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mise en ligne le 4 mars 2026
Naïm Sakhi sur www.humanite.fr
Des coiffeuses occupent depuis le 3 mars leur salon, dans le 10e arrondissement parisien, pour protester contre le racket dont elles se disent victimes. Une lutte de travailleuses étrangères, parfois sans papiers, qui fait écho à un précédent combat mené entre 2014 et 2016.
Devant la bourse du travail de Paris, ce mardi 3 mars, une vingtaine de militants CGT convergent. Il est 9h30, l’heure des croissants. Entre deux bouchées, ces cégétistes attendent le feu vert pour envahir un salon de coiffure africain, à quelques encablures.
C’est Bintou, l’une des coiffeuses, qui le leur donne. « Nous touchons 1 300 euros par mois et les vacances, comme les congés maladie ou maternité ne sont pas payés, assure la salariée de 32 ans. Et nous travaillons six jours sur sept. » Sans compter que « le service pouvait durer jusqu’à 2 heures du matin, selon les clients », jusqu’à ce que la mairie rende obligatoire la fermeture à 20 heures.
Quarante-cinq minutes plus tard, le salon situé au 65, boulevard de Strasbourg, dans le 10e arrondissement, est occupé. Les drapeaux CGT y sont déployés. « Patron voleur, on veut notre argent ! » s’exclament alors les travailleurs immigrés. Une poignée de la vingtaine de coiffeuses était dans la confidentialité de cette opération coup de poing. Les autres, d’abord surprises, prennent part à l’action. Certaines se prêtent au jeu des vidéos avec leurs familles : « On fait la grève ! »
Des salariées qui se disent rackettées
Le gérant du salon use d’un stratagème inédit pour exploiter ces salariées, la plupart sans papiers. « Tous les mois, pour recevoir nos fiches de paie, nous devons payer en cash 250 euros », affirme Diaye. Or, les fiches de paie sont nécessaires pour constituer les dossiers permettant d’obtenir un titre de séjour auprès de la préfecture. « À ma connaissance, ce racket est une première, note le sénateur PCF Ian Brossat, venu les soutenir. C’est un scandale, le patron abuse sans vergogne de la vulnérabilité de ces femmes. Raison de plus pour les régulariser. »
Au 65, boulevard de Strasbourg, l’exploitation des salariées a atteint un point de non-retour. En plus du racket dont elles se disent victimes, certaines d’entre elles ne sont plus payées. Bintou, la leadeuse, assure ne pas recevoir de rémunération depuis quatre mois. « Je ne veux plus parler avec mon patron », tranche Diaye, qui enchaîne par ailleurs les journées de dix heures sans pause.
Assise sur un fauteuil et chasuble rouge sur les épaules, Fofana, elle, dispose d’un titre de séjour depuis peu et n’est plus soumise au racket. Pour autant, la coiffeuse assure que, depuis sa régularisation, « mon patron ne me déclare que deux heures par jour ». Touchant ainsi un salaire de… 379 euros mensuels, malgré des semaines complètes.
« J’ai peur des conséquences des produits toxiques »
Responsable du collectif Migrants de l’union départementale (UD) CGT de Paris, Cécile Boulai confirme que l’ensemble des rémunérations de ce salon « sont en deçà de la convention collective ». Selon la cégétiste, « ce salon a fait l’objet d’un contrôle de l’inspection du travail et les règles élémentaires d’hygiène et de sécurité ne sont pas respectées ».
Devant son plan de travail, Fadimatou, ongulaire, montre volontiers les produits chimiques qu’elle estime dangereux pour sa santé. « Je souhaite avoir un enfant, mais avec ces conditions de travail… j’ai peur des conséquences des produits toxiques », confie celle qui s’occupe de soigner les ongles depuis quatre ans dans ce salon. Les protections individuelles ? De simples masques chirurgicaux qui ne filtrent pas l’air respiré. La hotte aspirante ? Absente. La climatisation ? « On ne sait même pas si elle fonctionne. »
Mi-décembre, quelques salariées du salon ont bravé leurs peurs et ont poussé la porte de l’union locale CGT du 10e arrondissement. Le syndicat a planifié l’opération, en accord avec les travailleurs immigrés. « Nous sommes organisés pour rester jour et nuit sur place pour que le patron paie ce qu’il doit à ses salariées », tranche Adèle Tellez, secrétaire générale de l’UD. Au total, selon Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, « une centaine de salons et plus de 1 000 salariées sont potentiellement à la merci de patrons voyous », dans la capitale.
Entre mai 2014 et novembre 2015, la grève des « coiffeuses du 57 », du même boulevard, avait débouché sur la condamnation du gérant pour traite d’êtres humains. Figure de ce mouvement, Élie Joussellin assure « ne pas être surpris qu’un tel mouvement reparte ». Selon l’élu PCF du 10e arrondissement, « le boulevard de Strasbourg est une zone de non-droit social ».
mise en ligne le 4 mars 2026
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Si la guerre déclenchée le 28 février risque de durer au moins plusieurs semaines, le premier ministre israélien et le président états-unien n’ont peut-être pas exactement les mêmes objectifs.
Les États-Unis et Israël, sûrs de leur supériorité, auraient-ils sous-estimé les capacités politiques et militaires de l’Iran ? Dès les premiers bombardements, le samedi 28 février, on aurait pu penser que ce serait l’affaire de quelques jours. Le guide suprême, Ali Khamenei, était tué, de même qu’un certain nombre de dirigeants politiques et militaires, dont le chef d’état-major de l’armée, Abdolrahim Moussavi, et le chef des gardiens de la révolution, Mohammad Pakpour.
Pourtant, les répliques iraniennes ne se sont pas fait attendre, touchant des installations états-uniennes dans plusieurs pays du Golfe. Au Qatar, la production de gaz liquide a été stoppée. Le fameux dôme de fer d’Israël s’est trouvé saturé, laissant passer des drones et des missiles iraniens faisant des dégâts considérables.
Le spectre d’un manque de munitions hante l’état-major américain qui cherche maintenant à rapatrier les antimissiles Patriot de Corée du Sud au Moyen-Orient. Partout, les bombes tombent et les populations civiles subissent le prix du sang.
Un engagement de grande envergure
En lançant cette nouvelle guerre, qu’ils voulaient éclair, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont souhaité faire croire qu’une attaque iranienne était « imminente ». Une façon pour Washington et Tel-Aviv d’affirmer qu’ils agissent en état de légitime défense. Ce que contestent tous les juristes interrogés. Les deux administrations cherchent désormais à rassurer.
Le premier ministre israélien a déclaré, lundi, sur le plateau de l’émission « Hannity » de Fox News (et donc à destination du public américain et singulièrement des électeurs républicains), que la guerre pourrait prendre « peut-être du temps, mais pas des années. Ce n’est pas une guerre sans fin ».
Le président états-unien, lui, avait initialement estimé la durée à quatre ou cinq semaines, avant d’ajouter qu’elle pourrait se prolonger et de chercher à justifier un engagement de grande envergure et sans limite de temps contre l’Iran. Alors, une guerre pour qui ? Une guerre pour quoi ?
Sans vergogne, Benyamin Netanyahou, qui a envoyé ses troupes à Gaza, en Cisjordanie, en Syrie et au Liban, bombardant ces deux pays ainsi que le Yémen – toujours pour des raisons « préventives », mot absent des juridictions internationales –, affirme voir dans cette guerre une opportunité d’instaurer une paix durable au Moyen-Orient.
Que cette opération se nomme « Lion rugissant » (Operation Roaring Lion) ne doit pourtant rien au hasard, puisqu’il s’agit du symbole de la monarchie iranienne.
Des objectifs en constante évolution
Il faut reconnaître aux dirigeants politiques israéliens cette constance : Téhéran représente le grand Satan depuis des décennies. D’ailleurs, à l’exception des communistes israéliens et des partis arabes, toutes les formations israéliennes se réclamant du sionisme soutiennent cet engagement militaire, se trouvant ainsi embringuées à la suite de Netanyahou et ses ministres d’extrême droite.
« Bien sûr, en fin de compte, c’est au peuple iranien qu’il revient de changer de gouvernement, mais nous créons – l’Amérique et Israël ensemble – les conditions qui lui permettront d’y parvenir », assène celui qui est visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Pour Donald Trump, l’exercice est un peu plus compliqué. D’autant que les objectifs et le calendrier annoncés ont évolué depuis son lancement, le week-end dernier. Samedi, lors de l’annonce des frappes, il a exhorté les Iraniens à « reprendre le contrôle de leur pays » et a laissé entendre que son but était de renverser le gouvernement.
Dans ses déclarations de lundi, le dirigeant républicain n’a fait aucune mention d’un renversement du gouvernement iranien et a affirmé que la guerre était nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et pour contrecarrer son programme de missiles balistiques à longue portée.
« Nous ne voulons pas de changement de régime »
Le président états-unien est pris la main dans le pot de confiture, en quelque sorte. Après avoir ordonné des frappes contre l’Iran en juin, lui et son administration n’ont eu de cesse d’affirmer que ces attaques avaient anéanti le programme nucléaire iranien et retardé de plusieurs années sa capacité à se doter de l’arme atomique.
Pourtant, la semaine dernière, peu avant le lancement de l’opération « Fureur épique » (Operation Epic Fury), ces derniers ont commencé à lancer des avertissements plus pressants concernant les ambitions nucléaires de ce pays. Le 22 juin, le vice-président états-unien, J. D. Vance, clamait pourtant : « Notre position a toujours été très claire : nous ne voulons pas de changement de régime. »
Washington et Tel-Aviv – sur la même longueur d’onde s’agissant d’une conception des relations internationales basées sur la force et la coercition et du peu de considération du droit international – divergent en réalité sur le but ultime de cette guerre contre l’Iran.
Israël cherche à installer Reza Pahlavi sur le trône. « Le fils du shah n’a pas caché qu’il entendait développer des relations très fortes avec Israël s’il était au pouvoir », rappelle à l’Humanité Somayeh Rostampour, sociologue spécialisée dans les mouvements sociaux en Iran. Pour Netanyahou, ce serait le scénario idéal. Dans le cas contraire, il peut « supporter » le chaos ; Trump, non. Ou, en tout cas, « pas pour très longtemps », certifie le politologue Asiem El Difraoui, dans un entretien au site le Grand Continent. De fait, Israël a le plus souvent cherché l’instabilité au Moyen-Orient, comme on l’a vu au Liban et en Syrie.
Netanyahou à la manœuvre
Cette étrange incertitude, décelable dans les déclarations parfois contradictoires des dirigeants états-uniens, montre que la plus grande victoire pour Benyamin Netanyahou est d’avoir poussé Donald Trump à engager ses forces. Le premier ministre israélien est à la manœuvre et veut maintenant aller jusqu’au bout comme le montre le bombardement, mardi, du siège de l’Assemblée des experts dans la ville de Qom. Israël veut entraîner son allié américain d’autant plus malléable que ses objectifs sont flous.
Le pouvoir central ne s’étant pas effondré, Tel-Aviv tente de s’appuyer sur les groupes représentant les minorités en Iran. Pour le Wall Street Journal, Trump « est disposé à soutenir les groupes iraniens prêts à prendre les armes pour renverser le régime ».
Selon des officiels américains, le président s’est entretenu, dimanche, avec des dirigeants kurdes. « Les Kurdes disposent d’une force importante le long de la frontière irako-iranienne, et Israël a bombardé des positions dans l’ouest de l’Iran, alimentant les spéculations quant à une possible offensive kurde », écrit le quotidien.
Le 22 février, cinq groupes kurdes iraniens ont annoncé la formation d’une coalition unie contre le régime de Téhéran, a rapporté le site The Long War Journal. Cette déclaration des groupes d’opposition kurdes n’est pas du goût des partisans de Reza Pahlavi, qui accusent les groupes kurdes de vouloir démembrer l’Iran. Sous le règne du shah, les Kurdes étaient marginalisés et réprimés.
L’instrumentalisation des Kurdes
Un message de Reza Pahlavi, publié mardi 3 mars, sur son compte X, semble accréditer l’idée selon laquelle le fils du shah et son mentor israélien vont tenter d’instrumentaliser les Kurdes. Dans ce texte adressé, une fois n’est pas coutume, à ses « chers compatriotes (…) Azéris, Kurdes et Lors d’Iran, courageux et patriotes », il leur dit : « Vous êtes une composante indissociable du patrimoine historique et culturel iranien ; vous êtes des communautés qui ont toujours veillé à l’intégrité territoriale de notre nation ainsi qu’à sa dignité et à son honneur. Je suis convaincu que vous resterez fidèles à cet engagement. »
Les groupes kurdes1 ne sont sans doute pas dupes. Mais ils sont les seuls groupes armés, alors que tout le monde sait que des bombardements seuls ne peuvent provoquer un changement de régime. Netanyahou entend bien profiter de l’indécision de Trump en l’empêchant de procéder à une simple réfection du pouvoir en échange d’engagements concernant le nucléaire et le pétrole, comme cela pourrait être envisagé avec des éléments plus « républicains » et plus « pro-occidentaux », à l’instar de l’ancien chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif.
1. Le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), l’Organisation Khabat du Kurdistan iranien et une branche du Parti Komala du Kurdistan iranien.