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mise en ligne le 24 mars 2026
Catherine Tricot sur www.regards.fr
La disparition de l’ancien premier ministre ravive le souvenir idéalisé d’une gauche au pouvoir. Elle rappelle aussi le moment où le Parti socialiste a choisi de s’adapter au monde plutôt que de le changer.
Lionel Jospin est mort et sa mémoire est saluée unanimement. Évidemment à gauche, par ceux qui l’ont connu, qui ont fait partie de son gouvernement. Pour Martine Aubry, « c’est une immense peine. J’avais pour lui une grande admiration pour l’homme d’État qu’il était, pour l’homme de gauche qui n’a jamais trahi ses valeurs, pour sa rigueur morale ». Sa mémoire est saluée par ses camarades de parti ou de la « gauche plurielle ». Ainsi Fabien Roussel écrit pour le PCF : « Avec les communistes, il aura porté de grandes réformes sociales. Même si des désaccords existaient, son engagement pour la gauche et la justice sociale restera. » Cet hommage s’étend jusqu’à Manuel Bompard, qui tweete : « Pour ma génération, c’est la dernière apparition d’un homme de gauche au pouvoir prenant des mesures radicales comme les 35 heures ».
À l’heure de la mort, on se souvient du meilleur de celui qui part. Il est juste de rappeler la rigueur intellectuelle et morale de celui qui succéda à François Mitterrand à la tête du PS. Georges Marchais fit les frais de cette intelligence affûtée et Lionel Jospin défendit avec brio les positions socialistes quand la tension entre les deux grands partis de la gauche n’avait rien à envier à celle que nous connaissons aujourd’hui. Bien des années plus tard, il sut se saisir des rencontres initiées par Jean-Christophe Cambadélis et Gilbert Wasserman pour faire travailler ensemble les partis de la gauche. Dans la foulée des « Assises de la transformation sociale » de 1995, son gouvernement de gauche plurielle réunit socialistes, écologistes et communistes. Malgré la surprise de la dissolution de 1997, les discussions engagées depuis des mois, avec publications à l’appui, ont permis cette convergence. La gauche d’alors se souvenait des longues négociations sur le programme commun ; elle savait que les accords ne s’élaborent pas en quatre jours et quatre nuits.
Au-delà de l’homme droit qu’il fut, quel bilan retirer de son action ? Comme le rappelait justement son successeur François Hollande : « Lionel Jospin, c’était une orientation, le réalisme de gauche : conjuguer les réalités économiques avec les avancées sociales ».
Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes.
Sous sa conduite, la politique française ne s’est pas alignée sur la vague social-libérale de Tony Blair et Gerhard Schröder, premiers ministres au même moment. On n’a pas connu en France la ravageuse destruction des droits sociaux dont les Britanniques et les Allemands restent victimes aujourd’hui. Lionel Jospin se disait favorable à l’économie de marché mais pas à une société de marché. Les limites étaient posées. Dans tous les sens du terme. Il instaura la CMU, cette protection sociale ouverte à tous pour que l’argent ne trie pas face aux soins. Il comprit aussi que l’action publique devait agir en faveur de la place des femmes en politique et fit voter une loi pour la parité. Mais limites aussi dans l’audace et la rupture. Lionel Jospin et Martine Aubry ont attaché leur nom à la réforme des 35 heures mais l’ont assorti de premières règles de flexibilisation sur le temps de travail, compliquant la vie des salariés, notamment des femmes, et réduisant les revenus liés au paiement des heures sup’. Pour les travailleurs les moins protégés, les conditions de la mise en œuvre de cette réforme détériora très concrètement le rapport de forces avec l’employeur. Il fut le premier ministre d’une politique de compétitivité à base d’allègement des charges pour les entreprises. Son adhésion à l’économie de marché l’a amené à procéder à de massives privatisations dont celles d’Air France et de France Télécom. Des privatisations plus importantes que celles conduites par Édouard Balladur entre 1986 et 1988. Dès son arrivée au pouvoir, Lionel Jospin a aussi voulu établir un nouvel équilibre en faveur des forces de l’ordre. Les assises de Villepinte marquent une rupture dans l’approche socialiste des questions de sécurité. C’est dans la foulée de cette première inflexion sécuritaire et après les attentats du 11-Septembre qu’est adoptée, en novembre 2001, la loi sur la sécurité quotidienne (LSQ). Elle renforce les mesures de contrôle et de répression, en mêlant dangereusement la lutte contre le terrorisme, les trafics, les incivilités et les fraudes sur les moyens de paiement.
Lionel Jospin était un social-démocrate. Il ne fut en aucune façon un homme de la rupture avec le capitalisme. Il installa son parti sur des chemins dont le PS n’est jamais sorti, celui de l’adaptation aux règles du monde. L’oublier n’aide pas à comprendre son échec en 2002, éliminé au premier tour. Rendre hommage à un grand homme d’État ne justifie pas de réécrire l’histoire. La gauche ne se reconstruira pas sur des mythes, des amnésies et des fariboles.
mise en ligne le 23 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Si l’on en croit les porte-paroles des partis, tout le monde a gagné. À regarder d’un peu plus près, on a surtout la confirmation d’un paysage politique éclaté, avec quelques tendances fragiles, dont toutes ne sont pas réjouissantes.
Au second comme au premier tour, la participation n’a pas retrouvé son niveau de 2014, pourtant lui-même en baisse sur les précédents scrutins municipaux. Il fut un temps où, dans les villes très populaires, les équipes municipales étaient élues par 10 à 15% de la population en âge de voter. Depuis, ce tableau s’est élargi à l’ensemble du territoire national et le phénomène s’est encore amplifié, avec la hausse des triangulaires, quadrangulaires et même quinquangulaires. Voilà qui érode un peu plus la légitimité des décideurs et amplifie la crise de la représentation.
Globalement, le paysage politique n’a pas été bouleversé, mais il s’est plutôt dégradé du côté de la gauche. Si l’on prend le groupe des villes de plus de 50 000 habitants, on constate ainsi qu’une trentaine a changé d’étiquette : une quinzaine en faveur de la droite et du centre, onze en faveur de la gauche et trois en faveur de l’extrême droite.
L’évolution en nombre n’est pas une révolution. Ce sont plutôt les équilibres internes aux grandes familles qui sont modifiés. Le PS reste certes la force la mieux lotie à gauche. Il garde ses fleurons, parfois brillamment : Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille et Rennes. Il gagne Saint-Etienne et Pau. Mais il perd Saint-Denis, Clermont-Ferrand et Brest.
Les moins bien lotis sont les Verts et le PCF. Les Verts font la surprise en conservant Lyon, mais perdent Bordeaux, Strasbourg, Annecy, Besançon, Colombes et Poitiers. Le PC va de son côté retrouver l’essentiel de ses 630 communes. Il récupère Aubagne et Nîmes, mais bute in fine sur la reconquête du Havre, de Saint-Pierre-des-Corps, de Champigny, de Sète ou d’Arles. Il perd une quarantaine de communes, dont cinq au bénéfice du RN (Vierzon et Lillers notamment). Vénissieux, Champs-sur-Marne, Rive-de-Gier, Pont-du-Château, Somain, Douchy-les-Mines ne sont plus communistes.
Il n’y aura pas de maire insoumis à Toulouse ou à Limoges, mais La France insoumise s’installe dans le paysage de banlieue. Quand elle s’est maintenue au second tour, elle retrouve peu ou prou ses scores de premier tour dans les villes sans risque de droite. Elle progresse même parfois, comme à Lille. À l’exception de Roubaix, conquise sur le centre, c’est la gauche qui fait les frais de sa progression, le PC comme le PS (Saint-Denis, Vaulx-en-Velin). LFI commence à se sortir de son dénuement communal et le fait en terres de gauche, pas dans les zones de force de la droite et du RN.
Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels.
Quant au RN et à ses alliés, on insiste à juste titre sur leurs échecs dans les grandes villes, à part Nice. Mais c’est sous-estimer la poursuite de leur enracinement au-delà, qu’illustrent les gains de Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou Montargis. Le sommet de la France urbaine continue d’échapper au parti de Jordan Bardella, mais pas les villes moyennes et petites, où il dispute la place aux autres composantes de la droite française.
Qui peut freiner une poussée d’un RN qui, comme en 2024, s’avère finalement résistible ? Au sortir de la séquence électorale municipale, les Républicains et la mouvance dite centriste (revigorée par le succès d’Édouard Philippe au Havre) se présentent comme les mieux placés pour le faire. Mais les élections ont étalé la profondeur de leurs divisions, y compris au second tour. Quant à la gauche, elle s’en est finalement mieux sortie qu’on ne le prédisait parfois. En réalité, elle est dans une situation délicate.
Globalement, ses scores de premier tour ne l’ont pas sortie de ses basses eaux. Mais au second tour, on constate que, confortée dans le sommet de la pyramide urbaine, elle a perdu tout de même des villes ou n’est pas parvenue à en reconquérir d’autres, alors que les résultats du premier tour lui donnaient une majorité arithmétique. Dans quelques cas, la désunion peut expliquer la déception : c’est par exemple le cas à Saint-Brieuc, à Champs-sur-Marne ou au Kremlin-Bicêtre.
Or quand l’union s’est réalisée entre les deux tours, elle a eu des effets divergents. Elle a fonctionné à Nantes, à Lyon, à Grenoble et à Tours, mais pas à Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Besançon, Toulouse ou Tulle. Pourquoi ? Sans doute parce que l’union n’est pas à elle seule un facteur explicatif. L’étiquette de la tête de liste a pu bien sûr jouer un rôle, en particulier quand des insoumis portaient cette charge, comme à Toulouse ou à Limoges. Mais on ne saurait laisser dans l’ombre le besoin de renouvellement que la population pouvait attendre de la gauche et que la gauche en place n’a pas su ou n’a pas pris en compte suffisamment en amont du tour décisif
Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels. À leur manière, Grégoire à Paris et Payan à Marseille ont considéré que les bases du rassemblement n’étaient pas assez crédibles pour le rendre attractif et gérable au-delà du moment électoral. On peut alors faire l’hypothèse qu’il était plus facile et plus crédible de se rapprocher entre écolos et insoumis, ou entre communistes et insoumis, qu’entre insoumis et socialistes.
Dès lors, on peut esquisser deux conséquences. La première est qu’il vaut mieux s’écarter résolument de la culture des deux gauches irréconciliables. Elle porte en germe la certitude de la défaite, parfois sur le terrain local, plus sûrement sur le plan national. Sur les terrains de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité, rien ne sépare les gauches de façon irrémédiable. La gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union.
Et pour que les rapprochements nécessaires n’apparaissent pas improvisés, voire opportunistes, il est vital de faire du débat permanent de fond une pratique en continu, sur les finalités, les valeurs, le projet de société et sur une stratégie rendant possibles les changements, partiels ou globaux.
mise en ligne le 21 mars 2026
Catherine Tricot | sur www.regards.fr
Dimanche soir s’achèvent les élections municipales. Quand bien même ce deuxième tour ne concerne qu’une minorité de Français, c’est ce dimanche que se jouera la leçon politique définitive du scrutin.
Dimanche dernier, à l’issue du premier tour des élections municipales, les écologistes ont plutôt mieux résisté qu’attendu ; mais ce qui sera retenu est le nombre de villes qu’ils continueront de diriger. Les listes de rassemblement à gauche sans LFI ont bien fonctionné et ont placé leur candidat en tête des gauches dans la plupart des villes. Vont-elles transformer l’essai ? L’avenir de Paris, Marseille, Nîmes ou Le Havre sera déterminant pour juger de leur capacité à entraîner toute la gauche et à remporter l’élection.
À Toulouse et Limoges, ce sont les listes LFI qui sont arrivées en tête et qui bénéficient de la fusion avec les autres listes de gauche. Est-ce que cela permettra de remporter la mairie ? Sur le papier, oui. Qu’en sera-t-il dimanche ? Les électeurs de gauche vont-ils massivement se reporter sur la nouvelle liste ? Il le faut, pour gagner.
La France insoumise sera-t-elle suivie quand elle se maintient face au reste de la gauche ? Dimanche soir, les analystes vont examiner les comportements de ses électeurs. À Paris, vont-ils réitérer leur vote LFI du premier tour et confirmer la constitution d’un noyau solide autour de 10% ? Ou vont-ils faire le choix du vote Grégoire pour bloquer Rachida Dati ? Même chose à Villejuif, où la liste du maire sortant communiste n’est pas parvenue à un accord avec LFI malgré la pression de la droite. La question du comportement des électeurs insoumis se posera également dans toutes les villes où il n’existe pas un danger de droite. Sur 51 candidatures estampillées LFI présentes au second tour, 46 affronteront au moins une autre liste de gauche (dont 18 en région parisienne).
Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber.
À Marseille, en revanche, on peut s’attendre au report massif des électeurs sur le maire sortant, Benoît Payan, pour empêcher que la ville tombe dans les mains du RN.
Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber. À un an d’une bataille que tout le monde perçoit comme décisive pour la France, affaiblir, meurtrir la gauche n’est vraiment pas une bonne idée.
Le premier tour a montré une bonne tenue de la gauche au-delà même des grandes villes et des listes des partis de gauche. Partout en France, de très nombreuses listes citoyennes relèvent aussi de cette culture écologique et humaniste. En face, l’extrême droite a confirmé son ancrage territorial mais n’a pas cassé l’opprobre qui l’entoure : une majorité d’électeurs ne veut pas d’elle au pouvoir, ni à la mairie, ni à l’Élysée après lui avoir fermé Matignon. La droite macroniste a disparu, les LR sont divisés, déboussolés et en capilotade.
Si la gauche ne se déchire pas, elle n’aura donc pas dit son dernier mot. Dimanche, il ne faut pas aggraver les blessures.
mise en ligne le 20 mars 2026
Pauline Graulle sur www.mediapart.fr
Dans la capitale, seule grande ville de France où insoumis et socialistes n’ont pas réussi à se mettre d’accord dans l’entre-deux-tours pour battre la droite, l’angoisse grandit et la colère gronde. L’électorat de l’Est parisien peine à comprendre cette « guerre des gauches » face au risque Rachida Dati.
Le poissonnier lève un sourcil et jette un regard en biais vers le brouhaha qui s’élève depuis le bout du marché. En face de deux militantes socialistes venues tracter de bon matin, mercredi 18 mars, un homme aux longs cheveux blancs monte la voix : « Vous avez lu le bouquin de Johann Chapoutot ? Vous êtes des irresponsables ! »
Cet ancien syndicaliste de la CGT avait voté pour Sophia Chikirou au premier tour des municipales. Dimanche 22 mars, il se reportera non sans effort sur la liste d’Emmanuel Grégoire. Mais aujourd’hui, il est en colère. « Que la gauche n’arrive pas à s’unir est une aberration ! Une a-ber-ra-tion ! Dati, elle, a fait l’ouverture à l’extrême droite, c’est un danger public. Pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait à Paris comme à Marseille ? », interroge-t-il face à l’une des militantes, qui opine du chef, compréhensive.
Celle-ci le reconnaît volontiers : elle a beau soutenir le choix d’Emmanuel Grégoire d’exclure toute fusion au second tour avec La France insoumise (LFI), qu’elle juge « sectaire » et « agressive », elle aussi est lasse de cette « guerre des gauches » qui fracture la première ville de France.
Dans les pollens qui tournicotent autour des étals posés sur le terre-plein de la rue Alexandre-Dumas, dans le XIe arrondissement, elle se rassure en pensant à sa fille qui vote insoumis ou à sa tante qui a voté Pierre-Yves Bournazel le 15 mars : toutes deux lui ont promis qu’elles mettraient un bulletin « Grégoire » dans l’urne au second tour.
Combien seront-ils, ces électeurs et électrices de gauche ou du centre, à changer leur vote pour empêcher la droite de mettre la main sur Paris ? Depuis mardi soir, l’assurance tranquille née du score inattendu (près de 38 %) de la liste emmenée par Emmanuel Grégoire a fondu sous le soleil du printemps précoce.
En se retirant de la bataille, la zemmouriste Sarah Knafo et le philippiste Pierre-Yves Bournazel ont ouvert la voie à Rachida Dati. Désormais seule sur l’espace de la droite et de l’extrême droite, l’ancienne ministre de la culture n’a jamais été aussi proche de l’emporter malgré un résultat médiocre (moins de 26 %) au premier tour. Après Jordan Bardella, même Marine Le Pen a appelé à « faire barrage » à la gauche en votant pour elle.
Au lieu de se rassembler pour faire front commun, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire et l’insoumise Sophia Chikirou ont déposé, chacun de leur côté, leur liste en préfecture. Sur les réseaux sociaux, les deux équipes ont commencé à s’empailler, s’accusant l’une l’autre d’être responsable de la division. Mercredi soir, l’engueulade a migré sur le plateau de BFMTV où les deux têtes de liste se sont livrées à un débat sans merci, quand bien même leurs programmes ne sont guère éloignés.
Unitaires des quartiers populaires
Sur les trottoirs de l’Est parisien, l’heure est à une colère sourde et indifférenciée contre les deux états-majors qui ont refusé de s’entendre. « La faute aux égos », entend-on rue Alexandre-Dumas, où une dame, caddie à la main, interpelle l’aréopage des militants : « Chirikou [sic], oui, on l’aime pas, mais vous vous êtes fait piéger par la presse : il fallait faire alliance ! » Un homme attrape un tract fraîchement réimprimé, où les mots « Mobilisation générale ! » ont fait leur apparition en gros caractères sous le visage d’Emmanuel Grégoire. « Il faut que Chikirou se désiste ! », lance-t-il sans y croire.
Jeudi matin, Danielle Simonnet arrive devant l’école élémentaire Mouraud, entourée de HLM dans le quartier Saint-Blaise (XXe arrondissement). La députée de L’Après, qui fut conseillère de Paris durant quatorze ans, se lance dans une criée militante, une tonne de tracts à la main : « On compte sur vous dimanche ! Il ne faut pas que Dati passe, votez Emmanuel Grégoire ! », clame-t-elle à tue-tête. Là aussi, impossible de passer à côté de l’aspiration au rassemblement. « Il faut s’allier les gars ! Faites comme à Toulouse, ils vont niquer Moudenc ! », enjoint spontanément un livreur à vélo passant par là.
Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur Chikirou ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Jérôme Gleizes, conseiller écologiste de Paris
L’accueil est plutôt bon chez les parents d’élèves. Les exemples toulousains et marseillais reviennent en boucle. « Pourquoi vous vous maintenez ? », morigène une mère face à Danielle Simonnet, qu’elle croit toujours membre du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, quand une autre lui glisse : « Ne vous inquiétez pas, je voterai Chikirou ! » La députée éclate de rire : « Non ! Si vous voulez me faire plaisir, il faut voter Grégoire ! »
Pour éviter les malentendus, l’ex-insoumise, purgée en 2024, a écrit un texte pour les habitants de sa circonscription où elle explique pourquoi seul un vote en faveur du socialiste saura « empêcher Dati-Knafo de prendre Paris ». La députée a épluché les résultats du XXe, bureau par bureau. Elle est formelle : dans les quartiers populaires, « la dynamique unitaire portée par Emmanuel Grégoire l’a emporté sur les aspirations identitaires ». Résultat, l’électorat qui avait massivement voté LFI aux dernières européennes n’a pas barguigné pour se reporter sur le vote Grégoire dès le premier tour.
Exemple dans le bureau de vote de l’école Mouraud, où près de 20 % des électeurs de LFI de 2024 ont préféré le socialiste à l’insoumise. « Il y a dans l’électorat populaire une conscience plus forte du danger de l’arrivée de Dati, alors que dans les coins plus bourgeois, autour de la place Gambetta, le vote Chikirou est plus élevé », analyse Danielle Simonnet.
De Marseille à Paris
Pour l’ancien conseiller de Paris Jérôme Gleizes, c’est justement là le problème : « Grégoire dit qu’il est confiant, mais il n’a pas compris que le vote utile avait déjà eu lieu au premier tour ! », alerte l’écologiste qui, avec ses camarades des Verts populaires, a rejoint LFI fin janvier.
Après avoir lui-même prôné l’union en interne, il défend désormais la ligne autonomiste de Sophia Chikirou : « Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur sa candidature ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Face à une gauche molle, on ne peut pas disparaître », avance-t-il. Il observe aussi que, si à Marseille, le Rassemblement national a d’ores et déjà gagné ses galons à la mairie, dans la capitale, le retrait de Sarah Knafo a pour conséquence – heureuse – qu’aucun élu d’extrême droite ne siégera au conseil de Paris…
Dans le camp d’Emmanuel Grégoire, Lucie Castets a elle aussi longuement plaidé, en vain, pour le rassemblement. Une question de tactique, mais aussi de principe, pour celle qui fut choisie il y a deux ans par le Nouveau Front populaire pour incarner la gauche unie à Matignon. Deux ans plus tard, la fondatrice de Nos services publics a troqué sans mal son costume de première ministrable pour celui de future maire du XIIe arrondissement.
On la retrouve jeudi sur le marché de la Porte-Dorée, en pleine discussion avec une électrice insoumise qui se dit aussi « écœurée » de la tournure prise par la campagne : le refus catégorique et « méprisant » d’Emmanuel Grégoire de s’allier avec Sophia Chikirou, pour éviter de s’aliéner l’électorat centriste, continue de la tourmenter.
« Il n’y en a qu’une qui s’est bougée, c’est Sandrine Rousseau ! », souligne l’électrice, en référence à l’écologiste qui a rappelé, sur ses réseaux sociaux, que l’accord noué au mois de décembre 2025 entre les écologistes et les socialistes parisiens spécifiait noir sur blanc que « les partenaires s’engagent à tout faire pour qu’il n’y ait qu’une seule liste de gauche au second tour ».
Lucie Castets tente de rappeler que les torts sont « partagés », qu’avoir opté pour la candidature de Sophia Chikirou, réputée pour crisper le reste de la gauche, n’a pas pesé pour rien dans l’impossibilité de s’allier… Mais rien n’y fait. Et c’est avec « tristesse » que l’électrice votera à nouveau LFI dimanche. À cet instant, pense-t-elle, c’est bien tout ce que la gauche mérite.
mise en ligne le 19 mars 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.
À quelques jours des municipales, le spectacle qu’offre la gauche a quelque chose de désolant. Non pas seulement parce qu’elle est divisée – elle l’a souvent été – mais parce que cette division semble devenue une stratégie en soi. Dans une large majorité de villes, les forces de gauche et écologistes n’ont pas réussi à se rassembler. Les uns, du côté des insoumis, semblent parfois considérer l’affaiblissement des socialistes comme un objectif politique. Les autres, du côté socialiste, privilégient des accords avec communistes et écologistes pour mieux tenir à distance les insoumis. Chacun trace ses lignes rouges, cultive ses blessures et défend sa cohérence.
Et, pendant ce temps-là, l’électeur de gauche regarde le puzzle sans parvenir à en reconstituer l’image. Le paradoxe est frappant : dans nombre de communes, la gauche pourrait gagner. Elle pourrait gagner si elle acceptait de regarder la réalité en face : la dispersion des candidatures transforme parfois des victoires possibles en défaites programmées. Nous allons ainsi assister à des situations presque ubuesques où des villes gagnables ne le seront pas, simplement parce que des forces qui gouvernaient ensemble hier refusent aujourd’hui de se parler.
Dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis.
Il y a à peine trois ans, socialistes et insoumis faisaient campagne côte à côte avec un programme commun. Aujourd’hui, dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis. La formule, censée incarner une vertu politique, dit surtout l’état d’un camp qui semble parfois avoir perdu le goût de la victoire. Pendant ce temps, la droite et l’extrême droite n’ont pas ces pudeurs.
À Paris, pour ne prendre que cet exemple, personne ne doute que la droite municipale saura tendre la main quand il le faudra. Il n’est pas absurde d’imaginer Rachida Dati discuter sans trembler avec l’extrême droite de Sarah Knafo si les circonstances électorales l’exigent. Là où la gauche se déchire sur des questions d’orthodoxie, ses adversaires savent faire preuve d’un pragmatisme redoutable.
Hégémonie et exclusion
Tout le monde a une part de responsabilité dans cette impasse. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Les procès en illégitimité répondent aux procès en trahison. Et cette mécanique finit par produire ce que l’on voit aujourd’hui : une gauche qui débat beaucoup de ses frontières internes et trop peu de la société qu’elle prétend transformer. Peut-être est-il temps de se rappeler une chose simple : en démocratie, les élections servent aussi à gagner.
Il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.
Avant de conclure, un mot pour certain·es lecteur·rices qui s’émeuvent parfois de lire ici un éditorial qui ne correspond pas exactement à leurs convictions. Rappelons une évidence : un éditorial engage celui qui l’écrit, pas l’ensemble d’une rédaction. Un journal n’est pas une chapelle où l’on répète une ligne unique ; c’est un espace où des points de vue peuvent s’exprimer, parfois divergents. Les lecteur·rices qui souhaitent répondre peuvent le faire : la page Agora est précisément faite pour cela. Le pluralisme n’est pas un slogan décoratif ; il suppose d’accepter la contradiction. On ne peut pas célébrer l’indépendance éditoriale un jour et appeler au boycott le lendemain parce qu’une opinion déplaît. Le pluralisme n’est pas à géométrie variable.
Mais revenons à l’essentiel. À force de s’écharper, la gauche oublie peut-être l’urgence politique du moment. À un an de l’élection présidentielle, dans un contexte où l’extrême droite progresse, continuer à régler ses comptes comme si l’adversaire principal était à l’intérieur du camp progressiste relève d’un étrange sens des priorités. Se parler, débattre, confronter des désaccords : tout cela est normal. Mais ces débats doivent rester ceux d’une même famille politique qui partage un horizon commun. Car il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Et à l’approche des municipales comme de la présidentielle, il serait peut-être temps de s’en souvenir.
mise en ligne le 18 mars 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
Sur le terrain, les alliances à gauche se multiplient comme condition de victoire. Mais une partie des cadres du Parti socialiste et de Place publique persiste à fragiliser l’unité dont elle a pourtant besoin.
À gauche, depuis dimanche, les faits sont têtus : dans de nombreuses villes, socialistes, communistes, écologistes et insoumis ont choisi de fusionner leurs listes. Non par naïveté, mais par nécessité. Non par effacement, mais par lucidité stratégique face à la droite et à l’extrême droite. Et pourtant, dans le même temps, l’espace médiatique continue de mettre en avant une tout autre musique, celle du doute et de la mise à distance. La presse, unanime, semble à ce titre assez peu goûter les accords à gauche et invite abondamment sur les plateaux ceux qui, « à gauche », dénoncent des « accords de la honte ».
Raphaël Glucksmann incarne aujourd’hui, avec constance, cette ligne singulière : construire une perspective pour 2027 en tenant à distance une partie décisive de la gauche. Une stratégie qui se veut clarificatrice, mais qui produit surtout de l’isolement. Car le réel est là : partout où la gauche peut espérer l’emporter, elle le fait en s’additionnant. L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.
L’unité n’est pas un supplément d’âme, c’est une condition de victoire.
Cette tension révèle une impasse plus profonde au sein d’une certaine gauche sociale-démocrate qui ne cesse d’invoquer une gauche « républicaine » et « laïque », comme un étendard censé tracer une frontière. Mais jamais cette affirmation ne va réellement au bout de sa démonstration. Elle fonctionne surtout en creux, pour suggérer ce que ne serait pas l’autre gauche, en particulier la gauche radicale. Or cette mise en cause implicite est non seulement contestable, mais elle est aussi politiquement stérile.
Faut-il rappeler qu’en 2024, lors des législatives, ces forces s’entendaient pour gouverner ensemble tout un pays ? Qu’elles plaidaient pour un accord national, un programme partagé, une répartition des responsabilités ? Comment expliquer qu’à l’échelle locale, aujourd’hui, certains prétendent qu’il serait devenu impossible de travailler ensemble ? Ce double discours fragilise l’ensemble. Il alimente une confusion dont la droite et l’extrême droite sont les seules bénéficiaires. Et il n’épargne personne.
Tout pour empêcher l’accord
Les insoumis eux-mêmes, en réduisant parfois ces alliances à de simples « accords techniques », contribuent à minorer la réalité politique : oui, les programmes sont suffisamment compatibles pour envisager un véritable partage du pouvoir, et pas seulement une coexistence contrainte.
Il faut donc nommer le problème : une partie de cette gauche préfère encore la défaite à une victoire partagée. Elle parie sur l’échec collectif pour en tirer un bénéfice futur, misant sur les fractures des municipales pour se repositionner en vue de 2027. C’est un calcul court, qui fait passer la stratégie d’appareil avant l’intérêt général.
L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser.
L’épisode de Limoges en est une illustration frappante. Dans cette ville longtemps appelée « la Rome du socialisme », tout a été entrepris pour empêcher un accord entre socialistes et insoumis. Les pressions ont été fortes, assumées. François Hollande a même décroché son téléphone. Mais, localement, les socialistes ont tenu bon. Ils ont compris que la politique se joue aussi dans les territoires.
Ce décalage entre les états-majors et le terrain est désormais central. Il montre que l’idée des gauches irréconciliables est moins une réalité qu’une construction dangereuse, parce qu’elle enferme la gauche dans une minorité durable. Aucune de ses composantes ne peut, seule, prétendre représenter le bloc populaire dans toute sa diversité. La solitude de Raphaël Glucksmann est, en ce sens, profondément politique. Elle tient à une stratégie qui se coupe des dynamiques réelles de recomposition. On ne bâtit pas une majorité en espérant l’affaiblissement de ses partenaires.
Il est encore temps de sortir de cette logique. À condition de cesser d’opposer abstraitement des gauches qui, dans les faits, savent déjà gouverner ensemble. L’enjeu n’est pas d’effacer les désaccords, mais de les organiser. Car la seule question qui vaille demeure : comment gagner, ensemble ?
mise en ligne le 17 mars 2026
Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/
Municipales - Malgré les scores du Rassemblement national au premier tour, l’extrême droite ne renforce pas son ancrage local, estime Lumir Lapray. Selon la consultante, la gauche pourrait l’emporter dans davantage de communes, en investissant les territoires ruraux.
L’écologiste Lumir Lapray est déterminée à ne pas abandonner le vote populaire rural au Rassemblement national. Dans son livre Ces gens-là, plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Éd. Payot, 2025), celle qui a été candidate Nupes aux législatives en 2022 raconte le quotidien de ses proches et de ses voisins. Leurs colères, et leurs désillusions aussi. Issus des classes populaires et moyennes blanches, ce sont eux qui « pourraient tout faire basculer » lors de l’élection présidentielle de 2027, en votant notamment pour l’extrême droite.
En tant que consultante politique pour le mouvement citoyen Victoires populaires, la trentenaire a œuvré pour faire gagner des listes de gauche dans les villages, comme à Crest (Drôme) ou Bourg-d’Oisans (Isère), passés à gauche dès ce premier tour des municipales, dimanche 15 mars.
Reporterre — L’enseignement que l’on peut d’ores et déjà tirer à l’issue de ce premier tour, c’est une abstention jamais vue (42,8 %) en dehors des élections de 2020 bouleversées par la pandémie de Covid-19. Comment comprenez-vous un tel score ?
Lumir Lapray : Les électeurs ne comprennent plus à quoi sert la politique, ils ont le sentiment que les candidats sont tous les mêmes. Force est de constater que le travail mené par le collectif Démocratiser la politique, qui alerte sur la faible présence en politique de personnes issues de milieux populaires, leur donne raison. Le pouvoir comme les richesses sont captés par des gens aux origines sociales identiques, et le décalage entre ces deux mondes est réel. Les citoyens ont l’impression que les politiques ne vont de toute façon rien faire pour les aider, donc si l’on suit ce raisonnement, à quoi bon se déplacer aux urnes ?
La France insoumise, qui a investi pour la première fois ce scrutin local, obtient de bons résultats. Le RN renforce son ancrage dans les villes qu’il dirigeait déjà, mais peine à faire la percée qu’il espérait. Quels enseignements tirez-vous de ce premier tour ?
Lumir Lapray : Mise à part Perpignan, où Louis Aliot a été réélu dès le premier tour, le parti de Marine Le Pen n’a pour l’instant pas remporté de grande ville. Pour un parti politique soi-disant à deux doigts de prendre le pouvoir en 2027, le constat est clairement en demi-teinte : l’extrême droite ne renforce pas réellement son ancrage local. Même la ville de Lens passe à gauche dès le premier tour alors qu’elle est située au cœur d’un bassin minier.
L’extrême droite progresse, certes dans le Sud-Est, notamment dans le Var, mais globalement, ce qu’il faut retenir, c’est que le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée. À Marseille par exemple, sa percée se fait à la faveur de l’affaiblissement de Martine Vassal (LR).
« Le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée »
Aujourd’hui, plusieurs figures des Républicains, tels que Laurent Wauquiez, tiennent des discours très proches de ceux de l’extrême droite, à tel point que l’on ne sait plus bien qui parle. La droite a une responsabilité majeure : elle a banalisé son idéologie. Dans ce contexte, plutôt que de voter pour une pâle copie, les gens sont de plus en plus attirés par de nouvelles figures.
« Je pense que la négligence de toute la gauche pour les ruralités va se voir aux municipales », disiez-vous dans « Libération » en décembre dernier. Qu’entendez-vous par là exactement ? Votre prédiction se confirme-t-elle ?
Lumir Lapray : La poussée dégagiste est faible aux élections municipales dans ces territoires où la prime au sortant est très forte. En revanche, la gauche aurait pu gagner beaucoup plus de communes si elle avait mis davantage de ressources. Il est évident que la question qui a le plus occupé les partis de gauche était de savoir quelle nuance de gauche allait emporter les métropoles. C’est quand même dingue, à force de s’invectiver, ils ont laissé le camp adverse progresser.
Le score du RN à Marseille, c’est la honte pour les différents partis de gauche qui ont préféré s’affronter tout du long de la campagne. Malgré ce désintérêt profond pour les campagnes et le périurbain, je trouve que l’on s’en sort pas trop mal. La gauche unie peut en réalité gagner quasiment toutes les villes de France. Ces résultats nous rappellent combien l’union est la seule solution pour battre l’extrême droite.
Le chercheur Félicien Faury, qui a étudié le comportement des électeurs du RN dans la région Sud-Paca entre 2016 et 2022, documente les ressorts identitaristes et sociaux de ce vote. Que faites-vous du racisme, qui est l’un des moteurs de ces électeurs ?
Lumir Lapray : Je crois qu’il faut faire attention à ne pas généraliser ces conclusions. Félicien Faury analyse surtout la racialisation des rapports sociaux, et il ne faut pas oublier qu’il s’intéresse au Sud-Est. Il est question d’un territoire structuré par la colonisation violente de l’Algérie, et par l’incapacité de la France à gérer ce fait colonial. Je pense sincèrement que le racisme n’est pas la justification primordiale du vote d’une grande majorité des électeurs du RN.
Attention, je ne dis pas qu’il n’est pas l’une des motivations, mais il me semble que la raison principale, c’est la mise en concurrence et le sentiment de perte de prise sur son quotidien. Par contre, le racisme est clairement la pierre angulaire de ce vote. S’il disparaissait, les gens se rendraient compte que leurs alliés objectifs sont en réalité ceux auxquels ils disent s’opposer.
La question qu’il faut se poser, c’est comment accompagner un processus de déconstruction. Prenons le cas du masculinisme, l’autre pierre angulaire du vote RN dont on parle peu : ces hommes sont traversés par une perte de valeurs, le sentiment de ne plus avoir de place dans la société, etc. Pour autant, pour gagner, la gauche ne peut pas les laisser de côté.
À ce stade, rien n’est encore joué pour les maires Les Écologistes sortants… Quelles leçons l’écologie politique doit-elle en tirer ? N’ont-ils pas convaincu ?
Lumir Lapray : Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une vague électorale doit être portée par un mouvement social. Lors des élections municipales de 2020, les maires écologistes ont été portés par le mouvement citoyen massif, souvent jeune, qui s’est mobilisé partout en France dans les rues en 2018 et 2019. Il s’agit d’une vraie mise en garde de tout l’appareil politique : vous ne pouvez pas faire sans nous les syndicats, les associations, les mouvements sociaux, et les communautés organisées. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, c’est nous qui allons en payer directement les conséquences.
Au-delà, il faut arriver à construire un rapport, non pas de force, mais de pouvoir afin que nous, les communautés organisées et politisées, soyons sûrs que les partis politiques représentent nos aspirations plutôt qu’ils nous ignorent tout du long et attendent qu’on vienne à leur rescousse à chaque élection. Force est de constater que le processus de délégation de notre pouvoir ne fonctionne plus, il faut que les citoyens s’organisent.
Pierre-Édouard Stérin, ce milliardaire anti-avortement qui prévoit d’injecter 150 millions d’euros pour faire gagner 300 villes au Rassemblement national lors des élections municipales de 2026, comme l’a révélé le journal « L’Humanité », finance énormément d’associations proches de ses idées et qui maillent le territoire, notamment en ruralité. Comment lutter contre ce phénomène de conquête « au ras du sol » ?
Lumir Lapray : J’en constate en effet d’ores et déjà les conséquences sur le terrain. Chez moi, à Châtillon-sur-Chalaronne [dans l’Ain], une école catholique hors contrat pour jeunes filles, en partie financée par Pierre-Édouard Stérin, où on leur apprend à faire de la couture et de l’art floral vêtues comme dans la série The Handmaid’s Tale, a été fermée sur décision préfectorale en novembre.
« Dans les campagnes, il y a de moins de moins d’associations, et les syndicats sont en chute libre »
En réalité, la gauche doit investir plus que jamais ce terrain-là, car dans les campagnes, si les gens se tournent vers ce type de structures, c’est avant tout parce qu’ils sont face à un vide : il y a de moins en moins d’associations sportives ou culturelles, et les syndicats sont en chute libre.
Par exemple, dans l’Ain, les ouvriers de la logistique sont nombreux, mais à peine 3 % d’entre eux sont syndiqués. Il y a aussi un vrai enjeu à reconstruire de la fierté, de l’appartenance, du collectif… Bref, des espaces qui politisent notre expérience. L’extrême droite catholique propose des rituels ridicules, mais où sont les nôtres ?
L’écologie peut-elle permettre de créer d’autres imaginaires, loin de celui de l’écologie dite « punitive » ?
Lumir Lapray : Énormément de ruraux font des actes profondément écologiques à la campagne, c’est juste qu’ils ne l’appellent pas comme ça. La sociologue Fanny Hugues a par exemple travaillé sur la notion « d’écologie de la débrouille » et montre bien que des pratiques vertueuses existent, mais elles ne sont juste pas valorisées comme telles.
Il est primordial de toujours faire le lien avec la justice environnementale, dans tout ce que l’on propose, pour montrer comment elle permet d’améliorer la vie des classes populaires et moyennes tout en taxant les ultrariches. En gros, il faut montrer comment l’écologie permet d’opérer une redistribution des valeurs.
« Il est urgent de faire exister des leaders écologistes qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront de cette transition »
Pour mettre en place cet imaginaire, il est urgent que l’on fasse exister des leaders du mouvement écologiste qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront les premiers de cette transition, qu’ils travaillent dans le BTP, qu’elles soient des mères célibataires qui vont payer moins cher parce qu’elles auront bénéficié d’aides pour rénover leur maison, qu’il y ait des paysans soucieux de ne pas s’empoisonner, ou que des enseignants viennent expliquer ce que ça fait de faire classe quand il fait 40 °C.
mise en ligne le 16 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Le premier tour des municipales ne bouleverse pas le paysage politique. Mais il en accentue certains traits et fait bouger les équilibres internes de la gauche et de la droite.
Roger Martelli nous livre ici ses premières impressions sur le premier tour des élections municipales. Nous publierons d’autres analyses plus détaillées, en fonction des grands enjeux qui se dessinent.
Ce premier tour des élections municipales, ce dimanche 15 mars, n’a pas contredit une tendance de long souffle : le poids de l’abstention. On pouvait croire que la faible participation de 2020 était due à la seule épidémie et, de fait, la participation est à la hausse cette année. Mais c’est la deuxième fois depuis 1959 qu’elle passe sous la barre des 60%. La crise de la représentation n’est pas derrière nous et il n’y a pas de vaccin pour la contenir.
Un autre aspect s’est trouvé confirmé ce dimanche : après le choc des législatives de 2024, celui de l’éclatement du paysage politique, dont atteste le grand nombre de listes habilitées à accéder au second tour, dans la France urbaine des plus de 10 000 habitants. Il ne faut certes pas exagérer cette dimension : le PS et les LR continueront vraisemblablement de se partager un grand nombre des 7 à 8% des communes concernées. Mais les deux partis qui ont gouverné la France en alternance depuis 1981 devront compter sur le poids d’autres forces.
Le RN était ainsi annoncé une fois de plus comme le grand gagnant de la consultation. Et, de fait, sa présence s’est avérée massive dans de vastes portions du territoire métropolitain. Il a conforté ses bases antérieures, réélues dès le premier tour. En dehors des centres métropolitains, qui restent globalement rebelles à son emprise, il obtient des scores importants qui lui assureront des entrées notables dans de très nombreux conseils municipaux. Mais s’il a d’ores et déjà conquis des petites villes dans le Nord, l’Est et le Sud et s’il est en tête dans de nombreuses villes (Narbonne, Menton, Toulon, Castres, Douai ou Draguignan), il n’est pas parvenu à s’emparer de villes moyennes comme Avion, Lens, Charleville-Mézières, Narbonne ou Saint-Dizier.
L’extrême droite a progressé partout, elle a fait un pas vers cette union de toutes les droites qui doit être la base de sa future hégémonie, mais elle n’a pas encore éloigné cette méfiance qui ne joue pas dans les élections européennes, mais qui se manifeste encore quand il s’agit de passer de la simple influence à un pouvoir réel, local comme national.
Quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix.
Et si le RN n’est pas au bout de sa dédiabolisation, il devra tenir compte que la diabolisation corrélative de La France insoumise a connu son premier couac significatif. Comme le parti de Marine Le Pen, celui de Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire de ces élections l’occasion d’inscrire le local dans ses bases d’implantation. Il a donc cherché opiniâtrement à politiser le scrutin, en faisant tourner « sa » vedette et ses figures de proue plus jeunes. Comme le RN, il a jeté nombre de ses députés dans la bataille municipale.
Cet effort a manifestement payé, en tout cas dans ses zones de force qu’il a labourées sans compter. La violence anti-LFI, notamment après la mort de Quentin Deranque à Lyon, n’a pas enrayé la mécanique insoumise. Elle l’a sans doute même confortée, comme ce fut le cas pour le PCF dans la rude période de « classe contre classe ». La hargne contre les insoumis et la mansuétude relative à l’égard du RN ont surmobilisé en faveur de LFI une large part de la gauche de gauche, notamment dans la jeunesse, racisée et éduquée.
La France insoumise a ainsi consolidé son ancrage au cœur de la France urbaine, dans la jeunesse et sans doute une part des catégories populaires. Ses bons résultats s’observent sans surprise dans les territoires où Jean-Luc Mélenchon a fait ses meilleurs scores, ainsi que la liste Aubry des européennes. En général, il est vrai que les résultats sont en dessous de ceux de 2022 et 2024, notamment à Paris et à Marseille qui font un peu figure de contre-performances. Mais ils égalent les résultats précédents (Lille) ou les dépassent sensiblement (Toulouse, Bordeaux ou Limoges).
Dans la plupart des cas de figure, le reste de la gauche doit enregistrer lucidement le phénomène, dans toute sa complexité. Au fond, il est difficile d’oublier que la poussée en longue durée des insoumis est l’envers des carences des autres composantes de la gauche. Si le vote Mélenchon de 2017 et 2022 n’a pas été qu’un vote insoumis, ceux de 2026, comme les réélections au premier tour de maires communistes, disent que la gauche de gauche n’a pas disparu de l’espace politique français. Force est alors de constater, comme à Nîmes ou au Havre, que lorsque cet espace est occupé par d’autres, le score des insoumis est nettement plus faible. Le PS gagnerait à ne pas l’oublier, pas seulement parce qu’il a conjoncturellement besoin de l’apport insoumis au second tour, mais parce qu’il en va de l’avenir de la gauche française.
Le message doit donc être entendu à gauche, dans toute la gauche. Les raisons ne manquent certes pas, politiques comme éthiques, pour critiquer La France insoumise et ses principaux responsables. Mais quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix. Il y avait sans nul doute des raisons d’être anticommuniste dans les périodes les moins ouvertes de l’histoire communiste. Mais l’anticommunisme de principe a toujours fini par anémier la République. Il en est de même de l’appel incessant à la mise au ban des insoumis.
Mieux vaut l’entendre aujourd’hui encore. La gauche peut débattre avec franchise, rudement s’il le faut. Elle ne doit pas oublier ce qui différencie ses composantes, mais sans jamais oublier qu’elle doit se retrouver pour faire majorité. Plutôt que d’osciller en permanence entre bordées d’insultes et embrassades contraintes, mieux vaut apprendre à être à la fois différents et unitaires.
Surtout quand le spectre de l’extrême droite continue de planer. Ce premier tour d’élections a montré, il est vrai, que les enfants du lepénisme n’ont pas encore partie gagnée. On y verra une bonne nouvelle. Mais pour qu’elle se confirme, puisque la droite déchirée est incapable de faire barrage, c’est la qualité de la gauche, sa rigueur et sa tranquillité qui sont la clé de nos lendemains.
Dans les jours qui viennent, toute la gauche devra s’en souvenir, pour ne pas décourager cette part de la France populaire qui continue de croire en elle et qui veut continuer une grande histoire, même s’il est impératif de la refonder.
mise en ligne le 14 mars 2026
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
Après les bascules de 2020, les majorités PS-PCF-Les Écologistes abordent les scrutins municipaux dans une position plutôt défensive, de son côté LFI compte peser grâce à une stratégie autonome. Une division qui pourrait coûter cher, y compris dans les villes de conquête.
Les bascules de 2020 en sa faveur font que la gauche, hors LFI qui ne gère que deux communes, aborde de fait ces élections municipales dans une position assez défensive. D’où une angoisse palpable chez de nombreux cadres qu’ils soient socialiste, écologiste ou communiste. Conserver notamment les 103 des 281 principales villes du pays reste leur objectif prioritaire pour ne céder du terrain ni à la droite ni au Rassemblement national.
Aujourd’hui, la gauche est à la tête de neuf des onze centres urbains de plus de 200 000 habitants. À Rennes (Ille-et-Vilaine), Montpellier (Hérault) et Nantes (Loire-Atlantique), les majorités sortantes dirigées par le PS ne semblent pas particulièrement menacées.
Lille (Nord) et Strasbourg (Bas-Rhin) devraient rester dans le giron de la gauche mais être le théâtre d’une lutte entre forces de l’ex-Nouveau Front populaire (NFP), notamment dans la préfecture de l’Alsace où l’ancienne maire socialiste Catherine Trautmann part favorite face à la sortante écologiste Jeanne Barseghian.
En revanche, les majorités PS-PCF-Les Écologistes se trouvent challengées par une droite aux accents trumpistes à Paris, avec Rachida Dati, et à Lyon, avec Jean-Michel Aulas, ainsi qu’à Marseille où l’extrême droite est en embuscade. Dans ces trois villes, une division de la gauche au second tour pourrait être fatale.
« C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite »
La gauche part aussi à l’offensive pour (re) conquérir des grandes métropoles et des villes moyennes qui, aujourd’hui, lui échappent. Les socialistes visent des victoires à Toulouse (Haute-Garonne), Amiens (Somme), Saint-Étienne (Loire), Limoges (Haute-Vienne) ; les écologistes à Lorient (Morbihan), Nevers (Nièvre), Caen (Calvados), Mulhouse (Haut-Rhin) et les communistes au Havre (Seine-Maritime), à Nîmes (Gard), Alès (Gard), Arles (Bouches-du-Rhône), Montargis (Loiret) ou encore Agen (Lot-et-Garonne).
Un élargissement de l’escarcelle de la gauche enverrait un signal plutôt positif aussi pour la présidentielle. C’est ce qu’espère notamment le Parti socialiste qui a « fait de ces municipales un enjeu stratégique de positionnement politique » en présentant majoritairement des listes dans un périmètre d’union de la gauche sans LFI. « Ce doit être le même en 2027. C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite », assure Pierre Jouvet, secrétaire général du parti à la rose.
Dans une stratégie autonomiste confortée par le refus du PS de faire alliance avec des mélenchonistes, LFI espère conquérir Roubaix (Nord) et Évry-Courcouronnes (Essonne), chiper Vénissieux (Rhône) aux communistes, en plus d’être en capacité de récolter plus de 10 % dans nombre de grandes villes.
Une façon d’obtenir des grands électeurs pour les sénatoriales et d’affirmer son poids électoral à l’approche de la présidentielle. Mais cette tactique pourrait se heurter à une dynamique de vote utile d’un électorat stratège plutôt unitaire voulant éviter des bascules ou faciliter des conquêtes.
mise en ligne le 12 mars 2026
Catherine Tricot sur www.regards.fr
Les élections municipales de 2026 revêtent un double enjeu pour les socialistes : conserver voire conforter leurs forces locales et s’affranchir de LFI en rompant avec elle. Ils rêvent que ces élections les replacent au centre de la gauche pour 2027. Pas gagné.
Depuis 2012, les socialistes ont perdu presque toutes les batailles. Les élections présidentielles, bien sûr. Les législatives souvent. Mais le PS a quand même réussi à conserver un réseau de maires, de grandes et de plus petites villes. Ce réseau d’élus locaux lui assure également un groupe substantiel au Sénat. Le premier enjeu des municipales est donc bien sûr de consolider cet ancrage. Les élections municipales de 2008, qui furent l’apogée de ses scores, n’ont-elles pas préparé la victoire de 2012 et l’élection de François Hollande à l’Élysée ?
Le terrain municipal reste un atout indéniable pour un parti qui s’est largement municipalisé. Dans une étude parue dans La vie des idées, Pierre-Nicolas Baudot et Rémi Lefebvre soulignent la part considérable des maires (plus de 1200), conseillers municipaux et collaborateurs divers dans un parti réduit à 20 000 adhérents. Il est incontestable que l’ancrage municipal est une école efficace d’apprentissage des responsabilités, un vivier pour ses futurs cadres. Mais la municipalisation du parti a son revers : elle met en place une machine à homogénéiser et professionnaliser les profils militants, dont on sait depuis longtemps qu’elle contredit la vocation populaire de l’organisation.
Le PS compte jouer de la désynchronisation classique des élections nationales et locales. En 2020, trois ans après la débâcle présidentielle de Benoît Hamon, le PS a récupéré une partie de ses pertes de 2014 et même conquis des grandes villes : Montpellier, Nancy, Saint-Denis, Périgueux ou Bourges. Mais, en sens inverse, la candidature de la maire de Paris en 2022 n’a pas empêché le résultat désastreux : Anne Hidalgo a obtenu 1,7% des voix à la présidentielle ; seuls 2,2% des Parisiens ont voté pour elle à cette même élection.
En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires.
En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires. De fait, le choix des listes séparées de LFI leur donne un espace incontestable dans des configurations d’alliances à gauche fréquentes et souvent très larges. Mais les tensions violentes entre les insoumis et le reste de la gauche fragilisent l’issue du second tour.
De plus, rien ne dit que, même en cas de succès municipal, la désynchronisation ne fonctionnera pas à nouveau, et à leur détriment, à l’élection stratégique de 2027. Les ruptures fracassantes avec LFI pourraient n’être qu’une poudre de perlimpinpin pour surmonter ce cruel constat : même quand il est fort localement, le PS disparaît nationalement.
Oui, l’implantation locale reste un terrain privilégié pour prendre le pouls d’une population et expérimenter des solutions concrètes pour transformer le quotidien. Mais encore faut-il que cette présence s’appuie sur un projet capable de mobiliser les catégories populaires, un projet cohérent et porteur d’innovations. Or, lors de ces élections municipales, le pragmatisme l’a emporté, sans effort collectif pour repenser ce que pourrait être une pratique municipale socialiste.
Le constat est tout aussi sévère si on regarde le niveau national, voire international. Où est le projet socialiste déclinable de façon cohérente à toutes les échelles de l’action politique ? À l’époque de l’État-providence, la gestion municipale de la gauche prolongeait la dynamique nationale d’extension des politiques sociales, culturelles et de services publics. La fin de ce cycle a profondément modifié les conditions d’action des collectivités. Privées de cet appui structurel, les municipalités socialistes ont vu leur pratique se banaliser, inscrites dans une gestion contrainte. Dès lors, ces élections ne permettront toujours pas de trancher le débat essentiel : comment redevenir une force d’impulsion à gauche si les comptes du hollandisme et de l’option social-libérale ne sont toujours soldés ?
Catherine Tricot sur www.regards.fr
LFI présente cette année 276 listes qui marquent sa nouvelle volonté de s’ancrer localement. Mais entre divisions à gauche et stratégies divergentes pour le second tour, ces élections diront si la force électorale nationale des insoumis peut se traduire en pouvoir municipal.
Cette année, La France insoumise fête ses 10 ans d’existence et veut franchir un palier dans son implantation locale. Alors qu’elle avait peu investi les élections municipales en 2020, elle en fait désormais un objectif important et présente 276 listes. C’est trois fois plus qu’en 2020.
Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon entend conforter ses zones de force : les grandes villes universitaires et les banlieues populaires. LFI sera présente dans la totalité des 36 villes de plus de 100 000 et dans plus de la moitié des villes rassemblant entre 50 000 et 100 000 habitants (49 sur les 89). Signe de cet engagement du mouvement : 19 députés LFI sont candidats. En revanche, la présence des insoumis décroît rapidement en dehors des grandes villes : moins du tiers dans les villes de 20 000 à 50 000 (103 sur 344) et moins de 10% dans les villes de 10 à 20 000 habitants (42 sur 543).
Les élections municipales ont été soigneusement préparées avec la publication d’un ouvrage collectif, Pour un nouveau communalisme, Les communes au cœur de la révolution citoyenne qui réaffirme le fait communal contre les politiques de métropolisation et d’intercommunalité. Une « boîte à outils programmatique » a été adoptée ; elle se retrouve pour l’essentiel dans les différentes propositions des listes LFI : cantine bio et « gratuite pour les familles en dessous du seuil de pauvreté », municipalisation de l’eau… La composition des listes a été soignée pour atteindre la parité des têtes de liste au niveau national et pour mettre en avant des personnalités racisées, la « nouvelle France ».
Derrière cette cohérence nationale, les campagnes ont aussi été locales. Leurs résultats seront finement analysés… et des leçons seront tirées. Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?
C’est d’ailleurs à Roubaix que LFI a les chances de victoire les plus grandes. Dans cette ville qui approche les 100 000 habitants, un récent sondage donne 44% à la liste conduite par David Guiraud au premier tour. LFI pourrait également s’imposer dans quelques villes de banlieue (Villeneuve-d’Ascq, Vaulx-en-Velin, Vénissieux) et surtout en Île-de-France (Argenteuil, Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve, Corbeil-Essonnes…) transformant sa forte influence nationale en victoires locales.
Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?
Quand elle n’est pas donnée en tête des gauches – ce qui est le plus fréquent –, l’enjeu est d’ores et déjà celui du second tour. Dans combien de villes LFI rassemblera-t-elle plus de 10% des voix et se trouvera donc en situation de se maintenir ? Dans la grande majorité des communes, le rapprochement des listes de gauche est la condition d’une victoire face à la droite, voire face à l’extrême droite. La tradition depuis 1962 est celle d’une fusion des listes intégrant des éléments de programme et des candidats en position éligible. Mais ça, c’était avant. Avant le délire qui frappe la gauche politique depuis deux ans, redoublé depuis cinq semaines.
Après avoir affirmé qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, le PS appelle au désistement de la liste de gauche arrivée en deuxième position. Au nom de la mobilisation des électorats, LFI s’y refuse. Jean-Luc Mélenchon a dit la ligne samedi soir à Marseille ; elle devient celle du mouvement ce lundi dans un communiqué. LFI réclame une « fusion technique » partout où il y a un risque de droite ou d’extrême droite. Cette fusion technique se ferait entre listes de gauche parvenues au-dessus des 10%. Répondant aux appels lancés par le PS aux insoumis « à se désolidariser clairement et pleinement des propos [de Jean-Luc Mélenchon] », le mouvement radical refuse des négociations au cas par cas car « LFI n’est pas une addition de baronnies ». Les insoumis réclament l’intégration d’un nombre de candidats à proportion des résultats du premier tour mais sans participation à la majorité. Autre réponse du berger insoumis à la bergère socialiste qui réclamait une clarification sur la violence en politique. Dans ce même communiqué, ils refusent toute concession au sujet de la mort de Quentin Deranque et réaffirment « la solidarité avec le [au singulier, ndlr] mouvement antifasciste face aux tentatives de criminalisation faisant suite au drame de Lyon ». En revanche, ils en appellent aux têtes de liste communistes, écologistes et citoyennes pour ouvrir dès maintenant des négociations. Donc pas Paris, pas Toulouse, pas Lille et même pas Marseille… mais des discussions sont possibles à Lyon, Nîmes ou Le Havre.
Les socialistes paieront le prix fort de cette montée en intransigeance de toute part. De nombreuses villes de gauche pourraient tomber à droite. Et Marseille à l’extrême droite. S’en suivrait un déchirement plus grand entre forces de gauche, chacunes voulant reporter sur l’autre la responsabilité de ces bérézina locales.
Mais on sait que l’impact politique ne sera pas que local. Il sera national alors que s’ouvre l’année présidentielle et législative. Quelles seront les conséquences de ces choix politiques délétères ? Déplorables pour les habitants de ces villes. Mais politiquement, qu’en tireront les électeurs de gauche ? Il leur reste à imposer un retour à la raison de ces deux partis. Le combat contre l’accession du RN au pouvoir le vaut bien, non ?
Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
L’écologie politique est-elle déjà condamnée ? La vague verte de 2020 est-elle retombée, et l’heure est-elle venue d’une grande débâcle ? On fait le point.
Aux dernières municipales, de grandes villes ont basculé vers des majorités écologistes ou à forte composante écologiste : Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille, Poitiers, Angers, tandis que Grenoble confirmait son choix. L’écologie cessait d’être un supplément d’âme des majorités municipales pour devenir une force de gouvernement urbain. Le Covid venait de mettre l’accent sur ce lien essentiel entre notre environnement et notre santé, notre bien-être.
En 2020 également, des électeurs de droite, déstabilisés par la poussée macroniste, ont pu chercher une solution alternative aux municipalités de droite traditionnelle. En votant écolo, ils trouvaient une façon modérée et consensuelle de tourner cette page. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces municipalités se retrouvent désormais affaiblies par les difficultés de la gauche et par le retour offensif d’une droite déterminée à reconquérir ses bastions.
D’autant qu’après six ans, le moment est venu de juger les expériences écologistes : leurs politiques de réduction de la place de la voiture, de création d’îlots de fraîcheur, de défense de la biodiversité, les politiques en faveur du vélo, le développement des repas bio ou végétariens dans les cantines, les bâtiments éco-construits, hier marqueurs écologistes, ont été repris par de nombreuses villes, surtout de gauche. Même quand ces initiatives ont fait l’objet de solides oppositions de la droite, il est fort à parier qu’en cas de retour au pouvoir dans les mairies, elle n’y reviendra pas.
Certes, il reste beaucoup à faire, notamment faute de moyens suffisants, mais l’écologie a gagné une bonne partie de la bataille des politiques municipales. Pourtant, les municipales de 2026 s’annoncent comme un moment risqué pour le parti vert. Plusieurs grandes villes pourraient basculer. À Lyon, Aulas fait la course en tête. Grenoble, Strasbourg ou Annecy pourraient également échapper aux majorités écologistes. Mais chez les cadres du parti, on veut croire qu’il existe quand même une dynamique : les écologistes pourraient gagner des villes moyennes, comme Lorient, Nevers (dont le maire est l’un des derniers édiles macronistes) ou Mulhouse. De fait, l’écologie, hier cantonnée aux métropoles bourgeoises, irradie tout le territoire : dans les petites villes on retrouve nombre d’écologistes à la tête de listes de gauche.
Avec cette inscription dans les programmes et les réalisations des villes, les élus écologistes ont perdu leur singularité. Ils pourraient faire les frais de la réorientation intervenue au niveau national. Marine Tondelier a été élue pour porter une écologie populaire. Elle est devenue l’ardente militante de l’union des gauches et se veut le trait d’union entre LFI et le PS. De fait, s’ils sont le plus souvent alliés dès le premier tour aux socialistes et aux communistes, on les retrouve parfois en alliance avec LFI, parfois conduisant leur propre liste et, en fait de trait d’union, ils s’éparpillent dans l’ensemble des listes. Montpellier en est un exemple symptomatique : des écolos sont présents sur les trois listes de gauche. Officiellement, ils sont sur la liste citoyenne du Printemps montpelliérain, mais l’ancienne maire adjointe écolo repart avec le maire socialiste Michael Delafosse, quand d’autres ont choisi de rejoindre la liste insoumise. Cet éclatement est presque la norme, au point d’émouvoir et de faire réagir la direction du parti qui a suspendu bon nombre de militants, choquant une culture éloignée de la discipline organisationnelle et très décentralisée.
Les alliances locales avec le PS renvoient aussi au pragmatisme de cet engagement issu des mouvements associatifs : l’efficacité avant tout. Les socialistes apparaissent comme les partenaires les plus susceptibles de gagner et de gérer, ils n’hésitent donc pas à s’allier avec eux.
Derrière ces débats locaux se joue une question plus large : quelle est l’identité de l’écologie politique ? Les écologistes sont dans une phase nouvelle, celle où ils doivent reconstruire leur raison d’être, redéfinir un imaginaire. Ils veulent toujours incarner la promesse d’une transformation de la vie, au quotidien et pour la planète. Ce lien du local au global est leur force ; il ne peut plus enjamber les enjeux structurants qui font débat à gauche : comment gagner cette bataille dans un monde qui a enfin conscience de sa finitude et dans un capitalisme ensauvagé par la rareté des ressources ? Cette conscience nouvelle n’amène pas que de la sensibilisation écolo : elle durcit les enjeux et les luttes. Les écologistes sont entrés en politique pour porter le combat du vivant ; ils n’échapperont pas à faire de la politique et à conduire des luttes politiques.
Si Bérézina municipale il devait y avoir, elle ne viendrait pas d’un excès d’écologie. Elle viendrait d’une hésitation sur la façon de la faire vivre et de la défendre politiquement.
Roger Martelli sur www.regards.fr
Dernière semaine avant les élections municipales. L’historien se penche sur le PCF : entre déclin historique et reconquêtes possibles.
Les prochaines municipales vont-elles interrompre le déclin du nombre de municipalités communistes ? Les communistes l’espèrent. Ils peuvent même envisager raisonnablement quelques reconquêtes notables, comme celle du Havre gagnée par la droite en 1995, celle de Nîmes perdue en 2001 ou celle de Champigny-sur-Marne, qui avait symbolisé en 2020 le déclin du communisme val-de-marnais.
Mais les possibles succès peuvent être contrebalancés par de nouvelles pertes. Il n’y a plus de bastions et la « ceinture rouge », dont le PCF s’enorgueillissait dès 1925, s’est délabrée au fil des scrutins. La sociabilité ouvrière qui constituait le socle de l’implantation communiste s’est défaite. L’espoir dans les lendemains qui chantent s’est altéré. La singularité de la gestion communiste est moins lisible.
Enfin, si l’on se fie aux consultations nationales, de 2022 à 2024, le PC se voit durement concurrencé. Dans la banlieue rouge, les insoumis ont obtenu des résultats qui rappellent ceux du PC de la grande époque. En dehors de l’espace francilien, dans de nombreuses villes à direction communiste, c’est le RN qui dépasse la majorité absolue ou flirte avec elle. Les insoumis, qui veulent accéder aux responsabilités locales, comptent conquérir des villes où le PCF a longtemps incarné la radicalité populaire. Quant au RN, il cible depuis longtemps les espaces de tradition ouvrière que les dernières décennies ont voués à la désindustrialisation, à la déstabilisation sociale, au sentiment d’abandon et au ressentiment qui en résulte.
Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN.
Au total, depuis 1977, le PCF a perdu plus de la moitié des 1500 communes qu’il dirigeait alors et la population qu’il administre est passée de 8,6 millions à environ 2,5 millions. Certes, les communistes ont pris l’habitude de combiner des résultats nationaux désastreux et des positions locales encore solides. Mais, en 2026, ils savent qu’ils jouent très gros.
Depuis 1962, lors des scrutins municipaux, les communistes recherchent une union de toute la gauche dès le premier tour. Entre 1965 et 1977, ils ont peu à peu imposé ce modèle, au départ refusé par les socialistes. Globalement, la méthode continue d’être suivie ; elle est efficace pour protéger les municipalités acquises ou pour en gagner d’autres.
Mais, désormais, la guerre des gauches fait rage… même dans des villes où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais. Au bout du compte, dans les villes les plus peuplées, alors qu’elle était la norme en 1977, l’union de la gauche est devenue une exception. Le PCF réussit souvent à maintenir de larges unions dans ses municipalités, mais pas partout, notamment en région parisienne.
Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN. Cela affecterait la gauche dans son ensemble, à un moment plus que délicat de l’histoire démocratique de la France.
Le communisme municipal fut une composante originale de l’histoire française. Les municipalités gérées par le PCF en longue durée furent un lieu d’unification et de valorisation du monde populaire, une manière de rapprocher les gauches, une façon de raccorder la radicalité et le rassemblement majoritaire. Ces traits originaux ont certes besoin d’être repensés en profondeur, mais il serait regrettable que cet héritage ne soit plus qu’une pièce annexe de notre mémoire nationale.
Focus sur Saint-Amand-les-Eaux
Saint-Amand-les-Eaux sera parmi les villes qui seront scrutées par les communistes. La réélection de son maire, Fabien Roussel, pourrait conditionner son avenir à la direction du PCF et son éventuelle candidature à l’élection présidentielle. Ville du bassin minier de 16 000 habitants, les ouvriers et employés comptent pour 54% des actifs. Elle a été gagnée par le PCF en 1995 et Alain Bocquet, dirigeant national du PC, dirige la mairie de jusqu’en 2025, date à laquelle il passe la main à Fabien Roussel, battu aux législatives de 2024 par le RN.
En 2020, la liste Bocquet l’avait emporté dès le premier tour (51%) face à trois listes concurrentes. Cette année, trois listes sont en présence : celle de Roussel, une liste conduite par l’ancien premier adjoint d’Alain Bocquet qui comptait lui succéder et une liste du RN. L’extrême droite n’avait obtenu que 11,7% en 2020. Mais entretemps elle a récolté 38,5% aux européennes de 2024 et 41,6% aux dernières législatives. En cas de triangulaire, le résultat est très incertain.
mise en ligne le 8 mars 2026
Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr
Transports, cantines et fournitures scolaires : la gratuité des services publics est au cœur de la campagne municipale. La France insoumise en a fait une mesure phare. L’idée n’a pourtant pas toujours fait l’unanimité à gauche et les écologistes continuent d’y opposer un certain scepticisme.
À Bordeaux (Gironde), c’est Philippe Poutou qui juge « complètement logique » d’avoir « un accès gratuit à des choses importantes », comme « se déplacer, aller se soigner, aller travailler », et le maire sortant écologiste Pierre Hurmic qui lui répond que « ceux qui peuvent se payer un ticket de tramway peuvent le faire ». À Lens (Pas-de-Calais), c’est le maire socialiste sortant, Sylvain Robert, qui vante le bus gratuit et son opposant du Rassemblement national (RN) qui lui lance : « Avec les impôts des habitants ! Avec [vous], c’est : donne-moi ta montre, je te donnerai l’heure. »
À chacun des débats télévisés des élections municipales, dont la fréquence s’accélère alors qu’approche le premier tour, le sujet arrive inévitablement comme un élément de clivage entre les différentes listes. Qu’il s’agisse des transports, de l’eau, de la cantine, des fournitures scolaires ou encore du petit-déjeuner en classe, l’idée de la gratuité s’impose comme un des marqueurs principaux des programmes de gauche à l’occasion du scrutin des 15 et 22 mars.
Le maire socialiste sortant de Marseille (Bouches-du-Rhône), Benoît Payan, propose par exemple la gratuité des transports pour les jeunes. Son concurrent La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, va plus loin en promettant d’offrir également aux enfants de la commune un petit-déjeuner, un déjeuner et du soutien scolaire chaque jour.
À Nîmes (Gard), les débats programmatiques entre socialistes, communistes et écologistes réunis derrière la candidature de Vincent Bouget ont abouti à une position médiane : gratuité des transports pour les jeunes et les plus précaires, en attendant mieux. « Les mobilités sont un droit », a expliqué la tête de liste au micro d’Ici Occitanie.
Une lente conversion
LFI, de son côté, en a fait un point saillant de sa campagne nationale. Le « nouveau communalisme » défendu par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon promeut une « extension du domaine des communs », au nom de la lutte contre la marchandisation et les intérêts privés. De façon plus opérationnelle, la gratuité des transports et des cantines – au moins à moyen terme – fait partie des mesures que LFI a fixées comme le socle incontournable de toute éventuelle investiture ou alliance.
« Notre courant de pensée, déjà à l’époque où nous étions à la gauche du PS, a toujours promu l’égalité des droits quand d’autres défendaient l’égalité des chances et la discrimination positive, explique le député insoumis Gabriel Amard. Quelles que soient vos ressources, il y a des domaines où la référence au porte-monnaie n’est pas admise. Nous défendons la gratuité au nom du droit inconditionnel aux services publics. Cela concerne les domaines vitaux, comme les premiers mètres cubes d’eau ou kilowattheures d’électricité, mais aussi ce qui est du ressort de l’émancipation, comme les médiathèques et l’éducation. »
L’adhésion de la quasi-totalité des formations de gauche au principe de gratuité dans la gestion municipale n’est pas toujours allée de soi. En 2001, c’est une municipalité de droite qui, tout juste élue, décide de rendre les bus gratuits à Châteauroux (Indre), souvent citée en exemple depuis. L’actuel maire, Gil Avérous, appelle à regarder les annales : « La gauche évoque souvent le sujet de la gratuité mais ce sont, finalement, souvent les élus de droite qui la mettent en œuvre. La boussole, c’est d’abord la performance des services publics et l’utilisation des deniers de la collectivité. »
Quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Gabriel Amard, député LFI du Rhône
À Drancy (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde se souvient avec une pointe d’ironie du moment où il a rendu les cantines de ses écoles primaires gratuites, en 2007. « C’est formidable que la gauche se convertisse à cette solution, explique l’ancien président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à nouveau candidat cette année. Dommage qu’ils aient mis un peu de temps à y venir. À l’époque, au conseil municipal, l’opposition avait voté contre. Ils expliquaient que les gens allaient perdre la valeur des choses, que les familles les plus aisées pouvaient payer… »
Maire de Viry-Châtillon (Essonne) de 1995 à 2006, à l’époque sous la bannière du Parti socialiste (PS), Gabriel Amard avertit : ce qui valait hier ne vaut plus forcément aujourd’hui. « Dans le passé, on mettait en place le quotient individualisé pour tendre vers notre objectif de justice sociale, explique l’élu insoumis, auteur de plusieurs livres sur la gestion publique de l’eau. Mais quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Quand de tels besoins émergent, le politique doit trouver de nouvelles solutions. »
La gratuité totale, vraiment de gauche ?
Le débat est encore insuffisamment éclairé : les études sur l’efficacité de la gratuité des transports, pour ne citer qu’elles, se concentrent essentiellement sur la faculté de la mesure à convaincre des automobilistes, des piétons ou des cyclistes de changer leur mode de transport. Un rapport réalisé en 2024 par le Cerema, un centre d’études public expert sur les questions de mobilité, avançait « l’hypothèse que la gratuité totale facilite l’accès pour tous », mais nuançait : « Toutefois, aucune étude spécifique n’a encore pu étudier ce phénomène plus finement et de façon quantitative. »
Si un flou demeure sur l’efficacité sociale de telles mesures, un débat plus profond encore traverse les formations de gauche : dans le contexte budgétaire actuel, le chemin vers la gratuité est-il celui de la justice sociale ? Le politiste Paul Ariès défend depuis des années, à la tête de l’Observatoire international de la gratuité, le concept comme une notion à rendre structurante dans la pensée politique.
« L’enjeu est de multiplier les îlots de gratuité dans l’espoir qu’ils forment demain des archipels et après-demain des continents, écrivait-il en 2018 dans Le Monde diplomatique. Outre qu’elle répond également à l’urgence sociale et écologique, la gratuité offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète : marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. »
D’autres sont moins emballés. À Lyon (Rhône), le versant communiste de la coalition qui dirige la ville depuis six ans a tenté de pousser le principe de gratuité dans le programme du maire sortant, Grégory Doucet. Fin de non-recevoir des écologistes, qui défendent le quotient familial, jugé plus juste sur le plan social et plus soutenable vu les contraintes budgétaires du moment.
« On nous dit que c’est impossible, mais la carte Vitale nous prouve l’inverse, a lancé Florestan Groult, tête de liste LFI pour la métropole lyonnaise, lors d’un meeting le 26 février. Qui remettrait en question aujourd’hui cet accès universel aux soins ? »
La question reviendra sans aucun doute le 15 mars au soir, lorsque les listes de gauche auront deux jours pour fusionner avant le second tour. Les insoumis lyonnais, qui martèlent leur attachement à la gratuité des transports et des repas scolaires, ont déjà prévenu, y compris par la voix de Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 26 février : « Nous aurons nos conditions. » Convaincre LFI de fusionner sa liste avec les autres listes de gauche ne sera donc, paradoxalement, pas gratuit.
mise en ligne le 6 mars 2026
Sarah Benhaïda sur www.mediapart.fr
Dans le moment pré-fasciste, la critique des propos de Jean-Luc Mélenchon se heurte chez certains à l’impératif de faire bloc contre l’extrême droite en 2027. Ces injonctions contradictoires tiraillent le peuple de gauche, épuisé par l’inversion quotidienne des valeurs comme par les sorties du leader insoumis.
En pleine campagne pour les élections municipales et à un an d’une présidentielle où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais, figures intellectuelles ou militantes de la gauche nagent en plein dilemme, certaines avouant même « ramer ».
Jeudi 26 février, à Lyon, Jean-Luc Mélenchon a provoqué un tollé en ironisant sur la prononciation du nom du pédocriminel états-unien Jeffrey Epstein. Trois jours plus tard, à Perpignan, il réitérait, cette fois-ci en écorchant le nom de Raphaël Glucksmann.
Des sorties de route aux relents complotistes et antisémites qui, comme l’a reconnu lui-même le chef de file de La France insoumise (LFI) en s’excusant à demi-mot, « blessent » et outragent les sphères qui gravitent autour du mouvement insoumis. « Allons, Jean-Luc, inutile de faire le matamore. Tout le monde sait que tu es une tête dure, inutile de la cogner contre tous les murs », ironise le politiste proche de LFI Olivier Tonneau dans le Club de Mediapart, prévenant le leader insoumis contre ses emportements tout en l’assurant encore de son vote.
D’autres sont plus durs, à l’instar du philosophe Pierre Tevanian qui a conjuré, le 28 février sur Facebook, « tout le monde, en particulier aux côtés et au sein de LFI, de réagir et pousser vers la sortie ce destructeur », tout en soulignant que le mouvement est « un important vivier de forces sociales indispensable en termes de résistance à un pouvoir fasciste ».
La diabolisation réelle de LFI, première organisation de gauche en France, ciblée pour l’opposition ferme qu’elle représente face à l’offensive réactionnaire sur l’antiracisme, la question sociale ou l’écologie, dans un espace politico-médiatique où l’inversion des valeurs et la mauvaise foi sont quotidiennes, plonge certaines personnalités dans un abîme d’interrogations sur l’attitude à adopter.
Parce que la période est pré-fasciste, que tout est prêt pour parachever la dédiabolisation de l’extrême droite et détruire ce qui lui résiste encore, faut-il mettre les critiques sur les propos empruntant à l’antisémitisme de Jean-Luc Mélenchon sous le tapis ? Ou à l’inverse, pour les mêmes raisons, faut-il exercer cet esprit critique, justement parce que la lutte antifasciste mérite que l’on tienne tous les bouts, sans tomber dans le piège de l’instrumentalisation ?
Tenir tous les bouts
D’un côté, dans la sphère intellectuelle de la gauche critique, il y a celles et ceux qui expriment pour la première fois de manière aussi tranchée leur réprobation. Et tant pis si cela revient à « hurler avec les loups », comme le prétendent beaucoup sur les réseaux sociaux. « Je défends LFI des amalgames et stigmates calomnieux, abjects, maccarthystes, dont ce parti fait l’objet depuis la mort de Quentin Deranque (et depuis plus longtemps, mais un cap qualitatif a encore été franchi), mais ça devient à chaque fois plus compliqué, tant son dirigeant semble jouer et jouir d’alimenter la machine », écrit Pierre Tevanian.
Disqualifiant les accusations outrancières qui saturent le débat public et témoignent de son affaissement – de la « brutalisation de la vie politique », au parti « passionnément antisémite », en passant par les accusations en « communautarisme » –, le philosophe retient une seule faute : « [Jean-Luc Mélenchon] méconnaît qu’à la place qu’il tient, celle de la gauche justement, dans un combat à armes inégales contre une vraie droite et une fausse gauche, on n’a pas d’autre arme que l’exemplarité, ou en tout cas ce minimum de tenue de route qu’il n’a pas et qu’un militant de gauche de base doit avoir. »
Le président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme (LDH), Pierre Tartakowsky, a pour sa part écrit une « lettre à un·e ami·e (très) fâché·e ». « J’ignore si Jean Luc Mélenchon est antisémite. Ce que je sais, c’est que le propos tenu à Lyon, lui, l’est », écrit-il avant d’en faire la démonstration. Répondant à l’argument selon lequel l’enjeu crucial de la lutte contre la montée de l’extrême droite devrait conduire à taire publiquement, à gauche, cette réalité, il affirme qu’un « impératif moral [a été] transgressé ».
« Ce n’est certainement pas en “ironisant” sur les patronymes, en offrant le flanc à une critique qui permet paradoxalement à cette extrême droite de jubiler et à tous les calculs politiciens à courte vue de s’épanouir, qu’il va être possible de rassembler et de leur faire échec », conclut-il.
De l’autre côté, nombre de personnalités de gauche qui ne peuvent pas être soupçonnées d’inféodation à LFI n’ont pas de mots assez durs contre les critiques visant Jean-Luc Mélenchon de la part d’un camp qui se revendique de l’antifascisme. Quand bien même les propos du fondateur de LFI sont condamnables – ils et elles les condamnent d’ailleurs pour la plupart –, cette sphère prône une modération infinie, qui confine au silence à l’égard des sorties du triple candidat à la présidentielle.
« Jean-Luc Mélenchon, qui devrait nous rassembler dans un moment aussi grave, divise et blesse des gens qu’il devrait représenter, c’est impardonnable. Mais dans le même temps, la campagne contre LFI est tellement violente qu’il faut d’abord sauver notre démocratie », explique ainsi l’essayiste Mona Chollet.
« On a vraiment besoin de dézoomer par rapport au cas Mélenchon et de tenir compte du contexte général, celui d’une offensive anti-LFI qui revient de fait à dérouler le tapis rouge au fascisme parce que, qu’on le veuille ou non, il n’y a pas de résistance au fascisme sans LFI, poursuit-elle. On ne peut pas commenter la façon dont Jean-Luc Mélenchon réagit – très mal – à la campagne de destruction menée contre lui et contre LFI en évacuant le contexte de cette campagne, qui vise toute la gauche et dont des forces politiques fascistes vont tirer profit. »
Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique. Éric Fassin, sociologue
Le chercheur en histoire visuelle André Gunthert, qui consacrait en 2013 un article à la « généalogie de la diabolisation visuelle » de Jean-Luc Mélenchon, partage l’idée qu’« on n’avait pas connu cette puissance de diabolisation concentrée sur un parti voire un leader depuis trente ans ». Pour lui, « la droite a fait de Jean-Luc Mélenchon un totem de diabolisation avec l’accusation d’antisémitisme » : « Nos adversaires ont manipulé cet argument parce qu’ils ont bien compris que pour la gauche, et uniquement pour elle, c’est une accusation de nature morale, et qu’on ne supporte pas ce reproche qui ne devrait pas être porté sur nous. »
À cet égard, la quantité d’articles, de propositions de loi, de happenings et autres montages sur les réseaux sociaux, qui instrumentalisent la lutte contre l’antisémitisme pour faire taire les voix propalestiniennes en France depuis le 7-Octobre, ne peuvent être balayés. Dans cette même opération, le Rassemblement national (RN) a tenté de se présenter en « bouclier pour les juifs de France », faisant oublier sa propre histoire.
« Ce qu’on a vu, depuis le 7 octobre 2023, c’est, conjointement, la diabolisation de la gauche et la dédiabolisation de l’extrême droite, exactement au même moment et dans les mêmes termes en France et aux États-Unis, explique le sociologue Éric Fassin. Ce qui vient de se passer autour de Quentin Deranque est une réplique de ce qu’on a vu aux États-Unis avec Charlie Kirk, c’est-à-dire une occasion rêvée pour avancer encore dans cette double logique politique. »
Mais l’existence de cette double logique politique doit-elle avoir pour effet d’abaisser le niveau d’exigence de la gauche vis-à-vis de son représentant sûrement le plus à même de concurrencer l’extrême droite en 2027 ?
Pour Éric Fassin, c’est tout l’inverse, et c’est sur cette ligne de crête qu’il entend demeurer : « Certes, il faut faire très attention à ne pas reprendre les discours que la droite veut nous imposer, mais il ne faut pas pour autant être dans le déni des problèmes qu’on peut avoir à gauche, et pas seulement sur Mélenchon. Au moment où le fascisme essaye de réduire à néant la pluralité des régimes de vérité, il me paraît au contraire très important qu’à gauche, on revendique l’importance du travail critique. Journalistes ou universitaires, c’est notre métier et notre responsabilité. »
Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi”. Éric Vuillard, écrivain
Bien sûr, personne n’oublie ni ne néglige qu’en France, en 2026, l’Assemblée nationale a organisé une minute de silence pour Quentin Deranque, jeune militant néofasciste tué lors d’une rixe à Lyon. Ni que sous couvert de marche à sa mémoire, des néofascistes ont défilé aux cris de « sale bougnoule » et « sale race de merde » sous les saluts nazis.
Ni que lors de débats autour des élections municipales des 15 et 22 mars, la ministre Aurore Bergé a cité Charles Maurras, fondateur de l’Action française par laquelle est passé ce même militant, en qualifiant LFI de « parti anti-France ». Ou encore qu’une candidate à la mairie de la deuxième ville de France, Marseille, a cité la devise du régime vichyste de Philippe Pétain. Et surtout que fin février, deux croix gammées taguées étaient découvertes dans l’ancien camp d’internement de juifs de Drancy (Seine-Saint-Denis).
C’est ce contexte d’extrême-droitisation, cumulé à la faiblesse générale de la gauche partisane, qui conduit certain·es à faire baisser le volume des critiques. « Quand on entend le RN dire qu’il faut déployer un “cordon sanitaire” autour de LFI, c’est comique. On ne peut même pas déconstruire un tel récit, c’est “Ubu roi” », dit l’écrivain Éric Vuillard, signataire d’une tribune appelant à une « riposte coordonnée face au péril fasciste ».
« Ce que recherchent certains partis comme le RN, c’est la disparition de la gauche. Dans ce contexte, une priorité est qu’elle ne disparaisse pas », ajoute-t-il, joint par Mediapart. À l’arrière-plan des discussions sur l’avenir de la gauche en France, le sort de la gauche italienne, qui a disparu, comme celui de la gauche allemande, quasi éteinte, jouent un rôle prépondérant.
Réalité électorale
Certain·es soulignent aussi que, par le passé, aucun·e candidat·e de gauche n’a échappé aux imperfections – le passé de François Mitterrand, pendant la guerre d’Algérie par exemple, n’a pas empêché de se rallier à lui.
« Quand le PS dominait le champ politique, il fallait se rallier à lui sans discuter. Maintenant que LFI est dans cette position dominante, il y a toujours de bonnes raisons pour ne pas s’y rallier. Quand un parti qui a une relation apaisée à l’économie de marché est en position dominante, le ralliement à lui va de soi ; quand il a une position critique à l’économie de marché, le ralliement devient problématique. Cette attitude est politiquement suicidaire pour la gauche », dénonce Éric Vuillard.
Car, estime Olivier Tonneau, Jean-Luc Mélenchon « est absolument le seul à avoir la moindre chance de gagner contre Le Pen. Le candidat de la gauche radicale sera nécessairement diabolisé, mais lui a une visibilité populaire, jusqu’au fin fond du dernier PMU de France ».
Alors qu’une victoire du RN à Marseille constituerait un symbole potentiellement déterminant pour la présidentielle de 2027, l’écrivaine Marie Cosnay, qui y milite pour la fusion des listes de gauche au second tour avec le collectif « Faisons front commun », tente de conjurer le fossé qui se creuse entre deux gauches qui se perçoivent de plus en plus comme irréconciliables.
« Je ne suis pas d’accord avec les glissades limites de Mélenchon pour récupérer des gens antisystèmes, mais ma responsabilité, là où je suis, est de ne pas envenimer ce fossé-là car je sais que Mélenchon, s’il était élu, ne ferait pas une politique antisémite. J’en suis convaincue. Alors que si le centre, la droite et l’extrême droite s’unissent, je sais qu’ils continueront la politique en cours depuis dix ans, d’exclusion et de racisme systématique », argumente-t-elle.
L’autrice dit regarder vers l’Espagne, où récemment quatre formations de gauche radicale ont annoncé leur rapprochement (Sumar, Izquierda Unida, Más Madrid et Comuns) pour peser « face à l’extrême droite dans la bataille la plus importante de ce siècle ». « Podemos n’est pas d’accord, mais il y a un respect, quand en France on se rend infréquentables les uns et les autres à gauche. Mais j’ai l’impression qu’à la base, on n’est pas aussi radicalement opposés que ça », conclut-elle.
mise en ligne le 5 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Le PS l’a décidé : il refusera tout accord national avec LFI aux municipales. Il rompt avec une pratique installée depuis près de 60 ans. Un choix stratégique qui intervient au moment où l’extrême droite domine largement le paysage politique.
Le bureau national du Parti socialiste vient de trancher : il n’y aura pas d’accord national avec La France insoumise entre les deux tours des municipales. Les compromis locaux restent possibles mais l’esprit général est à la rupture avec LFI, comme le prône continûment la droite du PS. Le parti à la rose acte ainsi la fin de six décennies où l’union de la gauche au second tour avait fini par devenir un principe pour toutes les élections.
Il est vrai que, si la « discipline républicaine » s’est installée dès la fin du 19ème siècle contre les ambitions monarchistes ou bonapartistes, sa mise en œuvre est loin d’avoir été uniforme. Ce n’est qu’avec la montée du péril fasciste, entre 1934 et 1935, que se met en place un modèle, qui va désormais faire figure de référence.
En 1936, les partis du Front populaire se présentent séparément au premier tour et se désistent au second en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Cette méthode est massivement suivie, ce qui permet à la gauche d’obtenir une majorité en voix et en sièges. En s’unissant, la gauche est parvenue à la victoire que la division lui refusait. La mémoire de la gauche s’est ainsi fixée, consacrant le processus de convergence amorcé en 1934.
Certes, cette mémoire se brouille avec la guerre froide. Le temps est alors aux vitupérations des communistes contre le reste de la gauche accusée de s’engloutir dans le « parti américain » et aux accusations des socialistes contre les communistes qui « n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ». Pendant plus de dix ans, le désistement de second tour n’a pas disparu, notamment sur le plan local, mais il n’est plus une norme partagée.
Il l’est redevenu au début des années 1960 quand le PCF fait de l’union de la gauche autour d’un programme commun la base de sa stratégie politique. Les élections municipales sont pour lui le terrain par excellence de sa mise en œuvre. Dès lors, la gauche revient au modèle de 1936 : ses organisations concourent séparément au premier tour (sauf aux municipales) et se désistent en faveur du mieux placé au second tour. La gauche pouvait se disputer et se cliver, elle pouvait se laisser aller à la théorie des « deux gauches ». Mais, loin d’être irréconciliable, elle se retrouvait au second tour.
Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?
Désormais, doit-on se résigner à l’irréconciliabilité ? Les insoumis concentrent leurs feux aux municipales sur des majorités de gauche sortantes et les socialistes ne veulent plus entendre parler d’accord avec La France insoumise. On pourra dire que la gauche en a vu d’autres et que les exclusions réciproques n’ont pas toujours accompagné les défaites. Mais nous sommes dans une autre époque. Depuis 2017, nous avons face à face une gauche dans ses plus basses eaux, une droite électoralement ultra-majoritaire et ultra-droitisée et, sur les bords du chemin, un peuple qui n’y croit plus guère.
Les données les plus récentes sur l’état de l’opinion montrent à quel point la situation est critique. Dans un sondage Ifop-Fiducial publié ce mercredi sur les intentions de vote à la prochaine présidentielle, le candidat du Rassemblement national Jordan Bardella arrive très largement en tête avec 36% des voix au premier tour, quand aucun candidat de gauche ne dépasse les 11% et que le total de la gauche reste sensiblement au-dessous du tiers des exprimés. On peut toujours dauber sur les sondages, leurs imperfections et leur non-prédictibilité. C’est vrai. Mais dans leur ensemble, ils nous replacent devant un ordre de réalité qu’il faut transformer du mieux possible et qu’on doit regarder en face.
Et pourtant, dans ce contexte, même le projet de primaire commune de la gauche et des écologistes apparaît incertain. La difficulté n’est pas organisationnelle, mais politique. Si le Parti socialiste affirme qu’il ne veut plus d’une partie de la gauche – en l’occurrence LFI –, d’autres forces continuent de penser que l’unité reste possible, souhaitable et même nécessaire. Le pari de la primaire est d’ouvrir la porte à l’unité de toute la gauche. Mélenchon, Glucksmann et Roussel la récusent. Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?
Comme lors de la rupture du programme commun, on va passer des semaines, des mois, à se renvoyer le mistigri de la rupture. Pourtant les faits sont têtus : les électeurs de gauche veulent l’union. Et ils ont raison. En effet, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si la gauche peut dépasser la droite, mais de dire si l’on accepte de rompre radicalement avec notre histoire démocratique.
Nous avons pris l’habitude de répéter avec Marx que l’histoire se joue deux fois, d’abord en drame, puis en farce. Nous avons la pantomime aujourd’hui et, pour demain, la promesse de l’apocalypse.
mise en ligne le 26 février 2026
Roger Martelli | sur www.regards.fr
Après avoir réaffirmé que l’antifascisme demeure une exigence démocratique et non une dérive violente, l’historien revient sur les différentes conceptions de l’antifascisme pour alimenter la réflexion.
Nous vivons le temps des grandes inversions. L’antifascisme serait la source de toutes les violences et le RN la pointe avancée du combat contre l’antisémitisme. Le mensonge serait le prélude de la vérité et la rationalité des Lumières le berceau du totalitarisme. Quant à LFI, elle serait plus dangereuse que le RN pour la démocratie. Face à ce renversement stupéfiant, un sursaut est désormais vital.
L’antifascisme n’a rien perdu de sa vertu. Nous vivons une période d’incertitude mondiale, de choc des civilisations en guerre contre le terrorisme, d’angoisse de ne plus être chez soi en obsession du grand remplacement, d’état d’urgence en état d’exception. Le doute s’est installé, la confiance dans la démocratie s’est effritée, les peurs se sont accrues et le ressentiment a prospéré. Désormais, ce ne sont plus seulement des groupuscules néonazis qui s’affichent, mais des pans entiers de l’espace politique et même des États qui cheminent vers la droite extrême. « Néo » ou « post », l’esprit du fascisme a repris un peu partout du poil de la bête.
Le combattre nous place d’abord sur le terrain des idées. En 1941, alors que le monde s’embrasait, le philosophe communiste Georges Politzer, un Hongrois devenu passionnément français et résistant, prit la plume pour démanteler la doctrine nazie. À l’idéologue du nazisme Alfred Rosenberg, qui venait de prononcer un discours intitulé Sang et Or, il répliqua par deux textes, l’un publié dans la revue communiste clandestine, La Pensée (« L’obscurantisme au 20ème siècle »), l’autre diffusé en brochure (Révolution et contre-révolution au 20ème siècle). Il éreintait pièce par pièce les théories de « l’esprit racial », les dénonciations fumeuses des Lumières, la pensée irrationnelle, le mépris de l’histoire et la haine des révolutions populaires et démocratiques. Il leur opposait à la fois la lutte des classes et l’humanisme des Lumières, la fibre sociale et l’idée républicaine, la combativité militante et la haine de la mort. Un an plus tard, il était arrêté, torturé et fusillé. Mais son œuvre a survécu à celle de son piètre opposant nazi.
Aujourd’hui encore devrait s’imposer l’idée que la dénonciation argumentée ne suffit pas. Face au ressentiment nourri par la perte d’espérance, la cohérence d’une perspective émancipatrice peut seule rétablir dans leur dignité consciente ceux qui en ont été privés. Les tons belliqueux, les mâles postures et les slogans soigneusement peaufinés n’y parviendront pas, pas plus que la liste sans fin de promesses auxquelles on ne croit plus guère. Ce qui manque, au refus moderne de l’extrême droite, c’est plutôt la cohérence des valeurs, des critères, des méthodes pour faire de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité des principes organisateurs et pas des mots creux.
Être antifasciste aujourd’hui, ce n’est donc pas lever le poing ou en menacer l’adversaire, mais construire une stratégie partagée pour faire majorité contre l’inacceptable. Pour y parvenir, mieux vaut certes qu’existe une gauche bien à gauche, capable de donner le ton à toute la gauche. Mais cette gauche n’arrivera à rien si elle continue, comme ce fut le cas au temps de « classe contre classe », de s’imaginer qu’elle est la seule voix de gauche. La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures. Tout est possible, lançait un socialiste de gauche en 1936 : sans doute… pour peu que les conditions majoritaires en soient réunies.
L’antifascisme est né en même temps que le fascisme, dans une Europe et un monde que la Première Guerre mondiale avait bouleversés et « brutalisés ». Les fascismes firent des Lumières, de leur tolérance et de leur passion pour l’égalité, les responsables d’un amollissement coupable et du déclin irrémédiable de toute « civilisation ». La pureté de la race, le culte de l’élite et du chef, le dédain de l’esprit démocratique et l’exaltation de la violence furent ainsi au cœur de groupements fondés sur le ressentiment. Soudés par un bric-à-brac idéologique qui ne manquait pourtant pas de cohérence, les fascismes se sont construits à partir de noyaux militarisés pratiquant une violence de masse meurtrière. Ils firent, de la haine à l’égard du mouvement ouvrier et de l’histoire révolutionnaire démocratique, les fondements d’une révolution au sens ancien du terme : le retour à un équilibre ancien où la force vitale de quelques-uns prévalait sur la masse apathique des dominés. Une contre-révolution absolue, mais au nom de la révolution : grande nouveauté de ces temps d’orage…
L’antifascisme fut la réponse à cette poussée. Il fut porté par l’effroi devant l’ampleur croissante de la menace et marqué lui aussi par la violence qu’avait générée le choix guerrier d’août 1914. Dans l’Italie de l’immédiat après-guerre et dans l’Allemagne brisée par la défaite, les antifascistes s’instituèrent en remparts contre la violence de masse. Tout naturellement, le noyau de cet antifascisme historique se construisit autour de l’appel à l’auto-défense.
Communistes, socialistes et, dans une moindre mesure, démocrates, républicains et catholiques s’essayèrent à lutter contre la violence fasciste en créant leurs propres armées. En Italie, ce furent les « Arditi del popolo » ; en Allemagne, le « Front de fer » socialiste avec son logo des trois flèches et « l’Action antifasciste » des communistes, avec son noyau du « Front rouge ». Les « antifas » sont nés de là.
La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures.
Cette phase de l’antifascisme fut héroïque et tragique. Elle enregistra quelques rares succès sur le terrain et déboucha sur un échec cuisant en Italie et en Allemagne, pour au moins trois raisons. Alors que les extrêmes droites concentraient leurs forces, les antifascismes se dispersaient. Alors que la violence était au cœur de la doctrine fasciste, elle contredisait l’humanisme fondamental de ses adversaires. Enfin, la violence cultivait l’engagement minoritaire, quand la majorité est le fondement de l’élan démocratique. L’auto-défense pouvait trouver des échos dans une partie du peuple ouvrier méprisé, mais il tenait en marge ces masses qui « font » l’histoire. Elle fut donc courageuse, mais n’enraya pas la montée des fascismes. Elle fut populaire, mais ne toucha pas le plus grand nombre, dans cette guerre civile européenne qui ne trouva son terme qu’en 1945, au prix d’une guerre apocalyptique.
Ce ne furent pas les « antifas » qui, pendant un moment, laissèrent entrevoir une issue à la barbarie : ce fut le grand mouvement du « Front populaire ». En France notamment, ce mouvement prit une dimension massive, parce qu’il raccordait enfin le mouvement ouvrier et la gauche politique, qu’il retrouvait la conjonction historique de l’esprit républicain et de la mobilisation révolutionnaire et parce qu’il ne se contentait pas d’être un mouvement « anti ». Dans l’esprit de la « République démocratique et sociale », le Front populaire ne fut pas d’abord celui des « antifas », mais celui « du Pain, de la Liberté et de la Paix ».
Pour en arriver là, il n’a pas suffi de prolonger le premier antifascisme. Il y eut de la rupture dans le mouvement conduisant au Front populaire. La première fut dans l’abandon de la grande concurrence des antifascismes. Les socialistes finirent par oublier qu’ils avaient contribué à l’écrasement des soulèvements européens des années 1918-1924. Quant aux communistes, ils renoncèrent à voir dans les socialistes des « sociaux-fascistes ». Bien plus, ils cessèrent considérer que la démocratie portait en elle-même, et de façon inexorable, vers le fascisme, ou que tout partisan du capitalisme et de l’économie de marché était, à plus ou moins long terme, voué à se soumettre à la dictature. La convergence des gauches se réalisa, déstabilisa les fascismes français et permit la victoire de second tour.
Le refus des Lumières reste le carburant principal de celui de la démocratie. Il fut celui des fascismes d’hier, de l’extrême droite aujourd’hui. Aujourd’hui comme hier, le combat contre l’extrême droite est une exigence première. Il suppose de la détermination, de la vigilance et de la rigueur. Il implique de cultiver la mémoire, sans s’imaginer que l’histoire se rejoue à l’identique. L’antifascisme reste en cela une boussole, qui n’appartient à personne en particulier. Elle est un état d’esprit et pas un bloc, un mouvement par nature composite, qui ne se renforce pas en écartant, mais en s’ouvrant à d’autres.
Les « antifas » d’aujourd’hui en sont partie prenante ? Sans doute, mais ils n’en sont ni la tête ni le cœur, ni épouvantails ni héros. Eux-mêmes d’ailleurs auraient intérêt à peser ce qui fut l’expérience du 20ème siècle : la violence est parfois un passage obligé, mais qu’il faut conjurer, parce que son expansion ne sert que l’inhumanité qui nous conduit vers le pire. L’auto-défense « populaire » – mais où sont les ouvriers ? – ne vaut pas la détermination du grand nombre et la force du projet d’émancipation individuelle et collective.
Combattre ce qui doit être combattu, mais rassurer ceux que la peur conduit au repli ; mobiliser les forces qui aspirent à un autre monde, mais en faisant tout pour apaiser le monde tel qu’il est et qui risque d’être de plus en plus invivable… Le parti pris de l’antifascisme a pu et peut conduire à des erreurs, des fautes et même à des crimes. Mais sa négation nourrit la bête immonde. Elle n’a pas besoin de ce renfort.
mise en ligne le 17 février 2026
Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.
Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.
Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.
Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.
« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.
Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet.
Menaces de mort
Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice.
Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».
Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain.
« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein ».
Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.
La complaisance de LFI en débat
C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier.
Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres.
Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.
Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».
À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.
Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI. Aurélie Trouvé, députée LFI
Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.
Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »
La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.
L’antifascisme mis en cause
Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.
« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.
Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.
Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.
Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.
L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.
Appel à l’unité des gauches
Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.
« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.
Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique. Sarah Durieux, activiste
Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.
« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.
« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.
« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.
Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.
C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.
La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.
L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…
Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.
Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance.
Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !
L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.
Marion d'Allard sur www.humanite.fr
Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.
Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.
Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.
Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.
mise en ligne le 16 janvier 2026
par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
À Lyon, la mort de Quentin endeuille des proches et saisit tout un pays. Elle révèle un climat où la violence physique et la violence politique s’alimentent. Elle impose ses questions politiques.
À 15h ce lundi, le procureur qui a ouvert une enquête pour « coups mortels aggravés et violences aggravées », organise une conférence de presse qui devrait permettre de mieux comprendre l’enchainement des faits et d’identifier les responsabilités dans la mort de Quentin à Lyon. Il ne s’agit pas d’un fait divers : cette mort s’inscrit dans un enchaînement d’affrontements connus entre les groupes d’extrême droite et les antifascistes dont la Jeune Garde (dissoute en juin 2025) fut un emblème. La mort de ce jeune homme est le symptôme d’une violence qui s’installe, qui s’épaissit, qui se banalise, dans notre pays comme dans le monde.
Ce week-end, le débat public s’est focalisé sur les responsabilités politiques. Sans attendre les résultats de l’enquête, les accusations ont visé la Jeune Garde et, par extension, La France insoumise qui a fait d’un de ses fondateurs, Raphaël Arnault, l’un de ses députés. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, sans attendre quelque décision judiciaire que ce soit, a désigné le coupable, « l’ultragauche » et violemment mis en cause le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « les mots aussi tuent ». Sait-il que les siens aussi peuvent tuer ? L’incrimination d’un important courant politique est lourde de conséquences. Un attaché parlementaire de Raphaël Arnault est accusé par le groupuscule d’extrême droite Némésis d’avoir participé au lynchage. Il conteste fermement ces accusations mais il fait d’ores et déjà l’objet de menaces de mort – ainsi que de nombreux militants antifascistes. Des permanences d’élus insoumis ont aussi été dégradées. Là encore, la mécanique est connue : accusation publique, emballement, désignation, puis intimidation. Cette situation est inquiétante.
Un autre fait devrait nous inquiéter tout autant : il n’est pas admissible, en démocratie, que des réunions publiques autorisées nécessitent des services d’ordre pour se tenir. La venue de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon s’est déroulée dans un climat de tension tel qu’un dispositif de protection militant a été jugé nécessaire. Quels que soient les désaccords, le débat d’idées ne devrait jamais se tenir sous la menace. Les moyens de la police doivent être mobilisés pour le prémunir. Elle manquait jeudi.
La violence prospère dans des atmosphères saturées de ressentiment, d’humiliation, de concurrence généralisée. Elle surgit là où le commun se défait. Le monde, aujourd’hui, est un champ de braises. Partout, la force s’exhibe, la norme et le progrès humain s’effritent, la possibilité de vivre ensemble est moquée comme faiblesse. La France est traversée par ces tensions globales et par ses propres fractures. La violence physique ne surgit pas du néant. Elle est encouragée, tolérée, parfois même excitée par une violence symbolique et verbale devenue ordinaire. Il est vrai que les mots tuent quand ils transforment des adversaires politiques en menaces existentielles.
Mais il y a là un paradoxe qu’il faut affronter. Oui, certains adversaires politiques sont des menaces existentielles : pour la démocratie, pour l’État de droit, pour les libertés publiques, et parfois très concrètement pour la vie et la sécurité de celles et ceux qui appartiennent à des minorités. Ces projets et ces militants doivent être combattus fermement, politiquement, démocratiquement. Il n’y a pas de chemin de traverse possible : il faut défendre la démocratie sans adopter les procédés qui la minent. Résister à des menaces réelles sans céder à la logique de la guerre civile symbolique permanente. La brutalité sauvage ne peut être une arme pour défendre les libertés.
Dans ce contexte, la responsabilité des gouvernants est immense. Quand le garde des Sceaux accuse, d’une manière générale, la gauche en utilisant le concept flou d’ultragauche, que fait-il au juste ? Il rompt avec ce principe fondamental selon lequel la justice est rendue de manière individualisée, sur des faits, par des juges indépendants. À trop manier l’anathème collectif, Gérald Darmanin fragilise l’État de droit qu’il est censé faire vivre. Il installe l’idée que les camps sont irréconciliables, que les responsabilités sont toujours celles des autres, que la complexité doit céder devant l’invective. Gouverner, ce n’est pas attiser, flatter les colères pour en tirer un bénéfice électoral.
Chacun a le devoir de faire retomber la tension. La démocratie est traversée de conflits. Elle en a besoin. Les intérêts divergent, les visions du monde s’opposent, les projets s’affrontent. Mais il y a une différence entre le conflit politique et la conflictualité permanente comme mode de faire de la politique.
À gauche, il faut aussi entendre ce signal. On ne gagnera rien en s’abandonnant au bruit et à la fureur. Se penser comme une minorité assiégée, parler uniquement à son propre camp, radicaliser le discours jusqu’à l’isolement : voilà une impasse qui peut être des plus cruelles.
L’heure est au rassemblement dans un monde qui brûle. Rassemblement ne signifie pas uniformité. Les bases et les projets peuvent et doivent être portés dans une perspective qui vise la majorité, pas dans la logique de tribu retranchée.
Nous ne sommes pas des blocs ennemis. Nous sommes une société. Quentin en faisait partie. Sa mort nous oblige. Elle nous rappelle que derrière les mots, derrière les postures, derrière les stratégies, il y a des vies. Aucune victoire politique ne vaut que l’on s’habitue à les perdre.
mise en ligne le 20 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
À défaut de majorité à l’Assemblée, comment faire adopter un budget ? On rappelle la faute initiale d’une dissolution qui n’a permis ni débat ni cap approuvé. On n’oubliera pas que ceux qui gouvernent ont la plus petite légitimité politique avec une alliance des droites plus qu’incertaine. Le NFP devrait gouverner. Point.
Mais si le NFP gouvernait, il aurait aussi négocié avec les autres groupes parlementaires. Le problème n’est donc pas que le PS ait négocié, même si depuis six mois il a davantage parlé avec le pouvoir qu’avec ses autres partenaires de gauche. Le problème est double. L’un est grave, l’autre est mesquin.
Le problème le plus grave est que le PS est fier de lui. Il pense sincèrement avoir infléchi le budget. Mais le budget d’un pays ne se mesure pas à telle ou telle mesure sociale ou fiscale mais à son orientation globale. Le budget de Sébastien Lecornu constitue-t-il une inflexion, une nouvelle direction pour sortir le pays de ses multiples nasses : désindustrialisation, inégalités et misère, agriculture perdue, école qui forme trop peu, déficit, etc. ?
Bien sûr que les repas à 1 euro pour les étudiants, c’est bien. Coût : 90 millions sur un budget de l’État de 300 milliards. C’est bien aussi parce que ce droit sera inconditionnel. Bien sûr que 50 euros de prime d’activité en plus, ce sera bon à prendre. Pour combien de salariés ? Cette prime, comme toutes les primes, n’ouvre aucun droit social en particulier pour la retraite de ces travailleurs au bord de la pauvreté. Pire : elle continue de proposer comme solution une baisse du coût du travail suppléée par l’État. Prime d’activité, baisse des charges sur les bas salaires comme le proposait le PS ou défiscalisation des heures supplémentaires : la politique de l’offre fait consensus et reste leur seule perspective.
Ce matin sur France Inter, Olivier Faure ne disait pas autre chose : « Ce n’est pas possible de continuer à avoir un discours qui est celui qu’on connait depuis trop longtemps, qui est celui de la politique de l’offre exclusive et qui a mené le pays où l’on sait, c’est-à-dire à plus de 3000 milliards d’euros de dette ». Tout est dit : la politique de l’offre ne doit pas être exclusive et son défaut est la dette. Le problème est fondamentalement que le PS n’a pas d’autres idées. Il veut juste que la politique de l’offre soit moins dure et que les efforts soient mieux répartis. Pensée stérile et déphasée. On pleure d’ennui et de désespoir.
Le problème le plus mesquin vient de François Hollande. Il disait ce dimanche que « si les communistes et les écologistes prennent la décision de voter la censure alors que les socialistes ne le feraient pas, c’est difficile après de prétendre gouverner ensemble ». L’ancien président est tout à son affaire : créer les conditions politiques de son retour. Glucksmann et Cazeneuve plantés, il croit que l’heure de son come back a sonné. Il entend récupérer l’espace vacant de la « Macronie de gauche » et empêcher que se constitue un espace entre lui et La France insoumise. Premier objectif : remettre au goût du jour la théorie des deux gauches irréconciliables. Second objectif : décrédibiliser toute primaire de gauche et, pour se faire, dramatiser les votes à l’Assemblée nationale.
Mais qui s’étonne vraiment de ces choix différents ? Le PS a, par moment, changé de positionnement politique ; il a signé la Nupes sous contrainte et rallié le NFP par antifascisme structurel. Mais le PS n’a fait aucune révolution intellectuelle, programmatique. Le PS est le PS. Il est resté bloqué dans la révolution « démocrate » opérée par François Hollande quand il était premier secrétaire du parti, mis en œuvre quand il était président. Les propos d’Olivier Faure de ce matin le rappellent. Pourtant Olivier Faure n’est pas François Hollande, il veut sincèrement que le PS se réancre dans la gauche. Mais face à la « réalité », il n’a pas d’autres idées. Le PS français n’est pas seul à la peine. En fait, c’est toute la social-démocratie qui est perdue. Mais écologistes et communistes ne sont pas en meilleure santé.
Donc rien n’est possible avec le PS ? « Plus jamais PS » ? Si vous avez un autre monde, une autre gauche de réserve, appelez-nous. J’entends dire « et LFI ? » Oui, LFI. Mais elle n’est pas toute la gauche et ne peut y prétendre. C’est ainsi. L’expérience sociale, la complexité d’une société, ça ne se dissout pas dans un mouvement gazeux. Donc il faut continuer de faire ce que l’on peut pour que le PS sorte de sa gangue. Et que les communistes et les écologistes en fassent de même. On ne peut rater les trains qui s’avancent.
Puisque LFI aime se dire matérialiste, disons que c’est en forgeant qu’on devient forgeron et que la politique est affaire de combat continu. Aujourd’hui encore, la gauche va se diviser. Mais il n’y a pas d’autres solutions que de la rassembler. Les socialistes font faire de la m****. Ce ne sera ni la première fois, ni la dernière fois. C’est notre croix. Et ça pèse. Courage.
mise en ligne le 15 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.
Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.
L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.
D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.
À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.
Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.
La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’ électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.
La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.
mise en ligne le 6 janvier 2026
Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr
Depuis plus de vingt ans, face au problème des déserts médicaux, les gouvernements successifs ont empilé des mesures d’incitation auprès des médecins libéraux pour tenter d’améliorer la situation. Au fil du temps, dans l’indifférence générale, les bilans d’échec s’accumulent au grand dam des patients qui trouver un médecin traitant.
La dernière invention, dite de « solidarité territoriale », consiste à demander à des médecins généralistes d’aller exercer jusqu’à deux jours par mois dans l’une des 151 zones en tension identifiées par le gouvernement, moyennant une indemnité de 200 euros par jour. Sauf que le bilan est maigre, seuls 250 volontaires se sont manifestés et, au fil du temps, les effectifs se réduisent. Ainsi, dans le Centre-Val de Loire, qui comporte 21 zones concernées, il n’y a que 3 médecins dans le dispositif sur les 16 médecins inscrits initialement.
À l’origine de cet échec, un effet d’annonce du gouvernement sans réelle concertation avec les médecins concernés dans un système de médecine libérale au bout du rouleau. À la veille des municipales, alors que la santé est une des premières préoccupations des Français, il paraissait difficile de laisser les communes tenter de trouver des réponses sous la pression de leurs citoyens dans un domaine qui ne relève pas de leur compétence.
Le mal est profond et nécessite des réponses dans l’intérêt des assurés sociaux et des professionnels de santé. En ce qui concerne ces derniers, leur mouvement de grève, du 5 au 15 janvier, traduit une insatisfaction et un mécontentement profond face à un budget de la Sécu qui leur demande notamment d’appliquer un certain nombre de mesures d’économies au détriment de leurs patients.
Cependant, il est dans l’intérêt des deux parties de réfléchir à l’avenir de notre système de santé et de la nécessité d’évolutions pour conserver un système public solidaire. Cela nécessite de poser la question des freins actuels que constituent à la fois la liberté d’installation et la rémunération à l’acte.
À trop vouloir s’arc-bouter sur des modalités d’exercice qui ne correspondent plus aux besoins de la population, ni aux aspirations de nombreux jeunes médecins, il ne faudrait pas donner des moyens supplémentaires aux néolibéraux pour basculer encore plus vite vers un système marchand financiarisé à l’américaine. Il s’agit de faire des choix et de gérer des transitions dans l’intérêt collectif de la population et des professionnels de santé.
En ce début d’année 2026, soyons exigeants pour un véritable débat sur ces questions. Bien entendu, il y aura des résistances, des oppositions, mais je crois que la majorité penchera en faveur des valeurs du service public, financé intégralement par une Sécurité sociale solidaire à qui il faudra assurer des moyens suffisants.
mise en ligne le 2 janvier 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
On cherche les mots pour définir un projet bien à gauche. Hier encore, on le disait révolutionnaire. Aujourd’hui, il est souvent nommé radical. C’est quoi, être radical ? Réponses au travers de l’Histoire.
Quand, dans la seconde moitié des années 1990, on tapait le mot de « radicalité » sur son ordinateur, le correcteur orthographique indiquait invariablement qu’il était inconnu. Le terme était né pourtant au 19ème siècle, mais il se trouvait trop peu employé pour retenir l’attention des dictionnaires. On utilisait couramment depuis longtemps « radical » et « radicalisme », mais pas « radicalité ».
« Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même », écrivait Marx dans Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844). Jules Simon , dans La politique radicale (1868), jugeait quant à lui que « le caractère propre d’une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d’aller comme on dit vulgairement jusqu’au bout de ses principes […] Elle est radicale parce qu’elle veut le tout et qu’elle ne s’arrête pas avant d’avoir tout obtenu. »
Agir à la racine, refuser les demi-mesures, aller jusqu’au bout… Tout le vocabulaire de la « radicalité » va hériter directement de cet état d’esprit, mais il faut attendre la fin du 20ème siècle pour que le terme lui-même prenne son extension. Après le mouvement social de novembre-décembre 1995, il offre en effet plusieurs avantages. Il s’écarte d’un radicalisme que le 20ème siècle a associé à une gauche – le Parti radical – modérée jusqu’à la compromission. Et il se substitue aussi à une révolution trop liée, dans les représentations communes, aux crimes de masse de l’époque du stalinisme et du maoïsme au pouvoir.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence.
Il suggère surtout que la critique sociale entre dans une ère nouvelle qui entend dépasser le cadre du mouvement ouvrier historique. Que trouve-t-on au côté de la mobilisation salariale ? L’action spectaculaire d’Act-Up contre le sida, les combats pour les droits des sans-papiers et des chômeurs, l’occupation sauvage de locaux abandonnés pour mettre en lumière le scandale des sans-logis, un féminisme de seconde génération, la critique des médias, la sociologie de Pierre Bourdieu, l’esprit frondeur des Inrockuptibles…
À l’époque, ces mouvements sociaux ou intellectuels expriment, dans un langage nouveau, le fait que la société étouffe dans les logiques aliénantes qui sont les siennes et qu’il n’est plus temps de différer leur dépassement et l’entrée dans un nouvel âge de l’émancipation. Être radical, c’est manifester la conviction que tout doit changer, en profondeur et dans l’urgence. On a compris que cette radicalité se situe franchement à gauche, et même du côté le plus à gauche de la gauche. La charnière des 20ème et 21ème siècles est significativement marquée par une poussée de l’extrême gauche, face à un PCF en déclin et un socialisme qui va s’embourber dans le social-libéralisme. Au premier tour de la présidentielle de 2002, les trois candidats héritiers du trotskisme atteignent le seuil des 10%, alors que le PC descend au-dessous des 5% pour la première fois de son histoire. Le premier ministre sortant, le socialiste Lionel Jospin, ne franchit pas, quant à lui, la barre du premier tour. Parler de la gauche radicale est alors une autre façon de nommer l’extrême gauche…
Les toutes dernières années marquent un nouveau tournant. La colère ne pousse plus majoritairement vers le désir d’émancipation, mais vers la désillusion et le ressentiment. On ne voit plus la cause des maux dans un système opaque, où la propriété semble se diluer dans la masse fluctuante des actionnaires. Du coup, la colère se porte aussi bien contre « l’élite » du haut que contre la masse des « assistés » et des étrangers du bas, en réalité les plus proches, les plus visibles, les plus faciles à désigner.
Pour une part, la radicalité change de camp, ou plutôt elle en a deux, sur sa droite comme sur sa gauche. Dans le vocabulaire de la politique au jour le jour, on oublie l’étymologie de la radicalité (radix, la racine en latin) et on ne retient plus que le « jusqu’au bout » et donc « l’extrême ». Ancrée à gauche à la charnière de deux siècles, la radicalité devient un mot ambivalent, à la fois attribué à la gauche et à la droite, valorisé (la clarté de l’objectif) ou dévalorisé (les dérives de l’exagération). La gauche et la droite ont chacune leur « extrême », que l’on valorise ou que l’on stigmatise.
L’imputation de radicalité relève de l’image. Or les images se produisent. La force principale à gauche, La France insoumise, cultive volontiers l’image d’une radicalité associée à la violence du ton et à la recherche de clivage. La force principale à droite, le Rassemblement national, récuse ce qualificatif et cultive au contraire une image « dédiabolisée ». Le parti de Marine Le Pen veut se détacher de l’appellation d’extrême droite. Il bénéficie de l’existence à côté de lui d’un courant plus extrémiste, celui du polémiste Éric Zemmour.
Faut-il donc se débarrasser de la radicalité ? Ce n’est qu’en sortant du système que l’on éloigne définitivement les aliénations qu’il nourrit. Mais si l’on maintient les vertus d’une visée allant à la racine des maux sociaux, il faut aussi prendre la mesure des problèmes que cela génère.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence. Elle attire et elle repousse dans le même mouvement. Il y a toutefois plus grave. Si la gauche ne s’identifie pas à la seule redistribution des richesses, si elle a pour visée de rompre avec les logiques de la domination et de l’aliénation des personnes (l’individu dépossédé de la maîtrise de son destin), alors on ne peut en tirer qu’une conviction : on ne libère pas un peuple, mais on travaille à ce qu’il s’émancipe par lui-même. Les féministes le disent avec leurs mots « Ne me libère pas, je m’en charge ».
Dès lors s’éclaire la question cardinale de la radicalité : tout programme, modeste ou « radical », ne vaut que s’il est l’expression d’une volonté majoritaire. La radicalité n’est que verbiage si elle ignore les contradictions de sa mise en œuvre. Elle ouvre sur des désillusions si elle n’est qu’un discours de rupture, qui contourne le temps nécessaire à la formation de majorités. On n’abolit pas une logique sociale par décret : on cherche à s’inscrire dans le temps, le plus resserré possible, de son dépassement démocratique. On a trop payé, au 20ème siècle, le prix des révolutions permanentes qui n’existaient que dans les esprits et qui, par volontarisme excessif, ouvraient la porte à toutes les contre-révolutions. Pour le dire autrement, le plus grand danger n’est pas nécessairement et toujours celui du « modérantisme »…
La radicalité est un état d’esprit. En politique, elle ne vaut que si elle s’adosse à un projet de société qui mobilise et qui rassure et si elle se concrétise dans une stratégie de long terme, qui intègre les conditions de son accomplissement.