que le gouvernement n’interfère pas avec les journaux, les télévisions et les radios. » C’est en partie vrai. Mais il est aussi attendu, dans les textes internationaux et dans les constitutions, que les gouvernements garantissent un cadre qui soit favorable à l’exercice du journalisme. » Au vu des résultats de cette nouvelle étude, les médias semblent plutôt abandonnés à leur sort.
Yavuz Baydar sur https://blogs.mediapart.fr/
Un jour de célébration — ou de deuil ? Le 3 mai marque la Journée mondiale de la liberté de la presse — une journée instaurée par l’ONU pour mettre en lumière un journalisme libre, pluraliste et indépendant. Mais aujourd’hui, il s’agit surtout de défendre quelque chose qui disparaît à grande vitesse.
L’atmosphère générale que j’ai observée lors du très fréquenté Festival international du journalisme à Pérouse, en Italie, il y a trois semaines, était profondément sombre et chargée de symbolisme.
Pour la plupart d’entre nous, qui avons essuyé de rudes coups de la part d’autocrates, de dirigeants populistes et de leurs sbires corrompus dans diverses régions du monde, il est devenu évident que nos collègues américains avaient commencé à parler le même langage et à partager une inquiétude que nous exprimons depuis au moins une décennie — recevant ainsi cette formule d’accueil : « bienvenue au club ». Le fait que de nombreux participants cette année soient issus d’organisations de défense des droits humains était également très révélateur.
L’Indice mondial de la liberté de la presse 2025 publié par Reporters sans frontières (RSF), la veille du 3 mai, dresse un constat encore plus préoccupant de la situation mondiale.
La fragilité économique constitue une menace majeure, les médias ayant du mal à préserver leur indépendance face à la pression financière. « L’indicateur économique de l’indice 2025 de la liberté de la presse de RSF est au plus bas niveau de son histoire, et la situation mondiale est désormais qualifiée de ‘difficile’ », indique le rapport.
Des médias ferment en raison de difficultés économiques dans près d’un tiers des pays à travers le monde. Trente-quatre pays se distinguent par la fermeture massive de leurs organes de presse, ce qui a conduit à l’exil de journalistes ces dernières années.
La montée en puissance des oligarques de la tech complique encore davantage le paysage médiatique. Des plateformes dominantes telles que Google, Apple, Meta, Amazon et Microsoft ont accaparé une part importante des revenus publicitaires numériques, mettant à mal la viabilité financière des médias traditionnels. RSF souligne qu’en 2024, ces plateformes ont récolté 247,3 milliards de dollars de revenus publicitaires, soit une augmentation de 14 % par rapport à l’année précédente.
Ces constats recoupent ceux d’un autre organisme de surveillance. Un rapport récent de la Civil Liberties Union for Europe (Liberties), basé sur le travail de 43 organisations de défense des droits humains dans 21 pays, conclut que plusieurs gouvernements de l’Union européenne attaquent la liberté de la presse ou affaiblissent l’indépendance et la régulation des médias.
Combinés à des règles de transparence faibles en matière de propriété, à une influence croissante de l’État sur les médias de service public, et aux menaces visant les journalistes, le rapport affirme que le pluralisme est « attaqué dans toute l’UE — et dans certains cas, il lutte pour sa survie ».
Le rapport, cité par The Guardian, indique que les médias publics en Hongrie sont devenus de véritables « porte-voix du gouvernement », et que les développements en Slovaquie vont dans la même direction, où de nouvelles lois ont supprimé les garanties d’indépendance éditoriale.
Le rapport souligne une « concentration excessive de la propriété des médias » comme une inquiétude particulière en France, Croatie, Hongrie, Pays-Bas, Slovénie, Espagne et Suède, la propriété étant souvent entre les mains de quelques individus ultra-riches. La France est confrontée à « d’importants défis en matière de pluralisme des médias », indique le rapport, soulignant l’acquisition du groupe Hachette par Vincent Bolloré et la nomination, dans plusieurs de ses maisons d’édition, de dirigeants favorables aux convictions du milliardaire conservateur.
Selon ce même rapport, les médias de service public sont également vulnérables en Croatie, Grèce, Bulgarie et Italie. De l’autre côté de l’Atlantique, le dernier décret présidentiel de Donald Trump visant à « supprimer le financement fédéral de NPR et PBS » s’inscrit parmi les mesures les plus récentes pour étouffer les médias publics, socle des démocraties.
Au cours des quatre dernières décennies, les plus grandes organisations de presse aux États-Unis ont progressivement perdu leur indépendance, absorbées par vagues successives de fusions et d’acquisitions.
Aujourd’hui, elles ne sont plus que de petits rouages dans d’immenses machines corporatives, où le journalisme ne figure presque jamais — voire jamais — en haut de l’agenda. Dans le même temps, les conditions économiques du journalisme se dégradent partout dans le monde. Les rédactions locales disparaissent, les algorithmes favorisent les contenus putaclics et les fausses nouvelles, et le journalisme peine à affirmer sa valeur dans une culture numérique chaotique.
Dans de nombreux pays, la censure prend la forme d’une pression économique.
Mais il y a bien plus que cela.
Jusqu’ici, j’ai mis en lumière les nuages noirs qui planent sur deux piliers fondamentaux du journalisme : l’indépendance et le pluralisme. Mais selon Reporters sans frontières, le constat est tout aussi sombre concernant le troisième pilier : la liberté.
« Pour la première fois dans l’histoire de l’Indice, les conditions d’exercice du journalisme sont jugées “difficiles” ou “très graves” dans plus de la moitié des pays du monde, et satisfaisantes dans moins d’un quart.
Dans 42 pays — abritant plus de la moitié de la population mondiale — la situation est classée comme ‘très grave’. Dans ces zones, la liberté de la presse est totalement absente et exercer le journalisme y est particulièrement dangereux », souligne RSF.
La Turquie, le pays qui m’a forcé à l’exil, se distingue dans l’Indice RSF 2025 comme un exemple flagrant de « chute libre ». Classée 159e sur 180 pays, elle a perdu 60 places en 23 ans. Elle figure désormais parmi les pires ennemis mondiaux de la liberté des médias.
La Turquie d’aujourd’hui n’emprisonne pas seulement les journalistes — elle détruit systématiquement une profession honorable. Depuis les manifestations de Gezi en 2013, le bureau du président Erdoğan a intensifié la répression de toute critique, transformant le diffuseur public TRT en un simple porte-voix du pouvoir. Les chaînes de télévision critiques — il n’en reste qu’une poignée — sont devenues les médias les plus surveillés et les plus lourdement sanctionnés.
Après douze ans de répression, le paysage médiatique s’est transformé en une véritable machine de propagande “goebbelsienne”, tandis que la petite fraction de médias critiques ou partisans (environ 5 % du secteur) lutte pour survivre. Les poursuites judiciaires contre les journalistes, la censure et la fermeture de rédactions sont devenues monnaie courante, étouffant toute dissidence et limitant l’accès du public à une information impartiale.
Mais ce déclin n’est pas un cas isolé.
En Russie comme en Biélorussie et Azerbaïdjan, tous les médias critiques sont réduits au silence. La Hongrie d’Orban suit le même chemin.
« À Gaza, l’armée israélienne a détruit des rédactions, tué près de 200 journalistes et imposé un blocus total de la bande pendant plus de 18 mois », selon RSF. En Inde, le gouvernement instrumentalise le système judiciaire pour museler le journalisme d’investigation. Au Mexique — où règnent cartels et corruption — le journalisme est l’une des professions les plus dangereuses qui soient.
Le soutien économique aux médias indépendants, les protections juridiques pour les journalistes, et les efforts pour contrer la domination des géants du numérique dans l’écosystème informationnel sont des étapes cruciales.
Sans ces mesures, le déclin de la liberté de la presse — tel qu’observé en Turquie — risque de devenir un phénomène généralisé, menaçant les fondations mêmes des sociétés démocratiques.
Un média libre, indépendant et pluraliste n’est pas une entreprise comme les autres — c’est un bien public, un pilier de la démocratie.
C’est le journalisme libre qui fournit la matière première indispensable à l’autogouvernement.
mise en ligne le 3 mai 2025
Par Jean-Christophe Le Duigou sur www.humanite.fr
Les choix d’une austérité renforcée qui s’annoncent font peser une incertitude quant au devenir de l’État pour la période qui s’ouvre. Sa situation financière dégradée, qui se manifestera au fil des budgets par un coût de la dette publique croissant, comptera beaucoup. Les marchés financiers vont faire peser une hypothèque sur les dépenses utiles. Il ne suffira pas dès lors au président de la République d’invoquer, au fil de ses interventions sa conviction que « l’État tient la Nation ». L’addition risque d’être lourde. À l’opposé, l’irrésistible montée des besoins de services, donc aussi de services publics, ne pourra être ignorée.
L’avenir de la puissance publique
Le devenir de la puissance publique sera largement influencé par la nature des arguments que les forces sociales auront la capacité d’imposer. Le mouvement syndical et plus largement le mouvement social et politique sont légitimes à imposer une véritable confrontation sur l’avenir de la puissance publique. Le peuvent-ils ?
Au-delà des luttes tenaces qui marquent un certain nombre de secteurs (hôpital, recherche, université, poste, finances…), au-delà des batailles pour relégitimer des politiques publiques dignes de ce nom comme en matière industrielle, d’énergie, de transport, de logement, quelques initiatives transversales sont nées dans la dernière période.
Ces initiatives, qui participent pleinement du mouvement d’opposition aux mises en cause des services publics, peinent cependant à déboucher sur des mobilisations massives, en tout cas suffisantes pour créer le rapport de force indispensable. Est en cause notre capacité collective à définir et porter les lignes directrices d’une véritable réforme de l’État. Cet effort de proposition est pourtant indispensable. Il implique de répondre à une série de questions nouvelles qui balisent la voie pour un nouveau modèle de pouvoir.
Le nouveau profil du pouvoir de demain va se jouer en fait autour de plusieurs questions essentielles qui renvoient aux fondements des missions publiques : que peut apporter la puissance publique à une nouvelle logique de développement ? Quels seront le sens et la place de la loi et de la gestion publique ? Que sera l’intervention publique notamment dans les champs économiques et sociaux ? Quel sera le rapport entre droits individuels et systèmes collectifs de solidarité ?
Ne s’agit-il pas en fait, après « l’État monopoliste social » de tracer les contours d’un nouveau type d’État, « l’État-social-développeur ».
mise en ligne le 2 mai 2025
Ilyes Ramdani sur www.mediaqpart.fr
Depuis le crime de La Grand-Combe, l’exécutif peine à apporter d’autres débouchés politiques que des formules incantatoires sur l’universalisme et la République. Tel un symptôme de l’échec d’Emmanuel Macron et de ses soutiens à penser le racisme et les discriminations.
Moins d’une semaine après l’assassinat d’Aboubakar Cissé, vendredi 25 avril à La Grand-Combe (Gard), l’exécutif tente toujours de se dépêtrer des accusations d’apathie qui l’accablent. À la tribune de l’Assemblée nationale, mardi, les figures de la coalition au pouvoir ont multiplié les grandes déclarations pour assurer de leur émotion et de leur détermination à agir. « Jour après jour, nous défendrons notre devoir de vivre ensemble », a promis le premier ministre François Bayrou.
Avant lui, Gabriel Attal, chef de file du parti présidentiel, a appelé à « lutter pour la République », qui « rassemble » et qui « protège », ainsi que pour « l’universalisme ». Un concept également utilisé par Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de la lutte contre les discriminations, qui a résumé sa pensée d’une formule : « La République, toute la République, rien que la République ! »
La ligne défendue mardi est celle qu’avait appelée de ses vœux Emmanuel Macron, la veille, en ouverture du conseil des ministres. Ainsi que l’a raconté Le Parisien, le président de la République a demandé, en réaction au drame survenu dans le Gard, à se tenir « derrière chaque Français » et exhorté ses ministres à tenir « un discours ultrarépublicain ».
Dans l’esprit du chef de l’État et de ses soutiens, l’invocation du totem républicain est une manière habile d’envoyer deux messages en un : d’un côté, dénoncer le crime de La Grand-Combe et défendre l’égalité comme principe ; de l’autre, s’en prendre à La France insoumise (LFI), accusée de récupération et de clientélisme électoral. « Honte à ceux qui font le choix du pire, le choix du communautarisme ! », a lancé Gabriel Attal, applaudi au centre, à droite et à l’extrême droite.
Bayrou réunit des ministres… pour parler de l’espace
L’emphase du camp présidentiel peine toutefois à masquer sa difficulté à donner une suite politique à l’attaque du 25 avril. « On sent qu’ils ont réalisé au bout de quelques jours l’extrême gravité de ce qu’il s’est passé, pointe la députée écologiste des Hauts-de-Seine Sabrina Sebaihi. Mais, pour le moment, ils en restent au stade de la communication. Si aucun acte fort ne suit derrière, ça sera même le symbole d’une grande hypocrisie. »
C’est également la demande qu’ont formulée à l’adresse d’Emmanuel Macron Chems-Eddine Hafiz, recteur de la mosquée de Paris, et Najat Benali, présidente de la coordination des associations musulmanes de Paris, reçu·es mardi à l’Élysée. Dans un communiqué, les deux représentant·es du culte ont dit avoir exprimé auprès du président de la République « l’attente légitime d’actes concrets et de décisions courageuses » pour lutter contre la haine antimusulmane.
« Seule une réponse à la hauteur de l’épreuve que traverse notre société permettra de restaurer la confiance abîmée et de préserver l’unité de la Nation », indique leur texte. La réponse, justement, peine à se dessiner au sommet de l’État. Pourtant adepte de réunions de réflexion à l’heure du petit-déjeuner, François Bayrou n’a rien changé à son agenda de la semaine. Et si plusieurs membres du gouvernement ont bien été invités à Matignon vendredi matin pour phosphorer, c’est au sujet… de la stratégie spatiale de la France.
Comme un symbole, le principal débat de fond qui a émergé de l’émotion est celui qui a entouré l’usage du terme « islamophobie ». À gauche comme au sein du « bloc central », des divergences continuent de se faire entendre sur le sujet. Après que François Bayrou a parlé d’une « ignominie islamophobe » sur le réseau social X, le ministre des outre-mer, Manuel Valls, a pointé un « terme qu’il ne faut pas employer ». Une ligne partagée, entre autres, par Bruno Retailleau et Aurore Bergé ; cette dernière assumant de « récuser fermement » le mot.
Coauteur d’un rapport parlementaire sur le sujet, le député Ensemble pour la République Ludovic Mendes reconnaît que la question clive dans les rangs de l’ex-majorité. « Il existe un manque de connaissance et de fraternité sur ces sujets-là, pointe l’élu de Moselle, porte-parole du groupe dirigé par Gabriel Attal. Je crois qu’après ce qu’il s’est passé, plus personne ne peut dire que l’islamophobie n’existe pas en France. Ce n’est pas seulement un acte antimusulman, c’est un acte islamophobe, perpétré dans un lieu de culte. »
L’échec de Macron sur les discriminations
Au-delà du débat sémantique, le camp présidentiel paraît bien en peine de donner du contenu politique à son ode à l’universalisme républicain. Le défi paraît ambitieux après de longues années passées à aborder la question de l’islam à travers le seul prisme de sa visibilité dans l’espace public – et de la manière de la réduire. « Cela fait des semaines, des mois, des années que le seul débat est celui-ci, déplore l’écologiste Sabrina Sebaihi, qui a tenté de créer un groupe d’étude sur l’islamophobie à l’Assemblée nationale. Dès qu’on ose parler de ça, on nous oppose systématiquement la laïcité. Et rien n’avance. »
Le temps paraît loin où Emmanuel Macron se faisait élire président de la République sur la promesse d’une lutte acharnée contre les discriminations. Huit ans plus tard, l’aveu sort de la bouche d’un de ses plus proches conseillers : « C’est sûrement notre principal échec et notre principal regret. » Un ancien ministre partage, dans un soupir, la même déception. « Il considère qu’il a sur les bras une société française qui s’est droitisée, glisse-t-il au sujet du chef de l’État. J’ai envie de croire qu’il a gardé une sensibilité sur le sujet mais il l’a mise en veilleuse. »
Au rang des explications, le mouvement constant du président de la République vers les idées, l’électorat et les cadres de la droite traditionnelle figure évidemment en bonne place. « Tout ça s’inscrit dans des rapports de force où l’extrême droite dicte très fortement l’agenda politique, soulignait récemment le sociologue Julien Talpin, spécialiste des discriminations. La porte, ouverte par Macron en 2017, s’est refermée. Le sujet a disparu de l’agenda macroniste, en partie par peur de donner de l’eau au moulin du Rassemblement national et de finir par le renforcer. »
Si elle est incontestable, l’implantation droitière d’Emmanuel Macron ne suffit pas à expliquer une telle désertion de la lutte contre les discriminations. Dans les années 2000, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy ont tenu des discours beaucoup plus volontaristes que ceux du moment sur la nécessité d’une lutte ferme contre le racisme et les discriminations.
Ce qu’on dit aux macronistes, c’est : il y a un climat oppressant d’islamophobie, vous avez contribué à l’installer mais vous avez maintenant une chance de vous rattraper. Alors agissez. Sabrina Sebaihi, députée écologiste des Hauts-de-Seine
En 2005, dans un discours sur le sujet, le premier évoquait par exemple la nécessité de ne pas s’en tenir à un discours creux sur l’égalité, celle-ci n’étant « pas un principe gravé une fois pour toutes dans le marbre ». Et le président de la République d’alors de rappeler la nécessité de donner des moyens à la lutte contre le racisme et à « sans cesse affirmer, enrichir, défendre le principe vivant qu’est l’égalité ».
Vingt ans plus tard, le discours chiraquien a laissé place à des incantations creuses sur la République, l’égalité, l’universalisme ; autant de concepts mis en avant comme des acquis intemporels, dont la proclamation suffirait à l’effectivité. Parmi les soutiens d’Emmanuel Macron, quelques-uns invitent timidement à enfourcher à nouveau le cheval de l’antiracisme et de la lutte contre les discriminations. « Mais pour dire quoi ? », répond en creux un de ses proches.
Faute de travail sur le sujet, les propositions se font rarissimes. Et les interlocuteurs qui maintenaient ces sujets-là à l’esprit du président de la République se sont, pour la plupart, éloignés de l’Élysée et du fil Telegram de son locataire. « Il y a une attente extrêmement forte sur le sujet mais ce sont des politiques publiques qui ne se mettent pas en place avec une mesure-choc et de la communication, souligne le chercheur Julien Talpin. Cela demande du travail, des dispositions concrètes à appliquer, des moyens à allouer et des positionnements symboliques à tenir. »
À gauche, Sabrina Sebaihi appelle son camp à ne pas laisser la prochaine actualité chasser celle-là. « Notre responsabilité, c’est de ne pas lâcher, souligne-t-elle. Ce qu’on dit aux macronistes, c’est : il y a un climat oppressant d’islamophobie, vous avez contribué à l’installer mais vous avez maintenant une chance de vous rattraper. Alors agissez. Je ferai partie de ceux qui ne lâcheront pas, pour qu’on n’oublie pas Aboubakar Cissé. Sinon, c’est le genre d’abandon qui peut rompre la confiance des gens dans les institutions. »
D’autres appels de ce type se sont déjà fracassés sur le mur de l’indifférence du camp présidentiel. À l’été 2020, lorsque la mort de George Floyd aux États-Unis et d’importantes mobilisations en France avaient poussé le chef de l’État à parler de « violences policières », il avait suffi que les syndicats de police lèvent la voix pour qu’Emmanuel Macron limoge son ministre de l’intérieur et jette ses ambitions de réforme de la police à la poubelle.
Rebelote à l’été 2023, lorsque la mort de Nahel Merzouk à Nanterre avait fait émerger des revendications sur l’état des quartiers populaires, la relation entre les jeunes et la population ou encore l’égalité d’accès aux services publics. Après avoir donné l’impression d’être prêt à les entendre, le président de la République avait répondu aux révoltes par un mot d’ordre simplissime : « L’ordre, l’ordre, l’ordre. » Sans rien faire des appels à combattre les discriminations dans le pays.
Sarah Benichou sur www.mediapart.fr
Les chiffres comptabilisés par la police, boussole officielle pour le recensement des actes antimusulmans, sont parcellaires et éloignés de la réalité du racisme au quotidien. Surtout, ils ne permettent pas d’enclencher des politiques publiques dignes de ce nom.
« Qui peut croire qu’en 2025, on annonce 173 actes antimusulmans pour l’ensemble de l’année 2024 ? », interroge, au lendemain de l’assassinat d’Aboubakar Cissé, Bassirou Camara, président de l’Association de défense contre les discriminations et les actes antimusulmans (Addam), créée en février 2024 au sein du Forum de l’islam de France (Forif).
Présenté en février par le ministre de l’intérieur, « ce chiffre est largement en deçà de la réalité », commente ce responsable associatif, également secrétaire général de la Fédération musulmane du Tarn et pour qui l’annonce ministérielle, mardi 29 avril, d’une hausse de 72 % des actes « antimusulmans » au premier trimestre 2025 ne résout pas le problème : « Il faut des chiffres construits avec méthode, non pas pour le plaisir d’avoir des chiffres mais pour permettre aux décideurs d’avoir une vue plus objective et plus réaliste du phénomène. »
En lien avec le ministère de l’intérieur, le Forif, soutenu par la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), l’homme s’apprête donc à lancer une plateforme en ligne devant permettre aux victimes de signaler « tout acte antimusulman ».
Si les chiffres du ministère de l’intérieur quantifiant les actes antisémites sont régulièrement, et unanimement, mobilisés par les acteurs de la lutte contre l’antisémitisme, leur pendant pour les actes antimusulmans suscite de nombreuses interrogations, frustrations et critiques parmi les associations musulmanes et les militant·es contre l’islamophobie.
Issus d’une collecte organisée par les services de la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), que racontent et ne racontent pas ces chiffres très mobilisés dans le débat public ? Invité à réagir sur ce débat récurrent, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à nos questions.
Les plaintes comme seules sources
Pour la sociologue Nonna Mayer, membre de l’équipe produisant le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), les chiffres de la DNRT « sont un instrument très utile pour nous donner un reflet minimal des incidents antisémites et antimusulmans les plus graves » et des moments où le nombre de ces actes « explose », mais « on ne peut pas demander plus qu’il ne donne à cet indicateur ».
En effet, ce décompte est le seul disponible offrant une distinction entre actes antisémites et actes antimusulmans, alors que les statistiques dites « ethniques » restent officiellement impossibles en France. Nonna Mayer souligne aussi que c’est grâce à ces chiffres de la DNRT qu’une augmentation de 223 % des actes antimusulmans avait pu être documentée, en 2015, après les attentats contre Charlie Hebdo, l’Hyper Cacher et le Bataclan.
Parce que les meurtres, les viols, les menaces de mort, les agressions physiques ou les atteintes aux lieux de culte sont enregistrés par les services de police ou donnent lieu à plus de plaintes, ils constituent une part importante des chiffres de la DNRT. Pourtant, « ce sont les agressions verbales, les injures ou les discriminations au quotidien qui pourrissent la vie des gens », explique Nonna Mayer, soulignant que ces expériences, à l’inverse, ne donnent que rarement lieu à des plaintes.
Les chiffres de la DNRT échouent donc à saisir la « granulosité » du racisme, considère également la sociologue de l’islam Hanane Karimi, mais aussi son ampleur. Issus d’une chaîne de « filtres », à travers lesquels diverses informations se perdent, ces « chiffres du ministère de l’intérieur » ne permettent donc ni de décrire, ni de comparer correctement les racismes entre eux.
Des « filtres »
Le premier est immense et englobe toutes les victimes de racisme : ne pas déposer plainte constitue la norme. Alors que, dans l’Hexagone, plus de 1 million de personnes déclarent avoir subi au moins un acte raciste au cours de l’année en 2022, moins de 3 % ont déposé plainte, selon la dernière enquête de victimation « Vécu et ressenti en matière de sécurité » (VRS).
Deux autres filtres se situent au niveau policier : rien ne garantit qu’une plainte soit effectivement enregistrée, ni qu’elle le soit comme relevant d’un motif « raciste » ou « antireligieux » (ce sont les deux motifs pris en compte par la DNRT). En effet, la compréhension du racisme par les policiers peut manquer de repères et de rigueur, comme l’ont montré trois chercheuses, en 2019, dans l’enquête « Saisir le racisme par sa pénalisation ? ».
Un autre « filtre » correspond à un éloignement singulier des musulmanes et musulmans de la police. « Les lois séparatisme ou immigration n’encouragent probablement pas les musulmans à pousser la porte d’un commissariat », estime Nonna Mayer.
Pour Hanane Karimi, l’approche sécuritaire de l’islam et des musulmans par les politiques et les législateurs depuis plus de trente ans produit des « effets de marginalisation » que « les individus incorporent et qui ont des effets dans leur quotidien ». Ainsi, les comportements « des policiers vis-à-vis des jeunes Arabes et Noirs ou les perquisitions qui ont traumatisé des milliers de familles ont, parmi tant d’autres mesures, installé une véritable crainte de la police parmi les musulmans ».
Par ailleurs, lorsque des victimes d’islamophobie franchissent le pas, la chercheuse observe de nombreuses similitudes entre les conditions hostiles de ces dépôts de plainte et celles décrites par les femmes victimes de violences sexistes ou sexuelles.
« Et la comparaison ne s’arrête pas là », poursuit-elle : « Si déposer plainte ne débouche sur rien, voire expose à des violences supplémentaires, pourquoi le faire ? » Seule solution pour gagner en confiance, être accompagné·e et soutenu·e par une association – « ce que faisait le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) », rappelle Hanane Karimi.
Autodissous pour déménager à Bruxelles avant d’être dissous en conseil des ministres en 2021, le CCIF s’est mué en Collectif contre l’islamophobie en Europe (CCIE). Il a perdu sa visibilité médiatique en France mais continue son travail. Reconnu parmi les musulmanes et les musulmans de France, la structure continue de recenser les signalements et d’accompagner juridiquement les victimes d’islamophobie dans leurs démarches. Pour 2024, le collectif comptabilise, lui, 1 037 actes islamophobes, soit une augmentation de 25 % par rapport à 2023.
« Islamophobes » ou « antimusulmans »
Un autre « filtre » pèse sur la capacité de mesure de l’islamophobie par la DNRT, qui utilise l’expressions d’« actes antimusulmans ». Ici se révèlent de manière très concrète les enjeux du débat sémantique entre les deux formulations. Certains actes islamophobes peuvent ne pas apparaître dans les chiffres des « actes antimusulmans » parce qu’ils sont enregistrés « dans les actes anti-Arabes, ou dans les “autres” actes racistes », explique Nonna Mayer.
Pour ventiler ses données, la DNRT dispose en effet de deux grandes catégories : les « actes racistes » et les « actes antireligieux ». Ces derniers regroupent les actes antisémites et antimusulmans ainsi que les actes antichrétiens, et ceux « contre les autres religions ». Dans les « actes racistes », pêle-mêle, se retrouvent tous les actes arabophobes, négrophobes, antiasiatiques, romaphobes, etc.
Alors que l’ensemble des actes visant les juifs en tant que juifs sont comptabilisés dans la catégorie « actes antisémites » – « qu’ils portent sur l’appartenance religieuse de la personne ou son rôle social fantasmé comme le pouvoir ou l’argent », indique Nonna Mayer –, dans la catégorie des « actes antimusulmans » ne sont comptabilisés que les propos ou actes visant très explicitement la religion, c’est-à-dire la pratique, les édifices religieux.
Ainsi, une plainte pour avoir été agressée physiquement en se faisant traiter de « terroriste », parce qu’identifiée comme musulmane, ne rentrerait probablement pas dans la catégorie des « actes antimusulmans » de la DNRT. Les actes islamophobes se trouvent, donc, non seulement singulièrement sous-déclarés, sous-enregistrés mais, aussi, dispersés entre deux groupes.
L’islamophobie, un « fait social »
Surtout, pour Hanane Karimi, « la mesure d’actes ponctuels ne permet pas de saisir la violence du racisme aussi bien qu’en saisissant la répétition d’actes discriminatoires qui, elle, produit d’autres effets ». L’accumulation diffuse et omniprésente, la marginalisation, des rappels à l’ordre insidieux ou menaces institutionnelles pèsent autant que les injures ou la violence, explique-t-elle.
« J’ai rencontré des jeunes femmes portant le foulard qui marchaient déjà courbées, d’autres qui ne pouvaient plus se regarder dans la glace ou qui pleuraient beaucoup : le racisme, au quotidien, altère et modifie les corps, la santé mentale. »
Elle ajoute : « Quand l’accès au travail, aux loisirs, à l’école, à la rue même devient difficile ou dangereux, on finit par se retirer, c’est ce que j’appelle une mort sociale. » Et pour ces cas-là, personne ne tient les comptes.
Sans la reconnaître, on s’empêche de documenter l’islamophobie et de la combattre. Hanane Karimi, sociologue
Directeur de recherche à l’Institut national d’études géographiques (Ined), Patrick Simon partage l’approche de Hanane Karimi. L’enquête « Trajectoires et origines 2 », réalisée par l’Ined et l’Insee en 2019-2020 sur un échantillon de 26 500 personnes – dont 7 500 musulman·es –, relève que 10 % des musulman·es ont déclaré une discrimination religieuse en 2019-2020, contre 5 % en 2008-2009. « Un doublement, c’est une très forte hausse », insiste le démographe, qui regarde les « fluctuations » des chiffres du DNRT avec circonspection. « Ils ne permettent qu’une approche très limitée, du racisme réduit à ses formes d’expression les plus explicites ou violentes. »
L’appartenance à l’islam est « devenue un facteur de discrimination et d’exposition au racisme très marquant », résume le chercheur, pour qui cela « traduit le durcissement de la stigmatisation des musulmans dans le débat public, ainsi qu’une plus grande visibilité des discriminations religieuses venant s’ajouter aux discriminations en raison de l’origine ou la couleur de peau ». Ces statistiques reflètent « de façon plus fiable la place qu’a prise l’islamophobie dans les rapports sociaux et politiques,en dix ans ».
En décembre 2024, l’Observatoire national des discriminations et de l’égalité dans le supérieur rendait un rapport à la suite d’un testing réalisé sur 2 000 petites ou moyennes entreprises (PME) d’Île-de-France : porter un foulard pour postuler à une alternance professionnelle abaisse de plus de 80 % les chances de recevoir une réponse positive, que les candidates soient blanches ou non.
Des chiffres qui recoupent ceux déjà produits par le Défenseur des droits, qui « fait partie des premières institutions officielles à avoir utilisé le mot “islamophobie” et à avoir documenté le phénomène », souligne Hanane Karimi.
Les conséquences de ce déni sont multiples : « Sans la reconnaître, on s’empêche de documenter l’islamophobie et de la combattre », et ce déni fournit, également, « le carburant d’une mise en concurrence » entre les victimes d’islamophobie et les victimes d’antisémitisme, alerte Hanane Karimi.
Bassirou Camara, le président de l’Addam, l’avoue sans difficulté : s’il a fait le choix d’utiliser la terminologie du ministère de l’intérieur, en parlant d’« actes antimusulmans » seulement, c’est pour s’éviter que des portes politiques se ferment.
Pour l’Addam, précise-t-il, « un fait antimusulman, désigne tout fait raciste, discriminatoire ou haineux visant une personne ou une institution, quelle qu’elle soit, en raison de son appartenance réelle ou supposée à la religion musulmane ».
Bassirou Camara veut convaincre les autorités de la nécessité de mettre en place des politiques publiques contre l’islamophobie, « quelle que soit la façon dont on l’appelle ». Il souligne que le sujet est, d’ailleurs, complètement absent du dernier plan de lutte contre le racisme.
« Ce n’est pas une coquetterie de vocabulaire. L’islamophobie, c’est un fait social », veut rappeler la chercheuse Hanane Karimi, pour qui le débat sémantique entre « islamophobie » et « actes antimusulmans » agit comme un écran de fumée pour ne pas parler du fond du problème, « le refus de nommer le racisme ».
La sociologue revient sur les propos de l’assassin d’Aboubakar Cissé : « Il a émis une critique de la religion, il a dit : “Ton Allah de merde.” » Pour elle, ces mots sont les mêmes que ceux qu’utilisent les agresseurs et agresseuses des femmes qui portent le foulard : « Ces mots tuent, le racisme tue. »
mise en ligne le 1er mai 2025
Pierre-Henri Lab sur www.humanite.fr
Période d’effervescence politique et sociale, la Libération a vu les forces de la Résistance poursuivre la guerre jusqu’à la défaite de l’Allemagne nazie tout en s’employant à édifier un modèle de société véritablement démocratique et social.
Le 4 avril dernier, avec le concours de l’Institut CGT d’histoire sociale (IHS CGT), de la Société française d’histoire politique (SFHPo) et l’Association française pour l’histoire des mondes du travail, la Fondation Gabriel-Péri organisait sous le parrainage du groupe de la Gauche démocrate et républicaine (GDR) un colloque à l’Assemblée nationale intitulé « Restauration ou refondation de la République » consacré à la Libération. L’Humanité a réuni trois des intervenants pour revenir sur cette période.
Gilles Richard est historien et président de la Société française d’histoire politique
Michel Pigenet est historien et auteur de les États généraux de 1945. Une expérience démocratique oubliée (éditions du Croquant)
David Chaurand est directeur de l’Institut CGT d’histoire sociale
Quel est le contexte politique à l’été 1944 en France ?
Gilles Richard : La France n’est pas libérée le 6 juin 1944 au soir du débarquement. La Libération s’étend sur neuf mois. Les deux dernières poches allemandes, Dunkerque et La Rochelle, ne se rendent que le 9 mai 1945. Les combats font 100 000 morts. La France est dirigée par les forces de la Résistance unies derrière Charles de Gaulle.
Au sein du gouvernement provisoire de la République française (GPRF) et du Conseil national de la Résistance (CNR) se retrouvent les deux résistances, celle de l’extérieur et celle de l’intérieur. La France libre est dominée par les forces de droite tandis qu’à l’intérieur, les forces de gauche sont majoritaires.
Ces forces partagent le même objectif de gagner la guerre et sa poursuite permet à Charles de Gaulle de brider les forces de gauche de la Résistance intérieure, sans qu’il n’y ait jamais eu de volonté du PCF de faire un putsch. Militants et dirigeants, tel André Marty, qui y étaient favorables étaient très minoritaires. De Gaulle a les cartes en main parce que la Libération s’est d’abord faite grâce aux forces militaires alliées.
La Résistance armée a joué un grand rôle en gênant les déplacements de troupes allemandes mais il n’y a pas eu d’insurrection armée dans la France entière. L’insurrection n’a eu lieu que dans quelques villes, dont Paris. La population n’est pas mobilisée politiquement pour s’emparer du pouvoir.
Michel Pigenet : Les Forces françaises de l’intérieur (FFI) ont conscience de leur infériorité militaire face à l’armée allemande, raison pour laquelle les Francs-tireurs et partisans (FTP) préconiseront la « goutte de mercure » insaisissable. Il faut s’entendre sur la notion d’« insurrection ». Ce qui se passe après le 6 juin 1944 en revêt bien des aspects.
Une formidable levée en masse gonfle les rangs des FFI, dont les effectifs quintuplent en quatre mois. Toute la Résistance bascule dans la lutte armée, tandis que de nouvelles autorités issues de la clandestinité se substituent aux précédents cadres politiques et administratifs…
Tout va très vite. Les contemporains disposent, certes, de repères sur les possibles et contraintes de l’heure, à l’aune desquels ils s’efforcent de percevoir les rapports de force. Les dynamiques à l’œuvre interdisent toutefois les pronostics trop précis.
Les différents acteurs identifiés par Gilles Richard tentent de consolider leurs positions et de peser sur le cours des choses, ce qui ne va pas sans tensions, que chacun veille toutefois à ne pas conduire jusqu’à la rupture. Le CNR reconnaît ainsi l’autorité du général de Gaulle, qui dirige le GPRF d’une main de fer et se garde de la moindre référence au programme commun de la Résistance.
Fort d’un prestige qu’il excelle à entretenir, le chef du gouvernement bénéficie rapidement du soutien décisif du cœur de l’appareil d’État, qui a reconnu en lui le garant d’une « restauration » rassurante. Pour autant, si la légitimité patriotique tient lieu de légitimité politique, elle ne vaut pas certificat de légitimité démocratique.
Or, ni la guerre, ni l’état du pays, ni l’absence des prisonniers et des déportés ne rendent envisageable une rapide validation électorale. Jusque-là, irresponsable devant l’Assemblée consultative, dont l’intitulé résume les limites, le GPRF, instance exécutive et législative, gouverne sans véritable contrôle.
Le CNR ne jouit, lui, d’aucune prérogative officielle, mais n’entend pas s’effacer. Résolu à tenir un rôle de tuteur moral et politique, il considère plus que jamais son programme comme étant d’actualité. À cette fin, il peut compter sur le maillage des comités de libération, qui, localement, sont à l’initiative dans l’organisation du ravitaillement, la relance économique, l’épuration, etc.
Quelle carte vont jouer les différentes composantes du CNR ?
Michel Pigenet : Le CNR, une exception dans l’Europe occupée, a été réuni par Jean Moulin pour signifier le soutien de la Résistance à de Gaulle. Sa large composition, qui laisse à l’écart l’extrême droite et le patronat, assure sa représentativité. Ses décisions ne valent qu’à l’unanimité qu’autorise son ciment patriotique.
À partir de là, les priorités et solidarités du combat clandestin facilitent la dynamique de rapprochements improbables où l’estime et la confiance ont leur place. Ainsi, c’est au communiste Pierre Villon, délégué du Front national, que celui de la très réactionnaire Fédération républicaine, Jacques Debû-Bridel, confie le mandat de la représenter au bureau restreint du Conseil.
Quant aux mouvements de Résistance, ils échappent aux critères de classement partisans, mais le volontarisme inhérent à leur rébellion initiale n’est pas étranger à la radicalité de plusieurs de leurs positions. En termes d’institutions, il s’agit moins, enfin, pour le CNR de « restaurer » la République sur le modèle de la IIIe République, discréditée par sa capitulation, que d’en instaurer une « vraie », démocratique et sociale.
Qui porte cette ambition ?
Michel Pigenet : L’ambition du programme du CNR ne vient pas forcément d’où on pourrait le penser. Dans « les Jours heureux », il y a la lutte immédiate et les premières mesures à prendre après la Libération. Au moment de l’élaboration, les communistes insistent surtout sur la première partie.
Ils ne souhaitent pas rétrécir le CNR par une orientation trop marquée à gauche. Ils ont tendance à rétrécir la partie programme alors que socialistes et syndicalistes poussent des réformes de structure, des nationalisations et la planification.
Comment expliquer cette priorité à la lutte armée ?
Michel Pigenet : Cette priorité procède d’une approche globale du conflit et de la solidarité avec l’URSS. Tout ce qui nuit à l’effort de guerre de l’occupant et entretient l’insécurité de ses troupes à l’Ouest soulage l’Armée rouge à l’Est.
Gilles Richard : Si les communistes insistent tant sur la Libération par le soulèvement national, c’est aussi pour asseoir la légitimité de la Résistance intérieure. L’insurrection populaire devait permettre de faire contrepoids à de Gaulle et à l’armée.
Quel rôle joue la CGT ?
David Chaurand : La présence de la CGT et la CFTC au sein du CNR est importante. Alors que les tensions étaient fortes avant-guerre entre unitaires et confédérés, les deux composantes de la CGT se réunifient en avril 1943. Cela a été la première étape vers la création du CNR. La CGT y est représentée par Louis Saillant, qui en sera d’ailleurs le dernier président. Elle joue un grand rôle dans l’élaboration du programme.
La CGT sort de la guerre avec une légitimité renforcée. Elle n’a jamais été aussi forte, sans doute davantage qu’elle ne l’a été en 1936. Dans ses rangs, plusieurs millions d’adhérents. La CGT est désormais un interlocuteur incontournable des pouvoirs publics dans le cadre de la reconstruction. Elle est présente au gouvernement à travers les ministres communistes comme Marcel Paul ou Ambroise Croizat, qui sont aussi des dirigeants de la CGT.
Michel Pigenet : Des centaines de cégétistes participent, en outre, à la gestion de la Sécurité sociale, confiée aux deux tiers à des administrateurs salariés, proportion portée aux trois quarts par Ambroise Croizat. D’autres figurent dans les conseils d’administration tripartites des entreprises nationalisées. Partie prenante des 25 commissions du plan, la CGT en préside 4.
Que se passe-t-il dans les entreprises ?
David Chaurand : L’effervescence de la Libération touche aussi les entreprises. La CGT va tenir une place importante dans les comités patriotiques et d’épuration qui se forment dans de nombreuses entreprises. Les travailleurs sont à l’initiative de multiples façons. On pense d’emblée aux comités de gestion, qui associaient donc les travailleurs à la gestion de l’entreprise. Robert Mencherini a mis en évidence ces expériences à Marseille, Rolande Trempé à Toulouse, sans oublier ce qui se passe à Montluçon ou à Lyon. Antoine Prost les chiffre à une centaine mais c’est peut-être sous-estimé.
Mais l’intervention des travailleurs ne doit pas être limitée aux comités de gestion. Les usines sont confrontées à une diversité de problèmes qui vont des difficultés d’approvisionnement aux défaillances administratives et qui obligent les travailleurs à s’impliquer dans leur remise en marche et à prendre des initiatives. C’est un sujet qui mérite d’être mieux étudié, ce que nous avons d’ailleurs commencé à entreprendre à l’IHS CGT.
Gilles Richard : L’ampleur des problèmes de ravitaillement est telle qu’en juin 1943, le ministre de Vichy qui en a la charge affirme que la France connaît une situation de « famine lente ». Or, la situation s’aggrave dans les années suivantes. Depuis le XVIIIe siècle, jamais la population n’avait connu un tel recul du niveau de vie.
David Chaurand : L’intervention des travailleurs est aussi patriotique que vitale pour eux et leur outil de travail. Elle est spontanée et ne semble pas relever d’une stratégie quelconque. Ces prises d’initiatives, quelles que soient leurs formes, sont importantes car elles modifient le rapport de force dans les entreprises. Les comités de gestion sont souvent mis en place dans les entreprises où le pouvoir est vacant.
Accusés de collaboration, les patrons ont fui ou ont été emprisonnés. C’est le cas de Berliet à Lyon, par exemple. La prise de pouvoir se fait différemment d’une région à une autre. À Toulouse, elle est plus négociée tandis qu’à Marseille ou Montluçon, les travailleurs s’imposent au point qu’est dénoncée « une soviétisation ». Le patronat a très peur de ce qui se passe et utilisera notamment l’arme juridique pour se défendre.
Michel Pigenet : La Libération précipite, dans maintes entreprises, un renversement du rapport des forces sociopolitiques. Au service de l’occupant et avec la complicité de larges fractions du patronat, Vichy a paupérisé le gros des salariés, allant jusqu’à leur imposer un service de travail obligatoire en Allemagne.
Si la révolution n’est pas à l’ordre du jour ouvrier de 1944-1945, les règlements de comptes de la période ont à voir avec la lutte des classes. Ici et là, des employeurs de combat sont exécutés. D’autres, plus prudents, s’éclipsent, tandis que la plupart font le dos rond. Un peu partout, sur fond de pénurie de matières premières et de pièces, les syndicats relèvent le défi et sont à l’initiative.
Il s’agit d’abord de relancer la production, de garantir l’emploi et les salaires. Avec ou sans le concours des patrons, de préférence avec celui des cadres. Mais ce qui est en jeu, c’est aussi la capacité ouvrière d’intervenir sur le terrain inédit de la gestion et, chemin faisant, d’empiéter sur les prérogatives patronales.
Exemple parmi des centaines d’autres, chez Ford, à Poissy, les cégétistes se procurent les pièces nécessaires à la bonne marche de l’usine et, simultanément, exigent un droit de regard sur la désignation des contremaîtres. Au jour le jour, un syndicalisme de réalisation et de transformation sociale s’affirme aux quatre coins du pays à travers des milliers d’expériences dont nous n’avons qu’une connaissance partielle.
Les états généraux de la renaissance s’inscrivent-ils dans cette dynamique ?
Michel Pigenet : Entre le moment où l’idée prend forme, en septembre 1944, et la réunion, à Paris, du 10 au 13 juillet 1945 de leurs 2 000 délégués nationaux, les états généraux ont atteint l’objectif d’une appropriation dynamique du programme du CNR, leur initiateur.
Substitut à l’absence d’élections générales, la procédure, inspirée de 1789, participe d’une remarquable expérience de « démocratie agissante » qu’illustre la rédaction, à l’échelle des communes, de milliers de cahiers de doléances. Ceux-ci saisissent les aspirations et les certitudes de l’époque. Ils confirment l’adhésion massive à de substantiels progrès sociaux, éducatifs et culturels, que tempère une certaine frilosité sociétale et coloniale.
Gilles Richard : Les états généraux s’inscrivent aussi dans cette période où s’affrontent les partisans d’un nouveau Front populaire et leurs adversaires, qui se rangent derrière de Gaulle. Ils sont une manière, d’abord pour le PCF, de reprendre une partie de la légitimité politique que de Gaulle a construite depuis 1940.
Comment se déroulent les élections à la Constituante ?
Gilles Richard : La grande nouveauté, c’est le droit de vote des femmes, qui fait plus que doubler la taille du corps électoral. C’est l’aboutissement des combats féministes depuis cent cinquante ans. Dans les colonies, le droit de vote est aussi accordé à une fraction des colonisés. Jusque-là, seuls les Français installés dans les colonies votaient.
Les gauches en sortent majoritaires avec un avantage de près de 3 % pour le PCF sur la SFIO. Cette majorité socialo-communiste est une première et ne s’est reproduite qu’une seule fois, en 1981. Cette victoire des gauches provoque rapidement un conflit avec de Gaulle sur la nature de la Constitution à adopter et provoque son départ. Elle ouvre en même temps une période où de grandes lois économiques et sociales sont adoptées, jetant les bases de ce que Jaurès appelait « la République sociale ».