PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

mars  2026

  mise en ligne le 31 mars 2026 

Loi contre la fraude fiscale et sociale : haro sur les chômeurs, les allocataires du RSA et des minimas sociaux

par Ludovic Simbille sur https://basta.media/

80 à 100 milliards d’euros de fraude fiscale d’un côté, 15 milliards de fraude sociale de l’autre, surtout du fait des entreprises. Mais c’est aux demandeurs d’emploi et aux allocataires de minimas sociaux qu’un nouveau projet de loi s’attaque.

Les débats ont repris à l’Assemblée nationale sur le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. Les députés doivent étudier près de 400 amendements jusqu’au 1er avril, après une première séance de discussion les 25 et 26 février, interrompue pour cause de campagne pour les élections municipales.

Le texte vise à mieux détecter et mieux sanctionner ces fraudes qui constituent une « atteinte directe au pacte républicain », pointait le dossier de presse du projet législatif, au moment de sa présentation en conseil des ministres en octobre dernier.

Il s’agit de « muscler le jeu face à des fraudeurs qui n’ont aucun état d’âme », disait son rapporteur, le sénateur (centriste) Olivier Henno, lors du passage du texte au Sénat en novembre. Et ce – nous étions alors en plein débat sur le budget – afin de « garantir l’acceptabilité des mesures d’effort demandées aux Français en luttant davantage contre ceux qui ne respectent pas les règles du jeu ». Et au passage « mieux récupérer » plusieurs milliards d’euros dans les finances publiques.

Rien pour lutter contre la fraude fiscale

Le Parlement va-t-il ainsi enfin s’attaquer aux dizaines de milliards d’euros qui échappent, via les paradis fiscaux et des montages financiers complexes, à l’effort commun en faveur de l’intérêt général ? Aucunement. La future loi « ne contient pas de réforme d’ampleur des outils de lutte contre les fraudes sociales et fiscales », relevait le Conseil d’État dans son avis.

Plutôt fourre-tout, le projet concerne autant le crime organisé, le travail dissimulé, la formation professionnelle, le transport sanitaire que les victimes d’accidents du travail ou de maladies professionnelles. Et cible surtout les chômeurs, les personnes au RSA, ou à revenus modestes et en situation de handicap...

Le texte demeure « très orienté vers la lutte contre la fraude sociale », regrette l’Observatoire de la justice fiscale, qui appelle le gouvernement à « ne pas se tromper de cible ». Sur les 23 mesures étudiées par l’association, 4 concernent la fraude fiscale et le blanchiment, tandis que 16 s’attaquent à ladite fraude sociale. Trois sont communes aux deux fraudes. Les deux préjudices ne sont pourtant ni de la même nature – percevoir indûment des allocations pour joindre les deux bouts ne s’apparente pas tout à fait à éviter l’impôt par des montages financiers – ni du même ordre de grandeur…

Dernier exemple en date, la révélation d’après laquelle plus de 13 000 familles millionnaires, redevables de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), donc propriétaire d’un patrimoine supérieur à 1,3 million d’euros, ne payaient aucun impôt sur le revenu. Mais ce ne sont pas ces personnes fortunées que vise le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. C’est bien sur les chômeurs indemnisés ou les personnes percevant l’allocation adulte handicapée que vont porter les efforts de contrôle.

« Le chômeur n’est pas un fraudeur »

S’il reste « très difficile d’évaluer précisément l’ampleur de la fraude fiscale, qui repose par définition sur des comportements dissimulés », selon le Conseil d’analyse économique, le manque à gagner fiscal oscillerait entre 80 et 100 milliards d’euros. Pour la fraude sociale, c’est autour de 15 milliards par an, sachant que la moitié de celle-ci provient d’employeurs qui sous-déclarent les cotisations sociales à l’Urssaf, ou de quelques escroqueries massives, comme, dans le cas de l’assurance-maladie, l’affaire des fausses facturations de soins dentaires par des centres de santé fictifs.

Du côté des prestations sociales (RSA, allocations chômage ou même retraite), le plus gros poste de fraude s’élève à moins de 10 % des sommes distribuées, comme le rappelle Alternatives Économiques. La fraude au chômage représente, elle, environ 110 millions d’euros sur 36 milliards d’euros d’allocations versés en 2024, soit une part minime de 0,3 %. « C’est la démonstration que le chômeur n’est pas un fraudeur », soutient Christophe Moreau, membre du bureau national du syndicat FSU-Emploi. Cet élu au conseil économique et social central de France Travail voit dans le projet de loi, une nouvelle occasion de « taper sur les plus pauvres ».

À commencer par contrôler les revenus des autoentrepreneurs bénéficiant du RSA. Ou en permettant aux maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) d’échanger des informations pour contrôler la fraude à l’allocation adulte handicapé (AAH), pourtant très marginale (1,46 % de l’ensemble des prestations, pour 1,3 million d’allocataires).

Donner aux administrations sociales – Caisse nationale d’assurance-maladie, Caisse nationale des allocations familiales et France Travail – les « mêmes moyens que la direction des finances publiques », voilà l’esprit général de loi. Ainsi que « renforcer la coopération entre les administrations fiscales, douanières et sociales ».

France Travail is watching you !

En langage administratif, ce partage d’informations s’appelle un « droit de communication ». Instauré en 2008, il permet aux agents de vérifier auprès d’un tiers les informations déclarées par l’allocataire. Et depuis des années, les diverses bases de données « communiquent » de plus en plus.

Les auditeurs de l’ex-Pôle Emploi, chargés de lutter contre ces manquements, disposent déjà d’accès aux comptes bancaires ou fournisseurs d’énergie des fraudeurs présumés. La création de France Travail en janvier 2024 a permis aux organismes d’insertion sociale (Cap emploi, missions locales…) de mutualiser les données de chaque inscrit sur la plateforme.

Le témoignage de Gaëlle, agricultrice près de Brest et allocataire du RSA en attendant que son activité génère suffisamment de revenus, est édifiant sur la manière dont ce type de contrôles peut se muer en harcèlement institutionnel. Le projet de loi ouvre la voie pour étendre ce type de contrôle à toute personne indemnisée ou allocataire d’un minima social.

Cela n’a pas empêché la sénatrice LR de l’Isère Frédérique Puissat de faire adopter un amendement en commission des affaires sociales, permettant aux agents de France Travail l’accès au fichier des compagnies aériennes, au registre des Français établis hors de France, aux opérateurs de téléphonie ou encore de traiter les données de connexion des inscrits sur la plateforme.

Pourquoi savoir si les assurés voyagent ou ouvrent des comptes à l’étranger ? « C’est toujours ce présupposé que les gens vont s’actualiser au bled ou ailleurs pour toucher leurs allocations au soleil », raille Christophe Moreau, en référence à des chômeurs pistés sur les réseaux sociaux ou des travailleurs immigrés accusés de toucher leurs indemnités sans vivre en France. « En plus, c’est absurde ! Il suffit de prendre un VPN pour faire croire qu’on se connecte en France », ajoute le syndicaliste. Ces deux dernières mesures introduites par le Sénat ont été annulées par les députés.

Des « manquements délibérés » peu vérifiables

Pour percevoir une allocation, il faut résider de façon stable et effective en France, avait tranché la Cour de cassation en 2018. Dans le même esprit, la loi prévoit que le versement des indemnités chômage s’effectue exclusivement sur des comptes domiciliés en France ou en pays de la zone euro.

Une mesure ni « nécessaire, ni appropriée », a jugé le Défenseur des droits dans son avis sur le projet de loi, au nom du principe de non-discrimination. Car « le contrôle de la condition de résidence en France peut se faire par d’autres moyens ». En clair, pas besoin de cette nouvelle loi pour contrôler le respect des conditions de résidence.

Autre mesure prévue par le législateur : la possibilité de procéder directement sur le compte de l’assuré à des saisies administratives pour retenir la totalité des versements à venir d’allocation chômage, en cas d’indus engendrés par un « manquement délibéré ou manœuvres frauduleuses ». Comme l’a repéré sur son blog l’économiste Michel Abhervé, cette formulation « susceptible d’interprétation » ne figurait pas dans l’étude d’impact de la loi. Le Conseil d’État a donc suggéré de ne pas retenircette mesure envisagée car « aucun élément (…) ne permet d’apprécier l’importance des situations, vraisemblablement marginales ».

« Des risques d’atteintes aux droits »

Pour les chômeurs indemnisés, les cas de « fraude » sont le plus souvent le fait de fausses déclarations, de documents erronés ou d’une mauvaise actualisation de son activité professionnelle générant des trop-perçus. En pratique, la distinction entre irrégularités volontaires et erreurs « peut être difficile à opérer », estimait en 2020 la Cour des comptes. Dans le même sens, le Défenseur de droits recommande plutôt « d’harmoniser les qualifications utilisées », entre erreurs, manquements délibérés ou pas, ou fraudes avérées, pour éviter un grand « risque d’incertitude juridique ».

Au contraire, le projet de loi prévoit de suspendre le versement de l’indemnité chômage ou de l’allocation en cas de simple suspicion. « Tout cela participe à un contrôle renforcé des plus démunis », regrettait Christophe Moreau. D’autant que « dès qu’il y a suspicion, on suspend l’allocation. Il n’y a aucune présomption d’innocence, ce qui est contraire à notre justice ».

Résultat, le médiateur de France Travail voit le nombre de recours exploser ces dernières années, avec plus de 60 000 sollicitations en 2025. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a déclaré en février que le gouvernement pourrait être favorable à des amendements venus de la gauche pour « maintenir le reste à vivre des allocataires le temps de la suspension conservatoire »

Pour la défenseure des droits, Claire Hédon, cette « focalisation exclusivement répressive » présente « des risques d’atteintes aux droits et libertés » et « d’aggraver le phénomène de non-recours [quand des citoyens renoncent à faire valoir leurs droits, ndlr], aujourd’hui bien plus massif que la fraude sociale elle-même »


 


 

 

Projet de loi anti-fraude : un amendement anti-pauvres du RN adopté avec la complicité de la droite et de la Macronie

Rachel Garrat-Valcarcel sur www.humanite.fr

Des députés de droite et macronistes ont voté en faveur d’un amendement du RN anti-pauvres, lui permettant d’être adopté. Dans le même temps, les propositions de la gauche contre la fraude fiscale ont été rejetées.

Pas de surprise à l’Assemblée nationale : l’examen du projet de loi de « lutte contre les fraudes sociales et fiscales » est un prétexte pour faire la chasse aux pauvres. Lundi soir, les députés ont en effet adopté un amendement du Rassemblement national pour considérablement durcir les pénalités en cas de fraude aux prestations sociales. Bien entendu, l’adoption de cet amendement n’a été rendue possible que grâce aux voix de certains députés de droite, marconistes et même centristes, alors que la gauche a voté contre. Résultat des courses : 27 pour (dont 8 de la coalition gouvernementale), 24 contre (dont 20 de gauche).

D’après l’AFP, l’amendement RN adopté instaure une amende plancher « égale au triple des montants indûment perçus », puis à « cinq fois le montant concerné » à la première récidive. À partir de la troisième infraction, c’est la suspension. « Retirer une prestation sociale à quelqu’un, c’est le condamner à la mort sociale », a lancé le député insoumis Louis Boyard.

Le gouvernement, par la voix du ministre des Comptes publics David Amiel, avait émis un avis défavorable à l’amendement. Il a déploré un « discours populiste » du RN consistant « à faire de la fraude sociale, une fraude des plus précaires (…) Ce n’est pas vrai. La fraude sociale est faite en majorité par des professionnels de la fraude. » En effet, quand elle existe, la « fraude sociale » est rarement le fait des assurés, mais le plus souvent celui des professionnels de santés et des patrons.

Le renforcement de la lutte contre la fraude fiscale rejeté

Et surtout, les 13 milliards d’euros estimés (2,1 milliards détectés) de « fraude sociale » ne sont pas grand-chose au regard des 80 à 120 milliards d’euros estimés (16,7 milliards détectés) de fraude fiscale d’après les chiffres même du ministère de l’Économie et des Finances pour 2024. Or, à ce sujet, la droite et l’extrême droite semblent moins allantes. Toujours lundi soir, les amendements de gauche visant à renforcer la lutte contre la fraude fiscale ont eux été rejetés.

Notamment, d’après l’AFP, une proposition du groupe socialiste de créer un registre répertoriant les œuvres d’art d’un montant supérieur à 50 000 euros avec l’objectif d’éviter d’éluder les impôts. « C’est hallucinant ce que vous demandez à des gens qui touchent des prestations sociales, et ce que vous refusez de demander à ceux qui ont des œuvres d’art de 50 000 euros », a dénoncé Mathilde Feld (LFI). Le socialiste Laurent Baumel a même jugé que la partie fraude fiscale du projet de loi n’était qu’un « prétexte » pour un texte « entièrement ciblé vers la mise en question des personnes les plus pauvres, les plus précaires ».

   mise en ligne le 31 mars 2026

Guerres israélo-américaines :
le doute et le risque

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

Mis en échec, l’inconséquent Trump et le cynique Netanyahou risquent d’entraîner le monde dans des abimes toujours plus profonds.

Les guerres coloniales ou impérialistes ont leur loi. Elles se gagnent rarement sur le champ de bataille et elles se perdent souvent dans le pays des assaillants. La France en Algérie, les États-Unis au Vietnam ont fini par être vaincus par des mouvements anti-guerre surgis de leurs propres sociétés qui n’ont plus supporté de voir les images ou d’entendre les échos des massacres commis en leur nom. Et, peut-être moins encore, de perdre leurs enfants dans des guerres injustes et dépourvues de sens. Sommes-nous à cet instant de bascule dans les guerres israélo-américaines en Iran et au Liban ? On assiste en tout cas aux premiers craquements.

Le risque pour Trump est celui d’une fusion improbable dans l’opinion entre cette Amérique des droits humains et celle qui l’a porté à la Maison Blanche.

Un océan de manifestants s’est répandu le 28 mars dans de nombreuses villes des États-Unis. On parle de huit millions de personnes. Et la colère ne portait pas sur la hausse des prix du carburant ; elle était pacifiste et humaniste, mêlant la guerre à toutes les attaques contre la démocratie auxquelles se livre Trump. Elle était tout en révolte contre l’imposture de dirigeants qui avaient prétendu voler au secours du peuple iranien et qui le mettaient plus que jamais en danger. Le risque pour Trump est celui d’une fusion improbable dans l’opinion entre cette Amérique des droits humains et celle qui l’a porté à la Maison Blanche, isolationniste et nationaliste, qui ne supporte pas que leur président agisse sous la dictée d’Israël.

En Israël, parlons-en, la colère est loin d’être comparable. La propagande n’a pas fini de répandre son poison. Sur tous les tons et dans presque tous les médias, il est dit depuis 1979 que l’Iran veut « rayer Israël de la carte ». Et, comme dans un funeste jeu de miroirs, les mollahs se sont employés à accréditer ce discours pour alimenter leur propagande. Il n’empêche ! Un commencement de doute est là. Il n’est pas porté par un sentiment humanitaire mais par une prise de conscience que le dôme de fer n’est pas infaillible, et que cette guerre n’est pas sans danger pour la population qui, de surcroît, commence à s’interroger sur la stratégie de la guerre perpétuelle de Netanyahou, sur les motivations d’un grand corrompu tentant d’échapper à son sort. Jusqu’au chef d’État-major qui dit redouter que l’armée ne puisse plus soutenir ces conflits tous azimuts, faute d’effectifs et de munitions.

En vérité, il s’agit pour Israël de chasser toute une population qui ne pourra plus revenir dans des villages rasés, comme en avril 1948, comme à Gaza.

Mais ce moment de faiblesse des deux superpuissances ne nous rapproche pas forcément de la paix. Que va faire Trump pris à la gorge par sa mise en échec et la montée de la protestation aux États-Unis ? Peut-il « rentrer à la maison », fût-ce en proclamant qu’il a remporté une « grande victoire » et que le Prince saoudien peut lui « lécher le cul », comme il l’a dit avec l’élégance qu’on lui connaît ? Ou, au contraire, va-t-il entraîner son pays et le monde dans une aventure d’une autre dimension ? Cette hypothèse est hélas la plus probable alors qu’il amasse ses troupes d’élite, que des centaines de forces spéciales sont venues en renfort des rangers et des marines déjà sur place. C’est prendre le risque de compter bientôt les cercueils de GI par dizaines et centaines. C’est inciter les Houthis yéménites à entrer dans le conflit et à bloquer le détroit Bab el-Mandeb, c’est-à-dire le canal de Suez, par lequel passent les porte-conteneurs venus des grands ports européens.

L’ennui, c’est que si pour Trump cette guerre n’a plus pour objectif que de s’en sortir, ce n’est pas le cas de Netanyahou. Celui-ci gère ses petites affaires personnelles au prix de milliers de morts, mais il poursuit surtout sa guerre de conquête coloniale. Il encourage les colons à attaquer les Palestiniens de Cisjordanie, et fait pénétrer ses troupes dans le Sud-Liban. Comme à Gaza, il s’agit officiellement d’éradiquer les « terroristes », ici le Hezbollah, là le Hamas. En vérité, il s’agit de chasser toute une population qui ne pourra plus revenir dans des villages rasés, comme en avril 1948, comme à Gaza, et d’étendre le territoire israélien au moins jusqu’au fleuve Litani, à 50 kilomètres au nord de la frontière.

Une fois de plus, on est consterné par la lâcheté des Européens, Espagne et Irlande exceptées, qui promettent l’impunité à l’extrême droite israélienne, quoi qu’elle fasse. Pas tout à fait cependant : Emmanuel Macron et la très pro-israélienne Giorgia Meloni ont manifesté leur indignation quand le premier ministre israélien a interdit au Patriarche de Jérusalem de célébrer la messe des Rameaux dans l’église du Saint-Sépulcre. Voilà, soudain, que les limites de l’admissible étaient atteintes…

   mise en ligne le 30 mars 2026

« J’ai enfin trouvé un CDI mais le 1er avril, je serai peut-être à la rue » : les expulsions locatives, une violence sociale qui explose

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

La fin de la trêve hivernale, mercredi 1er avril, marque la reprise des procédures d’expulsion. Le record atteint en 2025 pourrait être à nouveau dépassé. Derrière ces chiffres, des vies brisées et des familles de plus en plus criminalisées.

Toutes ces dernières années, il n’a pas lâché l’affaire. Chaque matin, il se disait que, s’il avait encore un toit, alors il y aurait de l’espoir. Pourtant, au bout, l’expulsion arrivait, inévitablement. Mais aujourd’hui, Rémi sourit en nous ouvrant la porte de son appartement. Depuis cinq mois, l’homme de 37 ans a emménagé au cœur du 20e arrondissement, dans un logement HLM de la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP).

Le bailleur social a racheté l’immeuble à la Fondation Rothschild et dans le hall, fraîchement repeint, des électriciens s’affairent. La visite est rapide : un 23 m2 avec une minuscule cuisine, qui côtoie une pièce où Rémi a installé un lit, un bureau et une bibliothèque abondamment fournie. Il peut maintenant dormir tranquille.

Durant plus d’une décennie, celui qui travaille pour une compagnie théâtrale a coulé des jours heureux dans un 24 m2 de Belleville. Chaque mois, l’intermittent du spectacle honorait son loyer de 500 euros – une aubaine, dans la capitale. Mais en 2019, l’appartement est racheté. À la fin de son bail, Rémi reçoit un appel : « Mon loyer n’était pas assez rentable pour la nouvelle propriétaire, pourtant multipropriétaire. Elle m’annonce qu‘elle veut le doubler et menace de me mettre à la porte. »

1 800 euros de revenu mensuel, insuffisant pour se loger à Paris

Dans la foulée, il reçoit un courrier de l’avocat de la propriétaire, qui lui réclame… 42 000 euros de dommages et intérêts ! Rémi s’en aperçoit à ses dépens : son statut précaire, ses 1 800 euros mensuels ne lui permettent pas de prétendre à un logement sur Paris. « Je n’ai essuyé que des refus. » Alors il reste là où il est, et continue de payer 500 euros chaque mois.

Sa première assignation au tribunal arrive en 2021 : la juge considère comme irrecevable la demande de la propriétaire. Mais celle-ci revient à la charge et, via la SCI qu’elle a créée, envoie un congé par voie d’huissiers, expliquant qu’elle veut loger son fils – devenu entre-temps associé de la SCI. « Moi, raconte Rémi, on me demande de partir sans me proposer de solution. » 2024 : la juge valide le congé.

Première convocation au tribunal en février 2025, durant la trêve hivernale qui interdit toute expulsion mais « qui n’empêche pas les dossiers d’avancer », note Rémi. La préfecture autorise le concours des « forces de l’ordre » : « Quand la police entre dans l’histoire, vous savez que vous êtes expulsable au 1er avril. Les bruits dans l’escalier ne sont plus perçus de la même façon. »

Rémi le sait aujourd’hui : ce qui l’a sauvé, c’est d’être sorti de l’isolement. « J’ai frappé à toutes les portes : la Ccapex (le service de prévention contre les expulsions de la préfecture, NDLR), les services sociaux de la Ville de Paris, mais aussi les associations comme Droit au logement et la Fondation pour le logement des défavorisés. J’y ai rencontré des gens formidables. » Dès 2014, il avait fait une demande de logement social, ce qui l’autorise à monter un dossier Dalo (droit au logement opposable) qui permet aux demandeurs d’un logement social, dans certaines situations, d’être reconnus prioritaires.

« J’ai eu de la chance, on est tous des expulsables »

Régulièrement, il appelle le commissariat du 20e pour savoir si une date d’intervention est prévue. Un sale matin, on lui répond que c’est pour la deuxième semaine d’octobre. Durant l’été, Rémi avait accepté deux propositions de HLM. « Mais la procédure d’expulsion galopait. Aux services sociaux, on m’avoue qu’ils ne savent plus quoi faire. La préfecture expulse de plus en plus et ne les écoute plus. »

Rémi prend son courage à deux mains et expose sa situation aux élus : le maire, l’adjoint au logement, la députée… « Ils ont fait une demande de suspension de la date d’intervention d’expulsion à la préfecture, jusqu’à ce que je sois relogé. » Le 25 octobre, il emménage dans son nouvel appartement : « J’ai eu de la chance. Mais je me dis que le système n’est pas tendre avec nous. Qu’on est tous des expulsables… »

Ce genre de dénouement heureux devient rare. Pour beaucoup, le 1er avril tombe comme un couperet. L’an dernier, le nombre d’expulsions exécutées par la police, sur décision du préfet, est monté à 30 500, selon les commissaires de justice (ex-huissiers), soit une hausse de 27 % en un an et de 60 % en deux ans. Deux fois plus qu’en 2015 : du jamais-vu. Déjà, en 2024, les expulsions étaient reparties à la hausse après le Covid, explosant de 87 % par rapport à 2023. La faute à l’aggravation de la crise du logement, à la baisse des APL, à l’inflation, à l’augmentation du coût de la vie… Mais pas que.

L’année 2024 marque le durcissement des politiques publiques en matière d’expulsions. Une dérive qui trouve son point d’orgue dans la loi dite Kasbarian-Bergé du 27 juillet 2023 : délais raccourcis, pouvoirs du juge restreints, conditions d’accès aux délais de paiement durcies, recours accru à la force publique… Résultat : des ménages en difficulté peuvent être expulsés manu militari, même s’ils essaient de régulariser leur situation. Et peu importe s’il s’agit de personnes âgées, ou s’il y a un nourrisson dans le foyer.

« Il est quasi impossible aujourd’hui d’avoir une décision de justice qui accorde un échéancier et un maintien dans les lieux, même pour un ménage ayant repris ses paiements », constate amèrement Marie Rothhahn, responsable de la plateforme Allô prévention à la Fondation pour le logement. « Derrière ces mécanismes juridiques, ce sont des ménages expulsés pour quelques centaines d’euros, des procédures absurdes et des parcours de vie brisés », alerte la fondation.

« En 2022, nous avons enquêté sur ce que devenaient les ménages expulsés. Il s’avère qu’un à trois ans plus tard 32 % n’ont toujours pas retrouvé de logement et vivent encore à l’hôtel, chez un tiers ou dans d’autres formes de non-logement. Un pourcentage qui a dû augmenter depuis », commente Marie Rothhahn.

« Plutôt que de régler la crise du logement, l’État s’en prend aux plus faibles »

Rebecca fait partie de ceux à qui la vie n’a pas fait beaucoup de cadeaux. À fleur de peau, elle ne dort plus beaucoup, le moindre bruit l’insupporte. Elle s’excuse pour le désordre dans son appartement, un T1 de 28 m2 qu’elle loue depuis dix-huit ans à un bailleur social, dans le 19e arrondissement. La comédienne de 45 ans a souvent alterné son intermittence avec des moments de galère, des formations bidon proposées par France Travail et des boulots de survie : serveuse, hôtesse d’accueil…

« Une histoire de vie précaire comme beaucoup d’autres », sourit-elle en tirant sur sa clope : « Le Covid a été fatal. Après l’année blanche accordée aux intermittents, qui a permis de maintenir le droit au chômage, je n’ai pas réussi à rebondir. » Rebecca se retrouve au RSA, les dettes de loyers s’accumulent. « Mais jamais des grosses sommes, j’arrivais toujours à me remettre à flot », précise-t-elle.

Elle obtient 280 euros d’APL et, avec un loyer de 400 euros, réussit vaille que vaille à s’en sortir, même avec moins de 700 euros pour vivre. Mais sa santé mentale en prend un coup, jusqu’à en perdre les pédales. Comme cette nuit où, en rentrant, elle actionne bruyamment le couvercle des poubelles dans la cour commune, ce qui fait caisse de résonance et réveille pas mal de voisins, forcément mécontents.

Rebecca n’a plus de dettes, mais son bail n’a pas été renouvelé. Ne supportant plus son barouf, certains voisins ont fini par se plaindre auprès du bailleur social. En octobre, elle reçoit un courrier du commissariat. Un dernier avis pour rendre les clés de son appartement avant l’expulsion. « J’ai trouvé enfin un CDI comme agent d’accueil dans une boîte de formation linguistique. Je me fais soigner. Je me bats tout le temps. Seule. Mais peut-être que le1er avril, je serai à la rue », souffle-t-elle, les yeux rougis.

Une plateforme pour conseiller et orienter les ménages sur tout le territoire

Face à une injustice sociale insupportable, des élus locaux, des associations tentent de limiter les dégâts. La Ville de Paris mène de longue date une politique de prévention des expulsions. Une charte a été signée avec les différents acteurs du logement, les services sociaux municipaux accompagnent les locataires en difficulté. À la Fondation pour le logement, une plateforme de prévention des expulsions informe, conseille et oriente vers la cinquantaine d’associations qui accompagnent les ménages, sur tout le territoire.

Droit au logement (DAL) se bat depuis des années pour l’arrêt des expulsions sans relogement et le respect des lois qui protègent les locataires, comme la loi Dalo. Mais aussi pour la baisse des loyers, la réalisation de logements sociaux et la réquisition des logements vacants.

Jeudi 26 mars, sous les fenêtres du ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, la plateforme Un logement pour tou·te·s – qui regroupe des associations, des collectifs et des syndicats – conviait la presse. Jean-Baptiste Eyraud, l’infatigable fondateur du DAL, est bien évidemment aux premières loges. « Plutôt que de régler la crise du logement, l’État s’en prend aux plus faibles », martèle-t-il. Encore et encore, il dénonce « la cruauté sociale » et la criminalisation des plus pauvres. Qui atteint de bien tristes sommets.

  mise en ligne le 30 mars 2026

Avec Bernie Sanders, on était à la manif 
« No Kings III »

Élisabeth Sepulchre sur www.regards.fr

La résistance à la politique nationale et internationale de Donald Trump continue de s’organiser. Nous étions dans le sud de Boston, ce samedi, pour voir et comprendre ce mouvement d’ampleur.

L’Iran, la Palestine, Cuba, le Mexique, les politiques migratoires de l’ICE, la désinformation, le démantèlement des politiques de diversité : c’est dans cette saturation médiatique et politique qu’a eu lieu, samedi 28 mars, la troisième grande mobilisation nationale « No Kings » contre la politique administrative de Donald Trump. Plus de huit millions de personnes ont manifesté dans plus de 3000 villes, de Portland à San Francisco, de San Antonio jusqu’au nord du Montana. 

Derrière l’ampleur des événements s’est joué quelque chose de plus large : la possibilité de se réunir et de s’organiser. Des mouvements comme Indivisible (nom tiré du slogan américain « One nation, indivisible ») et 50501 (pour « 50 États, 50 manifestations, 1 jour »), des réseaux militants progressistes décentralisés visant à coordonner des mobilisations contre la droite américaine, ont passé des semaines à encourager la création d’événements locaux. Leur mot d’ordre ? « Si vous êtes à plus de 30 minutes en voiture, lancez votre propre événements. Si vous savez organiser une fête d’anniversaire, vous êtes capables de structurer et d’organiser une manifestation. » Leur stratégie s’appuie sur les recherches d’Enrica Chen dans Why Civil Resistance Works, qui affirme que, si 3,5% de la population se rassemble de manière durable et organisée, des transformations majeures deviennent possibles.

« Quand les historiens écriront à propos de cette période terrible de l’histoire de notre pays, quand ils écriront à propos du sens du sacrifice et du courage, les habitants du Minnesota auront droit à un chapitre à part entière. Face à l’occupation inédite de la ville par l’ICE, l’armée privée de Trump, cette communauté s’est révoltée, s’est battue, a gagné. Minnesota à montré au pays et au monde ce que sont la démocratie, le militantisme de terrain et le combat pour les idéaux de liberté et de justice. »    Bernie Sanders, sénateur démocrate lors d’un rassemblement à Saint Paul

Barbara, Irano-Américaine que nous avons rencontrée dans le sud de Boston, a installé 165 objets en mémoire des écoliers assassinés à Minab, en Iran : « J’espère que ceux qui sont mobilisés aujourd’hui décideront de s’organiser, car nous voulons construire un véritable mouvement ». Chaque association élabore le même constat : ne pas s’arrêter au 28 mars. Pour Mamie Covell de ACLU Massachusetts (Union américaine pour les libertés civiles), « cet évènement est une excellente première étape pour découvrir ce qu’est une manifestation, connaître ses droits et entrer en contact avec des organisations locales. Nous voulons aider les gens à s’impliquer durablement, pas seulement pour une journée. » Martha Laposata, membre d’Indivisible, explique que le travail se fait au niveau local, étatique et national : « Notre objectif est d’éduquer les gens, de lutter contre la désinformation et de mobiliser les citoyens afin de faire comprendre à leurs représentants que nous n’aimons pas ce qui se passe dans notre pays, ce que l’on fait aux immigrés, les politiques fiscales qui sont mises en place. » 

De l’autre côté de la rue, Ethan Strominger, un membre de Bearing Witness nous explique que leur stand réunit quatre associations qui ont vu leur projet naître en janvier dernier, quand les rafles menées par ICE ont atteint leur paroxysme. À l’origine, c’était juste deux amis qui allaient manifester chaque mercredi devant le centre de détention de l’ICE à Burlington pour s’indigner des conditions illégales des immigrés. Très vite, le mouvement s’est développé et réunit aujourd’hui 600 personnes chaque mercredi. Leur mission est double : d’une part, avoir un impact médiatique pour pouvoir agir en cas d’arrestation illégale et encourager les gens à s’opposer à l’ICE ; de l’autre, fournir de l’aide, des informations juridiques et de la nourriture à la sortie des détenus du centre de Burlington.

« Alors que la population est divisée sur le plan politique, il y a un sujet qui fait consensus. Conservateurs, modérés et progressistes sont toutes et tous d’accord : cette guerre doit s’arrêter ! »     Bernie Sanders

Pour d’autres, la lutte principale est celle contre la désinformation. Sara Driscoll, membre d’Alliance for Water Justice in Palestine explique « mettre en lumière le vol des ressources en eau palestiniennes par le gouvernement israélien, un processus planifié depuis 2019 dans le cadre du projet sioniste visant à déplacer les Palestiniens et occuper leurs terres, jusqu’au génocide actuel. Nous menons des actions, des collaborations et des campagnes d’information tout au long de l’année. » Un membre de Mexico Solidarity Projet indique quant à lui que son organisation « vise à faire connaître la réalité de ce qui se passe au Mexique, notamment face au discours de Trump et de ses alliés qui présent le Mexique comme un pays à envahir ou à contrôler ».

Jeudi 26 mars, le mouvement Indivisible localisé à Hyannis proposait sur leur site web de se réunir pour envoyer des cartes postales dans les swing-states et convaincre les gens de voter. Parmi les mobilisés, Paola – dont tous les amis sont démocrates – et Susan – dont le beau-père et la mère votent républicain. Cette dernière fait de ces rassemblements des moments où elle peut sortir de sa bulle ultra-républicaine : « Je pense vraiment que la communauté c’est un gros moyen de résistance. Mais même si je ne parle plus à mon beau-père, je pense vraiment que notre cible principale doit être les gens qui votent républicain. » 

« Bienvenue dans l’État le plus libre de notre pays, l’État où l’on choisit qui on aime, l’État où est libre de décider pour notre assurance santé, l’État où l’on est libre de croire ou non en Dieu et, le plus important, l’État où chacun et chacune a sa place. »    Tim Walz, gouverneur démocrate du Minnesota

Les États-Unis sont-ils condamnés ? Ce samedi 28 mars, certains ont essayé d’affirmer que non. Les Américains aiment à se rappeler des moments-clefs de leur histoire : les abolitionnistes contre l’esclavage, les luttes ouvrières pour la journée des huit heures, les suffragettes pour le droit de vote des femmes, les émeutes des homosexuels à Stonewall.

Une mobilisation de huit millions de personnes dans un pays qui en compte 348 millions ne suffira pas à renverser le pouvoir. L’impérialisme américain n’est pas né sous Donald Trump mais s’inscrit dans une structure et dans un système à l’œuvre depuis 1776. Mais ce qui s’est joué le 28 mars est la possibilité même de la résistance et de la lutte pour la démocratie. Comme l’écrivait au XIXe siècle l’ancien esclave devenu ambassadeur Frederick Douglass : « les limites des tyrans [ne sont-elles pas] fixées par l’endurance de ceux qu’ils oppriment ? »

Traduction de Bernie Sanders et Tim Walz assurée par Baptiste Orliange

  mise en ligne le 29 mars 2026

 Je suis là par fidélité
à la condition ouvrière » :
à Commentry, Bernard Lavilliers en soutien aux forgerons

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

L’artiste a fait une visite surprise aux salariés d’Erasteel, à l’occasion du concert de l’Harmonie municipale. Un événement auquel, sans le véto de l’éducation nationale, les élèves des écoles et d’un collège se seraient associés en chantant « les Mains d’or ».

Une sirène d’usine a retenti pour l’ouverture du second acte du grand concert annuel de l’Harmonie commentryenne. Ce 28 mars 2026, l’événement rend hommage aux forgerons de cette ville de l’Allier, en passe d’être licenciés par Erasteel. Quelques‑uns d’entre eux, en tenue orange, ont gagné la scène sous une haie d’honneur.

La chorale a rejoint l’orchestre. Aline Schwartz a lâché sa contrebasse pour diriger les chœurs. Alors qu’ils entament le troisième couplet des Mains d’or accompagnés par les cuivres, une voix grave se joint aux leurs. L’auteur de cette chanson mythique a surgi des coulisses, micro en main. Le refrain « travailler encore » est repris ad libitum par les enfants.

Dans le public, très peu étaient dans la confidence. « C’est vraiment lui ? » entend‑on chuchoter. Avant de s’éclipser, Bernard Lavilliers se fend de quelques mots : « Je suis venu parce que j’ai écrit cette chanson et que j’assume de dénoncer la suppression dégueulasse de la possibilité de gagner sa vie. Je vous soutiens parce que j’ai fait le même métier que vous à une époque de ma vie. »

Des enfants interdits de chanter « les Mains d’or »

Un geste fort, motivé par une double injustice. Celle de voir des salariés sacrifiés sur l’autel de la rentabilité à court terme, au mépris d’un projet d’avenir élaboré par les salariés qui permettrait de sauver l’usine et une large partie des emplois en développant la filière de recyclage déjà en place.

« Le fonds d’investissement qui nous a rachetés rejette tout en bloc, on ne sait même pas si notre projet est présenté à des repreneurs potentiels. C’est lamentable que les pouvoirs publics n’interviennent pas plus efficacement », expliquait dans les loges à Bernard Lavilliers Dorian Durban, le responsable CGT de l’usine, avant de rejoindre l’orchestre et d’emboucher son cor d’harmonie.

L’autre injustice qui a décidé le Stéphanois, en plein enregistrement de son prochain opus, à prendre la route pour Commentry, a été de voir les écoliers et collégiens empêchés de chanter sa chanson en public. En février, comme l’a révélé l’Humanité, sous couvert d’« atteinte à la laïcité » et de « devoir de neutralité », les instances de l’éducation nationale ont commencé à faire pression sur les écoles primaires de la ville, où la dumiste Aline Schwartz apprenait cette chanson aux élèves.

La professeure de musique du collège, qui avait prévu de se joindre avec des élèves au concert, a elle aussi reçu l’injonction écrite d’y renoncer. « Certains élèves ont pu venir avec leurs parents, mais au lieu de plusieurs centaines, ils ne seront finalement qu’une soixantaine à chanter », regrette Marina Rajewski, enseignante au collège.

Face à cette injonction dénuée de toute rationalité, elle et plusieurs de ses collègues ont décidé de monter sur scène lors du concert, avec un casque orange sur la tête. « Ce soir, je suis là en tant que fille de forgeron », précise celle qui, comme presque tout le monde dans la ville, vit dans sa chair le drame de la perte de 80 % des effectifs de l’usine.

« Je n’ai jamais oublié d’où je viens »

« Dans toutes les classes, les gamins sont touchés : leur père ou leur mère va être licencié. Alors, quand ils ont cru qu’on n’allait pas chanter les Mains d’or, certains se sont mis à pleurer… » raconte Aline Schwartz, très blessée d’avoir été soupçonnée de vouloir « instrumentaliser les enfants », alors qu’elle fait chanter cette chanson aux écoliers depuis plus de dix ans.

Une indignation partagée par Bernard Lavilliers qui, dès qu’il a eu vent de cette censure, a remué ciel et terre pour obtenir des explications. « J’ai même appelé le ministère de l’Éducation nationale… » confie ce fils d’une institutrice et d’un syndicaliste de la métallurgie, qui a lui-même éprouvé le travail de l’acier en fusion entre hauts-fourneaux et laminoir. « Je suis là par fidélité à moi‑même, à la condition ouvrière, assure‑t‑il. (…) Je n’ai jamais oublié d’où je viens. D’ailleurs, j’ai chanté à Florange, pour les ouvriers de l’usine de chaussures Bata, et tant d’autres… Ça ne se tient même pas à la politique, c’est presque organique. »

Quant au chef d’orchestre, Renaud Lacas, il a du mal à contenir son émotion : « Qu’on ait tenté d’empêcher un moment fraternel, beau, humain, est compliqué à gérer. Mais le voir se concrétiser enfin, avec la présence surprise de l’auteur des Mains d’or est quelque chose de merveilleux. Pour les enfants, c’est encore mieux qu’un cadeau de Noël ! » Une joie partagée par le maire, Sylvain Bourdier, réinstallé le matin même à l’hôtel de ville après avoir remporté l’élection face à la droite et à l’extrême droite.

Quant aux salariés d’Erasteel, Bernard Lavilliers leur a dédicacé une affiche originale des Mains d’or, réalisée par son épouse graphiste, avant de reprendre la route. Une marque de considération qui ne sauvera peut‑être pas l’usine, mais leur donne des forces pour continuer la lutte. « Et si l’espoir revenait ? »

    mise en ligne le 29 mars 2026

À Beyrouth, les funérailles des trois journalistes libanais assassinés par l’armée israélienne

Benjamin König sur www.humaniter.fr

Ce dimanche 29 mars, se tenaient les funérailles de trois journalistes libanais assassinés la veille par un drone de l’armée israélienne à Jezzine.

Un énième crime de guerre commis par Israël. Trois journalistes libanais ont été tués le 28 mars par un drone de l’armée israélienne qui a frappé la voiture dans laquelle ils circulaient à Jezzine, dans le sud du pays. Ali Choeib, correspondant de la chaîne al-Manar dans le sud du Liban, Fatima Ftouni, journaliste pour la chaîne al-Mayadeen, et son frère Mohammed, caméraman, ont été visés par l’attaque.

Les funérailles de trois journalistes libanais organisées par la formation pro-iranienne se sont déroulées ce dimanche 29 mars dans la banlieue sud de Beyrouth. Sous la pluie, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées dans un cimetière temporaire de ce quartier pilonné par Israël, pour rendre un dernier hommage aux trois journalistes assassinés dans l’exercice de leurs fonctions.

Le président libanais, Joseph Aoun, a dénoncé un « crime flagrant », et le ministre de l’Information, Paul Morcos, a rappelé que « ces actes relèvent de la catégorie ”crime de guerre” ». Depuis le 7 octobre 2023, Israël a tué 210 journalistes dans la bande de Gaza, et 11 au Liban, selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ).

Depuis que le Liban a été entraîné le 2 mars dans la guerre régionale par une attaque du Hezbollah pro-iranien contre Israël, 1 189 personnes ont été tuées, dont 124 enfants et 51 professionnels de santé et plus d’un million ont été déplacées.

   mise en ligne le 28 mars 2026 

Fabrice Leggeri, l’ex-patron de Frontex visé par une enquête pour complicité de crimes contre l’humanité

Olivier Chartrain sur www.humanite.fr

C’est en tant qu’ancien dirigeant de l’agence européenne de contrôle des frontières que l’eurodéputé RN Fabrice Leggeri fait depuis 2024 l’objet d’une plainte déposée par la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et Utopia 56.

Au téléphone Maître Kamel Daoud, l’avocat de la LDH, se félicite : « Cela montre qu’il ne faut jamais baisser les bras et que la pugnacité des associations doit être saluée. » Avec Utopia 56, la Ligue avait déposé plainte en avril 2024 contre Fabrice Leggeri en tant que patron de Frontex, l’agence européenne aux frontières – un poste qu’il a occupé de janvier 2015 à avril 2022.

Après deux ans de procédure, cette plainte connaît un premier aboutissement. Selon une décision en date du 18 mars, rendue publique le mardi 24, la cour d’appel de Paris a décidé qu’il y avait « lieu à informer sur les faits tels qu’ils résultent de la plainte ». Cela entraînera la désignation prochaine d’un juge d’instruction à l’encontre de celui qui est devenu, en juin 2024, député européen pour le Rassemblement national.

34000 morts en Méditerranée depuis 2014

Les faits visés par la plainte pour complicité de crime contre l’humanité et d’actes de torture sont précis et documentés. Il s’agit, rappelle Me Daoud, des actes « de refoulement, de détention arbitraire, parfois de violences, commis par les garde-côtes grecs » en mer Égée, et qui ont pu aboutir à des disparitions. La mort du petit Aylan Kurdi, 3 ans, retrouvé noyé en septembre 2015 sur une plage grecque, était devenue le symbole terrible du drame qui se jouait alors en Méditerranée orientale.

Également visée par la plainte, « la collaboration étroite avec les garde-côtes libyens et l’appui financier, logistique et matériel » qui leur a été apporté par Frontex. Une collaboration poussée, « sous la responsabilité de Fabrice Leggeri », puisque Frontex allait jusqu’à fournir les coordonnées des bateaux d’exilés aux garde-côtes libyens, lesquels sont parfois intervenus hors de leurs eaux nationales.

Des opérations qui aboutissaient soit au retour des exilés en Libye, pays en guerre où ils sont livrés à tous les trafics et à toutes les exactions, soit aux tragédies qui ont fait de la Méditerranée le plus grand cimetière du monde avec 34 000 morts depuis 2014, selon les chiffres – parfois considérés comme sous-estimés – de l’Office international des migrations.

La responsabilité des donneurs d’ordres

Toujours selon l’avocat de la LDH, Fabrice Leggeri « avait conscience que tout cela était, a minima, irrégulier » car à l’époque, « il a délibérément caché et donné des consignes pour dissimuler les faits aux officiers des droits humains » intégrés au sein de l’agence qu’il dirigeait.

Le conseil espère que l’enquête qui va s’ouvrir « permettra de poser des questions aux témoins, aux collaborateurs et aux autorités de tutelle » de l’agence, afin « au moins de connaître les faits et savoir comment Frontex a pu déployer ainsi une politique de soutien aux agissements des garde-côtes grecs et libyens ».

Surtout, il souhaite que soit posée la question de « la responsabilité, institutionnelle et pénale, de ceux qui ont impulsé et organisé ces politiques de chasse aux migrants, au mépris des droits humains ». Selon l’entourage de l’eurodéputé RN, interrogé par l’AFP, celui-ci n’a « pas de commentaire à faire à ce stade ».

 mise en ligne le 28 mars 2026 

À Cuba,
solidarité et résistance
face aux menaces de Trump

L'éditorial de Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Washington a toujours mis la Grande Île au centre de son viseur. Mais Donald Trump a le doigt sur la détente. « Cuba vit ses dernières heures », menace ouvertement le locataire de la Maison-Blanche, applaudi par son exécrable secrétaire d’État Marco Rubio, tout à son obsession de voir tomber le castrisme et sa révolution. Désormais, l’éventualité d’une opération militaire n’est plus taboue.

Le kidnapping du président vénézuélien Nicolas Maduro a posé l’acte I d’une stratégie explicite : mettre l’Amérique latine sous le joug états-unien, en assortissant la doctrine Monroe d’un corollaire Trump qui ne souffre aucune mésinterprétation. « Nous défendrons activement et sans crainte les intérêts américains dans tout l’hémisphère occidental, détaille la stratégie de sécurité nationale. Nous serons prêts à prendre des mesures ciblées et décisives qui serviront concrètement les intérêts des États-Unis (…) et l’armée américaine est prête à (les) appliquer avec rapidité, puissance et précision. »

Étouffés économiquement, sous le coup d’un blocus pétrolier décrété par Washington en janvier, les Cubains voient leur quotidien devenir un enfer. De reportages en témoignages, les habitants de l’île, s’ils gardent chevillé au corps l’esprit de résistance qui les caractérise, décrivent des conditions de plus en plus difficiles, « pires » que celles de la période spéciale. L’inflation explose, les coupures d’électricité et les pénuries de carburant mettent à mal le système de santé, interrompent la circulation des ambulances, les écoles fonctionnent au ralenti, les ordures s’entassent sur les trottoirs.

Face à l’urgence, des quatre coins du monde, la solidarité internationale s’organise. En route vers Cuba, les premiers navires de la flottille « Notre Amérique », affrétés par plus de 140 organisations venant de 33 pays, accostent à La Havane. L’ONU, elle, a débloqué un plan d’aide de 94 millions de dollars destinés à maintenir le fonctionnement des services essentiels. Reste à la communauté internationale le devoir d’agir à la racine du mal : stopper l’impérialisme de Washington. Où qu’il se manifeste.

   mise en ligne le 27 mars 2026

Ensemble, faisons digue contre l’extrême droite

Tribune sur www.humanite.fr

Nous publions cet appel signé par des associations et des syndicats en soutien à la mobilisation citoyenne du 28 mars pour une résistance démocratique.

Les États-Unis de Trump, la Russie de Poutine, l’Italie de Meloni, mais aussi le Chili, l’Argentine, la Hongrie, la Slovaquie… Le constat est brutal : la démocratie et les droits humains sont en recul dans le monde, et ce recul s’accélère. Partout où l’extrême droite et les populistes illibéraux passent, les contre-pouvoirs sont attaqués, les droits régressent, à commencer par ceux des plus vulnérables : les immigrés, les minorités, les LGBTQ +, et ceux des femmes. Là où ses idées gagnent du terrain, l’autoritarisme s’installe.

Partout, l’internationale réactionnaire met ses immenses ressources à disposition de celles et ceux qui partagent ses idées. Cette mutualisation crée une force de frappe sans précédent.

Ce samedi 28 mars, de grandes manifestations sont prévues dont une journée « No Kings » contre les politiques du gouvernement Trump dans plus de 2000 villes aux États-Unis et une grande mobilisation contre les politiques du gouvernement Meloni en Italie.

Ces appels à la résistance démocratique sont inspirants pour tous ceux, toutes celles, qui veulent défendre une démocratie qui inclut. Elle est inspirante pour les citoyens engagés dans les combats de l’égalité et de la solidarité, pour la préservation du climat. Les pierres de la digue à construire contre les extrêmes droites se taillent chaque jour, partout, dans ses résistances.

En appelant à un rendez-vous citoyen ce même 28 mars, nous affirmons notre solidarité avec celles et ceux qui sont en lutte pour la défense de l’état de droit et les libertés fondamentales. Nous réaffirmons la force universelle des principes démocratiques et notre engagement aux côtés de toutes celles et ceux qui défendent la démocratie, les droits des travailleurs.euses, les droits de toutes et tous.

Solidaires avec les mobilisations dans les autres pays, nous sommes aussi conscients du risque désormais très plausible d’une bascule électorale qui mènerait la France à rejoindre la cohorte des gouvernements illibéraux et fascistes. Des signes sont là, toujours présents avant chaque bascule : saturation médiatique reprenant comme des évidences les idées de lʼextrême droite avec le rejet de tout ce qui fait la diversité de nos sociétés, glissements sécuritaires au détriment des libertés fondamentales élémentaires, attaques contre les droits et contre lʼégalité pour lʼaccès aux droits pour toutes et tous.

Lʼagenda de lʼextrême droite ne doit pas s’imposer, avec ses mots, ses obsessions discriminatoires. La France est dans cet entre-deux inquiétant, où les menaces sur la démocratie et lʼétat de droit se multiplient, mais où nous pouvons nous organiser pour la défendre. Et, face au non-respect de lʼétat de droit, nous pouvons en appeler aux juridictions, en gagnant. Si rien n’est perdu, il y a de quoi appréhender les secondes dʼun compte à rebours qui peut s’avérer délétère. Nous pouvons encore empêcher le pire, à condition de nous mobiliser et de nous engager.

Plus que jamais, nous devons défendre la démocratie et les droits humains et toutes celles et ceux qui, ici comme ailleurs, voient leurs droits et leur dignité menacés par la montée de l’illibéralisme et du fascisme.


 

Signataires :

Pouria Amirshahi, Président de la Digue

Nathalie Tehio, Présidente de la Ligue des Droits de l’Homme

Adèle Tellez et Karl Ghazi, Co-secrétaires de la CGT Paris

Anne Savinel, Présidente d’Amnesty International France

Youlie Yamamoto, Porte-parole d’Attac France

Caroline Chevé, Secrétaire Générale de la FSU

Julie Ferrua et Murielle Guilbert, Co-déléguées générales de Solidaires

Judith Allenbach, Présidente du Syndicat de la magistrature

Ada Shen, Porte-parole des Indivisible Paris

 mise en ligne le 27 mars 2026

Pourquoi les 2000 infirmières du réseau Asalée travaillent sans être payées depuis deux mois

par Sophie Chapelle sur https://basta.media/

Les infirmières de l’association Asalée améliorent la prise en charge des malades chroniques. Or, l’Assurance maladie a coupé brutalement les financements depuis décembre. Sans salaire, les infirmières se mobilisent ce 26 mars pour leur avenir.

Depuis deux mois, Mélanie Molis, infirmière à Alès (Gard), va soigner ses patients sans être payée. « Ce jeudi 26 mars, ça fera 57 jours sans salaire », confie t-elle à basta!. Mélanie fait partie des 2050 infirmières de l’association Asalée qui ne perçoivent plus de salaire depuis fin janvier. En cause : la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), qui finance les missions de l’association Asalée à hauteur de 100 millions d’euros par an, a suspendu la subvention depuis décembre dernier.

« Financièrement, c’est dur, et il y a aussi beaucoup de colère », témoigne Mélanie qui travaille au sein de l’association depuis 2019. « Cette suppression des financements, ce n’est pas entendable. Nous avons été hyper présents pendant le Covid. Avec Asalée, on a réussi à maintenir du lien avec le territoire, on n’a pas lâché nos patients. Et là, on a l’impression de se faire cracher dessus. »

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Prendre du temps avec les patients

Le dispositif Asalée, acronyme de « Action de santé libérale en équipe », est né en 2004 dans les Deux-Sèvres, à l’initiative d’un médecin généraliste. Ce dernier faisait face à l’afflux de patients atteints de maladies chroniques comme le diabète, les risques cardiovasculaires ou les broncho-pneumopathies. Le dispositif a consisté à mettre en place un binôme médecin-infirmière pour améliorer la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques. Cet accompagnement en équipe, qui n’était à l’origine qu’une expérimentation, est d’abord devenu un dispositif régional, puis national depuis quatorze ans. Il regroupe désormais 2050 infirmiers et 9000 médecins à travers la France.

« On suit aussi le surpoids de l’enfant, on repère les troubles cognitifs », ajoute Mélanie Molis. Installée avec quatre médecins libéraux, elle reçoit les patients à son cabinet. La spécificité de son travail, c’est le temps passé avec les patients. « Je bloque des créneaux horaires de 50 minutes par rendez-vous, illustre l’infirmière. C’est de là que découle l’efficacité du travail. Les gens ont le temps de parler d’eux, d’aller au fond des choses. Un lien thérapeutique se met en place. » Avant de rejoindre Asalée, elle travaillait aux urgences.

Mélanie a désormais davantage le temps d’aider le patient à comprendre son traitement, à l’accompagner lors d’un arrêt du tabac ou dans un changement de régime alimentaire. Elle prend le temps d’expliquer et de répondre aux questions que les patients n’osent pas toujours poser aux médecins.

Les consultations sont variées pour une prise en charge globale et personnalisée. Certaines infirmières du réseau Alisée organisent par exemple des marches, des ateliers de remise en mouvement ou des ateliers pour la mémoire.

Pourquoi l’Assurance maladie a coupé les fonds ?

L’association Asalée est financée à 95 % par l’Assurance maladie au travers de conventions conclues entre l’association, la Caisse nationale d’assurance maladie et la CPAM79 (Caisse primaire d’assurance maladie des Deux-Sèvres, département d’implantation historique de l’association). Et ce, depuis dix ans. Mais le 28 janvier dernier, dans un courrier à l’association, le directeur général de la Cnam annonce brutalement la suspension du versement des subventions de décembre 2025. En parallèle, la convention qui lie l’assurance maladie à l’association Asalée n’est pas renouvelée pour l’année 2026.

Se basant sur un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) de juillet 2025, la Cnam reproche à Asalée des dysfonctionnements de gouvernance (absence de pilotage financier, opacité comptable), des irrégularités multiples et des conflits d’intérêts relatifs aux prestataires choisis. Ces dysfonctionnements seraient incompatibles avec la poursuite d’un financement public. Le rapport listait 38 recommandations à mettre en place d’ici fin 2025 pour assainir la gestion de l’association.

Or, « plus de six mois après la remise du rapport de l’Igas, nous ne pouvons que constater que l’association n’est pas à jour du paiement de ses cotisations sociales, ne s’est pas mise en situation de respecter les règles élémentaires de la commande publique comme celles liées à la prévention des conflits d’intérêts », accuse la Caisse nationale d’Assurance maladie dans son courrier de janvier 2026.

Deux versions s’affrontent

L’association Asalée, présidée par le médecin Margot Bayart, ancienne vice-présidente du syndicat de généralistes MG France, estime pourtant avoir répondu aux demandes de l’Igas. Surveillée par un commissaire aux comptes indépendant, l’association réfute les soupçons de conflit d’intérêts dans les marchés. Lors d’une conférence de presse en ligne, il y a deux semaines, Margot Bayart a rappelé que l’association s’était vu imposer un comité de surveillance à partir de 2021, au risque, dans le cas contraire, de ne pas voir sa convention renouvelée.

Or, la gouvernance de ce comité était majoritairement assurée par l’Assurance maladie, avec six voix sur huit (Cnam, CPAM79, direction de la Sécurité sociale). « Jamais ce comité n’a approuvé nos comptes puisqu’il ne s’est jamais réuni et maintenant, on nous reproche de ne pas les avoir publiés. C’est une inversion accusatoire », dénonce Margot Bayart. Ce comité de surveillance a d’ailleurs été dissous le 23 décembre 2025, à la demande de l’Igas qui pointait son inefficacité.

« On marche sur la tête, regrette Mélanie Molis qui tente de comprendre le conflit. Comment la Cnam peut-elle reprocher des dysfonctionnements à notre association alors même qu’elle avait des pouvoirs dans le comité de surveillance ? Ils se foutent de nous ! » dénonce l’infirmière.

Concilier prévention et rentabilité ?

Mélanie peine à comprendre cet acharnement. « Notre système est rentable. Les études réalisées ont montré que pour 1 euro investi dans Asalée, 30 euros sont économisés sur les dépenses de santé », insiste l’infirmière. En accompagnant à l’arrêt du tabac, à la reprise d’exercice physique, à la prévention sur la malbouffe, les infirmières de l’association réalisent un travail de prévention qui permet des gains à la Sécurité sociale. « Quelqu’un qui est en meilleure santé, c’est quelqu’un qui est mieux dans sa famille, dans son travail, partout. La prévention, c’est la base d’une population qui va bien », défend l’infirmière.

La mise en cessation de paiement de l’association début mars fait redouter à Mélanie « des volontés de récupération du système Asalée au profit de groupes financiers ». Jusqu’à maintenant, Asalée est sous le statut d’association loi 1901, avec une gouvernance aux mains des soignants. « Je n’ai jamais eu de meilleure condition de travail que depuis que j’ai rejoint l’association. Je suis écoutée, je suis soutenue dans ce que je fais, j’ai le temps avec mes patients, je suis en collaboration avec des médecins qui me font confiance », résume la professionnelle de santé. Salariée à 35 heures, elle perçoit 2500 euros nets mensuels, après 25 ans de carrière comme infirmière et sept ans dans l’association.

Le fonctionnement de gouvernance horizontale de l’association est également pointé du doigt dans le rapport de l’Igas qui considère « l’organisation mal adaptée (...) à une structure nationale de taille intermédiaire quasi intégralement financée par des fonds publics ». Un projet de transformation en société coopérative d’intérêt collectif (Scic) est porté par des membres de l’association pour sortir de la dépendance au financement par l’Assurance maladie et conforter cette gouvernance aux mains des soignants.

Audience le 27 mars

Afin que les salaires des 2050 professionnelles de santé soient versés, l’association Asalée avait déposé un premier référé pour obtenir le déblocage du financement du mois de décembre 2025, puis lancé une autre procédure pour assurer la continuité de ses activités en janvier et février. En vain.

Le 5 mars, l’association a finalement déposé une cessation des paiements et saisi le tribunal des activités économiques de Paris afin d’obtenir l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire. La présidente d’Asalée a précisé auprès de l’AFP que cette procédure visait à « obtenir la nomination d’un administrateur pour faire le point sur notre situation, sur les créances de la part de la Caisse d’assurance maladie et les dettes de l’association », et pour « protéger les salariés ». En obtenant le placement en redressement judiciaire, la procédure doit permettre, via le fonds de garantie des créances des salariés, de payer les 2000 infirmières et infirmiers de l’association. L’audience doit avoir lieu ce vendredi 27 mars.

Dans un communiqué du 6 mars, la Caisse nationale d’assurance maladie se dit « prête à reprendre le chemin d’une contractualisation qui permettrait la nouvelle attribution d’une subvention pluriannuelle, dès lors que les conditions » rappelées dans le courrier du 19 janvier « le permettront ».

« Une vision du soin »

Interrogée à l’Assemblée nationale, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a répondu le 24 mars que le paiement des salaires « devrait intervenir très rapidement » après l’audience du 27 mars. « Si des difficultés de paiement devaient survenir, des solutions d’accompagnement sont d’ores et déjà étudiées pour ces professionnels en difficulté », a t-elle précisé, tout en assurant vouloir « assurer la continuité du dispositif Asalée », qui a été « médicalement évalué et est efficace ».

Les infirmières du réseau Asalée ont prévu de se mobiliser ce 26 mars à Paris. « Des délégations vont essayer d’aller rencontrer les autorités qui sont censées répondre de notre salaire et de notre fonctionnement », explique Mélanie Molis. Une pétition en soutien à Asalée est également en ligne. Elle demande la signature d’une convention pluriannuelle afin d’assurer un financement stable et pérenne.

Mélanie Molis s’interroge sur la suite. « Que va t-il se passer si on sauve le dispositif tout en réformant l’association ? J’ai plein de collègues qui disent : moi, si c’est pas Asalée, je vais changer de métier. Personnellement, je me pose la question. Je me suis tellement fait broyer... Là, je suis bien avec mes patients, je vois des résultats. Ce n’est pas seulement un emploi que nous défendons, c’est une vision du soin. »

 

   mise en ligne le 26 mars 2026

100 000 emplois menacés ou supprimés : ArcelorMittal, Vencorex, Bosch,
Arc France… Le gouvernement piégé par la crise de l’industrie

Cyprien Boganda sur www.humanite.fr

Ce jeudi, la CGT organise ses assises du made in France, au Pont-de-Claix (Isère). L’occasion de dresser un premier bilan de l’action du ministre de l’Industrie face à la casse sociale, près de six mois après son entrée en fonction.

Personne ne pourra l’accuser de ne pas mouiller la chemise. On a vu Sébastien Martin, ministre de l’Industrie depuis octobre dernier, faire la tournée des usines en crise, porter plainte contre un fonds vautour anglais, marteler son amour de l’industrie sur les plateaux de télé ou sonner le tocsin face à la concurrence déloyale. Tous les observateurs nous l’ont confirmé : l’énergie déployée par le ministre tranche avec cette désinvolture teintée de morgue qui était l’apanage de son prédécesseur.

« Quand on parle avec Martin, on a face à nous quelqu’un qui s’intéresse à l’industrie, résume une syndicaliste. Ça nous change de Marc Ferracci (en poste de septembre 2024 à l’automne 2025, NDLR), qui ne cachait pas son peu d’intérêt pour la chose ! »

« En novembre, j’ai sollicité le ministre de l’Économie, Roland Lescure, pour avoir un rendez-vous, raconte Laurent Indrusiak, secrétaire général de la CGT de l’Allier. Cinq minutes plus tard, il me renvoyait un SMS. Dans le quart d’heure, j’avais un collaborateur au bout du fil et, au bout d’une heure, j’obtenais un rendez-vous au ministère de l’Industrie. Côté réactivité, il n’y a rien à dire… »

100 000 emplois menacés ou supprimés

Mais si l’actuel ministre donne le sentiment d’être sur le pont en pleine tempête, il reste à savoir s’il a vraiment l’intention (ou le pouvoir) de peser sur le gouvernail pour imprimer un changement de cap au navire. Il y a pourtant urgence. Depuis des mois, les annonces de plans de restructuration pleuvent : ArcelorMittal, Vencorex, Bosch, Arc France, SEB, Erasteel…

À la fin de l’année dernière, la CGT recensait plus de 100 000 emplois menacés ou supprimés depuis 2023, tous secteurs confondus, dont près de la moitié dans l’industrie. Le syndicat nous a transmis ses dernières données, mises à jour en mars. Plus de 60 000 emplois sont désormais concernés dans l’industrie.

De son côté, le cabinet Trendeo note que, l’année dernière, le nombre de fermetures d’usines a largement dépassé celui des ouvertures, avec un solde négatif (– 63) jamais atteint en France depuis 2013.

À qui la faute ? Une étude du cabinet d’expertise 3E Consultants, commandée par la CGT, liste les facteurs explicatifs : des stratégies financières court-termistes et opportunistes des grands groupes « qui plombent littéralement l’économie française », une demande finale en berne du fait de l’inflation post-Covid, l’instabilité politique tricolore, les secousses géopolitiques, la hausse des prix de l’énergie…

Une chose est sûre, l’avalanche de faillites prend à rebours les discours triomphalistes d’Emmanuel Macron, sauveur de l’industrie autoproclamé. Au vu de l’ampleur de la crise, on ne voit pas bien ce que le camp macroniste pourra se mettre sous la dent en 2027 quand il s’agira de défendre son bilan.

Nous sommes dans une nouvelle phase de désindustrialisation”

Enseignant au Cnam spécialiste de l’industrie, Olivier Lluansi redoute même que la poursuite des tendances actuelles fasse faire un bond de dix ans en arrière au pays. « Nous sommes bien dans une nouvelle phase de désindustrialisation, dont on peut penser qu’elle pourrait durer trois ans, à cause de l’inaction de l’année électorale de 2027 et du temps que prennent généralement les mesures de réindustrialisation pour se mettre en place, nous explique-t-il. À ce rythme, cela signifierait que l’on retomberait fin 2028 au point bas historique atteint en 2016-2017, en termes de nombre d’emplois dans le secteur manufacturier (soit 2,6 millions contre 3,6 millions en 2020). »

Comme toujours, la crise fait le malheur du plus grand nombre mais profite à quelques-uns. C’est le cas des fonds de retournement (spécialisés dans la reprise de boîtes en difficulté), qui profitent de l’orage pour racheter des entreprises à vil prix, avec la bienveillance des tribunaux de commerce et, souvent, une forme de laxisme des pouvoirs publics.

C’est pourtant contre l’un de ces fonds que le gouvernement a tapé du poing sur la table en début d’année : l’État a annoncé son intention de porter plainte contre Greybull, accusé d’avoir abandonné l’aciériste Novasco sans avoir respecté ses engagements (il promettait d’injecter 15 millions d’euros dans l’entreprise), alors même que les pouvoirs publics avaient subventionné la société. Au passage, Greybull n’en est pas à sa première casserole.

Créé par un duo de Français fortunés, le fonds a suscité une émotion quasi nationale en Grande-Bretagne avec la liquidation de British Steel, en 2019 (5 000 salariés), une société rachetée pour une bouchée de pain, à laquelle il a facturé des dizaines de millions de livres d’honoraires.

Le retour de l’Etat “gendarme” ?

« La procédure engagée contre Greybull est aujourd’hui en cours, et il appartient désormais à la justice d’en établir précisément les responsabilités, nous explique-t-on dans l’entourage du ministre. Mais, au-delà de l’aspect juridique, cette décision envoie un signal politique très fort. L’État ne restera pas passif lorsque des comportements sont susceptibles de fragiliser durablement un outil industriel et les emplois qui y sont attachés. »

Rarissime, cet acte d’autorité signerait-il le retour de l’État « gendarme » dans la jungle du marché ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Sur le fond, l’exécutif reste fidèle à sa ligne libérale de non-intervention. Exemple parmi d’autres, le ministre de l’Industrie a balayé d’un revers de main le projet de nationalisation d’ArcelorMittal, expliquant sans ciller : « Je ne souhaite pas que l’on perde du temps avec un tel sujet. »

« Le gouvernement porte un intérêt réel aux entreprises en difficulté, mais il s’agit surtout d’un accompagnement social de la crise, regrette Baptiste Talbot, secrétaire confédéral CGT. Cela ne suffit pas à définir une politique industrielle. Tant que l’État persistera à ne pas vouloir intervenir dans l’économie, le capital financiarisé continuera à produire des ravages sur le tissu économique. »

« Martin fait plutôt bien un boulot ingrat, renchérit un bon connaisseur des dossiers industriels. Il incarne une sorte d’État pompier, qui essaie d’éteindre les incendies : quand une grosse boîte se casse la figure, il va sur le terrain, fait preuve d’empathie… C’est mieux que rien, mais ça ne suffit pas. »

En 24h, 5 millions d’euros de promesses d’investissement levés

En première ligne, salariés et élus locaux se battent comme ils peuvent, avec parfois, le sentiment de vider l’océan à la petite cuillère. Surtout lorsque les projets de reprise finissent étouffés dans l’œuf. « En 2025, à peine une trentaine d’entreprises en difficulté ont été reprises par leurs salariés », sur près de 70 000 faillites, relève la Fondation Jean-Jaurès dans une note parue début mars, qui souligne le peu d’empressement des pouvoirs publics à mettre la main à la poche. Même dans les dossiers les plus emblématiques, comme Duralex, reprise en coopérative.

La fondation rappelle que cette dernière a levé, en vingt-quatre heures, 5 millions d’euros de promesses d’investissement, « preuve de l’attachement des citoyens à notre patrimoine industriel ». Mais que la Scop n’avait obtenu que 750 000 euros de prêt de l’État à sa création, en 2024, après négociation d’un taux d’intérêt exorbitant, fixé initialement à 14 %.

De fait, c’est lorsque les questions de gros sous se posent que l’État temporise. « Dans l’Allier, nous épaulons les salariés d’Erasteel dans leur projet de reprise, raconte Laurent Indrusiak. Depuis novembre, nous avons une réunion de travail par semaine avec les collaborateurs de Sébastien Martin sur le sujet. Ils ont l’air sincèrement intéressés. Mais, dès qu’il s’est agi de demander à l’État une prise de participation financière dans le projet de coopérative montée par les salariés, ils ont fermé la porte ! »

Interrogé par l’Humanité, l’entourage du ministre assure suivre les dossiers de près : « Les projets de reprise portés par les salariés sont toujours considérés avec attention, car ils traduisent un engagement fort en faveur de l’emploi et du maintien de l’activité industrielle. Mais il faut être très clair sur le cadre : ce ne sont pas l’État ni le ministre qui choisissent les repreneurs, ce sont les tribunaux des affaires économiques, en toute indépendance. » Avec, trop souvent, de la casse en bout de course.


 

Made in France : une journée pour construire un avenir

Ce jeudi 26 mars, la CGT organise ses « assises du made in France », à proximité du site de Vencorex, au Pont-de-Claix (Isère). La journée est conçue en deux temps. Le matin, un temps de discussion est prévu avec les fédérations CGT de l’industrie, autour des batailles et projets portés par le syndicat. À 14 heures, la secrétaire générale de la confédération, Sophie Binet, débattra de l’avenir industriel avec le ministre de l’Industrie, Sébastien Martin, Gisèle Rossat-Mignod, directrice du Réseau de la Banque des territoires et administratrice de Bpifrance, et un représentant du patronat.

 mise en ligne le 26 mars 2026

Montpellier : un nouvel appel à la réquisition
des logements vides
pour sortir les sans-ari
de la rue

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

À l’approche de la fin de la trêve hivernale et après une première pétition en janvier, un collectif citoyen contre le sans-abrisme a lancé un appel à la réquisition des logements vacants. Soutenu par une soixantaine de personnes et d’organisations, il entend mettre la pression sur les pouvoirs publics face à une situation jugée « inadmissible »

« Plus personne à la rue à Montpellier. » C’est le mot d’ordre martelé par le collectif citoyen contre le sans-abrisme, qui organisait une conférence de presse ce mercredi 25 mars au bar Le Dôme. Derrière cet appel, une soixantaine de signataires issus du monde associatif, médical, culturel ou militant, qui exigent des mesures immédiates pour faire face à l’urgence.

Alors que la fin de la trêve hivernale approche, le collectif alerte sur une aggravation de la situation. À Montpellier, environ 2 800 personnes vivraient à la rue selon les estimations avancées, dont de nombreux enfants. « Que quelqu’un puisse mourir de froid à deux pas d’un lieu d’hébergement saturé, voilà qui est inadmissible », écrivent les signataires, appelant à l’ouverture de places d’hébergement d’urgence mais aussi à la mise en place de solutions pérennes.

Au cœur de leurs revendications : la réquisition de logements et de bâtiments vides, qu’ils appartiennent à l’État ou aux collectivités locales. « Des bâtiments vides et des logements vides, ce n’est pas ce qui manque », insiste l’appel, qui défend une intervention directe des pouvoirs publics pour répondre à ce qu’il qualifie de « droit humain inaliénable ».

Une colère née de morts à la rue

La mobilisation trouve son origine dans plusieurs drames récents. « Cet appel fait suite à un premier qu’on avait lancé début janvier après la mort d’un SDF juste à côté d’un centre d’hébergement d’urgence le 30 décembre dernier », rappelle Claude Dubois, militant au NPA. « On est là pour crier notre colère. » Même constat du côté de Gilles, membre du collectif : « On a créé le collectif après la mort d’un jeune homme dans les rues de Montpellier. » Selon lui, 34 personnes seraient mortes à la rue en 2025 dans la ville. Le collectif avait déjà organisé un hommage le 7 mars sur la place de la Comédie. Pour ces militants, la question du sans-abrisme ne peut être dissociée d’autres luttes. « Cette lutte va de pair avec le combat des sans-papiers, exilés et demandeurs d’asile », souligne encore Claude Dubois.

Des dispositifs jugés insuffisants

Sur le terrain, les acteurs associatifs décrivent une saturation chronique des dispositifs existants. Samuel Forest, président de l’association Solidarité Partagée, évoque un hiver « très compliqué ». « Je suis encore des familles à la rue qui appellent le 115 tous les jours sans succès », témoigne-t-il. Il raconte aussi le parcours de Léa, 21 ans, rencontrée à Montpellier avant qu’elle ne parte à Grenoble : « Elle est morte dans la rue. Ça aurait pu être ici. Cela ne devrait pas arriver. »

Son association avait hébergé des familles dans un lieu d’accueil avant leur expulsion en octobre dernier. « Une semaine de campement devant la mairie et de rassemblements quotidiens ont été nécessaires pour obtenir leur relogement, dans des logements provisoires », explique-t-il. Aujourd’hui, il cherche un nouveau site, évoquant notamment des bâtiments vacants comme une ancienne école à Celleneuve.

Mettre la pression sur les institutions

Le collectif entend désormais structurer la mobilisation. Une formation sur les réquisitions de logements vides est prévue le 16 avril avec le porte-parole du Droit au logement (DAL), tandis qu’une rencontre inter-collectifs est annoncée en juin. Objectif : partager les expériences et amplifier le rapport de force. « On est là pour fédérer les associations et organisations qui travaillent au contact des sans-abri », explique Gilles.

Les militants comptent également demander un rendez-vous à la mairie de Montpellier et interpeller l’ensemble des pouvoirs publics — municipaux, départementaux et préfectoraux. Faute de réponse, ils préviennent : ils soutiendront « toutes les initiatives » visant à ouvrir des lieux vacants.

 mise en ligne le 25 mars 2026

Foodora et ses dirigeants condamnés à 200 000 euros d’amende ont plaidé coupable pour travail dissimulé

Pierric Marissal sur www.humanite.fr

La Présidente du tribunal correctionnel de Paris a homologué ce 25 mars midi la peine pour travail dissimulé que la plateforme et ses dirigeants avaient négocié avec le parquet, dans le cadre d’une comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité. Foodora échappe à un vrai procès public, au détriment des victimes.

Ce n’est clairement pas ainsi que les milliers de livreurs, qui ont pédalé pour Foodora de 2015 à 2018 en France, auraient voulu que cela se déroule. Le procès de la plateforme de livraison de repas pour travail dissimulé, pour avoir employé des auto-entrepreneurs sous contrat commercial alors qu’ils relevaient du salariat, devait se tenir pendant une dizaine de jours à partir de ce 30 mars.

Il a été évacué en une grosse heure ce mercredi midi, sans qu’aucun des travailleurs n’ait pu témoigner. En outre, la peine négociée : 200 000 euros d’amende pour la plateforme, reste en deçà du maximum, 375 000 euros, qui avait été obtenu contre Deliveroo. « C’est 30 euros par livreur exploité » a dénoncé à la barre l’avocat de 231 d’entre eux, Kevin Mention.

Même l’Urssaf fait des rabais

Les deux anciens dirigeants de Foodora, Boris Mittermüller et Stéphane Mac Millan, ont négocié leur amende à respectivement 50 000 et 20 000 euros chacun. Qu’on se rassure pour eux, le premier est cadre dirigeant du Bon Coin, le second, qui vient de lever 20 millions d’euros pour sa nouvelle startup, serait devenu un « chef d’entreprise vertueux » assure son avocate.

Outre l’amende, l’enjeu pour la défense était que la peine d’interdiction de diriger une société pendant trois ans, soit bien assortie de sursis. Quant à la prison, requise en première instance pour les dirigeants de Deliveroo, il n’en a pas été question.

Au chapitre des rabais, l’Urssaf, qui était aussi représenté à l’audience pour réclamer près de 5 millions d’euros d’arriérés de cotisation à la plateforme, s’est aussi dit prêt à faire des efforts. L’organisme avait pourtant déjà fait un beau cadeau à Foodora, en ne calculant son redressement que sur 2 ans, alors que la société a été active plus de 3 ans et demi en France…

Les avocats des parties civiles, Me Stephano et Mention ont plaidé contre l’homologation de cette peine négociée. Ce n’est pas tant que les amendes soient faibles au regard des milliers des livreurs exploités, mais pour la reconnaissance des victimes. « Certains témoignent encore les larmes aux yeux 8 ans après les faits et souffrent des conséquences d’accidents graves qu’ils ou eu, ou de troubles musculosquelettiques » a rappelé Me Mention.

Chose peu commune, le dispositif de la comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) fait que les représentants des victimes se sont retrouvés face à une alliance de circonstance entre la procureure et la défense des prévenus, ces derniers acquiesçant vigoureusement de la tête quand le parquet défendait « une amende qui reste quand même à un montant de plus de 50 % du maximum possible ».

La défense a même menacé de se battre contre la reconnaissance de culpabilité, si la peine négociée n’était pas homologuée, arguant -en évitant de regarder les quelques livreurs qui avaient pu venir à l’audience – que « les plateformes comme Foodora permettent d’insérer un public très en difficulté ». Des déclarations qui ont beaucoup choqué dans la salle.

Une forme de Fast Justice

Pour Kevin Mention, cette audience a montré que la reconnaissance de culpabilité est peu bien sincère, d’ailleurs Delivery Hero (Glovo, Food Panda…) poursuit ses activités sous la même forme dans d’autres pays et a réalisé près de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. L’important pour eux était de limiter au maximum la publicité d’un procès. Cela, les avocats de la défense l’ont clairement rappelé, jetant des regards noirs aux quelques journalistes présents dans la salle.

Les représentants des parties civiles ont aussi questionné la légitimité d’une CRPC pour cette affaire. C’est une forme de Fast Justice : les deux parties rappellent qu’elles sont d’accord, le juge homologue la peine préalablement négociée, et en 20 minutes tapantes, le prévenu ressort avec sa condamnation imprimée et dûment tamponnée sur place. « Et si vous payez en moins d’un mois vous avez droit à une réduction de 20 % » doit même chaque fois rappeler le juge.

Mais dans cette affaire Foodora, il y a entre 4500 et 6000 parties civiles potentielles, et les avocats n’ont été prévenus que quelques jours avant l’audience. Ils pourront néanmoins, en contactant le parquet, réclamer à la plateforme et ses anciens dirigeants français des indemnités pour préjudice moral et financier, lors d’une prochaine audience le 23 septembre.

 mise en ligne le 25 mars 2026

Morts en Méditerranée : au moins 655 personnes décédées ou portées disparues en deux mois, un sinistre record lié à la répression de l’immigration

La rédaction sur www.humanite.fr

Au moins 655 personnes sont mortes ou portées disparues en Méditerranée en janvier et février 2026, contre 287 à la même période en 2025. Soit plus du double. La traque aux migrants orchestrée en Europe et l’absence de route légitime et sécurisée, rendant les traversées toujours plus dangereuses, sont en première ligne.

Si les gouvernements européens ne cessent de renchérir dans un concours Lépine de la fermeture des frontières, les conséquences sont funestes pour un nombre toujours plus élevé d’êtres humains contraints de prendre toujours plus de risques pour échapper à la misère, la répression ou la guerre. Au moins 655 personnes sont mortes ou portées disparues en Méditerranée en janvier et février 2026, contre 287 à la même période en 2025. Soit plus du double.

Un sinistre record pour cette période de l’année depuis les premiers relevés de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) en 2014. Sur l’ensemble de l’année 2025, au moins 2 108 personnes sont mortes ou ont disparu en Méditerranée, selon les données de l’OIM, et au moins 7 667 sur la totalité des routes migratoires à travers le monde.

Rien qu’entre le 15 et le 25 janvier de cette année, l’OIM a recensé en Méditerranée centrale, route migratoire la plus meurtrière au monde, 104 victimes de trois naufrages entre la Libye et la Tunisie. La police aux frontières a beau renvoyer la responsabilité au mauvais temps – « le nombre de ces tragédies est dû aux conditions météorologiques extrêmes », disait Frontex la semaine dernière – la traque aux migrants orchestrée sur le continent et l’absence de route légitime et sécurisée sont en première ligne.

Des routes rendues toujours plus meurtrières

« Plus on met la pression pour empêcher les départs, plus on crée des conditions idéales pour les passeurs. Ils peuvent imposer des départs hasardeux, voire désastreux aux migrants », qui n’hésitent plus à partir y compris par mauvais temps en hiver, explique à l’AFP Arnaud Banos, chercheur au CNRS, spécialiste des Migrations maritimes.

Les accords notamment de l’Italie avec la Tunisie et la Libye afin qu’ils retiennent les migrants en transit vers l’Europe ont également conduit les filières de passeurs à s’éloigner des villes de départ habituelles, de Tripoli vers Misrata en Libye, ou remonter vers le nord de la Tunisie à Bizerte pour rejoindre la Sardaigne, observe le chercheur : « Les traversées s’allongent, sont très exposées au vent avec des courants très forts. Les passages sont certes moins contrôlés, mais les embarcations aussi moins visibles des secours. » Par ailleurs, l’entrée par les Balkans « seule route terrestre pour rejoindre l’Europe quand on vient du Sud, est quasiment étanche, donc il ne reste plus que la mer ».

« En fin de compte, on crée un sur-risque : plus on dit que l’on veut sécuriser les frontières pour des motifs humanitaires, plus on augmente le danger. C’est une spirale infernale », pointe le géographe. Sans compter les entraves aux opérations de secours en mer des ONG provoquées par des démarches administratives de plus en plus lourdes et des nouvelles règles de débarquement. À l’instar la de la stratégie cynique du gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni en Italie : éloigner les ONG des zones de sauvetage, les contraindre à brûler des millions d’euros en carburant, et imposer des dizaines d’heures supplémentaires en mer entre deux sauvetages.

Et l’Union européenne compte encore ajouter des pierres à sa forteresse meurtrière. Le Parlement européen a adopté lundi 9 mars, grâce à une alliance entre la droite et l’extrême droite, le durcissement du pacte asile et migration. Cette réforme, qui inscrit dans le marbre la possibilité de lancer des « hubs de retour » – à savoir l’institutionnalisation des expulsions à la chaîne d’exilés vers des centres hors des frontières – négociés avec des États tiers, autoriser la création de centres pour migrants hors de l’UE, la confiscation des documents d’identité, les contrôles au faciès et les perquisitions à domicile, doit cependant encore être validée en session plénière.


 


 

Elsa Faucillon : « La militarisation de la frontière représente une mise en danger des exilés »

Nejma Brahim sur www.mediapart.fr

En février, des auditions ont débuté à l’Assemblée nationale dans le cadre d’une commission d’enquête sur les accords du Touquet, afin d’entendre les différents acteurs impliqués à la frontière franco-britannique et les décideurs politiques. Entretien avec la députée qui en est à l’initiative.

C’est un sujet qui mérite d’être mis en lumière, estime Elsa Faucillon, à l’heure où les questions migratoires sont souvent instrumentalisées dans le débat politique tout en invisibilisant les principaux concernés : celles et ceux qui tentent, depuis le Calaisis ou le Dunkerquois, de traverser la Manche pour gagner le Royaume-Uni. Cela à bord de canots pneumatiques, dans un contexte où le Royaume-Uni a « externalisé » la gestion de sa frontière à la France, contre des centaines de millions d’euros.

L’idée d’une commission d’enquête sur les accords dits « du Touquet » a germé en 2025, pour examiner les conséquences sur l’action publique et le respect des libertés et des droits fondamentaux des personnes migrantes sur le littoral nord.

Alors que des chercheurs britanniques, accompagnés de Border Forensics (qui mène des investigations poussées sur des cas de violences ou de morts aux frontières avec l’aide de cartographes), viennent d’arriver à la conclusion que « la politique de lutte contre les traversées en small boats tue », la députée communiste Elsa Faucillon dit justement tenter de « remonter la chaîne de responsabilités ». « Lefficacité au regard des objectifs avancés doit être interrogée : malgré la militarisation et tous les moyens déployés, les traversées se poursuivent », souligne-t-elle. Et, in fine, « les conditions de passage sont rendues plus dangereuses ».

« Mediapart » : Pourquoi avoir lancé une commission d’enquête sur ce sujet ?

Elsa Faucillon : L’idée m’est venue après plusieurs visites de terrain à Calais et à Dunkerque, depuis que j’ai été élue députée en 2017. C’est un sujet que j’ai documenté au fur et à mesure, pour lequel il y a une part d’émotion bien sûr, devant la misère humaine, la précarité et les drames qui se jouent, mais pour lequel il y a aussi des préoccupations d’ordre plus politique.

En tant que députée, j’ai observé une succession d’accords, en plus de l’accord du Touquet qui a marqué une étape importante, qui échappaient totalement au contrôle démocratique du Parlement. Ils posent pourtant de grandes questions – sur les frontières, la souveraineté, les politiques migratoires ou les droits fondamentaux. Il fallait donc absolument que le Parlement reprenne la main. La commission d’enquête était aussi attendue par de nombreux acteurs de la société civile.

En 2025, j’ai donc déposé une proposition de résolution. Il y a eu ensuite tout un chemin, je dirais même une bataille au vu du paysage politique actuel. C’est le droit de tirage de mon groupe parlementaire qui a permis de faire avancer le texte.

Si les questions migratoires sont très présentes dans le débat politique, il est compliqué d’avoir de la transparence sur les chiffres et sur la conduite des politiques publiques qui, sans évaluation, tendent vers un prisme de plus en plus sécuritaire. Le dernier accord signé entre la France et le Royaume-Uni le démontre bien : il est impossible d’en obtenir un bilan et personne n’est consulté en dehors du ministère de l’intérieur. Depuis le démantèlement de la jungle de Calais, les personnes à la frontière sont invisibilisées, car elles sont dans l’errance. L’objectif de la commission est aussi de les réhumaniser et de remettre le sujet au cœur du débat.

Qui a déjà été auditionné depuis son lancement en février ?

Elsa Faucillon : Des associations mandatées ou non par l’État, la maire de Calais Natacha Bouchart, le journaliste Maël Galisson, des chercheurs, des économistes et des juristes, le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), la Direction générale des étrangers en France (DGEF), l’ambassadeur chargé des migrations Cyrille Baumgartner… Nous voudrions également interroger le ministre de l’intérieur en poste et son prédécesseur Bruno Retailleau, le ministère de l’économie pour les chiffres, les préfets concernés dans la région, mais aussi les sauveteurs de la SNSM, les agents du Cross du Cap Gris-Nez [centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage – ndlr], des personnes exilées passées par là-bas.

Il n’y a pas grand monde pour défendre ou expliquer les résultats des politiques menées à cette frontière.

Nous avons programmé un déplacement à Calais et Dunkerque, avec la commission, les 15 et 16 avril. Cela permettra de visiter des campements, l’accueil de jour, le CRA [centre de rétention administrative – ndlr] de Coquelles ou encore le centre d’accueil et d’examen des situations (CAES). En réalité, le sujet est si vaste que les six mois d’enquête ne seront pas de trop. Et nous voyons bien qu’il n’y a pas grand monde pour défendre ou expliquer les résultats des politiques menées à cette frontière. L’efficacité au regard des objectifs avancés doit être interrogée : malgré la militarisation et tous les moyens déployés, les traversées se poursuivent.

Avec les conséquences que l’on connaît…

Elsa Faucillon : Oui. Comme partout dans le monde, à chaque fois que l’on renforce des politiques de militarisation, que l’on met davantage de barbelés et de forces de sécurité sur le terrain pour empêcher les départs ou harceler les exilé·es, les conditions de passage sont rendues plus dangereuses. Il y a plus d’errance et de misère, et le terrain est largement laissé aux réseaux criminels. Cette militarisation représente concrètement une mise en danger des exilé·es.

Une enquête menée par des chercheurs britanniques et de Border Forensics pointe la responsabilité de la France et du Royaume-Uni dans les décès à la frontière : plus les contrôles sont renforcés, plus le risque de décès augmente, sans mettre fin aux traversées. Cela ressort-il déjà des auditions que vous menez ?

Elsa Faucillon : Jusque-là, personne ne nie l’augmentation du nombre de morts, ni le chaos, ni l’errance créés par les politiques mises en place à cette frontière. Personne ne nie que les personnes continuent de passer, et dans des conditions encore plus dangereuses. Nous tentons justement de démontrer la chaîne de responsabilités dans les incidents et décès qui surviennent, mais aussi dans le quotidien difficile auquel sont confrontées les personnes exilées.

Certains, côté France, expliquent que c’est le fruit de l’attractivité de l’Angleterre, jugeant que le monde du travail ou les démarches liées à la régularisation seraient plus favorables au Royaume-Uni. D’autres maintiennent que même avec des murs ou des barbelés partout, les personnes fuyant les dangers ou aspirant à un avenir meilleur chercheront à passer quoi qu’il arrive. Et plus l’on mettra en place des mesures restrictives, plus cela créera de la dangerosité. Ces questions sont effectivement au cœur de la commission d’enquête.

   mise en ligne le 24 mars 2026

Italie : Meloni affaiblie après l’échec de son référendum sur la justice

Romaric Godin sur www.mediapart.fr

Les Italiens ont rejeté à 53,8 % la réforme judiciaire proposée par la cheffe du gouvernement. Faisant passer ce message qu’ils ne sont pas prêts à voir la Constitution et l’État de droit attaqués. La présidente du Conseil comptait sur ce scrutin pour asseoir sa légitimité, alors que son bilan intérieur est mitigé.

Pari perdu pour Giorgia Meloni. La réforme de la justice de la présidente du Conseil italien était soumise à référendum ces 22 et 23 mars. La majorité de droite et d’extrême droite entendait séparer les carrières des juges et des procureurs, et réformer leur supervision en renforçant le pouvoir du gouvernement.

Mais, selon les résultats provisoires publiés par le ministère de l’intérieur italien, le « non » à cette réforme l’a emporté nettement, avec 53,8 % des suffrages exprimés. Cette victoire est d’autant plus nette que la participation, autour de 59 % des inscrits, était bien plus élevée que prévu.

C’est que les Italiens ne se sont pas trompés sur l’enjeu de ce vote crucial pour l’avenir du pays. Au-delà du sujet un peu technique qui était soumis à leur vote, ce qui était en jeu était le maintien de la justice comme contre-pouvoir face à un gouvernement Meloni qui jouait le durcissement.

Le projet prévoyait non seulement de séparer entièrement la carrière des juges de celle des procureurs, une division déjà réelle dans les faits, mais aussi de soumettre les conseils disciplinaires des magistrats à une influence plus grande de l’État en retirant à ces derniers le droit d’élire leurs propres représentants dans ces instances.

Pour Giorgia Meloni, ce référendum était un moyen de renouveler son capital politique et son emprise sur ses alliés à dix-huit mois des élections générales prévues en septembre 2027. Car si la présidente du Conseil a pu faire illusion à l’international, devenant l’égérie de « l’union des droites » en France et de ceux qui voient en elle une « médiatrice » entre Washington et Bruxelles, son bilan italien est très mitigé.

Le pays s’enfonce de nouveau dans la stagnation économique depuis son arrivée et ses idées en termes de politique économique sont extrêmement réduites. Le dernier budget ne portait en lui que peu de mesures importantes, alors même que le pays reste marqué par la paupérisation d’une partie de la population et par des pertes de parts de marché industriel face à la puissance montante de la Chine.

Pour garder la main, Giorgia Meloni continue de tenir un discours nationaliste et, en parallèle, cherche à conserver le pouvoir par des réformes institutionnelles. C’est dans ce mouvement que s’inscrivait cette réforme de la justice, destinée à mieux contrôler le contre-pouvoir judiciaire, avec lequel Giorgia Meloni a toujours eu maille à partir.

Mais une victoire du « oui » devait ouvrir aussi la voie à un deuxième acte très important : la réforme du mode de scrutin. Ce projet de nouvelle loi électorale a été lancé le mois dernier et prévoit une prime majoritaire renforcée pour la coalition arrivée en tête. Elle permettrait, dans l’esprit de Giorgia Meloni, d’asseoir sa domination sur ses alliés, tout en l’assurant d’une majorité confortable en 2027. 

Mais après la victoire du « non », l’affaire apparaît comme plus délicate à faire passer. Car ce revers de Giorgia Meloni est un désaveu de sa tendance autoritaire. Le résultat est, en cela, politiquement déterminant.

Les conséquences de la victoire du « non »

L’an passé, les nombreuses élections régionales où la majorité et l’opposition unie s’étaient affrontées avaient pu laisser l’impression d’un « match nul », chacune remportant les régions qu’elle possédait déjà. La locataire du palais Chigi en avait peut-être alors conclu que la réforme pouvait passer grâce à la mobilisation de son électorat.

Mais, sur un sujet touchant explicitement à un contre-pouvoir essentiel en Italie et impliquant ainsi le mode de gestion politique de Giorgia Meloni, les Italiens ont voulu poser une limite. La majorité a indiqué qu’on ne pouvait pas laisser la République italienne dériver vers un autoritarisme où la démocratie n’est qu’un rite creux. 

Dès lors, l’esprit même de la future réforme électorale est remis en cause : la majorité parlementaire doit reconnaître qu’elle n’est pas majoritaire lorsqu’elle tente de jouer avec les règles démocratiques. Pour les alliés de Giorgia Meloni, cela génère une crainte légitime : celle d’une sanction électorale s’ils défendent une réforme électorale qui chercherait à « forcer » le résultat des élections de 2027.

Pendant la campagne, Giorgia Meloni a limité son implication, afin de sortir le plus possible indemne d’une éventuelle victoire du « non ». À la différence de Matteo Renzi en 2016, elle n’entend pas démissionner et ne démissionnera pas. Mais, qu’elle le veuille ou non, une de ses réformes phares, qu’elle portait déjà dans son programme de 2022, est rejetée par une majorité claire d’Italiens, renforcée par une participation importante.

Dans le détail, les résultats sont, d’ailleurs, préoccupants pour la cheffe du gouvernement. Le « non » est majoritaire dans toutes les régions d’Italie, à l’exception des trois régions du Nord-Est (Lombardie, Vénétie et Frioul-Vénétie Julienne), où la droite est dominante. C’est le signe que la majorité n’a pas convaincu du bien-fondé de la réforme en dehors de ses cercles les plus fidèles.

Certaines régions comme le Piémont, la Ligurie, l’Ombrie, les Marches ou le Latium, où la droite est forte et où, parfois, l’élection régionale avait été remportée en 2025, ont voté « non ». Le rejet de la réforme atteint 55 % dans le Latium, 54 % dans les Marches et l’Ombrie, et même 60 % en Sardaigne et 61 % en Sicile, régions pourtant gérées par la droite. Cela conduit même à relativiser les succès régionaux de la majorité l’an passé, alors que l’opposition, elle, peut se prévaloir de larges victoires du « non » dans ses bastions comme la Campanie, la Toscane ou l’Émilie-Romagne.

Leçons pour l’opposition

La campagne menée par l’opposition s’est révélée payante et apporte quelques éléments sur la campagne qu’il conviendra de mener pour 2027. D’un côté, elle a été unie et a laissé le champ libre à la société civile et au « comité civique pour le “non” », constitué de juristes et de magistrats. Giuseppe Conte, chef de file du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), s’est ainsi dit ouvert à des « primaires » avant l’élection de 2027 pour proposer une opposition unie.

Et cela amène à la deuxième leçon : l’axe de campagne principal a été la défense de la Constitution et de l’État de droit contre un pouvoir présenté comme voulant instaurer un « nouveau régime ». À peine le résultat connu, Giuseppe Conte a salué la victoire du « non » par un « Vive la Constitution ! ». Cette approche est importante, car la volonté de transformer la Constitution a un écho très particulier dans l’esprit des Italiens.

La Constitution de 1947 est née de la lutte antifasciste et de la résistance. Sa défense est donc très liée en Italie à ces combats. D’ailleurs, le président du « comité civique pour le “non” », Giovanni Battista Bachelet, a immédiatement comparé cette victoire à « la lutte des partisans » ou « au référendum entre monarchie et République de 1947 ».

Ce socle est idéal pour une opposition qui, par ailleurs, est assez divisée dans ses projets politiques. Entre un M5S souverainiste et un Parti démocrate très atlantiste et europhile, entre Matteo Renzi et la gauche rouge et verte, les projets divergent. Mais tous peuvent se retrouver autour de la défense de l’esprit de la Constitution. L’affaire durera ce qu’elle durera, mais elle peut permettre de briser l’élan de la droite et de l’extrême droite.

Ce sera cela, l’enjeu principal de la campagne de 2027. Une campagne qui démarre dès maintenant. En réponse à cette lourde défaite, la réaction de Giorgia Meloni reste incertaine. Va-t-elle tenter d’avancer encore dans son projet de réforme électorale ? Va-t-elle jouer l’apaisement pour présenter un profil plus consensuel avant l’élection ? Y aura-t-il des tensions dans la coalition ? Tout demeure possible.

Lundi, la présidente du Conseil a publié un message vidéo pour reconnaître sa défaite et annoncer : « Nous irons de l’avant, comme nous l’avons toujours fait, avec responsabilité et [dans le] respect du peuple italien et de l’Italie. » Un message suffisamment flou pour laisser toutes les options ouvertes. Une chose est certaine : celle qui, jusqu’à peu, pensait être maîtresse du destin de l’Italie va devoir compter avec un boulet à ses pieds : cette lourde et inattendue défaite.

 mise en ligne le 24 mars 2026

Jospin,
un mythe pour la gauche

Catherine Tricot sur www.regards.fr

La disparition de l’ancien premier ministre ravive le souvenir idéalisé d’une gauche au pouvoir. Elle rappelle aussi le moment où le Parti socialiste a choisi de s’adapter au monde plutôt que de le changer.

Lionel Jospin est mort et sa mémoire est saluée unanimement. Évidemment à gauche, par ceux qui l’ont connu, qui ont fait partie de son gouvernement. Pour Martine Aubry, « c’est une immense peine. J’avais pour lui une grande admiration pour l’homme d’État qu’il était, pour l’homme de gauche qui n’a jamais trahi ses valeurs, pour sa rigueur morale ». Sa mémoire est saluée par ses camarades de parti ou de la « gauche plurielle ». Ainsi Fabien Roussel écrit pour le PCF : « Avec les communistes, il aura porté de grandes réformes sociales. Même si des désaccords existaient, son engagement pour la gauche et la justice sociale restera. » Cet hommage s’étend jusqu’à Manuel Bompard, qui tweete : « Pour ma génération, c’est la dernière apparition d’un homme de gauche au pouvoir prenant des mesures radicales comme les 35 heures ».

À l’heure de la mort, on se souvient du meilleur de celui qui part. Il est juste de rappeler la rigueur intellectuelle et morale de celui qui succéda à François Mitterrand à la tête du PS. Georges Marchais fit les frais de cette intelligence affûtée et Lionel Jospin défendit avec brio les positions socialistes quand la tension entre les deux grands partis de la gauche n’avait rien à envier à celle que nous connaissons aujourd’hui. Bien des années plus tard, il sut se saisir des rencontres initiées par Jean-Christophe Cambadélis et Gilbert Wasserman pour faire travailler ensemble les partis de la gauche. Dans la foulée des « Assises de la transformation sociale » de 1995, son gouvernement de gauche plurielle réunit socialistes, écologistes et communistes. Malgré la surprise de la dissolution de 1997, les discussions engagées depuis des mois, avec publications à l’appui, ont permis cette convergence. La gauche d’alors se souvenait des longues négociations sur le programme commun ; elle savait que les accords ne s’élaborent pas en quatre jours et quatre nuits. 

Au-delà de l’homme droit qu’il fut, quel bilan retirer de son action ? Comme le rappelait justement son successeur François Hollande : « Lionel Jospin, c’était une orientation, le réalisme de gauche : conjuguer les réalités économiques avec les avancées sociales ».

Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes.

Sous sa conduite, la politique française ne s’est pas alignée sur la vague social-libérale de Tony Blair et Gerhard Schröder, premiers ministres au même moment. On n’a pas connu en France la ravageuse destruction des droits sociaux dont les Britanniques et les Allemands restent victimes aujourd’hui. Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Dans tous les sens du terme. Il instaura la CMU, cette protection sociale ouverte à tous pour que l’argent ne trie pas face aux soins. Il comprit aussi que l’action publique devait agir en faveur de la place des femmes en politique et fit voter une loi pour la parité. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes, et réduisant les revenus liés au paiement des heures sup’. Pour les travailleurs les moins protégés, les conditions de la mise en œuvre de cette réforme détériora très concrètement le rapport de forces avec l’employeur. Il fut le premier ministre d’une politique de compétitivité à base d’allègement des charges pour les entreprises. Son adhésion à l’économie de marché l’a amené à procéder à de massives privatisations dont celles d’Air France et de France Télécom. Des privatisations plus importantes que celles conduites par Édouard Balladur entre 1986 et 1988. Dès son arrivée au pouvoir, Lionel Jospin a aussi voulu établir un nouvel équilibre en faveur des forces de l’ordre. Les assises de Villepinte marquent une rupture dans l’approche socialiste des questions de sécurité. C’est dans la foulée de cette première inflexion sécuritaire et après les attentats du 11-Septembre qu’est adoptée, en novembre 2001, la loi sur la sécurité quotidienne (LSQ). Elle renforce les mesures de contrôle et de répression, en mêlant dangereusement la lutte contre le terrorisme, les trafics, les incivilités et les fraudes sur les moyens de paiement.

Lionel Jospin était un social-démocrate. Il ne fut en aucune façon un homme de la rupture avec le capitalisme. Il installa son parti sur des chemins dont le PS n’est jamais sorti, celui de l’adaptation aux règles du monde. L’oublier n’aide pas à comprendre son échec en 2002, éliminé au premier tour. Rendre hommage à un grand homme d’État ne justifie pas de réécrire l’histoire. La gauche ne se reconstruira pas sur des mythes, des amnésies et des fariboles. 

   mise en ligne le 23 mars 2026

Municipales : la désunion de la gauche à l’épreuve des urnes — par Roger Martelli

Roger Martelli sur www.regards.fr

Si l’on en croit les porte-paroles des partis, tout le monde a gagné. À regarder d’un peu plus près, on a surtout la confirmation d’un paysage politique éclaté, avec quelques tendances fragiles, dont toutes ne sont pas réjouissantes.

Au second comme au premier tour, la participation n’a pas retrouvé son niveau de 2014, pourtant lui-même en baisse sur les précédents scrutins municipaux. Il fut un temps où, dans les villes très populaires, les équipes municipales étaient élues par 10 à 15% de la population en âge de voter. Depuis, ce tableau s’est élargi à l’ensemble du territoire national et le phénomène s’est encore amplifié, avec la hausse des triangulaires, quadrangulaires et même quinquangulaires. Voilà qui érode un peu plus la légitimité des décideurs et amplifie la crise de la représentation.

Globalement, le paysage politique n’a pas été bouleversé, mais il s’est plutôt dégradé du côté de la gauche. Si l’on prend le groupe des villes de plus de 50 000 habitants, on constate ainsi qu’une trentaine a changé d’étiquette : une quinzaine en faveur de la droite et du centre, onze en faveur de la gauche et trois en faveur de l’extrême droite. 

L’évolution en nombre n’est pas une révolution. Ce sont plutôt les équilibres internes aux grandes familles qui sont modifiés. Le PS reste certes la force la mieux lotie à gauche. Il garde ses fleurons, parfois brillamment : Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille et Rennes. Il gagne Saint-Etienne et Pau. Mais il perd Saint-Denis, Clermont-Ferrand et Brest.

Les moins bien lotis sont les Verts et le PCF. Les Verts font la surprise en conservant Lyon, mais perdent Bordeaux, Strasbourg, Annecy, Besançon, Colombes et Poitiers. Le PC va de son côté retrouver l’essentiel de ses 630 communes. Il récupère Aubagne et Nîmes, mais bute in fine sur la reconquête du Havre, de Saint-Pierre-des-Corps, de Champigny, de Sète ou d’Arles. Il perd une quarantaine de communes, dont cinq au bénéfice du RN (Vierzon et Lillers notamment). Vénissieux, Champs-sur-Marne, Rive-de-Gier, Pont-du-Château, Somain, Douchy-les-Mines ne sont plus communistes.

Il n’y aura pas de maire insoumis à Toulouse ou à Limoges, mais La France insoumise s’installe dans le paysage de banlieue. Quand elle s’est maintenue au second tour, elle retrouve peu ou prou ses scores de premier tour dans les villes sans risque de droite. Elle progresse même parfois, comme à Lille. À l’exception de Roubaix, conquise sur le centre, c’est la gauche qui fait les frais de sa progression, le PC comme le PS (Saint-Denis, Vaulx-en-Velin). LFI commence à se sortir de son dénuement communal et le fait en terres de gauche, pas dans les zones de force de la droite et du RN.

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels.

Quant au RN et à ses alliés, on insiste à juste titre sur leurs échecs dans les grandes villes, à part Nice. Mais c’est sous-estimer la poursuite de leur enracinement au-delà, qu’illustrent les gains de Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou Montargis. Le sommet de la France urbaine continue d’échapper au parti de Jordan Bardella, mais pas les villes moyennes et petites, où il dispute la place aux autres composantes de la droite française.

Qui peut freiner une poussée d’un RN qui, comme en 2024, s’avère finalement résistible ? Au sortir de la séquence électorale municipale, les Républicains et la mouvance dite centriste (revigorée par le succès d’Édouard Philippe au Havre) se présentent comme les mieux placés pour le faire. Mais les élections ont étalé la profondeur de leurs divisions, y compris au second tour. Quant à la gauche, elle s’en est finalement mieux sortie qu’on ne le prédisait parfois. En réalité, elle est dans une situation délicate.

Globalement, ses scores de premier tour ne l’ont pas sortie de ses basses eaux. Mais au second tour, on constate que, confortée dans le sommet de la pyramide urbaine, elle a perdu tout de même des villes ou n’est pas parvenue à en reconquérir d’autres, alors que les résultats du premier tour lui donnaient une majorité arithmétique. Dans quelques cas, la désunion peut expliquer la déception : c’est par exemple le cas à Saint-Brieuc, à Champs-sur-Marne ou au Kremlin-Bicêtre.

Or quand l’union s’est réalisée entre les deux tours, elle a eu des effets divergents. Elle a fonctionné à Nantes, à Lyon, à Grenoble et à Tours, mais pas à Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Besançon, Toulouse ou Tulle. Pourquoi ? Sans doute parce que l’union n’est pas à elle seule un facteur explicatif. L’étiquette de la tête de liste a pu bien sûr jouer un rôle, en particulier quand des insoumis portaient cette charge, comme à Toulouse ou à Limoges. Mais on ne saurait laisser dans l’ombre le besoin de renouvellement que la population pouvait attendre de la gauche et que la gauche en place n’a pas su ou n’a pas pris en compte suffisamment en amont du tour décisif

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels. À leur manière, Grégoire à Paris et Payan à Marseille ont considéré que les bases du rassemblement n’étaient pas assez crédibles pour le rendre attractif et gérable au-delà du moment électoral. On peut alors faire l’hypothèse qu’il était plus facile et plus crédible de se rapprocher entre écolos et insoumis, ou entre communistes et insoumis, qu’entre insoumis et socialistes.

Dès lors, on peut esquisser deux conséquences. La première est qu’il vaut mieux s’écarter résolument de la culture des deux gauches irréconciliables. Elle porte en germe la certitude de la défaite, parfois sur le terrain local, plus sûrement sur le plan national. Sur les terrains de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité, rien ne sépare les gauches de façon irrémédiable. La gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union.

Et pour que les rapprochements nécessaires n’apparaissent pas improvisés, voire opportunistes, il est vital de faire du débat permanent de fond une pratique en continu, sur les finalités, les valeurs, le projet de société et sur une stratégie rendant possibles les changements, partiels ou globaux.

 mise en ligne le 23 mars 2026

Avec la guerre au Moyen-Orient, le détricotage du Pacte vert européen paraît encore plus absurde

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Réunis en sommet jeudi 19 et vendredi 20 mars, les Vingt-Sept échangeront sur les moyens de faire face à la flambée des prix du pétrole et du gaz. L’absence de souveraineté énergétique du continent se fait cruellement sentir, alors que les autorités européennes ralentissent les efforts en la matière.

Un sursaut de dignité. C’est ce dont ont fait preuve les États membres de l’Union européenne (UE), en début de semaine, en opposant une fin de non-recevoir à Donald Trump. Celui-ci, non content d’avoir ajouté au chaos du Moyen-Orient en déclenchant une guerre contre l’Iran aux côtés d’Israël, leur intimait de venir à sa rescousse pour débloquer le détroit d’Ormuz, par où circulent d’ordinaire des navires chargés de carburant. 

Le problème de la hausse des coûts de l’énergie, essentiellement ceux du pétrole et du gaz, leur reste néanmoins posé. Jeudi 19 et vendredi 20 mars, le sommet qui devait être consacré à l’amélioration de la compétitivité du Vieux Continent sera donc dominé par cet enjeu de court terme, avec de possibles dispositifs d’urgence pour soulager les ménages et les entreprises. 

Là où l’agenda initial et celui imposé par Trump se rejoignent, c’est dans les risques pris par les responsables européen·nes, prêt·es à lâcher la proie de la transition énergétique pour l’ombre d’intérêts économiques définis de manière très étroite. La guerre au Moyen-Orient révèle en effet la grande imprudence, écologique autant qu’économique et stratégique, de la politique de détricotage du Pacte vert (ou Green Deal) engagé par la Commission actuelle, et derrière elle des droites conservatrices et radicales en position de force dans le système de pouvoir européen. 

Après de nombreux reculs, par exemple sur le devoir de vigilance des multinationales ou la fin du moteur thermique, c’est désormais le marché européen du carbone qui fera l’objet d’une offensive au prochain Conseil – pas pour définir une alternative plus écologique à ce dispositif typique du « capitalisme vert », mais pour rendre moins coûteuses les émissions de CO2

Cinq premiers ministres, issus des pays nordiques et de la péninsule Ibérique, ont d’ailleurs mis en garde contre ce scénario, au moyen d’une lettre ouverte adressée au président de l’Union, le Portugais António Costa. Depuis, ils ont été rejoints par leurs homologues des Pays-Bas, du Luxembourg et de la Slovénie. « L’accès limité de l’Europe aux ressources fossiles et son exposition aux pressions géopolitiques font de la décarbonation un impératif économique », ont-ils écrit. En dépit d’épisodes douloureux, dont le dernier en date a été le sevrage du pétrole et du gaz fournis par la Russie, cette conviction manque pourtant encore d’être pleinement partagée. 

Occasions gâchées

« Ce serait bien qu’à un moment, on apprenne les leçons de l’histoire. » La remarque de l’eurodéputé Place publique Thomas Pellerin-Carlin, teintée de consternation, fait référence à la succession de chocs pétroliers et gaziers expérimentés par les États européens depuis celui de 1973. « En Europe, reprend ce spécialiste de la question, l’énergie finale consommée repose encore pour deux tiers sur du pétrole et du gaz. C’est la conséquence d’un refus politique de réduire de manière rapide et structurelle la dépendance européenne à ces deux énergies. » 

« Cela fait longtemps qu’on dit que le Green Deal est aussi un “Independence Deal”, abonde son collègue belge Yvan Verougstraete, vice-président Renew – la version européenne du parti Renaissance – de la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie au Parlement européen. Je ne sais pas combien de guerres il faudra pour s’en rendre compte. Ce qui est vrai en termes de souveraineté l’est aussi en termes de prospérité : les Européens dépensent plusieurs centaines de milliards de dollars par an en énergies fossiles, ce qui est une source d’appauvrissement structurel, au même titre que l’épargne qui se déverse sur les marchés financiers outre-Atlantique. »

En 2022, le renoncement aux flux jusqu’alors fournis par Moscou, qui s’appuie sur ces matières premières pour financer sa machine de guerre contre l’Ukraine, avait pourtant ouvert une petite fenêtre d’opportunité. L’urgence a conduit, sur le moment, les États européens à se tourner vers d’autres exportateurs d’hydrocarbures. Les importations de gaz naturel liquéfié venu des États-Unis ont notamment bondi, tandis que des accords ont également été noués avec l’Égypte, Israël et l’Azerbaïdjan. 

Importer encore plus de gaz des États-Unis, c’est s’exposer davantage aux pressions politiques de Washington. Alberto Rizzi, chercheur

Le plan REPowerEU, porté par la Commission déjà présidée par Ursula von der Leyen, n’en comprenait pas moins des mesures de sobriété, d’efficacité et d’augmentation des capacités en énergies renouvelables. « La compréhension était très nette de l’alignement entre ce qu’on voulait faire pour le climat et ce qui était bon pour notre souveraineté, estime Thomas Pellerin-Carlin. Mais depuis, la Commission démantèle des pans entiers de ses réalisations du mandat précédent. » 

En relâchant l’effort sur les standards réglementaires, les technologies décarbonées et les instruments financiers pour le climat, l’UE se tire une balle dans le pied, défend Alberto Rizzi dans une récente note de recherche pour le think tank European Council on Foreign Relations (ECFR). En croyant protéger des acteurs qui se sentent pénalisés par la transition, elle accroîtrait en fait « les risques de stagnation industrielle, d’exportations en berne et de dépendance approfondie à l’énergie importée et aux technologies chinoises »

Face à la crise actuelle, insiste-t-il auprès de Mediapart, « importer encore plus de gaz des États-Unis, c’est s’exposer davantage aux pressions politiques de Washington ; et céder du terrain aux intérêts fossiles sur notre sol, c’est conforter la compétitivité mais aussi le pouvoir de régulation de Pékin dans les technologies vertes pour les prochaines décennies »

Bascule politique

Pour différentes raisons, une sorte de refus d’apprentissage de la crise d’approvisionnement russe s’est installée, dont l’UE paie le prix à l’occasion du nouveau conflit en cours. Si la prudence élémentaire commanderait une politique à moins courte vue, les acteurs qui pourraient la porter manquent de poids politique, d’espaces institutionnels et d’incitations venues de la société. 

« Il y a un facteur idéologique au recul de l’UE sur la transition, estime le chercheur Alberto Rizzi. Une partie des droites européennes a toujours considéré la transition énergétique comme l’ennemie. Et cela a été renforcé par l’élection de Donald Trump, dont l’administration veut clairement détruire la politique climatique européenne. »

Le mouvement de backlash (ou retour de bâton) contre le Pacte vert était déjà enclenché avant les élections européennes de 2024. Mais celles-ci ont conforté la dynamique, en permettant aux conservateurs du Parti populaire européen (PPE) de constituer des majorités avec les groupes d’extrême droite, en s’émancipant des autres groupes qui refusent d’imputer les difficultés économiques européennes au Pacte vert, des centristes de Renew aux écologistes, en passant par les sociaux-démocrates.

L’eurodéputé Thomas Pellerin-Carlin souligne qu’au-delà des équilibres électoraux, ce sont les pressions exercées depuis la société sur les représentant·es qui ont évolué. « Il y a une force qui a disparu : les jeunes qui manifestent pour le climat. En 2021 encore, plus d’un million d’entre eux défilaient en Allemagne. Cela n’existe plus. Entre-temps, en revanche, les lobbys du fossile se sont réorganisés pour cadrer à leur avantage les débats sur la compétitivité. On est passés d’une poussée Greta Thunberg à une poussée Patrick Pouyanné. »

Court-termisme économique 

« Le backlash contre la transition énergétique, poursuit Alberto Rizzi, s’explique aussi par les intérêts de gouvernements qui ont un horizon de court terme, par exemple l’Allemagne, dont le secteur automobile est en difficulté, et les pays autour qui produisent les composants pour ce secteur. Plus largement, tout un pan de l’industrie européenne a pris du retard, avec des coûts à supporter pour changer de modèle, et des nouveaux compétiteurs à affronter, chinois notamment. Leur intérêt immédiat est de gagner du temps, mais ils ne sont pas au clair sur ce à quoi doivent servir ces délais. » 

« Les intérêts du monde économique sont variés, remarque Thomas Pellerin-Carlin. Le monde des énergies propres est un monde d’économie de marché. Le monde du fossile, lui, est un cartel organisé qui fonctionne sur de la rente et n’y renoncera jamais, sauf à être contraint par le politique. Si on prend la filière automobile, les constructeurs sont plus ou moins avancés sur l’électrique. Dans un monde idéal, il faudrait organiser un pacte de non-agression pour qu’ils rémunèrent moins les actionnaires et rachètent moins d’actions, et investissent massivement pour préparer l’avenir. On n’y est pas… » 

Ni le PPE ni l’Allemagne, regrette Yvan Verougstraete, ne sont prêts au « saut européen » qu’il préconise pour accomplir la transition énergétique, et éviter que des intérêts nationaux ou sectoriels ne ralentissent la sortie des fossiles. Pour lui, l’impératif reste de créer un avantage compétitif pour les énergies décarbonées. Et de permettre à des pays volontaires d’avancer en ce sens, sans attendre de bascule unanime des Vingt-Sept : « Les coopérations renforcées ne sont que tolérées aujourd’hui. Ni le Conseil ni la Commission n’ont pour job de les favoriser. Or nous avons besoin d’en fabriquer. »

On voit même certains exécutifs être prêts à s’abreuver de nouveau à l’énergie fossile venue de la Russie. 

Outre le risque de reculs sur la politique de transition européenne, la tentation des États membres pourrait être de subventionner la consommation d’hydrocarbures pour faire face à l’envolée des prix. Si une telle politique allait au-delà d’aides ciblées – et bienvenues – aux ménages les plus modestes, elle irait pareillement dans le sens d’un entretien des dépendances, sans régler grand-chose à une offre raréfiée. 

On voit même certains exécutifs des Vingt-Sept être prêts, à l’instar de l’administration Trump ayant relâché temporairement les sanctions contre la Russie, à s’abreuver de nouveau à l’énergie fossile venue d’un pays pourtant en confrontation directe avec l’UE. C’était déjà le cas des autorités hongroises et slovaques, échaudées par la mise hors service de l’oléoduc Droujba, qui leur permettait exceptionnellement de consommer du pétrole russe. 

Mais, récemment, le nationaliste flamand Bart De Wever, premier ministre de la Belgique déjà connu pour avoir empêché la mobilisation des actifs russes gelés en Europe pour financer l’Ukraine, a explicitement défendu que regagner « l’accès à l’énergie bon marché » nécessitait de « normaliser » les relations avec la Russie (un écho ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon enLa gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union. France, pressé de voir rentrer la Russie dans « le concert des nations » afin de ranimer le gazoduc Nord Stream). 

À la suite des remous suscités dans sa propre majorité, et notamment du désaccord exprimé par son ministre des affaires étrangères, De Wever a rétropédalé. Mais sa sortie en dit long sur les concessions auxquelles semble prête toute une partie des néolibéraux dédaigneux du climat et peu inquiets du ressort impérialiste du pouvoir poutinien. Cela alors même que la rupture des flux énergétiques n’est pas totale : hormis les exceptions hongroise et slovaque pour le pétrole, l’UE continue, en attendant une interdiction totale fin 2027, d’être la première zone importatrice de gaz naturel russe. 

Dans une logique inverse à celle d’un De Wever, Thomas Pellerin-Carlin affirme, à l’instar de son groupe social-démocrate et d’une bonne part des écologistes, être en quête d’une coalition politique « avec ceux qui pensent que la liberté de l’Europe vaut d’investir dans la défense énergétique autant que dans la défense militaire ». La guerre actuelle au Moyen-Orient révèle que la coalition qui l’emporte, à ce stade, est d’abord celle de la soumission de cet objectif à la raison marchande de court terme. 

   mise en ligne le 22 mars 2026

Guerre en Iran : alors qu’Israël multiplie
les fronts, à Gaza, le cauchemar continue

Antoine Portoles sur www.humanite.fr

Tout en attaquant l’Iran et le Liban, Tel-Aviv intensifie chaque jour son emprise dans l’enclave palestinienne au mépris du plan de paix conclu avec le Hamas. L’armée israélienne instrumentalise le contexte au Moyen-Orient pour transformer Rafah en goulet d’étranglement.

Sans surprise, la deuxième phase du plan de paix conclu entre Israël et le Hamas sous l’égide de Donald Trump, qui prévoit notamment un retrait progressif de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, le désarmement du mouvement islamiste ainsi que le déploiement d’une force internationale dite de stabilisation, est au point mort.

Au moyen d’une ligne de démarcation jaune, tracée du nord au sud de l’enclave palestinienne, Tel-Aviv marque ostensiblement son occupation sur plus de la moitié du territoire et n’a aucune intention de s’en retirer. L’armée israélienne continue de bombarder tout ce qui se trouve en dehors, en violation du cessez-le-feu. Les civils palestiniens qui osent s’approcher de ce périmètre militarisé sont pris pour cible par les snipers, l’artillerie ou les drones israéliens.

À l’intérieur, l’attention est surtout focalisée sur le point de passage de Rafah. L’unique porte d’accès au monde extérieur pour les Gazaouis, qui relie le sud de la bande de Gaza à l’Égypte, a été rouverte partiellement mercredi par l’armée israélienne, mais « uniquement pour une circulation limitée de personnes », a averti dans un communiqué le Cogat, organisme du ministère israélien de la Défense chargé des affaires civiles dans les territoires occupés.

Dès le 28 février, date du début de la guerre illégale provoquée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, les forces d’occupation avaient fermé tous les passages frontaliers vers le territoire palestinien, dont Rafah. En rouvrant ce dernier au compte-goutte, elles créent ainsi un véritable goulet d’étranglement et s’assurent un contrôle total de ceux qui entrent et qui sortent de Gaza.

L’aide acheminée par l’Unicef suspendue

Ces opérations sont menées en coopération avec des milices palestiniennes armées, ouvertement anti-Hamas. L’une d’elles se fait appeler « Forces populaires », assiste les soldats israéliens aux checkpoints en toute illégalité. La même situation prévalait déjà durant les quatre semaines de première réouverture du point de passage, le mois dernier.

À l’approche de la fin du ramadan, les distributions de denrées alimentaires sont toujours limitées de manière draconienne. De nombreux déplacés peinent à se nourrir chaque jour. Au point de passage de Kerem Shalom, par lequel transite et est inspectée l’aide humanitaire depuis l’Égypte, le Cogat a annoncé mardi suspendre les cargaisons acheminées par l’Unicef, prétextant avoir déjoué une tentative de contrebande de tabac et de nicotine. L’agence onusienne pour l’enfance a annoncé l’ouverture d’une enquête interne. L’organisme israélien a prévenu que la reprise des livraisons serait soumise à des réponses sur ces soupçons.

Cette décision est d’autant plus préoccupante que l’ONU réclame depuis des mois l’ouverture de nouveaux points de passage. Dans un contexte de génocide à Gaza et d’offensive en Iran, de nombreux Palestiniens se sentent esseulés. « L’impunité règne et les actions disproportionnées se normalisent dans un contexte d’escalade des conflits au Moyen-Orient, a fustigé sur X Philippe Lazzarini, directeur de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens. C’est un cercle vicieux : plus les violations sont nombreuses, plus la culture de l’impunité se renforce. Et cette culture est même célébrée sans aucune honte. »


 


 

« Ma mère a hurlé et elle est morte » :
en Cisjordanie occupée,
Benyamin Netanyahou intensifie le nettoyage ethnique

Léonor Varda sur www.humanite.fr

Dans la nuit du samedi 14 au dimanche15, à Tamoun, l’armée israélienne a massacré une famille palestinienne. Seuls deux enfants ont survécu. Aucune charge ne pèse contre les auteurs de ce crime. Dans ces territoires soumis aux actions des militaires et des colons, l’ONU dénonce des expulsions massives d’une ampleur inédite.

À Tamoun, la prière du midi résonne. Dans la cour carrelée de la maison des Bani Odeh, des dizaines de Palestiniennes veillent silencieusement, ce mardi, et se succèdent par petits groupes dans la pièce principale de la maison. Elles chuchotent un « Allah Yarhamhoum » (condoléances en arabe palestinien) à Najah Bani Odeh. Visage fier noyé dans un mouchoir, la septuagénaire raconte des minutes entières son amour pour Ali, son fils aîné de 37 ans, abattu par des dizaines de balles israéliennes au cours de la nuit de samedi à dimanche dans une rue de cette ville d’ordinaire paisible.

Ce père de famille rentrait alors avec sa femme, Waad, et ses quatre fils Mohammad, Othman, Khaled et Mustafa, d’une escapade à Naplouse, où ils avaient fait des emplettes pour l’Aïd el-Fitr et la fin du mois de ramadan. À quelques minutes de route de leur foyer, la famille a été visée par des tirs des forces d’occupation israéliennes. Seuls Khaled, 12 ans, et Mustafa, 10 ans, ont survécu en se protégeant des tirs derrière le corps de leurs parents assis sur les sièges avant de la voiture.

Au milieu des pleureuses, le plus âgé des deux enfants survivants, regard dans le vide, raconte : « On a tourné à gauche et on a entendu les premiers tirs, beaucoup de tirs. Ma mère a hurlé et elle est morte. Quand les balles se sont tues, j’ai ouvert la porte de la voiture et j’ai vu les soldats. Ils sont venus, m’ont attrapé par les cheveux, et m’ont frappé à même le trottoir. » Sur le visage de son frère Mustafa, qui est assis à ses côtés, des éclats de balle ont ouvert une plaie rouge et fait de petites coupures. Voix adulte dans un corps d’enfant, Khaled ajoute : « Je veux que chaque personne impliquée soit tenue pour responsable. »

« Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser »

Les deux mois précédents, Ali Bani Odeh était employé sur un chantier de construction de l’autre côté du mur de séparation, près de Tel-Aviv. Comme à des milliers de Palestiniens, Israël lui a retiré son permis de travail au lendemain du 7 octobre 2023 – mais il continuait d’y travailler illégalement. « Ali est revenu plein d’amour, a embrassé ses sœurs, nous nous sommes assis en famille et nous avons pris le déjeuner, raconte sa mère. Mohammad, 5 ans, disait souvent : « Mamie, je suis un oiseau. » Il était vif, aimant, attentionné. »

Najah Bani Odeh demeure dans l’incompréhension. Entourée de sa famille, elle s’exclame : « Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser. Où sont les droits de l’homme ? Où sont les droits des enfants ? Nous voulons la justice, un procès, que les responsables rendent des comptes. » Une vidéo prise le soir de la mort de son fils montre deux Jeep militaires emporter la voiture criblée de balles de la famille Odeh.

Sollicitée par l’Humanité, l’armée israélienne nie la présence de soldats sur place cette nuit-là et nous redirige vers la police des frontières. Dans une réponse transmise le lundi 16 mars, le porte-parole de la police explique qu’une unité d’élite menait une opération spéciale à Tamoun afin « d’arrêter des terroristes présumés impliqués dans des activités liées à des engins explosifs ». La voiture de la famille Bani Odeh aurait, selon lui, désobéi aux ordres d’arrêt et accéléré : « Les agents, percevant une menace immédiate, ont ouvert le feu. » Si la police annonçait alors qu’un « examen par les autorités compétentes » était en cours, mardi soir, aucun des officiers de police impliqués dans les tirs n’a été entendu, a relevé le journal israélien Haaretz. Les personnes interviewées dans cet article nient également avoir été approchées.

« Ils auraient pu simplement l’arrêter »

Sur les lieux de la fusillade, des flaques de sang sont encore visibles sur une dizaine de mètres, ainsi que des morceaux de chair projetés sur des poteaux électriques. À la vue du virage serré emprunté par la voiture des Odeh, l’hypothèse d’une accélération avancée par la police paraît improbable. « Vers minuit et demi entre samedi et dimanche, j’ai vu ici de nombreux Israéliens habillés en civil, ils conduisaient des voitures avec des plaques vertes (celles des véhicules conduits par les Palestiniens en territoires occupés – NDLR) », témoigne celui que nous appellerons Yazan, résident du quartier qui souhaite garder l’anonymat par peur de représailles des services de renseignements israéliens. « Après la fusillade, j’ai vu les voisins ramasser les balles, je pense qu’il y en avait plus de 200 », ajoute-t-il.

Il pointe trois endroits du doigt, de part et d’autre du virage, affirmant y avoir vu des forces de police spéciale embusquées. « Je pense qu’ils étaient venus arrêter quelqu’un près d’ici, que la voiture est arrivée à ce moment-là et qu’ils ont cru qu’il essayait de s’échapper », suppute-t-il. À quelques mètres, un « hajj » palestinien (formule arabe pour désigner les anciens) observe la rue de son balcon.

Ahmad Mahmoud Odeh, 93 ans, affirme avoir été réveillé par des bruits de tir et a prudemment gagné son balcon, cette nuit-là, pour en apercevoir la source. « Je savais qu’ils étaient là pour arrêter quelqu’un, à mon avis ils ont tiré sur la voiture sans sommation. Ils auraient pu simplement l’arrêter pour vérifier qui conduisait », s’indigne-t-il de sa voix grave vieillie par le temps. À son tour, il désigne deux endroits où il affirme avoir aperçu des forces israéliennes discrètement positionnées, identiques à ceux indiqués par Yazan. « J’ai vu beaucoup de sang ce soir-là », souffle-t-il.

Scène d’horreur

Le Croissant rouge palestinien de Tamoun a répondu à l’appel d’un habitant en pleine nuit et a immédiatement dépêché deux ambulances sur les lieux. L’un des employés de l’organisation accepte de témoigner depuis les locaux, situé à une dizaine de minutes en voiture, sous couvert d’anonymat.« On a été appelés à propos d’une fusillade vers 1 heure et demie du matin dimanche », confirme Hassan, dont le prénom a été modifié. À l’arrivée des ambulances, la route est bloquée par des forces armées israéliennes. « On ne voyait pas la voiture, il faisait nuit noire. Des soldats nous ont d’abord amené deux enfants qui étaient en état de choc et nous ont demandé de les ausculter », poursuit-il.

Les soldats auraient ensuite annoncé la mort du reste des passagers de la voiture puis demandé aux travailleurs de santé un délai d’une demi-heure pour ouvrir la zone et récupérer les corps. « Toutes les lumières étaient éteintes, mais ils nous ont demandé d’éteindre les flashs de nos téléphones et de ne pas prendre de photos », rapporte Hassan, qui totalise quinze ans de service comme ambulancier en Cisjordanie occupée et dit n’avoir jamais reçu ce type de demande auparavant.

À l’ouverture de la voiture, il découvre une scène d’horreur : Ali, le père, « le cerveau à l’air », et Waad, la mère, criblée de balles ainsi, qu’un enfant qu’elle tient encore dans les bras.

Les Nations unies craignent un nettoyage ethnique

Le ministère des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne (AP) a condamné dimanche soir dans un communiqué publié sur Telegram un « massacre » qualifié d’« exécution extrajudiciaire » qui viserait à « expulser de force » les Palestiniens de leurs terres.

Le lendemain, Salim Faqha, Palestinien de 17 ans, a été abattu par les forces israéliennes près de Ramallah, selon le ministère de la santé de l’AP, portant le nombre de victimes palestiniennes tuées par l’armée ou les colons israéliens en Cisjordanie occupée à 1 071, dont 233 enfants, depuis le 7 octobre 2023.

L’ONU a dénoncé le 17 mars le déplacement d’une « ampleur inédite » de 36 000 Palestiniens en un an en Cisjordanie et à Gaza, « qui soulève des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique ». Volker Türk, haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, a appelé Israël « à cesser immédiatement et complètement la création et l’expansion des colonies, à évacuer tous les colons et à mettre fin à l’occupation » des territoires palestiniens occupés.

 mise en ligne le 22 mars 2026

Iran : après le leurre d’une victoire éclair, l’enlisement dans la guerre

Par Robert Kissous, militant associatif et économiste, sur www.humanite.fr

La décision d’une attaque conjointe israélo-états-unienne contre l’Iran a été précipitée par une opportunité jugée exceptionnelle : éliminer d’un seul coup le Guide suprême Ali Khamenei et de nombreux hauts dignitaires du régime. Cette perspective, présentée par Netanyahou, a convaincu Donald Trump de donner son feu vert à Israël, alors même que des négociations étaient en cours entre Washington et Téhéran.

L’ampleur de la démonstration de force devait produire l’un des deux effets : contraindre Téhéran à capituler, ou affaiblir suffisamment le régime pour l’amener à abandonner ses programmes nucléaire et balistique. Certains stratèges espéraient même déclencher une dynamique interne menant à un changement de régime. Trump pensait rééditer, en quelque sorte, le scénario suivi au Venezuela — mais la résistance militaire iranienne s’est révélée bien plus solide qu’anticipé.

Une riposte rapide et structurée

Les événements ne se sont pas déroulés comme prévu — ou plutôt comme Netanyahou les avait vendus à Trump. Disposant d’un vaste arsenal de drones et de missiles balistiques, l’Iran a lancé une riposte dès les premières frappes : bombardements sur Israël et attaques ciblées contre les bases militaires états-uniennes dans les pays du Golfe.

Ces installations, censées garantir la sécurité régionale, se sont retrouvées au cœur du conflit, contribuant à accroître les risques pour les États hôtes. Parallèlement, le discours états-unien affirmant que les capacités iraniennes avaient été détruites « à 100 % » a été discrédité par la poursuite des attaques iraniennes.

Le détroit d’Ormuz, levier de pression mondial

Le tournant majeur est venu de la prise de contrôle effective par l’Iran du détroit d’Ormuz, point de passage de 20 % du pétrole mondial et de 30 % du GNL (gaz naturel liquéfié). Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, l’a résumé avec clarté :

« Le détroit d’Ormuz est ouvert. Il n’est fermé qu’aux pétroliers et aux navires appartenant à nos ennemis, à ceux qui nous attaquent et à leurs alliés. Les autres sont libres de passer. »

Par cette formule, l’Iran transforme le passage maritime en instrument de pression stratégique — non pas un blocus, mais un contrôle sélectif aux conséquences immédiates sur les marchés énergétiques mondiaux. C’est sur ce terrain, où elle détient un avantage solide, que l’Iran a choisi de riposter.

Les limites de l’alliance atlantique

Washington a appelé les membres de l’OTAN — et au-delà — à reprendre le contrôle du détroit, ce qui conduisait inévitablement à une confrontation avec l’Iran et à l’échec. Cet appel a révélé les fractures de l’alliance, et plus largement du « bloc occidental », réticent ou refusant ouvertement de s’engager dans une confrontation militaire décidée par Washington et Tel-Aviv seuls. Les Européens redoutent en particulier les conséquences d’une escalade : sécurité énergétique, flux migratoires, déstabilisation régionale. La fragmentation du bloc occidental s’accentue à chaque crise.

Chercher une sortie

Ce qui devait être une démonstration de force rapide pourrait bien devenir une épreuve stratégique prolongée — comme en Irak, en Afghanistan ou en Libye —, face à un adversaire disposant d’une capacité militaire significative, d’un vaste territoire et d’une position clé dans la principale région d’exportation d’énergie fossile.

Pour l’Iran, pas question de cessez-le-feu sans garantie que l’agression ne se répète, sans réparation des dommages causés et sans reconnaissance garantie de son droit à l’énergie nucléaire civile.

Pour Tel-Aviv, l’objectif est d’affaiblir durablement l’Iran et de remodeler le Moyen-Orient afin d’y devenir la puissance régionale dominante, quitte à mener une guerre longue. Israël s’oppose à tout accord tant que cet objectif n’est pas atteint. Que la guerre soit voulue par Israël a été confirmé une fois de plus par le directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, Joe Kent, nommé par Trump, lorsqu’il a annoncé sa démission en invoquant son opposition à la guerre israélo-états-unienne en Iran — une fissure sérieuse au sein de l’administration Trump.

Face à ces incertitudes, certains conseillers du président plaident désormais pour une stratégie de sortie rapide. Plus la guerre dure, plus les retombées sur l’économie mondiale seront graves — y compris pour l’économie états-unienne, malgré son autosuffisance en énergie fossile. Et plus Trump risque de perdre les élections de mi-mandat en novembre.

Selon le Financial Times, plusieurs proches du président l’encourageraient à proclamer une victoire et à réduire l’implication militaire états-unienne — en affirmant que les frappes ont atteint leurs objectifs —, afin d’éviter l’enlisement dans une guerre longue. Mais les écoutera-t-il ?

Israël en tête pour l’escalade

Mercredi 18 mars, des avions israéliens bombardaient la zone iranienne du gisement South Pars/North Dome — la plus grande réserve de gaz naturel connue au monde, partagée entre l’Iran et le Qatar. La cible, appelée South Pars côté iranien, constitue le cœur de l’industrie gazière de Téhéran.

La réplique iranienne était quasi immédiate. Dans les heures suivantes, des missiles visaient la plus grande usine de liquéfaction de gaz du monde, installée à Ras Laffan au Qatar. L’installation, qui traite une fraction substantielle du GNL exporté vers l’Europe et l’Asie, était partiellement mise hors service.

Et bien sûr les cours des hydrocarbures s’envolent : le gaz naturel (TTF) + 25 % – et le pétrole (Brent) + 5 % se répercutant sur quantité de produits de consommation ou d’équipements.

Sur sa plateforme Truth Social, Donald Trump confirmait la responsabilité israélienne, tout en affirmant n’avoir pas été informé préalablement de l’opération ce qui est contredit par des officiels israéliens. Il demandait à Israël de ne pas réitérer, avant de retourner sa mise en garde vers Téhéran : si l’Iran devait frapper à nouveau des infrastructures énergétiques, les États-Unis n’excluraient pas de raser South Pars.

L’Union européenne, refusant de rentrer dans le conflit, appelle à la désescalade et demande un moratoire sur toutes les frappes visant des infrastructures énergétiques.

Douze pays musulmans demandent à Téhéran de cesser de cibler les États du Golfe, mettant en jeu la solidarité islamique. L’Iran réfute toute attaque : ses frappes ne visent que les intérêts de ses ennemis dans la région. Le ministre iranien des Affaires étrangères a appelé les « voisins frères » de l’Iran à « expulser les agresseurs étrangers ».

Le Qatar touché sur son sol pour la première fois du conflit appelle à des consultations d’urgence avec ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

L’attaque contre South Pars (Iran) puis la riposte iranienne contre Ras Laffan marque un tournant dans le conflit : pour la première fois, un État du Golfe non belligérant subit des dommages directs sur une infrastructure stratégique. La question de l’entraînement du Qatar — allié des États-Unis, abritant la base aérienne d’Al-Udeid — dans un conflit qu’il s’était efforcé d’éviter se pose désormais avec acuité et cela pour tous les pays du Golfe : l’Iran prévient que toute la région sera impliquée avec des conséquences graves et durables pour l’économie mondiale.

Des troupes au sol ?

L’enlisement du conflit ravive un scénario que Washington avait jusqu’ici écarté publiquement : le déploiement de troupes au sol. Derrière la question militaire se profile une ambition politique bien plus vaste — et bien plus périlleuse.

Les bombardements américains et israéliens sur l’Iran se poursuivent à une cadence soutenue, sans que la riposte de Téhéran ne montre le moindre signe d’essoufflement. L’Iran continue de frapper le territoire israélien et les bases avancées des États-Unis dans la région, encaissant les frappes tout en maintenant une pression constante sur ses adversaires.

Le coût de l’opération commence à peser sur les équilibres budgétaires états-uniens. Le Pentagone a officiellement demandé au Congrès une rallonge de 200 milliards de dollars le coût de la guerre s’élevant à environ un milliard par jour. Dans ce contexte, aucun élément ne laisse entrevoir une sortie de crise à court terme.

C’est dans cette impasse que refait surface l’hypothèse d’une offensive terrestre états-unienne. Deux cibles stratégiques concentrent les réflexions : le littoral du détroit d’Ormuz, dont le contrôle permettrait de sécuriser le transit d’environ un cinquième du pétrole mondial, et l’île de Kharg, principal terminal d’exportation pétrolière iranien dans le Golfe Persique. Prendre ces deux points reviendrait à couper l’Iran de ses principales ressources en devises.

Mais une telle opération supposerait l’envoi de dizaines de milliers de soldats, exposés à un terrain hostile et à une guerre urbaine ou côtière pour laquelle l’Iran a eu des décennies pour se préparer. Le spectre des images de cercueils rapatriés — le cauchemar politique de tout exécutif américain depuis le Vietnam — plane sur chaque conseil de guerre.

Le 19 mars Benyamin Netanyahou a déclaré : « Une révolution en Iran passe par une offensive terrestre. » Pour le Premier ministre israélien, l’objectif ne se limite pas à neutraliser l’arsenal militaire iranien ou le programme nucléaire : il s’agit de provoquer un effondrement du régime, sur le modèle de ce qui fut accompli en Irak en 2003 ou en Libye en 2011. Cette vision d’une refonte forcée du Moyen-Orient par la puissance militaire est ancienne dans les milieux dirigeants israéliens ; la guerre actuelle lui donne une occasion historique de se concrétiser. Mais si remodelage il y a ce ne sera pas forcément celui voulu par Israël.

La « recette irakienne » appliquée à l’Iran — un pays trois fois plus peuplé, doté d’institutions plus solides et d’une culture nationale farouchement hostile à l’occupation étrangère — supposerait un engagement militaire d’une tout autre ampleur, pour une issue encore plus incertaine. Et conduira à la guerre permanente.

  mise en ligne le 21 mars 2026

Municipales : et maintenant,
le second tour

Catherine Tricot | sur www.regards.fr

Dimanche soir s’achèvent les élections municipales. Quand bien même ce deuxième tour ne concerne qu’une minorité de Français, c’est ce dimanche que se jouera la leçon politique définitive du scrutin.

Dimanche dernier, à l’issue du premier tour des élections municipales, les écologistes ont plutôt mieux résisté qu’attendu ; mais ce qui sera retenu est le nombre de villes qu’ils continueront de diriger. Les listes de rassemblement à gauche sans LFI ont bien fonctionné et ont placé leur candidat en tête des gauches dans la plupart des villes. Vont-elles transformer l’essai ? L’avenir de Paris, Marseille, Nîmes ou Le Havre sera déterminant pour juger de leur capacité à entraîner toute la gauche et à remporter l’élection.

À Toulouse et Limoges, ce sont les listes LFI qui sont arrivées en tête et qui bénéficient de la fusion avec les autres listes de gauche. Est-ce que cela permettra de remporter la mairie ? Sur le papier, oui. Qu’en sera-t-il dimanche ? Les électeurs de gauche vont-ils massivement se reporter sur la nouvelle liste ? Il le faut, pour gagner. 

La France insoumise sera-t-elle suivie quand elle se maintient face au reste de la gauche ? Dimanche soir, les analystes vont examiner les comportements de ses électeurs. À Paris, vont-ils réitérer leur vote LFI du premier tour et confirmer la constitution d’un noyau solide autour de 10% ? Ou vont-ils faire le choix du vote Grégoire pour bloquer Rachida Dati ? Même chose à Villejuif, où la liste du maire sortant communiste n’est pas parvenue à un accord avec LFI malgré la pression de la droite. La question du comportement des électeurs insoumis se posera également dans toutes les villes où il n’existe pas un danger de droite. Sur 51 candidatures estampillées LFI présentes au second tour, 46 affronteront au moins une autre liste de gauche (dont 18 en région parisienne).

Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber.

À Marseille, en revanche, on peut s’attendre au report massif des électeurs sur le maire sortant, Benoît Payan, pour empêcher que la ville tombe dans les mains du RN.

Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber. À un an d’une bataille que tout le monde perçoit comme décisive pour la France, affaiblir, meurtrir la gauche n’est vraiment pas une bonne idée. 

Le premier tour a montré une bonne tenue de la gauche au-delà même des grandes villes et des listes des partis de gauche. Partout en France, de très nombreuses listes citoyennes relèvent aussi de cette culture écologique et humaniste. En face, l’extrême droite a confirmé son ancrage territorial mais n’a pas cassé l’opprobre qui l’entoure : une majorité d’électeurs ne veut pas d’elle au pouvoir, ni à la mairie, ni à l’Élysée après lui avoir fermé Matignon. La droite macroniste a disparu, les LR sont divisés, déboussolés et en capilotade.

Si la gauche ne se déchire pas, elle n’aura donc pas dit son dernier mot. Dimanche, il ne faut pas aggraver les blessures.

   mise en ligne le 21 mars 2026

Italie : un référendum pour remettre en cause l’indépendance de la justice

Lina Sankari sur www.humanite.fr

Le référendum des 22 et 23 mars organisés en Italie sur la réforme de la justice vise à réduire le pouvoir des prétendus « juges rouges », accusés d’être politisés. Du résultat de ce scrutin dépend une partie centrale de l’État de droit italien.

Elle les trouve « politisés » et est décidée à s’en débarrasser. Avec le référendum portant sur une réforme constitutionnelle réorganisant la magistrature italienne, la présidente du Conseil des ministres, Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, extrême droite), engage l’une bataille décisive de son mandat. Ces 22 et 23 mars, les Italiens ont ainsi entre leurs mains l’indépendance de la justice et la garantie de leurs droits.

La réforme prévoit de passer d’un Conseil supérieur de la magistrature à deux entités, l’une pour les juges, l’autre pour les procureurs. Ces magistrats seraient désormais tirés au sort sur des listes fixées par le Parlement et non plus élus comme c’est le cas actuellement. Le but ?

Dissoudre les courants qui existent actuellement au sein du corps. Une garantie démocratique de façade : rien n’atteste que des juges perçus comme « libres » de toute appartenance à une association ou à un courant d’idées ne subissent pas en retour de pressions extérieures. Au contraire, avec un seul et unique Conseil supérieur de la magistrature, le corps, qui jouit d’une autonomie, résiste mieux.

En tant que référendum de confirmation et non d’abrogation, il n’est pas nécessaire que 50 % + 1 des électeurs se soient rendus aux urnes pour que le « oui » ou le « non » l’emporte. « Il n’y a pas de quorum pour ce référendum ; c’est celui qui obtient une voix de plus qui l’emporte. Votre vote est donc décisif pour mettre un terme à cette réforme absurde », insiste Maurizio Landini, le secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail (CGIL). Pour le syndicat, la réforme augmente bel et bien les risques de contrôle politique sur la justice.

Quand l’application de la loi devient dissidence

Cette chasse aux juges n’a en effet rien à envier à celle qu’ont connue la Pologne ou la Hongrie. L’affaire n’est pas nouvelle. L’ancien chef de gouvernement, Silvio Berlusconi, accusait régulièrement les juges de complotisme rouge, mais se gardait bien, à l’époque, de remettre en cause l’État de droit. Depuis les années 1990 et l’opération judiciaire Mani pulite (« Mains propres »), qui avait décimé certains partis de gouvernement (PS, Démocratie chrétienne et Parti libéral), la justice est accusée d’interférer dans le jeu politique.

En 2024, le gel de l’accord migratoire qui prévoit la déportation et la détention des exilés en Albanie plutôt qu’en Italie, par le tribunal de Rome, a été instrumentalisé par le pouvoir pour entretenir le ressentiment populaire. Pour Giorgia Meloni, l’application de la loi est devenue dissidence.

Il y a deux ans, la présidence du Conseil des ministres laissait fuiter un document dans lequel l’exécutif accusait certains « magistrats politisés » de vouloir faire tomber le gouvernement d’extrême droite avec l’aide de la gauche. Dans un rapport daté de 2025, l’organisation de défense des droits Civil Liberties Union for Europe estime que l’Italie a déjà « profondément sapé » l’État de droit jusqu’à se constituer en avant-garde de la « récession démocratique » qui traverse l’Europe.


 


 

La magistrature italienne
se mobilise pour défendre
l’indépendance de la justice

Cécile Debarge sur www.mediapart.fr

La réforme proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni est soumise à référendum dimanche 22 et lundi 23 mars. Depuis plusieurs semaines d’une violente campagne contre les juges, le pays se déchire sur le choix à faire. En jeu : l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Ancône (Italie).– L’après-midi touche à sa fin, mercredi 18 mars, quand les premiers strapontins du vieux cinéma Teatro Italia d’Ancône s’abaissent. La salle se remplit, à moitié, d’un public plutôt âgé. Depuis l’estrade surmontée d’épais rideaux de velours rouge, le président du tribunal de Palerme, Piergiorgio Morosini, donne le ton : « Cette réforme est la plus incisive proposée depuis la naissance de la Constitution en 1948 puisqu’elle prévoit d’en modifier sept articles. »

Debout, micro à la main, il sort de la réserve que l’on connaît habituellement aux magistrat·es. « Cette campagne a été faite d’attaques et d’affronts », s’indigne-t-il face à un public dont l’extrême attention tranche avec le brouhaha continu des déclarations outrancières qui ont saturé les médias italiens ces derniers jours. À quatre jours du référendum sur la réforme de la justice proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni, la présidente du Conseil d’extrême droite, les partisans des deux camps livrent leurs dernières batailles dans une Italie extrêmement divisée.

Cette réforme prévoit la séparation stricte des carrières entre le parquet et le siège. Actuellement, juges et procureur·es appartiennent à un seul et même corps, indépendant du ministère de la justice, et peuvent passer d’une fonction à l’autre une fois au cours de leur carrière. Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) est chargé de garantir leur autonomie et leur indépendance. Un tiers de ses membres est élu par le Parlement, les deux autres par les magistrat·es.

La réforme prévoit de scinder le Conseil en deux : l’un pour les procureur·es, l’autre pour les juges, avec deux parcours de formation distincts. Les membres des deux conseils seraient alors tirés au sort : aux deux tiers parmi tous·tes les magistrat·es confondu·es, à un tiers parmi des juristes choisi·es par le Parlement. Le CSM serait aussi dépossédé de sa compétence disciplinaire, qui serait confiée à une haute cour disciplinaire à part.

À première vue, le lien n’est pas immédiat avec la fin de l’indépendance du pouvoir judiciaire, comme le dénoncent les partisans du non. En lisant entre les lignes, juges et magistrat·es craignent surtout un affaiblissement progressif de leur autonomie (notamment avec le choix accordé au Parlement des membres des conseils à tirer au sort) et un isolement du parquet qui le rendrait plus vulnérable aux pressions politiques. Une sorte de première mise au pas de la magistrature.

La séparation des pouvoirs en jeu

Devant la technicité et la complexité de ce projet de loi constitutionnelle, de nombreux magistrats, avocats ou professeurs de droit ont rejoint les rangs des comités citoyens pour l’expliquer aux électeurs et électrices.

« On fait tout notre possible pour que les citoyens soient impliqués dans ces initiatives », assure Stefano Staffolani, président du Comité de la société civile pour le « non » à Ancône. Il le confesse, en tant que professeur d’économie politique, il n’avait pas tous les outils pour comprendre les subtilités du texte : « Alors, en bon économiste, j’ai cherché les chiffres. » Ses feuilles de notes à la main, il livre ses découvertes.

« Les artisans de la réforme disent que les juges sont sous la coupe du parquet, soi-disant parce qu’ils vont jouer au tennis ensemble ! Mais en Italie, environ la moitié des réquisitions du parquet ne sont pas suivies par les juges, alors que la moyenne européenne est de 34 % », a-t-il ainsi constaté.

« Les sanctions contre les magistrats seraient aussi trop légères et rares, poursuit-il. Mais en Italie, près de huit juges sur mille font l’objet d’une sanction contre un sur mille en Allemagne ou quatre sur mille en Espagne, et ces sanctions émanent plus souvent du Conseil supérieur de la magistrature que du ministère de la justice qui en a aussi le pouvoir. »

Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres.
Ruggiero Dicuonzo, magistrat

Sur scène, le président du tribunal de Palerme, pour revenir sur la genèse de la Constitution, convoque l’histoire et l’assassinat par Mussolini du député antifasciste Giacomo Matteotti. « Les pères fondateurs avaient vécu dans leur chair la concentration des pouvoirs aux mains de l’exécutif, et c’est justement ce qu’ils voulaient éviter en rendant le corps judiciaire autonome, explique celui qui s’est engagé au sein du comité. Il est juste de dire non. »

« Ce vote n’est pas pour ou contre la magistrature ou le gouvernement, mais sur le maintien ou l’abandon du principe fondamental de séparation du pouvoir judiciaire de l’État », poursuit-il. Des applaudissements nourris accueillent ses propos. « Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres », estime Ruggiero Dicuonzo, ancien juge aujourd’hui substitut du procureur au tribunal d’Ancône.

Un offensive contre les juges

Officiellement ouverte à la mi-novembre, la campagne référendaire a redoublé de violence ces dernières semaines. La dernière provocation en date (« un signal clair que le dialogue n’est pas possible », commente avec flegme Piergiorgio Morosini) est signée Francesco Zaffini, sénateur et membres de Fratelli d’Italia (FdI), le parti de Giorgia Meloni, qui a comparé la magistrature à « un cancer ».

Peu avant, Giusi Bartolozzi, vice-ministre de la justice, invitait les Italien·nes à « se débarrasser de la magistrature », qui agirait tel un « peloton d’exécution ». Quant au ministre de la justice, Carlo Nordio, corédacteur avec Giorgia Meloni du texte de la réforme, il estime que le Conseil supérieur de la magistrature est un « mécanisme mafieux ».

Pour justifier ces diatribes, les réseaux sociaux des partisans du « oui » pullulent de faits divers afin de dénoncer des jugements trop laxistes, en particulier lorsqu’ils concernent des étrangers. Face à ces attaques, et de manière inédite depuis le début de son mandat il y a onze ans, le président de la République, Sergio Mattarella, a présidé une réunion du CSM, en rappelant sa « valeur constitutionnelle » et en exhortant « au respect mutuel » des institutions. Il ne siège d’ordinaire jamais au sein du CSM, qu’il préside en tant que chef d’État.

L’extrême droite italienne est coutumière des affrontements avec les magistrat·es. Matteo Salvini, chef de file de la Ligue et partenaire junior de la coalition au pouvoir, en a usé et abusé depuis ses premiers pas au gouvernement, en 2018. Mais un cran a été franchi par le gouvernement de droite et d’extrême droite de Giorgia Meloni, qui a fait de la magistrature sa principale opposante politique, en particulier sur les sujets de sécurité et d’immigration.

Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice.          
Chiara Gabrielli, juriste

Coupables désignés par le gouvernement du fiasco des centres de rétention pour migrant·es en Albanie ou, dernièrement, du placement jugé abusif des enfants de la « famille du bois », les magistrat·es sont accusé·es d’être partisan·es, de gauche, et même de souffrir de « dégénérescences idéologiques », selon les mots de Giorgia Meloni elle-même.

Ce récit politique d’une magistrature partisane n’a cessé d’infuser dans l’opinion publique depuis les années 1990, entretenu notamment par Silvio Berlusconi et Forza Italia, pour qui cette réforme est une vieille chimère. Ses défenseurs promettent qu’elle permettra à la magistrature de redevenir neutre et impartiale, et de retrouver la confiance des Italien·nes alors qu’elle est, il est vrai, mal-aimée et mal considérée.

Mais la promesse ne tient pas, selon Chiara Gabrielli, professeure en droit procédural à l’université d’Urbino, et membre du Comitato dei 15 per il NO (« comité des 15 pour le non ») : « Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice. Elle n’introduit aucune autre forme de responsabilité pour les magistrats, aucun nouvel outil pour faire face aux erreurs judiciaires, tout cela dépend de la qualité et de la quantité des ressources à disposition de la justice mais sur ce point, le projet de loi de finances prévoit, selon l’Association nationale de la magistrature, des financements insuffisants. »

Sur l’échiquier politique, les positions sont assez claires : la coalition gouvernementale soutient le « oui », tandis que le Parti démocrate, le Parti communiste, l’Alliance des verts et de la gauche et le Mouvement 5 étoiles soutiennent le « non ».

Même si elle tente à tout prix de l’éviter, ce référendum a pour Giorgia Meloni des airs de test électoral avant les scrutins de l’année prochaine. C’est l’une des trois principales réformes promises par le gouvernement aux Italien·nes, et aucun quorum de participation n’est requis pour prendre en compte le résultat du vote. En 2016, le dernier référendum constitutionnel proposé par le président du Conseil Matteo Renzi s’était soldé par sa démission après le rejet des électeurs et électrices.

 

 mise en ligne le 20 maqrs 2026

Pour comprendre les guerres au Moyen-Orient, aller au-delà du pétrole

Matt Huber sur https://lvsl.fr/

La pénurie croissante de pétrole explique-t-elle les guerres au Moyen-Orient, en Irak hier, en Iran aujourd’hui ? Une telle grille de lecture néo-malthusienne ignore que les abondantes réserves d’or noir encore disponibles dans les sous-sols. Elle ignore également la hausse spectaculaire des prix provoquée par les conflits en zones pétrolifère : l’interventionnisme des États-Unis au Moyen-Orient est systématiquement corrélé à un renchérissement du pétrole. Cette réactualisation de la théorie du « pic pétrolier » voile les véritables causes des guerres américaines.

Derrière l’idée d’une guerre d’Irak menée « pour le pétrole » se cache une hypothèse aujourd’hui largement démentie : celle d’un monde au bord de la pénurie énergétique. En projetant sur le conflit une lecture malthusienne fondée sur la rareté, nombre d’analyses ont confondu tensions géopolitiques et contraintes matérielles. Or, loin d’être dictée par le manque, la guerre s’inscrit dans un contexte d’abondance croissante – révélant moins une lutte pour l’accès aux ressources qu’une volonté d’affirmer, par la force, la puissance américaine.

À la suite de l’offensive menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël – et de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro – les lectures de l’impérialisme centrées sur le pétrole reviennent sur le devant de la scène. À l’approche du vingt-troisième anniversaire de l’invasion américaine de l’Irak, cette séquence offre l’occasion de rouvrir un débat ancien : la guerre de 2003 relevait-elle, comme l’écrivait David Harvey dans The New Imperialism – rédigé en réaction directe à cette guerre – d’une entreprise « entièrement dictée par le pétrole » ?

À première vue, l’argument paraît difficile à contester. D’une part, après le chaos provoqué par la guerre civile qui a suivi l’invasion, la production pétrolière irakienne a fini par bondir. L’Irak est aujourd’hui le sixième producteur mondial de pétrole.

La difficulté pour les producteurs n’est pas la pénurie, mais l’abondance de pétrole.

D’autre part, nul n’ignorait à l’époque les liens étroits unissant le président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney à l’industrie pétrolière. Cheney, ancien patron de Halliburton, déclarait ainsi en 1999 que le Moyen-Orient, regorgeant de pétrole, était « l’endroit où se trouve, en définitive, l’enjeu majeur ». Quant à Paul Wolfowitz, alors numéro deux du Pentagone et figure de proue du courant néoconservateur, il répondait sans détour à ceux qui s’étonnaient du choix de l’Irak plutôt que de la Corée du Nord : « La différence essentielle, c’est que [l’Irak] baigne dans une mer de pétrole. » Même Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale à l’époque, finira par reconnaître : « Je regrette qu’il soit politiquement délicat d’admettre ce que tout le monde sait : la guerre en Irak est largement liée au pétrole ».

Affaire classée ? Pas si vite.

Premier problème : le postulat malthusien

Nombre de thèses présentant l’invasion de l’Irak comme une guerre pour le pétrole s’appuyaient sur la théorie du « pic pétrolier », très en vogue à l’époque – et aujourd’hui largement discréditée. L’idée était simple : les États-Unis s’approcheraient de l’épuisement de leurs ressources nationales et deviendraient, par conséquent, dangereusement dépendants du pétrole étranger.

L’un des principaux défenseurs de cette lecture fondée sur la rareté des ressources fut Michael Klare, auteur d’une série d’ouvrages aux titres de plus en plus alarmistes – Rising Powers, Shrinking Planet, The Race for What’s Left, etc. Tous reposaient sur la même hypothèse : la raréfaction des ressources serait le moteur des conflits géopolitiques en général, et de l’impérialisme américain en particulier. Dans les années 2000, Klare s’imposa comme une référence à gauche sur les questions énergétiques, influençant notamment les analyses de David Harvey – ironie de l’histoire, puisque celui-ci avait signé dès 1974 l’une des critiques les plus incisives du malthusianisme. La revue Monthly Review publia même un article intitulé « Peak Oil and Energy Imperialism », reprenant les thèses de Klare et d’autres géologues alarmistes.

Ces approches se popularisent dans le contexte de prix élevés… qui incitent le capital à intensifier la recherche de nouveaux gisements. Celle-ci a été couronnée de succès : l’essor du pétrole de schiste aux États-Unis a non seulement bouleversé le marché mondial, mais il a permis au pays de dépasser son précédent pic de production – celui de 1970, anticipé par M. King Hubbert – pour devenir, de loin, le premier producteur mondial [géologue proche du Club de Rome, devenu célèbre pour avoir prophétisé la fin des gisements de pétrole dans les années 1970, M. King Hubbert a par la suite été critiqué pour avoir conféré une justification écologique à la hausse des prix pratiquée par les majors pétrolières NDLR].

Dès lors, la difficulté pour les producteurs n’est plus la pénurie, mais l’abondance – et le risque d’effondrement des prix, comme ils l’ont expérimentée entre 2014 et 2016, puis à nouveau en 2020. Aujourd’hui encore, le marché pétrolier reste globalement excédentaire, même si l’offensive lancée par Donald Trump contre l’Iran a provoqué une remontée des cours.

Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient.

On pourrait objecter que, même erronée, la théorie du pic pétrolier paraissait crédible en 2003 et a pu peser sur les décisions de l’administration Bush. L’argument convainc peu. Compte tenu de leurs liens étroits avec l’industrie pétrolière, Bush et Cheney avaient de bonnes raisons de se méfier de ce type de discours malthusien. Le secteur avait déjà connu plusieurs vagues de prophéties catastrophistes – dans les années 1920, 1950 et 1970 – toutes démenties par les faits. Pourquoi celle-ci aurait-elle été différente ?

Surtout, Cheney était vraisemblablement informé des innovations en cours dans le domaine de la fracturation hydraulique et du forage horizontal. La loi énergétique de 2005 – à laquelle il a très probablement contribué – comportait d’ailleurs la fameuse « faille Halliburton », qui exemptait la fracturation hydraulique des dispositions du Safe Drinking Water Act.

Du pétrole, mais pour qui ?

Affirmer que la guerre d’Irak visait le pétrole ne suffit pas : encore faut-il préciser au bénéfice de qui. Trois grandes interprétations dominent.

La première, résumée notamment par Jacob Mundy à partir des travaux d’Andrew Bacevich, voit dans ce type de guerre un moyen de préserver le « mode de vie américain » – fondé sur une certaine conception de la liberté et sur l’accès à une énergie abondante et bon marché. En ouvrant l’accès au pétrole irakien, les États-Unis auraient ainsi contribué à faire baisser les prix mondiaux, au bénéfice de leurs consommateurs.

Cet argument résiste mal à l’examen. Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient – comme l’a encore montré la flambée des cours après les bombardements contre l’Iran. L’invasion de l’Irak a elle-même été suivie de l’un des plus forts cycles haussiers de l’histoire du pétrole (largement accentué, il est vrai, par une demande chinoise croissante). Si les prix ont fini par reculer, ce n’est guère grâce à l’Irak, mais bien davantage en raison de l’essor de la production américaine.

Une deuxième thèse, plus directe, avance que Washington ne cherchait pas seulement à faire baisser les prix, mais à s’approprier le pétrole irakien pour sa propre consommation – à « prendre le pétrole », comme le suggérait Donald Trump en 2011. Là encore, les faits ne suivent pas. D’après l’Energy Information Administration, en 2024, seuls 6 % des exportations de brut irakien étaient destinés aux États-Unis. Ce n’est pas une anomalie : la part était de 4 % en 2021 et d’environ 14 % en 2014. Comme la plupart des flux pétroliers du Moyen-Orient aujourd’hui, ceux de l’Irak se dirigent majoritairement vers l’Asie, qui absorbe près des trois quarts de ses exportations.

La troisième hypothèse – sans doute la plus séduisante au vu des liens entre l’administration Bush et l’industrie pétrolière – consiste à voir dans la guerre une opération menée au profit du capital pétrolier américain. Beaucoup s’attendaient à une privatisation massive du secteur irakien et à une manne pour les grandes compagnies américaines.

Mais là encore, la réalité dément ces attentes. Le régime mis en place sous l’égide des États-Unis a privatisé une grande partie de l’économie… à l’exception notable du pétrole. Comme le résume une analyse publiée en 2016 : « Il n’existait aucun soutien, ni parmi les responsables politiques ni au sein de la population irakienne, en faveur d’une privatisation. L’occupation n’était pas non plus en mesure d’imposer une réforme qui aurait uni contre elle la quasi-totalité des forces politiques du pays. En définitive, l’administration dirigée par les États-Unis annonça en septembre 2003 que les investissements étrangers seraient autorisés dans le reste de l’économie, mais pas dans le secteur pétrolier ».

On pourrait toutefois penser que, même sans privatisation, les compagnies pétrolières américaines ont investi et tiré profit des immenses réserves irakiennes. Là encore, la réponse est négative. Selon le dernier rapport de l’Energy Information Administration, les principaux projets pétroliers en Irak sont exploités par des entreprises comme l’italienne Eni, la française TotalEnergies, la russe Lukoil, PetroChina, ainsi que – pour un seul projet – British Petroleum. Un rapport récent indique que l’Irak chercherait aujourd’hui à proposer des conditions plus favorables aux investisseurs américains afin de s’attirer les bonnes grâces de Donald Trump, mais il est difficile de voir là l’aboutissement d’une stratégie engagée vingt-trois ans plus tôt pour envahir le pays au profit du capital pétrolier américain.

Une guerre au nom de quoi ?

En dernière analyse, il semble difficile de soutenir que l’invasion de l’Irak était « entièrement dictée par le pétrole » – ou bien il faudrait admettre qu’il s’agit d’une opération d’une remarquable inefficacité. Il n’existe, en pratique, aucun lien clair entre les immenses réserves pétrolières irakiennes et des bénéfices directs pour l’État américain, ses consommateurs ou ses grandes compagnies pétrolières.

Si ce n’est pas le pétrole, quelle explication retenir ? On peut avancer l’hypothèse suivante : la guerre d’Irak s’inscrivait dans une stratégie plus large visant à projeter la puissance américaine au Moyen-Orient et au-delà. La révolution iranienne de 1979, puis l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1991, avaient montré qu’une région échappait partiellement au contrôle étroit des États-Unis. En renversant le régime de Saddam Hussein, Washington espérait installer un nouvel allié aux côtés de l’Arabie saoudite et d’Israël afin de sécuriser ses intérêts dans la région.

Cette hypothèse pose toutefois ses propres difficultés, dans la mesure où l’invasion a débouché sur un chaos et une instabilité quasi permanents. Cette instabilité se prolonge aujourd’hui encore, alors même que les États-Unis cherchent à favoriser un changement de régime en Iran – un objectif peu susceptible d’être atteint par de simples bombardements.

Il existe néanmoins des éléments montrant que les néoconservateurs et le Project for the New American Century pensaient bien la guerre d’Irak dans ces termes. Dans leur déclaration fondatrice de 1997, ils appelaient les États-Unis à affirmer plus vigoureusement leur puissance à l’échelle mondiale et à résister aux « tentations isolationnistes ». Ils plaidaient notamment pour une augmentation significative des dépenses militaires afin de remplir les « responsabilités globales » des États-Unis et pour la promotion, à l’étranger, d’un ordre politique et économique conforme à leurs principes.

Comme au Venezuela et en Iran aujourd’hui – et comme hier en Irak – la logique de l’intervention américaine semble ainsi moins relever d’un besoin en pétrole ou en ressources que de la nature même de la puissance impériale des États-Unis. L’objectif reste, fondamentalement, de projeter une domination géopolitique présentée comme non négociable et incontestable à l’échelle mondiale. Le pétrole, dans cette perspective, n’apparaît guère que comme un bénéfice secondaire.

Cet article a été originellement publié dans les colonnes de notre partenaire Jacobin sous le titre « The Iraq War Was Not About Oil ».

 mise en ligne le 20 mars 2026

 

« Vous êtes des irresponsables ! » : à Paris, les électeurs fustigent la désunion à gauche face à la menace Dati

Pauline Graulle sur www.mediapart.fr

Dans la capitale, seule grande ville de France où insoumis et socialistes n’ont pas réussi à se mettre d’accord dans l’entre-deux-tours pour battre la droite, l’angoisse grandit et la colère gronde. L’électorat de l’Est parisien peine à comprendre cette « guerre des gauches » face au risque Rachida Dati.

Le poissonnier lève un sourcil et jette un regard en biais vers le brouhaha qui s’élève depuis le bout du marché. En face de deux militantes socialistes venues tracter de bon matin, mercredi 18 mars, un homme aux longs cheveux blancs monte la voix : « Vous avez lu le bouquin de Johann Chapoutot ? Vous êtes des irresponsables ! »

Cet ancien syndicaliste de la CGT avait voté pour Sophia Chikirou au premier tour des municipales. Dimanche 22 mars, il se reportera non sans effort sur la liste d’Emmanuel Grégoire. Mais aujourd’hui, il est en colère. « Que la gauche n’arrive pas à s’unir est une aberration ! Une a-ber-ra-tion ! Dati, elle, a fait l’ouverture à l’extrême droite, c’est un danger public. Pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait à Paris comme à Marseille ? », interroge-t-il face à l’une des militantes, qui opine du chef, compréhensive.

Celle-ci le reconnaît volontiers : elle a beau soutenir le choix d’Emmanuel Grégoire d’exclure toute fusion au second tour avec La France insoumise (LFI), qu’elle juge « sectaire » et « agressive », elle aussi est lasse de cette « guerre des gauches » qui fracture la première ville de France.

Dans les pollens qui tournicotent autour des étals posés sur le terre-plein de la rue Alexandre-Dumas, dans le XIarrondissement, elle se rassure en pensant à sa fille qui vote insoumis ou à sa tante qui a voté Pierre-Yves Bournazel le 15 mars : toutes deux lui ont promis qu’elles mettraient un bulletin « Grégoire » dans l’urne au second tour.

Combien seront-ils, ces électeurs et électrices de gauche ou du centre, à changer leur vote pour empêcher la droite de mettre la main sur Paris ? Depuis mardi soir, l’assurance tranquille née du score inattendu (près de 38 %) de la liste emmenée par Emmanuel Grégoire a fondu sous le soleil du printemps précoce.

En se retirant de la bataille, la zemmouriste Sarah Knafo et le philippiste Pierre-Yves Bournazel ont ouvert la voie à Rachida Dati. Désormais seule sur l’espace de la droite et de l’extrême droite, l’ancienne ministre de la culture n’a jamais été aussi proche de l’emporter malgré un résultat médiocre (moins de 26 %) au premier tour. Après Jordan Bardella, même Marine Le Pen a appelé à « faire barrage » à la gauche en votant pour elle.

Au lieu de se rassembler pour faire front commun, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire et l’insoumise Sophia Chikirou ont déposé, chacun de leur côté, leur liste en préfecture. Sur les réseaux sociaux, les deux équipes ont commencé à s’empailler, s’accusant l’une l’autre d’être responsable de la division. Mercredi soir, l’engueulade a migré sur le plateau de BFMTV où les deux têtes de liste se sont livrées à un débat sans merci, quand bien même leurs programmes ne sont guère éloignés.

Unitaires des quartiers populaires

Sur les trottoirs de l’Est parisien, l’heure est à une colère sourde et indifférenciée contre les deux états-majors qui ont refusé de s’entendre. « La faute aux égos », entend-on rue Alexandre-Dumas, où une dame, caddie à la main, interpelle l’aréopage des militants : « Chirikou [sic], oui, on l’aime pas, mais vous vous êtes fait piéger par la presse : il fallait faire alliance ! » Un homme attrape un tract fraîchement réimprimé, où les mots « Mobilisation générale ! » ont fait leur apparition en gros caractères sous le visage d’Emmanuel Grégoire. « Il faut que Chikirou se désiste ! », lance-t-il sans y croire.

Jeudi matin, Danielle Simonnet arrive devant l’école élémentaire Mouraud, entourée de HLM dans le quartier Saint-Blaise (XXarrondissement). La députée de L’Après, qui fut conseillère de Paris durant quatorze ans, se lance dans une criée militante, une tonne de tracts à la main : « On compte sur vous dimanche ! Il ne faut pas que Dati passe, votez Emmanuel Grégoire ! », clame-t-elle à tue-tête. Là aussi, impossible de passer à côté de l’aspiration au rassemblement. « Il faut s’allier les gars ! Faites comme à Toulouse, ils vont niquer Moudenc ! », enjoint spontanément un livreur à vélo passant par là.

Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur Chikirou ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Jérôme Gleizes, conseiller écologiste de Paris

L’accueil est plutôt bon chez les parents d’élèves. Les exemples toulousains et marseillais reviennent en boucle. « Pourquoi vous vous maintenez ? », morigène une mère face à Danielle Simonnet, qu’elle croit toujours membre du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, quand une autre lui glisse : « Ne vous inquiétez pas, je voterai Chikirou ! » La députée éclate de rire : « Non ! Si vous voulez me faire plaisir, il faut voter Grégoire ! »

Pour éviter les malentendus, l’ex-insoumise, purgée en 2024, a écrit un texte pour les habitants de sa circonscription où elle explique pourquoi seul un vote en faveur du socialiste saura « empêcher Dati-Knafo de prendre Paris ». La députée a épluché les résultats du XXe, bureau par bureau. Elle est formelle : dans les quartiers populaires, « la dynamique unitaire portée par Emmanuel Grégoire l’a emporté sur les aspirations identitaires ». Résultat, l’électorat qui avait massivement voté LFI aux dernières européennes n’a pas barguigné pour se reporter sur le vote Grégoire dès le premier tour.

Exemple dans le bureau de vote de l’école Mouraud, où près de 20 % des électeurs de LFI de 2024 ont préféré le socialiste à l’insoumise. « Il y a dans l’électorat populaire une conscience plus forte du danger de l’arrivée de Dati, alors que dans les coins plus bourgeois, autour de la place Gambetta, le vote Chikirou est plus élevé », analyse Danielle Simonnet.

De Marseille à Paris

Pour l’ancien conseiller de Paris Jérôme Gleizes, c’est justement là le problème : « Grégoire dit qu’il est confiant, mais il n’a pas compris que le vote utile avait déjà eu lieu au premier tour ! », alerte l’écologiste qui, avec ses camarades des Verts populaires, a rejoint LFI fin janvier.

Après avoir lui-même prôné l’union en interne, il défend désormais la ligne autonomiste de Sophia Chikirou : « Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur sa candidature ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Face à une gauche molle, on ne peut pas disparaître », avance-t-il. Il observe aussi que, si à Marseille, le Rassemblement national a d’ores et déjà gagné ses galons à la mairie, dans la capitale, le retrait de Sarah Knafo a pour conséquence – heureuse – qu’aucun élu d’extrême droite ne siégera au conseil de Paris…

Dans le camp d’Emmanuel Grégoire, Lucie Castets a elle aussi longuement plaidé, en vain, pour le rassemblement. Une question de tactique, mais aussi de principe, pour celle qui fut choisie il y a deux ans par le Nouveau Front populaire pour incarner la gauche unie à Matignon. Deux ans plus tard, la fondatrice de Nos services publics a troqué sans mal son costume de première ministrable pour celui de future maire du XIIarrondissement.

On la retrouve jeudi sur le marché de la Porte-Dorée, en pleine discussion avec une électrice insoumise qui se dit aussi « écœurée » de la tournure prise par la campagne : le refus catégorique et « méprisant » d’Emmanuel Grégoire de s’allier avec Sophia Chikirou, pour éviter de s’aliéner l’électorat centriste, continue de la tourmenter.

« Il n’y en a qu’une qui s’est bougée, c’est Sandrine Rousseau ! », souligne l’électrice, en référence à l’écologiste qui a rappelé, sur ses réseaux sociaux, que l’accord noué au mois de décembre 2025 entre les écologistes et les socialistes parisiens spécifiait noir sur blanc que « les partenaires s’engagent à tout faire pour qu’il n’y ait qu’une seule liste de gauche au second tour ».

Lucie Castets tente de rappeler que les torts sont « partagés », qu’avoir opté pour la candidature de Sophia Chikirou, réputée pour crisper le reste de la gauche, n’a pas pesé pour rien dans l’impossibilité de s’allier… Mais rien n’y fait. Et c’est avec « tristesse » que l’électrice votera à nouveau LFI dimanche. À cet instant, pense-t-elle, c’est bien tout ce que la gauche mérite.

 mise en ligne le 19 mars 2026

À gauche,
le goût perdu de la victoire

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.

À quelques jours des municipales, le spectacle qu’offre la gauche a quelque chose de désolant. Non pas seulement parce qu’elle est divisée – elle l’a souvent été – mais parce que cette division semble devenue une stratégie en soi. Dans une large majorité de villes, les forces de gauche et écologistes n’ont pas réussi à se rassembler. Les uns, du côté des insoumis, semblent parfois considérer l’affaiblissement des socialistes comme un objectif politique. Les autres, du côté socialiste, privilégient des accords avec communistes et écologistes pour mieux tenir à distance les insoumis. Chacun trace ses lignes rouges, cultive ses blessures et défend sa cohérence.

Et, pendant ce temps-là, l’électeur de gauche regarde le puzzle sans parvenir à en reconstituer l’image. Le paradoxe est frappant : dans nombre de communes, la gauche pourrait gagner. Elle pourrait gagner si elle acceptait de regarder la réalité en face : la dispersion des candidatures transforme parfois des victoires possibles en défaites programmées. Nous allons ainsi assister à des situations presque ubuesques où des villes gagnables ne le seront pas, simplement parce que des forces qui gouvernaient ensemble hier refusent aujourd’hui de se parler.

Dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis.

Il y a à peine trois ans, socialistes et insoumis faisaient campagne côte à côte avec un programme commun. Aujourd’hui, dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis. La formule, censée incarner une vertu politique, dit surtout l’état d’un camp qui semble parfois avoir perdu le goût de la victoire. Pendant ce temps, la droite et l’extrême droite n’ont pas ces pudeurs.

À Paris, pour ne prendre que cet exemple, personne ne doute que la droite municipale saura tendre la main quand il le faudra. Il n’est pas absurde d’imaginer Rachida Dati discuter sans trembler avec l’extrême droite de Sarah Knafo si les circonstances électorales l’exigent. Là où la gauche se déchire sur des questions d’orthodoxie, ses adversaires savent faire preuve d’un pragmatisme redoutable.

Hégémonie et exclusion

Tout le monde a une part de responsabilité dans cette impasse. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Les procès en illégitimité répondent aux procès en trahison. Et cette mécanique finit par produire ce que l’on voit aujourd’hui : une gauche qui débat beaucoup de ses frontières internes et trop peu de la société qu’elle prétend transformer. Peut-être est-il temps de se rappeler une chose simple : en démocratie, les élections servent aussi à gagner.

Il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.

Avant de conclure, un mot pour certain·es lecteur·rices qui s’émeuvent parfois de lire ici un éditorial qui ne correspond pas exactement à leurs convictions. Rappelons une évidence : un éditorial engage celui qui l’écrit, pas l’ensemble d’une rédaction. Un journal n’est pas une chapelle où l’on répète une ligne unique ; c’est un espace où des points de vue peuvent s’exprimer, parfois divergents. Les lecteur·rices  qui souhaitent répondre peuvent le faire : la page Agora est précisément faite pour cela. Le pluralisme n’est pas un slogan décoratif ; il suppose d’accepter la contradiction. On ne peut pas célébrer l’indépendance éditoriale un jour et appeler au boycott le lendemain parce qu’une opinion déplaît. Le pluralisme n’est pas à géométrie variable.

Mais revenons à l’essentiel. À force de s’écharper, la gauche oublie peut-être l’urgence politique du moment. À un an de l’élection présidentielle, dans un contexte où l’extrême droite progresse, continuer à régler ses comptes comme si l’adversaire principal était à l’intérieur du camp progressiste relève d’un étrange sens des priorités. Se parler, débattre, confronter des désaccords : tout cela est normal. Mais ces débats doivent rester ceux d’une même famille politique qui partage un horizon commun. Car il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Et à l’approche des municipales comme de la présidentielle, il serait peut-être temps de s’en souvenir.

   mise en ligne le 19 mars 2026

Liban : un million de personnes, dont 350 000 enfants, jetées sur les routes pour fuir les bombes israéliennes

Benjamin König sur www.humanite.fr

Depuis le 2 mars, 968 personnes, dont 111 enfants, ont été tuées par l’armée israélienne. L’objectif semble être, comme à Gaza, de vider le territoire du Liban du Sud pour le détruire entièrement.

La phrase, prononcée par Ted Chaiban, le directeur adjoint de l’Unicef, fait froid dans le dos : « C’est une classe par jour depuis le début de la guerre qui a été soit tuée, soit blessée au Liban. » Soit, selon les chiffres du ministère libanais de la Santé, 111 enfants morts et 334 autres blessés par les bombes et les balles de l’armée israélienne en seize jours. « Ils paient un tribut terrible. La première chose que nous demandons est une désescalade », a ajouté Ted Chaiban.

Le pays n’en prend pas le chemin. Ce mercredi, les attaques israéliennes se sont poursuivies, et même intensifiées. Elles ont visé plusieurs villes et localités autour de Bint Jbeil, Marjayoun, Nabatieh et Tyr. Bien au-delà du fleuve Litani, que Tel-Aviv a désigné comme limite de la « zone tampon » instaurée.

À Khiam, localité située à l’est de Marjayoun, l’armée a mené une attaque terrestre couplée à des tirs d’artillerie sur plusieurs quartiers, utilisant des munitions au phosphore, selon des témoignages.

« Pas de maison, pas d’école »

Les bombardements israéliens ont aussi visé la capitale, Beyrouth, pilonnée parfois sans avertissement, tuant 12 personnes et en blessant 41 autres. « Le bruit était terrifiant, tout Beyrouth a été secoué », témoigne Sarah Saleh, une habitante du quartier de Bachoura citée par l’AFP. L’une des cibles était le directeur des programmes d’Al Manar, la chaîne de télévision du Hezbollah.

À Saïda, la troisième ville du Liban à l’histoire millénaire et porte d’entrée vers le sud du pays, c’est un exode massif, avec l’arrivée de dizaines de milliers de Libanais déplacés de force, fuyant les bombardements et l’avancée de l’armée israélienne dans le sud du Liban.

Les ordres d’évacuation ont provoqué le déplacement de plus d’un million de personnes, dont 350 000 enfants, depuis la « zone rouge » décrétée par Israël. « Cela perturbe complètement la vie des enfants. Pas de maison, pas d’école », a relevé Ted Chaiban.

Une « zone rouge » qui occupe désormais 14 % du pays

Ce mercredi matin, l’armée israélienne a également enjoint de quitter le territoire à l’ensemble des habitants en deçà du fleuve Zahrani, situé à une trentaine de kilomètres au nord de l’autre fleuve, le Litani. Une nouvelle extension de la « zone rouge » qui concerne désormais 14 % du territoire libanais.

Selon son porte-parole, Avichay Adraee, l’objectif de l’armée est de couper les ponts, en attaquant « les points de passage sur le fleuve Litani ». Pour Fouad Khoury-Helou, chercheur spécialiste du Liban et ancien directeur du quotidien libanais l’Orient-le Jour, la question qui se pose est de savoir si Israël « va décider d’envahir le Liban pour pourchasser le Hezbollah ».

Depuis le début de cette guerre, justifiée par le gouvernement israélien par les attaques du Hezbollah, 968 personnes ont été tuées, pour la plupart des civils. Ce jeudi, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, est attendu à Beyrouth pour s’entretenir avec le président, Joseph Aoun, le premier ministre, Nawaf Salam, et le président de la Chambre, Nabih Berry, afin d’œuvrer à un cessez-le-feu. Mais c’est bien à Tel-Aviv que le bellicisme s’exprime avec force, malgré les demandes – risibles – de la France à Israël de cesser ses opérations terrestres au Liban.


 


 

Comment l’armée israélienne cible les secouristes du Liban

Leila Aad et Zeina Kovacs sur www.mediapart.fr

Depuis le 2 mars, 38 personnels paramédicaux ont été tués par l’armée israélienne, qui cible des ambulances et des infrastructures médicales utilisées, selon elle, à des fins « militaires » par le Hezbollah. Souvent visés par des doubles frappes, les sauveteurs sont inquiets pour leur sort. 

Tyr, Burj Qalawiya (Liban).– Depuis qu’Israël a détruit le centre médical de Burj Qalawiya, dans le sud du Liban, vendredi 13 mars, tuant douze de leurs collègues, Wassim et Ali dorment dans une des rares ambulances épargnées par la frappe, garée non loin du bâtiment en ruine. « Rien ne nous fera partir ni abandonner notre mission humanitaire », assurent les deux jeunes secouristes de l’Autorité islamique de la santé, une organisation de secours affiliée au Hezbollah. Ils se trouvaient pourtant à quelques mètres seulement lors de l’attaque, qui a visé la seule clinique encore opérationnelle du village, déclenchant un incendie majeur avant l’effondrement de la structure. 

« On n’a rien vu, juste entendu un énorme bruit. Puis tout est devenu orange », racontent-ils, en montrant sur leurs téléphones des images apocalyptiques de l’hôpital : une boule de feu incandescente, d’où s’échappe une épaisse fumée orange en plein milieu de la nuit. Deux jours plus tard, lorsque Mediapart visite le village, la fumée est toujours là. Elle s’élève encore, cendreuse, des restes du bâtiment, où se mêlent boîtes de médicaments, gravats et papiers administratifs.

Abbas, un autre secouriste survivant de l’attaque, raconte que les flammes ont rongé le corps de certains de ses collègues au point de les rendre méconnaissables. « J’ai dû tirer mes amis des décombres. Que veux-tu que je te dise ? Il y avait des bouts de chair un peu partout », lâche-t-il en montrant du doigt la carcasse calcinée de l’hôpital. L’attaque est survenue un peu après l’iftar, le moment où les musulman·es rompent le jeûne pendant le ramadan. « Il n’y a aucune arme, aucun combattant ici, c’est une institution civile », assure Abbas. 

Sur les 912 personnes tuées par l’armée israélienne au Liban depuis le 2 mars et la reprise d’un conflit ouvert entre Israël et le Hezbollah, au moins 38 étaient des paramédicaux, d’après le ministère de la santé libanais. Dans un court message posté sur Telegram le 14 mars, Avichay Adraee, porte-parole de l’armée israélienne, accusait le Hezbollah d’utiliser « largement des ambulances à des fins militaires » ainsi que des « infrastructures médicales », sans plus de détails.

Pour Ramzi Kaiss, chercheur sur le Liban à l’ONG Human Rights Watch, ces attaques reflètent une tendance claire, « le mépris général dont l’armée israélienne fait preuve à l’égard des protections prévues par le droit international humanitaire ». La législation internationale est pourtant claire et protège le personnel médical, quelle que soit son affiliation politique. 

Condamnations internationales

Dans un rapport publié en 2024, Human Rights Watch conclut que plusieurs attaques sur des secouristes, lors de la précédente escalade, pouvaient s’apparenter à des crimes de guerre. Et sur les trois cas étudiés par l’organisation, parmi lesquels une attaque sur un centre de l’Autorité islamique de la santé, elle n’a relevé « aucun élément indiquant que ces installations étaient utilisées à des fins militaires qui auraient justifié de les attaquer », ajoute Ramzi Kaiss.

À ce jour, il n’existe aucun cas documenté prouvant que la milice chiite utilise des ambulances ou des hôpitaux pour transporter des combattants ou stocker des armes. En automne 2024, l’armée israélienne avait tué au moins 163 membres du personnel médical au Liban, dont 95 employés de l’Autorité islamique de la santé. 

Le gouvernement et la communauté internationale ont fermement condamné l’attaque du centre médical de Burj Qalawiya. Si l’Autorité islamique de la santé est une organisation de secours affiliée au Hezbollah, elle opère en étroite collaboration avec les autorités libanaises. En temps de guerre, elle constitue souvent le dernier recours dans les zones sensibles où la Croix-Rouge et la défense civile libanaise peinent à intervenir. C’est le cas à Burj Qalawiya, près de la ligne de front, où le bruit de l’artillerie israélienne et des tirs de roquettes du Hezbollah retentit sporadiquement dans le ciel. 

Pourquoi nous ciblent-ils ? Je n’ai pas de réponse. Ali Safieddine, chef de la base de la défense civile de Tyr

Beaucoup de ses membres sont volontaires, comme Wassim et Ali, et leur mission principale est de porter secours aux victimes des bombardements en fouillant les décombres. « Il n’y a personne pour nous remplacer ici si on part », assurent les deux jeunes hommes.

L’Autorité islamique de la santé n’est pas le seul organisme à avoir été pris pour cible par l’armée israélienne. Le 11 mars, Youssef Assaf, un jeune bénévole de la Croix-Rouge libanaise, a été tué alors qu’il portait secours à des personnes coincées sous les décombres d’un bâtiment visé par une frappe à Majdal Zoun, proche de la ligne de démarcation avec Israël.

« Ils sont arrivés en reconnaissance sur place et ont été visés par une frappe de drone. La deuxième équipe a dû abandonner l’opération de sauvetage pour les amener à l’hôpital », explique Ali Safieddine, chef de la base de la défense civile de Tyr. Youssef Assaf était aussi bénévole pour la défense civile. Une enquête sur les circonstances de sa mort a été ouverte par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). « Ça nous affecte tous car il travaillait avec nous depuis plus de quinze ans, poursuit le secouriste. Maintenant, personne ne sait ce qui nous attend. »

Les doubles frappes de l’armée israélienne

Dans ce centre, une dizaine d’ambulances sont garées sur un simple parking où les secouristes ont installé une table et quelques chaises en plastique. De part et d’autre du petit bâtiment, au milieu du terrain vague, des traces de frappes récentes sont encore visibles. « Je ne sais pas ce qu’ils visaient. Sûrement les maisons voisines », explique encore le secouriste en montrant les dégâts causés sur l’abri en tôle qui protège les ambulances. 

En octobre 2024, l’armée israélienne avait tué cinq secouristes de la défense civile de Tyr lors d’une opération de sauvetage sur le site d’une frappe. « Pourquoi nous ciblent-ils ? Je n’ai pas de réponse », déplore Ali Safieddine, qui a perdu sa fille de 1 an et demi pendant la guerre de 2006 dans un bombardement israélien sur une base de la défense civile libanaise, où il pensait l’avoir mise à l’abri. 

La défense civile, dépendante du ministère de l’intérieur, a peu de moyens pour secourir les blessé·es. « On travaille à mains nues », déplore Ali Safieddine, qui précise que leurs missions reposent sur « la rapidité ». Mais à cause des « doubles frappes », technique largement utilisée à Gaza consistant à lancer une deuxième attaque au même endroit que la première, une fois les secours arrivés, la défense civile comme l’Autorité islamique de la santé disent être maintenant contraintes d’attendre un certain temps avant d’intervenir, réduisant alors les chances de survie des victimes. 

Et, parfois, les précautions ne suffisent pas. Lundi 16 mars, deux membres de l’Autorité islamique de la santé ont été tués lors d’une mission de secours après un bombardement à Kfar Sir, dans le sud du Liban. « Nous avions pourtant appliqué le protocole et attendu vingt minutes, mais ils ont frappé dès l’arrivée de l’ambulance », raconte Mohamed Karaki, un de ses porte-parole.

« Tous ces jeunes ont des familles, des enfants », souffle Ali Safieddine, qui assure que ces attaques ne découragent pas les volontaires, « au contraire ». « On n’a pas un travail facile, on va là où les autres fuient, continue-t-il. Mais on ne s’arrêtera pas de travailler, quoi qu’il arrive. »

L’Autorité islamique de la santé est aujourd’hui celle qui paie le plus lourd tribut face aux attaques israéliennes contre les soignant·es au Liban. Israël élargit ses frappes au-delà des cibles militaires, visant des institutions civiles liées au Hezbollah et décimant des familles vivant dans les zones où le parti est influent, ce que beaucoup dénoncent comme une logique qui a pour but de punir collectivement la communauté chiite libanaise. 

 

 mise en ligne le 18 mars 2026

Des ouvriers et techniciens sous-payés et une directrice à 177 000 euros :
les salariés d’Eau de Paris
se mettent en grève

Léo Schilling sur www.humanite.fr

À l’appel de la CGT, une cinquantaine de salariés de l’établissement public chargé de l’approvisionnement en eau de la capitale se sont mis en grève illimitée mardi 17 mars et exigent des revalorisations salariales pour les postes d’ouvriers et de techniciens. Le syndicat pointe du doigt une « fracture salariale » et demande la garantie d’une « évolution de carrière plus juste et plus équilibrée ».

Ils sont une quinzaine, parmi la cinquantaine de grévistes, à être présents à proximité de l’Hôtel de ville ce mardi matin. Déjà en grève en juillet 2024, en plein durant les Jeux Olympiques, pour protester contre des conditions de travail qu’ils jugeaient indécentes, les salariés d’Eau de Paris ont remis le couvert entre les deux tours des élections municipales. Cette fois, les salariés, soutenus par la CGT, s’indignent à propos de salaires qu’ils jugent insuffisants.

Au cœur de leurs revendications, à la fois « des disparités de rémunération » injustifiables entre techniciens et cadres aux responsabilités parfois similaires, mais également des « sauts de rémunération clairement insuffisants entre certaines catégories ». « On a constaté en étudiant les grilles salariales que les ouvriers et techniciens sont sous-rémunérés par rapport au reste des employés », observe Romaric Montbobier, technicien de maintenance et délégué CGT Eau de Paris.

Des grilles salariales incohérentes

Pour bien faire comprendre les enjeux, il montre une fiche présentant les différents échelons de rémunération, allant de B1, pour les ouvriers, à D2 pour les postes les plus élevés. « On s’est rendu compte que des techniciens managers (échelon C2), ayant plusieurs personnes sous leur responsabilité, sont sous-rémunérés par rapport à l’échelon supérieur. Les cadres à l’échelon D1, avec une expertise proche et parfois sans fonction managériale, touchent quarante-deux euros supplémentaires par jour. À l’échelle d’une carrière, c’est un gouffre. » Le délégué syndical insiste sur le fait que « ce n’est pas un combat contre les cadres ».

L’indignation de la CGT vient du fait que le passage de l’échelon C1 à C2, preuve d’une certaine expertise et qui s’accompagne d’une augmentation des responsabilités, n’est que très peu rémunéré : moins de cinq euros supplémentaires par jour. « Pas même un sandwich », est-il écrit sur le tract distribué par le syndicat. « Quelqu’un qui passe cadre gagne environ 9 000 euros supplémentaires par an. Pour l’échelon inférieur, c’est seulement entre 1 000 et 2 000 euros supplémentaires », résume Romaric Montbobier.

La CGT fustige l’évolution d’une « entreprise à deux vitesses : d’un côté des populations dont le pouvoir d’achat est très protégé, de l’autre, des salariés ouvriers et techniciens qui ne bénéficient pas de la même protection tout au long de leur carrière ». Une impression renforcée par le nombre de cadres dans l’entreprise : 250 salariés sur les 900 que compte Eau de Paris seraient concernés par ce statut. C’est donc presque « un tiers de la population qui gagne beaucoup mieux sa vie face à l’indice des prix à la consommation », d’après Romaric Montbobier, qui fait le constat que les grilles ouvrières et techniciennes peinent à couvrir l’inflation, quand les échelons supérieurs sont largement au-dessus.

Polémique autour du salaire de la directrice

La CGT demande donc de « ne plus utiliser les grilles B1 et B2 », jugées insuffisantes, de « repositionner les salariés en C1 sur la grille C2 », et de faire passer en C2 +, une grille intermédiaire assurant une meilleure rémunération, les « managers non-cadres et salariés reconnus pour leur expertise technique ». Cette révision des grilles permettrait également aux salariés présents depuis longtemps, aux salaires plafonnés, de gagner « quatre à huit ans d’augmentation ».

Le mécontentement des salariés provient également du fait que la nouvelle directrice générale d’Eau de Paris a vu son salaire revalorisé, portant celui-ci à 177 000 euros par an (dont une variable de 10 000 euros). Après l’augmentation du directeur précédent, qui était passé de 145 000 à 167 000 euros, les salariés sont dans l’incompréhension, alors que la direction fait jusqu’alors la sourde oreille à leurs revendications salariales. La CGT demande également des précisions sur la prime du directeur général, indexée sur l’atteinte d’objectifs et « entourée de la plus grande opacité ».

Contactée, la direction d’Eau de Paris précise qu’elle « souhaite pouvoir aborder toutes les questions de rémunération dans le cadre de la négociation annuelle obligatoire », prévue en septembre, dans le cadre « du calendrier social d’Eau de Paris présenté aux organisations syndicales au moment de la prise de fonction de la nouvelle directrice générale », en janvier 2026.

D’autre part, la direction explique qu’il n’y a pas eu « d’augmentation de salaire de la directrice générale », mais une « rémunération votée par le conseil d’administration au moment de la prise de fonction, sur proposition du comité de rémunération de la ville de Paris », rémunération fixée « en fonction du profil du directeur ou de la directrice ».

   mise en ligne le 18 mars 2026

La gauche de Hollande préfère la défaite

Pierre Jacquemain  sur www.politis.fr

Sur le terrain, les alliances à gauche se multiplient comme condition de victoire. Mais une partie des cadres du Parti socialiste et de Place publique persiste à fragiliser l’unité dont elle a pourtant besoin.

À gauche, depuis dimanche, les faits sont têtus : dans de nombreuses villes, socialistes, communistes, écologistes et insoumis ont choisi de fusionner leurs listes. Non par naïveté, mais par nécessité. Non par effacement, mais par lucidité stratégique face à la droite et à l’extrême droite. Et pourtant, dans le même temps, l’espace médiatique continue de mettre en avant une tout autre musique, celle du doute et de la mise à distance. La presse, unanime, semble à ce titre assez peu goûter les accords à gauche et invite abondamment sur les plateaux ceux qui, « à gauche », dénoncent des « accords de la honte ».

Raphaël Glucksmann incarne aujourd’hui, avec constance, cette ligne singulière : construire une perspective pour 2027 en tenant à distance une partie décisive de la gauche. Une stratégie qui se veut clarificatrice, mais qui produit surtout de l’isolement. Car le réel est là : partout où la gauche peut espérer l’emporter, elle le fait en s’additionnant. L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.

L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.

Cette tension révèle une impasse plus profonde au sein d’une certaine gauche sociale-démocrate qui ne cesse d’invoquer une gauche « républicaine » et « laïque », comme un étendard censé tracer une frontière. Mais jamais cette affirmation ne va réellement au bout de sa démonstration. Elle fonctionne surtout en creux, pour suggérer ce que ne serait pas l’autre gauche, en particulier la gauche radicale. Or cette mise en cause implicite est non seulement contestable, mais elle est aussi politiquement stérile.

Faut-il rappeler qu’en 2024, lors des législatives, ces forces s’entendaient pour gouverner ensemble tout un pays ? Qu’elles plaidaient pour un accord national, un programme partagé, une répartition des responsabilités ? Comment expliquer qu’à l’échelle locale, aujourd’hui, certains prétendent qu’il serait devenu impossible de travailler ensemble ? Ce double discours fragilise l’ensemble. Il alimente une confusion dont la droite et l’extrême droite sont les seules bénéficiaires. Et il n’épargne personne.

Tout pour empêcher l’accord

Les insoumis eux-mêmes, en réduisant parfois ces alliances à de simples « accords techniques », contribuent à minorer la réalité politique : oui, les programmes sont suffisamment compatibles pour envisager un véritable partage du pouvoir, et pas seulement une coexistence contrainte.

Il faut donc nommer le problème : une partie de cette gauche préfère encore la défaite à une victoire partagée. Elle parie sur l’échec collectif pour en tirer un bénéfice futur, misant sur les fractures des municipales pour se repositionner en vue de 2027. C’est un calcul court, qui fait passer la stratégie d’appareil avant l’intérêt général.

L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser.

L’épisode de Limoges en est une illustration frappante. Dans cette ville longtemps appelée « la Rome du socialisme », tout a été entrepris pour empêcher un accord entre socialistes et insoumis. Les pressions ont été fortes, assumées. François Hollande a même décroché son téléphone. Mais, localement, les socialistes ont tenu bon. Ils ont compris que la politique se joue aussi dans les territoires.

Ce décalage entre les états-majors et le terrain est désormais central. Il montre que l’idée des gauches irréconciliables est moins une réalité qu’une construction dangereuse, parce qu’elle enferme la gauche dans une minorité durable. Aucune de ses composantes ne peut, seule, prétendre représenter le bloc populaire dans toute sa diversité. La solitude de Raphaël Glucksmann est, en ce sens, profondément politique. Elle tient à une stratégie qui se coupe des dynamiques réelles de recomposition. On ne bâtit pas une majorité en espérant l’affaiblissement de ses partenaires.

Il est encore temps de sortir de cette logique. À condition de cesser d’opposer abstraitement des gauches qui, dans les faits, savent déjà gouverner ensemble. L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser. Car la seule question qui vaille demeure : comment gagner, ensemble ?

 mise en ligne le 17 mars 2026

Lumir Lapray : « La gauche unie peut gagner quasiment
toutes les villes de France »

Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/

Municipales - Malgré les scores du Rassemblement national au premier tour, l’extrême droite ne renforce pas son ancrage local, estime Lumir Lapray. Selon la consultante, la gauche pourrait l’emporter dans davantage de communes, en investissant les territoires ruraux.

L’écologiste Lumir Lapray est déterminée à ne pas abandonner le vote populaire rural au Rassemblement national. Dans son livre Ces gens-là, plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Éd. Payot, 2025), celle qui a été candidate Nupes aux législatives en 2022 raconte le quotidien de ses proches et de ses voisins. Leurs colères, et leurs désillusions aussi. Issus des classes populaires et moyennes blanches, ce sont eux qui « pourraient tout faire basculer » lors de l’élection présidentielle de 2027, en votant notamment pour l’extrême droite.

En tant que consultante politique pour le mouvement citoyen Victoires populaires, la trentenaire a œuvré pour faire gagner des listes de gauche dans les villages, comme à Crest (Drôme) ou Bourg-d’Oisans (Isère), passés à gauche dès ce premier tour des municipales, dimanche 15 mars.

Reporterre — L’enseignement que l’on peut d’ores et déjà tirer à l’issue de ce premier tour, c’est une abstention jamais vue (42,8 %) en dehors des élections de 2020 bouleversées par la pandémie de Covid-19. Comment comprenez-vous un tel score ?

Lumir Lapray : Les électeurs ne comprennent plus à quoi sert la politique, ils ont le sentiment que les candidats sont tous les mêmes. Force est de constater que le travail mené par le collectif Démocratiser la politique, qui alerte sur la faible présence en politique de personnes issues de milieux populaires, leur donne raison. Le pouvoir comme les richesses sont captés par des gens aux origines sociales identiques, et le décalage entre ces deux mondes est réel. Les citoyens ont l’impression que les politiques ne vont de toute façon rien faire pour les aider, donc si l’on suit ce raisonnement, à quoi bon se déplacer aux urnes ?

La France insoumise, qui a investi pour la première fois ce scrutin local, obtient de bons résultats. Le RN renforce son ancrage dans les villes qu’il dirigeait déjà, mais peine à faire la percée qu’il espérait. Quels enseignements tirez-vous de ce premier tour ?

Lumir Lapray : Mise à part Perpignan, où Louis Aliot a été réélu dès le premier tour, le parti de Marine Le Pen n’a pour l’instant pas remporté de grande ville. Pour un parti politique soi-disant à deux doigts de prendre le pouvoir en 2027, le constat est clairement en demi-teinte : l’extrême droite ne renforce pas réellement son ancrage local. Même la ville de Lens passe à gauche dès le premier tour alors qu’elle est située au cœur d’un bassin minier.

L’extrême droite progresse, certes dans le Sud-Est, notamment dans le Var, mais globalement, ce qu’il faut retenir, c’est que le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée. À Marseille par exemple, sa percée se fait à la faveur de l’affaiblissement de Martine Vassal (LR).

« Le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée »

Aujourd’hui, plusieurs figures des Républicains, tels que Laurent Wauquiez, tiennent des discours très proches de ceux de l’extrême droite, à tel point que l’on ne sait plus bien qui parle. La droite a une responsabilité majeure : elle a banalisé son idéologie. Dans ce contexte, plutôt que de voter pour une pâle copie, les gens sont de plus en plus attirés par de nouvelles figures.

« Je pense que la négligence de toute la gauche pour les ruralités va se voir aux municipales », disiez-vous dans « Libération » en décembre dernier. Qu’entendez-vous par là exactement ? Votre prédiction se confirme-t-elle ?

Lumir Lapray : La poussée dégagiste est faible aux élections municipales dans ces territoires où la prime au sortant est très forte. En revanche, la gauche aurait pu gagner beaucoup plus de communes si elle avait mis davantage de ressources. Il est évident que la question qui a le plus occupé les partis de gauche était de savoir quelle nuance de gauche allait emporter les métropoles. C’est quand même dingue, à force de s’invectiver, ils ont laissé le camp adverse progresser.

Le score du RN à Marseille, c’est la honte pour les différents partis de gauche qui ont préféré s’affronter tout du long de la campagne. Malgré ce désintérêt profond pour les campagnes et le périurbain, je trouve que l’on s’en sort pas trop mal. La gauche unie peut en réalité gagner quasiment toutes les villes de France. Ces résultats nous rappellent combien l’union est la seule solution pour battre l’extrême droite.

Le chercheur Félicien Faury, qui a étudié le comportement des électeurs du RN dans la région Sud-Paca entre 2016 et 2022, documente les ressorts identitaristes et sociaux de ce vote. Que faites-vous du racisme, qui est l’un des moteurs de ces électeurs ?

Lumir Lapray : Je crois qu’il faut faire attention à ne pas généraliser ces conclusions. Félicien Faury analyse surtout la racialisation des rapports sociaux, et il ne faut pas oublier qu’il s’intéresse au Sud-Est. Il est question d’un territoire structuré par la colonisation violente de l’Algérie, et par l’incapacité de la France à gérer ce fait colonial. Je pense sincèrement que le racisme n’est pas la justification primordiale du vote d’une grande majorité des électeurs du RN.

Attention, je ne dis pas qu’il n’est pas l’une des motivations, mais il me semble que la raison principale, c’est la mise en concurrence et le sentiment de perte de prise sur son quotidien. Par contre, le racisme est clairement la pierre angulaire de ce vote. S’il disparaissait, les gens se rendraient compte que leurs alliés objectifs sont en réalité ceux auxquels ils disent s’opposer.

La question qu’il faut se poser, c’est comment accompagner un processus de déconstruction. Prenons le cas du masculinisme, l’autre pierre angulaire du vote RN dont on parle peu : ces hommes sont traversés par une perte de valeurs, le sentiment de ne plus avoir de place dans la société, etc. Pour autant, pour gagner, la gauche ne peut pas les laisser de côté.

À ce stade, rien n’est encore joué pour les maires Les Écologistes sortants… Quelles leçons l’écologie politique doit-elle en tirer ? N’ont-ils pas convaincu ?

Lumir Lapray : Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une vague électorale doit être portée par un mouvement social. Lors des élections municipales de 2020, les maires écologistes ont été portés par le mouvement citoyen massif, souvent jeune, qui s’est mobilisé partout en France dans les rues en 2018 et 2019. Il s’agit d’une vraie mise en garde de tout l’appareil politique : vous ne pouvez pas faire sans nous les syndicats, les associations, les mouvements sociaux, et les communautés organisées. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, c’est nous qui allons en payer directement les conséquences.

Au-delà, il faut arriver à construire un rapport, non pas de force, mais de pouvoir afin que nous, les communautés organisées et politisées, soyons sûrs que les partis politiques représentent nos aspirations plutôt qu’ils nous ignorent tout du long et attendent qu’on vienne à leur rescousse à chaque élection. Force est de constater que le processus de délégation de notre pouvoir ne fonctionne plus, il faut que les citoyens s’organisent.

Pierre-Édouard Stérin, ce milliardaire anti-avortement qui prévoit d’injecter 150 millions d’euros pour faire gagner 300 villes au Rassemblement national lors des élections municipales de 2026, comme l’a révélé le journal « L’Humanité », finance énormément d’associations proches de ses idées et qui maillent le territoire, notamment en ruralité. Comment lutter contre ce phénomène de conquête « au ras du sol » ?

Lumir Lapray : J’en constate en effet d’ores et déjà les conséquences sur le terrain. Chez moi, à Châtillon-sur-Chalaronne [dans l’Ain], une école catholique hors contrat pour jeunes filles, en partie financée par Pierre-Édouard Stérin, où on leur apprend à faire de la couture et de l’art floral vêtues comme dans la série The Handmaid’s Tale, a été fermée sur décision préfectorale en novembre.

« Dans les campagnes, il y a de moins de moins d’associations, et les syndicats sont en chute libre »

En réalité, la gauche doit investir plus que jamais ce terrain-là, car dans les campagnes, si les gens se tournent vers ce type de structures, c’est avant tout parce qu’ils sont face à un vide : il y a de moins en moins d’associations sportives ou culturelles, et les syndicats sont en chute libre.

Par exemple, dans l’Ain, les ouvriers de la logistique sont nombreux, mais à peine 3 % d’entre eux sont syndiqués. Il y a aussi un vrai enjeu à reconstruire de la fierté, de l’appartenance, du collectif… Bref, des espaces qui politisent notre expérience. L’extrême droite catholique propose des rituels ridicules, mais où sont les nôtres ?

L’écologie peut-elle permettre de créer d’autres imaginaires, loin de celui de l’écologie dite « punitive » ?

Lumir Lapray : Énormément de ruraux font des actes profondément écologiques à la campagne, c’est juste qu’ils ne l’appellent pas comme ça. La sociologue Fanny Hugues a par exemple travaillé sur la notion « d’écologie de la débrouille » et montre bien que des pratiques vertueuses existent, mais elles ne sont juste pas valorisées comme telles.

Il est primordial de toujours faire le lien avec la justice environnementale, dans tout ce que l’on propose, pour montrer comment elle permet d’améliorer la vie des classes populaires et moyennes tout en taxant les ultrariches. En gros, il faut montrer comment l’écologie permet d’opérer une redistribution des valeurs.

« Il est urgent de faire exister des leaders écologistes qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront de cette transition »

Pour mettre en place cet imaginaire, il est urgent que l’on fasse exister des leaders du mouvement écologiste qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront les premiers de cette transition, qu’ils travaillent dans le BTP, qu’elles soient des mères célibataires qui vont payer moins cher parce qu’elles auront bénéficié d’aides pour rénover leur maison, qu’il y ait des paysans soucieux de ne pas s’empoisonner, ou que des enseignants viennent expliquer ce que ça fait de faire classe quand il fait 40 °C.

 mise en ligne le 17 mars 2026

La paix est le bien le plus précieux des peuples

Par Maryse Dumas, syndicaliste sur www.humanite.fr

Y a-t-il bien plus précieux pour les peuples que la paix ? À l’évidence non ! Chaque jour apporte son lot de destructions et de ruines, de vies brisées, de souffrances endurées, d’enfances sacrifiées. Comment vivre sous les bombes ? Dans l’angoisse qu’un missile, un drone, une explosion quelconque viennent faucher votre vie ou celle de l’un ou l’une de vos plus proches, de vos enfants puisqu’on bombarde même les écoles ?

Une vie en recul de civilisation par les coupures d’électricité, de gaz, de communications, les difficultés d’approvisionnement. Les décomptes macabres ont repris, mais les chiffres ne disent rien des souffrances ni de ceux qui sont partis ni de ceux qui restent, blessés, traumatisés, mutilés, sans nulle part où aller. Il n’y a pas de guerre propre.

Sur les plateaux, les paroles expertes, principalement militaires, se succèdent. La voix des peuples est plus rare, étouffée sous les bombes, niée sous les euphémismes et les visées prétendument stratégiques. Moments de bascule, nouvelle reconfiguration du monde, la dimension politique et économique est incontestable. Mais qui parle du sacrifice ici et maintenant des populations à qui personne n’a demandé leur avis et qui estiment sans doute que d’autres solutions étaient possibles ?

Contrairement à ce que nous assène le père fouettard Macron, ce n’est pas la crainte qu’un pays inspire qui fait sa force.

Le camp de la paix est affaibli tant en France que dans les autres pays. Ceux qui dominent le monde et le mettent en guerre appartiennent au camp d’en face : celui de l’extrême droite dont c’est, avec le nationalisme, l’ADN. Avec Trump, Netanyahou, Poutine et quelques autres, une pluie de bombes aux conséquences incalculables s’abat depuis des mois sur la planète. Aucune perspective démocratique ni de progrès ne peut en ressortir. Seule la paix pourrait y contribuer.

Les électeurs en France devraient y réfléchir. Il paraît que notre peuple aspirerait au retour de l’autorité incarné par un homme fort. Certains s’y voient déjà. Or les régimes autoritaires sont par nature basés sur l’utilisation systématique de la force contre tout ce qui dérange. L’ennemi peut alors être autant intérieur qu’extérieur. On le traite par la répression brutale ou par la guerre, avec des effets en chaîne difficilement maîtrisables.

Les fascistes du monde savent se coaliser pour écraser le camp de la démocratie et du progrès social. Mais la loi du plus fort les pousse à recourir aux armes, même entre eux, dès lors qu’elle leur permet d’asseoir leur pouvoir, une domination économique et politique, sans partage. Le fascisme, c’est la guerre.

La gravité de la situation joue comme une chape de plomb sur les revendications et les luttes sociales, comme si l’on avait scrupule à exprimer des exigences immédiates alors que le sort du monde est en jeu. Or, tout au contraire, elles sont le moyen principal pour sortir du marasme. Contrairement à ce que nous assène le père fouettard Macron, ce n’est pas la crainte qu’un pays inspire qui fait sa force.

C’est plutôt l’attrait et le respect que lui valent son dynamisme économique et social, la cohésion de sa population autour de valeurs fondamentales, sa capacité à faire rayonner sa culture dans le monde. Tout ce à quoi le néolibéralisme porte des coups, tout ce à quoi les luttes sociales peuvent redonner de la vigueur. « Ces milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix, donnez-les au travail, à l’intelligence… » disait déjà Victor Hugo il y a plus d’un siècle. Une parole et une exigence plus actuelles que jamais

 mise en ligne le 16 mars 2026

Municipales : LFI et le RN
tirent les marrons du feu 

Roger Martelli sur www.regards.fr

Le premier tour des municipales ne bouleverse pas le paysage politique. Mais il en accentue certains traits et fait bouger les équilibres internes de la gauche et de la droite.

Roger Martelli nous livre ici ses premières impressions sur le premier tour des élections municipales. Nous publierons d’autres analyses plus détaillées, en fonction des grands enjeux qui se dessinent.

Ce premier tour des élections municipales, ce dimanche 15 mars, n’a pas contredit une tendance de long souffle : le poids de l’abstention. On pouvait croire que la faible participation de 2020 était due à la seule épidémie et, de fait, la participation est à la hausse cette année. Mais c’est la deuxième fois depuis 1959 qu’elle passe sous la barre des 60%. La crise de la représentation n’est pas derrière nous et il n’y a pas de vaccin pour la contenir.

Un autre aspect s’est trouvé confirmé ce dimanche : après le choc des législatives de 2024, celui de l’éclatement du paysage politique, dont atteste le grand nombre de listes habilitées à accéder au second tour, dans la France urbaine des plus de 10 000 habitants. Il ne faut certes pas exagérer cette dimension : le PS et les LR continueront vraisemblablement de se partager un grand nombre des 7 à 8% des communes concernées. Mais les deux partis qui ont gouverné la France en alternance depuis 1981 devront compter sur le poids d’autres forces.

Le RN était ainsi annoncé une fois de plus comme le grand gagnant de la consultation. Et, de fait, sa présence s’est avérée massive dans de vastes portions du territoire métropolitain. Il a conforté ses bases antérieures, réélues dès le premier tour. En dehors des centres métropolitains, qui restent globalement rebelles à son emprise, il obtient des scores importants qui lui assureront des entrées notables dans de très nombreux conseils municipaux. Mais s’il a d’ores et déjà conquis des petites villes dans le Nord, l’Est et le Sud et s’il est en tête dans de nombreuses villes (Narbonne, Menton, Toulon, Castres, Douai ou Draguignan), il n’est pas parvenu à s’emparer de villes moyennes comme Avion, Lens, Charleville-Mézières, Narbonne ou Saint-Dizier. 

L’extrême droite a progressé partout, elle a fait un pas vers cette union de toutes les droites qui doit être la base de sa future hégémonie, mais elle n’a pas encore éloigné cette méfiance qui ne joue pas dans les élections européennes, mais qui se manifeste encore quand il s’agit de passer de la simple influence à un pouvoir réel, local comme national.

Quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix.

Et si le RN n’est pas au bout de sa dédiabolisation, il devra tenir compte que la diabolisation corrélative de La France insoumise a connu son premier couac significatif. Comme le parti de Marine Le Pen, celui de Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire de ces élections l’occasion d’inscrire le local dans ses bases d’implantation. Il a donc cherché opiniâtrement à politiser le scrutin, en faisant tourner « sa » vedette et ses figures de proue plus jeunes. Comme le RN, il a jeté nombre de ses députés dans la bataille municipale.

Cet effort a manifestement payé, en tout cas dans ses zones de force qu’il a labourées sans compter. La violence anti-LFI, notamment après la mort de Quentin Deranque à Lyon, n’a pas enrayé la mécanique insoumise. Elle l’a sans doute même confortée, comme ce fut le cas pour le PCF dans la rude période de « classe contre classe ». La hargne contre les insoumis et la mansuétude relative à l’égard du RN ont surmobilisé en faveur de LFI une large part de la gauche de gauche, notamment dans la jeunesse, racisée et éduquée.

La France insoumise a ainsi consolidé son ancrage au cœur de la France urbaine, dans la jeunesse et sans doute une part des catégories populaires. Ses bons résultats s’observent sans surprise dans les territoires où Jean-Luc Mélenchon a fait ses meilleurs scores, ainsi que la liste Aubry des européennes. En général, il est vrai que les résultats sont en dessous de ceux de 2022 et 2024, notamment à Paris et à Marseille qui font un peu figure de contre-performances. Mais ils égalent les résultats précédents (Lille) ou les dépassent sensiblement (Toulouse, Bordeaux ou Limoges).

Dans la plupart des cas de figure, le reste de la gauche doit enregistrer lucidement le phénomène, dans toute sa complexité. Au fond, il est difficile d’oublier que la poussée en longue durée des insoumis est l’envers des carences des autres composantes de la gauche. Si le vote Mélenchon de 2017 et 2022 n’a pas été qu’un vote insoumis, ceux de 2026, comme les réélections au premier tour de maires communistes, disent que la gauche de gauche n’a pas disparu de l’espace politique français. Force est alors de constater, comme à Nîmes ou au Havre, que lorsque cet espace est occupé par d’autres, le score des insoumis est nettement plus faible. Le PS gagnerait à ne pas l’oublier, pas seulement parce qu’il a conjoncturellement besoin de l’apport insoumis au second tour, mais parce qu’il en va de l’avenir de la gauche française.

Le message doit donc être entendu à gauche, dans toute la gauche. Les raisons ne manquent certes pas, politiques comme éthiques, pour critiquer La France insoumise et ses principaux responsables. Mais quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix. Il y avait sans nul doute des raisons d’être anticommuniste dans les périodes les moins ouvertes de l’histoire communiste. Mais l’anticommunisme de principe a toujours fini par anémier la République. Il en est de même de l’appel incessant à la mise au ban des insoumis.

Mieux vaut l’entendre aujourd’hui encore. La gauche peut débattre avec franchise, rudement s’il le faut. Elle ne doit pas oublier ce qui différencie ses composantes, mais sans jamais oublier qu’elle doit se retrouver pour faire majorité. Plutôt que d’osciller en permanence entre bordées d’insultes et embrassades contraintes, mieux vaut apprendre à être à la fois différents et unitaires.

Surtout quand le spectre de l’extrême droite continue de planer. Ce premier tour d’élections a montré, il est vrai, que les enfants du lepénisme n’ont pas encore partie gagnée. On y verra une bonne nouvelle. Mais pour qu’elle se confirme, puisque la droite déchirée est incapable de faire barrage, c’est la qualité de la gauche, sa rigueur et sa tranquillité qui sont la clé de nos lendemains. 

Dans les jours qui viennent, toute la gauche devra s’en souvenir, pour ne pas décourager cette part de la France populaire qui continue de croire en elle et qui veut continuer une grande histoire, même s’il est impératif de la refonder.

   mise en ligne le 16 mars 2026

Guerre en Iran : la bataille du détroit d'Ormuz
est-elle inévitable ?

Vadim Kamenka et Antoine Portoles sur www.humanite.fr

Le blocage de la porte d’entrée sur le golfe Persique, depuis les bombardements israélo-états-uniens du 28 février, multiplie les risques d’engrenage militaire. Les États-Unis, la France et plusieurs pays européens ont dépêché des navires pour « libérer » la route maritime. L’Iran est déterminé à maintenir sa stratégie d’usure.

En route vers l’enlisement ? Alors que la guerre illégale lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran entre, ce vendredi, dans son treizième jour, tous les regards sont dirigés vers le détroit d’Ormuz, toujours paralysé par le régime iranien. « Le blocage ​du détroit d’Ormuz doit certainement continuer à être utilisé ​comme levier contre ​l’ennemi », a prévenu, jeudi, Mojtaba Khamenei dans son premier message depuis son élection au rang de guide suprême de la révolution islamique.

Au-delà des tirs de missiles et des attaques de drones contre les tankers et les méthaniers qui se risqueraient à franchir le passage, Téhéran mise sur le minage des eaux. D’après la chaîne de télévision CNN, « quelques dizaines » de mines auraient déjà été placées et les Gardiens de la révolution seraient en capacité de « déployer un barrage de navires poseurs de mines dispersés, de bateaux chargés d’explosifs ». Leur stock de mines serait compris entre « 2 000 et 6 000 », précise le Soufan Center, organisme spécialisé sur les questions de sécurité.

La France envoie des navires de guerre

Face à cette volonté de transformer Ormuz en champ de bataille, Emmanuel Macron a renchéri. Lundi, depuis la base de Paphos, à Chypre, le chef de l’État a annoncé que la France allait envoyer des navires de guerre pour une mission « purement défensive » destinée à rouvrir la voie maritime stratégique. Le but affiché est d’escorter les navires « après la sortie de la phase la plus chaude du conflit » au Moyen-Orient, ce pour permettre la circulation du pétrole et du gaz. Pour y parvenir, rien de tel qu’une armada.

« La présence française qui se déploiera de la Méditerranée orientale en mer Rouge et justement au large d’Ormuz mobilisera huit frégates, deux porte-hélicoptères et notre porte-avions », a-t-il déclaré. Sa stratégie est « pour le moment déclaratoire, à destination des alliés du Golfe avec qui nous avons des accords de défense », estime le général Olivier Kempf, directeur du cabinet stratégique La Vigie. « L’ensemble de la flotte patrouillera une fois qu’un cessez-le-feu sera accepté. »

Comme le souligne Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris et spécialiste du Moyen-Orient, « il peut y avoir un incident non maîtrisé, une erreur de manœuvre qui nous entraîne dans un engrenage. Avec la concentration de navires de toutes sortes qui se retrouvent dans la région, ce scénario n’est pas impossible ».

Si l’entrave à la libre circulation du commerce international est une violation du droit international, l’escalade promue par Emmanuel Macron signifierait de fait l’entrée en guerre de la France contre l’Iran. « Les navires des puissances occidentales arrivent tous massivement sur zone, sans véritable coalition. Comment une quelconque intervention va être organisée ? s’interroge Didier Billion. La solution strictement militaire est évidemment, une fois de plus, une fausse solution. »

« On n’ouvre pas le golfe par la force en 2026 »

Les États-Unis semblent bien en peine quant à la réponse à apporter pour débloquer la situation. Des rumeurs laissaient entrevoir l’hypothèse d’escortes militaires des pétroliers, relayées notamment par le ministre états-unien de l’Énergie, Chris Wright, qui a fini par rétropédaler. Les responsables de la marine états-unienne ont opposé une fin de non-recevoir aux demandes insistantes de protection des compagnies maritimes, en raison du risque élevé d’attaques. Si l’armée états-unienne s’est enorgueillie d’avoir éliminé 16 bateaux iraniens mouilleurs de mines ces derniers jours, ses capacités demeurent là encore limitées.

En janvier, les États-Unis ont retiré du service leurs quatre chasseurs de mines Avenger basés à Bahreïn, censés être remplacés par des navires de combat littoral dotés de moyens de lutte contre les minages mais non conçus pour être dédiés à cette mission précise.

« Malgré les déclarations de Trump, quand vous regardez la géographie du détroit d’Ormuz, sa configuration, sa largeur, l’encombrement, personne n’imagine sérieusement que l’action militaire va permettre de rouvrir le passage, explique le général Olivier Kempf. Les côtes montagneuses permettent de se cacher pour lancer des drones aériens et navals, des micro-vedettes, des mini sous-marins sur des cibles mobiles, visibles que sont ces super tankers. On n’ouvre pas le golfe par la force en 2026. » Dans ce contexte, l’agence maritime de l’ONU a convoqué une réunion d’urgence les 18 et 19 mars.

Du nombre de jours de blocage du détroit d’Ormuz dépendra l’ampleur du choc sur l’économie mondiale. Au terme d’une réunion du G7, mercredi 11 mars, les 32 pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont annoncé la libération conjointe de 400 millions de barils issus de leurs réserves stratégiques. Soit 172 millions de barils mobilisés par les États-Unis, 14,5 millions de barils par la France ou encore 19,5 millions par l’Allemagne. L’idée est de compenser à très court terme la perte d’approvisionnement provoquée par le détroit d’Ormuz et ainsi de contenir la crise énergétique qui s’annonce du fait de l’explosion des cours du baril de pétrole et du gaz.

Le régime iranien joue sa survie

Plusieurs navires chinois auraient pu franchir le détroit. Les données de Lloyd’s List Intelligence confirment le passage de six navires, liés à la Chine. Le site d’information CNBC affirme que l’Iran a envoyé au moins 11,7 millions de barils de pétrole brut depuis le 28 février, à destination de la Chine. Pékin négocie directement avec Téhéran afin de permettre la circulation de navires car il s’agit d’une artère vitale pour ses importations et exportations commerciales (pétrole, automobile, textile…). En échange, la Chine fournirait des renseignements militaires. Elle a d’ailleurs dépêché dans la région son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Zhai Jun.

Dans une énième volte-face, Donald Trump joue la surenchère, ce jeudi, en affirmant sur Truth Social qu’il est « beaucoup plus important » à ses yeux d’empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires et de détruire le « monde entier » que de se soucier des prix du pétrole, qui flambent car « nous gagnons beaucoup d’argent ». Entre les élections de mi-mandats qui se rapprochent, une opinion largement opposée au conflit, Donald Trump peut-il tenir sur le long terme ? Si le premier ministre israélien veut mettre l’Iran à genoux, une forte pression a commencé à gagner l’administration états-unienne. Ces nombreuses formulations évoquant des objectifs remplis, une victoire déjà acquise dévoilent un président préparant l’espace médiatique à un possible retrait. « Les indicateurs économiques liés à la guerre, exercent une forme de pression indirecte à l’égard de Donald Trump. Dans son entourage, nous savons qu’il y en a un certain nombre qui ne sont pas très favorables à la poursuite de cette opération, encore moins si cela touche aux intérêts capitalistiques. Ce contexte peut favoriser un processus de désescalade », note Didier Billion.

Mais sur quelle base pourrait intervenir un quelconque accord ? L’interrogation vaut pour les autorités iraniennes qui appliquent une stratégie construite pour tenir dans la durée. Le régime iranien joue sa survie et s’est préparé à cette guerre. « Le pouvoir ira jusqu’au bout quitte à sacrifier des milliers de morts. Seules des garanties de sécurité assez solides pourraient pousser Téhéran à négocier. À mon avis, il n’existe pas de solution dans le très court terme », conclut Didier Billion.


 


 

Blocage du détroit d’Ormuz : Trump veut enrôler l’Otan, ses alliés en Asie et la Chine dans la guerre quitte à les menacer

La rédaction sur www.humanite.fr

Le président des États-Unis a multiplié les invectives, lors d’un entretien avec le « Financial Times » publié dimanche 15 mars, à l’encontre de l’Otan, de ses alliés en Asie et de la Chine. En cause : le blocage du détroit d'Ormuz par l’Iran, qui pousse Donald Trump à demander l’envoi de navires alliés afin de débloquer le commerce de pétrole.

Mis sous pression par le blocage du détroit d’Ormuz, Donald Trump souffle de nouveau le chaud et le froid. Lancé dans une guerre illégale avec Israël contre l’Iran, le président des États-Unis doit faire appel aux pays dont il n’a pas cessé de critiquer les politiques.

L’ex-magnat de l’immobilier a fait pression, dimanche 15 mars, sur plusieurs membres de l’Otan, des alliés en Asie et sur son ennemi désigné, la Chine, pour qu’ils sécurisent le trafic d’hydrocarbures verrouillé par l’Iran. Dans une interview accordée au Financial Times, l’élu républicain a accentué la pression pour qu’ils envoient des navires de guerre dans cette zone où transite un cinquième du trafic mondial de pétrole et de gaz liquéfié.

« Des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’Otan »

« Il est tout à fait normal que ceux qui tirent profit de ce détroit contribuent à faire en sorte que rien de fâcheux ne se produise là-bas », a ainsi estimé le président des États-Unis, avant d’annoncer aux capitales européennes qu’un refus signerait « des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’Otan ». Le chef d’État autoritaire avait plus tôt annoncé que les forces armées chapeautées par le Pentagone commenceraient « très bientôt » à escorter des pétroliers.

Donald Trump a aussi menacé de reporter son voyage en Chine, prévu du 31 mars au 2 avril, et donc son entrevue avec son homologue Xi Jinping. Le ministère des Affaires étrangères iranien a rapidement réagi, mettant en garde les pays qui envisageraient de répondre à l’appel de Washington. Téhéran leur demande de « s’abstenir de toute action pouvant mener à une escalade et à une extension du conflit ».

Les réponses des pays cités, elles, ne laissent pas présager l’émergence d’un mouvement d’ampleur. La première ministre du Japon, Sanae Takaichi, a par la suite confirmé qu’une opération militaire serait « extrêmement difficile juridiquement », malgré des prises de position militaristes et réactionnaires. « Le gouvernement japonais étudie actuellement les mesures à prendre », a-t-elle déclaré lors d’une intervention devant le Parlement japonais, alors que Tokyo dépend du pétrole du Moyen-Orient pour 95 % de ses importations et s’est déjà résolue à puiser dans ses réserves.

La cessation des bombardements

L’Australie a quant à elle confirmé qu’elle « n’enverra pas de navire dans le détroit d’Ormuz », via la voix de sa ministre des Transports, Catherine King. Érigée en ennemi héréditaire des États-Unis, la Chine n’a pas réagi aux intimidations du Bureau ovale. Alliée de l’Iran, Pékin appelle à la cessation des bombardements états-uniens et israéliens dans la région. De plus, Téhéran autorise le passage des navires pétroliers à destination de la Chine par le détroit d’Ormuz.

Le bureau du président sud-coréen, Lee Jae Myung, a de son côté annoncé qu’il « communiquerait étroitement avec les États-Unis », sans toutefois prendre d’engagement. De même pour le Royaume-Uni, dont le premier ministre, Keir Starmer, s’est entretenu dans la soirée de dimanche avec Donald Trump, mais n’a pas confirmé une quelconque participation militaire.

Le président de la France, Emmanuel Macron, a enfin déclaré, dimanche soir, avoir discuté du détroit d’Ormuz avec son homologue iranien, Massoud Pezeshkian. La semaine dernière, le locataire de l’Élysée avait annoncé que des navires de guerre français pourraient être déployés pour assurer la sécurité des navires commerciaux dans le détroit. Depuis l’embrasement de l’Iran et du Liban, attaqués sans répit par Washington et Tel-Aviv, les prix du pétrole ont connu une flambée spectaculaire, avant de montrer à nouveau des signes de stabilité lundi 16 mars, autour de 100 dollars le baril.

 

   mise en ligne le 14 mars 2026

Municipales 2026 : pourquoi l’unité à gauche est encore et toujours nécessaire face au RN

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

Après les bascules de 2020, les majorités PS-PCF-Les Écologistes abordent les scrutins municipaux dans une position plutôt défensive, de son côté LFI compte peser grâce à une stratégie autonome. Une division qui pourrait coûter cher, y compris dans les villes de conquête.

Les bascules de 2020 en sa faveur font que la gauche, hors LFI qui ne gère que deux communes, aborde de fait ces élections municipales dans une position assez défensive. D’où une angoisse palpable chez de nombreux cadres qu’ils soient socialiste, écologiste ou communiste. Conserver notamment les 103 des 281 principales villes du pays reste leur objectif prioritaire pour ne céder du terrain ni à la droite ni au Rassemblement national.

Aujourd’hui, la gauche est à la tête de neuf des onze centres urbains de plus de 200 000 habitants. À Rennes (Ille-et-Vilaine), Montpellier (Hérault) et Nantes (Loire-Atlantique), les majorités sortantes dirigées par le PS ne semblent pas particulièrement menacées.

Lille (Nord) et Strasbourg (Bas-Rhin) devraient rester dans le giron de la gauche mais être le théâtre d’une lutte entre forces de l’ex-Nouveau Front populaire (NFP), notamment dans la préfecture de l’Alsace où l’ancienne maire socialiste Catherine Trautmann part favorite face à la sortante écologiste Jeanne Barseghian.

En revanche, les majorités PS-PCF-Les Écologistes se trouvent challengées par une droite aux accents trumpistes à Paris, avec Rachida Dati, et à Lyon, avec Jean-Michel Aulas, ainsi qu’à Marseille où l’extrême droite est en embuscade. Dans ces trois villes, une division de la gauche au second tour pourrait être fatale.

« C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite »

La gauche part aussi à l’offensive pour (re) conquérir des grandes métropoles et des villes moyennes qui, aujourd’hui, lui échappent. Les socialistes visent des victoires à Toulouse (Haute-Garonne), Amiens (Somme), Saint-Étienne (Loire), Limoges (Haute-Vienne) ; les écologistes à Lorient (Morbihan), Nevers (Nièvre), Caen (Calvados), Mulhouse (Haut-Rhin) et les communistes au Havre (Seine-Maritime), à Nîmes (Gard), Alès (Gard), Arles (Bouches-du-Rhône), Montargis (Loiret) ou encore Agen (Lot-et-Garonne).

Un élargissement de l’escarcelle de la gauche enverrait un signal plutôt positif aussi pour la présidentielle. C’est ce qu’espère notamment le Parti socialiste qui a « fait de ces municipales un enjeu stratégique de positionnement politique » en présentant majoritairement des listes dans un périmètre d’union de la gauche sans LFI. « Ce doit être le même en 2027. C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite », assure Pierre Jouvet, secrétaire général du parti à la rose.

Dans une stratégie autonomiste confortée par le refus du PS de faire alliance avec des mélenchonistes, LFI espère conquérir Roubaix (Nord) et Évry-Courcouronnes (Essonne), chiper Vénissieux (Rhône) aux communistes, en plus d’être en capacité de récolter plus de 10 % dans nombre de grandes villes.

Une façon d’obtenir des grands électeurs pour les sénatoriales et d’affirmer son poids électoral à l’approche de la présidentielle. Mais cette tactique pourrait se heurter à une dynamique de vote utile d’un électorat stratège plutôt unitaire voulant éviter des bascules ou faciliter des conquêtes.

 mise en ligne le 14 mars 2026

Cessez-le-feu :
Europe, réveille-toi !

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Comme on pouvait le craindre, l’engrenage de la guerre américano-israélienne contre l’Iran franchit, jour après jour, de nouvelles « lignes rouges ». Le cycle infernal des agressions et des représailles, de l’humiliation et de la vengeance, est engagé. L’embrasement régional tant redouté est désormais une réalité. Le risque est à présent celui de l’enlisement, avec la tragédie qui s’ensuivrait immanquablement pour les populations. Comme hier en Irak, en Libye ou en Afghanistan, cette guerre n’apportera pas la démocratie, mais le chaos.

Seule une action résolue et responsable des principaux dirigeants de la planète, dans le cadre des Nations unies, en faveur d’un cessez-le-feu, rendrait envisageable le retour à la diplomatie, seule à même d’enrayer la course à l’abîme. Mais l’esprit de responsabilité et le courage politique s’effacent, dans les chancelleries européennes, devant le suivisme à l’égard d’un président des États-Unis sans foi ni loi, grisé par les « succès » illusoires de sa « belle armada » et l’inertie, sinon la complaisance, envers un chef de gouvernement israélien d’extrême droite, criminel de guerre présumé, prêt au pire.

En ordonnant la participation, fût-elle proclamée « défensive », de la France aux opérations aériennes contre l’Iran, il nous implique, de fait, dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Il est consternant de devoir constater que le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, fut le seul dirigeant de l’Union européenne à réagir d’emblée, en toute clarté, à cette nouvelle et hyper dangereuse aventure militaire « préventive » – donc d’autant plus illégale – contre l’Iran, dont tout le monde savait pourtant qu’elle déclencherait une réaction en chaîne aux conséquences potentiellement dévastatrices.

À l’inverse de celle du dirigeant espagnol, l’attitude plus qu’ambiguë d’Emmanuel Macron face à ce conflit ternira aussi sûrement son bilan international que le non de Jacques Chirac à la guerre d’Irak en 2003 avait rehaussé le sien. En ordonnant un déploiement militaire spectaculaire dans la région et la participation, fût-elle proclamée « défensive », de la France aux opérations aériennes contre l’Iran, il nous implique, de fait, dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Beaucoup d’entre nous ont sans doute découvert à cette occasion que la France avait conclu des accords de défense avec les Émirats arabes unis – « l’un des pays les plus répressifs et les plus prêts à s’ingérer dans les affaires intérieures des autres pays du Moyen-Orient » 1 – et qu’elle y possède trois bases militaires.

Et que dire du pitoyable chancelier allemand. « Il a offert un spectacle attristant dans le bureau du président Trump : c’était un petit garçon qui écoutait des rodomontades en tous sens, sans aucune capacité de réaction », selon un de ses propres amis politiques 2. Il expliquera refuser de donner des « leçons » à Trump sur le droit international, sa seule préoccupation étant d’« éviter de nouveaux flux de réfugiés ». Pas étonnant, dans ce contexte, que Trump se soit accordé, dans la conduite de sa guerre, la « note de 15 sur 10 »

Encouragé par le soutien sans limite de la Maison Blanche et l’impunité garantie des Européens, Netanyahou sème, en outre, la mort et la désolation au Liban. Là encore, on est stupéfait de la mollesse des réactions européennes à cette nouvelle offensive israélienne, malgré son bilan civil insoutenable.

Mesurent-ils seulement quel monde nous prépare ce renoncement, de fait, au droit international et aux principes si essentiels de la Charte des Nations unies. Résolument non à la soumission aux tenants de la loi du plus fort, dominateurs sans scrupule et fiers de l’être. Cessez-le-feu : Europe, réveille-toi 

 mise en ligne le 13 mars 2026

Contre le racisme et les fascistes,
c'est maintenant !

Par Marche des Solidarités sur https://blogs.mediapart.fr/

Samedi 14 mars, plus de 100 manifestations sont annoncées. Alors que le RN et Reconquête menacent de gagner certaines villes, que la droite veut s'allier aux fascistes pour faire « barrage républicain », nous serons des centaines de milliers à prendre la rue contre le racisme, les fascistes et les violences d’État.

D’où que l’on vienne, où que l’on soit né·e, Notre pays s’appelle Solidarité

Samedi 14 mars, nous serons des centaines de milliers à prendre la rue à travers tout le pays contre le racisme, les fascistes et les violences d’État à l'appel de plus de 360 organisations qui ont répondu à l'initiative lancée par la Marche des Solidarités et le Réseau d'Entraide Vérité et Justice.

Dans les villes comme Marseille et Nice directement menacées par le RN, à Lyon où 3000 fascistes ont manifesté il y a quelques semaines, à Nantes où la droite la plus raciste pourrait gagner en s'alliant aux fascistes pour faire barrage à la gauche, dans les villages du Finistère, des Cévennes, de l'Ariège et d'ailleurs, partout nous prenons la rue, nous décidons de nous unir, de résister, de riposter, et de construire la solidarité comme un moyen et comme un objectif.

A Paris, le parcours demandé par les organisateur.rices a été autorisé par la préfecture, la manifestation commencera à 14H00 Place de la Nation, passera dans le 20ème arrondissement pour rendre hommage à El Hacen Diarra à Père Lachaise et à la lutte des mineur.e.s isolé.e.s à Couronnes (occupation de la Maison des Métallos pour résister aux expulsions pendant les Jeux Olympiques de Paris en 2024) pour finir Place de la République où il y aura de la nourriture et des boissons pour rompre le jeune.

Voir ci-dessus la conférence de presse des collectifs organisateurs de la mobilisation (Marche des Solidarités, Réseau Entraide Vérité et Justice, collectifs de sans-papiers et mineur.e.s isolé.e.s en lutte avec la participation de la famille de Djamel Bandjaballah, de El Hacen Diarra et des représentant.e.s des cadres unitaires de mobilisation à Lyon, Marseille et Audierne (29 - Finistère)

Pour cette campagne, 8000 affiches ont été imprimées sur la région parisienne, des dizaines de milliers de tracts, des banderoles, des panneaux... La Marche des Solidarités n’a pas de subvention. Nous lançons un appel à toutes celles et ceux qui reconnaissent que ce que fait la Marche est utile et qu’il faudrait faire plus à nous soutenir financièrement. Ensemble, on va gagner ! Voilà le lien de la cagnotte : https://www.we-solidaire.com/fr/collecte/plateforme-marche-des-solidarites

Retrouvez-dessous : 

  • La liste des 102 villes où des mobilisations sont annoncées - à retrouver aussi ici : https://www.antiracisme-solidarite.org/14-mars-2026-plus-que-jamais-lutter-contre-le-fascisme

  • Le texte du tract qui sera diffusé dans la manifestation à Paris pour appeler à une assemblée publique place de la République lundi 16 mars à 18H30 pour réagir aux résultats du 1er tour des élections et nous organiser, sur nos quartiers, dans nos lieux de travail, avant le second tour. Pour bloquer la route aux fascistes, pour faire entendre nos exigences d’égalité et de solidarité.

 

Montpellier  - 14h30 - Place de la Comédie

Sète - 12h - Place de la mairie

 


Texte du tract qui sera diffusé dans la manifestation du samedi 14 mars à Paris

Au premier, au second tour comme dans le monde entier,

Non au fascisme, Non à la guerre

Ouvrons les frontières !

Nous sommes des centaines de milliers dans le pays. Nous manifestons, ensemble, ce 14 mars dans des dizaines et des dizaines de villes et communes dans tout le pays.

En solidarité avec les immigré.es, en solidarité avec les musulman.es, contre le racisme, contre le fascisme. Pour l’égalité des droits de toutes et tous, l’accès égal au logement, à l’éducation, à la santé, à la culture, au travail. Pour la régularisation des sans-papiers et la fin des violences policières.

Nous étions déjà des centaines de milliers le 8 mars. Pour l’égalité des droits, déjà. Ni les sionistes, ni les fascistes de Némésis n’ont pu marcher ce jour-là. A Paris le collectif Némésis a dû se réfugier dans le 16è arrondissement et n’a réuni que 200 personnes.

A Marseille les sionistes de Nous Vivrons ont été bloqués malgré le renfort de la candidate de la droite et du gouvernement, celle qui a repris la devise de Pétain, « travail, famille, patrie ».

Nous appelons à nous réunir ce lundi, au lendemain du premier tour des élections municipales. Pour réagir aux résultats et nous organiser, sur nos quartiers, dans nos lieux de travail, avant le second tour. Pour bloquer la route aux fascistes, pour faire entendre nos exigences d’égalité et de solidarité.

Assemblée publique à Paris

Place de la République

Lundi 16 mars – 18H30

(Avec Ftour – Rupture du jeun)

Et pour préparer à la journée de mobilisation internationale du samedi 28 mars.Dans toutes les villes des Etats-Unis des millions manifesteront à l’appel du mouvement No Kings et de Minneapolis. Contre Trump, en solidarité avec les migrant.es, contre ICE et contre la guerre.

De Londres à Athènes, comme à Rome, Madrid et Barcelone, des centaines de milliers vont défiler contre le racisme et le fascisme.

Dans le monde entier, comme en France, des millions célèbreront la Journée de la Terre aux côtés du peuple palestinien.

Faisons donc du 28 mars une journée mondiale de manifestation contre le fascisme et contre la guerre avec tous les peuples notamment les peuples d’Iran et du Liban. 

 

Plate-forme de la MARCHE DES SOLIDARITÉS :

https://antiracisme-solidarite.org // site

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https://www.youtube.com/@AntiracismeEtSolidarite // youtube

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 mise en ligne le 13 mars 2026

Quentin Deranque,
catholique traditionaliste à la ville
et néonazi en ligne

Alexandre Berteau et Marie Turcan sur www.mediapart.fr

Le militant tué à Lyon gravitait depuis plusieurs années dans les cercles néofascistes locaux. Des milliers de posts anonymes sur X retrouvés par « Mediapart » montrent l’étendue de sa pensée raciste et antisémite, construite autour d’une glorification du fascisme et une nostalgie du nazisme.

Il y a d’abord eu les hommages, élogieux. « Quentin est un nouveau converti au catholicisme engagé pour le bien commun […] avec une noblesse d’âme impressionnante », décrivait son ami Baptiste Claudin le 16 février sur CNews.

Puis est arrivée la minute de silence à l’Assemblée nationale. À 15 heures, le lendemain, tout l’hémicycle s’est levé pour le « jeune Quentin » – les mots de la présidente Yaël Braun-Pivet. Le militant d’extrême droite venait d’être déclaré mort après avoir été passé à tabac par des militants antifascistes, en marge d’un affrontement entre deux bandes rivales. Allait suivre un débat national jetant notamment l’opprobre sur le mouvement de La France insoumise (LFI), accusé de proximité avec le mouvement antifasciste.

Enfin, les rares portraits étoffés sont apparus dans la presse conservatrice, décrivant Quentin Deranque à travers les témoignages de ses ami·es proches. « Quentin est devenu catholique pour des raisons identitaires : le patriotisme et l’amour de Dieu sont liés chez lui », a ainsi résumé Domitille Casarotto dans Le Figaro.

Le jeune « consacrait ses nuits à l’aide aux sans-abri et à la lecture », affirme encore l’avocat de sa famille Fabien Rajon, qui a dénoncé le 11 mars « le harcèlement de certains médias dont les prétendues “enquêtes” ne visent qu’à salir sa mémoire ». Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu à nos sollicitations.

Un aspect de la personnalité du militant néofaciste, qui s’était porté volontaire pour faire partie d’un service d’ordre bénévole du groupe de fémonationalistes Némésis le 12 février, a pourtant jusqu’ici été complètement éclipsé. Un activisme en ligne d’une rare brutalité, qui laisse peu de doute sur les convictions néonazies qu’il avait développées.

Mediapart a identifié des milliers de posts que Quentin Deranque a publiés sous pseudonyme ces deux dernières années sur le réseau social X. Si elles confirment le portrait de fervent catholique et intellectuel appliqué que ses ami·es ont dressé, ces publications donnent aussi à voir l’étendue vertigineuse d’une pensée structurée autour d’un racisme et d’un antisémitisme décomplexés, ainsi qu’une glorification assumée du fascisme et de la nostalgie du nazisme.

« Il faut que les lois Pleven et Gayssot soient supprimées », énonce-t-il dans l’une de ses premières publications le 2 mai 2023, à propos des lois françaises qui interdisent notamment de nier la Shoah. Le début d’une logorrhée qui n’a fait que s’intensifier à mesure de son utilisation de la plateforme et de ses interactions avec d’autres militants néonazis. Durant des mois s’accumulent des posts négationnistes, fascistes, antisémites, racistes, islamophobes, homophobes.

Très proche de sa famille

Quentin Deranque est né le 13 juillet 2002, d’une mère péruvienne et d’un père français, à Perpignan (Pyrénées-Orientales). Il y passe quelques années avant que ses parents déménagent en Auvergne-Rhône-Alpes. Ils se rendent parfois dans le village de Cucuron (Vaucluse), au nord d’Aix-en-Provence, où le grand-oncle de Quentin Deranque a été maire pendant vingt ans.

C’est ici, dans un caveau familial, qu’il a été enterré le 25 février dans la plus grande discrétion. Pour éviter les risques de profanation, les fleurs ont été déposées uniquement au milieu du cimetière du petit village, sous une statue de Jésus crucifié. « Casapound Blocco Studentesco », lit-on sur une gerbe, du nom de l’organisation néofasciste italienne, connue pour son influence sur la mouvance française. 

Il est scolarisé dans le lycée catholique privé sous contrat Robin à Vienne (Isère), un établissement qui brasse des milliers d’élèves par an. En parallèle, il prend des cours de guitare électrique dans un centre social d’un quartier prioritaire viennois. Un professeur se souvient d’un « gentil gamin, petit et fin » et « très obéissant avec son père ». « Je ne me souviens pas d’une personnalité très affirmée, mais il était très preneur de la moindre proposition », ajoute-t-il.

Quentin Deranque entame ensuite ses études supérieures en septembre 2020 à Lyon I, en parcours mathématiques et économie. Le jeune homme est toujours resté « très proche de ses parents », formant une « famille tranquille et peu nombreuse », dit-on à Mediapart. Quentin Deranque a aussi une sœur de quelques années de moins, qui vivrait dans le Sud-Ouest, selon Le Figaro. Lui rentrait quasiment tous les week-ends et fréquentait assidûment les paroisses de la région.

Depuis sa mort, ses parents refusent de prendre la parole, renvoyant toute sollicitation vers leur avocat Fabien Rajon (voir la boîte noire). « Il y a des parents qui ont perdu un enfant. La famille est dépassée par ce retentissement, il faut les comprendre », rappelle l’entourage de la famille.

Après deux années à Lyon I passées « avec succès », décrit une source en interne, puis un stage à l’été 2022 dans le domaine de l’énergie, sur le lieu de travail de son père, il disparaît des radars scolaires. Bien qu’inscrit en troisième année entre 2022 et 2025, il ne se présente pas aux épreuves et n’obtient pas de diplôme. Ce n’est qu’en septembre 2025 qu’il se réinscrit dans un autre cursus, suivant un bachelor universitaire de technologie (BUT) de science des données à Lyon II.

De ces trois années de creux, on ne sait quasiment rien. Selon les témoignages de ses proches, c’est à cette période que sa fréquentation des paroisses s’intensifie. C’est aussi à cette époque que Quentin Deranque poste frénétiquement sur X.

Apologie du fascisme et du nazisme

Au printemps 2023, il crée deux comptes anonymes sur le réseau social d’Elon Musk : @PatricienD et @Gavariou. Sur le premier, il publie près de 7 000 fois en un an, de 2024 à janvier 2025. Il bascule alors parfois sur l’autre, présenté comme son « compte secondaire », et un troisième, @ultragavariou, créé en avril 2025, où l’on dénombre 3 000 publications jusqu’en février 2026.

L’exégèse de ces milliers de messages montre que non seulement il se revendiquait du fascisme (« On veut le fascisme », janvier 2025) et se définissait comme « un fasciste » (janvier 2025), mais qu’il prenait aussi le temps de le théoriser : « Un fasciste est quelqu’un qui soutient le fascisme, càd qu’il affirme la primauté de l’État sur l’individu. Il souhaite que l’État soit une force régénératrice (d’un ordre moral) et qu’il unisse la Nation. Il s’oppose au libéralisme et au marxisme. »

Il lui arrive d’ailleurs de recadrer d’autres militants de droite peu avisés qui qualifieraient les antifascistes de fascistes. « Les fascistes et les antifas ont littéralement 2 visions opposées de la société. La violence politique n’est pas propre aux fascistes, elle est intrinsèque à la politique quand on a un peu de caractère », s’agace-t-il en novembre 2024.

Moi je soutiens Adolf, mais chacun son truc. Un post de Quentin Deranque sur X

Tantôt sérieux, tantôt goguenard, il multiplie également les références nostalgiques au nazisme. En apprenant en novembre 2024 que huit Allemands préparaient un coup d’État néonazi, il compare cette initiative au putsch de la Brasserie d’Hitler en 1923, à Munich, survenu neuf ans avant l’accession du chancelier nazi au pouvoir. « Dans neuf ans nous serons définitivement de retour », prophétise-t-il.

Lorsqu’un internaute poste un chapitre de Mein Kampf d’Adolf Hitler, il abonde : « À faire lire à tous les lycéens » (septembre 2024).

En juillet 2024, alors qu’un internaute manifeste son « soutien aux pd, trans et adelphes », il réagit : « Moi je soutiens Adolf mais chacun son truc. » Un an plus tard, lorsqu’un utilisateur du réseau social mentionne les retards des trains en Allemagne, il répond le 14 août 2025 : « On les a trop culpabilisés d’avoir eu une excellente utilisation des réseaux ferrés. »

Le jour où dix-huit mois de prison sont requis contre le leader néonazi Marc de Cacqueray pour avoir passé à tabac des militants de SOS Racisme, Quentin Deranque commente : « Soutien à lui, il n’a rien fait de mal. » Et quand le député Antoine Léaument (LFI) rappelle à Julien Odoul que son parti, le Rassemblement national (RN) « a été fondé par des Waffen SS », Quentin Deranque assume : « Et c’est très bien. »

Dans la presse, les amis de Quentin Deranque ont multiplié les références à sa « grande bibliothèque » et à son goût pour la lecture, mentionnant par exemple Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Augustin. Mais le jeune homme de 23 ans avait aussi une fine connaissance des auteurs négationnistes. Il recommande plusieurs fois les deux livres Nuremberg de Maurice Bardèche, premier négationniste français, où l’universitaire plaide en faveur de l’Allemagne nazie, nie l’existence de la Shoah et diffuse des idées fascistes et antisémites, et pour lequel il a été condamné pour apologie de crimes de guerre.

Quentin Deranque valorise aussi les écrits de Jean-Jacques Stormay, auteur qui plaide pour un ordre politique autoritaire inspiré du fascisme catholique, et recommande sans sourciller Les Décombres, pamphlet antisémite et collaborationniste de Lucien Rebatet, soutien du nazisme. ⁠« Ses lectures étaient surtout fondées sur Aristote, saint Thomas d’Aquin, ou Patrick Buisson [ex-conseiller de Nicolas Sarkozy et théoricien de l’« union des droites » – ndlr]. C’était vraiment sa colonne vertébrale, le reste ce sont des running gags entre amis », minimise son ami Vincent Claudin auprès de Mediapart.

La religion au centre

À la ville comme en ligne, la religion semble omniprésente dans la vie de Quentin Deranque. Selon ses amis cités dans la presse, il serait même devenu le parrain de la confirmation de son propre père, qu’il aurait initié à la foi catholique. « Mon père a préféré le catéchisme de saint Pie X au début. Il a ensuite continué avec le compendium lorsqu’il suivait les cours de l’abbé. Le catéchisme de saint Pie X est plus digeste pour ceux qui commencent », décrit en effet le jeune homme en novembre 2024 sur X.

En famille, ils fréquentaient assidûment la chapelle Notre-Dame-de-l’Isle à Vienne, située en bordure de la route nationale. Pour y accéder, il faut contourner un Ehpad du même nom et emprunter une route étroite, où une seule voiture passe à la fois. C’est ici que la famille Deranque assistait à des messes traditionnelles. Les portes du bâtiment sont toutefois closes depuis le 1er septembre 2025, car le clocher de l’église du XIIsiècle fuit et le bâtiment n’est plus aux normes électriques.

« Pour les fidèles qui venaient célébrer ici la messe selon l’ancien ordo deux dimanches par mois, il a été convenu […] de délocaliser cette proposition paroissiale […] au sein de l’église de Jardin », lit-on sur deux feuilles A4 placardées à côté de l’entrée. La famille Deranque s’est donc repliée vers ladite église de Saint-Théodore dans la commune à 5 kilomètres de là. « On y dispense des messes traditionalistes », confirme un habitant sur place.

Ce type de messe dite en latin s’est raréfié en France depuis les réformes engagées par le Vatican dans les années 1970, mais connaît un regain de popularité ces dernières années, auprès d’une jeunesse très croyante. Sur X, Quentin Deranque ne faisait d’ailleurs pas mystère de son opposition à la décision du pape François de restreindre en 2021 l’usage de la messe en ancien ordo (terme qui désigne le calendrier liturgique) dans l’Église catholique.

X semblait être pour lui un lieu d’échange avec des dizaines d’interlocuteurs et interlocutrices très croyant·es, passionné·es, avec lesquel·les il échangeait régulièrement sur la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX). Ils se souhaitent une « Sainte Épiphanie » et font même des tests en ligne pour savoir « quel saint les accompagnera en 2025 » (il tombe sur saint François Xavier).

Fervent opposant au droit à l’avortement, qu’il compare au fait de « tuer des bébés », Quentin Deranque injurie à répétition Simone Veil, qu’il traite de « salope meurtrière » ou de « catin ». Lorsque le petit-fils de celle qui a porté le combat en France pour la légalisation de l’avortement se souvient sur X d’une action de sa grand-mère, il répond, le 31 juillet 2025 : « Question : il y a plus d’enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ? [une annexe d’Auschwitz-Birkenau – ndlr]. »

Quentin Deranque se dit par ailleurs déçu de la position du Rassemblement national (RN) sur le sujet – le parti d’extrême droite ayant préféré l’abstention au vote contre la constitutionnalisation de l’IVG en mars 2024. « C’est pour ça que j’ai voté Forteresse Europe (en plus d’être d’accord sur le reste) », écrit-il à propos du parti néofasciste mené par l’avocat Pierre-Marie Bonneau, qui défend notamment les antisémites et négationnistes Alain Soral, Robert Faurisson et Boris Le Lay.

Le parti Forteresse Europe a obtenu 0,02 % des suffrages exprimés en juin 2024, après avoir fait campagne sur l’abrogation de l’IVG et du mariage pour tous, la sortie de l’Union européenne, la création d’un « code de la nationalité » et d’un « recensement de la population incluant les critères ethniques et religieux ».

Racisme et antisémitisme

Comment Quentin Deranque pouvait-il se revendiquer d’une foi catholique qui demande « d’aimer son prochain » tout en propageant sa haine en ligne à longueur de journée ? « Ce n’est pas une question de haine », répond-il à un internaute qui soulève cette dichotomie. « NB : Un chrétien qui tue une personne est un pêcheur [sic] mais il demeure chrétien », ajoute-t-il.

« Il était de droite, tendance nationaliste et illibérale, il aimait son peuple et sa civilisation mais épousait en même temps la modernité », résumait pour Le Figaro son ami Vincent Claudin. Ce dernier assure ne pas se souvenir des posts de son camarade, pourtant leurs comptes dialoguaient régulièrement. Il tient à souligner auprès de Mediapart : « Quelques messages sur Twitter ne sont pas représentatifs des engagements d’une personne. J’en sais quelque chose. »

Alors assistant parlementaire de la députée RN Lisette Pollet, Vincent Claudin a en effet été licencié le 24 février après que Mediapart a exhumé les dizaines de posts pro-Hitler, racistes et antisémites qu’il publiait lui aussi sous pseudo.

Quentin Deranque semblait rejeter toute forme de diversité. Fan de foot (né à la frontière espagnole, il a un moment suivi le FC Barcelone de Messi), il a préféré soutenir l’Autriche à l’Euro 2024 car il lui était « impossible de supporter l’équipe censée représenter la France », à cause de ses joueurs noirs et musulmans.

Il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible. Son ancien professeur de musique

Sa pensée négationniste allait de pair avec un antisémitisme assumé, comme lorsqu’il se vante en novembre 2024 d’être en accord avec « 14 ou 15 » des seize préjugés antijuifs cités dans un sondage du Crif. « Il faudra déterrer et fusiller (((Halimi))) », écrit-il le même mois en utilisant un code antisémite, les triples parenthèses autour du nom de l’illustre avocate juive.

À l’été 2024, Quentin Deranque entreprend un voyage de plusieurs semaines au Pérou où il retrouve une partie de sa famille maternelle – il ne lâche pas X pour autant, en profitant même pour publier une photo prise dans un musée à Lima.

« Il ressemblait beaucoup à sa maman, il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible », confie son ancien professeur de musique. Le militant, dont la mère est péruvienne, assumait sa vision profondément racialiste et raciste de la société française. Quentin Deranque s’exprime sur les réseaux comme un suprémaciste blanc.

Il fait de la « blanchité » une condition pour être français, reproche à Miss Martinique d’être « mélaninée » et s’inquiète de « la mise en extrême minorité des Blancs dans le monde ». Caché derrière son pseudonyme, le jeune homme se revendique ouvertement « raciste ». « Être raciste c’est simplement faire le constat de l’existence de race, cela n’implique pas d’avoir une haine viscérale des autres races », tente-t-il d’élaborer en mai 2024.

En réalité, ses écrits transpirent bien la haine, avant tout dirigée vers « les millions d’Arabes et de Noirs présents sur le sol français », parfois réunis dans le terme de « bouègre » (condensé de « bougnoule » et de « nègre ») ou d’« allogènes », qu’il faudrait « déporter ». Le club de boxe qu’il fréquente à Vienne serait, regrette-t-il en octobre 2024, « dans un quartier bougne, mais comme le patron est blanc, ça filtre un peu ». Lorsqu’un internaute signale que « 100 % des électeurs du RN sont racistes », Quentin Deranque répond en juin 2024 : « Ils ont raison c’est 100 % normal. »

« On ne veut pas vivre avec des Africains, qu’ils soient délinquants ou non », assène-t-il en décembre 2024. Et lorsqu’une infirmière fait remarquer que les hôpitaux français tournent aussi grâce à des soignant·es noir·es, il s’énerve : « Quant aux médecins noirs on en croise aussi souvent que des poissons volants sale PàN [pute à nègre – ndlr]. »

Quelques semaines plus tôt, il comparait l’immigration africaine à l’occupation allemande, en semblant préférer la présence de « blonds dolicocéphales [« dolichocéphale » : terme instrumentalisé par les eugénistes nazis »] aux yeux bleus » à celle de « Noirs aux grosses narines et aux lèvres disproportionnées ».

En 2025, il publie une vidéo de la Bibliothèque nationale de France intitulée « La chasse aux nègres » et consacrée à la répression des esclaves noirs fuyant les plantations. Son commentaire : « Projet 2027 », référence à l’année de la prochaine élection présidentielle. Le militant n’hésite pas à employer des expressions appelant explicitement au meurtre, comme « TND », pour « Total Nigger Death » (« mort totale des nègres »), posté à plusieurs reprises.

Rapport à la violence

« Son engagement était guidé par la non-violence. Quentin détestait les conflits, n’avait jamais participé au moindre fait de violence, ne s’était jamais retrouvé en garde à vue et son casier était vierge de toute condamnation », a rappelé son avocat Fabien Rajon.

Si rien ne dit qu’il s’attendait à un affrontement physique le jour de sa mort, Quentin Deranque a bien participé, le 12 février, à la rixe avec des antifascistes en marge de Sciences Po Lyon. Loin de fuir l’affrontement, il apparaît dans plusieurs vidéos, capuche bleue enfoncée sur la tête, se tenant en garde en première ligne, sans que l’on sache s’il a porté des coups.

Quentin Deranque n’était pas un bagarreur aguerri, mais il en prenait le chemin. Dès 2024, le militant relaye sur X des posts du compte Active Club France et interagit régulièrement avec un cadre de cette communauté, « Paul », localisé en Isère. Sans organisation formelle, ce club fédère des collectifs locaux dans lesquels des militants de divers groupuscules d’extrême droite – souvent liés par le suprémacisme blanc – se retrouvent pour s’entraîner au combat et se préparer à la guerre raciale.

Le 1er février 2026 à 9 heures, deux semaines avant sa mort, Quentin Deranque se rend dans un parc au nord de Lyon, à trente minutes du centre-ville. Malgré les températures hivernales, une vingtaine de jeunes hommes sont venus comme lui suivre une matinée de formation aux techniques de combat, dispensée par le groupuscule néofasciste Audace Lyon.

Cette structure, réactivée après la dissolution de Lyon populaire, prétend pratiquer « l’autodéfense » face à la supposée « augmentation des violences à l’encontre des personnes blanches » commises par « des populations extra-européennes et des extrémistes de gauche ». Quentin Deranque n’était « ni violent ou agressif », a tenu à préciser à l’AFP Audace Lyon après sa mort. Deux semaines avant son agression mortelle, il relayait sur son compte X anonyme ce post du collectif néofasciste : « Jeune blanc, rejoins ton clan. »

Ce dimanche-là, à l’entraînement, le gabarit de Quentin Deranque, « 63 kilos », comme le rappellera Fabien Rajon, tranche avec certains autres torses musclés. Pour clore la séance, les animateurs proposent un « jeu » avec de faux couteaux. Deux volontaires doivent s’affronter au milieu du cercle des participants ; celui qui gagne le duel reste au milieu du cercle et un autre challenger remplace celui qui a perdu. Quentin a alors éliminé plusieurs adversaires, à la surprise générale.

Militantisme et groupuscules

Hors ligne, son idéologie xénophobe trouve un exutoire dans le militantisme au sein de groupuscules d’extrême droite, dont certains ont fait de la violence un mode d’action privilégié. À l’annonce de sa mort, plusieurs de ces groupes ont communiqué pour saluer la mémoire d’un camarade passé dans leurs rangs.

Il s’est notamment engagé au sein de la mouvance « nationaliste-révolutionnaire », autrement dit néofasciste. Si rien n’atteste son engagement au sein du groupe Lyon populaire, il relayait dès 2024 des posts de la structure. Lorsqu’en avril 2025 celle-ci apprend sa dissolution à venir pour ses actions violentes et son exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie, il lui apporte son « soutien » sur X.

L’ex-leader de Lyon populaire, le néonazi Eliot Bertin, faisait d’ailleurs partie des chevilles ouvrières de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le 21 février à Lyon, malgré son contrôle judiciaire.

Vincent et Baptiste Claudin ont également pris part à l’organisation de la manifestation, qui a réuni les mouvances de l’extrême droite la plus radicale, et notamment la plus antisémite. Interviewés dans de nombreux médias comme de simples amis proches de l’étudiant tué, les deux frères sont en réalité eux aussi passés par Lyon populaire.

La trajectoire militante de Quentin Deranque dessine en creux la capacité de cette nouvelle génération à mettre sous le tapis les vieilles querelles entre les diverses mouvances de l’extrême droite – identitaires, royalistes, nationalistes-révolutionnaires – pour former une « interfaf ». Toutes ces chapelles étaient d’ailleurs réunies à Lyon lors de la marche du 21 février.

Au printemps 2025, Quentin Deranque lance un groupuscule à Bourgoin-Jallieu (Isère), les Allobroges Bourgoin. Le 10 mai 2025, à Paris, c’est avec ce petit groupe que le militant a participé, le visage en partie recouvert par un cache-cou, au Comité du 9-Mai (C9M), un défilé néonazi organisé chaque année en hommage à un militant du groupuscule pétainiste L’Œuvre française mort en 1994. En janvier 2025, les Allobroges Bourgoin rendaient hommage à Jean-Marie Le Pen, un an après la mort du fondateur du Front national.

Si le RN a officiellement pris ses distances avec les organisateurs de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le parti de Jordan Bardella continuait encore ces derniers jours d’ériger le militant en martyr. Le 6 mars, lors d’un meeting de soutien à Matthieu Valet, candidat lepéniste aux municipales à Lille, le vice-président du RN Sébastien Chenu a dédié le début de son discours à « ce jeune homme qui a laissé sa vie pour défendre des idées », « pour en réalité, défendre nos idées ou défendre plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays ».

Si l’étendue de ses posts n’était alors pas encore publique, la proximité de Quentin Deranque avec la mouvance néofasciste était pourtant déjà en partie documentée. Celui qui est par ailleurs vice-président de l’Assemblée nationale a assumé : « Il était des nôtres, il était de notre tribu. »

 

Boîte noire

Donatien Huet, Anass Iddou et Youmni Kezzouf ont contribué à cette enquête. 

Les milliers de publications citées ont été consultées à partir de Wayback Machine, site internet qui permet d’enregistrer et conserver des pages web, même lorsqu’elles sont modifiées, deviennent inaccessibles ou que des comptes de réseaux sociaux basculent en « privé ».

Quelques jours avant la publication de cette enquête, nous avons remarqué que les milliers de posts précédemment archivés avaient disparu de Wayback Machine, sans explication à ce jour.

Mediapart les avait précédemment enregistrés et conservés.

Pendant plusieurs semaines, trois journalistes de la rédaction de Mediapart ont écumé les milliers de posts des comptes identifiés, les recoupant avec des éléments biographiques établis, des recherches en sources ouvertes et des sources humaines.

Une fois que nous avons acquis la certitude de nos informations, nous avons sollicité la famille Deranque.

Le père de Quentin, contacté par téléphone le 3 mars, nous a renvoyés vers son avocat.

Mediapart a proposé un rendez-vous à Fabien Rajon, l’avocat de la famille Deranque, les 3 et 4 mars 2026.

Sans réponse, nous avons renvoyé un courriel détaillé le 10 mars 2026, lui faisant part de la découverte des publications de Quentin Deranque sur X, sollicitant un nouveau rendez-vous pour lui en montrer le contenu et prévenir ses parents. Il n’a pas non plus donné suite à cette demande.

 mise en ligne le 12 mars 2026

« Ce qu’on défend, c’est une manière de soigner et de travailler ensemble » :
à la clinique psychiatrique de la Borde, une grève inédite pour des embauches et de la transparence

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Le célèbre établissement créé par Jean Oury en 1953 à Cour-Cheverny dans le Loir-et-Cher, est le théâtre de tensions sociales. Le syndicat CGT réclame l’ouverture de négociations sur les embauches et davantage de transparence de la part des héritiers du fondateur qui gèrent l’établissement.

Pour la première fois de son histoire, la clinique psychiatrique de La Borde, institution emblématique de la psychothérapie institutionnelle fondée en 1953 par le psychiatre Jean Oury, connaît un mouvement de grève. Depuis le 20 février, une partie des salariés proteste contre ce qu’ils décrivent comme un manque de transparence de la direction et une absence de dialogue sur la gestion de l’établissement. Environ un quart des 60 à 70 soignants a participé à ce mouvement, initié par le tout jeune syndicat CGT du site.

Un lieu « mythique » confronté à des tensions internes

La clinique de La Borde occupe une place singulière dans le paysage psychiatrique français. L’établissement privé, fondé sur les principes de la psychothérapie institutionnelle, défend une organisation du travail relativement horizontale, où infirmiers, aides-soignants, cuisiniers, psychologues ou éducateurs participent conjointement à l’accompagnement des pensionnaires.

« La Borde reste un lieu exceptionnel et une poche de résistance dans le climat actuel du soin », explique Clara Cumer, infirmière dans l’établissement depuis six ans et secrétaire du syndicat CGT récemment créé. Dans cette approche, les statuts professionnels comptent moins que la participation collective au soin. « Le matin, je fais souvent le même travail que mes collègues, qu’ils soient aides-soignants, psychologues ou ergothérapeutes », souligne-t-elle.

Des conditions de travail dégradées

Mais selon plusieurs salariés, cet équilibre serait fragilisé depuis quelques années, notamment par « une politique de recrutement qui favorise les contrats précaires », selon l’infirmière. En effet, si la directrice adjointe, Flore Pulliero‑Vitez, évoque « un nombre de soignants en équivalent temps plein globalement stable ces dernières années », les équipes constatent une dégradation progressive des conditions de travail. Cela se traduit notamment par une augmentation du turnover, des arrêts maladie plus fréquents et des difficultés à recruter.

« Les plus anciens salariés nous disent qu’il y a une dizaine d’années ce n’était pas le cas. La clinique avait alors un taux d’arrêts maladie très inférieur à la moyenne nationale, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au printemps dernier, c’était l’hécatombe… », précise la syndicaliste.

Le problème salarial est également pointé. « Une infirmière récemment partie travailler à l’hôpital voisin gagne environ 300 euros de plus par mois. L’écart s’est creusé avec d’autres structures, déplore Clara Cumer. Nos collègues en contrats précaires sont à peine plus payées que le SMIC, et encore, c’est grâce à la « prime Ségur ». »

Pour faire face à la pénurie d’infirmiers, la direction a instauré une prime spécifique destinée à ces professionnels. Mais cette décision, prise sans concertation, a suscité des tensions. Dans une clinique où les équipes revendiquent un fonctionnement égalitaire, cette mesure a été perçue comme une source de division. « Habituellement, dans notre structure, les primes sont partagées équitablement entre tous les salariés. Je comprends la nécessité de recruter des infirmiers et infirmières, car leur présence sur le site est requise légalement 24 heures/24, mais cette manière de faire rompt avec les principes fondateurs de notre clinique », pointe encore Clara Cumer.

De son côté, la directrice adjointe revendique « la responsabilité de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables ».

La non‑pérennisation de contrats précaires, élément déclencheur

La contestation sociale a été déclenchée par le non-renouvellement de CDD de plusieurs salariés. L’éviction de l’une d’entre eux, présente depuis 18 mois et impliquée notamment dans le fonctionnement du club thérapeutique — un dispositif central dans la psychothérapie institutionnelle — a été vécue comme une forme de « mépris » par l’équipe soignante. « Nous avions formé cette collègue pendant un an et demi. Elle travaillait bien. Nous demandions simplement qu’elle puisse rester. De plus, pour la continuité du soin, dans un lieu qui met en avant le travail au long cours, étant donné la chronicité des pathologies des personnes prises en charge, des embauches pérennes sont cruciales », explique Clara Cumer.

La direction invoquait dans un premier temps une politique interne limitant la durée des CDD à 18 mois… une justification balayée par le syndicat, car cette « règle » ne correspond à aucune obligation légale. D’ailleurs, deux des trois personnes en CDD ont finalement vu leurs contrats renouvelés, mais la secrétaire du club thérapeutique a dû quitter son poste en février, ce qui a été le déclencheur de la grève. « Mais on veille à ne pas perturber l’organisation des soins. Ce qu’on défend, c’est une manière de soigner et de travailler ensemble », précise Clara Cumer.

La création d’un syndicat dans une institution atypique

Alors que les tensions commençaient à apparaître, un groupe de salariés a décidé de créer un syndicat CGT en juillet dernier. Une initiative inédite dans l’établissement. Leurs revendications portent notamment sur les salaires, mais pas seulement. « C’est le fonctionnement de la structure qu’il faut améliorer, car elle ressemble de moins en moins à ce qu’elle était du temps de Jean Oury. Lui, en tant que médecin, travaillait toute la journée à la clinique avec les pensionnaires. Il y a désormais une séparation nette entre la direction et les salariés », développe la jeune infirmière.

Pour pallier ce manque de démocratie, les cégétistes demandent la création d’une commission d’embauche associant direction et soignants, ainsi que la transparence sur les informations économiques et sociales de l’établissement. En effet, selon les salariés, les documents financiers fournis au comité social et économique (CSE) sont difficiles à interpréter et ne permettent pas de comprendre clairement la situation de la clinique.

De fait, la clinique de La Borde est une société privée à but lucratif, dirigée aujourd’hui par Marino Pulliero, gendre de Jean Oury, tandis que la direction adjointe est assurée par Flore Pulliero‑Vitez, sa petite‑fille. Selon cette dernière, le dialogue social fait historiquement partie de la vie de l’établissement.

Elle rappelle toutefois que le syndicat CGT récemment créé ne dispose pas encore de représentants élus au CSE. « Cela ne disqualifie pas l’expression syndicale, mais constitue un élément de contexte important », indique celle qui se défend de tout écart par rapport aux objectifs de son aïeul. « Cette filiation ne m’oblige pas à figer un modèle, mais à préserver une exigence : maintenir vivant un projet de soin capable d’évoluer sans renier ses fondements », assure‑t‑elle.

L’incertitude autour de l’avenir de la clinique dans un contexte de crise de la psychiatrie

En parallèle de ces tensions sociales, la clinique fait face à une autre question majeure : celle de son autorisation d’exercer en tant qu’établissement de soins. Dans le cadre d’une réorganisation nationale du secteur psychiatrique, l’Agence régionale de santé (ARS) réexamine les autorisations d’activité de plusieurs établissements du département. « La tendance est aux fermetures de lits », déplore la syndicaliste.

Dans ce cadre, il a été proposé à la clinique de La Borde de devenir un établissement à caractère médico‑social. Un changement majeur pour cet établissement comptant 107 lits d’hospitalisation complète et 30 places d’hôpital de jour, que ni la direction ni les salariés ne souhaitent. « Dans le médico‑social, explique l’infirmière, c’est la Maison départementale des personnes handicapées qui choisit les dossiers des gens et décide qui va où, alors qu’à La Borde il y a une commission d’admission composée de médecins et de soignants qui choisissent ensemble les personnes accueillies, après réception d’une lettre de motivation des futurs pensionnaires. » Les soignants comme la direction semblent attachés à ce fonctionnement qui mise sur l’agentivité des personnes soignées.

C’est pourquoi la direction travaille actuellement en concertation avec l’ARS « à un projet visant à consolider le modèle de soins de la clinique tout en l’adaptant aux nouvelles exigences ». Parmi les pistes évoquées figure notamment la création d’appartements thérapeutiques permettant d’accompagner certains patients vers davantage d’autonomie.

« Notre responsabilité est donc de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables », affirme Flore Pulliero‑Vitez. Une ambition que ne renient pas les grévistes, à condition de ne pas en faire les frais.

 mise en ligne le 12 mars 2026

Les municipales
ne sauveront pas le PS

Catherine Tricot sur www.regards.fr

Les élections municipales de 2026 revêtent un double enjeu pour les socialistes : conserver voire conforter leurs forces locales et s’affranchir de LFI en rompant avec elle. Ils rêvent que ces élections les replacent au centre de la gauche pour 2027. Pas gagné.

Depuis 2012, les socialistes ont perdu presque toutes les batailles. Les élections présidentielles, bien sûr. Les législatives souvent. Mais le PS a quand même réussi à conserver un réseau de maires, de grandes et de plus petites villes. Ce réseau d’élus locaux lui assure également un groupe substantiel au Sénat. Le premier enjeu des municipales est donc bien sûr de consolider cet ancrage. Les élections municipales de 2008, qui furent l’apogée de ses scores, n’ont-elles pas préparé la victoire de 2012 et l’élection de François Hollande à l’Élysée ?

Le terrain municipal reste un atout indéniable pour un parti qui s’est largement municipalisé. Dans une étude parue dans La vie des idées, Pierre-Nicolas Baudot et Rémi Lefebvre soulignent la part considérable des maires (plus de 1200), conseillers municipaux et collaborateurs divers dans un parti réduit à 20 000 adhérents. Il est incontestable que l’ancrage municipal est une école efficace d’apprentissage des responsabilités, un vivier pour ses futurs cadres. Mais la municipalisation du parti a son revers : elle met en place une machine à homogénéiser et professionnaliser les profils militants, dont on sait depuis longtemps qu’elle contredit la vocation populaire de l’organisation.

Le PS compte jouer de la désynchronisation classique des élections nationales et locales. En 2020, trois ans après la débâcle présidentielle de Benoît Hamon, le PS a récupéré une partie de ses pertes de 2014 et même conquis des grandes villes : Montpellier, Nancy, Saint-Denis, Périgueux ou Bourges. Mais, en sens inverse, la candidature de la maire de Paris en 2022 n’a pas empêché le résultat désastreux : Anne Hidalgo a obtenu 1,7% des voix à la présidentielle ; seuls 2,2% des Parisiens ont voté pour elle à cette même élection.

En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires.

En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires. De fait, le choix des listes séparées de LFI leur donne un espace incontestable dans des configurations d’alliances à gauche fréquentes et souvent très larges. Mais les tensions violentes entre les insoumis et le reste de la gauche fragilisent l’issue du second tour.

De plus, rien ne dit que, même en cas de succès municipal, la désynchronisation ne fonctionnera pas à nouveau, et à leur détriment, à l’élection stratégique de 2027. Les ruptures fracassantes avec LFI pourraient n’être qu’une poudre de perlimpinpin pour surmonter ce cruel constat : même quand il est fort localement, le PS disparaît nationalement.

Oui, l’implantation locale reste un terrain privilégié pour prendre le pouls d’une population et expérimenter des solutions concrètes pour transformer le quotidien. Mais encore faut-il que cette présence s’appuie sur un projet capable de mobiliser les catégories populaires, un projet cohérent et porteur d’innovations. Or, lors de ces élections municipales, le pragmatisme l’a emporté, sans effort collectif pour repenser ce que pourrait être une pratique municipale socialiste.

Le constat est tout aussi sévère si on regarde le niveau national, voire international. Où est le projet socialiste déclinable de façon cohérente à toutes les échelles de l’action politique ? À l’époque de l’État-providence, la gestion municipale de la gauche prolongeait la dynamique nationale d’extension des politiques sociales, culturelles et de services publics. La fin de ce cycle a profondément modifié les conditions d’action des collectivités. Privées de cet appui structurel, les municipalités socialistes ont vu leur pratique se banaliser, inscrites dans une gestion contrainte. Dès lors, ces élections ne permettront toujours pas de trancher le débat essentiel : comment redevenir une force d’impulsion à gauche si les comptes du hollandisme et de l’option social-libérale ne sont toujours soldés ?


 


 

Municipales :
l’heure de vérité pour LFI

Catherine Tricot sur www.regards.fr

LFI présente cette année 276 listes qui marquent sa nouvelle volonté de s’ancrer localement. Mais entre divisions à gauche et stratégies divergentes pour le second tour, ces élections diront si la force électorale nationale des insoumis peut se traduire en pouvoir municipal.

Cette année, La France insoumise fête ses 10 ans d’existence et veut franchir un palier dans son implantation locale. Alors qu’elle avait peu investi les élections municipales en 2020, elle en fait désormais un objectif important et présente 276 listes. C’est trois fois plus qu’en 2020.

Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon entend conforter ses zones de force : les grandes villes universitaires et les banlieues populaires. LFI sera présente dans la totalité des 36 villes de plus de 100 000 et dans plus de la moitié des villes rassemblant entre 50 000 et 100 000 habitants (49 sur les 89). Signe de cet engagement du mouvement : 19 députés LFI sont candidats. En revanche, la présence des insoumis décroît rapidement en dehors des grandes villes : moins du tiers dans les villes de 20 000 à 50 000 (103 sur 344) et moins de 10% dans les villes de 10 à 20 000 habitants (42 sur 543).

Les élections municipales ont été soigneusement préparées avec la publication d’un ouvrage collectif, Pour un nouveau communalisme, Les communes au cœur de la révolution citoyenne qui réaffirme le fait communal contre les politiques de métropolisation et d’intercommunalité. Une « boîte à outils programmatique » a été adoptée ; elle se retrouve pour l’essentiel dans les différentes propositions des listes LFI : cantine bio et « gratuite pour les familles en dessous du seuil de pauvreté », municipalisation de l’eau… La composition des listes a été soignée pour atteindre la parité des têtes de liste au niveau national et pour mettre en avant des personnalités racisées, la « nouvelle France ».

Derrière cette cohérence nationale, les campagnes ont aussi été locales. Leurs résultats seront finement analysés… et des leçons seront tirées. Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?

C’est d’ailleurs à Roubaix que LFI a les chances de victoire les plus grandes. Dans cette ville qui approche les 100 000 habitants, un récent sondage donne 44% à la liste conduite par David Guiraud au premier tour. LFI pourrait également s’imposer dans quelques villes de banlieue (Villeneuve-d’Ascq, Vaulx-en-Velin, Vénissieux) et surtout en Île-de-France (Argenteuil, Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve, Corbeil-Essonnes…) transformant sa forte influence nationale en victoires locales.

Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?

Quand elle n’est pas donnée en tête des gauches – ce qui est le plus fréquent –, l’enjeu est d’ores et déjà celui du second tour. Dans combien de villes LFI rassemblera-t-elle plus de 10% des voix et se trouvera donc en situation de se maintenir ? Dans la grande majorité des communes, le rapprochement des listes de gauche est la condition d’une victoire face à la droite, voire face à l’extrême droite. La tradition depuis 1962 est celle d’une fusion des listes intégrant des éléments de programme et des candidats en position éligible. Mais ça, c’était avant. Avant le délire qui frappe la gauche politique depuis deux ans, redoublé depuis cinq semaines.

Après avoir affirmé qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, le PS appelle au désistement de la liste de gauche arrivée en deuxième position. Au nom de la mobilisation des électorats, LFI s’y refuse. Jean-Luc Mélenchon a dit la ligne samedi soir à Marseille ; elle devient celle du mouvement ce lundi dans un communiqué. LFI réclame une « fusion technique » partout où il y a un risque de droite ou d’extrême droite. Cette fusion technique se ferait entre listes de gauche parvenues au-dessus des 10%. Répondant aux appels lancés par le PS aux insoumis « à se désolidariser clairement et pleinement des propos [de Jean-Luc Mélenchon] », le mouvement radical refuse des négociations au cas par cas car « LFI n’est pas une addition de baronnies ». Les insoumis réclament l’intégration d’un nombre de candidats à proportion des résultats du premier tour mais sans participation à la majorité. Autre réponse du berger insoumis à la bergère socialiste qui réclamait une clarification sur la violence en politique. Dans ce même communiqué, ils refusent toute concession au sujet de la mort de Quentin Deranque et réaffirment « la solidarité avec le [au singulier, ndlr] mouvement antifasciste face aux tentatives de criminalisation faisant suite au drame de Lyon ». En revanche, ils en appellent aux têtes de liste communistes, écologistes et citoyennes pour ouvrir dès maintenant des négociations. Donc pas Paris, pas Toulouse, pas Lille et même pas Marseille… mais des discussions sont possibles à Lyon, Nîmes ou Le Havre.

Les socialistes paieront le prix fort de cette montée en intransigeance de toute part. De nombreuses villes de gauche pourraient tomber à droite. Et Marseille à l’extrême droite. S’en suivrait un déchirement plus grand entre forces de gauche, chacunes voulant reporter sur l’autre la responsabilité de ces bérézina locales.

Mais on sait que l’impact politique ne sera pas que local. Il sera national alors que s’ouvre l’année présidentielle et législative. Quelles seront les conséquences de ces choix politiques délétères ? Déplorables pour les habitants de ces villes. Mais politiquement, qu’en tireront les électeurs de gauche ? Il leur reste à imposer un retour à la raison de ces deux partis. Le combat contre l’accession du RN au pouvoir le vaut bien, non ?


 


 

Écologistes : la peur de la bérézina aux municipales

Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

L’écologie politique est-elle déjà condamnée ? La vague verte de 2020 est-elle retombée, et l’heure est-elle venue d’une grande débâcle ? On fait le point.

Aux dernières municipales, de grandes villes ont basculé vers des majorités écologistes ou à forte composante écologiste : Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille, Poitiers, Angers, tandis que Grenoble confirmait son choix. L’écologie cessait d’être un supplément d’âme des majorités municipales pour devenir une force de gouvernement urbain. Le Covid venait de mettre l’accent sur ce lien essentiel entre notre environnement et notre santé, notre bien-être.

En 2020 également, des électeurs de droite, déstabilisés par la poussée macroniste, ont pu chercher une solution alternative aux municipalités de droite traditionnelle. En votant écolo, ils trouvaient une façon modérée et consensuelle de tourner cette page. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces municipalités se retrouvent désormais affaiblies par les difficultés de la gauche et par le retour offensif d’une droite déterminée à reconquérir ses bastions.

D’autant qu’après six ans, le moment est venu de juger les expériences écologistes : leurs politiques de réduction de la place de la voiture, de création d’îlots de fraîcheur, de défense de la biodiversité, les politiques en faveur du vélo, le développement des repas bio ou végétariens dans les cantines, les bâtiments éco-construits, hier marqueurs écologistes, ont été repris par de nombreuses villes, surtout de gauche. Même quand ces initiatives ont fait l’objet de solides oppositions de la droite, il est fort à parier qu’en cas de retour au pouvoir dans les mairies, elle n’y reviendra pas. 

Certes, il reste beaucoup à faire, notamment faute de moyens suffisants, mais l’écologie a gagné une bonne partie de la bataille des politiques municipales. Pourtant, les municipales de 2026 s’annoncent comme un moment risqué pour le parti vert. Plusieurs grandes villes pourraient basculer. À Lyon, Aulas fait la course en tête. Grenoble, Strasbourg ou Annecy pourraient également échapper aux majorités écologistes. Mais chez les cadres du parti, on veut croire qu’il existe quand même une dynamique : les écologistes pourraient gagner des villes moyennes, comme Lorient, Nevers (dont le maire est l’un des derniers édiles macronistes) ou Mulhouse. De fait, l’écologie, hier cantonnée aux métropoles bourgeoises, irradie tout le territoire : dans les petites villes on retrouve nombre d’écologistes à la tête de listes de gauche.

Avec cette inscription dans les programmes et les réalisations des villes, les élus écologistes ont perdu leur singularité. Ils pourraient faire les frais de la réorientation intervenue au niveau national. Marine Tondelier a été élue pour porter une écologie populaire. Elle est devenue l’ardente militante de l’union des gauches et se veut le trait d’union entre LFI et le PS. De fait, s’ils sont le plus souvent alliés dès le premier tour aux socialistes et aux communistes, on les retrouve parfois en alliance avec LFI, parfois conduisant leur propre liste et, en fait de trait d’union, ils s’éparpillent dans l’ensemble des listes. Montpellier en est un exemple symptomatique : des écolos sont présents sur les trois listes de gauche. Officiellement, ils sont sur la liste citoyenne du Printemps montpelliérain, mais l’ancienne maire adjointe écolo repart avec le maire socialiste Michael Delafosse, quand d’autres ont choisi de rejoindre la liste insoumise. Cet éclatement est presque la norme, au point d’émouvoir et de faire réagir la direction du parti qui a suspendu bon nombre de militants, choquant une culture éloignée de la discipline organisationnelle et très décentralisée.

Les alliances locales avec le PS renvoient aussi au pragmatisme de cet engagement issu des mouvements associatifs : l’efficacité avant tout. Les socialistes apparaissent comme les partenaires les plus susceptibles de gagner et de gérer, ils n’hésitent donc pas à s’allier avec eux. 

Derrière ces débats locaux se joue une question plus large : quelle est l’identité de l’écologie politique ? Les écologistes sont dans une phase nouvelle, celle où ils doivent reconstruire leur raison d’être, redéfinir un imaginaire. Ils veulent toujours incarner la promesse d’une transformation de la vie, au quotidien et pour la planète. Ce lien du local au global est leur force ; il ne peut plus enjamber les enjeux structurants qui font débat à gauche : comment gagner cette bataille dans un monde qui a enfin conscience de sa finitude et dans un capitalisme ensauvagé par la rareté des ressources ? Cette conscience nouvelle n’amène pas que de la sensibilisation écolo : elle durcit les enjeux et les luttes. Les écologistes sont entrés en politique pour porter le combat du vivant ; ils n’échapperont pas à faire de la politique et à conduire des luttes politiques.   

Si Bérézina municipale il devait y avoir, elle ne viendrait pas d’un excès d’écologie. Elle viendrait d’une hésitation sur la façon de la faire vivre et de la défendre politiquement.


 


 

Villes communistes :
entre craintes de défaites et espoir de victoires -
par Roger Martelli

Roger Martelli sur www.regards.fr

Dernière semaine avant les élections municipales. L’historien se penche sur le PCF : entre déclin historique et reconquêtes possibles.

Les prochaines municipales vont-elles interrompre le déclin du nombre de municipalités communistes ? Les communistes l’espèrent. Ils peuvent même envisager raisonnablement quelques reconquêtes notables, comme celle du Havre gagnée par la droite en 1995, celle de Nîmes perdue en 2001 ou celle de Champigny-sur-Marne, qui avait symbolisé en 2020 le déclin du communisme val-de-marnais.

Mais les possibles succès peuvent être contrebalancés par de nouvelles pertes. Il n’y a plus de bastions et la « ceinture rouge », dont le PCF s’enorgueillissait dès 1925, s’est délabrée au fil des scrutins. La sociabilité ouvrière qui constituait le socle de l’implantation communiste s’est défaite. L’espoir dans les lendemains qui chantent s’est altéré. La singularité de la gestion communiste est moins lisible.

Enfin, si l’on se fie aux consultations nationales, de 2022 à 2024, le PC se voit durement concurrencé. Dans la banlieue rouge, les insoumis ont obtenu des résultats qui rappellent ceux du PC de la grande époque. En dehors de l’espace francilien, dans de nombreuses villes à direction communiste, c’est le RN qui dépasse la majorité absolue ou flirte avec elle. Les insoumis, qui veulent accéder aux responsabilités locales, comptent conquérir des villes où le PCF a longtemps incarné la radicalité populaire. Quant au RN, il cible depuis longtemps les espaces de tradition ouvrière que les dernières décennies ont voués à la désindustrialisation, à la déstabilisation sociale, au sentiment d’abandon et au ressentiment qui en résulte.

Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN.

Au total, depuis 1977, le PCF a perdu plus de la moitié des 1500 communes qu’il dirigeait alors et la population qu’il administre est passée de 8,6 millions à environ 2,5 millions. Certes, les communistes ont pris l’habitude de combiner des résultats nationaux désastreux et des positions locales encore solides. Mais, en 2026, ils savent qu’ils jouent très gros.

Depuis 1962, lors des scrutins municipaux, les communistes recherchent une union de toute la gauche dès le premier tour. Entre 1965 et 1977, ils ont peu à peu imposé ce modèle, au   départ refusé par les socialistes. Globalement, la méthode continue d’être suivie ; elle est efficace pour protéger les municipalités acquises ou pour en gagner d’autres.

Mais, désormais, la guerre des gauches fait rage… même dans des villes où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais. Au bout du compte, dans les villes les plus peuplées, alors qu’elle était la norme en 1977, l’union de la gauche est devenue une exception. Le PCF réussit souvent à maintenir de larges unions dans ses municipalités, mais pas partout, notamment en région parisienne.

Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN. Cela affecterait la gauche dans son ensemble, à un moment plus que délicat de l’histoire démocratique de la France.

Le communisme municipal fut une composante originale de l’histoire française. Les municipalités gérées par le PCF en longue durée furent un lieu d’unification et de valorisation du monde populaire, une manière de rapprocher les gauches, une façon de raccorder la radicalité et le rassemblement majoritaire. Ces traits originaux ont certes besoin d’être repensés en profondeur, mais il serait regrettable que cet héritage ne soit plus qu’une pièce annexe de notre mémoire nationale.

Focus sur Saint-Amand-les-Eaux

Saint-Amand-les-Eaux sera parmi les villes qui seront scrutées par les communistes. La réélection de son maire, Fabien Roussel, pourrait conditionner son avenir à la direction du PCF et son éventuelle candidature à l’élection présidentielle. Ville du bassin minier de 16 000 habitants, les ouvriers et employés comptent pour 54% des actifs. Elle a été gagnée par le PCF en 1995 et Alain Bocquet, dirigeant national du PC, dirige la mairie de jusqu’en 2025, date à laquelle il passe la main à Fabien Roussel, battu aux législatives de 2024 par le RN.

En 2020, la liste Bocquet l’avait emporté dès le premier tour (51%) face à trois listes concurrentes. Cette année, trois listes sont en présence : celle de Roussel, une liste conduite par l’ancien premier adjoint d’Alain Bocquet qui comptait lui succéder et une liste du RN. L’extrême droite n’avait obtenu que 11,7% en 2020. Mais entretemps elle a récolté 38,5% aux européennes de 2024 et 41,6% aux dernières législatives. En cas de triangulaire, le résultat est très incertain.

 

 mise en ligne le 11 mars 2026

« On traite comme des délinquants des gens qui n’ont commis ni crime ni délit » : derrière les grilles de la Police aux frontières de Menton,
une zone de non-droit

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

À la frontière franco-italienne, le sénateur écologiste Guy Benaroche a exercé son droit de contrôle parlementaire sur les locaux de la police aux frontières. Mais cette fois, le rideau est tombé pour la presse.

À peine arrivé, dans les locaux de la Police aux frontières (PAF) de Menton‑Saint‑Louis (Alpes-Maritimes), ce mardi 11 mars, le sénateur écologiste Guy Benaroche se heurte à un mur. « Les journalistes restent dehors », lui annonce la commandante Dubos. La raison : officiellement, les locaux seraient « assimilables à de la garde à vue (GAV) ».

À l’extérieur, l’observatrice associative échange avec nous un regard lassé : ce scénario se répète depuis des années, alors même qu’à l’exception de deux d’entre eux, les Algeco où sont quotidiennement enfermées des dizaines de personnes exilées ne relèvent pas du régime de GAV. « Ils jouent là‑dessus », glisse Agnès Lerolle, de la Coordination d’actions aux frontières intérieures (Cafi). Un flou juridique devenu paravent là où, en 2019, l’Humanité avait pu librement suivre deux députées dans ces mêmes murs. La préfecture n’aurait-elle pas apprécié ce qui avait alors été révélé ?

Un sas où les droits fondamentaux sont devenus optionnels

En l’absence d’élus, désormais, aucun regard extérieur ne franchit ces grilles. Et lorsque la presse est tenue à distance, il ne reste donc plus que la visite officielle pour percer l’opacité. À l’intérieur, le sénateur observe une réalité qui contredit les discours officiels. Si quelques recommandations du rapport de la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, publié à l’automne 2025, ont été appliquées, avec notamment l’affichage des droits sous plexiglas et des sanitaires enfin en état, l’essentiel demeure.

Dans les préfabriqués, la température oscille, les matelas se posent à même le sol, et des hommes s’enroulent dans des couvertures de survie. « On traite comme des délinquants des gens qui n’ont commis ni crime ni délit », s’indigne Guy Benaroche à sa sortie. Il évoque « une goutte d’eau disproportionnée » pour désigner ce dispositif policier massif, mobilisé pour des réadmissions vers l’Italie qui ne sont de fait que provisoires, puisque les personnes exilées trouveront de toute façon un moyen de passer.

Agnès Lerolle témoigne en outre d’une mécanique administrative qui fonctionne hors des radars : téléphones confisqués au mépris du droit, interprétariat expéditif, signatures de documents incompris, contrôles au faciès. En clair, la frontière franco‑italienne fonctionne comme un sas où les droits fondamentaux sont devenus optionnels. Un détail cristallise le fossé entre parole policière et réalité. La commandante assure qu’un représentant du Conseil départemental est « toujours présent » pour les mineurs isolés. Les bancs, pourtant, ce jour-là, sont bel et bien vides. Guy Benaroche en prend note : les garanties annoncées n’ont pas grande valeur.

Des visites parlementaires devenues essentielles

Pour les associations, ces visites parlementaires « sont essentielles », insiste Agnés Lerolle. Elles permettent de signaler des irrégularités, de recouper les témoignages et de rappeler que ces lieux, malgré leur isolement géographique et juridique, ne sont pas hors de l’État de droit. Elles ouvrent une brèche, là où la PAF tente de « verrouiller l’image », comme elle le fait avec les journalistes en invoquant abusivement le régime de la GAV.

À sa sortie, Guy Benaroche laisse transparaître sa consternation. Il pointe l’absurdité d’un dispositif d’enfermement indigne imposé à « des personnes qui n’ont commis ni délit ni crime ». Pour lui aussi, ces contrôles parlementaires restent l’un des rares contre‑pouvoirs capables de documenter ce qui se joue derrière les grillages. Sans eux, à Menton, l’invisibilisation aurait déjà gagné.

   mise en ligne le 11 mars 2026

Iran : les objectifs véritables de Netanyahou

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

Les crimes de guerre commis par Israël et les États-Unis en Iran et au Liban rappellent de plus en plus Gaza.

Depuis dix jours, la télévision nous sature d’images qui suscitent l’effroi, ou peut-être, hélas, la fascination. Combien d’avions de chasse avons-nous vus catapultés depuis le pont de l’Abraham Lincoln ? Combien de panaches de fumée noire au-dessus de Téhéran et de Beyrouth ? Et de récits admiratifs de la traque du guide suprême par l’œil orwellien du Mossad ajustant la mire ? De tout cela nous sommes gavés. Dire que les questions de fond sont esquivées serait mentir, mais elles n’ont dans le programme télévisé ni le même statut ni le même horaire. La guerre reste un spectacle. Cette question, par exemple, à peine effleurée : pourquoi l’offensive israélo-américaine maintenant ? Depuis la guerre d’Irak de 2003 et l’imposture de « l’arme de destruction massive », on pouvait penser que la vérité avait fait quelques progrès.

Donald Trump lui-même s’était vanté au mois de juin d’avoir détruit le potentiel nucléaire iranien.

Force est de constater qu’il n’en est rien. Le mensonge est aussi énorme aujourd’hui. Tous les experts le disent : l’Iran était loin de disposer de l’arme atomique. D’ailleurs, Donald Trump lui-même s’était vanté au mois de juin d’avoir détruit le potentiel nucléaire iranien. Alors, la question demeure sans réponse. En vérité, Américains et Israéliens en proposent plusieurs, successives et contradictoires. On hésite à Washington entre changer le guide suprême (version vénézuélienne) ou abattre le régime. Du côté israélien, on ne fait pas mystère d’opter pour la solution la plus extrême. Pour Benyamin Netanyahou, c’est la République islamique tout entière qu’il faut éliminer, et à n’importe quel prix pour les civils iraniens et libanais. Sa promesse de démocratie faite aux Iraniens met au minimum mal à l’aise de la part de l’homme qui vient de massacrer 70 000 Palestiniens.

Si l’on oublie le mot « démocratie » qu’on devrait lui interdire de prononcer, c’est pourtant du côté du premier ministre israélien qu’il faut chercher un semblant de vérité. On a compris en quelques jours que c’est lui qui avait imposé sa guerre à Donald Trump, lequel n’a que des coups à prendre, alors que sa base électorale Maga est en train de se déchirer entre les nostalgiques d’une Amérique gendarme du monde et les non-interventionnistes. Et alors que l’économie mondiale est ébranlée. Netanyahou, lui, poursuit un seul objectif : éliminer tout ce qui peut faire obstacle à son ambition coloniale, en Cisjordanie, et au-delà. Alors pourquoi maintenant ? Parce que Gaza a été anéanti et que le Hezbollah, toujours stupidement provocateur, est affaibli.

L’exploitation des valeurs juives au profit d’un objectif colonial sordide est un crime dans le crime.

Il restait à circonvenir l’idiot utile Donald Trump, appâté avec la perspective d’une élimination spectaculaire du guide suprême. Et c’est ici que l’histoire du sionisme resurgit. En Israël aujourd’hui, la Bible est omniprésente dans le discours officiel. Cette guerre a été rebaptisée « guerre de Pourim » parce qu’elle correspond à la fête juive que l’on célébrait ces jours-ci. La tentation était forte d’évoquer cet épisode du récit biblique, selon lequel les Perses, cinq siècles avant notre ère, auraient voulu exterminer les Judéens. La confusion entre l’histoire la plus actuelle et la Bible est la caractéristique du sionisme de droite. Dans la légende, le « méchant Haman », premier ministre de l’empire perse, est finalement vaincu et pendu.

Les médias israéliens raffolent de cette superposition. On se déguise en mollah à la télévision. On célèbre joyeusement les bombes israéliennes sur Téhéran comme on fête Pourim. Le Hamas, le Hezbollah, Khamenei père et fils, et le Perse imaginaire Haman se mêlent dans un grand fatras idéologique qui autorise tous les crimes. La haine est à son comble. « Tout le monde est devenu fou dans ce pays », commente le toujours admirable Gideon Levy dans Haaretz, le 5 mars. L’exploitation des valeurs juives au profit d’un objectif colonial sordide est un crime dans le crime. L’objectif est terrible. Les moyens ne peuvent que l’être tout autant.

Il serait grand temps que les gouvernements européens se libèrent de leur soumission au gouvernement israélien.

Après le bombardement d’une école de jeunes filles par l’aviation américaine dans le sud de l’Iran, c’est l’aviation israélienne qui, le 8 mars, a bombardé des dépôts de carburant propageant des particules toxiques sur toute la capitale, puis détruit un purificateur d’eau. Ces crimes de guerre rappellent Gaza. De même, le déplacement forcé de centaines de milliers de Libanais. Le ministre israélien Bezalel Smotrich l’a dit : le Sud-Liban va subir le sort de Khan Younes, rayé de la carte de Gaza. Il serait grand temps que les gouvernements européens se libèrent de leur soumission au gouvernement israélien d’extrême droite. Seule l’Espagne de Pedro Sanchez fait acte de lucidité et de courage.

  mise en ligne le 10 mas 2026

« Maréchal, nous voilà »,
« ni keffief, ni kippa »....
On vous présente le Parti de la France,
ce collectif pétainiste
qui gêne les cadres RN,
mais réjouit ses candidats

Anthony Cortes sur www.humanite.fr

Fondé par d’anciens membres du FN, le Parti de la France, pétainiste assumé, soutient bien des candidats RN aux municipales. Ce qui encombre les cadres, mais réjouit bien des membres de leurs listes.

En 2024, Ludivine Daoudi, candidate Rassemblement national (RN) aux législatives dans le Calvados, et membre du Parti de la France (PDF), perd son investiture, épinglée pour avoir posé en photo avec une casquette nazie. Deux ans plus tard, à quelques semaines des municipales, le PDF, ce parti pétainiste assumé, revient troubler les plans de Marine Le Pen pour « normaliser » l’extrême droite.

Sur ses réseaux sociaux, depuis le début de l’année, le parti communique au compte-gouttes la liste des candidats qu’il soutient. Parmi eux, beaucoup de Reconquête, comme Jean-Michel Lamberti à Bastia, qui a remercié la formation par un commentaire personnel posté sur Facebook. Mais aussi bien des listes RN et UDR. Dont à Amiens (Somme), où, comme l’a relevé Libération, l’une de ses cadres, Florence Perdu, membre du conseil national du PDF, est candidate sur la liste RN. Ces liens gênent les directions lepénistes et ciottistes, mais localement comblent de joie de nombreux membres de ces listes, comme a pu le constater l’Humanité en épluchant leurs réseaux sociaux.

« Enfin, on l’attendait ! »

Fondée en 2009 par Carl Lang, ex-eurodéputé du Front national, pour « réunir les nationalistes hostiles à Marine Le Pen », la formation revendique une filiation vichyste. Le 15 novembre 2025 à Verdun (Meuse), à l’occasion d’une messe en hommage à Philippe Pétain, son secrétaire général actuel, Pierre-Nicolas Nups, interprétait Maréchal, nous voilà. En 2014, Bruno Hirout, son secrétaire général, posait en photo lors d’un barbecue à côté d’une bonbonne étiquetée « Zyklon B ». Et aujourd’hui, le parti brandit un slogan bien particulier : « Ni keffieh, ni kippa : la France aux Français ! »

Rien qui permette de couper les ponts entre le PDF et ses anciens « camarades » du RN et affiliés. À Saint-Quentin, dans l’Aisne, la liste RN-UDR de Claire Géronimi, saluée comme « dynamique » par le PDF, a reçu son soutien. « Je me désolidarise totalement de ce mouvement », nous répond celle qui est également vice-présidente du parti d’Éric Ciotti.

Sauf que sur Facebook, sept de ses colistiers ont partagé la nouvelle sur leurs pages pour s’en féliciter, dont le numéro deux de la liste, Philippe Adoux. Sur la publication du PDF, on note aussi un like : celui de Thierry Comble, assistant parlementaire de l’eurodéputé RN Philippe Olivier, mari de Marie-Caroline Le Pen. « Enfin, on l’attendait ! » s’exclame de son côté le sixième de la liste, Joseph Doucy.

Un schéma qui se répète dans bien des villes. À Villers-Cotterêts, dans le même département, trois colistiers de la RN Gaëlle Lefèvre ont partagé et célébré le ralliement du PDF à leur candidate. Un soutien « aimé » par le député Jocelyn Dessigny, en deuxième position, avec sa page officielle. Un même enthousiasme constaté du côté de plusieurs candidats à Carcassonne (Aude) et Marseille (Bouches-du-Rhône), autour des RN Christophe Barthès et Franck Allisio. Ces derniers ont cependant rejeté personnellement ces alliés encombrants, le second dénonçant un « groupuscule ».

Reste que ces liens sont évidents. À Caudry (Nord), par exemple, la tête de liste RN, l’eurodéputée Mélanie Disdier, est une ancienne cadre du PDF, qu’elle a d’ailleurs participé à fonder. Contacté, le RN n’a pas donné suite à nos sollicitations. Les affaires de famille se règlent en privé.

   mise en ligne le 10 mars 2026

Iran : une guerre illégale et, déjà, de possibles crimes de guerre

Justine Brabant et Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

La guerre lancée par les États-Unis et Israël n’est pas seulement contraire à la Charte des Nations unies et illégale en elle-même, elle l’est également par les moyens employés : attaque contre une école, destruction d’infrastructures civiles, déplacements forcés… Recensement.

Une chose est de déclencher une guerre contraire au droit international. Une autre est, une fois engagé dans cette guerre, de commettre des violations du « droit de la guerre » lui-même. L’attaque contre le régime iranien lancée le 28 février par les dirigeants d’Israël et des États-Unis pourrait bien relever de ce double piétinement du droit.

Cette attaque est d’abord « illégale en droit international » car elle contrevient à la Charte des Nations unies, qui interdit par son article 2 (alinéa 4) le recours à la force « contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État », explique Johann Soufi, avocat et chercheur spécialisé en droit international. Les deux exceptions posées par la Charte, la légitime défense ou une autorisation du Conseil de sécurité, ne s’appliquent pas dans ce cas, pointe-t-il à l’instar d’autres juristes.

Qu’une guerre soit légale ou non, ses acteurs doivent respecter un certain nombre de règles – le droit des conflits armés, aussi appelé droit de la guerre ou droit international humanitaire. Or, là encore, les États-Unis et Israël, tout comme l’Iran, semblent s’en être affranchis.

Il faudra du temps pour déterminer avec précision qui s’est rendu coupable de quels actes et dans quelles circonstances. Mais déjà les juristes pointent plusieurs attaques problématiques au regard des conventions de Genève, piliers du droit international humanitaire. « Certains actes commis dans le cadre de cette guerre illégale constituent clairement des violations des conventions de Genève. Il faudra toutefois encore du temps pour établir avec précision les faits ainsi que pour déterminer la qualification juridique exacte et l’étendue des violations qui ont été commises », estime Johann Soufi. Sans dresser de liste exhaustive, il est déjà possible d’en citer quatre.

Une école de filles bombardée dans le sud de l’Iran (28 février)

C’est l’épisode le plus meurtrier connu en termes de victimes civiles depuis le début des attaques menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le 28 février. Au premier jour de ces attaques, au moins 168 personnes, pour la plupart « des écolières âgées de 7 à 12 ans » selon l’Unicef, ont été tuées dans le bombardement de l’école primaire de filles Shajareh-Tayyebeh, à Minab, au sud de l’Iran. « Je ne peux pas m’habituer à appeler ces événements des “dommages collatéraux” », a déploré Benoit Van Keirsbilck, du comité des droits de l’enfant des Nations unies.

Situé dans l’enceinte d’un complexe des forces navales du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), au cœur de la province d’Hormozgan, près du très stratégique détroit d’Ormuz, l’établissement, qui était plein à craquer (il y a école le samedi en Iran), dispose de sa propre entrée, précise l’ONG Human Rights Watch, qui réclame une enquête indépendante pour crime de guerre.

« Le schéma des frappes, qui ont directement touché des structures distinctes à travers le complexe, y compris l’école, ainsi que les points d’impact des munitions qui sont visibles sur plusieurs bâtiments indiquent que cette attaque a été menée à l’aide de munitions guidées de haute précision, dénonce l’ONG. Il ne semble pas s’agir de frappes erronées menées par des armes dont les systèmes de guidage ou de propulsion auraient échoué, ou auraient été perturbés de manière à frapper cette zone de façon aléatoire. »

Donald Trump a balayé samedi 7 mars toute responsabilité de son pays, à l’instar du secrétaire d’État Marco Rubio, affirmant que les États-Unis ne visaient jamais « délibérément » une école. « À mon avis, et d’après ce que j’ai vu, c’est l’Iran qui l’a fait. […] Comme vous le savez, leurs munitions sont très imprécises », a déclaré le président. « Seul l’Iran cible les civils », a renchéri le secrétaire d’État à la guerre, Pete Hegseth, assurant qu’une enquête du Pentagone était en cours. Mais les preuves qui s’accumulent contredisent leurs déclarations.

Dimanche 8 mars, une nouvelle vidéo, authentifiée par le New York Times, montre un missile de croisière Tomahawk ciblant la base navale près de l’école, une arme dont seuls les États-Unis disposent. Ni l’armée israélienne ni l’armée iranienne n’en possèdent. Depuis le 28 février, les navires de guerre de l’US Navy ont lancé des dizaines de Tomahawk sur l’Iran.

Le 5 mars, le quotidien new-yorkais avait publié une enquête montrant la simultanéité des frappes sur l’école et sur la base navale, en s’appuyant sur des images satellitaires, des publications sur les réseaux sociaux et des vidéos vérifiées.

Déplacements forcés au Liban (à partir du 2 mars)

Près de 700 000 personnes ont déjà été contraintes de fuir leur domicile, dans le sud du Liban et dans la banlieue sud de Beyrouth, depuis qu’Israël a lancé une nouvelle guerre contre le Hezbollah, qui a tiré des roquettes en soutien à la République islamique d’Iran. Des déplacements forcés, sans date de retour, susceptibles de bafouer les lois de la guerre. Celles-ci interdisent le déplacement forcé de civil·es, « sauf dans les cas où la sécurité des civils ou des impératifs militaires l’exigent ».

La méthode n’est pas sans rappeler celle appliquée à Gaza par l’armée israélienne, qui n’a cessé d’émettre, à partir d’octobre 2023, des ordres d’évacuation immédiate massifs, accentuant la terreur et le chaos dans l’enclave palestinienne. L’armée israélienne a d’abord appelé à évacuer, à partir du 2 mars, plus de cent villages et villes du sud du Liban et de la plaine de la Bekaa. Puis, le 6 mars, elle a intimé l’ordre à 700 000 habitant·es de la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, de s’enfuir vers le nord. Un ordre d’évacuation sans précédent.

Déjà épuisée et traumatisée par le cycle de crises, dont la dernière guerre de l’automne 2024, qui avait déplacé à l’intérieur du pays plus de 1,2 million de personnes, la population libanaise encaisse, impuissante, une nouvelle catastrophe humanitaire. « Les avertissements généraux couvrant de vastes zones du Liban ne constituent pas des garanties efficaces de protection », condamne Amnesty international.

Depuis octobre 2023, l’ONG réclame des enquêtes pour crimes de guerre pour les attaques illégales d’Israël contre des civil·es, l’utilisation de phosphore blanc, ses destructions massives dans les villages frontaliers du Liban, ainsi que les tirs répétés de roquettes non guidées par le Hezbollah sur des zones civiles en Israël. Le pilonnage meurtrier du village de Nabi Chit, à la frontière libano-syrienne, le 6 mars, par l’armée israélienne, pour retrouver la dépouille d’un soldat disparu en 1986, pourrait constituer un de ces crimes.

L’Iran endommage une usine de dessalement à Bahreïn

Parmi les infrastructures civiles (aéroports, hôtels, usines) visées par l’Iran lors de ses représailles figurent désormais les usines de dessalement d’eau. Le ministère de l’intérieur de Bahreïn a dénoncé, dimanche 8 mars, une attaque de drones ayant « causé des dommages matériels » à l’une de ces usines.

Plus encore peut-être que les raffineries de pétrole, les usines de dessalement sont cruciales pour les pays du Golfe. Elles fournissent 42 % de l’eau potable des Émirats arabes unis, 70 % en Arabie saoudite, 86 % dans le sultanat d’Oman et jusqu’à 90 % au Koweït, relevait en septembre 2022 une note de l’Institut français des relations internationales.

L’Iran a assuré, par la voix de son ministre des affaires étrangères, avoir répliqué à une frappe des États-Unis sur une de ses propres usines de dessalement, située sur l’île de Qeshm. Il n’a pas précisé si elle avait occasionné des dégâts. Environ 3 % de l’eau potable produite en Iran provient d’usines de dessalement.

Torpillage d’un navire et non-assistance à ses marins (4 mars)

Une frégate de la marine iranienne, l’Iris Dena, venait de participer à des exercices navals en Inde et rentrait vers sa base lorsqu’elle a été torpillée, le 4 mars, dans les eaux internationales au large du Sri Lanka par un sous-marin de l’US Navy. L’attaque, spectaculaire, a fait grand bruit : la marine états-unienne n’avait pas mené d’attaque de ce type depuis la Seconde Guerre mondiale.

Sur les 180 personnes à bord de la frégate, seulement 32 ont pu être secourues. Le Pentagone s’est empressé de diffuser la vidéo de l’explosion du navire – une « mort douce », a commenté le secrétaire à la guerre, Pete Hegseth.

Cette attaque contre un bateau militaire qui naviguait loin de l’Iran et n’avait pas pris part à la guerre a immédiatement suscité des questions sur sa légalité. Du strict point de vue du droit, ces deux éléments ne constituent pas des crimes en soi. Même sans prendre part aux combats, la frégate constituait une « cible militaire claire », et son attaque ne constitue donc « pas un crime de guerre », relève Marko Milanovic, professeur de droit international à l’université de Reading (Royaume-Uni). Le fait de se trouver loin du théâtre des opérations ne rend pas non plus l’attaque illégale au regard du droit international, remarquent plusieurs juristes.

En revanche, les conventions de Genève exigent que les belligérants prennent, après chaque combat, « toutes les mesures possibles pour rechercher et recueillir les naufragés, les blessés et les malades ». Or, les États-Unis n’ont pas porté secours aux marins de l’Iris Dena. Des sources au sein de l’administration Trump assurent que l’US Navy a averti les autorités srilankaises afin qu’elles puissent envoyer des secours. Le Sri Lanka ne l’a pas confirmé pour le moment.

Frappes sur les raffineries de Téhéran et pluies acides (7-8 mars)

Samedi 7 mars, les forces armées israéliennes ont bombardé plusieurs sites pétroliers situés à Téhéran et aux alentours. L’Iran a lui-même, depuis le début de la guerre, visé des infrastructures pétrolières et gazières de plusieurs pays du Golfe. Mais les frappes du 7 mars, qui ont mis feu à quatre dépôts pétroliers de la capitale iranienne et de sa banlieue, ont franchi un nouveau seuil en termes d’ampleur et de répercussions.

Elles ont eu pour effet de plonger Téhéran et sa dizaine de millions d’habitant·es dans un épais nuage de fumée noire, qui n’a pas tardé à retomber en poussière et en pluies toxiques, noires elles aussi – les habitant·es rapportent des douleurs à la gorge et aux yeux.

L’article 8 du statut de la Cour pénale internationale (CPI) définit comme « violation grave » du droit international le fait de « diriger intentionnellement une attaque en sachant qu’elle causera […] des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel », dommages qui seraient « manifestement excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage militaire concret et direct attendu ».

 mise en ligne le 9 mars 2026

Prix à la pompe :
le « plan exceptionnel de 500 contrôles » annoncé par Sébastien Lecornu changera-t-il
quelque chose ?

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Le premier ministre s’est fendu d’un tweet, dimanche 8 mars dans la soirée, pour annoncer qu’un « plan exceptionnel de 500 contrôles sera réalisé, dans les stations-service, entre lundi et mercredi par la répression des fraudes (DGCCRF) ». Pour autant, il n’est pas question pour l’heure ni de sanctions ni de bloquer les prix.

La flambée est historique. Ce lundi, le baril de pétrole s’est envolé de 30 % en quelques heures et a tutoyé brièvement les 120 dollars. Face à la guerre au Moyen-Orient et au blocage du détroit d’Ormuz, ces hausses ont déjà des conséquences sur les prix à la pompe à travers le globe. En France, le gouvernement avait annoncé vendredi que le SP95-E10, l’essence la plus consommée dans l’Hexagone, avait augmenté de 10 centimes par rapport à la semaine précédente.

Cela correspond à une augmentation d’environ 5 euros pour le plein de 50 litres d’une petite voiture. L’augmentation du gazole est encore plus marquée : il se vendait vendredi à 1,98 euro le litre en moyenne contre autour de 1,72 euro le 27 février, soit 26 centimes d’augmentation (+ 15 %). Que fait Sébastien Lecornu pour faire face ?

« À la rigueur, le gouvernement nous demandera peut-être de déployer des agents sur le terrain, pour qu’ils fassent le tour d’un échantillon représentatif de stations-service dans les départements. On pourra alors faire des comparaisons avec les prix affichés sur le site gouvernemental (prix-carburant.gouv.fr). Cela fera de belles images pour le JT de 20 heures, mais pas plus ! », avait parié dans nos colonnes en fin de semaine dernière, Jean-Philippe Simon, secrétaire général de la CGT de la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes). Et, bingo !

500 contrôles sur… 10 000 stations

Ce dimanche, dans la soirée, le premier ministre s’est fendu d’un tweet pour annoncer qu’un « plan exceptionnel de 500 contrôles sera réalisé, dans les stations-service, entre lundi et mercredi par la répression des fraudes (DGCCRF) ». « C’est l’équivalent d’un semestre complet du plan de contrôle habituel qui sera réalisé sur seulement 3 jours », insiste Sébastien Lecornu sur X, estimant que « la guerre au Moyen-Orient ne peut pas servir de prétexte à des hausses abusives des prix à la pompe ».

« Si les (abus) sont confirmés, on procédera sans sourciller au ‘”name and shame” », avait de son côté affirmé plus tôt le ministre de l’Économie Roland Lescure. Pas question donc de sanction ni d’intervention de l’État sur les prix à la pompe. Interrogée la possibilité de mettre en place des aides ciblées face à cette hausse des prix de l’essence et du gasoil, « aujourd’hui il est trop tôt pour en parler. Je le redis, nous étudions tous les scénarios », a également balayé la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, lundi matin sur RTL.

Ironisant de son côté sur le nombre de contrôles alors qu’il y a « 10 000 stations-service en France », l’insoumis Jean-Luc Mélenchon a lui jugé sur X qu’il « serait plus simple de bloquer les prix, car toute hausse dans le contexte est abusive ».

L’extrême droite tente elle aussi de se présenter en défenseuse du pouvoir d’achat, Marine Le Pen et Jordan Bardella se relayant depuis la semaine dernière pour plaider en faveur d’une baisse des taxes qui en réalité permettrait de préserver les marges des grands groupes en présentant la facture à l’État. « Baisser les taxes, cela signifierait que les raffineurs et les pétroliers continueraient de se gaver, pendant que l’État supporterait un manque à gagner, a rappelé le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. La vraie solution consiste à bloquer les prix de l’essence, ce qui a déjà été fait par exemple sous le gouvernement de Pierre Bérégovoy (en pleine guerre du Golfe, en 1990, NDLR). »

 mise en ligne le 9 mars 2026

Guerre en Iran : face aux tentatives d’instrumentalisation d’Israël et des États-Unis, les forces kurdes cherchent
la meilleure voie

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Alors que les États-Unis et Israël tentent de les instrumentaliser pour faire tomber le régime de Téhéran, plusieurs partis kurdes iraniens ont formé une coalition, mais ne se sont pas prononcés, pour l’heure, sur leur engagement dans cette guerre.

Dix jours après le déclenchement par les États-Unis et Israël d’une guerre contre l’Iran, la stratégie mise en œuvre reste floue. Pas tant celle de Tel-Aviv – qui fait de la destruction de ce pays une fin en soi – que celle de Washington. Marco Rubio, le secrétaire d’État, affirmait d’ailleurs le 2 mars : « Nous savions qu’il y aurait une action israélienne ; nous savions que cela déclencherait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que, si nous ne les attaquions pas préventivement avant qu’ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes. »

Ou comment la première puissance mondiale se laisse prendre dans un engrenage qui risque de pulvériser tout le Moyen-Orient et touche déjà l’économie mondiale. Le même flou demeure s’agissant d’une possible intervention au sol, étant entendu qu’un changement de régime iranien – but de plus en plus évoqué par la Maison-Blanche – nécessite une intervention terrestre. Ces derniers jours, l’armée israélienne a mené des bombardements contre des avant-postes militaires et policiers iraniens le long de sa frontière avec l’Irak.

Les atermoiements de Donald Trump

À mesure que la campagne aérienne progressait, des informations ont fuité suggérant que la dimension terrestre de la guerre serait exécutée non pas directement par les troupes états-uniennes ou israéliennes, mais par des groupes d’opposition kurdes opérant depuis des bases situées dans la région du Kurdistan irakien.

Le 5 mars, dans une interview à l’agence Reuters, évoquant un tel scénario, Trump lâchait : « Je trouve formidable qu’ils veuillent faire cela, je les soutiens pleinement. » Mais deux jours plus tard, le 7 mars, le même affirmait devant des journalistes à bord de l’avion présidentiel : « Je ne veux pas que les Kurdes entrent en Iran. Ils veulent y entrer, mais je leur ai dit que je ne le souhaitais pas. Nous ne souhaitons pas l’intervention des Kurdes. »

« La question d’une intervention au sol pour détourner les forces iraniennes, gardiens de la révolution ou armée, du reste du pays, peut se poser », estime David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), interrogé par l’Humanité. Il remarque, en faisant référence aux Kurdes mais également aux Baloutches et aux Azéris iraniens, qu’il y a « des velléités d’instrumentaliser certaines minorités ethnoconfessionnelles ».

« Les forces kurdes n’ont pas encore décidé d’y participer »

Six partis1 se sont regroupés au sein d’une « Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien ». L’organisation Komala du Kurdistan, du Parti communiste d’Iran, dirigée par Ebrahim Alizadeh, n’en fait pas partie. Il a exprimé des réserves importantes, notamment son opposition à toute coopération avec Israël et les États-Unis sans pour autant se placer dans une rupture politique avec les autres formations. Selon le site Axios, « Israël entretient depuis des décennies des liens étroits en matière de sécurité militaire et de renseignement avec les Kurdes de Syrie, d’Irak et d’Iran ».

Certains médias, plutôt pro-israéliens, affirmaient même ces derniers jours que les combattants kurdes étaient à pied d’œuvre, opérant d’ores et déjà en territoire kurde iranien, le Rojhelat. Mais c’est aller un peu vite en besogne. « L’issue de cette guerre étant encore incertaine, les forces kurdes n’ont pas encore décidé d’y participer, et l’on ignore si le conflit dégénérera en guerre terrestre à grande échelle », a certifié à l’Humanité Zagros Enderyari, membre de la commission des affaires étrangères du Parti pour la vie libre du Kurdistan (PJAK), joint par téléphone. « La Coalition ne considère pas cette guerre comme la sienne. Les intérêts d’Israël et des États-Unis dans ce conflit contre le régime iranien divergent de ceux des peuples iranien et kurde du Kurdistan oriental. Nous estimons ne pouvoir être des alliés stratégiques des Américains dans cette guerre, ni nouer une alliance permanente avec eux, comme l’ont vécu les Kurdes du Rojava. »

Les États-Unis ont abandonné les Kurdes du Rojava

Pour les États-Unis, la partie est serrée et les équilibres fragiles. Les groupes iraniens sont tous basés au Kurdistan d’Irak, le Bachour. Une province qui bénéficie d’un statut autonome au sein de l’Irak et possède son propre gouvernement et un parlement.

Les deux principaux partis historiques, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dominé par la famille Barzani, et l’Union patriotique kurde (UPK), des Talabani, semblent réticents à l’utilisation de leur sol pour attaquer l’Iran. Massoud Barzani et Bafel Talabani ont tous les deux eu une discussion avec Donald Trump.

« Il nous a dit que les Kurdes devaient choisir leur camp dans ce conflit : soit avec les États-Unis et Israël, soit avec l’Iran », a affirmé, sous couvert d’anonymat, un responsable kurde. Un autre a précisé que « ce n’est pas une question de savoir qui dispose de milices armées plus actives » prêtes à intervenir en Iran, « mais de savoir qui bénéficie du plus grand soutien interne ». Trump s’est également entretenu avec le président du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), Mustafa Hijri.

« Cette guerre, déclenchée sans notre consentement, représente à la fois des opportunités et des menaces pour tous les peuples d’Iran », soutient encore Zagros Enderyari. « Il est du devoir des partis politiques kurdes d’assurer la sécurité de leur peuple et de le protéger des dangers à venir. Toute coopération avec les forces américaines se fera uniquement dans ce cadre. » Mais les questions sont encore nombreuses, notamment concernant la figure de Reza Pahlavi, le fils du chah, qu’Israël aimerait voir s’installer au pouvoir en Iran.

« Au lieu d’unir l’opposition, il l’a divisée », dénonce le représentant kurde. Et, en l’absence d’une force d’opposition progressiste organisée, la coalition kurde n’a, pour l’heure, aucun interlocuteur iranien. En outre, beaucoup de Kurdes iraniens ont encore à l’esprit la façon dont les États-Unis ont abandonné leurs frères du Rojava, pour installer, à Damas, un ancien dirigeant d’al-Qaida.


 

1. Le Parti pour la vie libre du Kurdistan (PJAK) ; le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) ; le parti Komala du Kurdistan, dirigé par Reza Kaabi ; l’organisation Khabat du Kurdistan iranien ; le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) ; le parti Komala du Kurdistan iranien, dirigé par Abdullah Mohtadi.

   mise en ligne le 8 mars 2026

La gratuité des services publics, nouvel horizon en vogue à gauche

Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Transports, cantines et fournitures scolaires : la gratuité des services publics est au cœur de la campagne municipale. La France insoumise en a fait une mesure phare. L’idée n’a pourtant pas toujours fait l’unanimité à gauche et les écologistes continuent d’y opposer un certain scepticisme.

À Bordeaux (Gironde), c’est Philippe Poutou qui juge « complètement logique » d’avoir « un accès gratuit à des choses importantes », comme « se déplacer, aller se soigner, aller travailler », et le maire sortant écologiste Pierre Hurmic qui lui répond que « ceux qui peuvent se payer un ticket de tramway peuvent le faire ». À Lens (Pas-de-Calais), c’est le maire socialiste sortant, Sylvain Robert, qui vante le bus gratuit et son opposant du Rassemblement national (RN) qui lui lance : « Avec les impôts des habitants ! Avec [vous], c’est : donne-moi ta montre, je te donnerai l’heure. »

À chacun des débats télévisés des élections municipales, dont la fréquence s’accélère alors qu’approche le premier tour, le sujet arrive inévitablement comme un élément de clivage entre les différentes listes. Qu’il s’agisse des transports, de l’eau, de la cantine, des fournitures scolaires ou encore du petit-déjeuner en classe, l’idée de la gratuité s’impose comme un des marqueurs principaux des programmes de gauche à l’occasion du scrutin des 15 et 22 mars.

Le maire socialiste sortant de Marseille (Bouches-du-Rhône), Benoît Payan, propose par exemple la gratuité des transports pour les jeunes. Son concurrent La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, va plus loin en promettant d’offrir également aux enfants de la commune un petit-déjeuner, un déjeuner et du soutien scolaire chaque jour.

À Nîmes (Gard), les débats programmatiques entre socialistes, communistes et écologistes réunis derrière la candidature de Vincent Bouget ont abouti à une position médiane : gratuité des transports pour les jeunes et les plus précaires, en attendant mieux. « Les mobilités sont un droit », a expliqué la tête de liste au micro d’Ici Occitanie.

Une lente conversion

LFI, de son côté, en a fait un point saillant de sa campagne nationale. Le « nouveau communalisme » défendu par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon promeut une « extension du domaine des communs », au nom de la lutte contre la marchandisation et les intérêts privés. De façon plus opérationnelle, la gratuité des transports et des cantines – au moins à moyen terme – fait partie des mesures que LFI a fixées comme le socle incontournable de toute éventuelle investiture ou alliance.

« Notre courant de pensée, déjà à l’époque où nous étions à la gauche du PS, a toujours promu l’égalité des droits quand d’autres défendaient l’égalité des chances et la discrimination positive, explique le député insoumis Gabriel Amard. Quelles que soient vos ressources, il y a des domaines où la référence au porte-monnaie n’est pas admise. Nous défendons la gratuité au nom du droit inconditionnel aux services publics. Cela concerne les domaines vitaux, comme les premiers mètres cubes d’eau ou kilowattheures d’électricité, mais aussi ce qui est du ressort de l’émancipation, comme les médiathèques et l’éducation. »

L’adhésion de la quasi-totalité des formations de gauche au principe de gratuité dans la gestion municipale n’est pas toujours allée de soi. En 2001, c’est une municipalité de droite qui, tout juste élue, décide de rendre les bus gratuits à Châteauroux (Indre), souvent citée en exemple depuis. L’actuel maire, Gil Avérous, appelle à regarder les annales : « La gauche évoque souvent le sujet de la gratuité mais ce sont, finalement, souvent les élus de droite qui la mettent en œuvre. La boussole, c’est d’abord la performance des services publics et l’utilisation des deniers de la collectivité. »

Quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Gabriel Amard, député LFI du Rhône

À Drancy (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde se souvient avec une pointe d’ironie du moment où il a rendu les cantines de ses écoles primaires gratuites, en 2007. « C’est formidable que la gauche se convertisse à cette solution, explique l’ancien président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à nouveau candidat cette année. Dommage qu’ils aient mis un peu de temps à y venir. À l’époque, au conseil municipal, l’opposition avait voté contre. Ils expliquaient que les gens allaient perdre la valeur des choses, que les familles les plus aisées pouvaient payer… »

Maire de Viry-Châtillon (Essonne) de 1995 à 2006, à l’époque sous la bannière du Parti socialiste (PS), Gabriel Amard avertit : ce qui valait hier ne vaut plus forcément aujourd’hui. « Dans le passé, on mettait en place le quotient individualisé pour tendre vers notre objectif de justice sociale, explique l’élu insoumis, auteur de plusieurs livres sur la gestion publique de l’eau. Mais quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Quand de tels besoins émergent, le politique doit trouver de nouvelles solutions. »

La gratuité totale, vraiment de gauche ?

Le débat est encore insuffisamment éclairé : les études sur l’efficacité de la gratuité des transports, pour ne citer qu’elles, se concentrent essentiellement sur la faculté de la mesure à convaincre des automobilistes, des piétons ou des cyclistes de changer leur mode de transport. Un rapport réalisé en 2024 par le Cerema, un centre d’études public expert sur les questions de mobilité, avançait « l’hypothèse que la gratuité totale facilite l’accès pour tous », mais nuançait : « Toutefois, aucune étude spécifique n’a encore pu étudier ce phénomène plus finement et de façon quantitative. »

Si un flou demeure sur l’efficacité sociale de telles mesures, un débat plus profond encore traverse les formations de gauche : dans le contexte budgétaire actuel, le chemin vers la gratuité est-il celui de la justice sociale ? Le politiste Paul Ariès défend depuis des années, à la tête de l’Observatoire international de la gratuité, le concept comme une notion à rendre structurante dans la pensée politique.

« L’enjeu est de multiplier les îlots de gratuité dans l’espoir qu’ils forment demain des archipels et après-demain des continents, écrivait-il en 2018 dans Le Monde diplomatique. Outre qu’elle répond également à l’urgence sociale et écologique, la gratuité offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète : marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. »

D’autres sont moins emballés. À Lyon (Rhône), le versant communiste de la coalition qui dirige la ville depuis six ans a tenté de pousser le principe de gratuité dans le programme du maire sortant, Grégory Doucet. Fin de non-recevoir des écologistes, qui défendent le quotient familial, jugé plus juste sur le plan social et plus soutenable vu les contraintes budgétaires du moment.

« On nous dit que c’est impossible, mais la carte Vitale nous prouve l’inverse, a lancé Florestan Groult, tête de liste LFI pour la métropole lyonnaise, lors d’un meeting le 26 février. Qui remettrait en question aujourd’hui cet accès universel aux soins ? » 

La question reviendra sans aucun doute le 15 mars au soir, lorsque les listes de gauche auront deux jours pour fusionner avant le second tour. Les insoumis lyonnais, qui martèlent leur attachement à la gratuité des transports et des repas scolaires, ont déjà prévenu, y compris par la voix de Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 26 février : « Nous aurons nos conditions. » Convaincre LFI de fusionner sa liste avec les autres listes de gauche ne sera donc, paradoxalement, pas gratuit.

 

 mise en ligne le 8 mars 2026

« Les médias publics
sont attaqués presque partout en Europe »

Yunnes Abzouz sur https://www.mediapart.fr/

L’audiovisuel public fait face à la baisse drastique de ses moyens, quand il n’est pas menacé de reprise en main politique. Pour Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication, il est urgent de réaffirmer ses missions d’intérêt général.

Depuis l’automne, l’extrême droite parlementaire a pris le relais de l’extrême droite médiatique pour faire rendre gorge à l’audiovisuel public. À l’Assemblée nationale, le député Charles Alloncle (Union des droites pour la République, UDR) s’est engagé dans une vaste entreprise de déstabilisation des médias publics au travers de sa commission d’enquête. À chaque audition, l’objectif véritable du rapporteur se fait plus net : démontrer que l’audiovisuel public est une gabegie financée par les contribuables, en plus d’être un repaire de gauchistes.

Mais il n’y a pas qu’en France que l’extrême droite livre bataille aux médias publics. Qu’elles soient populistes, souverainistes ou nationales-conservatrices, une constante traverse le discours des extrêmes droites européennes : la désignation des élites médiatiques comme boucs émissaires de la dilution de l’identité nationale. 

Là où l’extrême droite est parvenue au pouvoir, la reprise en main des médias publics est passée par une remise en cause de leur autonomie de financement, une modification du mode de désignation de leurs dirigeant·es pour faciliter leur transformation en médias de propagande, un alignement de leur ligne éditoriale sur celle du parti aux commandes et le retrait des voix dissidentes de l’antenne, remplacées par les idéologues du pouvoir. Un chemin qu’en France le Rassemblement national et ses alliés rêvent d’emprunter. 

Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication à l’université Friedrich-Alexander à Nuremberg (Allemagne), dresse un état des lieux inquiétant des audiovisuels publics en Europe et plaide pour un rôle plus actif de l’UE pour garantir l’autonomie financière et éditoriale des médias publics, même en cas d’alternance politique.

Mediapart : En France, l’audiovisuel public subit les attaques constantes de l’extrême droite, qui rêve de le liquider une fois au pouvoir, tandis que le gouvernement continue de réduire ses financements – 162 millions d’euros de dotations en moins en deux ans. La situation est-elle meilleure dans les autres pays européens ? 

Christina Holtz-Bacha : La montée de l’extrême droite et, plus généralement, celle des populismes en Europe soumettent les services publics de radiodiffusion à une pression accrue. Presque partout sur le Vieux Continent, les médias publics et leur mode de financement sont devenus des thèmes de campagne. 

Ces dernières années, nous avons vu des attaques contre les médias publics presque partout en Europe. La Hongrie est probablement l’exemple le plus connu : depuis environ 2011, Viktor Orbán, avec l’aide du parti majoritaire Fidesz, a considérablement restreint l’indépendance de la radiodiffusion publique.

Pour ce faire, le premier ministre hongrois a pris des mesures structurelles, consistant à modifier la composition et les fonctions des institutions de contrôle, afin de gagner un pouvoir de nomination aux postes de responsabilités éditoriales et managériales.

En Pologne, le parti national-conservateur PiS, au pouvoir jusqu’en 2023, a transformé l’audiovisuel public en organe de propagande, réduisant presque à néant son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Depuis le retour au pouvoir des libéraux, les médias publics polonais ont semblé retrouver un semblant d’indépendance, mais le chemin reste encore long. L’exemple polonais montre également à quel point il est difficile de redémocratiser la radiodiffusion publique, même une fois le pays débarrassé de l’extrême droite au pouvoir.

En Slovaquie, quelques mois après l’arrivée au pouvoir du premier ministre Robert Fico (populiste de gauche), le gouvernement a décidé en avril 2024 de fermer la chaîne publique RTSV. En République tchèque, le nouveau premier ministre Andrej Babiš a annoncé en février 2026 l’abolition de la redevance publique et le financement de la télévision et de la radio publiques tchèques avec le budget de l’État, cherchant ainsi à placer la radiodiffusion nationale sous son contrôle. 

En Italie, Giorgia Meloni a entamé une guerre culturelle et une restructuration majeure du système d’équilibre des pouvoirs, qui affecte aussi la Rai, le groupe audiovisuel public italien, qui a toujours été très politisée.

En Allemagne, des élections régionales sont prévues pour septembre 2026 en Saxe-Anhalt. En l’état actuel des choses, le parti d’extrême droite AfD a de bonnes chances de ravir la majorité. Dans son programme, la branche Saxe-Anhalt de l’AfD a annoncé que sa première action officielle serait de mettre fin au traité interétatique sur la radiodiffusion, convenu par les seize États fédéraux, et qui garantit la pérennité financière de l’audiovisuel public tout en fixant ses missions de service public. Une telle dénonciation, même d’un seul État fédéral, serait de nature à gravement fragiliser le système actuel.

Dans les pays où l’extrême droite n’est pas parvenue au pouvoir, les médias de service public sont pour l’instant protégés des coupes budgétaires ou des prises de contrôle politiques, mais sont critiqués et accusés de soutenir la gauche. Sur quels arguments ces accusations reposent-elles?

Christina Holtz-Bacha : Les médias établis sont considérés comme faisant partie d’une élite corrompue qui ne sert pas les intérêts du peuple. Les médias de service public, dont le cœur de mission est l’expression du pluralisme et des divers courants de pensée, constituent une épine dans le pied des populistes, car ils donnent à voir une société plurielle et contredisent l’idée d’une volonté uniforme du peuple.

Les attaques contre les sociétés de radiodiffusion publiques répondent aussi aux intérêts des acteurs politiques qui veulent se soustraire à l’examen public et au contrôle démocratique, et souhaitent ne plus avoir de comptes à rendre. Les attaques contre les médias de service public constituent donc une atteinte à la liberté des médias et augmentent encore la pression sur le système démocratique. 

L’Union européenne doit prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale.

Il est d’ailleurs important de noter que le financement de l’audiovisuel public est le principal point d’attaque de ses détracteurs. Ces dernières années, de nombreux pays européens sont passés du financement par la redevance à un financement étatique, bien qu’ils appliquent des modèles différents. Cela signifie que les citoyens ne contribuent plus directement à leur financement et que les gouvernements sont épargnés du débat sur la redevance, impopulaire auprès des électeurs. 

Cependant, le passage à un financement étatique accroît la dépendance des médias publics à l’État et renforce l’image d’une institution dépendante du pouvoir politique et contrôlée par l’État.

Plus largement, les médias de service public, presque autant que les médias privés, sont confrontés à la grande méfiance des citoyen·nes à leur égard. Est-il encore possible de restaurer la confiance dans les médias publics ? Et si oui, comment ?

Christina Holtz-Bacha : Les médias publics ne peuvent gagner la confiance et l’adhésion du public que grâce à la qualité de leur offre. Nous observons que les citoyens se tournent généralement vers les médias de service public en période de crise. Cependant, des coupes budgétaires peuvent menacer et affaiblir la qualité de la production éditoriale, et réduire la confiance que la population leur accorde. C’est un cercle vicieux qui a pour résultat de nourrir la défiance envers les audiovisuels publics. Négliger la rigueur et l’honnêteté journalistiques offre aux adversaires des médias publics des arguments bienvenus pour restreindre leur financement et leurs activités. 

L’Union européenne doit aussi prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale. La Commission européenne, qui n’était pas vraiment favorable aux médias publics au début des années 2000, a considérablement amendé sa position et les considère désormais comme des garants de la diversité et du pluralisme politique. Il suffit de se plonger dans les rapports de la commission sur l’État de droit depuis 2020, et encore plus dans le règlement européen sur la liberté des médias (Emfa), en vigueur depuis août 2025, pour s’en apercevoir. 

À l’article 5, l’Emfa impose aux États membres de prendre des mesures afin de garantir que les fonds destinés aux médias publics soient suffisants, stables et prévisibles. La direction et le conseil d’administration des médias de service public doivent également être nommés de manière transparente. Cependant, l’enjeu reste de savoir de quelles options la Commission européenne dispose pour veiller à l’application de l’Emfa et, si nécessaire, faire respecter la loi par les États membres.


 


 

La liberté de la presse,
œil de la démocratie

Par Dominique Rousseau, professeur émérite de droit public, Paris-I, membre honoraire de l’Institut universitaire de France sur www.humanite.fr

Donc, c’est la faute aux journalistes ! Ainsi parlent Trump, Orban, Meloni et, malheureusement, Mélenchon, affirmant sur son blog, selon une dialectique qui lui est propre, « la presse est la première ennemie de la liberté d’expression et la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine » ! Les journalistes seraient les fossoyeurs, conscients ou inconscients, de la démocratie. Bref, la crise de la démocratie, c’est de leur faute.

Contre la diabolisation des médias, il faut réaffirmer que la liberté de la presse n’est pas une liberté comme les autres ou parmi d’autres ; elle est la liberté qui donne son visage « à la liberté tout court » écrivait Albert Camus en 1939. Le journaliste est celui qui fait circuler des faits, des événements, des paroles, des images ; il rend publiques des informations sur les conditions de vie différentes des Français, sur les nouvelles façons de s’entraider dans les banlieues, sur la situation des femmes en Iran… Il donne à penser en ouvrant des controverses sur un livre, un film, une exposition, une opinion scientifique, morale ou politique… Bref, le journaliste donne à voir ce que les puissants voudraient parfois laisser hors des yeux du public, il favorise la délibération sur la chose publique et met les citoyens en situation d’exercer un contrôle sur leurs gouvernants en dehors des moments électoraux. Panama Papers en fut la manifestation lumineuse. Alors que tout pousse les organes de presse à la concurrence, au scoop, au succès personnel, 370 journalistes représentant 109 médias répartis dans une vingtaine de pays ont travaillé ensemble, échangé leurs informations, confronté leurs résultats et, pendant un an, ont gardé un secret total sur leurs investigations. Pas un journal, pas un journaliste n’a brisé le silence ; l’enquête a été publiée au même moment par tous les journaux membres du Consortium international des journalistes d’investigation.

En ce sens, la liberté d’informer est le droit constitutionnel le plus précieux parce qu’il est à la fois la base et la garantie de tous les autres droits. Pas de liberté pour le citoyen de choisir son vote, son opinion, ses croyances, son métier, ses lieux de vacances ou ses investissements financiers s’il ne dispose pas d’une information libre, véritable condition de possibilité d’un exercice effectif de la citoyenneté. Car le destinataire ultime de la liberté de la presse n’est pas le journaliste, c’est le public. Ainsi en a décidé le Conseil constitutionnel dans sa décision des 10 et 11 octobre 1984 lorsqu’il a jugé « qu’en définitive, l’objectif à réaliser est que les lecteurs qui sont au nombre des destinataires essentiels de la libre communication des pensées et des opinions soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics ne puissent y substituer leurs propres décisions ni qu’on puisse en faire l’objet d’un marché ».

Sans doute, le poids de l’argent, le souci de plaire, les petits arrangements avec la vérité ou l’attrait du scandale caractérisent, aussi, une « certaine » presse. Raison de plus pour rappeler l’importance de l’indépendance de la presse qui n’est pas, contrairement à ce qui est souvent insinué, un principe corporatiste servant à protéger les intérêts des journalistes, mais un principe garantissant aux lecteurs que ceux qui font métier de les informer le font à l’abri de toutes pressions d’intérêts privés ou publics. Raison de plus pour dire qu’il ne suffit pas de prendre la plume pour être journaliste ni de prendre son téléphone pour être grand reporter. Journaliste est un métier !

La presse est l’œil permettant aux citoyens de voir et de réclamer contre les représentants. Affaiblir l’œil c’est rendre les citoyens aveugles et la démocratie… autoritaire comme dit Orban

 

 mise en ligne le 7 mars 2026

L’égalité : un enjeu
social et démocratique

Maryse Dumas sur www.humanite.fr

Ancré dans l’histoire depuis plus d’un siècle et pourtant toujours en adéquation avec les aspirations de son temps, le 8 mars accompagne depuis 116 ans le mouvement d’émancipation des femmes. Dénommé « Journée internationale de lutte pour les droits des femmes », il lui arrive souvent que l’un ou l’autre de ses qualificatifs passe à la trappe, le plus souvent celui de lutte. Cette dimension a même failli disparaître, avalée par la dimension institutionnelle donnée au 8 mars, par l’ONU d’abord, puis par la présidence Mitterrand. L’officialisation du 8 mars a eu pour effet d’élargir sa surface, ce qui est positif, mais aussi d’estomper son caractère subversif et de luttes, ce qui l’est moins. Fort heureusement, la CGT, le parti communiste et un certain nombre d’associations proches, dont le 8 mars est resté l’apanage quasi exclusif jusqu’aux années 1970, ont su ne pas céder aux sirènes institutionnelles.

Ainsi le 8 mars a-t-il permis chaque année à des générations successives de travailleuses d’exprimer leurs exigences : de la reconnaissance pleine et entière de leur droit au travail à l’égalité dans tous les domaines, en premier lieu professionnel jusqu’au mitan du XXe siècle, puis, à partir des années 1960, celles de leur droit à enfanter « si je veux quand je veux ». Enfin, l’exigence de liberté des femmes quant à leur corps a ouvert la phase actuelle de refus de toute violence sexiste et sexuelle. À chaque étape, les enjeux et les formes de mobilisations s’en sont trouvés infléchis ou enrichis. Depuis le début des années 2000, une nouvelle génération féministe rencontre le combat historique et donne de nouvelles couleurs à ce rendez-vous, en convergence, en particulier, avec la CGT. Ainsi, ces dernières années, et en 2026 aussi, les mobilisations de rues voient-elles défiler ensemble des organisations syndicales et des associations féministes. Ce qui était impensable quelques années auparavant.

Mais, rançon du succès, depuis 2019, l’association féminine (pas féministe) d’extrême droite Némésis perturbe les manifestations. Elle s’infiltre dans les cortèges syndicaux, voire veut en prendre la tête. Elle y déploie des mots d’ordre et pancartes à caractère raciste. Protégée par des militants, hommes, de groupuscules d’extrême droite, elle cherche à provoquer dans les manifestations des réactions violentes qui pourront lui servir à se victimiser sur les réseaux sociaux, voire au-delà, et à affaiblir le message à la fois féministe et internationaliste du 8 mars. Cette méthode a été récemment employée à Lyon. On en a vu l’épouvantable résultat. Pour ces raisons, la CGT, plusieurs syndicats et associations ont demandé en commun au ministre de l’Intérieur la dissolution de cette association.

Quoi qu’il en soit, la portée féministe du 8 mars n’en sera pas affaiblie. Hier comme aujourd’hui l’émancipation des femmes se joue autour de deux enjeux fondamentaux et étroitement liés l’un à l’autre : l’égalité et la liberté. Un troisième en est le trait d’union : la dignité. Or, même si d’immenses progrès ont été accomplis, aucun n’est ni complètement, ni définitivement acquis. C’est pourquoi il ne faut rien lâcher. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles complète celle pour l’égalité professionnelle, elle ne s’y substitue pas. C’est ce que rappelle en substance le communiqué commun à toutes les organisations syndicales qui fait de l’enjeu d’égalité un enjeu social et démocratique de premier plan à porter ce 8 mars 2026.


 


 

8 mars – Les droits des femmes migrantes
ne se négocient pas
dans les urnes

La Cimade sur https://blogs.mediapart.fr/

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, La Cimade alerte sur une réalité trop souvent passée sous silence : les droits des femmes migrantes sont quotidiennement bafoués.

Alors que les femmes représentent près de la moitié des personnes migrantes dans le monde, elles restent peu visibles et ont trop rarement la parole. En France comme en Europe, elles subissent un cumul de discriminations : racistes et xénophobes en tant qu’étrangères, sexistes en tant que femmes, mais aussi spécifiques à leur situation de femmes étrangères, à l’intersection de ces rapports de domination.

Précarité administrative, difficultés d’accès au logement, à l’emploi, à la santé, exposition accrue aux violences, dépendance liée au titre de séjour : pour beaucoup, les droits proclamés restent théoriques. En France, le statut administratif conditionne encore l’accès à des droits fondamentaux.

Dans une semaine auront lieu les élections municipales. Les communes sont en première ligne : accès aux services publics locaux, hébergement d’urgence, scolarisation des enfants, action sociale, prévention des violences, vie associative. Les choix municipaux ont des conséquences directes sur la vie des femmes migrantes.

Quelles garanties concrètes pour l’accès effectif aux droits, sans discrimination liée à la nationalité ou au statut administratif ? Quels moyens pour protéger les femmes migrantes victimes de violences ? Quelle politique municipale pour favoriser l’autonomie, l’accès à l’information, l’accompagnement social et juridique ?

Selon Violaine Husson, directrice des pôles thématiques de La Cimade, les femmes migrantes vivent, travaillent, participent à la richesse sociale et économique de nos villes. « Beaucoup des femmes sont exclues du débat démocratique et privées de la possibilité même de voter. Cela impose une responsabilité accrue aux élu·es locaux : gouverner pour toutes, sans exception », souligne Violaine Husson.

À quelques jours du scrutin, La Cimade affirme que la dignité et les droits des femmes migrantes ne sont pas des variables d’ajustement électoral. Ils constituent un test démocratique. Ignorer ou restreindre ces droits ne fragilise pas seulement les femmes concernées : cela nourrit le terrain de la division et favorise la montée des extrêmes. Une ville qui protège les plus vulnérables et garantit l’égalité pour toutes est une ville plus juste, plus solidaire et plus résiliente face aux idéologies d’exclusion.

En cette journée, les équipes de la Cimade se mobilisent. Ce 8 mars ne doit pas être une journée de déclarations symboliques. Il doit marquer un engagement clair : faire des droits des femmes migrantes une priorité politique locale, immédiate et mesurable. Sans relâche, nous nous battrons, ensemble, pour que chaque personne, d’où qu’elle vienne, puisse espérer jouir de ses droits, vivre dignement et sereinement en France.

Pour aller plus loin :

  • 18 propositions de la Cimade pour un accès effectif aux droits des femmes étrangères

  • Quizz Cimade : testez vos connaissances sur la situation des femmes étrangères en France

  • 12 Recommandations pour lutter contre les discriminations liées à l’emploi

  • Découvrez notre podcast « Toute cette bravoure qui était en moi » : 4 épisodes donnant la parole à des femmes victimes de violences, accompagnées dans notre permanence spécialisée. Disponible dès le 8 mars sur notre site et les plateformes d’écoute.

 mise en ligne le 7 mars 2026

« C’est un lieu d’accueil inconditionnel, un centre de ressources et un guichet unique pour toutes les femmes » :
à Clermont-Ferrand,
le féminisme comme politique publique

Elora Mazzini sur www.humanite.fr

Le 25 Gisèle-Halimi symbolise l’action féministe mise en avant par la gauche. Un lieu unique dédié aux femmes, qui centralise soins, accompagnement juridique et soutien social.

Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), correspondante particulière.

Le visage de Gisèle Halimi, avocate et militante féministe, s’étale sur la vaste fresque qui lui est dédiée, à 300 mètres du centre hospitalier d’Estaing, à Clermont-Ferrand. Bienvenue au 25 Gisèle-Halimi, une structure municipale flambant neuve et singulière, lancée en novembre 2023. « C’est un lieu d’accueil inconditionnel, un centre de ressources et un guichet unique pour toutes les femmes qui ont un besoin ou une difficulté et ne savent pas où s’adresser », résume Karine Plassard, responsable de la mission égalité des droits de la ville.

C’était une promesse du deuxième mandat d’Olivier Bianchi, maire socialiste depuis 2014. À la suite du témoignage d’une victime de violences conjugales, ballottée entre différentes associations locales, la municipalité a décidé d’agir. « Si les victimes ne sont pas prises en charge très rapidement au moment où elles demandent de l’aide, il y a un gros risque qu’elles abandonnent », souligne Karine Plassard.

Le 25 est né, avec l’ambition de répondre aux violences sexistes et sexuelles, mais pas seulement. Depuis, les besoins des usagères, divers et massifs, se sont malheureusement confirmés : plus de 10 000 femmes ont poussé la porte du 25 la première année d’ouverture, entre 11 000 et 12 000 la deuxième année. Aujourd’hui, l’équipe de Gisèle-Halimi compte plus de 25 salariées.

« Ici, je suis plus à l’aise »

Propriétaire des murs, la municipalité héberge gratuitement les structures, qu’elle soutient également financièrement. Le Planning familial, le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF 63) et l’association Avec-France Victime 63 disposent de bureaux permanents. D’autres tiennent des permanences tout au long du mois.

Ce jeudi, Allan Buridon assure celle du conseil départemental d’accès au droit (CDAD 63). En une matinée, il reçoit six femmes pour des demandes diverses : expliquer le classement sans suite d’une plainte et la procédure pour récupérer un dossier médical ; faire valoir des droits après une séparation…

Le 25 Gisèle-Halimi se distingue des Maisons des femmes, label national ; ou de la Citad’elles, à Nantes, par son choix de ne pas se limiter aux violences sexistes et sexuelles. « La question s’est posée de se concentrer uniquement sur les violences conjugales, explique Karine Plassard. Mais les femmes ne sont pas toujours prêtes à le dire en arrivant. Elles peuvent venir pour autre chose et parler lorsqu’elles se sentent en confiance. »

Ce jeudi 26 février, une jeune femme d’une vingtaine d’années attend son rendez-vous avec le Planning familial. « Je ne voulais pas aller au CHU, confie-t-elle, timide. Ici, je suis plus à l’aise. » C’est l’association la plus sollicitée, au 25 : environ la moitié des personnes qui en franchissent le seuil viennent consulter le centre de santé.

Comme dans de nombreuses communes, les difficultés d’accès aux soins gynécologiques fragilisent le territoire. Contraception, IVG médicamenteuses, dépistages ou encore suivi des transitions de genre y sont assurés. Six médecins et trois internes se relaient dans trois cabinets médicaux.

Le sans-abrisme et la prostitution des mineurs parmi les enjeux majeurs à relever

Pour les autres femmes, des entretiens d’évaluation permettent de cerner les besoins et d’orienter vers les bons interlocuteurs. Environ 80 % d’entre elles vivent des situations de violences. Certaines viennent aussi sans être victimes, heureuses de trouver au 25 un « safe space » où sociabiliser. Au rez-de-chaussée, des toilettes, une douche, des kits d’hygiène et protections périodiques sont à libre disposition. Une « salle de répit » offre un coin relaxant ouvert à toutes sans condition.

Quelques fauteuils, deux bureaux, une bibliothèque féministe fraîchement étoffée par les dons d‘une médiathèque – immanquablement, on y trouve les ouvrages de Mona Chollet – et un coin de jeux pour les enfants permettent de prendre un café, travailler, être seule ou discuter.

Aux murs et sur la table basse, des poignées de flyers répertorient numéros d’écoute, groupes de parole, rencontres ou expositions féministes à venir. Ce matin-là, un groupe de femmes participe à un atelier de sophrologie. À côté, Noémie, conseillère conjugale et familiale, réalise une intervention auprès d’un autre petit groupe de jeunes femmes sur la précarité menstruelle.

Le lieu semble faire consensus. Même sur Saccage Clermont, un groupe Facebook très critique de la politique municipale et marqué à droite, les opposants sont bien obligés de saluer sa réussite. L’initiative inspire : une structure similaire a récemment ouvert à Nancy.

Et à l’avenir ? Le site identifie aujourd’hui le sans-abrisme et la prostitution des mineurs parmi les enjeux majeurs à relever. « On manque encore d’un accueil de jour en non-mixité à Clermont-Ferrand, et de personnel dans le domaine de la santé mentale pour accompagner les personnes avec des vécus traumatiques », déplore Karine Plassard.

C’est la limite du 25 Gisèle-Halimi : même sous le patronage de cette grande figure féministe, et avec toute la volonté du monde, la municipalité ne peut se substituer aux compétences de l’État, notamment en matière d’hébergement d’urgence.


 


 

Philippe Rio : « Les communistes savent porter l’alternative au capitalisme
à l’échelle locale 
»

Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr

Le maire PCF de Grigny (Essonne), président de la coopérative des élus communistes et lauréat du prix de meilleur maire du monde en 2021, a reçu « l’Humanité » en pleine bataille des municipales.

Grigny est la commune la plus pauvre de France. Son premier magistrat, Philippe Rio, a pourtant été élu meilleur maire du monde en 2021. Pourquoi ? Parce qu’il se bagarre chaque jour pour faire reculer la misère, développe des politiques sociales qui changent la vie et fait de la commune un échelon de résistance au libéralisme, à l’image de ce que font les élus PCF à travers le pays. Alors que les élections municipales de mars approchent à grands pas, il alerte sur le devenir des villes et villages et des services publics après dix ans de macronisme, sans jamais baisser les bras.

La sécurité, la santé, et le pouvoir d’achat sont les trois priorités des Français pour les municipales. Comment l’expliquez-vous ?

Philippe Rio : Ce sont trois sujets régaliens. Trois sujets qui relèvent avant tout de l’État. Mais comme les Français n’ont plus aucune confiance envers le président de la République et son gouvernement, ils se tournent vers les maires, élus de confiance par excellence. Ce virage sur ces trois sujets est assez dangereux car les communes n’ont ni les pouvoirs ni les moyens de régler complètement la situation. Mais les maires ont horreur de l’inaction et cherchent toujours des solutions.

C’est pour cela que les polices municipales se développent de plus en plus, au risque de remplacer la police nationale. C’est pour cela aussi que les maires se retrouvent en compétition pour attirer les médecins, alors que 85 % du territoire national est aujourd’hui un désert médical. Mais si la commune peut beaucoup, il convient aujourd’hui de déchirer cette camisole libérale. Certes, les communistes savent porter une alternative au capitalisme à l’échelle locale. Mais chacun doit jouer son rôle : l’État, et les maires. En 2026 avec les municipales, et en 2027 avec la présidentielle, les Français ont une occasion historique de le rappeler.

Sur ces trois sujets, que peuvent les maires en l’état actuel ?

Philippe Rio : Sur la sécurité, ils mettent du bleu et des caméras partout, mais fondamentalement, cela ne règle rien. Il faut un continuum alliant prévention, sécurité et réparation. Au tribunal judiciaire d’Évry, il doit manquer quatre juges et huit greffiers. Les maires créent déjà des commissariats municipaux, ils ne vont pas non plus créer des tribunaux, non ? Pour autant, nous savons former des polices de proximité utiles et de qualité. Pareil pour les centres de santé municipaux. Ils ne remplaceront jamais l’hôpital, et pourtant, le savoir-faire historique du communisme municipal est d’une actualité confondante pour que tout le monde puisse se faire soigner.

L’organisation de la pénurie de médecins en France par le libéralisme éloigne les Français du soin. À tel point qu’à Grigny, la municipalité organise des dépistages de cancer du sein ou de l’utérus. Et on continuera ! Mais on ne pourra pas les soigner non plus… C’est pour cela que je dis, chacun son rôle. Idem sur le pouvoir d’achat, nous soutenons à fond le logement social, alors que se loger est le premier poste de dépense des Français. Mais le logement sort essoré de dix ans de macronisme. Pour autant, on ne se résigne pas. Et quand les élus communistes proposent des mutuelles de santé municipales, quand ils distribuent des protections hygiéniques, quand nous remunicipalisons la gestion de l’eau pour ne plus engraisser des actionnaires et pour faire baisser les factures, nous agissons sur le pouvoir d’achat. On se bat sur chaque euro !

Qu’est-ce qui vous a amené à Grigny et vous a donné envie de mener ces combats ?

Philippe Rio : Je suis arrivé à Grigny quand j’avais six mois. Je viens d’un milieu social proche de celui du quart-monde. Mes parents connaissaient une situation très précaire. Je ne peux pas dire qu’ils étaient de la classe ouvrière. Enfin, ils l’étaient, mais de temps en temps, quand ils avaient un boulot. C’est dans ce contexte très difficile que j’ai découvert les militants de quartier et le communisme municipal. J’ai été marqué par ces élus qui vivaient dans les mêmes immeubles que nous, qui agissaient, qui animaient. Ils m’ont élevé, j’ai grandi grâce à eux. Je suis devenu comme eux. Je n’ai habité que dans deux quartiers à Grigny. La Grande Borne, qui est le quartier d’habitat social, avant de déménager dans la plus grande copropriété dégradée de France, qui est classée opération d’intérêt national. Ça me semble naturel d’être là où les défis sont à relever.

Ces élus, dont vous faites partie, qu’arrivent-ils à faire à Grigny ?

Philippe Rio : On active tous les leviers et on innove sans cesse. On a tapé 30 marchands de sommeil, on les a chassés un à un. On a traîné Suez devant l’autorité de la concurrence et devant le tribunal administratif pour retrouver une gestion publique de l’eau. Le supermarché, on a été le chercher avec les dents devant le Conseil d’État. Quand le gouvernement a lancé une stratégie de lutte contre la pauvreté à Marseille, on est tout de suite allé obtenir la même chose pour Grigny. Ce sont de grands combats. Certains peuvent sembler plus modestes, mais sont tout aussi capitaux : 3 500 enfants ont un petit déjeuner gratuit tous les jours à Grigny. Ce qui fait 500 000 petits déjeuners distribués par an. Un fruit, un laitage, une céréale. C’est bon pour la santé, et pour leurs résultats scolaires, qui sont depuis en hausse !

Un maire, c’est un fabricant de politiques publiques. On fait de l’écologie populaire. On a une ville qui, c’est son histoire, s’est créée de manière champignonnesque et aberrante du point de vue de l’urbanisme, ce qui nous amène aujourd’hui à tout repenser et à créer un centre-ville. Et on est une ville solidaire : le prix d’une licence dans un club de sport à Grigny va de 0 à 75 euros pour les gamins. Résultat ? Il y a six ans, on avait un taux de licenciés de 30 % inférieur à la moyenne nationale. Aujourd’hui, on est au-dessus, et même très loin au-dessus concernant les filles.

Sur le pouvoir d’achat, existe-t-il une idée simple que chaque maire pourrait mettre en place ?

Philippe Rio : Bien sûr, il y a la question fondamentale de l’accès aux droits. Le montant du non-recours aux droits est de dix milliards d’euros par an dans ce pays. Et ce sont principalement les gens les plus pauvres qui ne revendiquent même pas les aides auxquelles ils ont droit. À Grigny, nous avons choisi de prendre ce problème à bras-le-corps et de lutter contre l’éloignement, l’illectronisme, la peur des institutions, la honte, la méconnaissance de ses droits. 50 % des personnes âgées qui peuvent en bénéficier ne font pas la démarche d’obtenir l’Aspa (Allocation de solidarité aux personnes âgées) ! 30 % des personnes qui pourraient toucher le RSA ne le demandent pas ! La première pierre dans la lutte contre la pauvreté peut-être celle-là : faire savoir aux citoyens qu’on peut leur faire connaître leurs droits, et s’organiser pour aller les décrocher.

Ce sont toutes ces actions qui vous ont permis d’être élu meilleur maire du monde ?

Philippe Rio : Je ne sais pas. Mais je rappelle que j’ai été élu ex aequo avec le maire de Rotterdam, qui est une ville port. Nous, il n’y a pas la mer, juste des lacs, mais on est aussi une ville port, une ville monde, avec des citoyens venus de quasiment tous les endroits du globe. Les gens arrivent, prennent l’ascenseur social, et quittent la ville, même si c’est en train de changer et qu’un sentiment de fierté se développe. Grigny est une ville tremplin. Avec une population très jeune. Nous avons l’inverse de la pyramide des âges française : 50 % des habitants ont moins de 30 ans. Et c’est aussi très précaire : 45 % des gens vivent sous le seuil de pauvreté. Et pourtant ça bosse ici. C’est une ville de travailleuses et de travailleurs. Le matin, sur le quai de la gare, à 6 heures, c’est blindé. Ça bosse, et ça bosse dans les métiers pénibles, durs. Les gens ont plein de rêves quand ils arrivent ici. Et ils se mobilisent. On ne se laisse pas faire. Je fais partie de ces personnes qui sont communistes parce qu’elles détestent la misère. Et l’injustice. Alors on se bouge.

Vous semblez arriver à faire beaucoup, dans un contexte difficile et une ville pauvre. Comprenez-vous les maires qui sont de plus en plus nombreux à jeter l’éponge ?

Philippe Rio : Ce n’est pas tant les maires qui ont démissionné en masse, ce sont surtout les conseillers municipaux. Il y a une crise de l’engagement et une fatigue démocratique parfaitement compréhensibles. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Les budgets et les réformes visent à ce que l’on ne puisse plus prendre de décisions libres. Les départements sont en train de crever la gueule ouverte. Excusez l’expression, mais c’est vrai. C’est pourquoi nous devons absolument faire de l’avenir des communes un sujet majeur des élections de 2026 et 2027. Sinon, cela va devenir très compliqué. L’engagement et la vitalité démocratiques sont encore là. Si on se défonce, on peut encore bouger les lignes. Mais si on nous promet une nouvelle purge budgétaire…

Le Sénat et le gouvernement, face aux difficultés, veulent faciliter les fusions de communes. Il y en a 34 000 en France, contre 11 000 en Allemagne, 8 000 en Italie et en Espagne. Cela ne fait-il pas trop de communes en France, trop petites et isolées ?

Philippe Rio : Peut-être qu’il n’y en a pas assez en Allemagne. La commune reste aujourd’hui l’espace de confiance politique préféré des Français. C’est l’échelon de fraternité par excellence, de proximité citoyenne. C’est notre histoire, notre modèle issu de 1789. 68 % des Français ont confiance dans leurs maires, 18 % dans le président de la République, et 22 % dans les députés. Nous sommes peut-être aujourd’hui le dernier lien véritablement démocratique et républicain dans ce pays. Quand le gouvernement dit qu’il faut moins de communes, il se trompe de problème : la véritable question est celle du manque de moyens donnés aux maires.

Avec Sarkozy, Hollande, puis Macron, nous avons perdu des dizaines et des dizaines de milliards d’euros cumulés. Cela a été sciemment orchestré pour nous étouffer. Alors oui, c’est vrai que nous arrivons à un point de bascule sur le devenir des communes. Mais nous avons cette année plus d’un million de Français candidats aux municipales. Il y a dans notre pays 500 000 élus locaux. Ils sont chaque jour au service des citoyens. J’y vois une chance gigantesque.

Sur la baisse des dotations depuis 2008, est-ce que les maires se sont assez bagarrés ?

Philippe Rio : Les maires communistes, oui. Les maires libéraux, non. Et ils sont majoritaires. C’est assez étrange à observer : ils soutiennent des gouvernements austéritaires, puis ils hurlent quand ils perdent des moyens localement. Ils sont dans une caricature de colère et de revendication, sans remise en cause de leur logiciel. Je ne sais pas trop comment ils peuvent regarder leurs concitoyens dans les yeux. Clairement, les maires dans leur ensemble n’ont pas été à la hauteur des enjeux ces dernières années face au gouvernement. Et nous, élus communistes, faisons face à un récit médiatique extrêmement puissant, selon lequel il y aurait trop de dépenses publiques dans ce pays. Il faut le briser. Comme l’a montré Fabien Gay, les entreprises touchent 211 milliards d’euros d’aides par an, souvent sans contrôle ni évaluation.

Le concours de l’État aux collectivités locales, c’est 105 milliards d’euros par an, avec contrôle du moindre euro. Et tant mieux parce que c’est de l’argent public. Mais donnez donc 50 ou 150 milliards d’euros de plus aux communes, et je peux vous assurer que la création d’activités, d’emplois locaux et non délocalisables sera au rendez-vous ! Nous, on sait comment utiliser l’argent. Les villes sont les premiers financeurs du mouvement sportif français. Pareil pour les associations culturelles. On a plein d’idées pour s’occuper des anciens, des crèches, des transports, du social, de la transition écologique. Je rappelle que selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), 50 % des solutions viendront des territoires. Depuis 2020, même si personne n’en parle, les maires mettent en place toute une série de stratégies de lutte contre le réchauffement climatique.

Dans quel état d’esprit les communistes se mobilisent-ils pour ces élections municipales ?

Philippe Rio : Ils savent qu’ils sont utiles. Qu’ils soient à la tête de communes, ou adjoints dans le cadre de majorités plurielles à gauche, ils font toujours preuve de radicalité et de responsabilité. Sur l’eau, sur l’accès à la santé, sur le logement, le sport, la culture, sur la gratuité des transports, sur la création de maisons des femmes, sur la restauration 100 % bio, ils entraînent toute la gauche. Ils continuent d’innover et de résister. Ils font vivre la République et sa devise. Et ils se battent au quotidien contre le mépris de classe, le mépris territorial, contre ce populisme d’extrême droite et de stigmatisation des citoyens étrangers qui se diffuse de plus en plus dans le pays. Notre société est mise au défi, pour 2026, 2027 et 2028 : la France sort déboussolée de dix ans de macronisme et de néolibéralisme destructeur. Est-ce qu’elle cédera aux sirènes des fachos réactionnaires ou est-ce qu’elle renouera avec les humanistes ? Tout l’enjeu est là.

   mise en ligne le 6 mars 2026

« 8 mars : féministes,
faisons front contre l’extrême droite
et les soutiens du génocide ! »

sur https://www.politis.fr/

À l’approche du 8 mars, dans un contexte marqué par la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran et par une offensive réactionnaire en France, des organisations féministes appellent à un 8 mars antifasciste, antiraciste et anti-impérialiste.

Ce 8 mars aura lieu dans un contexte politique inédit. Sur le terrain international, les États-Unis et Israël ont déclenché avec les bombardements contre l’Iran la plus grande offensive militaire au Moyen Orient depuis la guerre d’Irak en 2003. En France, depuis la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste, à Lyon, une grande campagne de criminalisation de la gauche radicale et de l’antifascisme et de dédiabolisation de l’extrême droite est en cours. Elle se déroule avec la complicité du régime, qui a organisé une minute de silence à l’Assemblée et entend profiter de la situation pour avancer dans son offensive autoritaire, de la même manière que Donald Trump a utilisé la mort de Charlie Kirk aux États-Unis.

Pendant que des groupuscules défilent à Lyon avec l’aval du gouvernement, lors d’un « hommage » aux allures de parade fasciste, d’autres attaquent des bars de gauche, des permanences LFI ou menacent des organisations syndicales comme la CGT et Solidaires. Alors que ces dernières années, toutes les grandes mobilisations féministes nationales ont été marquées par des provocations de l’extrême droite, ce 8 mars est voué à être impacté par cette situation, et il est fondamental de s’y préparer.

D’ores et déjà, le groupuscule Némésis, qui se retrouve sous le feu des projecteurs après avoir joué un rôle central dans les événements à Lyon, a annoncé sa volonté de participer une nouvelle fois à la mobilisation. Ses méthodes de provocation sont connues : happening racistes, slogans réactionnaires, défense des expulsions de masse et de la chasse aux immigrés… Pour le collectif proche d’organisations néo-nazies comme Audace Lyon, il s’agit d’instrumentaliser le féminisme pour faire la promotion de ses idées d’extrême droite.

« Cette année, ce combat est encore plus d’actualité »

Le même type de provocation réactionnaire se prépare du côté du collectif pro-Israël Nous Vivrons, qui entend venir à la marche pour pouvoir ensuite accuser les féministes pro-palestiniennes d’antisémitisme, comme il le fait depuis plus de deux ans. Nous Vivrons est un soutien inconditionnel de la colonisation et de l’oppression du peuple palestinien, qui harcèle a gauche et les anticolonialistes, il n’a rien à faire dans nos manifestations.

Ce 8 mars, nous, organisations, collectifs et militant-es féministes et LGBTI, appelons à refuser de façon unitaire la présence de forces réactionnaires qui défendent le racisme, l’islamophobie et le génocide en Palestine dans nos cortèges. Nous défendons un féminisme antifasciste, antisioniste et antiraciste, un féminisme qui se bat contre notre impérialisme et contre la course à la guerre. Dans le contexte actuel de répression de l’antifascisme et alors que les procès des soutiens de la Palestine continuent à s’enchaîner, il est primordial de le réaffirmer !



Il y a un an, le ministre de l’Intérieur avait tenté d’interdire la manifestation parisienne féministe radicale de nuit avant de chercher à imposer la présence de Némésis et Nous Vivrons dans nos cortèges le lendemain. Le 8 mars, toutes les organisations de la manifestation féministe parisienne avaient cependant décidé de ne pas défiler avec Némésis et Nous Vivrons. Malgré une répression sans précédent pour un rassemblement féministe et de multiples charges policières, notre unité nous a permis d’obtenir une importante victoire politique en obtenant que ces deux collectifs ne marchent pas avec nous.

Cette année, ce combat est encore plus d’actualité. Il est la condition pour un 8 mars qui refuse toute tentative de récupération réactionnaire par l’extrême droite ou le fémonationalisme, qui reconnaît que les attaques contre les droits des femmes sont le fait d’un système d’oppression et d’exploitation à renverser, qui affirme que la solidarité inconditionnelle du mouvement féministe avec les peuples palestinien, iranien, kurde, ainsi qu’avec tous les groupes opprimés, est la condition essentielle pour défendre nos droits et nos libertés et en arracher des nouveaux. À l’heure d’une attaque historique contre l’Iran, justifiée notamment par une propagande sur la libération des femmes et du peuple iranien, le mouvement féministe a le devoir de s’opposer à l‘offensive impérialiste des États-Unis et d’Israël au Moyen-Orient !

Nous appelons à refuser la présence de forces réactionnaires qui défendent le racisme, l’islamophobie et le génocide en Palestine dans nos cortèges.

Face à un gouvernement dont les politiques pavent la voie à l’extrême droite, ce 8 mars, défendons un féminisme qui se dresse contre les violences patriarcales, contre le gouvernement qui protège les riches et réprime les populations immigrées et racisées, contre les politiques qui privent des millions de personnes de soins, de logement, de vie digne et épanouie. Il ne peut y avoir de féminisme qui hiérarchise, qui reproduit les oppressions du patriarcat, du capitalisme, de l’impérialisme, qui ne lutterait pas pour l’égalité, la libération et l’autodétermination des corps et des peuples.

Ce 8 mars, il nous faudra dénoncer les violences patriarcales et celles faites aux enfants, défendre la libération totale de la Palestine, revendiquer la liberté de circulation et la régularisation de toutes les personnes sans papiers, et exiger des investissements massifs dans les services publics. Rendez-vous le 8 mars dans la rue, afin de le crier haut et fort : fémonationalistes et sionistes, hors de nos manifs féministes ! 

Personnalités et organisations signataires voir sur www.politis.fr

 


 


 

« Némésis hors du 8 mars » : après les appels des organisations féministes et syndicales, le groupuscule se replie dans le 16e arrondissement de Paris

Stéphane Guérard sur www.humanite.fr

Némésis ne troublera pas le cortège parisien « Nous toutes » du 8 mars. Dimanche, le collectif d’extrême droite se rassemblera dans un petit coin de Paris, au fin fond du 16e arrondissement. De quoi donner satisfaction aux nombreuses militantes qui avaient signé un appel initié par l’Humanité, demandant « solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire sa présence dans et aux abords des manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes ».

Les tribunes et appels, dont celui lancé par l’Humanité ce jeudi 5 mars, contre la présence de Némésis à la manifestation parisienne du 8 mars pour la journée internationale des droits des femmes, ont payé. Némésis ne prendra pas part au cortège mis en place par les organisations féministes et les syndicats, qui s’élancera de la place Stalingrad à partir de 14 heures, dimanche, pour rejoindre la place de la République.

Le collectif d’extrême droite organisera son propre rassemblement« statique » place Jean-Lorrain, dans le très bourgeois et préservé 16e arrondissement de Paris, selon un message transmis par sa présidente Alice Cordier à l’AFP. Corroborant l’information, la préfecture de police de Paris a expliqué que cette décision avait été prise à l’issue d’un « dialogue avec les organisateurs des différents rassemblements (…) afin de concilier la liberté de manifester et la sécurité de l’ensemble des publics ».

Dissolution du collectif identitaire

La mise à l’écart de Némésis intervient après les révélations de l’Humanité sur les liens entre les fémonationalistes et d’autres groupuscules d’extrême droite pour planifier de véritables traquenards visant à attirer les militants antifascistes dans des guets-apens. Des voix se sont élevées à gauche, dans le mouvement syndical et les organisations féministes, pour réclamer la dissolution de ce collectif identitaire.

Jeudi 26 février dernier, une lettre ouverte signée par la CGT, la CFDT, l’Unsa, Solidaires, la FSU, le Planning familial ou encore Osez le féminisme, demandait l’interdiction de Némésis de participer à la manifestation, dénonçant, par la voie du collectif Osez le Féminisme « les intrusions répétées de militantes de Némésis dans des rassemblements, des manifestations et des événements féministes », leurs « accointances avec des groupuscules identitaires » et une « instrumentalisation du discours féministe à des fins racistes » qui est, selon l’organisation, « la définition du fémonationalisme ».

Ce jeudi, l’Humanité a elle aussi demander à mettre « Némésis hors du 8 mars ! », dans un appel très largement signé par des militantes féministes. Le voici :


 

APPEL

« Ce collectif fémonationaliste appartient aux forces réactionnaires. Nous demandons solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire sa présence dans et aux abords des manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.

Depuis sa fondation en 2019, le collectif identitaire d’extrême droite Némésis multiplie les provocations et s’emploie à perturber des événements et des manifestations féministes pour y installer un climat de tension et de violence verbale, voire physique. Au carrefour des multiples courants de l’extrême droite française, ses militantes fémonationalistes, qui entretiennent des liens étroits avec les mouvances néofascistes et néonazies, gravitent dans l’orbite du Rassemblement national et de Reconquête. Elles instrumentalisent la lutte contre les violences sexistes et sexuelles pour tenter d’imposer leur rhétorique raciste, islamophobe, avec le soutien actif des médias de la galaxie Bolloré. Leurs discours dirigés contre les immigrés contribuent à banaliser des positions xénophobes sous couvert de protection des femmes.

Leurs actions « coups de poing » bénéficient le plus souvent de complaisances policières, alors qu’elles visent sciemment à perturber l’ordre public dans l’espoir de provoquer des réactions violentes. Némésis est un acteur structuré de l’extrême droite identitaire, qui tente de détourner les codes du féminisme pour semer la haine, la division, la violence.

Complaisance policière

Ce collectif appartient aux forces réactionnaires qui nient le droit des femmes à disposer de leur corps, qui prônent leur retour à la maison au nom de prétendues valeurs traditionnelles, qui répandent des discours masculinistes décomplexés, qui combattent toutes les politiques en faveur de l’égalité. Ses militantes ne peuvent en aucune manière se réclamer de la cause féministe.

Elles n’ont rien à faire dans les manifestations féministes organisées le 8 mars à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Nous demandons solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire la présence de ce collectif dans et aux abords de ces manifestations. »


 

Les signataires :

Elsa Abderhamani, autrice et dessinatrice

Léane Alestra, journaliste et autrice

Isabelle Alonso, autrice

Melissa Amneris, vidéaste et chroniqueuse

Irène Ansari, coordinatrice de la Ligue des femmes iraniennes pour la démocratie

Juliette Arnaud, actrice, scénariste, autrice

Ariane Ascaride, actrice

Camille Besse, dessinatrice

Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT

Manon Bril, historienne et youtubeuse

Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU

Mona Chollet, essayiste

Ekin Cudi, porte-parole du mouvement des femmes kurdes

Typhaine D, autrice, comédienne et militante féministe

Emmanuelle Dancourt, journaliste indépendante, présidente de MeTooMedia

Sophie Darcq, autrice de bande dessinée

Violaine De Filippis-Abate, avocate

Florence Dupré la Tour, autrice de bande dessinée

Sarah Durocher, présidente du Planning familial

Giulia Foïs, journaliste

Mathilde Forget, écrivaine et compositrice

Hélène Frappat, écrivaine et traductrice

Murielle Guilbert et Julie Ferrua, codéléguées générales de Solidaires

Florence Loiret Caille, actrice

Lisa Mandel, autrice de bande dessinée

Lumi, vidéaste et chroniqueuse

Anna Margueritat, autrice et féministe

Corinne Masiero, actrice

Marie-Christine Ménard-Chevalier, présidente de la Fédération nationale des CIDFF

Florence Mendez, autrice et comédienne

Fanny Michaëlis, autrice BD et illustratrice

Mélodie Molinaro, comédienne et fondatrice de l’association Derrière le rideau

Manon Moret, secrétaire général de l’Unef

Modiie, vidéaste et streameuse

Clémence Pajot, directrice générale de la Fédération nationale des CIDFF

Delphine Panique, autrice de BD

Anne Pauly, écrivaine

Anouk Ricard, autrice BD

Soph’, dessinatrice

Suzy Rojtman, cofondatrice du Collectif féministe contre le viol

Blanche Sabbah, activiste et autrice

Anne Simon, autrice BD

Fanny Taillandier, écrivaine

Christelle Taraud, historienne et féministe

Elene Usdin, autrice de bande dessinée

Catherine Weil Sinet, éditrice de Siné Mensuel

Youlie Yamamoto, militante féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies

 mise en ligne le 6 mars 2026

Face à Mélenchon, la gauche oscille entre responsabilité morale et responsabilité historique

Sarah Benhaïda sur www.mediapart.fr

Dans le moment pré-fasciste, la critique des propos de Jean-Luc Mélenchon se heurte chez certains à l’impératif de faire bloc contre l’extrême droite en 2027. Ces injonctions contradictoires tiraillent le peuple de gauche, épuisé par l’inversion quotidienne des valeurs comme par les sorties du leader insoumis.

En pleine campagne pour les élections municipales et à un an d’une présidentielle où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais, figures intellectuelles ou militantes de la gauche nagent en plein dilemme, certaines avouant même « ramer ».

Jeudi 26 février, à Lyon, Jean-Luc Mélenchon a provoqué un tollé en ironisant sur la prononciation du nom du pédocriminel états-unien Jeffrey Epstein. Trois jours plus tard, à Perpignan, il réitérait, cette fois-ci en écorchant le nom de Raphaël Glucksmann.

Des sorties de route aux relents complotistes et antisémites qui, comme l’a reconnu lui-même le chef de file de La France insoumise (LFI) en s’excusant à demi-mot, « blessent » et outragent les sphères qui gravitent autour du mouvement insoumis. « Allons, Jean-Luc, inutile de faire le matamore. Tout le monde sait que tu es une tête dure, inutile de la cogner contre tous les murs », ironise le politiste proche de LFI Olivier Tonneau dans le Club de Mediapart, prévenant le leader insoumis contre ses emportements tout en l’assurant encore de son vote.

D’autres sont plus durs, à l’instar du philosophe Pierre Tevanian qui a conjuré, le 28 février sur Facebook, « tout le monde, en particulier aux côtés et au sein de LFI, de réagir et pousser vers la sortie ce destructeur », tout en soulignant que le mouvement est « un important vivier de forces sociales indispensable en termes de résistance à un pouvoir fasciste ».

La diabolisation réelle de LFI, première organisation de gauche en France, ciblée pour l’opposition ferme qu’elle représente face à l’offensive réactionnaire sur l’antiracisme, la question sociale ou l’écologie, dans un espace politico-médiatique où l’inversion des valeurs et la mauvaise foi sont quotidiennes, plonge certaines personnalités dans un abîme d’interrogations sur l’attitude à adopter.

Parce que la période est pré-fasciste, que tout est prêt pour parachever la dédiabolisation de l’extrême droite et détruire ce qui lui résiste encore, faut-il mettre les critiques sur les propos empruntant à l’antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon sous le tapis ? Ou à l’inverse, pour les mêmes raisons, faut-il exercer cet esprit critique, justement parce que la lutte antifasciste mérite que l’on tienne tous les bouts, sans tomber dans le piège de l’instrumentalisation ?

Tenir tous les bouts

D’un côté, dans la sphère intellectuelle de la gauche critique, il y a celles et ceux qui expriment pour la première fois de manière aussi tranchée leur réprobation. Et tant pis si cela revient à « hurler avec les loups », comme le prétendent beaucoup sur les réseaux sociaux. « Je défends LFI des amalgames et stigmates calomnieux, abjects, maccarthystes, dont ce parti fait l’objet depuis la mort de Quentin Deranque (et depuis plus longtemps, mais un cap qualitatif a encore été franchi), mais ça devient à chaque fois plus compliqué, tant son dirigeant semble jouer et jouir d’alimenter la machine », écrit Pierre Tevanian.

Disqualifiant les accusations outrancières qui saturent le débat public et témoignent de son affaissement – de la « brutalisation de la vie politique », au parti « passionnément antisémite », en passant par les accusations en « communautarisme » –, le philosophe retient une seule faute : « [Jean-Luc Mélenchon] méconnaît qu’à la place qu’il tient, celle de la gauche justement, dans un combat à armes inégales contre une vraie droite et une fausse gauche, on n’a pas d’autre arme que l’exemplarité, ou en tout cas ce minimum de tenue de route qu’il n’a pas et qu’un militant de gauche de base doit avoir. »

Le président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme (LDH), Pierre Tartakowsky, a pour sa part écrit une « lettre à un·e ami·e (très) fâché·e ». « J’ignore si Jean Luc Mélenchon est antisémite. Ce que je sais, c’est que le propos tenu à Lyon, lui, l’est », écrit-il avant d’en faire la démonstration. Répondant à l’argument selon lequel l’enjeu crucial de la lutte contre la montée de l’extrême droite devrait conduire à taire publiquement, à gauche, cette réalité, il affirme qu’un « impératif moral [a été] transgressé ».

« Ce n’est certainement pas en “ironisant” sur les patronymes, en offrant le flanc à une critique qui permet paradoxalement à cette extrême droite de jubiler et à tous les calculs politiciens à courte vue de s’épanouir, qu’il va être possible de rassembler et de leur faire échec », conclut-il.

De l’autre côté, nombre de personnalités de gauche qui ne peuvent pas être soupçonnées d’inféodation à LFI n’ont pas de mots assez durs contre les critiques visant Jean-Luc Mélenchon de la part d’un camp qui se revendique de l’antifascisme. Quand bien même les propos du fondateur de LFI sont condamnables – ils et elles les condamnent d’ailleurs pour la plupart –, cette sphère prône une modération infinie, qui confine au silence à l’égard des sorties du triple candidat à la présidentielle.

« Jean-Luc Mélenchon, qui devrait nous rassembler dans un moment aussi grave, divise et blesse des gens qu’il devrait représenter, c’est impardonnable. Mais dans le même temps, la campagne contre LFI est tellement violente qu’il faut d’abord sauver notre démocratie », explique ainsi l’essayiste Mona Chollet.

« On a vraiment besoin de dézoomer par rapport au cas Mélenchon et de tenir compte du contexte général, celui d’une offensive anti-LFI qui revient de fait à dérouler le tapis rouge au fascisme parce que, qu’on le veuille ou non, il n’y a pas de résistance au fascisme sans LFI, poursuit-elle. On ne peut pas commenter la façon dont Jean-Luc Mélenchon réagit – très mal – à la campagne de destruction menée contre lui et contre LFI en évacuant le contexte de cette campagne, qui vise toute la gauche et dont des forces politiques fascistes vont tirer profit. »

Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique.       Éric Fassin, sociologue

Le chercheur en histoire visuelle André Gunthert, qui consacrait en 2013 un article à la « généalogie de la diabolisation visuelle » de Jean-Luc Mélenchon, partage l’idée qu’« on n’avait pas connu cette puissance de diabolisation concentrée sur un parti voire un leader depuis trente ans ». Pour lui, « la droite a fait de Jean-Luc Mélenchon un totem de diabolisation avec l’accusation d’antisémitisme » : « Nos adversaires ont manipulé cet argument parce qu’ils ont bien compris que pour la gauche, et uniquement pour elle, c’est une accusation de nature morale, et qu’on ne supporte pas ce reproche qui ne devrait pas être porté sur nous. »

À cet égard, la quantité d’articles, de propositions de loi, de happenings et autres montages sur les réseaux sociaux, qui instrumentalisent la lutte contre l’antisémitisme pour faire taire les voix propalestiniennes en France depuis le 7-Octobre, ne peuvent être balayés. Dans cette même opération, le Rassemblement national (RN) a tenté de se présenter en « bouclier pour les juifs de France », faisant oublier sa propre histoire.

« Ce qu’on a vu, depuis le 7 octobre 2023, c’est, conjointement, la diabolisation de la gauche et la dédiabolisation de l’extrême droite, exactement au même moment et dans les mêmes termes en France et aux États-Unis, explique le sociologue Éric Fassin. Ce qui vient de se passer autour de Quentin Deranque est une réplique de ce qu’on a vu aux États-Unis avec Charlie Kirk, c’est-à-dire une occasion rêvée pour avancer encore dans cette double logique politique. »

Mais l’existence de cette double logique politique doit-elle avoir pour effet d’abaisser le niveau d’exigence de la gauche vis-à-vis de son représentant sûrement le plus à même de concurrencer l’extrême droite en 2027 ?

Pour Éric Fassin, c’est tout l’inverse, et c’est sur cette ligne de crête qu’il entend demeurer : « Certes, il faut faire très attention à ne pas reprendre les discours que la droite veut nous imposer, mais il ne faut pas pour autant être dans le déni des problèmes qu’on peut avoir à gauche, et pas seulement sur Mélenchon. Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique. Journalistes ou universitaires, c’est notre métier et notre responsabilité. »

Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi”.       Éric Vuillard, écrivain

Bien sûr, personne n’oublie ni ne néglige qu’en France, en 2026, l’Assemblée nationale a organisé une minute de silence pour Quentin Deranque, jeune militant néofasciste tué lors d’une rixe à Lyon. Ni que sous couvert de marche à sa mémoire, des néofascistes ont défilé aux cris de « sale bougnoule » et « sale race de merde » sous les saluts nazis.

Ni que lors de débats autour des élections municipales des 15 et 22 mars, la ministre Aurore Bergé a cité Charles Maurras, fondateur de l’Action française par laquelle est passé ce même militant, en qualifiant LFI de « parti anti-France ». Ou encore qu’une candidate à la mairie de la deuxième ville de France, Marseille, a cité la devise du régime vichyste de Philippe Pétain. Et surtout que fin février, deux croix gammées taguées étaient découvertes dans l’ancien camp d’internement de juifs de Drancy (Seine-Saint-Denis).

C’est ce contexte d’extrême-droitisation, cumulé à la faiblesse générale de la gauche partisane, qui conduit certain·es à faire baisser le volume des critiques. « Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi” », dit l’écrivain Éric Vuillard, signataire d’une tribune appelant à une « riposte coordonnée face au péril fasciste ».

« Ce que recherchent certains partis comme le RN, c’est la disparition de la gauche. Dans ce contexte, une priorité est qu’elle ne disparaisse pas », ajoute-t-il, joint par Mediapart. À l’arrière-plan des discussions sur l’avenir de la gauche en France, le sort de la gauche italienne, qui a disparu, comme celui de la gauche allemande, quasi éteinte, jouent un rôle prépondérant.

Réalité électorale 

Certain·es soulignent aussi que, par le passé, aucun·e candidat·e de gauche n’a échappé aux imperfections – le passé de François Mitterrand, pendant la guerre d’Algérie par exemple, n’a pas empêché de se rallier à lui.

« Quand le PS dominait le champ politique, il fallait se rallier à lui sans discuter. Maintenant que LFI est dans cette position dominante, il y a toujours de bonnes raisons pour ne pas s’y rallier. Quand un parti qui a une relation apaisée à l’économie de marché est en position dominante, le ralliement à lui va de soi ; quand il a une position critique à l’économie de marché, le ralliement devient problématique. Cette attitude est politiquement suicidaire pour la gauche », dénonce Éric Vuillard. 

Car, estime Olivier Tonneau, Jean-Luc Mélenchon « est absolument le seul à avoir la moindre chance de gagner contre Le Pen. Le candidat de la gauche radicale sera nécessairement diabolisé, mais lui a une visibilité populaire, jusqu’au fin fond du dernier PMU de France ».

Alors qu’une victoire du RN à Marseille constituerait un symbole potentiellement déterminant pour la présidentielle de 2027, l’écrivaine Marie Cosnay, qui y milite pour la fusion des listes de gauche au second tour avec le collectif « Faisons front commun », tente de conjurer le fossé qui se creuse entre deux gauches qui se perçoivent de plus en plus comme irréconciliables.

« Je ne suis pas d’accord avec les glissades limites de Mélenchon pour récupérer des gens antisystèmes, mais ma responsabilité, là où je suis, est de ne pas envenimer ce fossé-là car je sais que Mélenchon, s’il était élu, ne ferait pas une politique antisémite. J’en suis convaincue. Alors que si le centre, la droite et l’extrême droite s’unissent, je sais qu’ils continueront la politique en cours depuis dix ans, d’exclusion et de racisme systématique », argumente-t-elle.

L’autrice dit regarder vers l’Espagne, où récemment quatre formations de gauche radicale ont annoncé leur rapprochement (Sumar, Izquierda Unida, Más Madrid et Comuns) pour peser « face à l’extrême droite dans la bataille la plus importante de ce siècle ». « Podemos n’est pas d’accord, mais il y a un respect, quand en France on se rend infréquentables les uns et les autres à gauche. Mais j’ai l’impression qu’à la base, on n’est pas aussi radicalement opposés que ça », conclut-elle.

 

 mise en ligne le 5 mars 2026

L’union de la gauche
toute cassée :
beau travail !

Roger Martelli sur www.regards.fr

Le PS l’a décidé : il refusera tout accord national avec LFI aux municipales. Il rompt avec une pratique installée depuis près de 60 ans. Un choix stratégique qui intervient au moment où l’extrême droite domine largement le paysage politique.

Le bureau national du Parti socialiste vient de trancher : il n’y aura pas d’accord national avec La France insoumise entre les deux tours des municipales. Les compromis locaux restent possibles mais l’esprit général est à la rupture avec LFI, comme le prône continûment la droite du PS. Le parti à la rose acte ainsi la fin de six décennies où l’union de la gauche au second tour avait fini par devenir un principe pour toutes les élections.

Il est vrai que, si la « discipline républicaine » s’est installée dès la fin du 19ème siècle contre les ambitions monarchistes ou bonapartistes, sa mise en œuvre est loin d’avoir été uniforme. Ce n’est qu’avec la montée du péril fasciste, entre 1934 et 1935, que se met en place un modèle, qui va désormais faire figure de référence.

En 1936, les partis du Front populaire se présentent séparément au premier tour et se désistent au second en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Cette méthode est massivement suivie, ce qui permet à la gauche d’obtenir une majorité en voix et en sièges. En s’unissant, la gauche est parvenue à la victoire que la division lui refusait. La mémoire de la gauche s’est ainsi fixée, consacrant le processus de convergence amorcé en 1934.

Certes, cette mémoire se brouille avec la guerre froide. Le temps est alors aux vitupérations des communistes contre le reste de la gauche accusée de s’engloutir dans le « parti américain » et aux accusations des socialistes contre les communistes qui « n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ». Pendant plus de dix ans, le désistement de second tour n’a pas disparu, notamment sur le plan local, mais il n’est plus une norme partagée.

Il l’est redevenu au début des années 1960 quand le PCF fait de l’union de la gauche autour d’un programme commun la base de sa stratégie politique. Les élections municipales sont pour lui le terrain par excellence de sa mise en œuvre. Dès lors, la gauche revient au modèle de 1936 : ses organisations concourent séparément au premier tour (sauf aux municipales) et se désistent en faveur du mieux placé au second tour. La gauche pouvait se disputer et se cliver, elle pouvait se laisser aller à la théorie des « deux gauches ». Mais, loin d’être irréconciliable, elle se retrouvait au second tour.

Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?

Désormais, doit-on se résigner à l’irréconciliabilité ? Les insoumis concentrent leurs feux aux municipales sur des majorités de gauche sortantes et les socialistes ne veulent plus entendre parler d’accord avec La France insoumise. On pourra dire que la gauche en a vu d’autres et que les exclusions réciproques n’ont pas toujours accompagné les défaites. Mais nous sommes dans une autre époque. Depuis 2017, nous avons face à face une gauche dans ses plus basses eaux, une droite électoralement ultra-majoritaire et ultra-droitisée et, sur les bords du chemin, un peuple qui n’y croit plus guère.

Les données les plus récentes sur l’état de l’opinion montrent à quel point la situation est critique. Dans un sondage Ifop-Fiducial publié ce mercredi sur les intentions de vote à la prochaine présidentielle, le candidat du Rassemblement national Jordan Bardella arrive très largement en tête avec 36% des voix au premier tour, quand aucun candidat de gauche ne dépasse les 11% et que le total de la gauche reste sensiblement au-dessous du tiers des exprimés. On peut toujours dauber sur les sondages, leurs imperfections et leur non-prédictibilité. C’est vrai. Mais dans leur ensemble, ils nous replacent devant un ordre de réalité qu’il faut transformer du mieux possible et qu’on doit regarder en face.

Et pourtant, dans ce contexte, même le projet de primaire commune de la gauche et des écologistes apparaît incertain. La difficulté n’est pas organisationnelle, mais politique. Si le Parti socialiste affirme qu’il ne veut plus d’une partie de la gauche – en l’occurrence LFI –, d’autres forces continuent de penser que l’unité reste possible, souhaitable et même nécessaire. Le pari de la primaire est d’ouvrir la porte à l’unité de toute la gauche. Mélenchon, Glucksmann et Roussel la récusent. Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?

Comme lors de la rupture du programme commun, on va passer des semaines, des mois, à se renvoyer le mistigri de la rupture. Pourtant les faits sont têtus : les électeurs de gauche veulent l’union. Et ils ont raison. En effet, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si la gauche peut dépasser la droite, mais de dire si l’on accepte de rompre radicalement avec notre histoire démocratique. 

Nous avons pris l’habitude de répéter avec Marx que l’histoire se joue deux fois, d’abord en drame, puis en farce. Nous avons la pantomime aujourd’hui et, pour demain, la promesse de l’apocalypse.

 

 

 mise en ligne le 5 mars 2026

Attaquer l’Iran au nom « des Iraniens » : l’obscénité de la stratégie du ventriloque

Ben Burgis sur https://lvsl.fr/

Dans les médias, quelques voix iraniennes sont mises en avant pour justifier l’attaque de l’Iran. Quelques voix généralement issues de la diaspora, vivant à New York, Paris ou Londres, hostiles à la République islamique d’Iran – au point, parfois, de soutenir un changement de régime imposé de l’extérieur. Si ces voix représentent bien une fraction de la population iranienne, elles évacuent la complexité d’un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants, fragmenté en segments sociaux, religieux et culturels dont l’opposition et le soutien au régime varie en intensité. Cette stratégie du ventriloque est utilisée pour prôner, plus ou moins honteusement, le retour des « guerres de changement de régime », discréditées depuis l’invasion de l’Irak par George W. Bush.

En 1982, Israël envahit le Liban. Le quatrième jour de l’offensive, le journaliste israélien et ancien député de la Knesset Uri Avnery franchit la frontière par un passage isolé près de Metulla. Il n’est accompagné que d’un photographe. Le front avait déjà atteint les abords de Saïda. Avnery et le photographe partirent à sa recherche. La progression fut lente.

« Nous avons traversé une douzaine de villages chiites. Partout, l’accueil fut enthousiaste. Il nous fallut de longs moments pour nous dégager des habitants qui nous entouraient. Chacun voulait nous inviter chez lui pour le café. Les jours précédents, ils avaient lancé du riz sur les soldats. Quelques mois plus tard, je fis le trajet inverse, de Saïda vers Metulla, au sein d’un convoi militaire. Cette fois, les soldats portaient des gilets pare-balles et des casques. Beaucoup étaient proches de la panique. »

Avnery raconta cet épisode dans un article intitulé « Riz amer », publié dans CounterPunch moins d’une semaine après que George W. Bush eut déclenché la guerre d’Irak. À l’époque, nombre d’Irakiens – sur place comme dans la diaspora occidentale – célébraient la chute de Saddam Hussein. Le message d’Avnery aux Américains était simple : ne vous y fiez pas. La joie, née de la disparition d’un régime honni, peut rapidement se muer en haine contre des forces étrangères qui ont transformé le pays en champ de bataille. Ceux qui vous accueillent en libérateurs aujourd’hui peuvent vous tirer dessus quelques mois plus tard.

Parler au nom « des Iraniens » revient toujours à sélectionner une fraction d’entre eux – le plus souvent au sein de la diaspora – et à la présenter comme représentative des quatre-vingt-dix millions d’habitants

Dimanche, lorsque le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, a été tué dans une frappe aérienne, des scènes de liesse ont éclaté dans certaines villes. Rien d’étonnant : il dirigeait une théocratie répressive, contestée par une large partie de la population. Mais au même moment, ailleurs, d’autres foules se rassemblaient pour pleurer sa mort. L’épisode rappelle une évidence : parler au nom « des Iraniens » comme s’il s’agissait d’un bloc homogène relève de la fiction. Un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants n’est pas une conscience collective unique.

On trouve en Iran des partisans du régime, des démocrates laïques, des monarchistes, et de bien d’autres sensibilités politiques. Personne ne sait quelle part exacte de la population soutient aujourd’hui chacune de ces tendances. Personne ne peut dire non plus comment l’opinion évoluera à mesure que se multiplient des frappes, comme celle qui a tué plus de cent cinquante personnes dans une école de jeunes filles dimanche, ou celle qui, quelques heures plus tard, a frappé un gymnase où s’entraînaient des élèves en volley-ball, basket et gymnastique, faisant des dizaines de morts.

Pour l’instant, les défenseurs de Donald Trump s’emploient à rassurer : il ne s’agirait ni d’une guerre majeure ni d’un conflit durable. Ils affirment cela alors même que l’administration américaine n’a pas exclu la possibilité d’un déploiement terrestre.

Les premiers indices laissent pourtant penser que la Maison-Blanche a cru à un scénario simple : frapper brutalement, éliminer le Guide suprême, décapiter une partie significative de l’appareil dirigeant, terroriser la population, puis forcer ce qui resterait du régime à négocier en position de faiblesse. Les États-Unis auraient alors pu se retirer sans subir de représailles substantielles.

Rien, à ce stade, ne va dans ce sens. L’Iran – déjà pris pour cible par surprise alors que des négociations étaient en cours, et cela à deux reprises en moins d’un an – semble avoir conclu que ces discussions n’avaient plus d’utilité. Les combats commencent désormais à s’étendre au-delà de ses frontières.

L’obscénité des ventriloques

Le premier jour de la guerre – celui-là même où furent frappés l’école de jeunes filles et le complexe sportif – des familles s’étaient réunies dans des cafés autour de la place Niloofar, à Téhéran, pour rompre le jeûne du Ramadan. Une explosion retentit. Puis une seconde, plus puissante.

Un témoin décrit la scène à Drop Site News : « Il y avait des crânes arrachés, des mains sectionnées, des corps lacérés. Deux personnes ont été tuées. » Il raconta avoir vu une tête décapitée tomber sur le sol du café. Malgré cela, est-il possible qu’une majorité d’Iraniens déteste suffisamment le régime pour soutenir l’intervention en ce moment ? Oui. Il est tout aussi possible que ce ne soit pas le cas. En vérité, personne n’en sait rien.

On peut en revanche affirmer une chose certitude : quel que soit le nombre d’Iraniens prêts, aujourd’hui, à considérer les États-Unis et Israël comme des libérateurs maladroits malgré les bombardements, ce nombre diminuera à mesure que la guerre se prolongera. Rien, absolument rien dans l’histoire des guerres de « changement de régime » menées au Moyen-Orient ne permet de penser que celle-ci fera exception – et qu’elle s’achèverait parce qu’une majorité nette de la population locale se retournerait contre son propre gouvernement.

Cette guerre prendra fin lorsque les décideurs américains jugeront qu’elle ne sert plus leurs intérêts ou qu’il est temps d’en limiter le coût – ni avant, ni après. C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles la transformation positive d’une société naît rarement d’une intervention extérieure.

La théocratie iranienne a massacré socialistes et communistes à son arrivée au pouvoir. Elle impose depuis des décennies un régime de ségrégation fondé sur le genre. Les chiffres précis manquent, mais il ne fait guère de doute qu’un grand nombre de manifestants ont été tués au fil des années. Si le gouvernement tombait sous l’effet d’un soulèvement populaire, ce serait un motif de réjouissance.

Mais ni les États-Unis ni Israël n’ont la moindre légitimité pour décider, d’en haut, du destin du pays. Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou n’avaient aucun droit de déclencher une guerre d’agression contre un État qui, certes, a soutenu des forces alliées dans la région – comme Washington et Tel-Aviv l’ont fait eux-mêmes à de multiples reprises – mais qui n’a engagé aucune guerre directe contre un autre pays à l’époque contemporaine.

Parler au nom « des Iraniens » revient toujours à sélectionner une fraction d’entre eux – le plus souvent celle qui correspond aux positions de la diaspora anti-régime installée dans des villes comme Los Angeles – et à la présenter comme représentative des quatre-vingt-dix millions d’habitants.

Ces quatre-vingt-dix millions incluent des soutiens du régime et des opposants de sensibilités très diverses, dont beaucoup ne nourrissent aucune sympathie particulière pour les États-Unis. Ils incluent aussi tous ceux qui, comme partout ailleurs dans le monde, ne consacrent pas leur existence à la politique : ceux qui préfèrent passer du temps avec leur famille, regarder un match de football, célébrer les moments importants de la vie – et ne pas voir leurs proches mutilés ou tués dans des frappes aériennes.

Cette ventriloquie politique se présente comme une marque d’humilité, comme l’expression d’un respect envers « les Iraniens ». Elle relève en réalité de l’arrogance impériale la plus pure. Elle se résume toujours à la même injonction : écoutez les voix que j’ai choisies, parce qu’elles me donnent raison.


 

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Pro-War Pundits Are Putting Words in Iranians’ Mouths ».

 mise en ligne le 4 mars 2026

« Patron voleur, on veut notre argent ! » : en grève illimitée, des coiffeuses du boulevard de Strasbourg à Paris occupent leur salon

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Des coiffeuses occupent depuis le 3 mars leur salon, dans le 10e arrondissement parisien, pour protester contre le racket dont elles se disent victimes. Une lutte de travailleuses étrangères, parfois sans papiers, qui fait écho à un précédent combat mené entre 2014 et 2016.

Devant la bourse du travail de Paris, ce mardi 3 mars, une vingtaine de militants CGT convergent. Il est 9h30, l’heure des croissants. Entre deux bouchées, ces cégétistes attendent le feu vert pour envahir un salon de coiffure africain, à quelques encablures.

C’est Bintou, l’une des coiffeuses, qui le leur donne. « Nous touchons 1 300 euros par mois et les vacances, comme les congés maladie ou maternité ne sont pas payés, assure la salariée de 32 ans. Et nous travaillons six jours sur sept. » Sans compter que « le service pouvait durer jusqu’à 2 heures du matin, selon les clients », jusqu’à ce que la mairie rende obligatoire la fermeture à 20 heures.

Quarante-cinq minutes plus tard, le salon situé au 65, boulevard de Strasbourg, dans le 10e arrondissement, est occupé. Les drapeaux CGT y sont déployés. « Patron voleur, on veut notre argent ! » s’exclament alors les travailleurs immigrés. Une poignée de la vingtaine de coiffeuses était dans la confidentialité de cette opération coup de poing. Les autres, d’abord surprises, prennent part à l’action. Certaines se prêtent au jeu des vidéos avec leurs familles : « On fait la grève ! »

Des salariées qui se disent rackettées

Le gérant du salon use d’un stratagème inédit pour exploiter ces salariées, la plupart sans papiers. « Tous les mois, pour recevoir nos fiches de paie, nous devons payer en cash 250 euros », affirme Diaye. Or, les fiches de paie sont nécessaires pour constituer les dossiers permettant d’obtenir un titre de séjour auprès de la préfecture. « À ma connaissance, ce racket est une première, note le sénateur PCF Ian Brossat, venu les soutenir. C’est un scandale, le patron abuse sans vergogne de la vulnérabilité de ces femmes. Raison de plus pour les régulariser. »

Au 65, boulevard de Strasbourg, l’exploitation des salariées a atteint un point de non-retour. En plus du racket dont elles se disent victimes, certaines d’entre elles ne sont plus payées. Bintou, la leadeuse, assure ne pas recevoir de rémunération depuis quatre mois. « Je ne veux plus parler avec mon patron », tranche Diaye, qui enchaîne par ailleurs les journées de dix heures sans pause.

Assise sur un fauteuil et chasuble rouge sur les épaules, Fofana, elle, dispose d’un titre de séjour depuis peu et n’est plus soumise au racket. Pour autant, la coiffeuse assure que, depuis sa régularisation, « mon patron ne me déclare que deux heures par jour ». Touchant ainsi un salaire de… 379 euros mensuels, malgré des semaines complètes.

« J’ai peur des conséquences des produits toxiques »

Responsable du collectif Migrants de l’union départementale (UD) CGT de Paris, Cécile Boulai confirme que l’ensemble des rémunérations de ce salon « sont en deçà de la convention collective ». Selon la cégétiste, « ce salon a fait l’objet d’un contrôle de l’inspection du travail et les règles élémentaires d’hygiène et de sécurité ne sont pas respectées ».

Devant son plan de travail, Fadimatou, ongulaire, montre volontiers les produits chimiques qu’elle estime dangereux pour sa santé. « Je souhaite avoir un enfant, mais avec ces conditions de travail… j’ai peur des conséquences des produits toxiques », confie celle qui s’occupe de soigner les ongles depuis quatre ans dans ce salon. Les protections individuelles ? De simples masques chirurgicaux qui ne filtrent pas l’air respiré. La hotte aspirante ? Absente. La climatisation ? « On ne sait même pas si elle fonctionne. »

Mi-décembre, quelques salariées du salon ont bravé leurs peurs et ont poussé la porte de l’union locale CGT du 10e arrondissement. Le syndicat a planifié l’opération, en accord avec les travailleurs immigrés. « Nous sommes organisés pour rester jour et nuit sur place pour que le patron paie ce qu’il doit à ses salariées », tranche Adèle Tellez, secrétaire générale de l’UD. Au total, selon Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, « une centaine de salons et plus de 1 000 salariées sont potentiellement à la merci de patrons voyous », dans la capitale.

Entre mai 2014 et novembre 2015, la grève des « coiffeuses du 57 », du même boulevard, avait débouché sur la condamnation du gérant pour traite d’êtres humains. Figure de ce mouvement, Élie Joussellin assure « ne pas être surpris qu’un tel mouvement reparte ». Selon l’élu PCF du 10e arrondissement, « le boulevard de Strasbourg est une zone de non-droit social ».

 mise en ligne le 4 mars 2026

Guerre en Iran : Trump et Netanyahou, deux alliés aux intérêts divergents

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Si la guerre déclenchée le 28 février risque de durer au moins plusieurs semaines, le premier ministre israélien et le président états-unien n’ont peut-être pas exactement les mêmes objectifs.

Les États-Unis et Israël, sûrs de leur supériorité, auraient-ils sous-estimé les capacités politiques et militaires de l’Iran ? Dès les premiers bombardements, le samedi 28 février, on aurait pu penser que ce serait l’affaire de quelques jours. Le guide suprême, Ali Khamenei, était tué, de même qu’un certain nombre de dirigeants politiques et militaires, dont le chef d’état-major de l’armée, Abdolrahim Moussavi, et le chef des gardiens de la révolution, Mohammad Pakpour.

Pourtant, les répliques iraniennes ne se sont pas fait attendre, touchant des installations états-uniennes dans plusieurs pays du Golfe. Au Qatar, la production de gaz liquide a été stoppée. Le fameux dôme de fer d’Israël s’est trouvé saturé, laissant passer des drones et des missiles iraniens faisant des dégâts considérables.

Le spectre d’un manque de munitions hante l’état-major américain qui cherche maintenant à rapatrier les antimissiles Patriot de Corée du Sud au Moyen-Orient. Partout, les bombes tombent et les populations civiles subissent le prix du sang.

Un engagement de grande envergure

En lançant cette nouvelle guerre, qu’ils voulaient éclair, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont souhaité faire croire qu’une attaque iranienne était « imminente ». Une façon pour Washington et Tel-Aviv d’affirmer qu’ils agissent en état de légitime défense. Ce que contestent tous les juristes interrogés. Les deux administrations cherchent désormais à rassurer.

Le premier ministre israélien a déclaré, lundi, sur le plateau de l’émission « Hannity » de Fox News (et donc à destination du public américain et singulièrement des électeurs républicains), que la guerre pourrait prendre « peut-être du temps, mais pas des années. Ce n’est pas une guerre sans fin ».

Le président états-unien, lui, avait initialement estimé la durée à quatre ou cinq semaines, avant d’ajouter qu’elle pourrait se prolonger et de chercher à justifier un engagement de grande envergure et sans limite de temps contre l’Iran. Alors, une guerre pour qui ? Une guerre pour quoi ?

Sans vergogne, Benyamin Netanyahou, qui a envoyé ses troupes à Gaza, en Cisjordanie, en Syrie et au Liban, bombardant ces deux pays ainsi que le Yémen – toujours pour des raisons « préventives », mot absent des juridictions internationales –, affirme voir dans cette guerre une opportunité d’instaurer une paix durable au Moyen-Orient.

Que cette opération se nomme « Lion rugissant » (Operation Roaring Lion) ne doit pourtant rien au hasard, puisqu’il s’agit du symbole de la monarchie iranienne.

Des objectifs en constante évolution

Il faut reconnaître aux dirigeants politiques israéliens cette constance : Téhéran représente le grand Satan depuis des décennies. D’ailleurs, à l’exception des communistes israéliens et des partis arabes, toutes les formations israéliennes se réclamant du sionisme soutiennent cet engagement militaire, se trouvant ainsi embringuées à la suite de Netanyahou et ses ministres d’extrême droite.

« Bien sûr, en fin de compte, c’est au peuple iranien qu’il revient de changer de gouvernement, mais nous créons – l’Amérique et Israël ensemble – les conditions qui lui permettront d’y parvenir », assène celui qui est visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Pour Donald Trump, l’exercice est un peu plus compliqué. D’autant que les objectifs et le calendrier annoncés ont évolué depuis son lancement, le week-end dernier. Samedi, lors de l’annonce des frappes, il a exhorté les Iraniens à « reprendre le contrôle de leur pays » et a laissé entendre que son but était de renverser le gouvernement.

Dans ses déclarations de lundi, le dirigeant républicain n’a fait aucune mention d’un renversement du gouvernement iranien et a affirmé que la guerre était nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et pour contrecarrer son programme de missiles balistiques à longue portée.

« Nous ne voulons pas de changement de régime »

Le président états-unien est pris la main dans le pot de confiture, en quelque sorte. Après avoir ordonné des frappes contre l’Iran en juin, lui et son administration n’ont eu de cesse d’affirmer que ces attaques avaient anéanti le programme nucléaire iranien et retardé de plusieurs années sa capacité à se doter de l’arme atomique.

Pourtant, la semaine dernière, peu avant le lancement de l’opération « Fureur épique » (Operation Epic Fury), ces derniers ont commencé à lancer des avertissements plus pressants concernant les ambitions nucléaires de ce pays. Le 22 juin, le vice-président états-unien, J. D. Vance, clamait pourtant : « Notre position a toujours été très claire : nous ne voulons pas de changement de régime. »

Washington et Tel-Aviv – sur la même longueur d’onde s’agissant d’une conception des relations internationales basées sur la force et la coercition et du peu de considération du droit international – divergent en réalité sur le but ultime de cette guerre contre l’Iran.

Israël cherche à installer Reza Pahlavi sur le trône. « Le fils du shah n’a pas caché qu’il entendait développer des relations très fortes avec Israël s’il était au pouvoir », rappelle à l’Humanité Somayeh Rostampour, sociologue spécialisée dans les mouvements sociaux en Iran. Pour Netanyahou, ce serait le scénario idéal. Dans le cas contraire, il peut « supporter » le chaos ; Trump, non. Ou, en tout cas, « pas pour très longtemps », certifie le politologue Asiem El Difraoui, dans un entretien au site le Grand Continent. De fait, Israël a le plus souvent cherché l’instabilité au Moyen-Orient, comme on l’a vu au Liban et en Syrie.

Netanyahou à la manœuvre

Cette étrange incertitude, décelable dans les déclarations parfois contradictoires des dirigeants états-uniens, montre que la plus grande victoire pour Benyamin Netanyahou est d’avoir poussé Donald Trump à engager ses forces. Le premier ministre israélien est à la manœuvre et veut maintenant aller jusqu’au bout comme le montre le bombardement, mardi, du siège de l’Assemblée des experts dans la ville de Qom. Israël veut entraîner son allié américain d’autant plus malléable que ses objectifs sont flous.

Le pouvoir central ne s’étant pas effondré, Tel-Aviv tente de s’appuyer sur les groupes représentant les minorités en Iran. Pour le Wall Street Journal, Trump « est disposé à soutenir les groupes iraniens prêts à prendre les armes pour renverser le régime ».

Selon des officiels américains, le président s’est entretenu, dimanche, avec des dirigeants kurdes. « Les Kurdes disposent d’une force importante le long de la frontière irako-iranienne, et Israël a bombardé des positions dans l’ouest de l’Iran, alimentant les spéculations quant à une possible offensive kurde », écrit le quotidien.

Le 22 février, cinq groupes kurdes iraniens ont annoncé la formation d’une coalition unie contre le régime de Téhéran, a rapporté le site The Long War Journal. Cette déclaration des groupes d’opposition kurdes n’est pas du goût des partisans de Reza Pahlavi, qui accusent les groupes kurdes de vouloir démembrer l’Iran. Sous le règne du shah, les Kurdes étaient marginalisés et réprimés.

L’instrumentalisation des Kurdes

Un message de Reza Pahlavi, publié mardi 3 mars, sur son compte X, semble accréditer l’idée selon laquelle le fils du shah et son mentor israélien vont tenter d’instrumentaliser les Kurdes. Dans ce texte adressé, une fois n’est pas coutume, à ses « chers compatriotes (…) Azéris, Kurdes et Lors d’Iran, courageux et patriotes », il leur dit : « Vous êtes une composante indissociable du patrimoine historique et culturel iranien ; vous êtes des communautés qui ont toujours veillé à l’intégrité territoriale de notre nation ainsi qu’à sa dignité et à son honneur. Je suis convaincu que vous resterez fidèles à cet engagement. »

Les groupes kurdes1 ne sont sans doute pas dupes. Mais ils sont les seuls groupes armés, alors que tout le monde sait que des bombardements seuls ne peuvent provoquer un changement de régime. Netanyahou entend bien profiter de l’indécision de Trump en l’empêchant de procéder à une simple réfection du pouvoir en échange d’engagements concernant le nucléaire et le pétrole, comme cela pourrait être envisagé avec des éléments plus « républicains » et plus « pro-occidentaux », à l’instar de l’ancien chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif.


 

1. Le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), l’Organisation Khabat du Kurdistan iranien et une branche du Parti Komala du Kurdistan iranien.

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