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mise en ligne le 27 mars 2026
Tribune sur www.humanite.fr
Nous publions cet appel signé par des associations et des syndicats en soutien à la mobilisation citoyenne du 28 mars pour une résistance démocratique.
Les États-Unis de Trump, la Russie de Poutine, l’Italie de Meloni, mais aussi le Chili, l’Argentine, la Hongrie, la Slovaquie… Le constat est brutal : la démocratie et les droits humains sont en recul dans le monde, et ce recul s’accélère. Partout où l’extrême droite et les populistes illibéraux passent, les contre-pouvoirs sont attaqués, les droits régressent, à commencer par ceux des plus vulnérables : les immigrés, les minorités, les LGBTQ +, et ceux des femmes. Là où ses idées gagnent du terrain, l’autoritarisme s’installe.
Partout, l’internationale réactionnaire met ses immenses ressources à disposition de celles et ceux qui partagent ses idées. Cette mutualisation crée une force de frappe sans précédent.
Ce samedi 28 mars, de grandes manifestations sont prévues dont une journée « No Kings » contre les politiques du gouvernement Trump dans plus de 2000 villes aux États-Unis et une grande mobilisation contre les politiques du gouvernement Meloni en Italie.
Ces appels à la résistance démocratique sont inspirants pour tous ceux, toutes celles, qui veulent défendre une démocratie qui inclut. Elle est inspirante pour les citoyens engagés dans les combats de l’égalité et de la solidarité, pour la préservation du climat. Les pierres de la digue à construire contre les extrêmes droites se taillent chaque jour, partout, dans ses résistances.
En appelant à un rendez-vous citoyen ce même 28 mars, nous affirmons notre solidarité avec celles et ceux qui sont en lutte pour la défense de l’état de droit et les libertés fondamentales. Nous réaffirmons la force universelle des principes démocratiques et notre engagement aux côtés de toutes celles et ceux qui défendent la démocratie, les droits des travailleurs.euses, les droits de toutes et tous.
Solidaires avec les mobilisations dans les autres pays, nous sommes aussi conscients du risque désormais très plausible d’une bascule électorale qui mènerait la France à rejoindre la cohorte des gouvernements illibéraux et fascistes. Des signes sont là, toujours présents avant chaque bascule : saturation médiatique reprenant comme des évidences les idées de lʼextrême droite avec le rejet de tout ce qui fait la diversité de nos sociétés, glissements sécuritaires au détriment des libertés fondamentales élémentaires, attaques contre les droits et contre lʼégalité pour lʼaccès aux droits pour toutes et tous.
Lʼagenda de lʼextrême droite ne doit pas s’imposer, avec ses mots, ses obsessions discriminatoires. La France est dans cet entre-deux inquiétant, où les menaces sur la démocratie et lʼétat de droit se multiplient, mais où nous pouvons nous organiser pour la défendre. Et, face au non-respect de lʼétat de droit, nous pouvons en appeler aux juridictions, en gagnant. Si rien n’est perdu, il y a de quoi appréhender les secondes dʼun compte à rebours qui peut s’avérer délétère. Nous pouvons encore empêcher le pire, à condition de nous mobiliser et de nous engager.
Plus que jamais, nous devons défendre la démocratie et les droits humains et toutes celles et ceux qui, ici comme ailleurs, voient leurs droits et leur dignité menacés par la montée de l’illibéralisme et du fascisme.
Signataires :
Pouria Amirshahi, Président de la Digue
Nathalie Tehio, Présidente de la Ligue des Droits de l’Homme
Adèle Tellez et Karl Ghazi, Co-secrétaires de la CGT Paris
Anne Savinel, Présidente d’Amnesty International France
Youlie Yamamoto, Porte-parole d’Attac France
Caroline Chevé, Secrétaire Générale de la FSU
Julie Ferrua et Murielle Guilbert, Co-déléguées générales de Solidaires
Judith Allenbach, Présidente du Syndicat de la magistrature
Ada Shen, Porte-parole des Indivisible Paris
mise en ligne le 24 mars 2026
Romaric Godin sur www.mediapart.fr
Les Italiens ont rejeté à 53,8 % la réforme judiciaire proposée par la cheffe du gouvernement. Faisant passer ce message qu’ils ne sont pas prêts à voir la Constitution et l’État de droit attaqués. La présidente du Conseil comptait sur ce scrutin pour asseoir sa légitimité, alors que son bilan intérieur est mitigé.
Pari perdu pour Giorgia Meloni. La réforme de la justice de la présidente du Conseil italien était soumise à référendum ces 22 et 23 mars. La majorité de droite et d’extrême droite entendait séparer les carrières des juges et des procureurs, et réformer leur supervision en renforçant le pouvoir du gouvernement.
Mais, selon les résultats provisoires publiés par le ministère de l’intérieur italien, le « non » à cette réforme l’a emporté nettement, avec 53,8 % des suffrages exprimés. Cette victoire est d’autant plus nette que la participation, autour de 59 % des inscrits, était bien plus élevée que prévu.
C’est que les Italiens ne se sont pas trompés sur l’enjeu de ce vote crucial pour l’avenir du pays. Au-delà du sujet un peu technique qui était soumis à leur vote, ce qui était en jeu était le maintien de la justice comme contre-pouvoir face à un gouvernement Meloni qui jouait le durcissement.
Le projet prévoyait non seulement de séparer entièrement la carrière des juges de celle des procureurs, une division déjà réelle dans les faits, mais aussi de soumettre les conseils disciplinaires des magistrats à une influence plus grande de l’État en retirant à ces derniers le droit d’élire leurs propres représentants dans ces instances.
Pour Giorgia Meloni, ce référendum était un moyen de renouveler son capital politique et son emprise sur ses alliés à dix-huit mois des élections générales prévues en septembre 2027. Car si la présidente du Conseil a pu faire illusion à l’international, devenant l’égérie de « l’union des droites » en France et de ceux qui voient en elle une « médiatrice » entre Washington et Bruxelles, son bilan italien est très mitigé.
Le pays s’enfonce de nouveau dans la stagnation économique depuis son arrivée et ses idées en termes de politique économique sont extrêmement réduites. Le dernier budget ne portait en lui que peu de mesures importantes, alors même que le pays reste marqué par la paupérisation d’une partie de la population et par des pertes de parts de marché industriel face à la puissance montante de la Chine.
Pour garder la main, Giorgia Meloni continue de tenir un discours nationaliste et, en parallèle, cherche à conserver le pouvoir par des réformes institutionnelles. C’est dans ce mouvement que s’inscrivait cette réforme de la justice, destinée à mieux contrôler le contre-pouvoir judiciaire, avec lequel Giorgia Meloni a toujours eu maille à partir.
Mais une victoire du « oui » devait ouvrir aussi la voie à un deuxième acte très important : la réforme du mode de scrutin. Ce projet de nouvelle loi électorale a été lancé le mois dernier et prévoit une prime majoritaire renforcée pour la coalition arrivée en tête. Elle permettrait, dans l’esprit de Giorgia Meloni, d’asseoir sa domination sur ses alliés, tout en l’assurant d’une majorité confortable en 2027.
Mais après la victoire du « non », l’affaire apparaît comme plus délicate à faire passer. Car ce revers de Giorgia Meloni est un désaveu de sa tendance autoritaire. Le résultat est, en cela, politiquement déterminant.
Les conséquences de la victoire du « non »
L’an passé, les nombreuses élections régionales où la majorité et l’opposition unie s’étaient affrontées avaient pu laisser l’impression d’un « match nul », chacune remportant les régions qu’elle possédait déjà. La locataire du palais Chigi en avait peut-être alors conclu que la réforme pouvait passer grâce à la mobilisation de son électorat.
Mais, sur un sujet touchant explicitement à un contre-pouvoir essentiel en Italie et impliquant ainsi le mode de gestion politique de Giorgia Meloni, les Italiens ont voulu poser une limite. La majorité a indiqué qu’on ne pouvait pas laisser la République italienne dériver vers un autoritarisme où la démocratie n’est qu’un rite creux.
Dès lors, l’esprit même de la future réforme électorale est remis en cause : la majorité parlementaire doit reconnaître qu’elle n’est pas majoritaire lorsqu’elle tente de jouer avec les règles démocratiques. Pour les alliés de Giorgia Meloni, cela génère une crainte légitime : celle d’une sanction électorale s’ils défendent une réforme électorale qui chercherait à « forcer » le résultat des élections de 2027.
Pendant la campagne, Giorgia Meloni a limité son implication, afin de sortir le plus possible indemne d’une éventuelle victoire du « non ». À la différence de Matteo Renzi en 2016, elle n’entend pas démissionner et ne démissionnera pas. Mais, qu’elle le veuille ou non, une de ses réformes phares, qu’elle portait déjà dans son programme de 2022, est rejetée par une majorité claire d’Italiens, renforcée par une participation importante.
Dans le détail, les résultats sont, d’ailleurs, préoccupants pour la cheffe du gouvernement. Le « non » est majoritaire dans toutes les régions d’Italie, à l’exception des trois régions du Nord-Est (Lombardie, Vénétie et Frioul-Vénétie Julienne), où la droite est dominante. C’est le signe que la majorité n’a pas convaincu du bien-fondé de la réforme en dehors de ses cercles les plus fidèles.
Certaines régions comme le Piémont, la Ligurie, l’Ombrie, les Marches ou le Latium, où la droite est forte et où, parfois, l’élection régionale avait été remportée en 2025, ont voté « non ». Le rejet de la réforme atteint 55 % dans le Latium, 54 % dans les Marches et l’Ombrie, et même 60 % en Sardaigne et 61 % en Sicile, régions pourtant gérées par la droite. Cela conduit même à relativiser les succès régionaux de la majorité l’an passé, alors que l’opposition, elle, peut se prévaloir de larges victoires du « non » dans ses bastions comme la Campanie, la Toscane ou l’Émilie-Romagne.
Leçons pour l’opposition
La campagne menée par l’opposition s’est révélée payante et apporte quelques éléments sur la campagne qu’il conviendra de mener pour 2027. D’un côté, elle a été unie et a laissé le champ libre à la société civile et au « comité civique pour le “non” », constitué de juristes et de magistrats. Giuseppe Conte, chef de file du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), s’est ainsi dit ouvert à des « primaires » avant l’élection de 2027 pour proposer une opposition unie.
Et cela amène à la deuxième leçon : l’axe de campagne principal a été la défense de la Constitution et de l’État de droit contre un pouvoir présenté comme voulant instaurer un « nouveau régime ». À peine le résultat connu, Giuseppe Conte a salué la victoire du « non » par un « Vive la Constitution ! ». Cette approche est importante, car la volonté de transformer la Constitution a un écho très particulier dans l’esprit des Italiens.
La Constitution de 1947 est née de la lutte antifasciste et de la résistance. Sa défense est donc très liée en Italie à ces combats. D’ailleurs, le président du « comité civique pour le “non” », Giovanni Battista Bachelet, a immédiatement comparé cette victoire à « la lutte des partisans » ou « au référendum entre monarchie et République de 1947 ».
Ce socle est idéal pour une opposition qui, par ailleurs, est assez divisée dans ses projets politiques. Entre un M5S souverainiste et un Parti démocrate très atlantiste et europhile, entre Matteo Renzi et la gauche rouge et verte, les projets divergent. Mais tous peuvent se retrouver autour de la défense de l’esprit de la Constitution. L’affaire durera ce qu’elle durera, mais elle peut permettre de briser l’élan de la droite et de l’extrême droite.
Ce sera cela, l’enjeu principal de la campagne de 2027. Une campagne qui démarre dès maintenant. En réponse à cette lourde défaite, la réaction de Giorgia Meloni reste incertaine. Va-t-elle tenter d’avancer encore dans son projet de réforme électorale ? Va-t-elle jouer l’apaisement pour présenter un profil plus consensuel avant l’élection ? Y aura-t-il des tensions dans la coalition ? Tout demeure possible.
Lundi, la présidente du Conseil a publié un message vidéo pour reconnaître sa défaite et annoncer : « Nous irons de l’avant, comme nous l’avons toujours fait, avec responsabilité et [dans le] respect du peuple italien et de l’Italie. » Un message suffisamment flou pour laisser toutes les options ouvertes. Une chose est certaine : celle qui, jusqu’à peu, pensait être maîtresse du destin de l’Italie va devoir compter avec un boulet à ses pieds : cette lourde et inattendue défaite.
mise en ligne le 23 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Si l’on en croit les porte-paroles des partis, tout le monde a gagné. À regarder d’un peu plus près, on a surtout la confirmation d’un paysage politique éclaté, avec quelques tendances fragiles, dont toutes ne sont pas réjouissantes.
Au second comme au premier tour, la participation n’a pas retrouvé son niveau de 2014, pourtant lui-même en baisse sur les précédents scrutins municipaux. Il fut un temps où, dans les villes très populaires, les équipes municipales étaient élues par 10 à 15% de la population en âge de voter. Depuis, ce tableau s’est élargi à l’ensemble du territoire national et le phénomène s’est encore amplifié, avec la hausse des triangulaires, quadrangulaires et même quinquangulaires. Voilà qui érode un peu plus la légitimité des décideurs et amplifie la crise de la représentation.
Globalement, le paysage politique n’a pas été bouleversé, mais il s’est plutôt dégradé du côté de la gauche. Si l’on prend le groupe des villes de plus de 50 000 habitants, on constate ainsi qu’une trentaine a changé d’étiquette : une quinzaine en faveur de la droite et du centre, onze en faveur de la gauche et trois en faveur de l’extrême droite.
L’évolution en nombre n’est pas une révolution. Ce sont plutôt les équilibres internes aux grandes familles qui sont modifiés. Le PS reste certes la force la mieux lotie à gauche. Il garde ses fleurons, parfois brillamment : Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille et Rennes. Il gagne Saint-Etienne et Pau. Mais il perd Saint-Denis, Clermont-Ferrand et Brest.
Les moins bien lotis sont les Verts et le PCF. Les Verts font la surprise en conservant Lyon, mais perdent Bordeaux, Strasbourg, Annecy, Besançon, Colombes et Poitiers. Le PC va de son côté retrouver l’essentiel de ses 630 communes. Il récupère Aubagne et Nîmes, mais bute in fine sur la reconquête du Havre, de Saint-Pierre-des-Corps, de Champigny, de Sète ou d’Arles. Il perd une quarantaine de communes, dont cinq au bénéfice du RN (Vierzon et Lillers notamment). Vénissieux, Champs-sur-Marne, Rive-de-Gier, Pont-du-Château, Somain, Douchy-les-Mines ne sont plus communistes.
Il n’y aura pas de maire insoumis à Toulouse ou à Limoges, mais La France insoumise s’installe dans le paysage de banlieue. Quand elle s’est maintenue au second tour, elle retrouve peu ou prou ses scores de premier tour dans les villes sans risque de droite. Elle progresse même parfois, comme à Lille. À l’exception de Roubaix, conquise sur le centre, c’est la gauche qui fait les frais de sa progression, le PC comme le PS (Saint-Denis, Vaulx-en-Velin). LFI commence à se sortir de son dénuement communal et le fait en terres de gauche, pas dans les zones de force de la droite et du RN.
Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels.
Quant au RN et à ses alliés, on insiste à juste titre sur leurs échecs dans les grandes villes, à part Nice. Mais c’est sous-estimer la poursuite de leur enracinement au-delà, qu’illustrent les gains de Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou Montargis. Le sommet de la France urbaine continue d’échapper au parti de Jordan Bardella, mais pas les villes moyennes et petites, où il dispute la place aux autres composantes de la droite française.
Qui peut freiner une poussée d’un RN qui, comme en 2024, s’avère finalement résistible ? Au sortir de la séquence électorale municipale, les Républicains et la mouvance dite centriste (revigorée par le succès d’Édouard Philippe au Havre) se présentent comme les mieux placés pour le faire. Mais les élections ont étalé la profondeur de leurs divisions, y compris au second tour. Quant à la gauche, elle s’en est finalement mieux sortie qu’on ne le prédisait parfois. En réalité, elle est dans une situation délicate.
Globalement, ses scores de premier tour ne l’ont pas sortie de ses basses eaux. Mais au second tour, on constate que, confortée dans le sommet de la pyramide urbaine, elle a perdu tout de même des villes ou n’est pas parvenue à en reconquérir d’autres, alors que les résultats du premier tour lui donnaient une majorité arithmétique. Dans quelques cas, la désunion peut expliquer la déception : c’est par exemple le cas à Saint-Brieuc, à Champs-sur-Marne ou au Kremlin-Bicêtre.
Or quand l’union s’est réalisée entre les deux tours, elle a eu des effets divergents. Elle a fonctionné à Nantes, à Lyon, à Grenoble et à Tours, mais pas à Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Besançon, Toulouse ou Tulle. Pourquoi ? Sans doute parce que l’union n’est pas à elle seule un facteur explicatif. L’étiquette de la tête de liste a pu bien sûr jouer un rôle, en particulier quand des insoumis portaient cette charge, comme à Toulouse ou à Limoges. Mais on ne saurait laisser dans l’ombre le besoin de renouvellement que la population pouvait attendre de la gauche et que la gauche en place n’a pas su ou n’a pas pris en compte suffisamment en amont du tour décisif
Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels. À leur manière, Grégoire à Paris et Payan à Marseille ont considéré que les bases du rassemblement n’étaient pas assez crédibles pour le rendre attractif et gérable au-delà du moment électoral. On peut alors faire l’hypothèse qu’il était plus facile et plus crédible de se rapprocher entre écolos et insoumis, ou entre communistes et insoumis, qu’entre insoumis et socialistes.
Dès lors, on peut esquisser deux conséquences. La première est qu’il vaut mieux s’écarter résolument de la culture des deux gauches irréconciliables. Elle porte en germe la certitude de la défaite, parfois sur le terrain local, plus sûrement sur le plan national. Sur les terrains de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité, rien ne sépare les gauches de façon irrémédiable. La gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union.
Et pour que les rapprochements nécessaires n’apparaissent pas improvisés, voire opportunistes, il est vital de faire du débat permanent de fond une pratique en continu, sur les finalités, les valeurs, le projet de société et sur une stratégie rendant possibles les changements, partiels ou globaux.
mise en ligne le 21 mars 2026
Catherine Tricot | sur www.regards.fr
Dimanche soir s’achèvent les élections municipales. Quand bien même ce deuxième tour ne concerne qu’une minorité de Français, c’est ce dimanche que se jouera la leçon politique définitive du scrutin.
Dimanche dernier, à l’issue du premier tour des élections municipales, les écologistes ont plutôt mieux résisté qu’attendu ; mais ce qui sera retenu est le nombre de villes qu’ils continueront de diriger. Les listes de rassemblement à gauche sans LFI ont bien fonctionné et ont placé leur candidat en tête des gauches dans la plupart des villes. Vont-elles transformer l’essai ? L’avenir de Paris, Marseille, Nîmes ou Le Havre sera déterminant pour juger de leur capacité à entraîner toute la gauche et à remporter l’élection.
À Toulouse et Limoges, ce sont les listes LFI qui sont arrivées en tête et qui bénéficient de la fusion avec les autres listes de gauche. Est-ce que cela permettra de remporter la mairie ? Sur le papier, oui. Qu’en sera-t-il dimanche ? Les électeurs de gauche vont-ils massivement se reporter sur la nouvelle liste ? Il le faut, pour gagner.
La France insoumise sera-t-elle suivie quand elle se maintient face au reste de la gauche ? Dimanche soir, les analystes vont examiner les comportements de ses électeurs. À Paris, vont-ils réitérer leur vote LFI du premier tour et confirmer la constitution d’un noyau solide autour de 10% ? Ou vont-ils faire le choix du vote Grégoire pour bloquer Rachida Dati ? Même chose à Villejuif, où la liste du maire sortant communiste n’est pas parvenue à un accord avec LFI malgré la pression de la droite. La question du comportement des électeurs insoumis se posera également dans toutes les villes où il n’existe pas un danger de droite. Sur 51 candidatures estampillées LFI présentes au second tour, 46 affronteront au moins une autre liste de gauche (dont 18 en région parisienne).
Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber.
À Marseille, en revanche, on peut s’attendre au report massif des électeurs sur le maire sortant, Benoît Payan, pour empêcher que la ville tombe dans les mains du RN.
Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber. À un an d’une bataille que tout le monde perçoit comme décisive pour la France, affaiblir, meurtrir la gauche n’est vraiment pas une bonne idée.
Le premier tour a montré une bonne tenue de la gauche au-delà même des grandes villes et des listes des partis de gauche. Partout en France, de très nombreuses listes citoyennes relèvent aussi de cette culture écologique et humaniste. En face, l’extrême droite a confirmé son ancrage territorial mais n’a pas cassé l’opprobre qui l’entoure : une majorité d’électeurs ne veut pas d’elle au pouvoir, ni à la mairie, ni à l’Élysée après lui avoir fermé Matignon. La droite macroniste a disparu, les LR sont divisés, déboussolés et en capilotade.
Si la gauche ne se déchire pas, elle n’aura donc pas dit son dernier mot. Dimanche, il ne faut pas aggraver les blessures.
mise en ligne le 21 mars 2026
Lina Sankari sur www.humanite.fr
Le référendum des 22 et 23 mars organisés en Italie sur la réforme de la justice vise à réduire le pouvoir des prétendus « juges rouges », accusés d’être politisés. Du résultat de ce scrutin dépend une partie centrale de l’État de droit italien.
Elle les trouve « politisés » et est décidée à s’en débarrasser. Avec le référendum portant sur une réforme constitutionnelle réorganisant la magistrature italienne, la présidente du Conseil des ministres, Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, extrême droite), engage l’une bataille décisive de son mandat. Ces 22 et 23 mars, les Italiens ont ainsi entre leurs mains l’indépendance de la justice et la garantie de leurs droits.
La réforme prévoit de passer d’un Conseil supérieur de la magistrature à deux entités, l’une pour les juges, l’autre pour les procureurs. Ces magistrats seraient désormais tirés au sort sur des listes fixées par le Parlement et non plus élus comme c’est le cas actuellement. Le but ?
Dissoudre les courants qui existent actuellement au sein du corps. Une garantie démocratique de façade : rien n’atteste que des juges perçus comme « libres » de toute appartenance à une association ou à un courant d’idées ne subissent pas en retour de pressions extérieures. Au contraire, avec un seul et unique Conseil supérieur de la magistrature, le corps, qui jouit d’une autonomie, résiste mieux.
En tant que référendum de confirmation et non d’abrogation, il n’est pas nécessaire que 50 % + 1 des électeurs se soient rendus aux urnes pour que le « oui » ou le « non » l’emporte. « Il n’y a pas de quorum pour ce référendum ; c’est celui qui obtient une voix de plus qui l’emporte. Votre vote est donc décisif pour mettre un terme à cette réforme absurde », insiste Maurizio Landini, le secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail (CGIL). Pour le syndicat, la réforme augmente bel et bien les risques de contrôle politique sur la justice.
Quand l’application de la loi devient dissidence
Cette chasse aux juges n’a en effet rien à envier à celle qu’ont connue la Pologne ou la Hongrie. L’affaire n’est pas nouvelle. L’ancien chef de gouvernement, Silvio Berlusconi, accusait régulièrement les juges de complotisme rouge, mais se gardait bien, à l’époque, de remettre en cause l’État de droit. Depuis les années 1990 et l’opération judiciaire Mani pulite (« Mains propres »), qui avait décimé certains partis de gouvernement (PS, Démocratie chrétienne et Parti libéral), la justice est accusée d’interférer dans le jeu politique.
En 2024, le gel de l’accord migratoire qui prévoit la déportation et la détention des exilés en Albanie plutôt qu’en Italie, par le tribunal de Rome, a été instrumentalisé par le pouvoir pour entretenir le ressentiment populaire. Pour Giorgia Meloni, l’application de la loi est devenue dissidence.
Il y a deux ans, la présidence du Conseil des ministres laissait fuiter un document dans lequel l’exécutif accusait certains « magistrats politisés » de vouloir faire tomber le gouvernement d’extrême droite avec l’aide de la gauche. Dans un rapport daté de 2025, l’organisation de défense des droits Civil Liberties Union for Europe estime que l’Italie a déjà « profondément sapé » l’État de droit jusqu’à se constituer en avant-garde de la « récession démocratique » qui traverse l’Europe.
Cécile Debarge sur www.mediapart.fr
La réforme proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni est soumise à référendum dimanche 22 et lundi 23 mars. Depuis plusieurs semaines d’une violente campagne contre les juges, le pays se déchire sur le choix à faire. En jeu : l’indépendance du pouvoir judiciaire.
Ancône (Italie).– L’après-midi touche à sa fin, mercredi 18 mars, quand les premiers strapontins du vieux cinéma Teatro Italia d’Ancône s’abaissent. La salle se remplit, à moitié, d’un public plutôt âgé. Depuis l’estrade surmontée d’épais rideaux de velours rouge, le président du tribunal de Palerme, Piergiorgio Morosini, donne le ton : « Cette réforme est la plus incisive proposée depuis la naissance de la Constitution en 1948 puisqu’elle prévoit d’en modifier sept articles. »
Debout, micro à la main, il sort de la réserve que l’on connaît habituellement aux magistrat·es. « Cette campagne a été faite d’attaques et d’affronts », s’indigne-t-il face à un public dont l’extrême attention tranche avec le brouhaha continu des déclarations outrancières qui ont saturé les médias italiens ces derniers jours. À quatre jours du référendum sur la réforme de la justice proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni, la présidente du Conseil d’extrême droite, les partisans des deux camps livrent leurs dernières batailles dans une Italie extrêmement divisée.
Cette réforme prévoit la séparation stricte des carrières entre le parquet et le siège. Actuellement, juges et procureur·es appartiennent à un seul et même corps, indépendant du ministère de la justice, et peuvent passer d’une fonction à l’autre une fois au cours de leur carrière. Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) est chargé de garantir leur autonomie et leur indépendance. Un tiers de ses membres est élu par le Parlement, les deux autres par les magistrat·es.
La réforme prévoit de scinder le Conseil en deux : l’un pour les procureur·es, l’autre pour les juges, avec deux parcours de formation distincts. Les membres des deux conseils seraient alors tirés au sort : aux deux tiers parmi tous·tes les magistrat·es confondu·es, à un tiers parmi des juristes choisi·es par le Parlement. Le CSM serait aussi dépossédé de sa compétence disciplinaire, qui serait confiée à une haute cour disciplinaire à part.
À première vue, le lien n’est pas immédiat avec la fin de l’indépendance du pouvoir judiciaire, comme le dénoncent les partisans du non. En lisant entre les lignes, juges et magistrat·es craignent surtout un affaiblissement progressif de leur autonomie (notamment avec le choix accordé au Parlement des membres des conseils à tirer au sort) et un isolement du parquet qui le rendrait plus vulnérable aux pressions politiques. Une sorte de première mise au pas de la magistrature.
La séparation des pouvoirs en jeu
Devant la technicité et la complexité de ce projet de loi constitutionnelle, de nombreux magistrats, avocats ou professeurs de droit ont rejoint les rangs des comités citoyens pour l’expliquer aux électeurs et électrices.
« On fait tout notre possible pour que les citoyens soient impliqués dans ces initiatives », assure Stefano Staffolani, président du Comité de la société civile pour le « non » à Ancône. Il le confesse, en tant que professeur d’économie politique, il n’avait pas tous les outils pour comprendre les subtilités du texte : « Alors, en bon économiste, j’ai cherché les chiffres. » Ses feuilles de notes à la main, il livre ses découvertes.
« Les artisans de la réforme disent que les juges sont sous la coupe du parquet, soi-disant parce qu’ils vont jouer au tennis ensemble ! Mais en Italie, environ la moitié des réquisitions du parquet ne sont pas suivies par les juges, alors que la moyenne européenne est de 34 % », a-t-il ainsi constaté.
« Les sanctions contre les magistrats seraient aussi trop légères et rares, poursuit-il. Mais en Italie, près de huit juges sur mille font l’objet d’une sanction contre un sur mille en Allemagne ou quatre sur mille en Espagne, et ces sanctions émanent plus souvent du Conseil supérieur de la magistrature que du ministère de la justice qui en a aussi le pouvoir. »
Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres.
Ruggiero Dicuonzo, magistrat
Sur scène, le président du tribunal de Palerme, pour revenir sur la genèse de la Constitution, convoque l’histoire et l’assassinat par Mussolini du député antifasciste Giacomo Matteotti. « Les pères fondateurs avaient vécu dans leur chair la concentration des pouvoirs aux mains de l’exécutif, et c’est justement ce qu’ils voulaient éviter en rendant le corps judiciaire autonome, explique celui qui s’est engagé au sein du comité. Il est juste de dire non. »
« Ce vote n’est pas pour ou contre la magistrature ou le gouvernement, mais sur le maintien ou l’abandon du principe fondamental de séparation du pouvoir judiciaire de l’État », poursuit-il. Des applaudissements nourris accueillent ses propos. « Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres », estime Ruggiero Dicuonzo, ancien juge aujourd’hui substitut du procureur au tribunal d’Ancône.
Un offensive contre les juges
Officiellement ouverte à la mi-novembre, la campagne référendaire a redoublé de violence ces dernières semaines. La dernière provocation en date (« un signal clair que le dialogue n’est pas possible », commente avec flegme Piergiorgio Morosini) est signée Francesco Zaffini, sénateur et membres de Fratelli d’Italia (FdI), le parti de Giorgia Meloni, qui a comparé la magistrature à « un cancer ».
Peu avant, Giusi Bartolozzi, vice-ministre de la justice, invitait les Italien·nes à « se débarrasser de la magistrature », qui agirait tel un « peloton d’exécution ». Quant au ministre de la justice, Carlo Nordio, corédacteur avec Giorgia Meloni du texte de la réforme, il estime que le Conseil supérieur de la magistrature est un « mécanisme mafieux ».
Pour justifier ces diatribes, les réseaux sociaux des partisans du « oui » pullulent de faits divers afin de dénoncer des jugements trop laxistes, en particulier lorsqu’ils concernent des étrangers. Face à ces attaques, et de manière inédite depuis le début de son mandat il y a onze ans, le président de la République, Sergio Mattarella, a présidé une réunion du CSM, en rappelant sa « valeur constitutionnelle » et en exhortant « au respect mutuel » des institutions. Il ne siège d’ordinaire jamais au sein du CSM, qu’il préside en tant que chef d’État.
L’extrême droite italienne est coutumière des affrontements avec les magistrat·es. Matteo Salvini, chef de file de la Ligue et partenaire junior de la coalition au pouvoir, en a usé et abusé depuis ses premiers pas au gouvernement, en 2018. Mais un cran a été franchi par le gouvernement de droite et d’extrême droite de Giorgia Meloni, qui a fait de la magistrature sa principale opposante politique, en particulier sur les sujets de sécurité et d’immigration.
Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice.
Chiara Gabrielli, juriste
Coupables désignés par le gouvernement du fiasco des centres de rétention pour migrant·es en Albanie ou, dernièrement, du placement jugé abusif des enfants de la « famille du bois », les magistrat·es sont accusé·es d’être partisan·es, de gauche, et même de souffrir de « dégénérescences idéologiques », selon les mots de Giorgia Meloni elle-même.
Ce récit politique d’une magistrature partisane n’a cessé d’infuser dans l’opinion publique depuis les années 1990, entretenu notamment par Silvio Berlusconi et Forza Italia, pour qui cette réforme est une vieille chimère. Ses défenseurs promettent qu’elle permettra à la magistrature de redevenir neutre et impartiale, et de retrouver la confiance des Italien·nes alors qu’elle est, il est vrai, mal-aimée et mal considérée.
Mais la promesse ne tient pas, selon Chiara Gabrielli, professeure en droit procédural à l’université d’Urbino, et membre du Comitato dei 15 per il NO (« comité des 15 pour le non ») : « Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice. Elle n’introduit aucune autre forme de responsabilité pour les magistrats, aucun nouvel outil pour faire face aux erreurs judiciaires, tout cela dépend de la qualité et de la quantité des ressources à disposition de la justice mais sur ce point, le projet de loi de finances prévoit, selon l’Association nationale de la magistrature, des financements insuffisants. »
Sur l’échiquier politique, les positions sont assez claires : la coalition gouvernementale soutient le « oui », tandis que le Parti démocrate, le Parti communiste, l’Alliance des verts et de la gauche et le Mouvement 5 étoiles soutiennent le « non ».
Même si elle tente à tout prix de l’éviter, ce référendum a pour Giorgia Meloni des airs de test électoral avant les scrutins de l’année prochaine. C’est l’une des trois principales réformes promises par le gouvernement aux Italien·nes, et aucun quorum de participation n’est requis pour prendre en compte le résultat du vote. En 2016, le dernier référendum constitutionnel proposé par le président du Conseil Matteo Renzi s’était soldé par sa démission après le rejet des électeurs et électrices.
mise en ligne le 20 mars 2026
Pauline Graulle sur www.mediapart.fr
Dans la capitale, seule grande ville de France où insoumis et socialistes n’ont pas réussi à se mettre d’accord dans l’entre-deux-tours pour battre la droite, l’angoisse grandit et la colère gronde. L’électorat de l’Est parisien peine à comprendre cette « guerre des gauches » face au risque Rachida Dati.
Le poissonnier lève un sourcil et jette un regard en biais vers le brouhaha qui s’élève depuis le bout du marché. En face de deux militantes socialistes venues tracter de bon matin, mercredi 18 mars, un homme aux longs cheveux blancs monte la voix : « Vous avez lu le bouquin de Johann Chapoutot ? Vous êtes des irresponsables ! »
Cet ancien syndicaliste de la CGT avait voté pour Sophia Chikirou au premier tour des municipales. Dimanche 22 mars, il se reportera non sans effort sur la liste d’Emmanuel Grégoire. Mais aujourd’hui, il est en colère. « Que la gauche n’arrive pas à s’unir est une aberration ! Une a-ber-ra-tion ! Dati, elle, a fait l’ouverture à l’extrême droite, c’est un danger public. Pourquoi est-ce qu’on n’a pas fait à Paris comme à Marseille ? », interroge-t-il face à l’une des militantes, qui opine du chef, compréhensive.
Celle-ci le reconnaît volontiers : elle a beau soutenir le choix d’Emmanuel Grégoire d’exclure toute fusion au second tour avec La France insoumise (LFI), qu’elle juge « sectaire » et « agressive », elle aussi est lasse de cette « guerre des gauches » qui fracture la première ville de France.
Dans les pollens qui tournicotent autour des étals posés sur le terre-plein de la rue Alexandre-Dumas, dans le XIe arrondissement, elle se rassure en pensant à sa fille qui vote insoumis ou à sa tante qui a voté Pierre-Yves Bournazel le 15 mars : toutes deux lui ont promis qu’elles mettraient un bulletin « Grégoire » dans l’urne au second tour.
Combien seront-ils, ces électeurs et électrices de gauche ou du centre, à changer leur vote pour empêcher la droite de mettre la main sur Paris ? Depuis mardi soir, l’assurance tranquille née du score inattendu (près de 38 %) de la liste emmenée par Emmanuel Grégoire a fondu sous le soleil du printemps précoce.
En se retirant de la bataille, la zemmouriste Sarah Knafo et le philippiste Pierre-Yves Bournazel ont ouvert la voie à Rachida Dati. Désormais seule sur l’espace de la droite et de l’extrême droite, l’ancienne ministre de la culture n’a jamais été aussi proche de l’emporter malgré un résultat médiocre (moins de 26 %) au premier tour. Après Jordan Bardella, même Marine Le Pen a appelé à « faire barrage » à la gauche en votant pour elle.
Au lieu de se rassembler pour faire front commun, le candidat socialiste Emmanuel Grégoire et l’insoumise Sophia Chikirou ont déposé, chacun de leur côté, leur liste en préfecture. Sur les réseaux sociaux, les deux équipes ont commencé à s’empailler, s’accusant l’une l’autre d’être responsable de la division. Mercredi soir, l’engueulade a migré sur le plateau de BFMTV où les deux têtes de liste se sont livrées à un débat sans merci, quand bien même leurs programmes ne sont guère éloignés.
Unitaires des quartiers populaires
Sur les trottoirs de l’Est parisien, l’heure est à une colère sourde et indifférenciée contre les deux états-majors qui ont refusé de s’entendre. « La faute aux égos », entend-on rue Alexandre-Dumas, où une dame, caddie à la main, interpelle l’aréopage des militants : « Chirikou [sic], oui, on l’aime pas, mais vous vous êtes fait piéger par la presse : il fallait faire alliance ! » Un homme attrape un tract fraîchement réimprimé, où les mots « Mobilisation générale ! » ont fait leur apparition en gros caractères sous le visage d’Emmanuel Grégoire. « Il faut que Chikirou se désiste ! », lance-t-il sans y croire.
Jeudi matin, Danielle Simonnet arrive devant l’école élémentaire Mouraud, entourée de HLM dans le quartier Saint-Blaise (XXe arrondissement). La députée de L’Après, qui fut conseillère de Paris durant quatorze ans, se lance dans une criée militante, une tonne de tracts à la main : « On compte sur vous dimanche ! Il ne faut pas que Dati passe, votez Emmanuel Grégoire ! », clame-t-elle à tue-tête. Là aussi, impossible de passer à côté de l’aspiration au rassemblement. « Il faut s’allier les gars ! Faites comme à Toulouse, ils vont niquer Moudenc ! », enjoint spontanément un livreur à vélo passant par là.
Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur Chikirou ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Jérôme Gleizes, conseiller écologiste de Paris
L’accueil est plutôt bon chez les parents d’élèves. Les exemples toulousains et marseillais reviennent en boucle. « Pourquoi vous vous maintenez ? », morigène une mère face à Danielle Simonnet, qu’elle croit toujours membre du mouvement de Jean-Luc Mélenchon, quand une autre lui glisse : « Ne vous inquiétez pas, je voterai Chikirou ! » La députée éclate de rire : « Non ! Si vous voulez me faire plaisir, il faut voter Grégoire ! »
Pour éviter les malentendus, l’ex-insoumise, purgée en 2024, a écrit un texte pour les habitants de sa circonscription où elle explique pourquoi seul un vote en faveur du socialiste saura « empêcher Dati-Knafo de prendre Paris ». La députée a épluché les résultats du XXe, bureau par bureau. Elle est formelle : dans les quartiers populaires, « la dynamique unitaire portée par Emmanuel Grégoire l’a emporté sur les aspirations identitaires ». Résultat, l’électorat qui avait massivement voté LFI aux dernières européennes n’a pas barguigné pour se reporter sur le vote Grégoire dès le premier tour.
Exemple dans le bureau de vote de l’école Mouraud, où près de 20 % des électeurs de LFI de 2024 ont préféré le socialiste à l’insoumise. « Il y a dans l’électorat populaire une conscience plus forte du danger de l’arrivée de Dati, alors que dans les coins plus bourgeois, autour de la place Gambetta, le vote Chikirou est plus élevé », analyse Danielle Simonnet.
De Marseille à Paris
Pour l’ancien conseiller de Paris Jérôme Gleizes, c’est justement là le problème : « Grégoire dit qu’il est confiant, mais il n’a pas compris que le vote utile avait déjà eu lieu au premier tour ! », alerte l’écologiste qui, avec ses camarades des Verts populaires, a rejoint LFI fin janvier.
Après avoir lui-même prôné l’union en interne, il défend désormais la ligne autonomiste de Sophia Chikirou : « Les 90 000 électeurs qui se sont portés sur sa candidature ont le droit d’être représentés au conseil de Paris, c’est la démocratie ! Face à une gauche molle, on ne peut pas disparaître », avance-t-il. Il observe aussi que, si à Marseille, le Rassemblement national a d’ores et déjà gagné ses galons à la mairie, dans la capitale, le retrait de Sarah Knafo a pour conséquence – heureuse – qu’aucun élu d’extrême droite ne siégera au conseil de Paris…
Dans le camp d’Emmanuel Grégoire, Lucie Castets a elle aussi longuement plaidé, en vain, pour le rassemblement. Une question de tactique, mais aussi de principe, pour celle qui fut choisie il y a deux ans par le Nouveau Front populaire pour incarner la gauche unie à Matignon. Deux ans plus tard, la fondatrice de Nos services publics a troqué sans mal son costume de première ministrable pour celui de future maire du XIIe arrondissement.
On la retrouve jeudi sur le marché de la Porte-Dorée, en pleine discussion avec une électrice insoumise qui se dit aussi « écœurée » de la tournure prise par la campagne : le refus catégorique et « méprisant » d’Emmanuel Grégoire de s’allier avec Sophia Chikirou, pour éviter de s’aliéner l’électorat centriste, continue de la tourmenter.
« Il n’y en a qu’une qui s’est bougée, c’est Sandrine Rousseau ! », souligne l’électrice, en référence à l’écologiste qui a rappelé, sur ses réseaux sociaux, que l’accord noué au mois de décembre 2025 entre les écologistes et les socialistes parisiens spécifiait noir sur blanc que « les partenaires s’engagent à tout faire pour qu’il n’y ait qu’une seule liste de gauche au second tour ».
Lucie Castets tente de rappeler que les torts sont « partagés », qu’avoir opté pour la candidature de Sophia Chikirou, réputée pour crisper le reste de la gauche, n’a pas pesé pour rien dans l’impossibilité de s’allier… Mais rien n’y fait. Et c’est avec « tristesse » que l’électrice votera à nouveau LFI dimanche. À cet instant, pense-t-elle, c’est bien tout ce que la gauche mérite.
mise en ligne le 19 mars 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.
À quelques jours des municipales, le spectacle qu’offre la gauche a quelque chose de désolant. Non pas seulement parce qu’elle est divisée – elle l’a souvent été – mais parce que cette division semble devenue une stratégie en soi. Dans une large majorité de villes, les forces de gauche et écologistes n’ont pas réussi à se rassembler. Les uns, du côté des insoumis, semblent parfois considérer l’affaiblissement des socialistes comme un objectif politique. Les autres, du côté socialiste, privilégient des accords avec communistes et écologistes pour mieux tenir à distance les insoumis. Chacun trace ses lignes rouges, cultive ses blessures et défend sa cohérence.
Et, pendant ce temps-là, l’électeur de gauche regarde le puzzle sans parvenir à en reconstituer l’image. Le paradoxe est frappant : dans nombre de communes, la gauche pourrait gagner. Elle pourrait gagner si elle acceptait de regarder la réalité en face : la dispersion des candidatures transforme parfois des victoires possibles en défaites programmées. Nous allons ainsi assister à des situations presque ubuesques où des villes gagnables ne le seront pas, simplement parce que des forces qui gouvernaient ensemble hier refusent aujourd’hui de se parler.
Dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis.
Il y a à peine trois ans, socialistes et insoumis faisaient campagne côte à côte avec un programme commun. Aujourd’hui, dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis. La formule, censée incarner une vertu politique, dit surtout l’état d’un camp qui semble parfois avoir perdu le goût de la victoire. Pendant ce temps, la droite et l’extrême droite n’ont pas ces pudeurs.
À Paris, pour ne prendre que cet exemple, personne ne doute que la droite municipale saura tendre la main quand il le faudra. Il n’est pas absurde d’imaginer Rachida Dati discuter sans trembler avec l’extrême droite de Sarah Knafo si les circonstances électorales l’exigent. Là où la gauche se déchire sur des questions d’orthodoxie, ses adversaires savent faire preuve d’un pragmatisme redoutable.
Hégémonie et exclusion
Tout le monde a une part de responsabilité dans cette impasse. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Les procès en illégitimité répondent aux procès en trahison. Et cette mécanique finit par produire ce que l’on voit aujourd’hui : une gauche qui débat beaucoup de ses frontières internes et trop peu de la société qu’elle prétend transformer. Peut-être est-il temps de se rappeler une chose simple : en démocratie, les élections servent aussi à gagner.
Il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.
Avant de conclure, un mot pour certain·es lecteur·rices qui s’émeuvent parfois de lire ici un éditorial qui ne correspond pas exactement à leurs convictions. Rappelons une évidence : un éditorial engage celui qui l’écrit, pas l’ensemble d’une rédaction. Un journal n’est pas une chapelle où l’on répète une ligne unique ; c’est un espace où des points de vue peuvent s’exprimer, parfois divergents. Les lecteur·rices qui souhaitent répondre peuvent le faire : la page Agora est précisément faite pour cela. Le pluralisme n’est pas un slogan décoratif ; il suppose d’accepter la contradiction. On ne peut pas célébrer l’indépendance éditoriale un jour et appeler au boycott le lendemain parce qu’une opinion déplaît. Le pluralisme n’est pas à géométrie variable.
Mais revenons à l’essentiel. À force de s’écharper, la gauche oublie peut-être l’urgence politique du moment. À un an de l’élection présidentielle, dans un contexte où l’extrême droite progresse, continuer à régler ses comptes comme si l’adversaire principal était à l’intérieur du camp progressiste relève d’un étrange sens des priorités. Se parler, débattre, confronter des désaccords : tout cela est normal. Mais ces débats doivent rester ceux d’une même famille politique qui partage un horizon commun. Car il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Et à l’approche des municipales comme de la présidentielle, il serait peut-être temps de s’en souvenir.
mise en ligne le 16 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Le premier tour des municipales ne bouleverse pas le paysage politique. Mais il en accentue certains traits et fait bouger les équilibres internes de la gauche et de la droite.
Roger Martelli nous livre ici ses premières impressions sur le premier tour des élections municipales. Nous publierons d’autres analyses plus détaillées, en fonction des grands enjeux qui se dessinent.
Ce premier tour des élections municipales, ce dimanche 15 mars, n’a pas contredit une tendance de long souffle : le poids de l’abstention. On pouvait croire que la faible participation de 2020 était due à la seule épidémie et, de fait, la participation est à la hausse cette année. Mais c’est la deuxième fois depuis 1959 qu’elle passe sous la barre des 60%. La crise de la représentation n’est pas derrière nous et il n’y a pas de vaccin pour la contenir.
Un autre aspect s’est trouvé confirmé ce dimanche : après le choc des législatives de 2024, celui de l’éclatement du paysage politique, dont atteste le grand nombre de listes habilitées à accéder au second tour, dans la France urbaine des plus de 10 000 habitants. Il ne faut certes pas exagérer cette dimension : le PS et les LR continueront vraisemblablement de se partager un grand nombre des 7 à 8% des communes concernées. Mais les deux partis qui ont gouverné la France en alternance depuis 1981 devront compter sur le poids d’autres forces.
Le RN était ainsi annoncé une fois de plus comme le grand gagnant de la consultation. Et, de fait, sa présence s’est avérée massive dans de vastes portions du territoire métropolitain. Il a conforté ses bases antérieures, réélues dès le premier tour. En dehors des centres métropolitains, qui restent globalement rebelles à son emprise, il obtient des scores importants qui lui assureront des entrées notables dans de très nombreux conseils municipaux. Mais s’il a d’ores et déjà conquis des petites villes dans le Nord, l’Est et le Sud et s’il est en tête dans de nombreuses villes (Narbonne, Menton, Toulon, Castres, Douai ou Draguignan), il n’est pas parvenu à s’emparer de villes moyennes comme Avion, Lens, Charleville-Mézières, Narbonne ou Saint-Dizier.
L’extrême droite a progressé partout, elle a fait un pas vers cette union de toutes les droites qui doit être la base de sa future hégémonie, mais elle n’a pas encore éloigné cette méfiance qui ne joue pas dans les élections européennes, mais qui se manifeste encore quand il s’agit de passer de la simple influence à un pouvoir réel, local comme national.
Quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix.
Et si le RN n’est pas au bout de sa dédiabolisation, il devra tenir compte que la diabolisation corrélative de La France insoumise a connu son premier couac significatif. Comme le parti de Marine Le Pen, celui de Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire de ces élections l’occasion d’inscrire le local dans ses bases d’implantation. Il a donc cherché opiniâtrement à politiser le scrutin, en faisant tourner « sa » vedette et ses figures de proue plus jeunes. Comme le RN, il a jeté nombre de ses députés dans la bataille municipale.
Cet effort a manifestement payé, en tout cas dans ses zones de force qu’il a labourées sans compter. La violence anti-LFI, notamment après la mort de Quentin Deranque à Lyon, n’a pas enrayé la mécanique insoumise. Elle l’a sans doute même confortée, comme ce fut le cas pour le PCF dans la rude période de « classe contre classe ». La hargne contre les insoumis et la mansuétude relative à l’égard du RN ont surmobilisé en faveur de LFI une large part de la gauche de gauche, notamment dans la jeunesse, racisée et éduquée.
La France insoumise a ainsi consolidé son ancrage au cœur de la France urbaine, dans la jeunesse et sans doute une part des catégories populaires. Ses bons résultats s’observent sans surprise dans les territoires où Jean-Luc Mélenchon a fait ses meilleurs scores, ainsi que la liste Aubry des européennes. En général, il est vrai que les résultats sont en dessous de ceux de 2022 et 2024, notamment à Paris et à Marseille qui font un peu figure de contre-performances. Mais ils égalent les résultats précédents (Lille) ou les dépassent sensiblement (Toulouse, Bordeaux ou Limoges).
Dans la plupart des cas de figure, le reste de la gauche doit enregistrer lucidement le phénomène, dans toute sa complexité. Au fond, il est difficile d’oublier que la poussée en longue durée des insoumis est l’envers des carences des autres composantes de la gauche. Si le vote Mélenchon de 2017 et 2022 n’a pas été qu’un vote insoumis, ceux de 2026, comme les réélections au premier tour de maires communistes, disent que la gauche de gauche n’a pas disparu de l’espace politique français. Force est alors de constater, comme à Nîmes ou au Havre, que lorsque cet espace est occupé par d’autres, le score des insoumis est nettement plus faible. Le PS gagnerait à ne pas l’oublier, pas seulement parce qu’il a conjoncturellement besoin de l’apport insoumis au second tour, mais parce qu’il en va de l’avenir de la gauche française.
Le message doit donc être entendu à gauche, dans toute la gauche. Les raisons ne manquent certes pas, politiques comme éthiques, pour critiquer La France insoumise et ses principaux responsables. Mais quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix. Il y avait sans nul doute des raisons d’être anticommuniste dans les périodes les moins ouvertes de l’histoire communiste. Mais l’anticommunisme de principe a toujours fini par anémier la République. Il en est de même de l’appel incessant à la mise au ban des insoumis.
Mieux vaut l’entendre aujourd’hui encore. La gauche peut débattre avec franchise, rudement s’il le faut. Elle ne doit pas oublier ce qui différencie ses composantes, mais sans jamais oublier qu’elle doit se retrouver pour faire majorité. Plutôt que d’osciller en permanence entre bordées d’insultes et embrassades contraintes, mieux vaut apprendre à être à la fois différents et unitaires.
Surtout quand le spectre de l’extrême droite continue de planer. Ce premier tour d’élections a montré, il est vrai, que les enfants du lepénisme n’ont pas encore partie gagnée. On y verra une bonne nouvelle. Mais pour qu’elle se confirme, puisque la droite déchirée est incapable de faire barrage, c’est la qualité de la gauche, sa rigueur et sa tranquillité qui sont la clé de nos lendemains.
Dans les jours qui viennent, toute la gauche devra s’en souvenir, pour ne pas décourager cette part de la France populaire qui continue de croire en elle et qui veut continuer une grande histoire, même s’il est impératif de la refonder.
mise en ligne le 14 mars 2026
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
Après les bascules de 2020, les majorités PS-PCF-Les Écologistes abordent les scrutins municipaux dans une position plutôt défensive, de son côté LFI compte peser grâce à une stratégie autonome. Une division qui pourrait coûter cher, y compris dans les villes de conquête.
Les bascules de 2020 en sa faveur font que la gauche, hors LFI qui ne gère que deux communes, aborde de fait ces élections municipales dans une position assez défensive. D’où une angoisse palpable chez de nombreux cadres qu’ils soient socialiste, écologiste ou communiste. Conserver notamment les 103 des 281 principales villes du pays reste leur objectif prioritaire pour ne céder du terrain ni à la droite ni au Rassemblement national.
Aujourd’hui, la gauche est à la tête de neuf des onze centres urbains de plus de 200 000 habitants. À Rennes (Ille-et-Vilaine), Montpellier (Hérault) et Nantes (Loire-Atlantique), les majorités sortantes dirigées par le PS ne semblent pas particulièrement menacées.
Lille (Nord) et Strasbourg (Bas-Rhin) devraient rester dans le giron de la gauche mais être le théâtre d’une lutte entre forces de l’ex-Nouveau Front populaire (NFP), notamment dans la préfecture de l’Alsace où l’ancienne maire socialiste Catherine Trautmann part favorite face à la sortante écologiste Jeanne Barseghian.
En revanche, les majorités PS-PCF-Les Écologistes se trouvent challengées par une droite aux accents trumpistes à Paris, avec Rachida Dati, et à Lyon, avec Jean-Michel Aulas, ainsi qu’à Marseille où l’extrême droite est en embuscade. Dans ces trois villes, une division de la gauche au second tour pourrait être fatale.
« C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite »
La gauche part aussi à l’offensive pour (re) conquérir des grandes métropoles et des villes moyennes qui, aujourd’hui, lui échappent. Les socialistes visent des victoires à Toulouse (Haute-Garonne), Amiens (Somme), Saint-Étienne (Loire), Limoges (Haute-Vienne) ; les écologistes à Lorient (Morbihan), Nevers (Nièvre), Caen (Calvados), Mulhouse (Haut-Rhin) et les communistes au Havre (Seine-Maritime), à Nîmes (Gard), Alès (Gard), Arles (Bouches-du-Rhône), Montargis (Loiret) ou encore Agen (Lot-et-Garonne).
Un élargissement de l’escarcelle de la gauche enverrait un signal plutôt positif aussi pour la présidentielle. C’est ce qu’espère notamment le Parti socialiste qui a « fait de ces municipales un enjeu stratégique de positionnement politique » en présentant majoritairement des listes dans un périmètre d’union de la gauche sans LFI. « Ce doit être le même en 2027. C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite », assure Pierre Jouvet, secrétaire général du parti à la rose.
Dans une stratégie autonomiste confortée par le refus du PS de faire alliance avec des mélenchonistes, LFI espère conquérir Roubaix (Nord) et Évry-Courcouronnes (Essonne), chiper Vénissieux (Rhône) aux communistes, en plus d’être en capacité de récolter plus de 10 % dans nombre de grandes villes.
Une façon d’obtenir des grands électeurs pour les sénatoriales et d’affirmer son poids électoral à l’approche de la présidentielle. Mais cette tactique pourrait se heurter à une dynamique de vote utile d’un électorat stratège plutôt unitaire voulant éviter des bascules ou faciliter des conquêtes.
mise en ligne le 13 mars 2026
Alexandre Berteau et Marie Turcan sur www.mediapart.fr
Le militant tué à Lyon gravitait depuis plusieurs années dans les cercles néofascistes locaux. Des milliers de posts anonymes sur X retrouvés par « Mediapart » montrent l’étendue de sa pensée raciste et antisémite, construite autour d’une glorification du fascisme et une nostalgie du nazisme.
Il y a d’abord eu les hommages, élogieux. « Quentin est un nouveau converti au catholicisme engagé pour le bien commun […] avec une noblesse d’âme impressionnante », décrivait son ami Baptiste Claudin le 16 février sur CNews.
Puis est arrivée la minute de silence à l’Assemblée nationale. À 15 heures, le lendemain, tout l’hémicycle s’est levé pour le « jeune Quentin » – les mots de la présidente Yaël Braun-Pivet. Le militant d’extrême droite venait d’être déclaré mort après avoir été passé à tabac par des militants antifascistes, en marge d’un affrontement entre deux bandes rivales. Allait suivre un débat national jetant notamment l’opprobre sur le mouvement de La France insoumise (LFI), accusé de proximité avec le mouvement antifasciste.
Enfin, les rares portraits étoffés sont apparus dans la presse conservatrice, décrivant Quentin Deranque à travers les témoignages de ses ami·es proches. « Quentin est devenu catholique pour des raisons identitaires : le patriotisme et l’amour de Dieu sont liés chez lui », a ainsi résumé Domitille Casarotto dans Le Figaro.
Le jeune « consacrait ses nuits à l’aide aux sans-abri et à la lecture », affirme encore l’avocat de sa famille Fabien Rajon, qui a dénoncé le 11 mars « le harcèlement de certains médias dont les prétendues “enquêtes” ne visent qu’à salir sa mémoire ». Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu à nos sollicitations.
Un aspect de la personnalité du militant néofaciste, qui s’était porté volontaire pour faire partie d’un service d’ordre bénévole du groupe de fémonationalistes Némésis le 12 février, a pourtant jusqu’ici été complètement éclipsé. Un activisme en ligne d’une rare brutalité, qui laisse peu de doute sur les convictions néonazies qu’il avait développées.
Mediapart a identifié des milliers de posts que Quentin Deranque a publiés sous pseudonyme ces deux dernières années sur le réseau social X. Si elles confirment le portrait de fervent catholique et intellectuel appliqué que ses ami·es ont dressé, ces publications donnent aussi à voir l’étendue vertigineuse d’une pensée structurée autour d’un racisme et d’un antisémitisme décomplexés, ainsi qu’une glorification assumée du fascisme et de la nostalgie du nazisme.
« Il faut que les lois Pleven et Gayssot soient supprimées », énonce-t-il dans l’une de ses premières publications le 2 mai 2023, à propos des lois françaises qui interdisent notamment de nier la Shoah. Le début d’une logorrhée qui n’a fait que s’intensifier à mesure de son utilisation de la plateforme et de ses interactions avec d’autres militants néonazis. Durant des mois s’accumulent des posts négationnistes, fascistes, antisémites, racistes, islamophobes, homophobes.
Très proche de sa famille
Quentin Deranque est né le 13 juillet 2002, d’une mère péruvienne et d’un père français, à Perpignan (Pyrénées-Orientales). Il y passe quelques années avant que ses parents déménagent en Auvergne-Rhône-Alpes. Ils se rendent parfois dans le village de Cucuron (Vaucluse), au nord d’Aix-en-Provence, où le grand-oncle de Quentin Deranque a été maire pendant vingt ans.
C’est ici, dans un caveau familial, qu’il a été enterré le 25 février dans la plus grande discrétion. Pour éviter les risques de profanation, les fleurs ont été déposées uniquement au milieu du cimetière du petit village, sous une statue de Jésus crucifié. « Casapound Blocco Studentesco », lit-on sur une gerbe, du nom de l’organisation néofasciste italienne, connue pour son influence sur la mouvance française.
Il est scolarisé dans le lycée catholique privé sous contrat Robin à Vienne (Isère), un établissement qui brasse des milliers d’élèves par an. En parallèle, il prend des cours de guitare électrique dans un centre social d’un quartier prioritaire viennois. Un professeur se souvient d’un « gentil gamin, petit et fin » et « très obéissant avec son père ». « Je ne me souviens pas d’une personnalité très affirmée, mais il était très preneur de la moindre proposition », ajoute-t-il.
Quentin Deranque entame ensuite ses études supérieures en septembre 2020 à Lyon I, en parcours mathématiques et économie. Le jeune homme est toujours resté « très proche de ses parents », formant une « famille tranquille et peu nombreuse », dit-on à Mediapart. Quentin Deranque a aussi une sœur de quelques années de moins, qui vivrait dans le Sud-Ouest, selon Le Figaro. Lui rentrait quasiment tous les week-ends et fréquentait assidûment les paroisses de la région.
Depuis sa mort, ses parents refusent de prendre la parole, renvoyant toute sollicitation vers leur avocat Fabien Rajon (voir la boîte noire). « Il y a des parents qui ont perdu un enfant. La famille est dépassée par ce retentissement, il faut les comprendre », rappelle l’entourage de la famille.
Après deux années à Lyon I passées « avec succès », décrit une source en interne, puis un stage à l’été 2022 dans le domaine de l’énergie, sur le lieu de travail de son père, il disparaît des radars scolaires. Bien qu’inscrit en troisième année entre 2022 et 2025, il ne se présente pas aux épreuves et n’obtient pas de diplôme. Ce n’est qu’en septembre 2025 qu’il se réinscrit dans un autre cursus, suivant un bachelor universitaire de technologie (BUT) de science des données à Lyon II.
De ces trois années de creux, on ne sait quasiment rien. Selon les témoignages de ses proches, c’est à cette période que sa fréquentation des paroisses s’intensifie. C’est aussi à cette époque que Quentin Deranque poste frénétiquement sur X.
Apologie du fascisme et du nazisme
Au printemps 2023, il crée deux comptes anonymes sur le réseau social d’Elon Musk : @PatricienD et @Gavariou. Sur le premier, il publie près de 7 000 fois en un an, de 2024 à janvier 2025. Il bascule alors parfois sur l’autre, présenté comme son « compte secondaire », et un troisième, @ultragavariou, créé en avril 2025, où l’on dénombre 3 000 publications jusqu’en février 2026.
L’exégèse de ces milliers de messages montre que non seulement il se revendiquait du fascisme (« On veut le fascisme », janvier 2025) et se définissait comme « un fasciste » (janvier 2025), mais qu’il prenait aussi le temps de le théoriser : « Un fasciste est quelqu’un qui soutient le fascisme, càd qu’il affirme la primauté de l’État sur l’individu. Il souhaite que l’État soit une force régénératrice (d’un ordre moral) et qu’il unisse la Nation. Il s’oppose au libéralisme et au marxisme. »
Il lui arrive d’ailleurs de recadrer d’autres militants de droite peu avisés qui qualifieraient les antifascistes de fascistes. « Les fascistes et les antifas ont littéralement 2 visions opposées de la société. La violence politique n’est pas propre aux fascistes, elle est intrinsèque à la politique quand on a un peu de caractère », s’agace-t-il en novembre 2024.
Moi je soutiens Adolf, mais chacun son truc. Un post de Quentin Deranque sur X
Tantôt sérieux, tantôt goguenard, il multiplie également les références nostalgiques au nazisme. En apprenant en novembre 2024 que huit Allemands préparaient un coup d’État néonazi, il compare cette initiative au putsch de la Brasserie d’Hitler en 1923, à Munich, survenu neuf ans avant l’accession du chancelier nazi au pouvoir. « Dans neuf ans nous serons définitivement de retour », prophétise-t-il.
Lorsqu’un internaute poste un chapitre de Mein Kampf d’Adolf Hitler, il abonde : « À faire lire à tous les lycéens » (septembre 2024).
En juillet 2024, alors qu’un internaute manifeste son « soutien aux pd, trans et adelphes », il réagit : « Moi je soutiens Adolf mais chacun son truc. » Un an plus tard, lorsqu’un utilisateur du réseau social mentionne les retards des trains en Allemagne, il répond le 14 août 2025 : « On les a trop culpabilisés d’avoir eu une excellente utilisation des réseaux ferrés. »
Le jour où dix-huit mois de prison sont requis contre le leader néonazi Marc de Cacqueray pour avoir passé à tabac des militants de SOS Racisme, Quentin Deranque commente : « Soutien à lui, il n’a rien fait de mal. » Et quand le député Antoine Léaument (LFI) rappelle à Julien Odoul que son parti, le Rassemblement national (RN) « a été fondé par des Waffen SS », Quentin Deranque assume : « Et c’est très bien. »
Dans la presse, les amis de Quentin Deranque ont multiplié les références à sa « grande bibliothèque » et à son goût pour la lecture, mentionnant par exemple Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Augustin. Mais le jeune homme de 23 ans avait aussi une fine connaissance des auteurs négationnistes. Il recommande plusieurs fois les deux livres Nuremberg de Maurice Bardèche, premier négationniste français, où l’universitaire plaide en faveur de l’Allemagne nazie, nie l’existence de la Shoah et diffuse des idées fascistes et antisémites, et pour lequel il a été condamné pour apologie de crimes de guerre.
Quentin Deranque valorise aussi les écrits de Jean-Jacques Stormay, auteur qui plaide pour un ordre politique autoritaire inspiré du fascisme catholique, et recommande sans sourciller Les Décombres, pamphlet antisémite et collaborationniste de Lucien Rebatet, soutien du nazisme. « Ses lectures étaient surtout fondées sur Aristote, saint Thomas d’Aquin, ou Patrick Buisson [ex-conseiller de Nicolas Sarkozy et théoricien de l’« union des droites » – ndlr]. C’était vraiment sa colonne vertébrale, le reste ce sont des running gags entre amis », minimise son ami Vincent Claudin auprès de Mediapart.
La religion au centre
À la ville comme en ligne, la religion semble omniprésente dans la vie de Quentin Deranque. Selon ses amis cités dans la presse, il serait même devenu le parrain de la confirmation de son propre père, qu’il aurait initié à la foi catholique. « Mon père a préféré le catéchisme de saint Pie X au début. Il a ensuite continué avec le compendium lorsqu’il suivait les cours de l’abbé. Le catéchisme de saint Pie X est plus digeste pour ceux qui commencent », décrit en effet le jeune homme en novembre 2024 sur X.
En famille, ils fréquentaient assidûment la chapelle Notre-Dame-de-l’Isle à Vienne, située en bordure de la route nationale. Pour y accéder, il faut contourner un Ehpad du même nom et emprunter une route étroite, où une seule voiture passe à la fois. C’est ici que la famille Deranque assistait à des messes traditionnelles. Les portes du bâtiment sont toutefois closes depuis le 1er septembre 2025, car le clocher de l’église du XIIe siècle fuit et le bâtiment n’est plus aux normes électriques.
« Pour les fidèles qui venaient célébrer ici la messe selon l’ancien ordo deux dimanches par mois, il a été convenu […] de délocaliser cette proposition paroissiale […] au sein de l’église de Jardin », lit-on sur deux feuilles A4 placardées à côté de l’entrée. La famille Deranque s’est donc repliée vers ladite église de Saint-Théodore dans la commune à 5 kilomètres de là. « On y dispense des messes traditionalistes », confirme un habitant sur place.
Ce type de messe dite en latin s’est raréfié en France depuis les réformes engagées par le Vatican dans les années 1970, mais connaît un regain de popularité ces dernières années, auprès d’une jeunesse très croyante. Sur X, Quentin Deranque ne faisait d’ailleurs pas mystère de son opposition à la décision du pape François de restreindre en 2021 l’usage de la messe en ancien ordo (terme qui désigne le calendrier liturgique) dans l’Église catholique.
X semblait être pour lui un lieu d’échange avec des dizaines d’interlocuteurs et interlocutrices très croyant·es, passionné·es, avec lesquel·les il échangeait régulièrement sur la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX). Ils se souhaitent une « Sainte Épiphanie » et font même des tests en ligne pour savoir « quel saint les accompagnera en 2025 » (il tombe sur saint François Xavier).
Fervent opposant au droit à l’avortement, qu’il compare au fait de « tuer des bébés », Quentin Deranque injurie à répétition Simone Veil, qu’il traite de « salope meurtrière » ou de « catin ». Lorsque le petit-fils de celle qui a porté le combat en France pour la légalisation de l’avortement se souvient sur X d’une action de sa grand-mère, il répond, le 31 juillet 2025 : « Question : il y a plus d’enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ? [une annexe d’Auschwitz-Birkenau – ndlr]. »
Quentin Deranque se dit par ailleurs déçu de la position du Rassemblement national (RN) sur le sujet – le parti d’extrême droite ayant préféré l’abstention au vote contre la constitutionnalisation de l’IVG en mars 2024. « C’est pour ça que j’ai voté Forteresse Europe (en plus d’être d’accord sur le reste) », écrit-il à propos du parti néofasciste mené par l’avocat Pierre-Marie Bonneau, qui défend notamment les antisémites et négationnistes Alain Soral, Robert Faurisson et Boris Le Lay.
Le parti Forteresse Europe a obtenu 0,02 % des suffrages exprimés en juin 2024, après avoir fait campagne sur l’abrogation de l’IVG et du mariage pour tous, la sortie de l’Union européenne, la création d’un « code de la nationalité » et d’un « recensement de la population incluant les critères ethniques et religieux ».
Racisme et antisémitisme
Comment Quentin Deranque pouvait-il se revendiquer d’une foi catholique qui demande « d’aimer son prochain » tout en propageant sa haine en ligne à longueur de journée ? « Ce n’est pas une question de haine », répond-il à un internaute qui soulève cette dichotomie. « NB : Un chrétien qui tue une personne est un pêcheur [sic] mais il demeure chrétien », ajoute-t-il.
« Il était de droite, tendance nationaliste et illibérale, il aimait son peuple et sa civilisation mais épousait en même temps la modernité », résumait pour Le Figaro son ami Vincent Claudin. Ce dernier assure ne pas se souvenir des posts de son camarade, pourtant leurs comptes dialoguaient régulièrement. Il tient à souligner auprès de Mediapart : « Quelques messages sur Twitter ne sont pas représentatifs des engagements d’une personne. J’en sais quelque chose. »
Alors assistant parlementaire de la députée RN Lisette Pollet, Vincent Claudin a en effet été licencié le 24 février après que Mediapart a exhumé les dizaines de posts pro-Hitler, racistes et antisémites qu’il publiait lui aussi sous pseudo.
Quentin Deranque semblait rejeter toute forme de diversité. Fan de foot (né à la frontière espagnole, il a un moment suivi le FC Barcelone de Messi), il a préféré soutenir l’Autriche à l’Euro 2024 car il lui était « impossible de supporter l’équipe censée représenter la France », à cause de ses joueurs noirs et musulmans.
Il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible. Son ancien professeur de musique
Sa pensée négationniste allait de pair avec un antisémitisme assumé, comme lorsqu’il se vante en novembre 2024 d’être en accord avec « 14 ou 15 » des seize préjugés antijuifs cités dans un sondage du Crif. « Il faudra déterrer et fusiller (((Halimi))) », écrit-il le même mois en utilisant un code antisémite, les triples parenthèses autour du nom de l’illustre avocate juive.
À l’été 2024, Quentin Deranque entreprend un voyage de plusieurs semaines au Pérou où il retrouve une partie de sa famille maternelle – il ne lâche pas X pour autant, en profitant même pour publier une photo prise dans un musée à Lima.
« Il ressemblait beaucoup à sa maman, il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible », confie son ancien professeur de musique. Le militant, dont la mère est péruvienne, assumait sa vision profondément racialiste et raciste de la société française. Quentin Deranque s’exprime sur les réseaux comme un suprémaciste blanc.
Il fait de la « blanchité » une condition pour être français, reproche à Miss Martinique d’être « mélaninée » et s’inquiète de « la mise en extrême minorité des Blancs dans le monde ». Caché derrière son pseudonyme, le jeune homme se revendique ouvertement « raciste ». « Être raciste c’est simplement faire le constat de l’existence de race, cela n’implique pas d’avoir une haine viscérale des autres races », tente-t-il d’élaborer en mai 2024.
En réalité, ses écrits transpirent bien la haine, avant tout dirigée vers « les millions d’Arabes et de Noirs présents sur le sol français », parfois réunis dans le terme de « bouègre » (condensé de « bougnoule » et de « nègre ») ou d’« allogènes », qu’il faudrait « déporter ». Le club de boxe qu’il fréquente à Vienne serait, regrette-t-il en octobre 2024, « dans un quartier bougne, mais comme le patron est blanc, ça filtre un peu ». Lorsqu’un internaute signale que « 100 % des électeurs du RN sont racistes », Quentin Deranque répond en juin 2024 : « Ils ont raison c’est 100 % normal. »
« On ne veut pas vivre avec des Africains, qu’ils soient délinquants ou non », assène-t-il en décembre 2024. Et lorsqu’une infirmière fait remarquer que les hôpitaux français tournent aussi grâce à des soignant·es noir·es, il s’énerve : « Quant aux médecins noirs on en croise aussi souvent que des poissons volants sale PàN [pute à nègre – ndlr]. »
Quelques semaines plus tôt, il comparait l’immigration africaine à l’occupation allemande, en semblant préférer la présence de « blonds dolicocéphales [« dolichocéphale » : terme instrumentalisé par les eugénistes nazis »] aux yeux bleus » à celle de « Noirs aux grosses narines et aux lèvres disproportionnées ».
En 2025, il publie une vidéo de la Bibliothèque nationale de France intitulée « La chasse aux nègres » et consacrée à la répression des esclaves noirs fuyant les plantations. Son commentaire : « Projet 2027 », référence à l’année de la prochaine élection présidentielle. Le militant n’hésite pas à employer des expressions appelant explicitement au meurtre, comme « TND », pour « Total Nigger Death » (« mort totale des nègres »), posté à plusieurs reprises.
Rapport à la violence
« Son engagement était guidé par la non-violence. Quentin détestait les conflits, n’avait jamais participé au moindre fait de violence, ne s’était jamais retrouvé en garde à vue et son casier était vierge de toute condamnation », a rappelé son avocat Fabien Rajon.
Si rien ne dit qu’il s’attendait à un affrontement physique le jour de sa mort, Quentin Deranque a bien participé, le 12 février, à la rixe avec des antifascistes en marge de Sciences Po Lyon. Loin de fuir l’affrontement, il apparaît dans plusieurs vidéos, capuche bleue enfoncée sur la tête, se tenant en garde en première ligne, sans que l’on sache s’il a porté des coups.
Quentin Deranque n’était pas un bagarreur aguerri, mais il en prenait le chemin. Dès 2024, le militant relaye sur X des posts du compte Active Club France et interagit régulièrement avec un cadre de cette communauté, « Paul », localisé en Isère. Sans organisation formelle, ce club fédère des collectifs locaux dans lesquels des militants de divers groupuscules d’extrême droite – souvent liés par le suprémacisme blanc – se retrouvent pour s’entraîner au combat et se préparer à la guerre raciale.
Le 1er février 2026 à 9 heures, deux semaines avant sa mort, Quentin Deranque se rend dans un parc au nord de Lyon, à trente minutes du centre-ville. Malgré les températures hivernales, une vingtaine de jeunes hommes sont venus comme lui suivre une matinée de formation aux techniques de combat, dispensée par le groupuscule néofasciste Audace Lyon.
Cette structure, réactivée après la dissolution de Lyon populaire, prétend pratiquer « l’autodéfense » face à la supposée « augmentation des violences à l’encontre des personnes blanches » commises par « des populations extra-européennes et des extrémistes de gauche ». Quentin Deranque n’était « ni violent ou agressif », a tenu à préciser à l’AFP Audace Lyon après sa mort. Deux semaines avant son agression mortelle, il relayait sur son compte X anonyme ce post du collectif néofasciste : « Jeune blanc, rejoins ton clan. »
Ce dimanche-là, à l’entraînement, le gabarit de Quentin Deranque, « 63 kilos », comme le rappellera Fabien Rajon, tranche avec certains autres torses musclés. Pour clore la séance, les animateurs proposent un « jeu » avec de faux couteaux. Deux volontaires doivent s’affronter au milieu du cercle des participants ; celui qui gagne le duel reste au milieu du cercle et un autre challenger remplace celui qui a perdu. Quentin a alors éliminé plusieurs adversaires, à la surprise générale.
Militantisme et groupuscules
Hors ligne, son idéologie xénophobe trouve un exutoire dans le militantisme au sein de groupuscules d’extrême droite, dont certains ont fait de la violence un mode d’action privilégié. À l’annonce de sa mort, plusieurs de ces groupes ont communiqué pour saluer la mémoire d’un camarade passé dans leurs rangs.
Il s’est notamment engagé au sein de la mouvance « nationaliste-révolutionnaire », autrement dit néofasciste. Si rien n’atteste son engagement au sein du groupe Lyon populaire, il relayait dès 2024 des posts de la structure. Lorsqu’en avril 2025 celle-ci apprend sa dissolution à venir pour ses actions violentes et son exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie, il lui apporte son « soutien » sur X.
L’ex-leader de Lyon populaire, le néonazi Eliot Bertin, faisait d’ailleurs partie des chevilles ouvrières de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le 21 février à Lyon, malgré son contrôle judiciaire.
Vincent et Baptiste Claudin ont également pris part à l’organisation de la manifestation, qui a réuni les mouvances de l’extrême droite la plus radicale, et notamment la plus antisémite. Interviewés dans de nombreux médias comme de simples amis proches de l’étudiant tué, les deux frères sont en réalité eux aussi passés par Lyon populaire.
La trajectoire militante de Quentin Deranque dessine en creux la capacité de cette nouvelle génération à mettre sous le tapis les vieilles querelles entre les diverses mouvances de l’extrême droite – identitaires, royalistes, nationalistes-révolutionnaires – pour former une « interfaf ». Toutes ces chapelles étaient d’ailleurs réunies à Lyon lors de la marche du 21 février.
Au printemps 2025, Quentin Deranque lance un groupuscule à Bourgoin-Jallieu (Isère), les Allobroges Bourgoin. Le 10 mai 2025, à Paris, c’est avec ce petit groupe que le militant a participé, le visage en partie recouvert par un cache-cou, au Comité du 9-Mai (C9M), un défilé néonazi organisé chaque année en hommage à un militant du groupuscule pétainiste L’Œuvre française mort en 1994. En janvier 2025, les Allobroges Bourgoin rendaient hommage à Jean-Marie Le Pen, un an après la mort du fondateur du Front national.
Si le RN a officiellement pris ses distances avec les organisateurs de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le parti de Jordan Bardella continuait encore ces derniers jours d’ériger le militant en martyr. Le 6 mars, lors d’un meeting de soutien à Matthieu Valet, candidat lepéniste aux municipales à Lille, le vice-président du RN Sébastien Chenu a dédié le début de son discours à « ce jeune homme qui a laissé sa vie pour défendre des idées », « pour en réalité, défendre nos idées ou défendre plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays ».
Si l’étendue de ses posts n’était alors pas encore publique, la proximité de Quentin Deranque avec la mouvance néofasciste était pourtant déjà en partie documentée. Celui qui est par ailleurs vice-président de l’Assemblée nationale a assumé : « Il était des nôtres, il était de notre tribu. »
Donatien Huet, Anass Iddou et Youmni Kezzouf ont contribué à cette enquête.
Les milliers de publications citées ont été consultées à partir de Wayback Machine, site internet qui permet d’enregistrer et conserver des pages web, même lorsqu’elles sont modifiées, deviennent inaccessibles ou que des comptes de réseaux sociaux basculent en « privé ».
Quelques jours avant la publication de cette enquête, nous avons remarqué que les milliers de posts précédemment archivés avaient disparu de Wayback Machine, sans explication à ce jour.
Mediapart les avait précédemment enregistrés et conservés.
Pendant plusieurs semaines, trois journalistes de la rédaction de Mediapart ont écumé les milliers de posts des comptes identifiés, les recoupant avec des éléments biographiques établis, des recherches en sources ouvertes et des sources humaines.
Une fois que nous avons acquis la certitude de nos informations, nous avons sollicité la famille Deranque.
Le père de Quentin, contacté par téléphone le 3 mars, nous a renvoyés vers son avocat.
Mediapart a proposé un rendez-vous à Fabien Rajon, l’avocat de la famille Deranque, les 3 et 4 mars 2026.
Sans réponse, nous avons renvoyé un courriel détaillé le 10 mars 2026, lui faisant part de la découverte des publications de Quentin Deranque sur X, sollicitant un nouveau rendez-vous pour lui en montrer le contenu et prévenir ses parents. Il n’a pas non plus donné suite à cette demande.
mise en ligne le 12 mars 2026
Catherine Tricot sur www.regards.fr
Les élections municipales de 2026 revêtent un double enjeu pour les socialistes : conserver voire conforter leurs forces locales et s’affranchir de LFI en rompant avec elle. Ils rêvent que ces élections les replacent au centre de la gauche pour 2027. Pas gagné.
Depuis 2012, les socialistes ont perdu presque toutes les batailles. Les élections présidentielles, bien sûr. Les législatives souvent. Mais le PS a quand même réussi à conserver un réseau de maires, de grandes et de plus petites villes. Ce réseau d’élus locaux lui assure également un groupe substantiel au Sénat. Le premier enjeu des municipales est donc bien sûr de consolider cet ancrage. Les élections municipales de 2008, qui furent l’apogée de ses scores, n’ont-elles pas préparé la victoire de 2012 et l’élection de François Hollande à l’Élysée ?
Le terrain municipal reste un atout indéniable pour un parti qui s’est largement municipalisé. Dans une étude parue dans La vie des idées, Pierre-Nicolas Baudot et Rémi Lefebvre soulignent la part considérable des maires (plus de 1200), conseillers municipaux et collaborateurs divers dans un parti réduit à 20 000 adhérents. Il est incontestable que l’ancrage municipal est une école efficace d’apprentissage des responsabilités, un vivier pour ses futurs cadres. Mais la municipalisation du parti a son revers : elle met en place une machine à homogénéiser et professionnaliser les profils militants, dont on sait depuis longtemps qu’elle contredit la vocation populaire de l’organisation.
Le PS compte jouer de la désynchronisation classique des élections nationales et locales. En 2020, trois ans après la débâcle présidentielle de Benoît Hamon, le PS a récupéré une partie de ses pertes de 2014 et même conquis des grandes villes : Montpellier, Nancy, Saint-Denis, Périgueux ou Bourges. Mais, en sens inverse, la candidature de la maire de Paris en 2022 n’a pas empêché le résultat désastreux : Anne Hidalgo a obtenu 1,7% des voix à la présidentielle ; seuls 2,2% des Parisiens ont voté pour elle à cette même élection.
En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires.
En 2026, les dirigeants socialistes font le pari que les municipales peuvent les réinstaller au rang de force centrale à gauche, face à une gauche radicale puissante nationalement mais beaucoup moins implantée dans les territoires. De fait, le choix des listes séparées de LFI leur donne un espace incontestable dans des configurations d’alliances à gauche fréquentes et souvent très larges. Mais les tensions violentes entre les insoumis et le reste de la gauche fragilisent l’issue du second tour.
De plus, rien ne dit que, même en cas de succès municipal, la désynchronisation ne fonctionnera pas à nouveau, et à leur détriment, à l’élection stratégique de 2027. Les ruptures fracassantes avec LFI pourraient n’être qu’une poudre de perlimpinpin pour surmonter ce cruel constat : même quand il est fort localement, le PS disparaît nationalement.
Oui, l’implantation locale reste un terrain privilégié pour prendre le pouls d’une population et expérimenter des solutions concrètes pour transformer le quotidien. Mais encore faut-il que cette présence s’appuie sur un projet capable de mobiliser les catégories populaires, un projet cohérent et porteur d’innovations. Or, lors de ces élections municipales, le pragmatisme l’a emporté, sans effort collectif pour repenser ce que pourrait être une pratique municipale socialiste.
Le constat est tout aussi sévère si on regarde le niveau national, voire international. Où est le projet socialiste déclinable de façon cohérente à toutes les échelles de l’action politique ? À l’époque de l’État-providence, la gestion municipale de la gauche prolongeait la dynamique nationale d’extension des politiques sociales, culturelles et de services publics. La fin de ce cycle a profondément modifié les conditions d’action des collectivités. Privées de cet appui structurel, les municipalités socialistes ont vu leur pratique se banaliser, inscrites dans une gestion contrainte. Dès lors, ces élections ne permettront toujours pas de trancher le débat essentiel : comment redevenir une force d’impulsion à gauche si les comptes du hollandisme et de l’option social-libérale ne sont toujours soldés ?
Catherine Tricot sur www.regards.fr
LFI présente cette année 276 listes qui marquent sa nouvelle volonté de s’ancrer localement. Mais entre divisions à gauche et stratégies divergentes pour le second tour, ces élections diront si la force électorale nationale des insoumis peut se traduire en pouvoir municipal.
Cette année, La France insoumise fête ses 10 ans d’existence et veut franchir un palier dans son implantation locale. Alors qu’elle avait peu investi les élections municipales en 2020, elle en fait désormais un objectif important et présente 276 listes. C’est trois fois plus qu’en 2020.
Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon entend conforter ses zones de force : les grandes villes universitaires et les banlieues populaires. LFI sera présente dans la totalité des 36 villes de plus de 100 000 et dans plus de la moitié des villes rassemblant entre 50 000 et 100 000 habitants (49 sur les 89). Signe de cet engagement du mouvement : 19 députés LFI sont candidats. En revanche, la présence des insoumis décroît rapidement en dehors des grandes villes : moins du tiers dans les villes de 20 000 à 50 000 (103 sur 344) et moins de 10% dans les villes de 10 à 20 000 habitants (42 sur 543).
Les élections municipales ont été soigneusement préparées avec la publication d’un ouvrage collectif, Pour un nouveau communalisme, Les communes au cœur de la révolution citoyenne qui réaffirme le fait communal contre les politiques de métropolisation et d’intercommunalité. Une « boîte à outils programmatique » a été adoptée ; elle se retrouve pour l’essentiel dans les différentes propositions des listes LFI : cantine bio et « gratuite pour les familles en dessous du seuil de pauvreté », municipalisation de l’eau… La composition des listes a été soignée pour atteindre la parité des têtes de liste au niveau national et pour mettre en avant des personnalités racisées, la « nouvelle France ».
Derrière cette cohérence nationale, les campagnes ont aussi été locales. Leurs résultats seront finement analysés… et des leçons seront tirées. Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?
C’est d’ailleurs à Roubaix que LFI a les chances de victoire les plus grandes. Dans cette ville qui approche les 100 000 habitants, un récent sondage donne 44% à la liste conduite par David Guiraud au premier tour. LFI pourrait également s’imposer dans quelques villes de banlieue (Villeneuve-d’Ascq, Vaulx-en-Velin, Vénissieux) et surtout en Île-de-France (Argenteuil, Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve, Corbeil-Essonnes…) transformant sa forte influence nationale en victoires locales.
Qu’est-ce qui mobilise et fait gagner LFI ? Le style « rentre dedans » de la campagne parisienne ou marseillaise ? Le ton « ferme mais calme » de la campagne toulousaine ? Ou « le grand n’importe quoi » de La Courneuve ? Ou encore la campagne « trêve de polémiques » à Roubaix ?
Quand elle n’est pas donnée en tête des gauches – ce qui est le plus fréquent –, l’enjeu est d’ores et déjà celui du second tour. Dans combien de villes LFI rassemblera-t-elle plus de 10% des voix et se trouvera donc en situation de se maintenir ? Dans la grande majorité des communes, le rapprochement des listes de gauche est la condition d’une victoire face à la droite, voire face à l’extrême droite. La tradition depuis 1962 est celle d’une fusion des listes intégrant des éléments de programme et des candidats en position éligible. Mais ça, c’était avant. Avant le délire qui frappe la gauche politique depuis deux ans, redoublé depuis cinq semaines.
Après avoir affirmé qu’il n’y aurait pas d’accord national avec LFI, le PS appelle au désistement de la liste de gauche arrivée en deuxième position. Au nom de la mobilisation des électorats, LFI s’y refuse. Jean-Luc Mélenchon a dit la ligne samedi soir à Marseille ; elle devient celle du mouvement ce lundi dans un communiqué. LFI réclame une « fusion technique » partout où il y a un risque de droite ou d’extrême droite. Cette fusion technique se ferait entre listes de gauche parvenues au-dessus des 10%. Répondant aux appels lancés par le PS aux insoumis « à se désolidariser clairement et pleinement des propos [de Jean-Luc Mélenchon] », le mouvement radical refuse des négociations au cas par cas car « LFI n’est pas une addition de baronnies ». Les insoumis réclament l’intégration d’un nombre de candidats à proportion des résultats du premier tour mais sans participation à la majorité. Autre réponse du berger insoumis à la bergère socialiste qui réclamait une clarification sur la violence en politique. Dans ce même communiqué, ils refusent toute concession au sujet de la mort de Quentin Deranque et réaffirment « la solidarité avec le [au singulier, ndlr] mouvement antifasciste face aux tentatives de criminalisation faisant suite au drame de Lyon ». En revanche, ils en appellent aux têtes de liste communistes, écologistes et citoyennes pour ouvrir dès maintenant des négociations. Donc pas Paris, pas Toulouse, pas Lille et même pas Marseille… mais des discussions sont possibles à Lyon, Nîmes ou Le Havre.
Les socialistes paieront le prix fort de cette montée en intransigeance de toute part. De nombreuses villes de gauche pourraient tomber à droite. Et Marseille à l’extrême droite. S’en suivrait un déchirement plus grand entre forces de gauche, chacunes voulant reporter sur l’autre la responsabilité de ces bérézina locales.
Mais on sait que l’impact politique ne sera pas que local. Il sera national alors que s’ouvre l’année présidentielle et législative. Quelles seront les conséquences de ces choix politiques délétères ? Déplorables pour les habitants de ces villes. Mais politiquement, qu’en tireront les électeurs de gauche ? Il leur reste à imposer un retour à la raison de ces deux partis. Le combat contre l’accession du RN au pouvoir le vaut bien, non ?
Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
L’écologie politique est-elle déjà condamnée ? La vague verte de 2020 est-elle retombée, et l’heure est-elle venue d’une grande débâcle ? On fait le point.
Aux dernières municipales, de grandes villes ont basculé vers des majorités écologistes ou à forte composante écologiste : Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Marseille, Poitiers, Angers, tandis que Grenoble confirmait son choix. L’écologie cessait d’être un supplément d’âme des majorités municipales pour devenir une force de gouvernement urbain. Le Covid venait de mettre l’accent sur ce lien essentiel entre notre environnement et notre santé, notre bien-être.
En 2020 également, des électeurs de droite, déstabilisés par la poussée macroniste, ont pu chercher une solution alternative aux municipalités de droite traditionnelle. En votant écolo, ils trouvaient une façon modérée et consensuelle de tourner cette page. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces municipalités se retrouvent désormais affaiblies par les difficultés de la gauche et par le retour offensif d’une droite déterminée à reconquérir ses bastions.
D’autant qu’après six ans, le moment est venu de juger les expériences écologistes : leurs politiques de réduction de la place de la voiture, de création d’îlots de fraîcheur, de défense de la biodiversité, les politiques en faveur du vélo, le développement des repas bio ou végétariens dans les cantines, les bâtiments éco-construits, hier marqueurs écologistes, ont été repris par de nombreuses villes, surtout de gauche. Même quand ces initiatives ont fait l’objet de solides oppositions de la droite, il est fort à parier qu’en cas de retour au pouvoir dans les mairies, elle n’y reviendra pas.
Certes, il reste beaucoup à faire, notamment faute de moyens suffisants, mais l’écologie a gagné une bonne partie de la bataille des politiques municipales. Pourtant, les municipales de 2026 s’annoncent comme un moment risqué pour le parti vert. Plusieurs grandes villes pourraient basculer. À Lyon, Aulas fait la course en tête. Grenoble, Strasbourg ou Annecy pourraient également échapper aux majorités écologistes. Mais chez les cadres du parti, on veut croire qu’il existe quand même une dynamique : les écologistes pourraient gagner des villes moyennes, comme Lorient, Nevers (dont le maire est l’un des derniers édiles macronistes) ou Mulhouse. De fait, l’écologie, hier cantonnée aux métropoles bourgeoises, irradie tout le territoire : dans les petites villes on retrouve nombre d’écologistes à la tête de listes de gauche.
Avec cette inscription dans les programmes et les réalisations des villes, les élus écologistes ont perdu leur singularité. Ils pourraient faire les frais de la réorientation intervenue au niveau national. Marine Tondelier a été élue pour porter une écologie populaire. Elle est devenue l’ardente militante de l’union des gauches et se veut le trait d’union entre LFI et le PS. De fait, s’ils sont le plus souvent alliés dès le premier tour aux socialistes et aux communistes, on les retrouve parfois en alliance avec LFI, parfois conduisant leur propre liste et, en fait de trait d’union, ils s’éparpillent dans l’ensemble des listes. Montpellier en est un exemple symptomatique : des écolos sont présents sur les trois listes de gauche. Officiellement, ils sont sur la liste citoyenne du Printemps montpelliérain, mais l’ancienne maire adjointe écolo repart avec le maire socialiste Michael Delafosse, quand d’autres ont choisi de rejoindre la liste insoumise. Cet éclatement est presque la norme, au point d’émouvoir et de faire réagir la direction du parti qui a suspendu bon nombre de militants, choquant une culture éloignée de la discipline organisationnelle et très décentralisée.
Les alliances locales avec le PS renvoient aussi au pragmatisme de cet engagement issu des mouvements associatifs : l’efficacité avant tout. Les socialistes apparaissent comme les partenaires les plus susceptibles de gagner et de gérer, ils n’hésitent donc pas à s’allier avec eux.
Derrière ces débats locaux se joue une question plus large : quelle est l’identité de l’écologie politique ? Les écologistes sont dans une phase nouvelle, celle où ils doivent reconstruire leur raison d’être, redéfinir un imaginaire. Ils veulent toujours incarner la promesse d’une transformation de la vie, au quotidien et pour la planète. Ce lien du local au global est leur force ; il ne peut plus enjamber les enjeux structurants qui font débat à gauche : comment gagner cette bataille dans un monde qui a enfin conscience de sa finitude et dans un capitalisme ensauvagé par la rareté des ressources ? Cette conscience nouvelle n’amène pas que de la sensibilisation écolo : elle durcit les enjeux et les luttes. Les écologistes sont entrés en politique pour porter le combat du vivant ; ils n’échapperont pas à faire de la politique et à conduire des luttes politiques.
Si Bérézina municipale il devait y avoir, elle ne viendrait pas d’un excès d’écologie. Elle viendrait d’une hésitation sur la façon de la faire vivre et de la défendre politiquement.
Roger Martelli sur www.regards.fr
Dernière semaine avant les élections municipales. L’historien se penche sur le PCF : entre déclin historique et reconquêtes possibles.
Les prochaines municipales vont-elles interrompre le déclin du nombre de municipalités communistes ? Les communistes l’espèrent. Ils peuvent même envisager raisonnablement quelques reconquêtes notables, comme celle du Havre gagnée par la droite en 1995, celle de Nîmes perdue en 2001 ou celle de Champigny-sur-Marne, qui avait symbolisé en 2020 le déclin du communisme val-de-marnais.
Mais les possibles succès peuvent être contrebalancés par de nouvelles pertes. Il n’y a plus de bastions et la « ceinture rouge », dont le PCF s’enorgueillissait dès 1925, s’est délabrée au fil des scrutins. La sociabilité ouvrière qui constituait le socle de l’implantation communiste s’est défaite. L’espoir dans les lendemains qui chantent s’est altéré. La singularité de la gestion communiste est moins lisible.
Enfin, si l’on se fie aux consultations nationales, de 2022 à 2024, le PC se voit durement concurrencé. Dans la banlieue rouge, les insoumis ont obtenu des résultats qui rappellent ceux du PC de la grande époque. En dehors de l’espace francilien, dans de nombreuses villes à direction communiste, c’est le RN qui dépasse la majorité absolue ou flirte avec elle. Les insoumis, qui veulent accéder aux responsabilités locales, comptent conquérir des villes où le PCF a longtemps incarné la radicalité populaire. Quant au RN, il cible depuis longtemps les espaces de tradition ouvrière que les dernières décennies ont voués à la désindustrialisation, à la déstabilisation sociale, au sentiment d’abandon et au ressentiment qui en résulte.
Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN.
Au total, depuis 1977, le PCF a perdu plus de la moitié des 1500 communes qu’il dirigeait alors et la population qu’il administre est passée de 8,6 millions à environ 2,5 millions. Certes, les communistes ont pris l’habitude de combiner des résultats nationaux désastreux et des positions locales encore solides. Mais, en 2026, ils savent qu’ils jouent très gros.
Depuis 1962, lors des scrutins municipaux, les communistes recherchent une union de toute la gauche dès le premier tour. Entre 1965 et 1977, ils ont peu à peu imposé ce modèle, au départ refusé par les socialistes. Globalement, la méthode continue d’être suivie ; elle est efficace pour protéger les municipalités acquises ou pour en gagner d’autres.
Mais, désormais, la guerre des gauches fait rage… même dans des villes où la menace de l’extrême droite est plus forte que jamais. Au bout du compte, dans les villes les plus peuplées, alors qu’elle était la norme en 1977, l’union de la gauche est devenue une exception. Le PCF réussit souvent à maintenir de larges unions dans ses municipalités, mais pas partout, notamment en région parisienne.
Un nouveau recul serait un coup dur pour les communistes. Mais il serait d’autant plus douloureux qu’il pourrait être alors principalement le fait de victoires du RN. Cela affecterait la gauche dans son ensemble, à un moment plus que délicat de l’histoire démocratique de la France.
Le communisme municipal fut une composante originale de l’histoire française. Les municipalités gérées par le PCF en longue durée furent un lieu d’unification et de valorisation du monde populaire, une manière de rapprocher les gauches, une façon de raccorder la radicalité et le rassemblement majoritaire. Ces traits originaux ont certes besoin d’être repensés en profondeur, mais il serait regrettable que cet héritage ne soit plus qu’une pièce annexe de notre mémoire nationale.
Focus sur Saint-Amand-les-Eaux
Saint-Amand-les-Eaux sera parmi les villes qui seront scrutées par les communistes. La réélection de son maire, Fabien Roussel, pourrait conditionner son avenir à la direction du PCF et son éventuelle candidature à l’élection présidentielle. Ville du bassin minier de 16 000 habitants, les ouvriers et employés comptent pour 54% des actifs. Elle a été gagnée par le PCF en 1995 et Alain Bocquet, dirigeant national du PC, dirige la mairie de jusqu’en 2025, date à laquelle il passe la main à Fabien Roussel, battu aux législatives de 2024 par le RN.
En 2020, la liste Bocquet l’avait emporté dès le premier tour (51%) face à trois listes concurrentes. Cette année, trois listes sont en présence : celle de Roussel, une liste conduite par l’ancien premier adjoint d’Alain Bocquet qui comptait lui succéder et une liste du RN. L’extrême droite n’avait obtenu que 11,7% en 2020. Mais entretemps elle a récolté 38,5% aux européennes de 2024 et 41,6% aux dernières législatives. En cas de triangulaire, le résultat est très incertain.
mise en ligne le 10 mas 2026
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
Fondé par d’anciens membres du FN, le Parti de la France, pétainiste assumé, soutient bien des candidats RN aux municipales. Ce qui encombre les cadres, mais réjouit bien des membres de leurs listes.
En 2024, Ludivine Daoudi, candidate Rassemblement national (RN) aux législatives dans le Calvados, et membre du Parti de la France (PDF), perd son investiture, épinglée pour avoir posé en photo avec une casquette nazie. Deux ans plus tard, à quelques semaines des municipales, le PDF, ce parti pétainiste assumé, revient troubler les plans de Marine Le Pen pour « normaliser » l’extrême droite.
Sur ses réseaux sociaux, depuis le début de l’année, le parti communique au compte-gouttes la liste des candidats qu’il soutient. Parmi eux, beaucoup de Reconquête, comme Jean-Michel Lamberti à Bastia, qui a remercié la formation par un commentaire personnel posté sur Facebook. Mais aussi bien des listes RN et UDR. Dont à Amiens (Somme), où, comme l’a relevé Libération, l’une de ses cadres, Florence Perdu, membre du conseil national du PDF, est candidate sur la liste RN. Ces liens gênent les directions lepénistes et ciottistes, mais localement comblent de joie de nombreux membres de ces listes, comme a pu le constater l’Humanité en épluchant leurs réseaux sociaux.
« Enfin, on l’attendait ! »
Fondée en 2009 par Carl Lang, ex-eurodéputé du Front national, pour « réunir les nationalistes hostiles à Marine Le Pen », la formation revendique une filiation vichyste. Le 15 novembre 2025 à Verdun (Meuse), à l’occasion d’une messe en hommage à Philippe Pétain, son secrétaire général actuel, Pierre-Nicolas Nups, interprétait Maréchal, nous voilà. En 2014, Bruno Hirout, son secrétaire général, posait en photo lors d’un barbecue à côté d’une bonbonne étiquetée « Zyklon B ». Et aujourd’hui, le parti brandit un slogan bien particulier : « Ni keffieh, ni kippa : la France aux Français ! »
Rien qui permette de couper les ponts entre le PDF et ses anciens « camarades » du RN et affiliés. À Saint-Quentin, dans l’Aisne, la liste RN-UDR de Claire Géronimi, saluée comme « dynamique » par le PDF, a reçu son soutien. « Je me désolidarise totalement de ce mouvement », nous répond celle qui est également vice-présidente du parti d’Éric Ciotti.
Sauf que sur Facebook, sept de ses colistiers ont partagé la nouvelle sur leurs pages pour s’en féliciter, dont le numéro deux de la liste, Philippe Adoux. Sur la publication du PDF, on note aussi un like : celui de Thierry Comble, assistant parlementaire de l’eurodéputé RN Philippe Olivier, mari de Marie-Caroline Le Pen. « Enfin, on l’attendait ! » s’exclame de son côté le sixième de la liste, Joseph Doucy.
Un schéma qui se répète dans bien des villes. À Villers-Cotterêts, dans le même département, trois colistiers de la RN Gaëlle Lefèvre ont partagé et célébré le ralliement du PDF à leur candidate. Un soutien « aimé » par le député Jocelyn Dessigny, en deuxième position, avec sa page officielle. Un même enthousiasme constaté du côté de plusieurs candidats à Carcassonne (Aude) et Marseille (Bouches-du-Rhône), autour des RN Christophe Barthès et Franck Allisio. Ces derniers ont cependant rejeté personnellement ces alliés encombrants, le second dénonçant un « groupuscule ».
Reste que ces liens sont évidents. À Caudry (Nord), par exemple, la tête de liste RN, l’eurodéputée Mélanie Disdier, est une ancienne cadre du PDF, qu’elle a d’ailleurs participé à fonder. Contacté, le RN n’a pas donné suite à nos sollicitations. Les affaires de famille se règlent en privé.
mise en ligne le 8 mars 2026
Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr
Transports, cantines et fournitures scolaires : la gratuité des services publics est au cœur de la campagne municipale. La France insoumise en a fait une mesure phare. L’idée n’a pourtant pas toujours fait l’unanimité à gauche et les écologistes continuent d’y opposer un certain scepticisme.
À Bordeaux (Gironde), c’est Philippe Poutou qui juge « complètement logique » d’avoir « un accès gratuit à des choses importantes », comme « se déplacer, aller se soigner, aller travailler », et le maire sortant écologiste Pierre Hurmic qui lui répond que « ceux qui peuvent se payer un ticket de tramway peuvent le faire ». À Lens (Pas-de-Calais), c’est le maire socialiste sortant, Sylvain Robert, qui vante le bus gratuit et son opposant du Rassemblement national (RN) qui lui lance : « Avec les impôts des habitants ! Avec [vous], c’est : donne-moi ta montre, je te donnerai l’heure. »
À chacun des débats télévisés des élections municipales, dont la fréquence s’accélère alors qu’approche le premier tour, le sujet arrive inévitablement comme un élément de clivage entre les différentes listes. Qu’il s’agisse des transports, de l’eau, de la cantine, des fournitures scolaires ou encore du petit-déjeuner en classe, l’idée de la gratuité s’impose comme un des marqueurs principaux des programmes de gauche à l’occasion du scrutin des 15 et 22 mars.
Le maire socialiste sortant de Marseille (Bouches-du-Rhône), Benoît Payan, propose par exemple la gratuité des transports pour les jeunes. Son concurrent La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, va plus loin en promettant d’offrir également aux enfants de la commune un petit-déjeuner, un déjeuner et du soutien scolaire chaque jour.
À Nîmes (Gard), les débats programmatiques entre socialistes, communistes et écologistes réunis derrière la candidature de Vincent Bouget ont abouti à une position médiane : gratuité des transports pour les jeunes et les plus précaires, en attendant mieux. « Les mobilités sont un droit », a expliqué la tête de liste au micro d’Ici Occitanie.
Une lente conversion
LFI, de son côté, en a fait un point saillant de sa campagne nationale. Le « nouveau communalisme » défendu par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon promeut une « extension du domaine des communs », au nom de la lutte contre la marchandisation et les intérêts privés. De façon plus opérationnelle, la gratuité des transports et des cantines – au moins à moyen terme – fait partie des mesures que LFI a fixées comme le socle incontournable de toute éventuelle investiture ou alliance.
« Notre courant de pensée, déjà à l’époque où nous étions à la gauche du PS, a toujours promu l’égalité des droits quand d’autres défendaient l’égalité des chances et la discrimination positive, explique le député insoumis Gabriel Amard. Quelles que soient vos ressources, il y a des domaines où la référence au porte-monnaie n’est pas admise. Nous défendons la gratuité au nom du droit inconditionnel aux services publics. Cela concerne les domaines vitaux, comme les premiers mètres cubes d’eau ou kilowattheures d’électricité, mais aussi ce qui est du ressort de l’émancipation, comme les médiathèques et l’éducation. »
L’adhésion de la quasi-totalité des formations de gauche au principe de gratuité dans la gestion municipale n’est pas toujours allée de soi. En 2001, c’est une municipalité de droite qui, tout juste élue, décide de rendre les bus gratuits à Châteauroux (Indre), souvent citée en exemple depuis. L’actuel maire, Gil Avérous, appelle à regarder les annales : « La gauche évoque souvent le sujet de la gratuité mais ce sont, finalement, souvent les élus de droite qui la mettent en œuvre. La boussole, c’est d’abord la performance des services publics et l’utilisation des deniers de la collectivité. »
Quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Gabriel Amard, député LFI du Rhône
À Drancy (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde se souvient avec une pointe d’ironie du moment où il a rendu les cantines de ses écoles primaires gratuites, en 2007. « C’est formidable que la gauche se convertisse à cette solution, explique l’ancien président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à nouveau candidat cette année. Dommage qu’ils aient mis un peu de temps à y venir. À l’époque, au conseil municipal, l’opposition avait voté contre. Ils expliquaient que les gens allaient perdre la valeur des choses, que les familles les plus aisées pouvaient payer… »
Maire de Viry-Châtillon (Essonne) de 1995 à 2006, à l’époque sous la bannière du Parti socialiste (PS), Gabriel Amard avertit : ce qui valait hier ne vaut plus forcément aujourd’hui. « Dans le passé, on mettait en place le quotient individualisé pour tendre vers notre objectif de justice sociale, explique l’élu insoumis, auteur de plusieurs livres sur la gestion publique de l’eau. Mais quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Quand de tels besoins émergent, le politique doit trouver de nouvelles solutions. »
La gratuité totale, vraiment de gauche ?
Le débat est encore insuffisamment éclairé : les études sur l’efficacité de la gratuité des transports, pour ne citer qu’elles, se concentrent essentiellement sur la faculté de la mesure à convaincre des automobilistes, des piétons ou des cyclistes de changer leur mode de transport. Un rapport réalisé en 2024 par le Cerema, un centre d’études public expert sur les questions de mobilité, avançait « l’hypothèse que la gratuité totale facilite l’accès pour tous », mais nuançait : « Toutefois, aucune étude spécifique n’a encore pu étudier ce phénomène plus finement et de façon quantitative. »
Si un flou demeure sur l’efficacité sociale de telles mesures, un débat plus profond encore traverse les formations de gauche : dans le contexte budgétaire actuel, le chemin vers la gratuité est-il celui de la justice sociale ? Le politiste Paul Ariès défend depuis des années, à la tête de l’Observatoire international de la gratuité, le concept comme une notion à rendre structurante dans la pensée politique.
« L’enjeu est de multiplier les îlots de gratuité dans l’espoir qu’ils forment demain des archipels et après-demain des continents, écrivait-il en 2018 dans Le Monde diplomatique. Outre qu’elle répond également à l’urgence sociale et écologique, la gratuité offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète : marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. »
D’autres sont moins emballés. À Lyon (Rhône), le versant communiste de la coalition qui dirige la ville depuis six ans a tenté de pousser le principe de gratuité dans le programme du maire sortant, Grégory Doucet. Fin de non-recevoir des écologistes, qui défendent le quotient familial, jugé plus juste sur le plan social et plus soutenable vu les contraintes budgétaires du moment.
« On nous dit que c’est impossible, mais la carte Vitale nous prouve l’inverse, a lancé Florestan Groult, tête de liste LFI pour la métropole lyonnaise, lors d’un meeting le 26 février. Qui remettrait en question aujourd’hui cet accès universel aux soins ? »
La question reviendra sans aucun doute le 15 mars au soir, lorsque les listes de gauche auront deux jours pour fusionner avant le second tour. Les insoumis lyonnais, qui martèlent leur attachement à la gratuité des transports et des repas scolaires, ont déjà prévenu, y compris par la voix de Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 26 février : « Nous aurons nos conditions. » Convaincre LFI de fusionner sa liste avec les autres listes de gauche ne sera donc, paradoxalement, pas gratuit.
mise en ligne le 8 mars 2026
Yunnes Abzouz sur https://www.mediapart.fr/
L’audiovisuel public fait face à la baisse drastique de ses moyens, quand il n’est pas menacé de reprise en main politique. Pour Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication, il est urgent de réaffirmer ses missions d’intérêt général.
Depuis l’automne, l’extrême droite parlementaire a pris le relais de l’extrême droite médiatique pour faire rendre gorge à l’audiovisuel public. À l’Assemblée nationale, le député Charles Alloncle (Union des droites pour la République, UDR) s’est engagé dans une vaste entreprise de déstabilisation des médias publics au travers de sa commission d’enquête. À chaque audition, l’objectif véritable du rapporteur se fait plus net : démontrer que l’audiovisuel public est une gabegie financée par les contribuables, en plus d’être un repaire de gauchistes.
Mais il n’y a pas qu’en France que l’extrême droite livre bataille aux médias publics. Qu’elles soient populistes, souverainistes ou nationales-conservatrices, une constante traverse le discours des extrêmes droites européennes : la désignation des élites médiatiques comme boucs émissaires de la dilution de l’identité nationale.
Là où l’extrême droite est parvenue au pouvoir, la reprise en main des médias publics est passée par une remise en cause de leur autonomie de financement, une modification du mode de désignation de leurs dirigeant·es pour faciliter leur transformation en médias de propagande, un alignement de leur ligne éditoriale sur celle du parti aux commandes et le retrait des voix dissidentes de l’antenne, remplacées par les idéologues du pouvoir. Un chemin qu’en France le Rassemblement national et ses alliés rêvent d’emprunter.
Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication à l’université Friedrich-Alexander à Nuremberg (Allemagne), dresse un état des lieux inquiétant des audiovisuels publics en Europe et plaide pour un rôle plus actif de l’UE pour garantir l’autonomie financière et éditoriale des médias publics, même en cas d’alternance politique.
Mediapart : En France, l’audiovisuel public subit les attaques constantes de l’extrême droite, qui rêve de le liquider une fois au pouvoir, tandis que le gouvernement continue de réduire ses financements – 162 millions d’euros de dotations en moins en deux ans. La situation est-elle meilleure dans les autres pays européens ?
Christina Holtz-Bacha : La montée de l’extrême droite et, plus généralement, celle des populismes en Europe soumettent les services publics de radiodiffusion à une pression accrue. Presque partout sur le Vieux Continent, les médias publics et leur mode de financement sont devenus des thèmes de campagne.
Ces dernières années, nous avons vu des attaques contre les médias publics presque partout en Europe. La Hongrie est probablement l’exemple le plus connu : depuis environ 2011, Viktor Orbán, avec l’aide du parti majoritaire Fidesz, a considérablement restreint l’indépendance de la radiodiffusion publique.
Pour ce faire, le premier ministre hongrois a pris des mesures structurelles, consistant à modifier la composition et les fonctions des institutions de contrôle, afin de gagner un pouvoir de nomination aux postes de responsabilités éditoriales et managériales.
En Pologne, le parti national-conservateur PiS, au pouvoir jusqu’en 2023, a transformé l’audiovisuel public en organe de propagande, réduisant presque à néant son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Depuis le retour au pouvoir des libéraux, les médias publics polonais ont semblé retrouver un semblant d’indépendance, mais le chemin reste encore long. L’exemple polonais montre également à quel point il est difficile de redémocratiser la radiodiffusion publique, même une fois le pays débarrassé de l’extrême droite au pouvoir.
En Slovaquie, quelques mois après l’arrivée au pouvoir du premier ministre Robert Fico (populiste de gauche), le gouvernement a décidé en avril 2024 de fermer la chaîne publique RTSV. En République tchèque, le nouveau premier ministre Andrej Babiš a annoncé en février 2026 l’abolition de la redevance publique et le financement de la télévision et de la radio publiques tchèques avec le budget de l’État, cherchant ainsi à placer la radiodiffusion nationale sous son contrôle.
En Italie, Giorgia Meloni a entamé une guerre culturelle et une restructuration majeure du système d’équilibre des pouvoirs, qui affecte aussi la Rai, le groupe audiovisuel public italien, qui a toujours été très politisée.
En Allemagne, des élections régionales sont prévues pour septembre 2026 en Saxe-Anhalt. En l’état actuel des choses, le parti d’extrême droite AfD a de bonnes chances de ravir la majorité. Dans son programme, la branche Saxe-Anhalt de l’AfD a annoncé que sa première action officielle serait de mettre fin au traité interétatique sur la radiodiffusion, convenu par les seize États fédéraux, et qui garantit la pérennité financière de l’audiovisuel public tout en fixant ses missions de service public. Une telle dénonciation, même d’un seul État fédéral, serait de nature à gravement fragiliser le système actuel.
Dans les pays où l’extrême droite n’est pas parvenue au pouvoir, les médias de service public sont pour l’instant protégés des coupes budgétaires ou des prises de contrôle politiques, mais sont critiqués et accusés de soutenir la gauche. Sur quels arguments ces accusations reposent-elles?
Christina Holtz-Bacha : Les médias établis sont considérés comme faisant partie d’une élite corrompue qui ne sert pas les intérêts du peuple. Les médias de service public, dont le cœur de mission est l’expression du pluralisme et des divers courants de pensée, constituent une épine dans le pied des populistes, car ils donnent à voir une société plurielle et contredisent l’idée d’une volonté uniforme du peuple.
Les attaques contre les sociétés de radiodiffusion publiques répondent aussi aux intérêts des acteurs politiques qui veulent se soustraire à l’examen public et au contrôle démocratique, et souhaitent ne plus avoir de comptes à rendre. Les attaques contre les médias de service public constituent donc une atteinte à la liberté des médias et augmentent encore la pression sur le système démocratique.
L’Union européenne doit prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale.
Il est d’ailleurs important de noter que le financement de l’audiovisuel public est le principal point d’attaque de ses détracteurs. Ces dernières années, de nombreux pays européens sont passés du financement par la redevance à un financement étatique, bien qu’ils appliquent des modèles différents. Cela signifie que les citoyens ne contribuent plus directement à leur financement et que les gouvernements sont épargnés du débat sur la redevance, impopulaire auprès des électeurs.
Cependant, le passage à un financement étatique accroît la dépendance des médias publics à l’État et renforce l’image d’une institution dépendante du pouvoir politique et contrôlée par l’État.
Plus largement, les médias de service public, presque autant que les médias privés, sont confrontés à la grande méfiance des citoyen·nes à leur égard. Est-il encore possible de restaurer la confiance dans les médias publics ? Et si oui, comment ?
Christina Holtz-Bacha : Les médias publics ne peuvent gagner la confiance et l’adhésion du public que grâce à la qualité de leur offre. Nous observons que les citoyens se tournent généralement vers les médias de service public en période de crise. Cependant, des coupes budgétaires peuvent menacer et affaiblir la qualité de la production éditoriale, et réduire la confiance que la population leur accorde. C’est un cercle vicieux qui a pour résultat de nourrir la défiance envers les audiovisuels publics. Négliger la rigueur et l’honnêteté journalistiques offre aux adversaires des médias publics des arguments bienvenus pour restreindre leur financement et leurs activités.
L’Union européenne doit aussi prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale. La Commission européenne, qui n’était pas vraiment favorable aux médias publics au début des années 2000, a considérablement amendé sa position et les considère désormais comme des garants de la diversité et du pluralisme politique. Il suffit de se plonger dans les rapports de la commission sur l’État de droit depuis 2020, et encore plus dans le règlement européen sur la liberté des médias (Emfa), en vigueur depuis août 2025, pour s’en apercevoir.
À l’article 5, l’Emfa impose aux États membres de prendre des mesures afin de garantir que les fonds destinés aux médias publics soient suffisants, stables et prévisibles. La direction et le conseil d’administration des médias de service public doivent également être nommés de manière transparente. Cependant, l’enjeu reste de savoir de quelles options la Commission européenne dispose pour veiller à l’application de l’Emfa et, si nécessaire, faire respecter la loi par les États membres.
Par Dominique Rousseau, professeur émérite de droit public, Paris-I, membre honoraire de l’Institut universitaire de France sur www.humanite.fr
Donc, c’est la faute aux journalistes ! Ainsi parlent Trump, Orban, Meloni et, malheureusement, Mélenchon, affirmant sur son blog, selon une dialectique qui lui est propre, « la presse est la première ennemie de la liberté d’expression et la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine » ! Les journalistes seraient les fossoyeurs, conscients ou inconscients, de la démocratie. Bref, la crise de la démocratie, c’est de leur faute.
Contre la diabolisation des médias, il faut réaffirmer que la liberté de la presse n’est pas une liberté comme les autres ou parmi d’autres ; elle est la liberté qui donne son visage « à la liberté tout court » écrivait Albert Camus en 1939. Le journaliste est celui qui fait circuler des faits, des événements, des paroles, des images ; il rend publiques des informations sur les conditions de vie différentes des Français, sur les nouvelles façons de s’entraider dans les banlieues, sur la situation des femmes en Iran… Il donne à penser en ouvrant des controverses sur un livre, un film, une exposition, une opinion scientifique, morale ou politique… Bref, le journaliste donne à voir ce que les puissants voudraient parfois laisser hors des yeux du public, il favorise la délibération sur la chose publique et met les citoyens en situation d’exercer un contrôle sur leurs gouvernants en dehors des moments électoraux. Panama Papers en fut la manifestation lumineuse. Alors que tout pousse les organes de presse à la concurrence, au scoop, au succès personnel, 370 journalistes représentant 109 médias répartis dans une vingtaine de pays ont travaillé ensemble, échangé leurs informations, confronté leurs résultats et, pendant un an, ont gardé un secret total sur leurs investigations. Pas un journal, pas un journaliste n’a brisé le silence ; l’enquête a été publiée au même moment par tous les journaux membres du Consortium international des journalistes d’investigation.
En ce sens, la liberté d’informer est le droit constitutionnel le plus précieux parce qu’il est à la fois la base et la garantie de tous les autres droits. Pas de liberté pour le citoyen de choisir son vote, son opinion, ses croyances, son métier, ses lieux de vacances ou ses investissements financiers s’il ne dispose pas d’une information libre, véritable condition de possibilité d’un exercice effectif de la citoyenneté. Car le destinataire ultime de la liberté de la presse n’est pas le journaliste, c’est le public. Ainsi en a décidé le Conseil constitutionnel dans sa décision des 10 et 11 octobre 1984 lorsqu’il a jugé « qu’en définitive, l’objectif à réaliser est que les lecteurs qui sont au nombre des destinataires essentiels de la libre communication des pensées et des opinions soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics ne puissent y substituer leurs propres décisions ni qu’on puisse en faire l’objet d’un marché ».
Sans doute, le poids de l’argent, le souci de plaire, les petits arrangements avec la vérité ou l’attrait du scandale caractérisent, aussi, une « certaine » presse. Raison de plus pour rappeler l’importance de l’indépendance de la presse qui n’est pas, contrairement à ce qui est souvent insinué, un principe corporatiste servant à protéger les intérêts des journalistes, mais un principe garantissant aux lecteurs que ceux qui font métier de les informer le font à l’abri de toutes pressions d’intérêts privés ou publics. Raison de plus pour dire qu’il ne suffit pas de prendre la plume pour être journaliste ni de prendre son téléphone pour être grand reporter. Journaliste est un métier !
La presse est l’œil permettant aux citoyens de voir et de réclamer contre les représentants. Affaiblir l’œil c’est rendre les citoyens aveugles et la démocratie… autoritaire comme dit Orban
mise en ligne le 7 mars 2026
Elora Mazzini sur www.humanite.fr
Le 25 Gisèle-Halimi symbolise l’action féministe mise en avant par la gauche. Un lieu unique dédié aux femmes, qui centralise soins, accompagnement juridique et soutien social.
Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), correspondante particulière.
Le visage de Gisèle Halimi, avocate et militante féministe, s’étale sur la vaste fresque qui lui est dédiée, à 300 mètres du centre hospitalier d’Estaing, à Clermont-Ferrand. Bienvenue au 25 Gisèle-Halimi, une structure municipale flambant neuve et singulière, lancée en novembre 2023. « C’est un lieu d’accueil inconditionnel, un centre de ressources et un guichet unique pour toutes les femmes qui ont un besoin ou une difficulté et ne savent pas où s’adresser », résume Karine Plassard, responsable de la mission égalité des droits de la ville.
C’était une promesse du deuxième mandat d’Olivier Bianchi, maire socialiste depuis 2014. À la suite du témoignage d’une victime de violences conjugales, ballottée entre différentes associations locales, la municipalité a décidé d’agir. « Si les victimes ne sont pas prises en charge très rapidement au moment où elles demandent de l’aide, il y a un gros risque qu’elles abandonnent », souligne Karine Plassard.
Le 25 est né, avec l’ambition de répondre aux violences sexistes et sexuelles, mais pas seulement. Depuis, les besoins des usagères, divers et massifs, se sont malheureusement confirmés : plus de 10 000 femmes ont poussé la porte du 25 la première année d’ouverture, entre 11 000 et 12 000 la deuxième année. Aujourd’hui, l’équipe de Gisèle-Halimi compte plus de 25 salariées.
« Ici, je suis plus à l’aise »
Propriétaire des murs, la municipalité héberge gratuitement les structures, qu’elle soutient également financièrement. Le Planning familial, le Centre d’information sur les droits des femmes et des familles (CIDFF 63) et l’association Avec-France Victime 63 disposent de bureaux permanents. D’autres tiennent des permanences tout au long du mois.
Ce jeudi, Allan Buridon assure celle du conseil départemental d’accès au droit (CDAD 63). En une matinée, il reçoit six femmes pour des demandes diverses : expliquer le classement sans suite d’une plainte et la procédure pour récupérer un dossier médical ; faire valoir des droits après une séparation…
Le 25 Gisèle-Halimi se distingue des Maisons des femmes, label national ; ou de la Citad’elles, à Nantes, par son choix de ne pas se limiter aux violences sexistes et sexuelles. « La question s’est posée de se concentrer uniquement sur les violences conjugales, explique Karine Plassard. Mais les femmes ne sont pas toujours prêtes à le dire en arrivant. Elles peuvent venir pour autre chose et parler lorsqu’elles se sentent en confiance. »
Ce jeudi 26 février, une jeune femme d’une vingtaine d’années attend son rendez-vous avec le Planning familial. « Je ne voulais pas aller au CHU, confie-t-elle, timide. Ici, je suis plus à l’aise. » C’est l’association la plus sollicitée, au 25 : environ la moitié des personnes qui en franchissent le seuil viennent consulter le centre de santé.
Comme dans de nombreuses communes, les difficultés d’accès aux soins gynécologiques fragilisent le territoire. Contraception, IVG médicamenteuses, dépistages ou encore suivi des transitions de genre y sont assurés. Six médecins et trois internes se relaient dans trois cabinets médicaux.
Le sans-abrisme et la prostitution des mineurs parmi les enjeux majeurs à relever
Pour les autres femmes, des entretiens d’évaluation permettent de cerner les besoins et d’orienter vers les bons interlocuteurs. Environ 80 % d’entre elles vivent des situations de violences. Certaines viennent aussi sans être victimes, heureuses de trouver au 25 un « safe space » où sociabiliser. Au rez-de-chaussée, des toilettes, une douche, des kits d’hygiène et protections périodiques sont à libre disposition. Une « salle de répit » offre un coin relaxant ouvert à toutes sans condition.
Quelques fauteuils, deux bureaux, une bibliothèque féministe fraîchement étoffée par les dons d‘une médiathèque – immanquablement, on y trouve les ouvrages de Mona Chollet – et un coin de jeux pour les enfants permettent de prendre un café, travailler, être seule ou discuter.
Aux murs et sur la table basse, des poignées de flyers répertorient numéros d’écoute, groupes de parole, rencontres ou expositions féministes à venir. Ce matin-là, un groupe de femmes participe à un atelier de sophrologie. À côté, Noémie, conseillère conjugale et familiale, réalise une intervention auprès d’un autre petit groupe de jeunes femmes sur la précarité menstruelle.
Le lieu semble faire consensus. Même sur Saccage Clermont, un groupe Facebook très critique de la politique municipale et marqué à droite, les opposants sont bien obligés de saluer sa réussite. L’initiative inspire : une structure similaire a récemment ouvert à Nancy.
Et à l’avenir ? Le site identifie aujourd’hui le sans-abrisme et la prostitution des mineurs parmi les enjeux majeurs à relever. « On manque encore d’un accueil de jour en non-mixité à Clermont-Ferrand, et de personnel dans le domaine de la santé mentale pour accompagner les personnes avec des vécus traumatiques », déplore Karine Plassard.
C’est la limite du 25 Gisèle-Halimi : même sous le patronage de cette grande figure féministe, et avec toute la volonté du monde, la municipalité ne peut se substituer aux compétences de l’État, notamment en matière d’hébergement d’urgence.
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
Le maire PCF de Grigny (Essonne), président de la coopérative des élus communistes et lauréat du prix de meilleur maire du monde en 2021, a reçu « l’Humanité » en pleine bataille des municipales.
Grigny est la commune la plus pauvre de France. Son premier magistrat, Philippe Rio, a pourtant été élu meilleur maire du monde en 2021. Pourquoi ? Parce qu’il se bagarre chaque jour pour faire reculer la misère, développe des politiques sociales qui changent la vie et fait de la commune un échelon de résistance au libéralisme, à l’image de ce que font les élus PCF à travers le pays. Alors que les élections municipales de mars approchent à grands pas, il alerte sur le devenir des villes et villages et des services publics après dix ans de macronisme, sans jamais baisser les bras.
La sécurité, la santé, et le pouvoir d’achat sont les trois priorités des Français pour les municipales. Comment l’expliquez-vous ?
Philippe Rio : Ce sont trois sujets régaliens. Trois sujets qui relèvent avant tout de l’État. Mais comme les Français n’ont plus aucune confiance envers le président de la République et son gouvernement, ils se tournent vers les maires, élus de confiance par excellence. Ce virage sur ces trois sujets est assez dangereux car les communes n’ont ni les pouvoirs ni les moyens de régler complètement la situation. Mais les maires ont horreur de l’inaction et cherchent toujours des solutions.
C’est pour cela que les polices municipales se développent de plus en plus, au risque de remplacer la police nationale. C’est pour cela aussi que les maires se retrouvent en compétition pour attirer les médecins, alors que 85 % du territoire national est aujourd’hui un désert médical. Mais si la commune peut beaucoup, il convient aujourd’hui de déchirer cette camisole libérale. Certes, les communistes savent porter une alternative au capitalisme à l’échelle locale. Mais chacun doit jouer son rôle : l’État, et les maires. En 2026 avec les municipales, et en 2027 avec la présidentielle, les Français ont une occasion historique de le rappeler.
Sur ces trois sujets, que peuvent les maires en l’état actuel ?
Philippe Rio : Sur la sécurité, ils mettent du bleu et des caméras partout, mais fondamentalement, cela ne règle rien. Il faut un continuum alliant prévention, sécurité et réparation. Au tribunal judiciaire d’Évry, il doit manquer quatre juges et huit greffiers. Les maires créent déjà des commissariats municipaux, ils ne vont pas non plus créer des tribunaux, non ? Pour autant, nous savons former des polices de proximité utiles et de qualité. Pareil pour les centres de santé municipaux. Ils ne remplaceront jamais l’hôpital, et pourtant, le savoir-faire historique du communisme municipal est d’une actualité confondante pour que tout le monde puisse se faire soigner.
L’organisation de la pénurie de médecins en France par le libéralisme éloigne les Français du soin. À tel point qu’à Grigny, la municipalité organise des dépistages de cancer du sein ou de l’utérus. Et on continuera ! Mais on ne pourra pas les soigner non plus… C’est pour cela que je dis, chacun son rôle. Idem sur le pouvoir d’achat, nous soutenons à fond le logement social, alors que se loger est le premier poste de dépense des Français. Mais le logement sort essoré de dix ans de macronisme. Pour autant, on ne se résigne pas. Et quand les élus communistes proposent des mutuelles de santé municipales, quand ils distribuent des protections hygiéniques, quand nous remunicipalisons la gestion de l’eau pour ne plus engraisser des actionnaires et pour faire baisser les factures, nous agissons sur le pouvoir d’achat. On se bat sur chaque euro !
Qu’est-ce qui vous a amené à Grigny et vous a donné envie de mener ces combats ?
Philippe Rio : Je suis arrivé à Grigny quand j’avais six mois. Je viens d’un milieu social proche de celui du quart-monde. Mes parents connaissaient une situation très précaire. Je ne peux pas dire qu’ils étaient de la classe ouvrière. Enfin, ils l’étaient, mais de temps en temps, quand ils avaient un boulot. C’est dans ce contexte très difficile que j’ai découvert les militants de quartier et le communisme municipal. J’ai été marqué par ces élus qui vivaient dans les mêmes immeubles que nous, qui agissaient, qui animaient. Ils m’ont élevé, j’ai grandi grâce à eux. Je suis devenu comme eux. Je n’ai habité que dans deux quartiers à Grigny. La Grande Borne, qui est le quartier d’habitat social, avant de déménager dans la plus grande copropriété dégradée de France, qui est classée opération d’intérêt national. Ça me semble naturel d’être là où les défis sont à relever.
Ces élus, dont vous faites partie, qu’arrivent-ils à faire à Grigny ?
Philippe Rio : On active tous les leviers et on innove sans cesse. On a tapé 30 marchands de sommeil, on les a chassés un à un. On a traîné Suez devant l’autorité de la concurrence et devant le tribunal administratif pour retrouver une gestion publique de l’eau. Le supermarché, on a été le chercher avec les dents devant le Conseil d’État. Quand le gouvernement a lancé une stratégie de lutte contre la pauvreté à Marseille, on est tout de suite allé obtenir la même chose pour Grigny. Ce sont de grands combats. Certains peuvent sembler plus modestes, mais sont tout aussi capitaux : 3 500 enfants ont un petit déjeuner gratuit tous les jours à Grigny. Ce qui fait 500 000 petits déjeuners distribués par an. Un fruit, un laitage, une céréale. C’est bon pour la santé, et pour leurs résultats scolaires, qui sont depuis en hausse !
Un maire, c’est un fabricant de politiques publiques. On fait de l’écologie populaire. On a une ville qui, c’est son histoire, s’est créée de manière champignonnesque et aberrante du point de vue de l’urbanisme, ce qui nous amène aujourd’hui à tout repenser et à créer un centre-ville. Et on est une ville solidaire : le prix d’une licence dans un club de sport à Grigny va de 0 à 75 euros pour les gamins. Résultat ? Il y a six ans, on avait un taux de licenciés de 30 % inférieur à la moyenne nationale. Aujourd’hui, on est au-dessus, et même très loin au-dessus concernant les filles.
Sur le pouvoir d’achat, existe-t-il une idée simple que chaque maire pourrait mettre en place ?
Philippe Rio : Bien sûr, il y a la question fondamentale de l’accès aux droits. Le montant du non-recours aux droits est de dix milliards d’euros par an dans ce pays. Et ce sont principalement les gens les plus pauvres qui ne revendiquent même pas les aides auxquelles ils ont droit. À Grigny, nous avons choisi de prendre ce problème à bras-le-corps et de lutter contre l’éloignement, l’illectronisme, la peur des institutions, la honte, la méconnaissance de ses droits. 50 % des personnes âgées qui peuvent en bénéficier ne font pas la démarche d’obtenir l’Aspa (Allocation de solidarité aux personnes âgées) ! 30 % des personnes qui pourraient toucher le RSA ne le demandent pas ! La première pierre dans la lutte contre la pauvreté peut-être celle-là : faire savoir aux citoyens qu’on peut leur faire connaître leurs droits, et s’organiser pour aller les décrocher.
Ce sont toutes ces actions qui vous ont permis d’être élu meilleur maire du monde ?
Philippe Rio : Je ne sais pas. Mais je rappelle que j’ai été élu ex aequo avec le maire de Rotterdam, qui est une ville port. Nous, il n’y a pas la mer, juste des lacs, mais on est aussi une ville port, une ville monde, avec des citoyens venus de quasiment tous les endroits du globe. Les gens arrivent, prennent l’ascenseur social, et quittent la ville, même si c’est en train de changer et qu’un sentiment de fierté se développe. Grigny est une ville tremplin. Avec une population très jeune. Nous avons l’inverse de la pyramide des âges française : 50 % des habitants ont moins de 30 ans. Et c’est aussi très précaire : 45 % des gens vivent sous le seuil de pauvreté. Et pourtant ça bosse ici. C’est une ville de travailleuses et de travailleurs. Le matin, sur le quai de la gare, à 6 heures, c’est blindé. Ça bosse, et ça bosse dans les métiers pénibles, durs. Les gens ont plein de rêves quand ils arrivent ici. Et ils se mobilisent. On ne se laisse pas faire. Je fais partie de ces personnes qui sont communistes parce qu’elles détestent la misère. Et l’injustice. Alors on se bouge.
Vous semblez arriver à faire beaucoup, dans un contexte difficile et une ville pauvre. Comprenez-vous les maires qui sont de plus en plus nombreux à jeter l’éponge ?
Philippe Rio : Ce n’est pas tant les maires qui ont démissionné en masse, ce sont surtout les conseillers municipaux. Il y a une crise de l’engagement et une fatigue démocratique parfaitement compréhensibles. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Les budgets et les réformes visent à ce que l’on ne puisse plus prendre de décisions libres. Les départements sont en train de crever la gueule ouverte. Excusez l’expression, mais c’est vrai. C’est pourquoi nous devons absolument faire de l’avenir des communes un sujet majeur des élections de 2026 et 2027. Sinon, cela va devenir très compliqué. L’engagement et la vitalité démocratiques sont encore là. Si on se défonce, on peut encore bouger les lignes. Mais si on nous promet une nouvelle purge budgétaire…
Le Sénat et le gouvernement, face aux difficultés, veulent faciliter les fusions de communes. Il y en a 34 000 en France, contre 11 000 en Allemagne, 8 000 en Italie et en Espagne. Cela ne fait-il pas trop de communes en France, trop petites et isolées ?
Philippe Rio : Peut-être qu’il n’y en a pas assez en Allemagne. La commune reste aujourd’hui l’espace de confiance politique préféré des Français. C’est l’échelon de fraternité par excellence, de proximité citoyenne. C’est notre histoire, notre modèle issu de 1789. 68 % des Français ont confiance dans leurs maires, 18 % dans le président de la République, et 22 % dans les députés. Nous sommes peut-être aujourd’hui le dernier lien véritablement démocratique et républicain dans ce pays. Quand le gouvernement dit qu’il faut moins de communes, il se trompe de problème : la véritable question est celle du manque de moyens donnés aux maires.
Avec Sarkozy, Hollande, puis Macron, nous avons perdu des dizaines et des dizaines de milliards d’euros cumulés. Cela a été sciemment orchestré pour nous étouffer. Alors oui, c’est vrai que nous arrivons à un point de bascule sur le devenir des communes. Mais nous avons cette année plus d’un million de Français candidats aux municipales. Il y a dans notre pays 500 000 élus locaux. Ils sont chaque jour au service des citoyens. J’y vois une chance gigantesque.
Sur la baisse des dotations depuis 2008, est-ce que les maires se sont assez bagarrés ?
Philippe Rio : Les maires communistes, oui. Les maires libéraux, non. Et ils sont majoritaires. C’est assez étrange à observer : ils soutiennent des gouvernements austéritaires, puis ils hurlent quand ils perdent des moyens localement. Ils sont dans une caricature de colère et de revendication, sans remise en cause de leur logiciel. Je ne sais pas trop comment ils peuvent regarder leurs concitoyens dans les yeux. Clairement, les maires dans leur ensemble n’ont pas été à la hauteur des enjeux ces dernières années face au gouvernement. Et nous, élus communistes, faisons face à un récit médiatique extrêmement puissant, selon lequel il y aurait trop de dépenses publiques dans ce pays. Il faut le briser. Comme l’a montré Fabien Gay, les entreprises touchent 211 milliards d’euros d’aides par an, souvent sans contrôle ni évaluation.
Le concours de l’État aux collectivités locales, c’est 105 milliards d’euros par an, avec contrôle du moindre euro. Et tant mieux parce que c’est de l’argent public. Mais donnez donc 50 ou 150 milliards d’euros de plus aux communes, et je peux vous assurer que la création d’activités, d’emplois locaux et non délocalisables sera au rendez-vous ! Nous, on sait comment utiliser l’argent. Les villes sont les premiers financeurs du mouvement sportif français. Pareil pour les associations culturelles. On a plein d’idées pour s’occuper des anciens, des crèches, des transports, du social, de la transition écologique. Je rappelle que selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), 50 % des solutions viendront des territoires. Depuis 2020, même si personne n’en parle, les maires mettent en place toute une série de stratégies de lutte contre le réchauffement climatique.
Dans quel état d’esprit les communistes se mobilisent-ils pour ces élections municipales ?
Philippe Rio : Ils savent qu’ils sont utiles. Qu’ils soient à la tête de communes, ou adjoints dans le cadre de majorités plurielles à gauche, ils font toujours preuve de radicalité et de responsabilité. Sur l’eau, sur l’accès à la santé, sur le logement, le sport, la culture, sur la gratuité des transports, sur la création de maisons des femmes, sur la restauration 100 % bio, ils entraînent toute la gauche. Ils continuent d’innover et de résister. Ils font vivre la République et sa devise. Et ils se battent au quotidien contre le mépris de classe, le mépris territorial, contre ce populisme d’extrême droite et de stigmatisation des citoyens étrangers qui se diffuse de plus en plus dans le pays. Notre société est mise au défi, pour 2026, 2027 et 2028 : la France sort déboussolée de dix ans de macronisme et de néolibéralisme destructeur. Est-ce qu’elle cédera aux sirènes des fachos réactionnaires ou est-ce qu’elle renouera avec les humanistes ? Tout l’enjeu est là.
mise en ligne le 5 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Le PS l’a décidé : il refusera tout accord national avec LFI aux municipales. Il rompt avec une pratique installée depuis près de 60 ans. Un choix stratégique qui intervient au moment où l’extrême droite domine largement le paysage politique.
Le bureau national du Parti socialiste vient de trancher : il n’y aura pas d’accord national avec La France insoumise entre les deux tours des municipales. Les compromis locaux restent possibles mais l’esprit général est à la rupture avec LFI, comme le prône continûment la droite du PS. Le parti à la rose acte ainsi la fin de six décennies où l’union de la gauche au second tour avait fini par devenir un principe pour toutes les élections.
Il est vrai que, si la « discipline républicaine » s’est installée dès la fin du 19ème siècle contre les ambitions monarchistes ou bonapartistes, sa mise en œuvre est loin d’avoir été uniforme. Ce n’est qu’avec la montée du péril fasciste, entre 1934 et 1935, que se met en place un modèle, qui va désormais faire figure de référence.
En 1936, les partis du Front populaire se présentent séparément au premier tour et se désistent au second en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Cette méthode est massivement suivie, ce qui permet à la gauche d’obtenir une majorité en voix et en sièges. En s’unissant, la gauche est parvenue à la victoire que la division lui refusait. La mémoire de la gauche s’est ainsi fixée, consacrant le processus de convergence amorcé en 1934.
Certes, cette mémoire se brouille avec la guerre froide. Le temps est alors aux vitupérations des communistes contre le reste de la gauche accusée de s’engloutir dans le « parti américain » et aux accusations des socialistes contre les communistes qui « n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ». Pendant plus de dix ans, le désistement de second tour n’a pas disparu, notamment sur le plan local, mais il n’est plus une norme partagée.
Il l’est redevenu au début des années 1960 quand le PCF fait de l’union de la gauche autour d’un programme commun la base de sa stratégie politique. Les élections municipales sont pour lui le terrain par excellence de sa mise en œuvre. Dès lors, la gauche revient au modèle de 1936 : ses organisations concourent séparément au premier tour (sauf aux municipales) et se désistent en faveur du mieux placé au second tour. La gauche pouvait se disputer et se cliver, elle pouvait se laisser aller à la théorie des « deux gauches ». Mais, loin d’être irréconciliable, elle se retrouvait au second tour.
Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?
Désormais, doit-on se résigner à l’irréconciliabilité ? Les insoumis concentrent leurs feux aux municipales sur des majorités de gauche sortantes et les socialistes ne veulent plus entendre parler d’accord avec La France insoumise. On pourra dire que la gauche en a vu d’autres et que les exclusions réciproques n’ont pas toujours accompagné les défaites. Mais nous sommes dans une autre époque. Depuis 2017, nous avons face à face une gauche dans ses plus basses eaux, une droite électoralement ultra-majoritaire et ultra-droitisée et, sur les bords du chemin, un peuple qui n’y croit plus guère.
Les données les plus récentes sur l’état de l’opinion montrent à quel point la situation est critique. Dans un sondage Ifop-Fiducial publié ce mercredi sur les intentions de vote à la prochaine présidentielle, le candidat du Rassemblement national Jordan Bardella arrive très largement en tête avec 36% des voix au premier tour, quand aucun candidat de gauche ne dépasse les 11% et que le total de la gauche reste sensiblement au-dessous du tiers des exprimés. On peut toujours dauber sur les sondages, leurs imperfections et leur non-prédictibilité. C’est vrai. Mais dans leur ensemble, ils nous replacent devant un ordre de réalité qu’il faut transformer du mieux possible et qu’on doit regarder en face.
Et pourtant, dans ce contexte, même le projet de primaire commune de la gauche et des écologistes apparaît incertain. La difficulté n’est pas organisationnelle, mais politique. Si le Parti socialiste affirme qu’il ne veut plus d’une partie de la gauche – en l’occurrence LFI –, d’autres forces continuent de penser que l’unité reste possible, souhaitable et même nécessaire. Le pari de la primaire est d’ouvrir la porte à l’unité de toute la gauche. Mélenchon, Glucksmann et Roussel la récusent. Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?
Comme lors de la rupture du programme commun, on va passer des semaines, des mois, à se renvoyer le mistigri de la rupture. Pourtant les faits sont têtus : les électeurs de gauche veulent l’union. Et ils ont raison. En effet, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si la gauche peut dépasser la droite, mais de dire si l’on accepte de rompre radicalement avec notre histoire démocratique.
Nous avons pris l’habitude de répéter avec Marx que l’histoire se joue deux fois, d’abord en drame, puis en farce. Nous avons la pantomime aujourd’hui et, pour demain, la promesse de l’apocalypse.
mise en ligne le 26 février 2026
Laurent Mouloud sur www.humanite.fr
On imagine déjà les paillettes et les larmes. Les zooms serrés sur le parterre de stars. Les remerciements entre rires et sanglots. Les trophées brandis. Et puis ? Et puis rien d’autre. La 51e cérémonie des Césars, organisée ce jeudi 26 février à l’Olympia, risque bien de n’être que cette lisse parade du cinéma français.
Sans aspérité, colère ou revendication. Les intermittents du spectacle, dont le régime d’indemnisation chômage est sous la menace d’un nouveau durcissement, seront relégués à l’extérieur de la salle. Un signal d’alarme. Ces indispensables fabricants du cinéma n’auront pas la place qu’ils méritent dans cette fête du 7e art, plus que jamais aseptisée.
Ne nous y trompons pas. Cette cérémonie des Césars, bordée de près, n’est pas le signe d’une dépolitisation. Mais bien le témoignage, au contraire, de la bollorisation qui menace aujourd’hui le cinéma français. Propriétaire de Canal Plus – principal financeur privé – et nouvel actionnaire depuis octobre des salles UGC, le milliardaire réactionnaire est désormais présent à toutes les étapes de la création cinématographique : financement, diffusion, distribution, exploitation. Avec une minutie glaçante, Vincent Bolloré reproduit dans ce secteur la stratégie d’intégration verticale qu’il a appliquée dans l’édition et la presse, rendant toute une industrie dépendante de ses subsides et, ô combien, vulnérable à ses visées idéologiques.
La conquête du monde culturel est l’un des piliers du projet politique de Vincent Bolloré. À l’image du projet de parc de loisirs de Pierre-Édouard Stérin, l’autre grand mécène de la galaxie réac, le milliardaire breton sait que, s’il veut imposer son récit et rabattre une majorité de Français à l’extrême droite, il doit conquérir les imaginaires, contrôler ce qui fait rêver, penser, désirer. Face à cette emprise grandissante, les pouvoirs publics ne peuvent rester les bras ballants et se contenter d’un sous-investissement complice. La liberté de création est l’un de nos fondements démocratiques. En ce sens, le silence dans les rangs auquel on pourrait assister ce soir doit tous nous alerter.
Yunnes Abzouz et Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr
Alors que la cérémonie des César se tient jeudi, l’heure est au bilan pour le cinéma français, presque un an après le renouvellement de l’accord de financement avec Canal+. Dépendance à Bolloré, baisse de la fréquentation des salles, menaces sur la diversité... difficile de trouver des signaux positifs.
Comme chaque année depuis 2021, la cérémonie des César du cinéma français se tiendra à l’Olympia, salle de concert mythique du cœur de Paris, dans le giron du groupe Canal+, contrôlé par Vincent Bolloré. L’absence de favori pour le César du meilleur film devrait nourrir le suspense jusqu’à tard dans la soirée, jeudi 26 février.
On peut parier sur quelques moments d’émotion au moment de la remise des prix. Peut-être des sorties plus politiques, à l’instar de celle du cinéaste Arthur Harari en 2022, qui avait appelé à davantage de « volonté » des pouvoirs publics en réponse à la montée en puissance des plateformes états-uniennes. Et surtout beaucoup de sourires crispés dans la salle.
Car le cinéma français vient de boucler une année 2025 compliquée, avec une fréquentation en repli de 13,6 % sur un an (un peu plus de 156 millions d’entrées). Les meilleurs chiffres du début 2026, portés par les succès du dernier Avatar, de La femme de ménage et de Gourou, et la résilience des films étiquetés « Art et essai » en 2025 (en recul de 0,9% seulement, soit 45 millions d’entrées) peinent à rassurer l’industrie. Le succès du film ouvertement prosélyte Sacré-Cœur et les pressions exercées sur des salles pour le programmer ont encore aiguisé les inquiétudes d’exploitant·es qui redoutent des ingérences politiques plus fréquentes.
Dans ce contexte tendu, les effets de l’accord de financement conclu il y a un an entre Canal+, premier argentier du cinéma français, et les organisations de la filière commencent à se préciser. Pour l’année 2025, la contribution de la chaîne cryptée au cinéma a diminué de 50 millions d’euros par rapport à l’année précédente, pour s’établir à 150 millions d’euros. En 2025, Canal+ a ainsi financé cinquante films de moins qu’en 2024. Cette baisse, aboutissement d’un bras de fer entre le cinéma français et Canal+, était largement anticipée par la filière.
La clause de l’article 7
Dès 2024, les négociations entre le groupe privé et le cinéma français ont achoppé sur la nouvelle position de Disney+ dans la chronologie des médias – le fait qu’un film passe d’abord au cinéma puis, dans un second temps, sur les autres écrans. La plateforme américaine s’était mise d’accord avec les organisations du cinéma pour relever son niveau de financement, de 20 % à 25 % de son chiffre d’affaires réalisé en France, en échange du droit à diffuser ses films neuf mois après leur sortie en salle (contre dix-sept auparavant). Un accord contre lequel Maxime Saada, le patron de Canal, avait tempêté, menaçant en représailles d’un désengagement massif de son groupe envers le cinéma français.
La chaîne cryptée s’était surtout servie opportunément de cet accord pour mettre la pression sur la filière cinéma afin à la fois de baisser ses investissements tout en préservant son principal avantage concurrentiel face aux plateformes américaines, à savoir sa capacité à diffuser des films seulement six mois après leur sortie en salle. « Canal a joué la montre, témoigne un gros producteur indépendant. Pendant tout le temps des négociations, le groupe a gelé les comités de validation qui se réunissent pour choisir les films à financer, ce qui a forcé plusieurs productions à attendre, retarder ou déplacer leur projet. » La baisse des investissements de Canal n’a d’ailleurs pas été entièrement compensée par Disney+. Voilà pour les contreparties connues.
Car il en est d’autres, passées plus inaperçues, qui nourrissent tout autant l’inquiétude des réalisateurs, réalisatrices, producteurs et productrices indépendant·es. En passant au crible l’accord signé avec Canal+ en mars 2025, certain·es sont tombé·es de leur chaise en découvrant une clause, inscrite à l’article 7, qui offre la possibilité au groupe crypté de remplir ses obligations de financement en investissant dans ses productions maison. Dans les accords précédents, aucune exception n’était prévue à la règle qui limite à 25 % le taux de financement accordé aux productions dépendantes pour les chaînes accessibles par le câble ou le satellite. En l’occurrence, dans le cas de Canal, il s’agit principalement des films chapeautés par la filiale de production du groupe, StudioCanal.
Sauf que le nouvel accord signé en 2025 et pour trois ans autorise Canal+ à dépasser ce plafond de production dépendante. Jusqu’en 2027, le groupe pourra ainsi consacrer en moyenne par an 5,5 millions d’euros supplémentaires au financement de ses propres films. Une somme certes anecdotique au vu de l’enveloppe globale de 480 millions d’euros sur trois ans. « Mais c’est la première fois qu’un acteur de la diffusion obtient une dérogation de ce type », souligne une source proche des négociations.
L’Autorité de la concurrence enquête
Un premier pied dans la porte qui laisse craindre que Canal puisse encore davantage piocher dans ses obligations de financement pour développer sa propre filiale de production. « On sait d’expérience que les films distribués et coproduits par StudioCanal sont mieux traités et mieux financés par la chaîne Canal+. Donc cette clause donne un avantage compétitif à StudioCanal sur tous les autres groupes indépendants », analyse un ponte du secteur de la production. En contrepartie, Canal s’est engagé à rehausser son engagement en faveur des films au budget inférieur à 4 millions d’euros.
« Dans une négociation, il y a ce que l’on donne, et ce que l’on obtient. Dans un monde idéal, il est certain que les producteurs indépendants auraient préféré que cette part reste à 25 %. Mais si nous l’avons signé, c’est qu’on a estimé que c’était une contrepartie acceptable », défend Marc Missonnier, producteur indépendant, mandaté avec six autres personnes pour négocier avec Canal au nom de l’ensemble des organisations du cinéma.
De son côté, Canal+, contacté par Mediapart, se targue de « la diversité structurelle et pérenne de ses liens avec les sociétés de production indépendantes » et en veut pour preuve le nombre conséquent de sociétés de productions différentes avec lesquelles elle a travaillé, 129 en 2024, puis 92 en 2025. « Par ailleurs, StudioCanal est au cœur de la diversité du cinéma comme en témoigne la grande variété de producteurs indépendants auxquels il s’associe pour coproduire et/ou distribuer des films touchant l’ensemble des publics du cinéma », ajoute la chaîne cryptée.
Des nominations plus féminines aux César
La cérémonie des César affiche un taux record de nominations féminines, à 43 % selon le calcul du collectif 50/50, contre 33 % l’an dernier. L’une des catégories les plus prestigieuses, celle de la meilleure réalisation, a retenu deux femmes sur cinq (Carine Tardieu pour L’Attachement et Hafsia Herzi pour La Petite Dernière), alors qu’aucune femme n’y figurait l’an dernier.
Cette embellie s’explique, selon le producteur Patrick Sobelman, président de l’Académie, par une féminisation du collège des votant·es impulsée depuis 2022, dans la foulée de la démission d’Alain Terzian et son équipe deux ans plus tôt. Le collège de votant·es (5 000 personnes) est désormais formé à 44 % de femmes, contre 34 % il y a dix ans. « C’est le résultat d’une approche volontariste, explique Sobelman à Mediapart. Nous avons assoupli certains critères d’admission, en n’exigeant pas autant de films ou de rôles par le passé, par rapport à ce que le règlement prévoit, en assumant de vouloir féminiser – et rajeunir par la même occasion – le collège. »
L’association qui organise les César s’est aussi dotée d’instances paritaires, dont un bureau de douze membres reflétant les métiers du secteur. Il reste que cet effort, côté César, n’est pas forcément une photographie révélatrice des tendances de fond de la profession. Comme l’avait documentée une étude du CNC en novembre 2025, la part de femmes réalisatrices a reculé, et ce, pour la deuxième année consécutive : 62 films d’initiative française ont été réalisés ou coréalisés par des femmes en 2024, soit moins d’un quart de l’ensemble (24,2 %), la proportion la plus basse depuis 2019.
Le sentiment d’une partie du cinéma français d’une trop forte dépendance à Canal s’est encore accentué par l’existence d’une autre clause, contenue à l’article 2, qui autorise la chaîne cryptée à rompre unilatéralement l’accord de financement dans le cas où un concurrent négocie et obtienne une meilleure fenêtre de diffusion.
Une clause, certes présente dans les accords précédents, mais que Canal n’a pas craint de renouveler, malgré l’enquête ouverte en octobre 2024 par l’Autorité de la concurrence au sujet « d’éventuelles pratiques dans le secteur de la télévision payante » et de l’acquisition et la diffusion de films. L’autorité avait à l’époque pris soin de ne pas nommer le ou les groupes concernés.
Cette clause, c’est un peu la bombe nucléaire. D’un côté, le cinéma français perdrait une partie des financements de Canal et de l’autre, Canal reculerait dans la chronologie des médias. Marc Missonnier, président de l’Association des producteurs de cinéma
Selon nos informations, l’Autorité de la concurrence s’intéresse de près à cette clause, susceptible de relever d’une pratique anticoncurrentielle. Les représentant·es du cinéma mandaté·es pour négocier l’accord de financement avec Canal ont d’ailleurs été entendu·es par l’Autorité de la concurrence. « Canal essaie avec cette clause de figer la chronologie des médias, de sorte que personne ne vienne les concurrencer sur leur première fenêtre d’exposition. Mais ce faisant, il entrave aussi les négociations que le cinéma français pourrait avoir avec d’autres diffuseurs comme Netflix, Amazon ou Disney+ », commente la même source proche des négociations.
« Cette clause, c’est un peu la bombe nucléaire. D’un côté, le cinéma français perdrait une partie des financements de Canal et de l’autre, Canal reculerait dans la chronologie des médias. Donc finalement, c’est un peu je te tiens, tu me tiens par la barbichette », veut croire Marc Missonnier. Le groupe Canal+ défend de son côté une clause « très commune » dans ce type d’accord, car il est normal que « si [la chronologie des médias] était amenée à évoluer de manière significative, Canal+ puisse rediscuter avec ses partenaires des modalités de ses investissements ». « Canal+ n’a aucune intention de dénoncer son accord Cinéma », ajoute le groupe (lire l’ensemble des réponses de Canal dans les annexes).
Soupçon de conflits d’intérêts
Par ailleurs, plusieurs interlocuteurs proches du dossier indiquent que l’Autorité de la concurrence pourrait aussi être amenée à se pencher sur de possibles conflits d’intérêts. En effet, parmi les sept membres de la « task force » mandatée par les organisations représentatives du cinéma français pour négocier un accord de financement avec Canal, se trouvaient Alain Sussfeld, le directeur général d’UGC, et Mathieu Debusschère, directeur des affaires publiques du réseau de salles. Or, à peine sept mois après la conclusion de l’accord entre le cinéma français et Canal+, la chaîne cryptée annonçait en grande pompe mettre la main sur UGC.
Questionné à ce propos par Mediapart, Canal+ « dément formellement toute discussion concernant le capital d’UGC avec Alain Sussfeld et Mathieu Debusschère durant leur mandat de négociateurs des accords cinéma ». « Et quand bien même des personnes d’UGC ont été parties prenantes de la discussion, les accords avec Canal+ ont été approuvés par l’unanimité des organisations du cinéma, de sorte à garantir l’impartialité du résultat », ajoute Marc Missonnier, président de l’Association des producteurs de cinéma et membre de la task force mandatée par la filière.
Avec cet accord et toutes les clauses qu’il contient, si on voulait débolloriser le cinéma français, c’est raté. Un producteur indépendant
Toujours est-il que le rachat d’UGC renforce la mainmise du groupe de Vincent Bolloré sur le cinéma français, désormais présent à tous les niveaux de la chaîne de valeur d’un film, de la production à l’exploitation en salle et à la télé. « Avec cet accord et toutes les clauses qu’il contient, si on voulait débolloriser le cinéma français, c’est raté, souffle un producteur indépendant. Mais la situation de fragilité du cinéma français fait que ce qui nous aurait fait râler il y a dix ans devient un moindre mal aujourd’hui. »
Car même si la dépendance à Canal+ est un sujet, l’autre grande préoccupation du moment tient aux menaces qui pèsent sur France Télévisions, l’autre gros guichet de la création française. Confrontée à l’offensive tous azimuts de l’extrême droite, qui menace de la liquider, et aux incessantes coupes budgétaires – baisse de 20 % des budgets en deux ans –, la télé publique a d’ores et déjà annoncé devoir amputer de 5 millions d’euros son enveloppe de 80 millions allouée au préfinancement et à l’achat de films. Cela signifie concrètement que des films ne pourront voir le jour faute de financements – deux ou trois longs métrages selon France Télévisions.
Et même si les plateformes américaines semblent désireuses, à l’instar de Disney+, d’augmenter leurs investissements en France, elles jettent principalement leur dévolu sur les films populaires et grand public, qui disposent déjà de gros budgets et n’ont généralement aucun mal à se financer. « La concurrence que se livrent Canal et les plateformes portent sur les films les plus coûteux, ce qui a tendance à encore augmenter leurs moyens et à assécher l’enveloppe restante pour les autres films », déplore un représentant de la filière.
À l’autre bout de la chaîne de fabrication des films, des directrices et directeurs de casting disent aussi leur inconfort, face à l’assèchement de leur métier. Ils et elles ont lancé, lors d’une conférence au Sénat mi-février, un cri d’alerte inédit, dépité·es de voir l’industrie dépendante d’un nombre toujours plus restreint de comédien·nes « bankable », de Pierre Niney à François Civil, dont les seuls noms suffisent à financer un projet.
« De plus en plus de projets se fragilisent ou sont reportés de quelques mois, parfois abandonnés. Parce que le cinéma, les plateformes et les chaînes convergent tout le temps vers les mêmes visages », a ainsi déploré Okinawa Guerard, coprésidente de l’Association des directeur·ices de casting.
Alors, au vu du contexte morose, le gratin du cinéma français présent aux César, se contentera surtout, dans la grande salle de l’Olympia, de ne pas froisser son hôte du soir.
mise en ligne le 26 février 2026
Roger Martelli | sur www.regards.fr
Après avoir réaffirmé que l’antifascisme demeure une exigence démocratique et non une dérive violente, l’historien revient sur les différentes conceptions de l’antifascisme pour alimenter la réflexion.
Nous vivons le temps des grandes inversions. L’antifascisme serait la source de toutes les violences et le RN la pointe avancée du combat contre l’antisémitisme. Le mensonge serait le prélude de la vérité et la rationalité des Lumières le berceau du totalitarisme. Quant à LFI, elle serait plus dangereuse que le RN pour la démocratie. Face à ce renversement stupéfiant, un sursaut est désormais vital.
L’antifascisme n’a rien perdu de sa vertu. Nous vivons une période d’incertitude mondiale, de choc des civilisations en guerre contre le terrorisme, d’angoisse de ne plus être chez soi en obsession du grand remplacement, d’état d’urgence en état d’exception. Le doute s’est installé, la confiance dans la démocratie s’est effritée, les peurs se sont accrues et le ressentiment a prospéré. Désormais, ce ne sont plus seulement des groupuscules néonazis qui s’affichent, mais des pans entiers de l’espace politique et même des États qui cheminent vers la droite extrême. « Néo » ou « post », l’esprit du fascisme a repris un peu partout du poil de la bête.
Le combattre nous place d’abord sur le terrain des idées. En 1941, alors que le monde s’embrasait, le philosophe communiste Georges Politzer, un Hongrois devenu passionnément français et résistant, prit la plume pour démanteler la doctrine nazie. À l’idéologue du nazisme Alfred Rosenberg, qui venait de prononcer un discours intitulé Sang et Or, il répliqua par deux textes, l’un publié dans la revue communiste clandestine, La Pensée (« L’obscurantisme au 20ème siècle »), l’autre diffusé en brochure (Révolution et contre-révolution au 20ème siècle). Il éreintait pièce par pièce les théories de « l’esprit racial », les dénonciations fumeuses des Lumières, la pensée irrationnelle, le mépris de l’histoire et la haine des révolutions populaires et démocratiques. Il leur opposait à la fois la lutte des classes et l’humanisme des Lumières, la fibre sociale et l’idée républicaine, la combativité militante et la haine de la mort. Un an plus tard, il était arrêté, torturé et fusillé. Mais son œuvre a survécu à celle de son piètre opposant nazi.
Aujourd’hui encore devrait s’imposer l’idée que la dénonciation argumentée ne suffit pas. Face au ressentiment nourri par la perte d’espérance, la cohérence d’une perspective émancipatrice peut seule rétablir dans leur dignité consciente ceux qui en ont été privés. Les tons belliqueux, les mâles postures et les slogans soigneusement peaufinés n’y parviendront pas, pas plus que la liste sans fin de promesses auxquelles on ne croit plus guère. Ce qui manque, au refus moderne de l’extrême droite, c’est plutôt la cohérence des valeurs, des critères, des méthodes pour faire de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité des principes organisateurs et pas des mots creux.
Être antifasciste aujourd’hui, ce n’est donc pas lever le poing ou en menacer l’adversaire, mais construire une stratégie partagée pour faire majorité contre l’inacceptable. Pour y parvenir, mieux vaut certes qu’existe une gauche bien à gauche, capable de donner le ton à toute la gauche. Mais cette gauche n’arrivera à rien si elle continue, comme ce fut le cas au temps de « classe contre classe », de s’imaginer qu’elle est la seule voix de gauche. La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures. Tout est possible, lançait un socialiste de gauche en 1936 : sans doute… pour peu que les conditions majoritaires en soient réunies.
L’antifascisme est né en même temps que le fascisme, dans une Europe et un monde que la Première Guerre mondiale avait bouleversés et « brutalisés ». Les fascismes firent des Lumières, de leur tolérance et de leur passion pour l’égalité, les responsables d’un amollissement coupable et du déclin irrémédiable de toute « civilisation ». La pureté de la race, le culte de l’élite et du chef, le dédain de l’esprit démocratique et l’exaltation de la violence furent ainsi au cœur de groupements fondés sur le ressentiment. Soudés par un bric-à-brac idéologique qui ne manquait pourtant pas de cohérence, les fascismes se sont construits à partir de noyaux militarisés pratiquant une violence de masse meurtrière. Ils firent, de la haine à l’égard du mouvement ouvrier et de l’histoire révolutionnaire démocratique, les fondements d’une révolution au sens ancien du terme : le retour à un équilibre ancien où la force vitale de quelques-uns prévalait sur la masse apathique des dominés. Une contre-révolution absolue, mais au nom de la révolution : grande nouveauté de ces temps d’orage…
L’antifascisme fut la réponse à cette poussée. Il fut porté par l’effroi devant l’ampleur croissante de la menace et marqué lui aussi par la violence qu’avait générée le choix guerrier d’août 1914. Dans l’Italie de l’immédiat après-guerre et dans l’Allemagne brisée par la défaite, les antifascistes s’instituèrent en remparts contre la violence de masse. Tout naturellement, le noyau de cet antifascisme historique se construisit autour de l’appel à l’auto-défense.
Communistes, socialistes et, dans une moindre mesure, démocrates, républicains et catholiques s’essayèrent à lutter contre la violence fasciste en créant leurs propres armées. En Italie, ce furent les « Arditi del popolo » ; en Allemagne, le « Front de fer » socialiste avec son logo des trois flèches et « l’Action antifasciste » des communistes, avec son noyau du « Front rouge ». Les « antifas » sont nés de là.
La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures.
Cette phase de l’antifascisme fut héroïque et tragique. Elle enregistra quelques rares succès sur le terrain et déboucha sur un échec cuisant en Italie et en Allemagne, pour au moins trois raisons. Alors que les extrêmes droites concentraient leurs forces, les antifascismes se dispersaient. Alors que la violence était au cœur de la doctrine fasciste, elle contredisait l’humanisme fondamental de ses adversaires. Enfin, la violence cultivait l’engagement minoritaire, quand la majorité est le fondement de l’élan démocratique. L’auto-défense pouvait trouver des échos dans une partie du peuple ouvrier méprisé, mais il tenait en marge ces masses qui « font » l’histoire. Elle fut donc courageuse, mais n’enraya pas la montée des fascismes. Elle fut populaire, mais ne toucha pas le plus grand nombre, dans cette guerre civile européenne qui ne trouva son terme qu’en 1945, au prix d’une guerre apocalyptique.
Ce ne furent pas les « antifas » qui, pendant un moment, laissèrent entrevoir une issue à la barbarie : ce fut le grand mouvement du « Front populaire ». En France notamment, ce mouvement prit une dimension massive, parce qu’il raccordait enfin le mouvement ouvrier et la gauche politique, qu’il retrouvait la conjonction historique de l’esprit républicain et de la mobilisation révolutionnaire et parce qu’il ne se contentait pas d’être un mouvement « anti ». Dans l’esprit de la « République démocratique et sociale », le Front populaire ne fut pas d’abord celui des « antifas », mais celui « du Pain, de la Liberté et de la Paix ».
Pour en arriver là, il n’a pas suffi de prolonger le premier antifascisme. Il y eut de la rupture dans le mouvement conduisant au Front populaire. La première fut dans l’abandon de la grande concurrence des antifascismes. Les socialistes finirent par oublier qu’ils avaient contribué à l’écrasement des soulèvements européens des années 1918-1924. Quant aux communistes, ils renoncèrent à voir dans les socialistes des « sociaux-fascistes ». Bien plus, ils cessèrent considérer que la démocratie portait en elle-même, et de façon inexorable, vers le fascisme, ou que tout partisan du capitalisme et de l’économie de marché était, à plus ou moins long terme, voué à se soumettre à la dictature. La convergence des gauches se réalisa, déstabilisa les fascismes français et permit la victoire de second tour.
Le refus des Lumières reste le carburant principal de celui de la démocratie. Il fut celui des fascismes d’hier, de l’extrême droite aujourd’hui. Aujourd’hui comme hier, le combat contre l’extrême droite est une exigence première. Il suppose de la détermination, de la vigilance et de la rigueur. Il implique de cultiver la mémoire, sans s’imaginer que l’histoire se rejoue à l’identique. L’antifascisme reste en cela une boussole, qui n’appartient à personne en particulier. Elle est un état d’esprit et pas un bloc, un mouvement par nature composite, qui ne se renforce pas en écartant, mais en s’ouvrant à d’autres.
Les « antifas » d’aujourd’hui en sont partie prenante ? Sans doute, mais ils n’en sont ni la tête ni le cœur, ni épouvantails ni héros. Eux-mêmes d’ailleurs auraient intérêt à peser ce qui fut l’expérience du 20ème siècle : la violence est parfois un passage obligé, mais qu’il faut conjurer, parce que son expansion ne sert que l’inhumanité qui nous conduit vers le pire. L’auto-défense « populaire » – mais où sont les ouvriers ? – ne vaut pas la détermination du grand nombre et la force du projet d’émancipation individuelle et collective.
Combattre ce qui doit être combattu, mais rassurer ceux que la peur conduit au repli ; mobiliser les forces qui aspirent à un autre monde, mais en faisant tout pour apaiser le monde tel qu’il est et qui risque d’être de plus en plus invivable… Le parti pris de l’antifascisme a pu et peut conduire à des erreurs, des fautes et même à des crimes. Mais sa négation nourrit la bête immonde. Elle n’a pas besoin de ce renfort.
mise en ligne le 25 février 2026
Alexandre Berteau sur www.mediapart.fr
La députée d’extrême droite Lisette Pollet a annoncé mardi qu’elle se séparait de son collaborateur Vincent Claudin, juste après avoir reçu nos questions sur les tweets pro-Hitler et antisémites publiés pendant des années par celui-ci. Le militant était un des meilleurs amis de Quentin Deranque.
C’est par un simple message posté sur le réseau social X, mardi 24 février en fin d’après-midi, que la députée Rassemblement national (RN) Lisette Pollet a soudainement et publiquement remercié l’un de ses assistants parlementaires. « Suite aux dernières révélations de la presse je me sépare de mon collaborateur », a écrit l’élue d’extrême droite, sans plus de précisions.
De quelles révélations parlait-elle ? Le 20 février, Mediapart avait effectivement dévoilé que Vincent Claudin, qui travaille à ses côtés depuis avril 2025, avait été membre du groupuscule violent Lyon populaire, dissous en juin de la même année, notamment pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Déjà questionnée en amont de la publication de cette enquête, Lisette Pollet n’y avait vu aucune raison de se séparer de son assistant.
Selon elle, « il ne faisait partie d’aucun groupe militant » lors de son recrutement puisqu’il avait été « exclu en juin 2024 » de Lyon populaire « suite à son refus de cautionner » une action violente menée par le groupuscule. « Il suit scrupuleusement la ligne politique fixée par le groupe et je n’ai pas eu à me plaindre de son travail », le défendait alors l’élue de la Drôme.
Depuis une dizaine de jours, Vincent Claudin s’est fait connaître du grand public comme « Vincent », « l’un des meilleurs amis » de Quentin Deranque, le militant d’extrême droite tué le 14 février à Lyon (Rhône) lors d’un affrontement avec des antifascistes. Lui et son frère cadet Baptiste Claudin – également passé par Lyon populaire – font partie des très rares proches de l’étudiant de 23 ans à avoir pris la parole dans les médias pour honorer la mémoire de leur camarade, rencontré à l’église traditionaliste lyonnaise Saint-Georges.
Mais Vincent Claudin est aussi et surtout un authentique militant néofasciste, tendance nazie, comme Mediapart a pu le documenter en exhumant plus de 4 400 posts publiés sur X entre décembre 2021 et février 2026 par le Lyonnais, avec deux comptes anonymes successifs. Le jeune homme y affiche son admiration pour le Troisième Reich, son espoir de l’avènement d’un régime fasciste et eugéniste en France, et déverse sa haine des juifs, des personnes racisées et des homosexuels.
Moins d’une heure après avoir reçu nos questions sur les publications de son collaborateur, Lisette Pollet a annoncé se séparer de celui-ci. Également interrogé par Mediapart, Vincent Claudin n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Lecteur de Hitler et de Goebbels
En plus d’être un utilisateur frénétique de X – y compris pendant ses journées à l’Assemblée nationale –, Vincent Claudin est aussi un lecteur compulsif. Ses références, distillées à longueur de tweets : Joseph Goebbels ; le nazi belge Léon Degrelle, qui a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale avec la Waffen-SS ; ou encore l’écrivain négationniste Hervé Ryssen. Autant de « lectures recommandables », écrit-il en janvier 2022.
L’intellectuel antisémite Édouard Drumont en fait également partie. Et surtout José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti fasciste espagnol La Phalange, à qui le militant rend hommage dans ses pseudonymes : @PrimeDeRiviere puis @JosephAntoine_. En février 2025, Vincent Claudin suggère aussi la lecture de l’essai La Doctrine du fascisme, coécrit par Mussolini, un dictateur qui « était terriblement cool », s’enthousiasme-t-il déjà en septembre 2024.
Alors, quand le jeune homme annonce en mai 2022 à ses abonné·es avoir découvert dans la bibliothèque de son grand-père des ouvrages d’Adolf Hitler et de deux autres figures du Reich, Erwin Rommel et Albert Speer, il interprète ses propres obsessions comme de l’« atavisme ».
Caché derrière son pseudo, Vincent Claudin s’autorise à faire sans détour l’apologie du nazisme.
Ces lectures imprègnent sans surprise ses publications nauséabondes, entrecoupées de posts plus personnels sur sa retraite dans un couvent, les visites qu’il rend à sa mère dans un village de Haute-Corse, ou sa fréquentation de l’église traditionaliste Saint-Georges. Le 8 avril 2025, au moment même où il est recruté par la députée Lisette Pollet, il s’indigne que l’on puisse « se métisser avec des races de singes ». « L’eugénisme permettra de retrouver ces pouvoirs », conclut-il, caché derrière son pseudo. Deux mois plus tôt, il se félicitait que les catholiques fassent « beaucoup, beaucoup d’enfants racés ».
L’opposition farouche de Vincent Claudin à l’avortement vient parfois rencontrer son antisémitisme viscéral, comme quand il appelle, en juin 2022, à « brûler Élisabeth Bornstein et dégager la Constitution ». La première ministre de l’époque, Élisabeth Borne, dont le père est un rescapé des camps de concentration, vient alors de soutenir l’inscription de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. Deux ans plus tard, ce catholique intégriste fustigera encore les « grognasses qui veulent tuer leurs bébés ».
En août 2022, le jeune homme s’amuse de la rafle du Vél d’Hiv sous Vichy. « Je retiens que c’est acceptable à condition de faire ça dans des conditions dignes. Heureusement que la SNCF climatise désormais ses voitures », ose-t-il. Lorsqu’un utilisateur feint de s’inquiéter de « se faire insulter d’antisémite », il s’étonne : « C’est une insulte ? »
« Ultra-provocation outrancière »
Sollicité en amont de cet article, Vincent Claudin nous a répondu après sa parution, mercredi 25 février. « Je suis effondré de causer du tort à mes proches et mes camarades et tiens à préciser que ces publications d’un compte anonyme privé, sur le registre de l’ultra-provocation outrancière et sulfureuse et de l’humour noir hors contexte, ne reflètent pas ma véritable structuration idéologique actuelle, le catholicisme intégral », a-t-il précisé. L’ex-collaborateur RN a présenté ses excuses « à tous ceux qui ont pu être sincèrement atteints par ces propos immatures, blessants et choquants ».« C’est ma responsabilité strictement individuelle », a-t-il conclu.
Pensant n’être jamais identifiable, Vincent Claudin s’autorise à faire sans détour l’apologie du nazisme. En janvier 2022, à un internaute qui se demande ce qu’il se passerait si Hitler était au pouvoir, il répond sans hésiter : « L’Europe se régénère. » Quelques mois plus tard, il se réjouit qu’une femme ait trouvé qu’il ressemblait à Hitler. « Il n’y a que deux solutions, soit l’anarchie libérale, soit la révolution nationale-socialiste. Tout le reste est palabres », publie-t-il en septembre 2024.
Plonger dans les centaines de tweets du militant permet de prendre la mesure du racisme décomplexé dont fait preuve celui qui a choisi d’envoyer son CV au RN en 2025. Il n’hésite pas à parler de « marrons » pour désigner les personnes noires, ou à employer le terme « bougnoules ». En avril 2022, un utilisateur affirme que « le problème du voile c’est l’islam, pas le voile en lui-même ». « Et l’Arabe qu’il y a en dessous », lui répond-il.
Des liens durables avec le groupuscule Lyon populaire
Sous pseudo, Vincent Claudin se revendique nationaliste révolutionnaire, autrement dit néofasciste. En février 2025, quelques semaines avant d’être embauché par la députée RN Lisette Pollet, il relayait d’ailleurs encore les publications du groupuscule violent Lyon populaire, quatre mois avant sa dissolution. Le 20 février, l’élue assurait pourtant à Mediapart qu’il en avait été exclu en juin 2024.
Comme nous l’avons révélé, plusieurs ex-membres de Lyon populaire ont pris part à l’organisation de la marche d’hommage à Quentin Deranque, qui a rassemblé samedi 21 février à Lyon de nombreux néonazis, en l’absence des parents du militant tué. Proche de la famille, Vincent Claudin avait lui-même fait l’intermédiaire avec le père de Quentin Deranque. Alors encore assistant parlementaire, il était présent à la marche, en retrait.
Multipliant aussi les insultes homophobes, Vincent Claudin s’impatiente de l’avènement d’un régime à même de sévir contre les personnes LGBTQI+. « Si nous sommes au pouvoir, ce jeune homme sera rééduqué », promet-il sur X en mai 2022 à propos d’un homosexuel.
Deux mois avant son arrivée à l’Assemblée nationale, le futur assistant parlementaire s’adresse à la présidente du Palais-Bourbon, Yaël Braun-Pivet, avec une misogynie et un racisme crasses : « OK grognasse, en attendant ton plus beau pays du monde devient un coupe-gorge qui offre ses enfants en sacrifice aux métèques », écrit-il. Au même moment, il assène que les musulmans « ne sont pas français » et prône la « remigration totale ».
Son choix de finalement travailler pour une députée interroge, tant il affiche une détestation profonde de la République et de la démocratie. En janvier 2022, quand un éditorialiste de BFMTV estime que « s’en prendre physiquement aux élus, c’est le début du fascisme », il répond : « Si seulement. » Un mois plus tard, il se « félicite de savoir que la religion est contraire à la démocratie, qu[’il] exècre ».
L’assistant parlementaire a vraisemblablement jugé plus prudent de supprimer son dernier compte anonyme lorsque les projecteurs médiatiques se sont braqués sur Quentin Deranque et sur la mouvance néofasciste au sein de laquelle ce dernier s’était engagé. Le dernier tweet de Vincent Claudin que Mediapart a pu retrouver date du 10 février, soit deux jours avant l’agression mortelle de son ami. Il a également effacé son compte LinkedIn.
Quelques semaines avant de rejoindre la députée RN Lisette Pollet, il reprochait sur X au parti lepéniste de tenter de faire le ménage parmi ses candidat·es, collaborateurs et collaboratrices aux propos problématiques. « Le RN mandate des gens pour fouiller l’historique de ses gars et virer ceux qui ont été militants ou ont aimé un truc sur Facebook il y a dix ans », pestait-il.
Florent LE DU sur www.humanite.fr
À la suite de révélations sur des tweets faisant l'apologie du nazisme de son assistant parlementaire Vincent Claudin, la députée RN Lisette Pollet a annoncé qu'elle se séparait de son collaborateur. En revanche, malgré les révélations de "l'Humanité" en juillet dernier, elle embauche toujours Clotilde Guéry, liée au groupuscule identitaire Auctorum.
Le Rassemblement national recrute toujours dans les groupuscules d’extrême droite, et seul le scandale public entraîne des prises de distance. La députée de la Drôme Lisette Pollet annonce se séparer d’un de ses assistants parlementaires, Vincent Claudin, tout en maintenant une autre, Clotilde Guéry, dont les liens avec le groupuscule Auctorum ont été révélés par l’Humanité en juillet dernier.
Présenté ces dernières semaines comme un ami de Quentin Deranque, et interrogé en cette qualité par plusieurs médias, Vincent Claudin était son assistant parlementaire depuis avril 2025. Quelques mois plus tôt, il était un membre éminent du groupuscule néofasciste Lyon populaire, dissous pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie.
Un assistant contre le métissage “avec des races de singes”
Dans un article de Médiapart paru le 20 février, la parlementaire a affirmé que Vincent Claudin en a été « exclu en juin 2024 », « suite à son refus de cautionner » une action violente menée par le groupuscule. Pourquoi, alors, Lisette Pollet finit-elle par publier ce tweet, le 24 février : « Suite aux dernières révélations de la presse je me sépare de mon collaborateur » ?
Médiapart indique ce mercredi matin que ce message est intervenu peu de temps après l’envoi par le média d’investigations de questions concernant des publications de son collaborateur. En effet, le site d’information a exhumé plus de 4 400 posts publiés sur deux comptes anonymes, sur X, entre décembre 2021 et février 2026.
Des messages à la gloire du Troisième Reich ainsi que des tweets antisémites, racistes et homophobes. Il considère notamment que « l’eugénisme permettra de retrouver » le pouvoir, s’insurge que certains puissent « se métisser avec des races de singes », suggère de « rééduquer » un jeune homosexuel, parle des femmes se faisant avorter comme des « grognasses qui veulent tuer leurs bébés » et prône clairement « la révolution nationale-socialiste ».
Auctorum, un groupe d’ultradroite versaillais
Face à cette déferlante nazie, difficile en effet pour le Rassemblement national de continuer à fermer les yeux. Parmi les assistants parlementaires de Lisette Pollet figure toujours Clotilde Guéry. Ce, malgré les révélations de l’Humanité, en juillet dernier, sur ses liens avec Auctorum, un « groupuscule d’ultradroite versaillais », selon la terminologie des services de renseignement.
Ces derniers l’a notamment identifiée lors d’un rassemblement organisé à Versailles le 14 décembre 2023, au milieu de membres de Jeunesse Boulogne, groupe relié aux néonazis de Zouaves Paris ou encore des pétainistes du Renouveau français et des activistes de Némesis.
Les renseignements indiquent également que le frère de Clotilde Guéry était connu de leurs services pour « pour une infraction en lien avec son activité militante », comme membre d’Auctorum. Tandis que leur père serait connu pour évoluer « au sein de l’ultra-droite pétainiste et de la sphère catholique traditionaliste », écrivent les agents de la direction nationale du renseignement territorial (DNRT) dans une note que l’Humanité a consultée.
Malgré ces liens avec l’extrême droite radicale, Clotilde Guéry est quelques mois plus tard investie par le RN aux législatives de juin 2024, dans la 15e circonscription de Paris. Contactée par l’Humanité, l’élue avait nié en bloc, malgré les éléments de la note : « Ma collaboratrice n’a jamais fait partie de ce groupe, ni participé à aucune manifestation. »
mise en ligne le 24 février 2026
Fabien Gay, directeur de l’Humanité sur www.humanite.fr
L’Humanité s’est unie à quatre autres médias pour produire un numéro de combat exceptionnel, « Front commun contre l’extrême droite », qui sort ce lundi dans les kiosques. Un manuel indispensable pour mener la bataille idéologique et disposer d’un argumentaire
La mort du militant nationaliste et identitaire Quentin Deranque, âgé de 23 ans, à la suite des coups reçus lors d’un affrontement violent à Lyon, est un drame inacceptable. La condamnation doit être claire et sans la moindre ambiguïté. Aucune cause, aucune idéologie ne peut justifier qu’on en vienne aux mains, et encore moins qu’elle conduise à la mort d’un être humain. La politique doit rester le champ des idées, des mobilisations collectives et du débat démocratique, et non celui des poings, des lynchages ou des expéditions punitives.
Quand la politique recule, que le débat d’idées s’appauvrit, que la désinformation et la course au buzz permanent remplacent les faits, l’échange d’arguments et la dispute organisée, cela conduit peu à peu à une société du repli sur soi, de la haine, et donne de la puissance à la violence pour résoudre les contradictions sociales. Si la politique apparaît dans l’impasse pour régler les problèmes du quotidien, la violence peut alors sembler un exutoire pour une partie, même infime, de la population. Et c’est précisément à ce stade que les idées d’extrême droite contaminent l’espace public, pullulent et se répandent jusqu’à saturation.
La violence entraîne le chaos, mais elle génère aussi, chez un grand nombre de nos concitoyens et concitoyennes, du dégoût, du rejet et, in fine, un détournement de la politique. Il suffit de voir ce qui se passe dans les manifestations où des violences sont annoncées : elles contribuent à éteindre les mouvements sociaux et à effacer les justes revendications des travailleurs et des travailleuses. C’est comme si nous marquions un but contre notre propre camp, faisant gagner l’adversaire.
Nous vivons notre moment « Charlie Kirk »
La violence est une impasse politique pour la gauche : elle ne peut être ni une stratégie ni une méthode, et encore moins un projet politique en soi. Pour l’extrême droite, elle est l’essence de son moteur et de son projet. À gauche, nous ne sommes jamais aussi forts que lorsque la majorité du peuple se mêle de la politique, par des mouvements sociaux puissants ou dans les urnes quand l’abstention recule.
Il faut donc interroger la stratégie de la conflictualisation permanente du débat politique, de la violence des mots qui s’installe dans la vie parlementaire : si elle peut consolider un socle de militants, de sympathisants et même d’électeurs important, elle crée un plafond de verre et rend difficile, voire impossible, le fait d’être majoritaire et de gagner en rassemblant largement celles et ceux qui ont intérêt au changement. Il y a d’ailleurs une contradiction à refuser les coups de force permanents, la logique de l’affrontement belliciste et guerrier face au retour des hyperpuissances, tout en laissant s’installer l’idée que la violence, quelle qu’en soit la forme, pourrait être un moyen légitime, ici, en France. La semaine que nous venons de vivre doit être analysée avec beaucoup de recul. C’est un nouveau point de bascule qui va peser dans les esprits dans les prochains mois.
Nous vivons, comme de l’autre côté de l’Atlantique, notre moment « Charlie Kirk », qui a permis de marginaliser les anti-Trump, de les reléguer au rang d’ennemis de la liberté et d’affirmer l’autorité du locataire de la Maison-Blanche en lui permettant de jouer sur le registre du retour à l’ordre et du défenseur de la liberté d’expression. Il faut refuser que ce drame, si tragique soit-il, serve de prétexte à une inversion des valeurs et à une réécriture cynique de l’histoire de la violence politique en France. On ne peut pas mettre sur le même plan les antifascistes qui luttent pour l’égalité, la solidarité et la fraternité, et les fascistes qui portent en eux un projet de haine et de division du peuple. C’est une faute politique et morale gravissime. Il n’y a aucun trait d’égalité entre antifascistes et fascistes.
Nous n’oublions pas Ismaël Aali, Hichem Miraoui, Djamel Bendjaballah…
Depuis des années, les groupuscules d’extrême droite portent la responsabilité de l’écrasante majorité des violences et des morts politiques : attentats racistes, assassinats ciblés, agressions xénophobes… Les chiffres sont implacables, et les faits parlent d’eux-mêmes. Nous n’oublions pas Ismaël Aali, Hichem Miraoui, Djamel Bendjaballah, Angela Rostas, Federico Martin Aramburu…
Aujourd’hui, l’extrême droite et une partie des droites coalisées instrumentalisent la mort de Quentin Deranque pour hurler à une « violence antifasciste » généralisée, désigner l’extrême gauche comme le grand danger de la République et banaliser l’extrême droite ainsi que son projet autoritaire et raciste. Cette hypocrisie est insoutenable. Elle vise à effacer des années de haine raciste, d’attaques contre les migrants, les musulmans, les juifs, les homosexuels, les féministes, les syndicalistes…
Cette instrumentalisation du drame s’inscrit dans une stratégie plus large, relayée par une partie des médias et des droites libérales et autoritaires, qui consiste à expulser La France insoumise – et, à travers elle, toute une partie de la gauche – du champ républicain. On accuse, on diabolise, on amalgame, pour mieux normaliser l’extrême droite et la faire entrer un peu plus dans le jeu institutionnel comme un parti comme les autres. Surtout, le pouvoir aux abois veut préparer son arrivée. Après lui, le déluge – et mieux vaut l’arrivée de Le Pen et de Bardella, pour espérer revenir aux affaires cinq ans plus tard en apparaissant comme le défenseur de la démocratie plutôt qu’une issue porteuse d’espoir de changement et de rupture avec sa politique.
Cette mécanique prépare le terrain pour 2027
En stigmatisant et en pointant du doigt une partie de la gauche, ils veulent instiller le venin de la division et rendre impossible l’union large de la gauche, profitant du fait qu’une partie de la gauche affirme : « Plus jamais avec eux. » Nous savons très bien qu’aujourd’hui les insoumis sont dans leur viseur, mais que s’y trouvent aussi les communistes, les écologistes et une partie du camp socialiste.
Cette mécanique prépare le terrain pour 2027, et elle est à l’œuvre depuis une dizaine d’années, s’accélérant depuis le début du second mandat de Macron. En présentant la gauche comme « violente » ou « hors sol », on blanchit ceux qui rêvent d’un État antisocial, anti-immigrés et antidémocratique. On inverse les responsabilités mais aussi les valeurs pour que les véritables fauteurs de haine passent pour des modérés, des gens responsables, et les antiracistes pour des racistes et des antisémites qu’il faut à tout prix marginaliser, voire demain, pourquoi pas, interdire.
Enfin, une grande partie du patronat français a choisi son camp pour la prochaine présidentielle. Ce sera l’extrême droite, pour continuer à verrouiller le système démocratique et institutionnel et poursuivre son œuvre destructrice : épuiser le vivant et la nature, refuser tout changement du système qui consisterait à partager les pouvoirs, les savoirs et les richesses. Cette course à l’Élysée est appuyée par des algorithmes puissants et des relais médiatiques dopés par le milliardaire Bolloré, qui se font les chantres de la liberté d’expression – surtout quand elle relaie leurs poisons putrides d’extrême droite. Ce moment que nous vivons vise donc à préparer les esprits pour faire sauter la digue du front républicain au second tour de la présidentielle, et même pire, à l’inverser au profit de l’extrême droite.
Des néonazis ont défilé dans les rues de Lyon librement
La République n’est pas menacée par ceux qui luttent pour la justice sociale, fiscale et écologique, l’égalité, l’antiracisme et la paix. Elle est menacée par l’extrême droite, qui l’a toujours combattue, et qui prospère sur la division, la peur et la violence qu’elle alimente depuis des décennies. Il faut refuser toute escalade, exiger que la justice fasse toute la lumière sur les faits qui ont conduit à la mort d’un homme à Lyon et barrer la route à ceux qui veulent transformer un drame en tremplin électoral.
Quand les blés ont été sous la grêle, notre camp social n’a pas répondu par la stratégie du chaos et de la violence à tous crins, mais par une stratégie de rassemblement large et de front populaire. À l’Humanité, nous avons décidé de nous rassembler avec quatre autres médias pour mener la bataille idéologique – préalable à toute victoire électorale – en fournissant des argumentaires à nos lectrices et lecteurs. Avec ce hors-série de combat « Front commun contre l’extrême droite », ils et elles disposent d’un manuel utile pour mener cette bataille.
À l’heure où, quatre-vingt-deux ans après l’assassinat par l’armée nazie des 23 de l’Affiche rouge, des néonazis ont défilé dans les rues de Lyon librement, samedi. Et ce n’est pas une première ces derniers mois. Ensemble, refusons la violence et construisons la mobilisation antifasciste, pacifique et déterminée. La fraternité et la solidarité ne se construisent pas dans la haine, mais dans le combat commun contre l’injustice et le fascisme qui resurgit.
Cinq médias s’unissent pour faire front commun contre l’extrême droite
Fruit de plusieurs semaines de travail collectif entre les rédactions de l’Humanité, Blast, les Inrocks, Streetpress et Nova, ce titre marque une volonté forte de s’engager dans la bataille culturelle contre l’extrême droite. Dans cette édition, riche d’enquêtes et de reportages, on regarde la réalité en face : la gestion municipale catastrophique du Rassemblement national, son programme économique au service des plus riches, ses reculs écologiques, sa mise au pas du monde associatif et culturel, ses appels à la haine… Cette publication collective pour comprendre, alerter, et organiser la riposte.
Format 28 x 36 cm – 80 pages
Déjà plus de 10 000 exemplaires vendus !
mise en ligne le 21 février 2026
Scarlett Bain sur www.humanite.fr
L’instrumentalisation de la mort du militant nationaliste Quentin Deranque participe à une réécriture de l’histoire de la violence politique en France. Les chiffres et archives montrent pourtant que la majorité des meurtres à caractère idéologique sont le fait de l’extrême droite.
Quand il consiste à compter des morts, l’exercice de la statistique est d’une froideur affreuse. Mais il s’avère en certaines circonstances nécessaire pour saisir la réalité des faits dans un climat politique délétère. Depuis le 14 février, la mort tragique du militant d’extrême droite Quentin Deranque, lors d’un affrontement avec des antifascistes à Lyon, fait l’objet d’une instrumentalisation effrénée. Laquelle donne lieu à une réécriture de l’histoire de la violence politique en France.
« La violence d’extrême droite est dérisoire, ça n’existe pas statistiquement, a ainsi osé affirmer Marion Maréchal sur BFM TV, le 17 février. La seule violence qui est structurelle, massive, systématique est d’extrême gauche. »
Les chiffres et les archives disent tout le contraire. En France, selon la contribution de Nicolas Lebourg, historien, à l’ouvrage de référence Violences politiques en France (les Presses de Sciences Po, 2021), sur 53 morts attribuées à des militants politiques entre 1986 et 2014, 5 impliquent des militants de gauche (dont 4 pour le seul groupe Action directe) et 48 incombent à l’extrême droite.
L’extrême droite tue parce qu’elle est raciste, antisémite, homophobe, antiféministe
Et derrière les chiffres, il y a des profils. Les assassinats perpétrés par le groupe Action directe ont visé des représentants de l’appareil d’État, des figures du patronat. Les crimes commis par l’extrême droite sont, eux, motivés par le rejet de « l’autre », assigné à une identité essentialisée. Bref, l’extrême droite tue parce qu’elle est raciste, antisémite, homophobe, antiféministe.
« Depuis une dizaine d’années, il y a eu une forme de dissociation entre le Rassemblement national, qui s’est institutionnalisé, et les milices d’extrême droite violentes. Elle n’a pas donné lieu à un arrêt des violences, au contraire, elles s’intensifient, avec une stratégie de quadrillage du territoire », analyse Arié Alimi, avocat et membre de la Ligue des droits de l’homme (LDH).
Entre 2022 à 2026, douze homicides impliquent l’extrême droite, dont cinq pour la seule année 2022. Dans son livre les Tueurs d’extrême droite, le journaliste Paul Conge (éditions du Rocher, 2025) inscrit cette acmé de violence meurtrière dans le contexte d’une « campagne présidentielle marquée par la montée en puissance de Marine Le Pen et Éric Zemmour ». Celle-ci a contribué, selon lui, à galvaniser des « tueurs radicalisés ».
Les victimes : le rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, tué par l’ex-militant du GUD Loïk Le Priol, pour s’être interposé au cours d’une agression raciste ; Éric Casado Lopez, abattu par le complotiste antisémite Martial Lenoir ; les Kurdes Mir Perwer, Abdurrahman Kizil et Emine Kara, assassinés par William Malet, fanatique de Jean-Marie Le Pen et d’Éric Zemmour.
« Auparavant, il y avait une séparation entre les orientations politiques des différents groupuscules d’extrême droite. Maintenant, elles ont fusionné, formant un magma qui est en train de forger l’extrême droite violente à venir », estime l’avocat.
Peu d’émoi et une justice lente pour les victimes de l’extrême droite
Ces douze meurtres en à peine quatre ans ont suscité peu d’émoi sur la scène politique. Alors qu’une minute de silence a été unanimement respectée à l’Assemblée pour Quentin Deranque, les macronistes et le RN s’étaient ainsi opposés à celle proposée par la gauche pour Aboubakar Cissé, poignardé de 57 coups de couteau dans la mosquée de La Grand-Combe (Gard) le 25 avril 2025.
Certains homicides passent aussi sous les radars médiatiques. « Malheureusement, cela relève de la tradition française, de l’habituation et peut-être d’une indifférence aux actes violents ou criminels de l’extrême droite française », observe Arié Alimi.
Et pour bien des crimes commis en raison de l’origine ou de la religion de la victime, la justice a choisi de ne pas retenir le motif raciste comme circonstance aggravante. C’est le cas dans l’affaire Djamel Bendjaballah, cet éducateur de 43 ans tué le 31 août 2025 près de Dunkerque par Jérôme D., pilier de la Brigade française patriote, un groupuscule d’ultradroite. De multiples plaintes pour « injure non publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion » avaient pourtant été déposées par la victime. Toutes classées sans suite.
Ces crimes meurtriers s’inscrivent tous dans un continuum de violences politiques rarement pris au sérieux. À Lyon, selon Rue 89, sur 102 attaques, agressions et actes haineux documentés et attribués aux groupuscules d’extrême droite entre 2010 et 2025, 70 % sont restés impunis.
mise en ligne le 20 février 2026
Rokhaya Diallo sur www.mediapart.fr
Le meurtre brutal du militant néofasciste Quentin Deranque a fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le traitement différencié des victimes de la violence politique est aujourd’hui assumé au plus haut sommet de l’État.
Le meurtre brutal du jeune militant Quentin Deranque a plongé le débat politique français dans une forme de questionnement qui semble avoir fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le consensus est clair : la mort d’un jeune homme de 23 ans après un déferlement de violence inouï est un drame, un acte atroce. À peine le tragique événement survenu, alors que l’enquête n’avait pas rendu ses conclusions, La France insoumise s’est trouvée au centre du débat, les doigts pointés en sa direction de part et d’autre de l’échiquier politique.
Sans aucun recul, des politiques se sont employés à remettre en question des éléments fondamentaux de notre pacte démocratique, témoignant à chaque déclaration d’un traitement différencié des victimes de la violence politique.
Sitôt l’information connue, le ministre de la justice Gérald Darmanin s’est empressé d’affirmer que « c’est l’ultragauche qui manifestement a tué », ajoutant : « Il y a en effet des discours politiques, notamment ceux de La France insoumise et de l’ultragauche, qui mènent malheureusement […] à une violence très débridée sur les réseaux sociaux, une violence extrême sur les réseaux sociaux et dans le monde physique. »
Condamnations
Que le garde des Sceaux en exercice se permette non seulement de commenter une affaire en cours, mais en plus d’accuser nommément un parti adverse au sien de provoquer une « violence extrême » trouvant une traduction « dans le monde physique », est un signal très inquiétant quant au respect des principes de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs.
À ce jour, il n’existe aucun élément prouvant que les déclarations publiques des élu·es de La France insoumise aient provoqué des actes de violence, et il est totalement irresponsable de la part d’un des hommes phares de l’exécutif de porter de telles accusations.
Ce sont essentiellement des élus d’extrême droite qui sont condamnés pour incitation à la violence.
Quelques jours plus tard, le même Darmanin annonce souhaiter l’inéligibilité des personnes condamnées pour incitation à la violence, notamment, mais pas uniquement, en raison d’une ethnie ou d’une religion. On comprend que cette menace vise les propos des élu·es de La France insoumise labellisé·es comme violent·es. Mais lorsque l’on se penche sur le sujet et recherche la liste des condamnés pour ce type de faits, ce sont essentiellement des noms d’élus d’extrême droite qui apparaissent.
Si Jean-Marie Le Pen était le spécialiste de la provocation à la haine, ses successeurs dans le spectre de la droite dure n’ont pas démérité. Julien Sanchez, maire Rassemblement national (RN) de Beaucaire, a été définitivement condamné pour provocation à la haine ou à la violence en 2017, à la suite des commentaires racistes laissés sur son mur Facebook par d’autres utilisateurs, sans qu’une peine d’inéligibilité soit prononcée.
En 2015, Luc Jousse (maire, ex-UMP, de Roquebrune-sur-Argens) a été condamné en appel pour provocation à la haine ou à la violence raciales, à la suite de ses propos relatifs à un campement rom, peine assortie d’un an d’inéligibilité. Et le champion toutes catégories, Éric Zemmour, a été condamné à plusieurs reprises entre 2011 et 2025, pour des faits relevant entre autres de : provocation à la discrimination, haine religieuse envers la communauté musulmane, provocation à la haine, à la violence et injure publique envers un groupe, provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence… La liste est vertigineuse.
La droite radicale tue
Alors que des personnalités politiques de droite et d’extrême droite collectionnaient les sanctions judiciaires, plusieurs crimes ont été perpétrés par des militants déclarés de l’extrême droite, sans que l’on accuse les élu·es de leur bord d’avoir propagé cette haine matérialisée dans l’espace public. Comme l’indiquent sur Mediapart Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi, qui se réfèrent aux recherches de la sociologue spécialiste des violences politiques Isabelle Sommier, « depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’activistes de droite radicale ».
Les quelques terrifiants exemples suivants, pourtant rendus publics, n’ont provoqué aucune condamnation des partis appartenant aux mouvances de l’extrême droite. En 2022, les militant·es kurdes Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin et Abdurrahman Kizil sont tué·es par balles en plein Paris. La même année, Federico Martín Aramburú, ancien international argentin, subira le même sort. Les suspects sont deux hommes issus de la mouvance ultranationaliste proches du GUD. En 2024, Djamel Bendjaballah est écrasé par une voiture, sous les yeux de sa fille. Le conducteur, Jérôme Décofour, est un militant d’extrême droite et chef local d’un groupuscule violent, la Brigade française patriote.
Dans ces cas d’ultraviolence comme dans d’autres, les meurtriers présumés sont des militants déclarés de groupes dont la proximité avec le RN est avérée ou ayant exprimé explicitement des sympathies pour l’extrême droite.
Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.
Dans d’autres situations, ce sont des crimes racistes manifestement animés par une idéologie islamophobe et anti-immigrés, identique à celle que l’on trouve dans les discours des partis d’extrême droite. On pense aux assassinats survenus ces dernières années : celui d’Angela Rostas, mère de famille rom enceinte de sept mois, tuée par balle ; celui d’Aboubakar Cissé, homme d’origine malienne sauvagement poignardé de 57 coups de couteau dans une mosquée ; ou encore celui de Hichem Miraoui, coiffeur tunisien dont le meurtre par balle a été appréhendé par le Parquet national antiterroriste comme un acte terroriste sur fond d’idéologie d’extrême droite.
Malgré cette accumulation accablante, jamais aucune figure politique majeure n’a fait le lien entre ces crimes et la haine vomie par les élus d’extrême droite, pourtant sujets à des condamnations effectives. Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.
Et ces décomptes n’incluent pas les innombrables citoyen·nes qui sont au quotidien accablé·es par le harcèlement raciste de proches de l’extrême droite, à l’image de Divine Kinkela, une femme noire qui, à Montargis, subit depuis des années injures et menaces racistes émises par ses voisins sympathisants déclarés du RN. Est-il venu à l’esprit de quiconque d’interpeller Marine Le Pen ou Jordan Bardella au sujet de ces faits inqualifiables ? Aucunement.
Il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe et celle de citoyens ordinaires.
Alors que Quentin Deranque était entre la vie et la mort, ses camarades militants ont d’abord tenté de masquer ses engagements politiques en le présentant comme un simple étudiant en mathématiques. Soyons clairs, rien dans ses accointances ne justifie le fait qu’il ait été massacré au sol, cette lamentable attitude est condamnable sans aucune réserve.
Cela étant dit, on ne peut pas se contenter de le présenter comme un simple passant. Comme l’indique Mediapart, Quentin Deranque avait fait ses gammes militantes dans plusieurs collectifs ayant recours à la violence, comme la section viennoise de l’Action française, mouvement royaliste et antisémite, Academia Christiana, organisation catholique traditionaliste, ou les groupuscules néofascistes Allobroges Bourgoin et Audace Lyon.
Le travail de Rue89 Lyon observe précisément l’activité de l’extrême droite dans la troisième ville de France, considérée comme la « capitale de l’extrême droite », et montre que les violences de son fait relèvent d’un ordinaire normalisé par un « aveuglement politique » manifeste. Pire « 70 % des violences de l’extrême droite radicale » commises à Lyon restent impunies.
Minute de silence
Pourquoi n’entend-on pas de condamnation ferme des manifestant·es rassemblé·es à Paris pour réclamer « justice » pour Quentin Deranque et des tags de croix gammées et de slogans antisémites peints la même nuit sur la statue de la place de la République ?
On ne peut que déplorer la mort de Quentin Deranque, c’est un drame sans nom. Toutefois, il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe – encore une fois, sa mise à mort au sol est inexcusable — et celle de citoyens ordinaires, écrasés par des voitures, tués par balles, poignardés par des extrémistes, alors qu’ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes.
Aujourd’hui, la classe politique ne formule aucune hésitation pour consacrer une minute de silence à un militant néofasciste violent, ce qui constitue un troublant contraste avec ce qui s’est produit en 2025. À l’époque, il avait été autrement plus difficile de contraindre Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, à organiser une minute de silence pour Aboubakar Cissé, lâchement tué par un homme qui s’était fait passer pour un fidèle de la mosquée qu’il fréquentait.
Cette dernière, qui n’a jamais remis en cause le mandat d’élu·es du RN, y compris celles et ceux qui côtoient de manière explicite des groupes d’extrême droite violents, déclare aujourd’hui que « la façon dont il [Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde dont d’anciens membres ont été mis en examen à la suite du meurtre de Quentin Deranque – ndlr] fait de la politique […], les idées qu’il porte » suffisent à envisager la déchéance de son mandat.
Le meurtre de Quentin Deranque est inqualifiable, et s’il est confirmé qu’il est le fait de militant·es antifascistes, cela sera une première en France, selon les travaux de la sociologue Isabelle Sommier, qui en a fait état dans l’émission de Mediapart « À l’air libre ».
La condamnation de la violence sous toutes les formes est un impératif moral, mais on peut légitimement s’inquiéter de constater à quel point celle qui émane de l’extrême droite est invisibilisée.
Boîte noire
Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice et chercheuse à l’université de Georgetown (États-Unis), est l’autrice de plusieurs livres et documentaires de référence sur le racisme, le féminisme et la justice sociale. En 2015, elle a animé pour Mediapart six numéros de l’émission « Alter-égaux ». Depuis octobre 2025, elle publie des chroniques régulières dans nos colonnes.
mise en ligne le 19 février 2026
Alexandre Berteau et Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr
Le parti de Marine Le Pen exploite l’agression mortelle du militant néofasciste pour disqualifier le mouvement mélenchoniste, et étend ses attaques à tous ses autres adversaires politiques. Au risque d’alimenter lui-même une spirale de violences.
Surtout ne pas relâcher la pression. Depuis la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, samedi 14 février, à la suite de son agression brutale à Lyon, le Rassemblement national (RN) n’entend laisser aucun répit à La France insoumise (LFI).
Le parti s’emploie à orienter le feu médiatique vers le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, alors qu’un assistant parlementaire du député insoumis Raphaël Arnault, cofondateur du groupe antifasciste la Jeune Garde, fait partie des onze personnes interpellées dans le cadre de l’enquête ouverte après le décès du jeune homme de 23 ans.
Toujours prompt à instrumentaliser des événements tragiques, le RN n’a aucune raison de se retenir cette fois. En pleine campagne pour les municipales et à près d’un an de l’élection présidentielle, ce drame donne au parti d’extrême droite une occasion rêvée d’accélérer la diabolisation de LFI, sur laquelle il concentre ses efforts depuis le 7-Octobre – bien aidé par le camp présidentiel, la droite et une partie de la gauche.
L’objectif est évident : favoriser en retour sa propre normalisation, alors même que quelques jours encore avant la mort de Quentin Deranque, le parti était une énième fois poussé à réagir aux propos racistes et antisémites de certain·es de ses candidat·es aux municipales.
« Il existe un continuum politique entre les collectifs d’ultragauche violente et le mélenchonisme », a défendu Jordan Bardella, mercredi 18 février, lors d’une conférence de presse consacrée à l’événement. Le président du RN a appelé « à constituer un véritable cordon sanitaire pour isoler La France insoumise et la tenir à l’écart de nos institutions ».
LFI tenue pour responsable
Les conclusions de l’enquête ne sont pas encore connues mais pour le RN, le coupable est déjà tout trouvé. Sur TF1, lundi 17 février, le député RN Laurent Jacobelli a accusé sans détour Jean-Luc Mélenchon d’être responsable du passage à tabac ayant causé la mort de Quentin Deranque. « Son discours a toujours été ambigu et ce n’est pas un hasard si ces nervis sont passés à l’action », a-t-il affirmé. « La milice de Mélenchon et LFI a tué », a de son côté réagi l’eurodéputée Marion Maréchal, le 14 février.
Comme l’a révélé Mediapart, l’assistant parlementaire de Raphaël Arnault, Jacques-Elie Favrot, était bien présent sur les lieux de l’agression. Le député LFI a annoncé mardi soir, sur le réseau social X, avoir « engagé [dès lundi] auprès des services de l’Assemblée nationale les procédures pour mettre fin [au] contrat » de son collaborateur. À ce stade, le degré d’implication dans les faits reprochés de chaque interpellé·e n’est pas connu. Les onze personnes, dont Jacques-Elie Favrot, restent présumées innocentes.
En exploitant cette séquence pour ostraciser LFI, le RN est finalement dans la droite ligne du ministre de la justice Gérald Darmanin. « La Jeune Garde tue, et La France insoumise devrait le condamner », a asséné le garde des Sceaux à l’Assemblée nationale mardi en usant des mêmes mots que l’extrême droite, sans aucune forme de prudence ni de réserve liée à sa fonction.
La gauche et l’extrême gauche ont franchi une ligne rouge inacceptable dans notre démocratie. Jordan Bardella
Si le RN cible particulièrement le mouvement mélenchoniste, un glissement est toutefois déjà en train de s’opérer pour criminaliser plus largement les forces de gauche et antifascistes. « La gauche et l’extrême gauche ont franchi une ligne rouge inacceptable dans notre démocratie », a dit Jordan Bardella mercredi, en soutenant que « la Jeune Garde s’est constituée en bras armé de la gauche ».
Alors qu’il répondait à une question sur la mort du militant, le député RN Laurent Jacobelli s’est indigné que 300 personnes – des « membres du Parti communiste, de la CGT, de La France insoumise » selon lui – aient manifesté quelques jours plus tôt à Grenoble (Isère) en scandant des slogans antiracistes et antifascistes pour protester contre un meeting du candidat RN aux municipales. Ce porte-parole d’un parti cofondé notamment par d’anciens collaborationnistes et d’anciens membres de la Waffen-SS a même tenté de retourner le stigmate : « L’extrême gauche, c’est le nouveau fascisme. »
La presse, notamment de gauche, se retrouve elle aussi jetée à la vindicte par le parti de Marine Le Pen dans le sillage de cette affaire. Le même Laurent Jacobelli a ainsi déclaré mardi que « le harcèlement de la presse, à travers certaines officines comme StreetPress ou Libération », avait préparé le terrain à l’agression mortelle de Quentin Deranque.
Le jour même, un journaliste de Libération était pris à partie sur X par le sénateur RN Christopher Szczurek, qui l’a accusé de « jeter [les] candidats [du RN] aux chiens, souhaiter leur disparition sociale et les livrer à la vindicte ». Une journaliste de StreetPress était, elle, nommément désignée sur le même réseau par l’eurodéputé lepéniste Pierre-Romain Thionnet.
Des députés RN manifestent aux côtés de néofascistes
En dénonçant les liens entre la Jeune Garde et LFI, le RN prend le risque d’un retour de bâton sur la porosité de son propre parti avec les groupes radicaux. Sur le plateau de CNews, Jordan Bardella s’est officiellement engagé à lutter contre toutes ces organisations en cas d’arrivée au pouvoir, promettant de dissoudre « les organisations d’ultragauche mais aussi d’ultradroite ».
Une position critiquée au sein même de l’autoproclamé « camp national », à l’image du militant Raphaël Ayma, porte-parole du défilé néofasciste du Comité du 9-Mai et ancien collaborateur parlementaire d’un député RN en 2024. « La gauche vous reliera TOUJOURS à nous, parce que de fait, on passe notre vie à se croiser et que nous sommes la même famille politique », a-t-il rappelé sur X.
Dimanche 15 février, plusieurs élu·es du RN présent·es à Paris pour l’hommage rendu à Quentin Deranque ont n’ont justement eu aucune gêne à côtoyer plusieurs militants ultraradicaux et violents de cette « famille politique ». Organisé par le mouvement identitaire Les Natifs, l’hommage a rassemblé toutes les chapelles de l’extrême droite groupusculaire – celle-là même que le RN prétend vouloir combattre –, pour saluer la mémoire de l’étudiant lui-même passé par plusieurs groupes radicaux.
Ancien prestataire et ancien élu du RN, le militant nationaliste-révolutionnaire Axel Loustau était présent, tout comme son fils Gabriel qui a repris le flambeau et dirigé une résurgence du Groupe union défense (GUD). Fiché S et déjà condamné pour une agression homophobe et des menaces de mort, ce dernier avait publié sur X le message suivant après la mort de Thomas à Crépol en 2023 : « Crevez-les putain, que chacun en frappe un à mort aujourd’hui. Et les femmes à l’acide. »
Non loin des députés RN Matthias Renault et Quentin Limongi et des eurodéputés Philippe Olivier et Pierre-Romain Thionnet, figurait également Marc de Cacqueray-Valménier, figure charismatique de la mouvance néofasciste multicondamné pour violences.
Dirigeant du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) et proche de Jordan Bardella, Pierre-Romain Thionnet a également pris la parole, introduit par Stanislas Tyl, porte-parole des Natifs déjà condamné pour des actions de son groupuscule. « Les antifas sont la continuation de la politique de LFI. Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a affirmé l’eurodéputé au micro. Quelques minutes plus tard, Stanislas Tyl faisait « un serment » : « On va vous poursuivre dans les urnes, dans les tribunaux, dans la rue, dans les médias, partout ! »
Dans la soirée, après le rassemblement, plusieurs dizaines de militants néofascistes ont défilé cagoulés dans les rues du XXe arrondissement de Paris, un quartier historiquement de gauche et multiculturel, tandis que des noms de militant·es antifascistes ont été jetés en pâture sur les réseaux sociaux. De nombreux locaux de campagne de LFI ont été tagués et le siège du parti a même été évacué mercredi après une alerte à la bombe.
LFI a rendu public le message reçu qui a provoqué cette évacuation : « Je vais tuer tous les crouilles, les gauchistes et autres nègres, tout va exploser à 13 h et vous mourrez tous. Vous allez le payer au centuple pour avoir assassiné Quentin. En 2027 on va faire du sale. »
Lundi, un collaborateur parlementaire du RN a été remercié par le député de l’Ain Jérôme Buisson. Il avait partagé une photo d’Assa Traoré et des élues LFI Sophia Chikirou, Sophie de la Rochefoucauld et Rima Hassan, accompagné du message suivant : « J’ai fait un rêve : quatre décès. Et le peuple empli de joie. »
mise en ligne le 18 février 2026
Marie Coquille-Chambel sur www.politis.fr
Après la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, la chroniqueuse Marie Coquille-Chambel pointe la responsabilité du collectif fémonationaliste dans les violences commises par l’extrême droite et appelle à sa dissolution, dénonçant son rôle présumé dans l’organisation et la médiatisation d’affrontements politiques.
À la suite de la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, de nombreuses personnalités d’extrême droite groupusculaire et institutionnelle ont pointé la prétendue responsabilité de la France insoumise concernant ces événements et ont demandé la dissolution du parti politique de gauche. Si de nouvelles images de l’affrontement entre militants fascistes et antifascistes publiées par Contre Attaque ou Le Canard enchaîné ont mis en difficulté la version initiale des événements par les groupes d’extrême droite, au niveau politique et médiatique à gauche, une exigence manque. Celle de la dissolution du collectif Némésis.
Créé en 2019, ce collectif féministe fasciste s’est fait connaître grâce à une méthodologie assez simple et bien rodée : s’infiltrer dans des événements ou manifestations de gauche, accompagnées de journalistes d’extrême droite ou d’un service de sécurité informel ou privé afin d’obtenir des images d’agressivité envers elles, dans le but de se rendre ensuite sur les plateaux bolloréens pour décrier la « violence de l’extrême gauche ». Un processus semblable à celui du média Frontières.
Afin de sécuriser leur happening à Lyon, les membres de Némésis affirment alors avoir fait appel à Quentin Deranque, militant dans plusieurs groupes néofascistes ou royalistes comme l’Action française, les Allobroges Bourgoin, Audace ou l’organisation catholique identitaire Academia Christiana – bien que l’information ait été démentie par ses parents. Toutefois, ce n’est pas la première fois que Némésis organiserait son service d’ordre avec des militants fascistes.
Il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.
Streetpress a par exemple révélé qu’à la manifestation du 8 mars 2025, les militantes de Némésis étaient accompagnées de Louis Nabucet afin d’assurer leur sécurité. Selon le journal en ligne, ce dernier serait « membre de la division Martel – un groupuscule néonazi parisien dissous en 2023 – condamné en mai 2024 à six mois de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction de port d’armes pour violences volontaires en raison de la race et attroupement armé en vue de la commission de violences aggravées par le motif racial ».
Responsabilité
Des images qui nous sont parvenues du drame survenu à Lyon, on peut voir les militants fascistes initier l’action violente cagoulés, armés de gants coqués, de béquilles et de lacrymogènes. Cette rixe se termine alors par la mort de Quentin, lequel, comme l’affirme Alice Cordier, aurait été directement appelé par son collectif pour venir sur les lieux de l’événement. Cette déclaration l’oblige. Dès lors, la responsabilité du collectif Némésis est gravement engagée. Pour cette raison, il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.
Depuis la médiatisation de la mort de Quentin, de nombreux actes de violence sont à recenser : appels à venger le meurtre par la violence, permanences ou domiciles de membres de la France insoumise saccagées, militant.e.s antifascistes frappés, menacé.e.s et doxé.e.s, manifestations illégales par des milices fascistes qui se clôturent de saluts nazis, appel du chroniqueur de CNews Radouan Kourak à « tabasser » et « mettre hors de nuire » les militants antifascistes ou encore celui de Jean Messiah à « exterminer » et « éradiquer » les antifas.
Si, comme le rapporte Europe 1, le ministère de l’Intérieur a demandé à Alice Cordier de stopper sa communication politique sur la mort de Quentin Deranque, c’est bien que ses prises de parole ont une incidence matérielle et concrète sur la sécurité nationale et l’ordre public.
Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus.
Pour une demande de dissolution, certains éléments doivent être démontrés comme la provocation d’agissement à l’encontre de personne, qui contribuent à la discrimination ou à la haine raciale et propagent des idées qui tendent à justifier ou encourager cette haine. C’est exactement ce que l’on trouve pour Némésis, dont les membres ont plus de procédures pénales engagées contre elles que n’importe quel militant antifasciste.
Contrairement à la dissolution d’autres groupes identitaires, celle de Némésis peut réellement porter un coup à l’extrême droite en raison de sa médiatisation et identification, contrairement à l’anonymat des autres militants d’extrême droite. Empêcher Alice Cordier, Anaïs, Mélissa, Yona Faedda de se réunir ne peut qu’empêcher leur désir fondamental : celui d’engager, à l’instar d’Éric Zemmour, une guerre civilisationnelle qui opposerait les « patriotes » et ceux qu’elles identifient comme des ennemis.
Au moment où l’antifascisme est criminalisé au niveau national, alors qu’il s’agit d’une réaction à une violence initiale, nos ennemis s’arment et s’organisent, à cause de la responsabilité de Némésis et d’Alice Cordier sans que, médiatiquement, leurs torts politiques et moraux ne soient pointés ou décriés.
Piège
Aujourd’hui, les membres du collectif se drapent dans le pacifisme, insistant sur leur genre, leur âge et leur poids afin de justifier leur prétendue non-violence. Mais plusieurs questions persistent. Qui a demandé à Quentin de venir sur les lieux ? Qui a engagé un militant dont le groupuscule fasciste Luminis déclare que, comme Quentin, « la lutte à mort (les) rend joyeux » ? Qui a fait appel à un service d’ordre armé ? Qui, par sa dénonciation de la mort du militant nationaliste, est responsable de la mise en danger de nombreux militants ?
Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus. Pour nous protéger collectivement, pour protéger la gauche, les personnes racisées, pour protéger nos camarades antifascistes, nous devons porter la demande de dissolution du collectif Némésis.
L’antifascisme est un devoir politique.
Ne tombons pas dans son piège de la respectabilité ou de son invocation d’atteinte aux droits des femmes ou à la liberté d’expression des femmes, lorsque Mathilde Panot demande au collectif de ne plus se rendre à ses réunions, faisons appliquer la loi face à l’organisation de la violence politique que Némésis représentent. L’antifascisme est un devoir politique, la mise à l’arrêt total de groupuscules fascistes également, par tous les moyens dont nous disposons. La dissolution en est une.
Tania Meller sur www.humanite.fr
L’affrontement ayant conduit à la mort de Quentin Deranque ne doit pas occulter l’implantation des groupuscules d’extrême droite à Lyon. Laboratoire des idées xénophobes, la capitale des Gaules est régulièrement le théâtre d’attaques à l’encontre des militants de gauche et progressistes.
Lyon, envoyé spécial.
« Excusez-moi d’être méfiant, mais avez-vous une preuve d’appartenir à l’Humanité ? » Depuis le jeudi 12 février et la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, en marge d’une action des fémonationalistes de Némésis contre la venue de l’eurodéputée Rima Hassan, les étudiants de l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon redoublent de vigilance. « Un groupe Signal (une messagerie cryptée, NDLR) s’est fait pirater et des personnes ont tendu des guets-apens », confie l’un d’entre eux.
Dans la capitale des Gaules, la tension reste palpable. Les appels à la vengeance fleurissent sur les murs du Vieux-Lyon, quartier du 5e arrondissement où les groupes d’extrême droite radicale se sont installés depuis une quinzaine d’années. Plus loin, au cœur de la réputée progressiste colline de la Croix-Rousse, la mosquée Koba a été taguée dans le week-end, pour la quatrième fois en deux ans, quelques jours seulement avant le début du ramadan. « La vigilance est de mise, des consignes sont données aux camarades, comme d’aller aux rassemblements groupés, ne pas être trop identifié », confirme Benoît Roux, secrétaire fédéral du PCF dans le Rhône.
Dans le milieu étudiant, on est en vacances scolaires depuis samedi. « Pour autant, des étudiants ont peur de revenir à Sciences-Po ou de participer à une réunion politique. Ils craignent d’être fichés par l’ultradroite, que leurs visages soient diffusés sur les réseaux, confirme une personne présente lors du happening de Némésis. D’autant que des groupes rôdent autour de l’IEP. »
400 à 500 activistes d’ultradroite
Pour assouvir leurs pulsions vengeresses, ce samedi 21 février, les groupes identitaires, renforcés par la présence de groupuscules venus de toute l’Europe, prévoient une manifestation en direction de la rue Victor-Lagrange, à l’endroit même de la rixe.
Lyon est frappée d’un contraste. En 2022, au premier tour de la présidentielle, l’extrême droite obtenait 17,82 %, loin de ses scores nationaux. Pourtant, selon les renseignements territoriaux cités par le Progrès, la ville dénombre 400 à 500 activistes identitaires. Un chiffre grossi par des renforts venus de la banlieue et des départements avoisinants.
Militant contre ces groupuscules de longue date, Benoît Roux rappelle que Lyon est depuis longtemps « un centre de la réflexion d’extrême droite ». Selon le communiste, avant de se répandre, « la notion de « grand remplacement » a été popularisée par ces groupes depuis une vingtaine d’années ».
Les locaux syndicaux et politiques sont particulièrement ciblés. Le 17 février, un responsable du syndicat Solidaires, qui souhaite rester anonyme, constate les dégâts. Dans la nuit de samedi à dimanche, le local du 3e arrondissement, loin du Vieux-Lyon, a été attaqué à coups de barre de fer. « Dès le soir de la rixe et avant que le militant identitaire ne décède, Alice Cordier de Némésis a désigné Solidaires étudiants comme l’un des responsables des débordements », insiste-t-il. Constat d’un climat de peur, dès l’annonce du décès de Quentin Deranque, le syndicat avait pris ses précautions : « Nous nous attendions à une attaque. » En octobre, des dégradations avaient été constatées sur la serrure du local.
Comme d’autres, l’union syndicale ouvertement antifasciste subit régulièrement les descentes de l’extrême droite radicale. En décembre 2020, lors d’une campagne de solidarité à la Croix-Rousse lors de la crise du Covid, « deux militants ont été tabassés et envoyés à l’hôpital » par huit identitaires. Trois ans plus tard, un autre a été attaqué dans le Vieux-Lyon. « Ces agressions sont révélatrices du climat d’impunité. Le collectif Némésis est présent à chacune des manifestations féministes. Elles espèrent des débordements filmés pour se victimiser », mesure le syndicaliste.
Un local du PCF a dû fermer
En juin 2023, le PCF a d’ailleurs été contraint d’abandonner son local à la Croix-Rousse, à force d’être vandalisé par les groupes identitaires. Face à ces violences, « aucune compagnie ne voulait assurer nos locaux », précise Benoît Roux. Tête de liste Front de gauche dans le 5e arrondissement aux municipales de 2014, le communiste est une cible identifiée. « On te chopera », avait été tagué sur ses affiches, agrémenté de croix gammées et celtiques. Contactés, les responsables de La France insoumise (LFI) à Lyon n’ont pas donné suite. La formation est prise pour cible depuis la mort du militant d’extrême droite.
Le contrôle de la rue fait partie de la stratégie de terreur des groupuscules lyonnais. En 2008, dans le quartier de Gerland, un premier lieu identitaire, le Bunker (sic), était ouvert. En réaction, la gauche riposte et lance le collectif Vigilance 69, et obtient la fermeture du local. Par la suite, les groupuscules se sont efforcés de s’implanter dans le Vieux-Lyon. La Traboule, un bar associatif et salle de sport qui se présente comme une « maison des jeunes (MJC) et de la culture alternative des patriotes », est le point névralgique de cette toile de lieux identitaires. Cette dernière comprend notamment un salon de tatouage et l’église fondamentaliste Saint-Georges, que fréquentait Quentin Deranque.
Juste en face du lieu de culte, en novembre 2023, dans la maison des passages, une dizaine d’identitaires s’étaient attaqués à une conférence de solidarité pour la Palestine, à coups de barre de fer. « Nous étions près de 150, dont des mères et des personnes âgées. Notre seule peur était que la porte ne cède, rapporte un des participants. Alors que le service d’ordre bloquait les entrées avec les tables, on entendait les tirs de mortiers. La fumée entrait à l’intérieur. Ces fascistes hurlaient « on va vous éclater ». » Prévenues par le collectif Palestine 69, les forces de police mettront dix minutes à intervenir. « La préfecture nous a indiqué ne pas envoyer n’importe qui sur ces opérations. » À la suite de cette attaque, le participant, qui souhaite rester anonyme, s’est fait une promesse : « Ne plus mettre les pieds dans le Vieux-Lyon. »
Lyon-III, un « bastion » à défendre
Les facultés lyonnaises n’échappent pas à ces chasses à l’homme. Après Mai 68, l’université de Lyon est éclatée. Les matières scientifiques sont confiées à Lyon-I. Mais la séparation entre Lyon-II, classée à gauche, et Lyon-III, est motivée par des fondements idéologiques. Cette dernière a longtemps été un bastion identitaire. L’ex-eurodéputé du FN Bruno Gollnisch y exerçait comme professeur en langue et civilisation japonaises. Au point qu’en 2001, le ministère de l’Éducation nationale lançait une commission « sur le racisme et le négationnisme au sein de l’université ».
Depuis, l’administration de Lyon-III affiche une tolérance zéro. Traditionnellement, c’est devant un site de l’université, la Manufacture des tabacs, que les manifestations syndicales s’élancent. Le 31 mars 2016, le GUD, depuis devenu Bastion social, tombait sur des lycéens arrivés avant les cortèges syndicaux. Plusieurs dizaines de mineurs ensanglantés furent pris en charge par les militants d’organisations de jeunesse.
Deux ans plus tard, en 2018, Marion Maréchal a installé son école de cadres, l’Issep, entre Rhône et Saône. Et à Lyon-III, l’extrême droite est incarnée par deux syndicats étudiants : l’Uni et la Cocarde. « Sinisha Milinov, ancien président de la Cocarde, a été condamné à six mois de prison ferme après une agression raciste au couteau qui a défiguré une victime », rappelle un cadre de l’Union étudiante.
Le 5 février dernier, aux derniers jours des élections du Crous, la Cocarde s’est abattue sur des militants de l’Union étudiante, sur le campus des Quais, à Lyon-III. Malgré l’intervention des vigiles de la faculté, plusieurs étudiants ont été matraqués. « La confrontation est permanente. La Cocarde dispose de nos noms et de nos visages. Cela nous oblige à la prudence pour se protéger, poursuit le syndicaliste étudiant. Dimanche, des militants sont allés au stade la peur au ventre. »
Au Groupama Stadium, depuis la sortie du Covid, les dérives racistes se multiplient. Certes, des noyaux d’extrême droite tiennent depuis longtemps les tribunes. Mais, jusque-là, les débordements étaient contenus. Le Kop Virage Nord, fort de 5 000 adhérents, le plus important de l’Hexagone, est à l’image de la diversité de la métropole. Mais le « noyau dur » – les Bad Gones – multiplie les dérapages. Avant le coup d’envoi contre Nice, dimanche, une banderole « Repose en paix Quentin » était déployée.
En 2024, un groupe ouvertement cosmopolite, les 69 Pirates (SNP), tente de s’implanter dans les travées du stade. Les 26 septembre, puis le 6 octobre, lors des matchs contre l’Olympiakos et Nantes, les SNP sont victimes de guets-apens à la sortie du stade. « Deux d’entre nous ont été plantés », rapporte un ex-membre. Le groupe s’est depuis dissous. En parallèle, la South Side Lyon (SS Lyon, sic) a pris place dans le virage Sud. Benoît Roux alerte : « Le RN n’est pas le seul à se mettre dans une dynamique de prise du pouvoir. Ces mouvances aussi. »
mise en ligne le 17 février 2026
Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.
Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.
Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.
Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.
« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.
Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet.
Menaces de mort
Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice.
Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».
Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain.
« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein ».
Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.
La complaisance de LFI en débat
C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier.
Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres.
Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.
Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».
À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.
Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI. Aurélie Trouvé, députée LFI
Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.
Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »
La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.
L’antifascisme mis en cause
Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.
« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.
Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.
Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.
Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.
L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.
Appel à l’unité des gauches
Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.
« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.
Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique. Sarah Durieux, activiste
Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.
« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.
« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.
« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.
Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.
C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.
La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.
L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…
Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.
Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance.
Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !
L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.
Marion d'Allard sur www.humanite.fr
Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.
Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.
Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.
Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.
mise en ligne le 16 janvier 2026
par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
À Lyon, la mort de Quentin endeuille des proches et saisit tout un pays. Elle révèle un climat où la violence physique et la violence politique s’alimentent. Elle impose ses questions politiques.
À 15h ce lundi, le procureur qui a ouvert une enquête pour « coups mortels aggravés et violences aggravées », organise une conférence de presse qui devrait permettre de mieux comprendre l’enchainement des faits et d’identifier les responsabilités dans la mort de Quentin à Lyon. Il ne s’agit pas d’un fait divers : cette mort s’inscrit dans un enchaînement d’affrontements connus entre les groupes d’extrême droite et les antifascistes dont la Jeune Garde (dissoute en juin 2025) fut un emblème. La mort de ce jeune homme est le symptôme d’une violence qui s’installe, qui s’épaissit, qui se banalise, dans notre pays comme dans le monde.
Ce week-end, le débat public s’est focalisé sur les responsabilités politiques. Sans attendre les résultats de l’enquête, les accusations ont visé la Jeune Garde et, par extension, La France insoumise qui a fait d’un de ses fondateurs, Raphaël Arnault, l’un de ses députés. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, sans attendre quelque décision judiciaire que ce soit, a désigné le coupable, « l’ultragauche » et violemment mis en cause le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « les mots aussi tuent ». Sait-il que les siens aussi peuvent tuer ? L’incrimination d’un important courant politique est lourde de conséquences. Un attaché parlementaire de Raphaël Arnault est accusé par le groupuscule d’extrême droite Némésis d’avoir participé au lynchage. Il conteste fermement ces accusations mais il fait d’ores et déjà l’objet de menaces de mort – ainsi que de nombreux militants antifascistes. Des permanences d’élus insoumis ont aussi été dégradées. Là encore, la mécanique est connue : accusation publique, emballement, désignation, puis intimidation. Cette situation est inquiétante.
Un autre fait devrait nous inquiéter tout autant : il n’est pas admissible, en démocratie, que des réunions publiques autorisées nécessitent des services d’ordre pour se tenir. La venue de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon s’est déroulée dans un climat de tension tel qu’un dispositif de protection militant a été jugé nécessaire. Quels que soient les désaccords, le débat d’idées ne devrait jamais se tenir sous la menace. Les moyens de la police doivent être mobilisés pour le prémunir. Elle manquait jeudi.
La violence prospère dans des atmosphères saturées de ressentiment, d’humiliation, de concurrence généralisée. Elle surgit là où le commun se défait. Le monde, aujourd’hui, est un champ de braises. Partout, la force s’exhibe, la norme et le progrès humain s’effritent, la possibilité de vivre ensemble est moquée comme faiblesse. La France est traversée par ces tensions globales et par ses propres fractures. La violence physique ne surgit pas du néant. Elle est encouragée, tolérée, parfois même excitée par une violence symbolique et verbale devenue ordinaire. Il est vrai que les mots tuent quand ils transforment des adversaires politiques en menaces existentielles.
Mais il y a là un paradoxe qu’il faut affronter. Oui, certains adversaires politiques sont des menaces existentielles : pour la démocratie, pour l’État de droit, pour les libertés publiques, et parfois très concrètement pour la vie et la sécurité de celles et ceux qui appartiennent à des minorités. Ces projets et ces militants doivent être combattus fermement, politiquement, démocratiquement. Il n’y a pas de chemin de traverse possible : il faut défendre la démocratie sans adopter les procédés qui la minent. Résister à des menaces réelles sans céder à la logique de la guerre civile symbolique permanente. La brutalité sauvage ne peut être une arme pour défendre les libertés.
Dans ce contexte, la responsabilité des gouvernants est immense. Quand le garde des Sceaux accuse, d’une manière générale, la gauche en utilisant le concept flou d’ultragauche, que fait-il au juste ? Il rompt avec ce principe fondamental selon lequel la justice est rendue de manière individualisée, sur des faits, par des juges indépendants. À trop manier l’anathème collectif, Gérald Darmanin fragilise l’État de droit qu’il est censé faire vivre. Il installe l’idée que les camps sont irréconciliables, que les responsabilités sont toujours celles des autres, que la complexité doit céder devant l’invective. Gouverner, ce n’est pas attiser, flatter les colères pour en tirer un bénéfice électoral.
Chacun a le devoir de faire retomber la tension. La démocratie est traversée de conflits. Elle en a besoin. Les intérêts divergent, les visions du monde s’opposent, les projets s’affrontent. Mais il y a une différence entre le conflit politique et la conflictualité permanente comme mode de faire de la politique.
À gauche, il faut aussi entendre ce signal. On ne gagnera rien en s’abandonnant au bruit et à la fureur. Se penser comme une minorité assiégée, parler uniquement à son propre camp, radicaliser le discours jusqu’à l’isolement : voilà une impasse qui peut être des plus cruelles.
L’heure est au rassemblement dans un monde qui brûle. Rassemblement ne signifie pas uniformité. Les bases et les projets peuvent et doivent être portés dans une perspective qui vise la majorité, pas dans la logique de tribu retranchée.
Nous ne sommes pas des blocs ennemis. Nous sommes une société. Quentin en faisait partie. Sa mort nous oblige. Elle nous rappelle que derrière les mots, derrière les postures, derrière les stratégies, il y a des vies. Aucune victoire politique ne vaut que l’on s’habitue à les perdre.
mise en ligne le 14 février 2026
Hayet Kechit sur www.humanite.fr
Jordan Bardella, Marion Maréchal, Éric Zemmour… Depuis la mainmise de Vincent Bolloré sur Lagardère, en 2022, ces boutiques installées dans les gares et les aéroports ont vu proliférer les ouvrages des auteurs ultraconservateurs publiés et propulsés par l’empire médiatique du milliardaire breton. Ces espaces publics offerts à la propagande d’extrême droite donnent à voir un condensé saisissant de la puissance de feu mise au service des idées rances. Une arme de plus dans le projet politique d’ouvrir un boulevard à leurs représentants en 2027.
C’est pour certains voyageurs une sorte de passage obligé, voire un petit rituel, que de « faire un saut au Relay » avant d’embarquer dans l’avion ou le train. Difficile en effet de passer à côté des magasins à la devanture grise et rouge, devenus, depuis leur fondation en 1853 par Louis Hachette, partie intégrante du décor des gares, puis des aéroports français.
Aujourd’hui propriété de Lagardère Travel Retail, filiale du groupe Lagardère, la chaîne de 450 magasins implantés en France compte parmi les multiples marques historiques tombées aux mains du milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré depuis qu’il a pris, en 2022, le contrôle du groupe au chiffre d’affaires de 965 millions d’euros, détenteur entre autres d’Hachette et d’Europe 1. Autant dire que le basculement, visible à l’œil nu, est vertigineux.
Ce jeudi de février, dans l’une des boutiques Relay d’Orly, le voyageur en quête de lectures croisera fatalement le présentoir central planté à proximité du rayon friandises. Petit florilège des ouvrages politiques, avec couverture visible assortie d’un bandeau rouge représentant la photo des auteurs : Si tu te sens Le Pen de Marion Maréchal – publié aux éditions Fayard, propriété de Bolloré ; Je ne regrette rien du député UDI rallié au RN, Eric Ciotti (Fayard) ; Populicide du catholique réactionnaire Philippe de Villiers (Fayard) ; La Messe n’est pas dite du président de Reconquête et multi-condamné pour provocation à la haine raciale Eric Zemmour (Fayard), mais aussi L’Anarchie positive (Plon) de Michel Onfray.
Prolifération de prose aux relents bruns
L’essayiste, cofondateur de la revue Front populaire, ne fait pas partie de l’écurie Fayard, mais compte, comme les autres, parmi les figures familières de la bollorosphère, bénéficiant de son rond de serviette sur la chaîne Cnews et sur Europe 1… médias aux mains de Vincent Bolloré. Leurs livres ont en outre bénéficié d’élogieuses recensions dans le JDnews – autre propriété du milliardaire breton – qui trône en bonne place sur le présentoir des magazines à l’entrée du Relay, aux côtés de Front populaire et de Causeur, l’hebdomadaire de la polémiste Elizabeth Lévy, autre intervenante star de CNews.
Au milieu de cette prolifération de prose aux relents bruns, il y en a certes pour d’autres goûts. Touche dissonante dans cet ensemble, le livre Résister de la journaliste Salomé Saqué, véritable manuel de résistance à l’extrême droite et gros succès de librairie (plus de 150 000 exemplaires vendus), occupe ainsi une place de choix, tout comme l’incontournable dernier opus de Pierre Lemaitre.
Le Prix Goncourt 2013 trône dans la rangée des « meilleures ventes » aux côtés de Nicolas Sarkozy et du président du RN Jordan Bardella, deux auteurs mis sur orbite par Fayard. L’ancien président de la République et celui qui caresse l’ambition de lui succéder à l’Elysée en 2027 ont bénéficié pendant plusieurs semaines des forces conjuguées de toute la bollorosphère. Une puissance de feu mise au service des idées rances dont cet espace commercial offre un condensé saisissant.
« Qu’est-ce que je peux faire ? Les bouquins de Bardella et de Zemmour nous arrivent en masse, il faut bien les caser », lâche, ton fataliste, le vendeur d’un des Relay d’Orly. La même tonalité désabusée teinte la plupart des témoignages recueillis dans la dizaine de boutiques arpentées au fil des semaines. Tous ces témoins ont requis l’anonymat. « On reçoit les livres avec un petit papier qui nous dit où on doit les placer en fonction de leur succès commercial », précise un autre vendeur, dans un magasin Relay d’une gare de Haute-Garonne, ajoutant : « Au siège, ils disent que ce sont des » tops ventes «, mais on ne sait pas trop de qui, ni de quoi… »
Logique commerciale et guerre idéologique
« La logique commerciale est ce qui prévaut dans ces magasins. Et, c’est un fait, le livre de Bardella par exemple, se vend très bien sur Amazon », témoigne une libraire indépendante parisienne, passée chez Virgin, qui a tenu à garder l’anonymat. Celle qui a fait le choix de ne pas commander le livre du président du RN pour sa librairie tempère pourtant quelque peu le tableau sur les Relay. D’abord, précise-t-elle, la directrice du secteur livre chez Lagardère, Catherine Lebel, en poste depuis 1997, aurait une réputation d’impartialité parmi les acteurs du monde de l’édition et peu d’entre eux lui feraient grief de les léser. Contactée par l’Humanité pour mieux comprendre ces arbitrages, Catherine Lebel n’a pas répondu à nos sollicitations.
Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, qui gère la diffusion des livres publiés chez Payot (éditeur de Salomé Saqué), assure pour sa part que « les équipes de Relay sont d’excellents partenaires qui ont toujours défendu nos titres. Leur sélection ne se fait pas en fonction de la couleur politique mais par le potentiel de ventes. »
La libraire indépendante souligne aussi que les interrogations liées à une surreprésentation des ouvrages d’Hachette (dont font partie notamment Calmann-Lévy, Grasset, Stock, Fayard…) dans les Relay ne datent pas de l’arrivée de Bolloré au capital de Lagardère. Et pour cause, comme le décrit Patricia Sorel, professeure d’histoire à l’Université Paris-Nanterre (et co-autrice de l’ouvrage Des bibliothèques de gare aux Relay : reconversion des précurseurs de la distribution moderne) : « Dès le départ, non seulement Louis Hachette avait signé des contrats qui lui donnaient le pouvoir exclusif d’installer des librairies dans les gares, mais il était aussi libre de ce qu’il voulait y vendre. »
Livres de Bardella camouflés
La libraire comme l’historienne s’accordent cependant sur une différence de poids : dans le cas de l’offensive de Bolloré, la logique commerciale se double d’une visée idéologique et politique. Une situation inédite qui met au jour l’absence flagrante de digues efficaces face à un tel projet : « Il y a une question qui ne se posait pas avant et qui se pose maintenant, c’est celle de la légitimité de laisser un tel monopole à une entreprise privée, dans les gares et dans les aéroports qui, en tant qu’espaces publics, auraient besoin d’une régulation similaire à celle de l’espace médiatique », soulève ainsi Olivier Petitjean, coordinateur de l’Observatoire des multinationales.
Sur le sujet, la position des autorités s’en tient à une vigilance au strict respect de la législation régissant la concurrence. Selon Olivier Petitjean, ce discours laisserait cependant dans un angle mort cette question de la concentration des pouvoirs, mais aussi celle d’une « certaine opacité dans les relations entre les différents maillons de la chaîne au sein de l’empire Bolloré » qui permettraient de contourner facilement ces règles, « notamment à travers ces envois massifs d’ouvrages d’extrême droite ».
En attendant, certains lecteurs en sont rendus à « réguler » les choses à leur façon. « Il ne se passe pas un jour sans qu’on soit obligé de remettre en place les livres de Jordan Bardella, de Zemmour ou Marion Maréchal qui sont retournés ou enfouis sous une pile », raconte un vendeur d’un Relay dans une gare de région parisienne.
« Les gens prennent ce qu’ils trouvent »
D’autres clients se refuseraient même à y faire leurs achats, pensant pour certains trouver un refuge dans les Fnac Travel qui ont essaimé il y a une dizaine d’années aux côtés des Relay. Un jeune vendeur au sein de l’une de ces Fnac raconte avoir ainsi dû détromper une cliente en lui apprenant que ces boutiques étaient elles-mêmes liées par un partenariat avec Lagardère Travel Retail. Cela implique-t-il pour autant une influence dans les choix de livres ?
Contactée par l’Humanité, la direction des relations médias du groupe Fnac-Darty assure que « les Fnac Travel bénéficient de la préconisation de la direction commerciale du groupe Fnac-Darty en termes d’offre culturelle et que la Fnac travaille de façon étroite avec l’ensemble de ses partenaires éditeurs, sans discrimination ni partenariat privilégié », ajoutant que « le choix des titres mis en avant reflète essentiellement les tendances de vente du moment ».
Pour le jeune vendeur de la Fnac Travel, l’argument ne tient pas : « En fait, les gens viennent rarement ici avec une idée de livre en tête. Ils prennent ce qu’ils trouvent. Ce sont surtout des achats d’impulsion. » Dès lors, interroge-t-il, « comment expliquer que la boutique reçoive systématiquement tout Fayard et jamais en un seul ou deux exemplaires ? »
« Pour Sarkozy, c’était carrément 70 exemplaires et une dizaine pour Bardella, ce qui est bien au-dessus des quantités moyennes d’envois », ajoute le vendeur. Une aubaine pour le président du Rassemblement national qui peine à trouver une visibilité dans les librairies de la capitale, où le débat sur la pertinence de l’exposer agite les esprits. Les chiffres issus de la base de données Data Lib, commune à 300 librairies indépendantes et transmis à l’Humanité par l’une d’entre elles, sont à cet égard éloquents : alors que le jeune leader d’extrême droite fait son plus gros carton à Toulon (Var), Paris n’apparaît qu’à la 27e position dans une librairie qui, sur n’importe quel autre titre, caracole en tête des ventes. Dès lors, les Relay et les hypermarchés font figure d’arme de distribution massive pour les auteurs d’extrême droite dont les chiffres de vente en librairie sur le territoire épousent la géographie de l’électorat du RN et de Reconquête.
Face à cette fuite en avant, le rayon très fourni des titres jeunesse, publiés en majorité par Bayard, apparaît dans les Relay comme une oasis préservée de ces assauts. Il s’en est pourtant fallu de peu : en 2024, le grand groupe de presse catholique avait recruté Alban du Rostu, ex-bras droit et allié du milliardaire réactionnaire Pierre-Édouard Stérin, animé comme Vincent Bolloré par le projet de faire gagner les droites extrêmes lors des prochaines élections. Avant de renoncer à cette collaboration sous la vive pression de ses salariés qui ont ainsi échappé à un destin comparable à celui des journalistes du JDD. Jusqu’à quand ?
mise en ligne le 10 fèvrier 2026
par Sofia Goudjil sur https://www.streetpress.com/
Plusieurs lieux identifiés à gauche ont été la cible de dégradations d’extrême droite à Lille le week-end du 6 février.
« Lorsqu’on laisse la parole à des politiques comme Trump ou Bardella, les groupes fascistes se sentent en force. » Martin est gérant du bar Le Bouquet à Lille (59) depuis trois ans. Comme d’autres établissements du quartier de Wazemmes, son troquet a été vandalisé avec des tags de croix celtiques dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 février. Ce symbole de l’extrême droite nationaliste française et de la mouvance néofasciste s’est également retrouvé sur les façades des bars Le Lyautey et Le Bel Ouvrage dans la même soirée. Les trois endroits sont considérés dans le Nord comme étant des lieux emblématiques de la gauche locale et accueillent des conférences ou des événements.
« On n’avait pas d’inquiétude jusqu’à aujourd’hui », explique Martin, encore « choqué » par cette attaque. Depuis cette agression, les équipes du bar Le Bouquet discutent pour voir quels aménagements apporter à l’établissement :
« Leur but, c’est de casser ces endroits où il y a du lien social. On n’a pas envie de leur donner raison mais la priorité reste la sécurité des équipes et des clients. »
Le gérant du zinc assure tout de même avoir reçu plusieurs messages de sa clientèle. « J’ai l’impression que c’est plus un climat de soutien que de peur qui s’installe. » À quelques rues du Bouquet, le boss du Lyautey affirme que ça ne « l’empêchera pas » de continuer son activité. « Je n’ai pas envie de leur donner du crédit. Ils s’expriment déjà sans qu’on leur donne la parole », ajoute-t-il avec lassitude. Il assène :
« Ce n’est pas à nous, les commerçants de quartier, d’entreprendre des actions, si les politiques ne font rien. »
Pas les premières attaques
Le centre LGBTQIA+ J’en suis, j’y reste a également été la cible de dégradations durant la nuit du 6 au 7 février. L’une de ses vitres a été brisée par un disque en fonte de deux kilos, là aussi tagué d’une croix celtique. La façade du centre a déjà été recouverte des mêmes symboles le 31 janvier. Si elle n’a pas souhaité répondre à StreetPress, l’association renvoie à son communiqué publié sur les réseaux sociaux : « Ces actions s’inscrivent dans un mouvement plus large de violences envers des milieux militants LGBTQIA+ et antiracistes. » Le collectif estime également que ces attaques ont des motivations racistes.
Le 15 janvier, c’est le centre culturel libertaire qui a été la cible d’une attaque violente. Lors d’un concert en soirée, un groupe de huit personnes s’est introduit. L’attaque aura fait plusieurs blessés, dont au moins cinq ont porté plainte selon « Libération ». Les agresseurs n’ont pas été identifiés mais semblent affiliés à un groupuscule d’extrême droite, selon les informations de « La Voix du Nord ». Le 6 septembre, durant la braderie de Lille, un DJ portant un tee-shirt antifasciste avait également été agressé.
Aurélien Lecoq, député La France insoumise de la 1re circonscription du Nord, a dénoncé auprès de StreetPress « la libération des actes violents » d’une extrême droite « raciste et LGBTphobe, qui n’hésite plus à sortir pour s’en prendre physiquement à des lieux de solidarité ». « Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu autant d’attaques », estime-t-il.
L’Offensive, une organisation antifasciste créée il y a quatre ans, constate également une augmentation des agressions de la mouvance dans les rues de Lille, selon son porte-parole :
« On voit une augmentation des violences ces dernières semaines et une forte montée des groupuscules capables de passer à l’acte. »
Une manif d’extrême droite le lendemain
Les tags de croix celtiques ont par ailleurs ciblé des bars dans lesquels l’Offensive a réalisé des assemblées générales ou des ateliers, le groupe était le 17 janvier au Bel Ouvrage.
Si les responsables des dégradations ne sont pour le moment pas encore identifiés, le porte-parole de l’Offensive assure que « trois ou quatre groupes seraient susceptibles de passer à l’action ». Selon lui, la montée des violences à Lille s’introduirait aussi dans les milieux étudiants. La Cocarde serait « très présente » sur le campus de Lille 3.
Au lendemain des attaques du vendredi, le 7 février, un rassemblement de l’association Les Citoyens Patriotes — groupe né en octobre 2025, encore inconnu, mais porté par des influenceurs d’extrême droite — a rameuté environ 150 personnes dans le centre lillois. À la manière de nombreux groupes identitaires depuis la dissolution en 2021 de Génération identitaire, le collectif se présente comme « un mouvement engagé pour la défense de l’identité ». Dans la nuit du 7 au 8 février, un sticker bleu blanc rouge avec écrit « On est chez nous » a été collé sur le local de la CNT, l’union locale du syndicat Confédération nationale du travail.
Contactée, la mairie de Lille n’a pas répondu aux sollicitations de StreetPress.
mise en ligne le 9 février 2026
Par Hamama Temzi, etLilia Aoudia sur https://www.bondyblog.fr/
Face à l'extrême droite, la contre-attaque se joue aussi dans les salles de concerts et cela commence par le Grünt municipal tour. Hier a eu lieu la première date de la tournée au Temps Machine à Tours. Avec un casting qui diffère d’une ville à l'autre, la surprise est entière pour chacune des représentations et fait appel à une participation bénévole de la part des artistes qui souhaitent se mobiliser.
Cette tournée est particulière. Elle s’inscrit dans une lutte contre la montée de l’extrême droite. Et si beaucoup ont en tête la prochaine élection présidentielle, la bataille commence dès les municipales du 15 et 22 mars. Le Grünt Municipal Tour se veut « un rassemblement contre la haine », un sursaut face à la montée d’une idéologie « xénophobe, autoritaire, antisociale et climatosceptique ». Avec le succès de cette tournée quasi complète, Grünt a ajouté des concerts en aval mais a aussi dû annuler certaines dates pour des « raisons juridiques ». C’est le cas à Boulogne-sur-mer. « Le contexte local ne nous permet pas d’assurer cette date comme nous l’entendions », regrette le média via un communiqué publié sur les réseaux sociaux. Même sort pour le concert prévu dans la ville de Nice, dirigée par Christian Estrosi, dont la bataille à la mairie se joue quoi qu’il arrive : à droite.
Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite
Dans la ville de Tours, le maire écologiste sortant Emmanuel Denis est bien placé pour conserver son siège à la mairie. Mais l’institut de sondage Opinionway observe tout de même une percée de l’extrême droite : une première dans l’histoire de la ville. Le candidat et porte-parole Rassemblement national (RN), Aleksandar Nikolic, aurait pour l’instant 15 % des intentions de vote, soit 10 points de plus par rapport aux dernières municipales. Ce qui placerait le parti en troisième position, devant La France Insoumise (LFI). Ici, la jeunesse tourangelle est à l’image d’un clivage déjà bien inscrit. Pour une grande partie d’entre eux, le militantisme se fait entre les “Jeunes du Parti Communistes” et les groupuscules d’extrême droite, à l’image des “Tours et des lys”, proche du GUD.
« Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite », précise Jean Morel, fondateur de Grünt. Dans un contexte où des artistes comme Médine ou le groupe Sniper se voient ciblés par le RN, le passionné de rap voit l’organisation de cette série de concerts comme une nécessité. « Une société malade est une société qui se désintéresse de la culture », prononce fermement Jean qui, le temps d’une soirée, cherche à « trouver l’espoir ».
Une démonstration de taille pour une première date à guichet fermé
Tours est la première date de la tournée à avoir affiché sold-out. Sur scène, les associations présentes entre les shows d’artistes n’hésitent pas à rappeler le danger que représente l’extrême droite. Inès, membre d’Utopia 56 dénonce les intimidations dont l’association a fait l’objet après avoir hébergé des mineurs isolés dans une paroisse à Tours : « Si le RN passe aux municipales, nos 50 jeunes vont se retrouver à la rue et ça, ça serait vraiment la honte ». Sa crainte fait écho à celle d’Esme, venue parler de la maison internationale populaire, un squat d’habitation et d’hébergement à Tours pour les personnes sans papiers et demandeuses d’asile.
Dans la petite salle du Temps machine, les huées du public contre l’extrême droite résonnent. Très vite amplifiées par l’arrivée des rappeurs. Entre musiques posées et sons plus énervés, aux textes engagés, Edge, Keroué et Ben PLG défilent. Quand Edge entame les paroles de son morceau Interlude, c’est tout le public qui répète en coeur « Fuck un facho de manière hardcore ». Même ambiance lorsque Ben PLG entonne « Je suis à Marbella, il y a moins de niqués chez moi que dans les tiktoks de Bardella ». La musique se termine sous les applaudissements de la salle entière qui reprend le célèbre slogan politique antifasciste “Siamo tutti antifascisti”.
Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là
Les jeunes venus assister au spectacle ont pris leur place pour la cause antifasciste avant tout. Concernant la programmation restée secrète, ils font confiance à Grünt. « Le barrage à l’extrême droite est très important, observe Mohamed. Même si on ne connaît pas les noms des artistes, on connaît Grünt et on sait ce que ça vaut. » Dans la file d’attente pour le concert, Mohamed s’est lié d’amitié avec Amy qui renchérit à ses côtés : « Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là. »
Un t-shirt avec inscrit « Qui prétend du rap sans faire position », Anes, étudiant de 22 ans rappelle que « le rap ne sert à rien s’il n’est pas engagé ». Un avis unanime dans le public et particulièrement pour Pacôme qui estime qu’il n’est pas concevable qu’un fan de rap « ne se mobilise pas face à l’extrême droite », de part l’engagement historique et politique du genre musical. Pour Anes, le rap c’est un art, mais avant tout « notre art contre leur propagande ». Grünt et son public confirment avec cette tournée municipale contre l’extrême droite que le rap n’est pas si dépolitisé qu’il peut laisser entendre depuis quelque temps.
Les salles de spectacles ont aussi leur mot à dire
L’équipe du Temps machine n’hésite pas, elle aussi, à prendre position. Invité à prendre la parole entre deux concerts, Odran Trumel, directeur de la salle appelle le public à voter dans toutes les communes. « Soyez sur les listes, parlez-en autour de vous, c’est hyper important ! », s’exclame-t-il, avant d’ajouter : « Les élections municipales ont un impact sur la composition du Sénat, sur les lois ». Ce concert est l’occasion de faire de la sensibilisation et de résister ensemble. Marie-Line Calvo, programmatrice de la salle, est originaire de Perpignan. Devant les quelque 600 spectateurs, elle parle de sa ville qui a déjà basculé à l’extrême droite, avec l’élection du maire RN Louis Aliot en 2020. « Pour ne pas que ça se reproduise, il faut continuer à lutter », appelle-t-elle, pleine d’espoir devant cette génération engagée.
Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies
Lutter c’est aussi aller dans les salles de concerts, valoriser les métiers de la musique, créer là où l’extrême droite menace. Jean Morel s’attache à le faire comprendre : « Ce monde a terriblement besoin d’empathie et l’art, la culture sont des espaces empathiques. » Avec de prochaines dates prévues à Saint-Brieuc, Laval, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Rennes, Tourcoing, Caen puis Paris, ce tour de France s’annonce fédérateur et entièrement politique. « Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies », enjoint le fondateur de Grünt. « La culture est le remède contre l’obscurantisme, on emmerde le RN. »
Avant d’éteindre les lumières de la salle, Jean propose de faire résonner une dernière chanson entre les murs du Temps machine, “Un autre jour” de FEMTOGO et neophron. Le concert se termine sur ces paroles : « C’est juste un autre jour, demain tout ira mieux ».
mise en ligne le 8 fevr 2026
Clément Le Foll sur www.mediapart.fr
Près de 450 personnes se sont réunies samedi 7 février près de Verdun pour demander aux pouvoirs publics de fermer La taverne de Thor, lieu de rassemblement historique des néonazis français et européens.
Combres-sous-les-Côtes (Meuse).– Jamais Combres-sous-les-Côtes n’a connu un tel dispositif policier. Samedi 7 février, une dizaine de camionnettes de gendarmerie bloque l’accès de La taverne de Thor, hangar agricole planté à la lisière de ce village meusien d’une centaine d’âmes, situé à une vingtaine de kilomètres de Verdun.
Le calme autour de ce bâtiment gardé comme une forteresse tranche avec la festivité de la manifestation qui se tient dans la rue principale. Plus de quatre cents personnes déambulent coiffées de chapeaux, perruques et autres déguisements, reprenant en chœur le slogan : « Pas de facho dans les villages, pas de hangar pour les fachos. »
Organisé par le collectif « Fermez-la ! » et le Réseau antifasciste du Grand Est, cet événement voulu comme un carnaval réclame la fermeture de ce lieu de ralliement de néonazis français et européens. Une journée à laquelle se sont associées de nombreuses organisations dont le drapeau flotte au-dessus du cortège : antennes locales de La France insoumise, du PCF, des écologistes, du NPA, de Solidaires ou de la CGT.
Un local indissociable des Hammerskins
Installée au début des années 2010 à Toul, La taverne de Thor déménage en 2015 à Combres-sous-les-Côtes après une fermeture administrative. Le local appartient, depuis, à un Lorrain de 43 ans, Jérémy Flament, adepte de MMA et figure française des Hammerskins.
Implanté dans de nombreux pays européens, ce groupe criminel est né aux États-Unis en 1988, où il est notamment lié à une tuerie raciste de masse. En guise de piqûre de rappel, les organisateurs disposent le long de la manifestation des petites silhouettes noires frappées du nom de personnes tuées par les Hammerskins au cours des dernières décennies.
« Il ne faut pas oublier la violence extrême de ce groupe. Notre objectif n’est pas uniquement de fermer La taverne, mais de bannir les Hammerskins de France », précise Christophe Renel, porte-parole de SUD Rail, qui prend l’exemple de l’Allemagne, qui a interdit l’organisation depuis 2023.
Pendant plusieurs années, La taverne de Thor a revendiqué son affiliation à ce groupe criminel : les lettres LHS, acronyme de League of Hammerskins, ont un temps été inscrites sur la façade jaunâtre du bâtiment. Aujourd’hui, Jérémy Flament affirme avoir rompu tout contact avec le groupe criminel.
« Mon local est appelé abusivement “La taverne de Thor”… Depuis fin 2017, il n’a plus rien à voir avec les Hammerskins. Moi-même, je n’ai plus rien à voir avec les Hammerskins. Et les Hammerskins n’ont plus rien à voir avec Combres. Nos chemins se sont séparés », a-t-il indiqué à L’Est républicain la veille de la manifestation.
Jérémy Flament y explique que son local serait aujourd’hui une simple salle de pratique de sport de combat. « C’est donc un lieu d’entraînement qui peut rassembler des jeunes de toute la région, avec le risque que cela soit un moyen de les faire rentrer dans ces mouvements », s’inquiète Olivier Guckert, secrétaire fédéral du Parti socialiste en Meuse.
Si Jérémy Flament assure avoir pris ses distances avec la mouvance néonazie depuis 2017, son hangar demeure un lieu de rassemblement. Le 15 juin 2024, plusieurs centaines de militant·es d’extrême droite venu·es de plusieurs pays d’Europe s’y sont retrouvé·es pour un gala clandestin de MMA.
Derrière l’organisation de cet événement – que la gendarmerie n’avait pu empêcher –, Tomasz Szkatulski, figure de la mouvance néonazie. Ancien des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (le groupe de Serge Ayoub dissous en 2013 par le gouvernement après le meurtre de Clément Méric), de la Losc Army (des hooligans du club de football lillois), il dirige une boutique en ligne de vente de matériel sportif et de vêtements néonazis Pride France.
Szkatulski a été condamné à deux reprises pour des agressions commises sur des personnes sans domicile fixe, à Lille, en 2006 et 2008, et il est mêlé à des attaques de bars associatifs et LGBT dans la capitale des Flandres, en 2012 et 2013. Il est aussi proche de skinheads un temps mis en cause dans l’affaire dite des « noyés de la Deûle », une série de cinq meurtres irrésolus dans ce canal du Nord en 2010 et 2011.
« Ces gens sont les mêmes que ceux qui ont agressé les membres de Young Struggle France en criant “Paris est nazi”. Les mêmes qui ont assassiné le rugbyman Federico Aramburú. Leur idéologie tue et continue de tuer », alerte Thomas Portes.
Le 16 décembre, le député La France insoumise a d’ailleurs adressé une question gouvernementale au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, à propos de la fermeture de La taverne de Thor. Sans réponse. Samedi, il a dénoncé « l’inaction politique, notamment au plus haut sommet de l’État ».
Son collègue insoumis à l’Assemblée nationale Christophe Bex, originaire de la Meuse, a rappelé « la nécessité pour les élus de gauche de réinvestir le terrain rural », dans une région Grand Est où l’influence du Rassemblement national est grandissante.
Les organisateurs ont quant à eux pointé du doigt l’attitude de la préfecture de la Meuse. Selon eux, elle ne ferait rien pour fermer l’établissement malgré une pétition signée plusieurs dizaines de milliers de fois dès 2015. Vendredi, L’Humanité indiquait que la préfecture avait néanmoins déposé un signalement au procureur de la République concernant La taverne de Thor, sans donner plus de détails.
Mais les critiques ont également fusé sur le dialogue avec la préfecture en marge de l’organisation de la manifestation. « Ils n’ont rien fait pour favoriser la tenue de l’événement », souffle un membre de l’antenne locale du PCF, évoquant notamment les multiples contrôles de police aux alentours du village.
Dans la matinée, les organisateurs ont souhaité tenir la conférence de presse sur le parvis de la mairie de Combres-sous-les-Côtes, dont les volets verts étaient fermés. Une référence à l’absence de la maire, Cynthia Pector, « qui a refusé tout dialogue avec [eux] et a déserté son village, ce qu’elle n’a pas fait lorsque trois cents néonazis se sont réunis pour un gala de MMA », a regretté Angélique, membre de « Fermez-la ! ».
Peur des représailles
Si le collectif s’est félicité de la mobilisation du jour, peu d’habitant·es de Combres-sous-les-Côtes se sont joint·es au cortège ou sur le lieu de rassemblement installé devant la mairie. Durant l’intégralité de la journée, les volets des maisons sont restés clos. Quelques curieux ont observé le passage du cortège depuis leur perron ou discrètement derrière un carreau ou un rideau.
Les quelques riverains interrogés par Mediapart expriment leur « soutien aux revendications de la manifestation » aussi bien que leur agacement face à l’agitation occasionnée par le rassemblement. « Les habitants sont derrière nous, mais ils ont peur des représailles. C’est un petit village, tout le monde se connaît », assurait-on du côté du collectif « Fermez-la ! », composé notamment d’habitant·es des villages alentour.
Parmi les simples citoyens présents, Franck et son ami Hoang sont venus accompagnés de leurs enfants respectifs. « C’est important de leur montrer que le nazisme, ce n’est pas que dans les livres d’histoire, que certains lieux y restent affiliés aujourd’hui », témoigne Franck, avant de s’interrompre, voyant que les forces de police barrent la route à une partie du cortège voulant s’approcher de La taverne de Thor. « La voilà, la symbolique : ce sont les policiers qui protègent ce hangar. »
mise en ligne le 5 février 2026
par Stéphane Ortega sur https://basta.media/
Le Rassemblement national mise sur la conquête de dizaines de villes dans le cadre des municipales de mars. Une perspective inimaginable pour de nombreux collectifs citoyens, associations, syndicats et mouvements de gauche mobilisés.
« Avant décembre, on n’identifiait pas forcément Marseille comme pouvant basculer vers le RN. » Les choses ont changé depuis. Floraine Jullian, porte-parole de Victoires populaires, un mouvement citoyen de gauche qui souhaite valoriser la justice sociale, l’écologie et le renouveau démocratique, voit aujourd’hui un risque.
Dans la cité phocéenne, le candidat du Rassemblement national, Franck Allisio (ex-UMP), a rallié à lui plusieurs élus marseillais de droite. Il est aujourd’hui crédité par les sondages de 30 % d’intentions de vote au premier tour, au coude-à-coude avec le maire sortant de gauche Benoît Payan.
Au second tour, une quadrangulaire est envisageable (avec quatre listes potentiellement en concurrence, deux à gauche avec Benoît Payan et Sébastien Delogu pour LFI, la liste de l’union de la droite et celle du RN). Un accord entre le RN et la liste de droite conduite par Martine Vassal n’est pas totalement à écarter, malgré les récentes dénégations de cette dernière.
Le RN présente 650 listes aux municipales
Marseille n’est pas la seule ville que le RN ambitionne de conquérir. Le parti à la flamme a annoncé qu’il présenterait près de 650 listes pour les élections municipales des 15 et 22 mars. C’est bien plus que lors du scrutin de 2020, où le parti avait aligné des candidats dans moins de 400 localités.
Cette fois-ci, le Rassemblement national espère l’emporter dans « plusieurs dizaines de communes », aux dires de son président Jordan Bardella. Il y a six ans, il n’en n’avait conquises ou conservées qu’une quinzaine, sous l’étiquette du RN ou avec le soutien du parti d’extrême droite. Cette année, le RN entend renforcer son implantation locale, mais aussi se constituer un vivier d’élus.
Un enjeu stratégique en vue des élections sénatoriales de septembre, au cours desquelles la moitié des sièges seront renouvelés par les grands électeurs – principalement des conseillers municipaux. Ces sénatoriales pourraient permettre au parti de former pour la première fois un groupe au Sénat.
Inquiétude dans de nombreuses villes
Les prétentions affichées par le RN suscitent l’inquiétude dans de nombreuses villes où l’extrême droite a réalisé des scores importants aux législatives de juin 2024. C’est le cas de Sète (45 000 habitants), dans l’Hérault. Dans cette ville, un collectif s’est constitué en 2024 pour lutter contre l’extrême droite. Il rassemble une trentaine d’associations, de syndicats, de partis politiques et des citoyens.
« On s’est dit qu’il fallait qu’on mène un combat par rapport aux municipales, parce que la ville est prenable par le RN », explique Daniel, l’un de ses membres, qui se rappelle la stupeur inspirée par la victoire, dès le premier tour des législatives, du candidat RN Aurélien Lopez-Liguori sur sa circonscription, avec 51,6 % des voix.
Pour le collectif local, il s’agit de mener « un combat à long terme pour réduire les idées d’extrême droite qui sont bien ancrées dans une partie de la population », indique le militant. À cette fin, un journal a vu le jour : La Vigie. Tiré à 2000 exemplaires et vendu sur les marchés, il propose de « dire les faits et les méfaits de l’extrême droite au plus près de nous, à commencer par notre député », précise Daniel.
Le temps de la campagne des municipales, les membres du collectif iront distribuer des tracts et diffuser leur journal sur les marchés de Sète, mais aussi d’Agde et de Frontignan, également prenables par le RN. « Nous allons expliquer comment cela se passe dans des villes RN comme Beaucaire, Perpignan ou Béziers pour répondre aux gens qui disent “on ne les a jamais essayés”. Nous allons dénoncer leur imposture sociale en montrant comment ils mentent aux gens entre ce qu’ils disent et ce qu’ils votent », annonce Daniel.
Promouvoir l’inscription sur les listes
À 500 kilomètres de là, en Gironde, c’est la commune de Blaye (5000 habitants) qui semble la plus menacée par le vote pour l’extrême droite. Ici, Edwige Diaz, la vice-présidente à la formation au Rassemblement national, l’avait emporté au premier tour des législatives avec 53,3 % des voix. Dans ce département, deux autres circonscriptions avaient manqué de peu de basculer RN.
« On avait remarqué qu’il fallait donner un but et de l’espérance à nos syndiqués qui peuvent se sentir isolés sur certains territoires », note Catherine Dudes, cosecrétaire de la FSU. Avec une vingtaine d’associations et de syndicats sur le département, elle participe à une assemblée « interorga » contre l’extrême droite, créée en 2024.
De façon unitaire, « nous avons proposé des réunions de secteurs pour nos adhérents et adhérentes respectifs. On a maillé le territoire et ciblé les zones où le RN était fort », détaille l’enseignante et syndicaliste. En janvier, la réunion à Blaye a débouché sur « la création d’un collectif Haute-Gironde pour que ces terres restent des terres de solidarité », se félicite Catherine Dudes. Samedi 31 janvier, le nouveau collectif local présentait sur le marché ses vœux alternatifs à ceux de la députée RN prévus le lendemain. Objectif : sensibiliser la population et promouvoir l’inscription sur les listes électorales.
Mouvements de jeunesses mobilisés
Mus également par un sentiment de danger imminent, une quinzaine de groupes issus de mouvements de jeunesse (antifascistes, insoumis…) se sont rencontrés le 10 janvier à Lyon. Ils ont décidé de lancer la campagne « Éteignons la flamme », une mobilisation contre le RN le temps des élections municipales. Celle-ci se déploie aujourd’hui dans 21 villes, parmi lesquelles certaines présentant des risques de bascule à l’extrême droite, comme Toulon, Marseille, Béthune ou Nîmes.
« Nous voulons mettre en lumière leurs moindres faits et gestes sur le racisme ou la corruption », expose Césaria, porte-parole du mouvement. En plus des collages d’affiches et d’autocollants « pour occuper le terrain », qu’ils multiplient dans chacune des communes où ils sont implantés, les groupes souhaitent aussi organiser des conférences dans les semaines qui viennent.
Parallèlement, ils déploient une activité sur les réseaux sociaux pour dénoncer les candidats ayant ouvertement tenu des propos racistes ou s’étant rendu coupable de malversations. « Mobiliser la jeunesse autour de la question de l’antifascisme est hyper important », appuie Césaria, qui considère que la campagne Éteignons la flamme leur « aura au moins fait faire une répétition générale pour 2027 ».
Faire gagner les listes de gauche
Pour l’ensemble de ces collectifs, il s’agit plus de faire campagne contre le RN que pour les listes qui lui font face. À l’inverse, le mouvement Victoires populaires, qui avait organisé la primaire populaire en 2022 et s’était mobilisé pendant les législatives de 2024, est pleinement lancé dans la bataille électorale.
Son objectif : faire gagner les listes de gauche sans prendre parti lorsque plusieurs candidatures de gauche sont en concurrence. Puis faire pression entre les deux tours pour que les listes se rassemblent, surtout dans les villes où elles font face au Rassemblement national.
« Nous avons 36 groupes locaux et une vingtaine sont en création pour cette campagne », rapporte Floraine Jullian, la porte-parole du mouvement. Ce dernier revendique une base de données de 500 000 sympathisants, dont 150 000 actifs et 15 000 engagés qui donnent de leur temps pour une action en ligne ou sur le terrain. La première mission de Victoires populaires a été de lutter contre la mal-inscription sur les listes électorales : d’après ses estimations, sept millions de personnes ne pourraient pas voter les 15 et 22 mars à cause d’un défaut d’inscription.
mise en ligne le 3 février 2026
Émilien Urbach sur www.humanite.fr
Alors que le syndicat Alliance Police appelle la population à manifester à ses côtés ce samedi 31 janvier pour demander plus de moyens, le fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), Jean-Louis Arajol, Major de police à la retraite, appelle à un sursaut républicain du syndicalisme policier.
À l’appel du syndicat Alliance Police, une mobilisation est prévue ce samedi 31 janvier. L’organisation sollicite le soutien de la population et a même lancé une pétition en ligne. Si cette stratégie interroge, pour Jean-Louis Arajol, ancien secrétaire général du Syndicat Général de la Police SGP-FO et de la Fédération autonome des syndicats de police (FASP), fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), il ne s’agit pas d’une nouveauté tactique. Dans un contexte de dérive réactionnaire de l’institution policière, il appelle les forces progressistes à investir le terrain pour ne pas l’abandonner à l’influence de l’extrême droite.
Vous plaidez pour que le syndicalisme policier républicain retrouve sa voix. Pourquoi cette parole est-elle devenue inaudible ?
Jean-Louis Arajol : Le syndicalisme policier a changé. À l’époque du SGP-FO et de la FASP, nous avions une approche de proximité avec le mouvement social, une forme de garantie citoyenne. Aujourd’hui, nous assistons à une déviance corporatiste. Les principales organisations syndicales représentatives copient Alliance dans une course à l’échalote toujours plus droitière.
On a même vu disparaître le sigle SGP, jusqu’ici porte-étendard de la police républicaine. Une forme de « syndicratie » de permanents s’est, en outre, installée et a coupé les liens avec le terrain. Il n’y a plus de relais républicains dans les brigades qui, comme en 1968 ou lors de l’affaire Makomé (en 1993, Makomé M’Bowolé, un garçon de 17 ans, était tué d’une balle dans la tête par un inspecteur alors qu’il se trouvait en garde à vue dans un commissariat parisien, N.D.L.R.), savaient faire passer des messages de discernement. Livrée à elle-même, la base se laisse bercer par l’appel du vide.
Cette dérive s’est-elle généralisée à toute la police ?
Jean-Louis Arajol : Les choses ne sont pas aussi symétriques qu’il n’y paraît. Si la direction d’Alliance est ouvertement à droite, il reste dans leurs rangs des policiers républicains, des antifascistes, parfois même parmi leurs cadres locaux. Le problème, c’est que l’ensemble des syndicats représentatifs sont devenus des wagons et non plus la locomotive : ils suivent la base au lieu de l’instruire.
« Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. »
Quand, il y a quelques années, le ministre Castaner rappelle que tout acte raciste doit être puni et que des syndicalistes appellent, eux, à jeter les menottes par solidarité avec ceux qui tiennent des propos extrémistes, on marche sur la tête. Aujourd’hui, les deux principaux blocs syndicaux, qui représentent 70 % des policiers, rouleraient les yeux fermés pour l’extrême droite si elle arrivait au pouvoir. Pourtant, elle ne défend pas la police, elle l’utilise.
Cette situation est également liée à des choix politiques en matière de sécurité…
Jean-Louis Arajol : Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. Cela se traduit par la paupérisation du service public au profit du « technosolutionnisme », avec l’installation de caméras partout, et du tout-carcéral. On stigmatise certaines catégories de population et certains quartiers pour un résultat nul en matière d’élucidation.
C’est aussi le modèle défendu par l’ultra-droite. Prenez Louis Aliot à Perpignan : il a multiplié les caméras et les policiers municipaux, et il détient le record d’évolution de la délinquance avec + 50 % en un an. Si ce modèle fonctionnait, je me tairais. Mais c’est un fiasco total qui ne sert qu’à alimenter l’insécurité sociale.
Craignez-vous une « américanisation » du système répressif en France ?
Jean-Louis Arajol : C’est une vague mondiale. Dans mon livre Police en péril, j’imaginais par anticipation une police spécifique de l’immigration, des zones de sécurité différenciées selon la richesse des citoyens et un recours massif à la technologie. Nous y sommes.
C’est un modèle aux antipodes de la République. Le drame, c’est que cette dérive a parfois été cautionnée par des politiques présumées de gauche. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, elle trouvera même, comme Trump aux États-Unis, des miliciens de dernière minute pour faire la sale besogne. La population ne se rend pas compte de la gravité de la situation.
Comment se comporter face à l’appel à manifester du syndicat Alliance ?
Jean-Louis Arajol : Il ne faut pas laisser le terrain aux fascistes. Si les élus républicains et le peuple de gauche ne se mobilisent pas, qui prendra la parole ? Les maires d’extrême droite se feront un plaisir de relayer leur discours de haine dans le mainstream médiatique en disant : « Nous, on défend la police. »
Il faut occuper le terrain pour défendre le service public de sécurité. C’est une bataille culturelle. Si on abandonne la masse silencieuse des policiers républicains qui essaient de ne pas céder aux thèses fascisantes, on les livre pieds et poings liés à l’extrême droite.
Qu’attendez-vous concrètement des partis de gauche dans cette bataille ?
Jean-Louis Arajol : La gauche ne peut pas se contenter de dénoncer une « police fasciste ». Quand on stigmatise l’institution dans son ensemble, on renforce l’extrême droite. Je demande aux responsables politiques d’avoir un discours clair : défendre la police républicaine et l’État de droit. Il faut se battre pour un service public rigoureux et unifier le mouvement social sur l’essentiel : l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Rassemblons-nous pour sauver la République.
par Christophe BEX, député LFI Nouveau Front Populaire sur https://blogs.mediapart.fr/
A l’appel du syndicat policier Alliance, des manifestations ont eu lieu ce samedi 31 janvier dans plusieurs villes françaises afin de réclamer plus de moyens.
Oui, plus de moyens pour le service public, pour les services publics, c’est indéniable ! Ce n’est pas nouveau, c’est récurrent, et ce n’est pas faute de manifester sur cette revendication depuis des dizaines années, de solliciter des budgets, d’amender les projets de lois de finances…mais les gouvernements passent et continuent de couper dans le budget de l’état et celui de la sécurité sociale.
Oui il manque des professeurs, des policiers et des infirmières, c’est souvent ces trois professions qui sont mises en avant par les médias, les éditorialistes et même par l’opinion publique. Mais c’est oublier les personnels administratifs, techniques, de l’entretien, des bibliothèques, ingénieurs, sociaux, de la santé…ils et elles sont trop souvent invisibilisé·es et sacrifié·es mais indispensables pour le bon fonctionnement du service au public.
Que seraient les comédiens au Théâtre sans les décorateurs, les scénographes, les accessoiristes, les créateurs lumières, les régisseurs, les machinistes, les maquilleuses, les costumières, les habilleuses, les gestionnaires, les administrateurs, les ouvreuses, les ouvreurs…
Je n’ai pas la mémoire courte, je me souviens de la Révision Générale des politiques publiques (RGPP) une des réformes administratives de grande ampleur lancée sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat est responsable et comptable d’une baisse de 13.000 postes dans les effectifs de police et de gendarmerie pendant son mandat. Quand je vois aujourd’hui Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse communiquer des lettres de soutien au mouvement Policier, c’est d’une grossière hypocrisie. Lors du mandat de Nicolas Sarkozy, il et elle ont soutenu les réductions d’effectifs. Aujourd’hui encore et toujours à l’assemblée Nationale pour Laurent Wauquiez et à la Région ile de France pour Valérie Pécresse il et elle stigmatisent les fonctionnaires, demandent à réduire le périmètre de la fonction publique et du service au public, à voter des coupes budgétaires. Il et elle prônent la dérégulation, la libéralisation et la privatisation.
Aujourd’hui le syndicat policier Alliance, qui se dit Apolitique sur les réseaux sociaux, est accompagné par toutes les nuances de l’extrême droite française. Etonnant, je n’ai jamais vu l’extrême droite manifester pour la défense des services publics et à l’assemblée le Rassemblement National est un fervent promoteur de la privatisation et de la sous-traitance. L’extrême droite ne défend pas la police, elle l’utilise. Les motifs de cet appel à manifester sont d’une autre nature, il suffit de voir les pancartes, ils souhaitent renforcer les pouvoirs de la Police, augmenter les moyens pour le contrôle de la population, pour la répression du mouvement social, humaniste, citoyen et écologique. Paradoxal, quand nous irons manifester pour de meilleures conditions de travail, des recrutements, des moyens conséquents (revendications du syndicat policier Alliance aujourd’hui) nous serons plus fortement réprimés.
Il y a également cette Proposition de Loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dans l’exercice de leurs fonctions qui n’a pas pu être entièrement examinée à l’assemblée, mais le gouvernement a la possibilité de réinscrire ce texte à l’ordre du jour. Cette loi va renforcer encore le recours à l’arme pour la police, alors même que l’état actuel du droit est extrêmement favorable au recours à l’arme. L’analyse de la situation par la police sera présumée être la bonne. Ce sera au parquet de prouver que la police n’a pas agi dans le sens des articles du Code de la Sécurité Intérieure. Par conséquent, cette présomption aura pour objet de renforcer l’analyse subjective de la situation par la police, et donc de donner un nouveau signal « de liberté » dans le recours à l’arme létale.
Les policiers et les policières souhaitent être respectées, c’est légitime, mais au préalable ils et elles doivent être respectables auprès de la population sans aucune discrimination, acte raciste et violence injustifiée dans leurs activités, quand on représente la loi, on doit plus que les autres la respecter.
La République a besoin d’une justice, mais également d’une police qui lui soit loyale, et qui soit attachée aux principes de l’état de droit. La police doit agir pour la protection des libertés individuelles et collectives. Pour la défense de la police républicaine et de l’État de droit.
Ce qui se déroule aux Etats Unis doit nous alerter, en France la POLICE ne doit pas perdre ses trois premières lettres.
mise en ligne le 15 janvier 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Croix celtiques, slogans suprémacistes, intimidations : le syndicat SUD Collectivités territoriales interpelle Carole Delga après la découverte répétée de symboles néo-nazis dans plusieurs lycées d’Occitanie, tandis que syndicats de l’Éducation nationale et parents d’élèves alertent sur une montée de l’extrême droite à l’école
Croix celtiques taguées dans les sanitaires, slogans suprémacistes gravés sur les murs, autocollants de groupuscules identitaires aux abords des établissements : dans plusieurs lycées d’Occitanie, des symboles d’extrême droite ont été découverts ces derniers mois. Une situation jugée suffisamment grave pour que le syndicat SUD collectivités territoriales région Occitanie adresse une lettre ouverte à la présidente de Région, Carole Delga, rendue publique le 8 janvier.
Parmi les faits signalés figure la présence répétée de tags fascistes au lycée Georges-Pompidou de Castelnau-le-Lez, où des croix celtiques et le slogan « Europe Jeunesse Révolution » ont été retrouvés dans les toilettes des élèves. Selon le syndicat, une croix celtique a même été apposée directement sur le logo de la Région avant d’être effacée par les services, sans que la question d’un dépôt de plainte ne soit clairement tranchée. D’autres établissements sont cités, comme le lycée Le Garros à Auch, où des gravures de croix celtiques ont également été relevées.
« Dog whistle »
Dans un communiqué diffusé sur Instagram, des lycéens de Georges-Pompidou parlent d’« attaques répétées » menées depuis le mois octobre par « l’extrême droite néo-nazie ». « Ce n’est pas du vandalisme, c’est une offensive idéologique », écrivent-ils, dénonçant une stratégie d’intimidation et de marquage du territoire. Ils appellent à ne pas banaliser ces actes et à refuser « le silence complice ».
Si certains de ces signes peuvent sembler anodins ou obscurs, leur signification est pourtant bien documentée. Selon le site Indextrême, spécialisé dans les symboles repris par l’extrême droite, la croix celtique — à l’origine un symbole ancien mêlant roue solaire préchrétienne et croix chrétienne — a été progressivement détournée par les mouvances nationalistes et néonazies au XXᵉ siècle. Utilisée dès l’entre-deux-guerres par des courants collaborationnistes et reprise après 1945 par des groupes d’extrême droite radicale comme Jeune Nation ou Occident, elle est aujourd’hui un marqueur central du suprémacisme blanc et du néonazisme. En France comme en Europe, la croix celtique sert de « dog whistle » : un signe de reconnaissance compris des initiés, mais suffisamment ambigu pour passer inaperçu ou être minimisé.
« Climat de banalisation du racisme »
SUD CT alerte aussi sur un climat plus large de banalisation du racisme et des discriminations, évoquant des propos racistes entre personnels, des organisations du travail jugées discriminantes et une tendance persistante au « pas de vague ». Le syndicat rappelle avoir déjà signalé des menaces visant le lycée Joffre de Montpellier, ciblé le 16 décembre dernier par un groupuscule identitaire violent qui promettait de dégager un blocus lycéen en soutien à la Palestine. Si le blocage s’est déroulé sans incidents ce jour-là, le 18 septembre, lors d’une journée de mobilisation dans le cadre du mouvement « Bloquons tout », des élèves du lycées avaient subi des intimidations et insultes sexistes de la part d’un groupe d’extrême droite, qui a commis plusieurs exactions durant cette journée.
Lors d’une rencontre le 15 décembre dernier, Carole Delga avait assuré vouloir agir avec fermeté et aborder la question avec les proviseurs début 2026, selon Sud CT, qui dit désormais attendre des actes concrets : enquêtes administratives, dépôts de plainte systématiques et travail avec les syndicats et la communauté éducative. « Quand les bâtiments scolaires deviennent les supports de propagande raciste, la collectivité doit réagir », insiste le syndicat.
« Des saluts nazis dès le collège »
Ce constat de banalisation du racisme et des idéologies d’extrême droite, Christine Saint-Joannis, représentante héraultaise de la FSU, le dresse aussi : « Depuis quelques années, les collègues font remonter à notre syndicat de plus en plus de problèmes, voire de conseils de disciplines, liés à les élèves qui affichent une idéologie d’extrême droite. On en a vu faire des saluts nazis au collège… »
« Quand j’ai dis à mes élèves que le travail de groupe permettait de progresser, un élève de troisième m’a cité l’exemple de Goebbels comme d’une réussite individuelle car il est devenu cadre du IIIe Reich tout en ayant un handicap physique… », raconte de son côté Jordan Homps délégué syndical et enseignant dans un collège héraultais.
Une question que la section héraultaise de la FCPE, principale fédération d’association de parents d’élèves, dit prendre au sérieux : « C’est un phénomène très nouveau, et d’autant plus étonnant que la plupart du temps, les familles des élèves concernées sont surprises au moment où elles apprennent les agissements de leurs enfants », analyse Marie Nikichine, présidente de la FCPE 34, qui fait un lien avec « les vidéos masculinistes très populaires sur les réseaux sociaux ». L’association de parents d’élèves entend d’ailleurs alerter le rectorat sur cette problématique pour tenter de trouver des solutions.
Un « pôle académique valeurs » en réponse
Rectorat qui, contacté, affirme que « le nombre d’atteintes aux valeurs de la République — qui inclue les propos ou actes racistes et antisémites — demeure stable au sein de l’académie de Montpellier depuis deux ans. Il reflète les évolutions de la société ». Pour faire face à ces problématiques, les responsables de l’Académie de Montpellier évoquent notamment un « pôle académique Valeurs » pour prévenir et traiter ces situations, en coordonnant « référents laïcité, équipes mobiles de sécurité et acteurs éducatifs ». Le rectorat met également en avant un plan de formation lancé en 2021, avec un parcours de neuf heures destiné à l’ensemble des personnels jusqu’en 2029, axé notamment sur « l’esprit critique, l’éducation aux médias et le climat scolaire », avec l’aide d’un réseau de 100 formateurs académiques.
Un dispositif jugé insuffisant pour Christine Saint-Joannis, qui y voit surtout « une énième communication pour dire qu’il y a eu une réaction après la mort de Samuel Paty ». Selon elle, « 100 personnes sur toute l’Académie, c’est trop peu pour traiter ces problèmes. Il nous faut avant tout des moyens pédagogiques pour discuter avec nos élèves.
mise en ligne le 15 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.
Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.
L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.
D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.
À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.
Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.
La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’ électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.
La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.
mise en ligne le 10 janvier 202+6
Florent LE DU sur www.humanite.fr
Le procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN, qui s’ouvre le 13 janvier, devrait décider du candidat du parti d’extrême droite en 2027. Loin du fantasme d’une rivalité entre les deux figures du RN, Marine Le Pen a façonné depuis huit ans le produit politique Jordan Bardella, désormais favori dans la course à l’Élysée.
Les municipales des 15 et 22 mars prochains pourraient être historiques pour l’extrême droite. Le Rassemblement national et ses alliés espèrent un « raz-de-marée » avec ses 700 listes – un record – pour bâtir l’ancrage local qui lui manque encore et conquérir de grandes villes comme Toulon, Menton, Nice voire Marseille. Pourtant, il ne s’agit pas de l’enjeu principal du parti, en ce début d’année 2026.
Car leur cheffe, Marine Le Pen, jouera son avenir politique à la cour d’appel de Paris, du 13 janvier au 12 février, dans l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN. À son issue, les juges pourraient confirmer la peine de cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire prononcée en première instance, qui la disqualifierait pour l’élection présidentielle de 2027. « Je suis convaincue que la cour va entendre ce que je dis, c’est-à-dire que les faits reprochés ne participent pas d’une qualification pénale », a-t-elle répété sur CNews, le 18 décembre.
Il faudra sans doute à Marine Le Pen une autre ligne de défense pour répondre à la foule d’éléments retenus contre elle en première instance, et qui a poussé les juges à conclure que « l’existence d’un système mis en place pour rémunérer, sous couvert de contrats fictifs, des personnes qui travaillent en réalité pour le parti ou pour ses dirigeants ne fait, selon le tribunal, pas de doute ».
Depuis, Marine Le Pen ne cesse de dénoncer un « procès politique » visant à « priver les Français d’une candidate à la présidentielle ». Un argument qui ne tient plus, car depuis cette condamnation du 31 mars 2025, Jordan Bardella se prépare. Le « plan B » assure au RN sa place dans la course à l’Élysée.
Le candidat RN le plus probable
La tournée promotionnelle de son deuxième livre, Ce que veulent les Français, paru chez Fayard, propriété de Vincent Bolloré, démarrée le 29 octobre et toujours en cours début janvier, a des allures de précampagne. Des interviews à la pelle pour occuper l’espace médiatique et des dédicaces partout en France pour mesurer – et mettre en scène – sa popularité : Jordan Bardella prépare bien la présidentielle de 2027.
Dans les longues files qui se créent systématiquement, trois fois par semaine, à l’occasion de ces signatures de livres, l’idée que l’eurodéputé remplace sa patronne comme candidat à l’Élysée a été parfaitement intégrée par les militants : « Ce serait injuste pour Marine parce qu’elle n’a rien fait mais elle a perdu trois fois, elle a montré ses limites, Jordan va gagner », nous confiait Sophie, drapeau tricolore sur les épaules, après une bise échangée avec son favori, à Joigny (Yonne), début novembre.
Le président du RN a réussi en quelques mois à s’imposer – du moins auprès de son électorat, des observateurs politiques et des instituts de sondage, ces derniers préférant désormais tester sa candidature plutôt que celle de Marine Le Pen –, comme le candidat le plus probable pour le parti d’extrême droite. Un crime de lèse-majesté ?
Déjà, à l’automne 2024, avec la sortie de son premier livre coïncidant avec le procès en première instance de Marine Le Pen, l’idée d’une fracture, voire d’une trahison à venir, se répand dans la presse. Le Monde parle alors de « turbulences », Marianne évoque l’idée d’un « putsch », l’Express d’une « guerre de leadership ».
« Ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch »
Deux sorties du jeune loup, à qui on prête de longues dents, ont pu accréditer la thèse d’une lente rupture. En février 2023, dans l’Opinion, Jordan Bardella, dénonce « une naïveté collective à l’égard des ambitions de Vladimir Poutine ». Difficile de ne pas y voir un tacle à Marine Le Pen, fervente soutien du président russe, au moins jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, et une volonté de tester son nouveau pouvoir de chef de parti.
La triple candidate à la présidentielle assoit son autorité seulement deux jours plus tard, via une lettre dans laquelle elle esquive toute critique contre Vladimir Poutine et concentre ses griefs sur les partisans d’un soutien à l’Ukraine. La ligne du parti est ainsi tracée et Jordan Bardella, renvoyé à ses chères études, ne récidivera pas. Si ce n’est en novembre 2024.
Interrogé sur les « brebis galeuses » du RN, l’eurodéputé explique sur BFM TV exiger « un casier judiciaire vierge pour être candidat du RN », au moment même où Marine Le Pen se trouvait devant le tribunal correctionnel.
Trahison ou maladresse ? Pierre-Stéphane Fort, qui a enquêté sur le président du RN, tranche pour la seconde option : « Jordan Bardella n’a ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch. Il est isolé en interne, son écurie, c’est son cabinet, c’est tout. Il sait aussi ce qu’il s’est passé pour Bruno Gollnisch ou Florian Philippot. Il ne fera pas la même erreur. »
Bardella : produit marketing
Pour l’auteur du livre-enquête le Grand Remplaçant. La face cachée de Jordan Bardella (StudioFact, 2024), la supposée concurrence entre les deux figures de la formation d’extrême droite ne serait qu’une construction journalistique.
Selon lui, l’agenda de l’eurodéputé visant à le rendre présidentiable aurait même été dicté par la cheffe : « Cela fait presque dix ans qu’elle prépare ce procès et, même si au RN envisager à haute voix que Marine Le Pen puisse être condamnée et empêchée en 2027 était proscrit, c’est notamment en prévision d’une possible inéligibilité qu’elle a fait monter Jordan Bardella. »
C’est d’ailleurs toute l’histoire politique du natif de Drancy (Seine-Saint-Denis). Celle d’une fabrication voulue par Marine Le Pen. « Il a l’immense avantage d’être très jeune donc, dans l’esprit de Marine Le Pen, plus malléable, le profil idéal pour renforcer son offre électorale sans la menacer en interne », raconte Pierre-Stéphane Fort. Elle va mettre trois hommes au service de son poulain dans le but de « concevoir un produit marketing », insiste le journaliste.
Jean-Lin Lacapelle, ancien directeur marketing de L’Oréal, se charge de la stratégie globale et d’inventer le « storytelling » autour de Jordan Bardella Philippe Vardon, ex-responsable du Bloc identitaire, écrit les discours et les éléments de langage, répétés ad nauseam par son protégé jusqu’à aujourd’hui. Et Pascal Humeau, ancien présentateur télé, se charge d’un « media training » poussé, jusqu’à façonner un nouveau sourire, éclatant, au futur cadre du RN que le communicant qualifie de « coquille vide ».
Un entraînement médiatique qui s’est poursuivi après l’élection de Jordan Bardella comme eurodéputé en 2019, mais cette fois aux frais du Parlement européen. Selon le Canard enchaîné, dans un article de novembre 2025, 133 300 euros issus des fonds de formation attribués à son groupe auraient servi à rémunérer la société de Pascal Humeau. Ces séances n’auraient pas eu pour objet l’actualité européenne, comme l’exige le Parlement, mais de préparer sa présidentielle 2022, ce qui pourrait constituer un détournement de fonds publics.
Un investissement qui a porté ses fruits
L’investissement de Marine Le Pen a porté ses fruits. Jordan Bardella a conduit deux campagnes européennes victorieuses en affichant une image rajeunie de l’extrême droite, lisse, souriante, participant grandement à la stratégie de dédiabolisation du parti.
Alors même qu’il n’a jamais caché son admiration pour Jean-Marie Le Pen – dont il estime qu’il n’était « pas antisémite ». Que son vide idéologique a été rempli par Philippe Vardon, qui a fait ses gammes auprès de groupes de rock néonazis.
Qu’il doit une partie de sa carrière au néofasciste Frédéric Chatillon, « envers qui il reste redevable », assure Pierre-Stéphane Fort. Ou que son directeur de cabinet, François Paradol, a été membre du mouvement antisémite d’Alain Soral Égalité et Réconciliation, comme l’a révélé Mediapart le 13 décembre dernier.
Un entourage qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas ébranlé Jordan Bardella, que Marine Le Pen continue à soutenir et à couver. Depuis l’échec relatif des législatives de 2024, où Bardella a échoué à s’imposer à Matignon mais où le RN a gagné des sièges, une dernière étape reste à franchir : le rendre présidentiable.
Dans cette optique, la (vraie) patronne du RN lui laisse plus de champ sur le plan programmatique. Alors que l’annonce de nouvelles mesures dans les médias était la chasse gardée de l’héritière de Montretout, son poulain les a enchaînées ces derniers mois.
C’est lui, officiellement, qui a ajouté au corpus du RN le rétablissement du service militaire, la renégociation « par branche » des trente-cinq heures pour relever le temps de travail hebdomadaire ou l’abandon d’un âge légal de départ à la retraite.
Au service des grands patrons
Une simple question de mise en scène ou la preuve que Jordan Bardella impose ses propres idées ? La question se pose en particulier sur le plan économique. Le député européen incarne une ligne libérale assumée. Il affirme être « pro-business », enchaîne les rendez-vous avec les patrons, fait du zèle auprès du Medef et écrit en septembre dernier une « lettre aux entrepreneurs » pour leur jurer que son parti « incarne le véritable garant de la stabilité économique »… Sous cette impulsion, le RN a mis, de manière plus explicite, son projet économique au service des riches et du grand patronat.
Jordan Bardella incarne sans sourciller les nouveaux points du programme comme « l’allégement massif des impôts de production, afin de les réduire de 20 % », une cure d’austérité avec 100 milliards d’euros de baisse des dépenses publiques sur cinq ans et le rejet d’une fiscalité ambitieuse des plus riches.
Un discours qui rassure riches et patrons tandis que Marine Le Pen, avec une campagne axée sur le pouvoir d’achat en 2022 – même sans proposition ambitieuse –, était parvenue à se créer une image « sociale ». « Tout cela découle de la même stratégie de ratisser au plus large, c’est une manipulation politique. Les réelles convictions de Bardella, à part la xénophobie, il n’y en a pas beaucoup », tranche Pierre-Stéphane Fort.
Paradoxalement, c’est au contraire pour attirer une partie des classes populaires que Marine Le Pen a choisi Jordan Bardella comme nouvelle figure montante de son parti, avec un prénom marqué socialement et une enfance fragmentée entre les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis et la banlieue huppée de Montmorency auprès de son père chef d’entreprise.
« Un récit a été bâti autour d’une enfance modeste, sa mère vivant avec quelques pièces sur la table, les trafiquants cagoulés qu’ils voyaient à l’entrée de l’immeuble… Une histoire largement exagérée que Bardella a ensuite apprise par cœur. » Cette narration lui sert aussi de réponse magique au procès en incompétence et en inexpérience qui lui est régulièrement opposé.
15 mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite
Nombreuses sont les séquences télévisées dans laquelle sa méconnaissance des dossiers et la faiblesse de son logiciel idéologique sont apparues au grand jour.
« J’y vois une forme de mépris social », a-t-il l’habitude de répliquer. À l’image des casseroles judiciaires de Marine Le Pen qui renforcent son image « antisystème », Jordan Bardella retourne le stigmate : s’il n’est pas au niveau de ses concurrents, c’est qu’il n’est pas issu du même moule que les « élites médiatiques et politiques » qu’il prétend combattre, tout en leur prêtant allégeance.
« Le RN et singulièrement son président bénéficient d’une telle dynamique que leur base électorale, solide, va faire corps y compris lors de séquences qui leur sont moins favorables », avance Luc Rouban, politologue au Cevipof. Toutefois, les difficultés rencontrées par Jordan Bardella lors de la campagne des législatives de 2024 ont été identifiées comme une des causes de l’échec relatif du RN au second tour.
Une baudruche médiatique peut exploser en vol. Certes les études d’opinion montrent qu’aujourd’hui une majorité de Français semble prête à mettre au pouvoir une candidate condamnée en première instance à un détournement de fonds publics de 4,1 millions d’euros ou un candidat aux manques politiques criants. Mais l’élection présidentielle n’a lieu que dans quinze mois. Quinze mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite, pour l’État de droit, les minorités et les classes populaires, mais aussi révéler ses mensonges électoralistes.
mise en ligne le 10 janvier 2026
Fabrice Arfi sur www.mediapart.fr
À l’occasion de la rentrée solennelle de la Cour de cassation, son président Christophe Soulard et son procureur général Rémy Heitz ont dénoncé avec force, vendredi 9 janvier, les attaques contre la justice en marge des affaires Sarkozy et Le Pen et pointé le faible soutien de l’exécutif.
Alors que l’année 2025 a été marquée, en France, par des attaques d’une rare violence contre la justice après les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy dans deux affaires distinctes d’atteintes à la probité et tandis que des pays étrangers continuent de martyriser le droit international pour les besoins de leur politique extérieure (la Russie en Ukraine, Israël à Gaza, les États-Unis au Venezuela, etc.), les deux plus hauts magistrats français ont décidé de sonner l’alarme.
La scène s’est déroulée, vendredi 9 janvier, sous les ors de la grande chambre de la Cour de cassation, dans l’atmosphère compassée et protocolaire de l’audience solennelle de rentrée de la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire.
Le premier président de la cour, Christophe Soulard, et Rémy Heitz, son procureur général, ont tous deux livré, dans des styles différents, des discours offensifs et ombrageux devant un parterre d’officiel·les venu·es pour l’occasion : le premier ministre Sébastien Lecornu, le ministre de la justice Gérald Darmanin et les deux président·es du Parlement, Yaël Braun-Pivet pour l’Assemblée nationale et Gérard Larcher pour le Sénat.
Emmanuel Macron, qui devait initialement être présent, s’est finalement décommandé en début de semaine, l’Élysée ayant annoncé que le président de la République avait décidé de se rendre à la cérémonie d’hommage aux victimes du drame de Crans-Montana, en Suisse.
Le faible soutien du pouvoir exécutif
Le chef de l’État n’aura donc pas entendu le procureur général Heitz s’inquiéter des « vents mauvais qui remettent en cause l’État de droit et cherchent à saper la légitimité des juges ». Des vents qui « soufflent », a-t-il dit, « avec une force inégalée ».
Le président de la République n’aura pas pu constater avec le plus haut procureur de France que « l’institution [judiciaire – ndlr] a fait l’objet d’attaques d’une ampleur inédite au cours de l’année écoulée ». « S’il est admis qu’un justiciable puisse maudire ses juges pendant vingt-quatre heures, pour reprendre la formule de Beaumarchais, la liberté d’expression n’autorise pas à porter le discrédit sur l’institution judiciaire », a affirmé Rémy Heitz.
Plaidoyer pour l’indépendance des procureurs
« Le temps presse. » C’est par ces mots que le procureur général Rémy Heitz a réclamé, devant le premier ministre, le ministre de la justice et les deux président·es des chambres haute et basse du Parlement qu’une réforme en faveur de l’indépendance des procureur·es français·es soit remise sur l’établi législatif.
En France, les procureur·es sont hiérarchiquement soumis·es au pouvoir exécutif et leur nomination dépend du garde des Sceaux, après l’émission d’un avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui n’est que consultatif. En rendant cet avis « conforme », la réforme pourrait parer certains risques, a estimé Rémy Heitz.
Le magistrat a évoqué une réforme « modeste mais indispensable », parce que « l’avenir est incertain et parce que l’histoire nous enseigne que, partout où l’État de droit est attaqué, l’indépendance de la justice est la première cible ».
« Si, à l’avenir, demain, un gouvernement décidait de nommer aux postes du parquet, y compris les plus sensibles, des magistrats ne présentant pas l’expérience et des garanties d’indépendance suffisantes, aucun garde-fou ne permettrait de s’y opposer. Cela ouvrirait la voie au soupçon d’une justice politisée », a-t-il ajouté, parlant d’une « faille dans la Constitution ».
« Les enjeux sont trop grands, les risques trop élevés », a-t-il conclu.
« Or, ces derniers mois, certaines décisions de justice ont été présentées comme l’expression tantôt d’un “coup d’État judiciaire”, tantôt d’un “acharnement”, voire d’une “vengeance” », a-t-il précisé, faisant référence aux « mots excessifs et sans fondement » qui ont saturé le débat public après les déboires judiciaires de Marine Le Pen (en mars) et Nicolas Sarkozy (en septembre). Ce dernier a même personnellement récidivé dans son Journal d’un prisonnier (Fayard), publié après vingt et un jours d’incarcération à la suite de sa condamnation pour association de malfaiteurs dans l’affaire des financements libyens.
Pendant sa (brève) détention, l’ancien président, déjà deux fois condamné définitivement dans d’autres affaires (Bismuth et Bygmalion), avait reçu la visite à la prison de la Santé de Gérald Darmanin, qui a manifestement préféré faire primer son amitié sur les exigences de sa fonction.
Un juge de la CPI sous sanctions
Les affaires Le Pen et Sarkozy ont en commun le fait que les différentes présidentes de chambre correctionnelle qui ont condamné la cheffe de file de l’extrême droite, dans un cas, et l’ancien président de la République, dans l’autre, ont toutes deux reçu des menaces de mort considérées comme suffisamment sérieuses pour que des enquêtes judiciaires soient ouvertes.
Autre point commun entre les deux dossiers : ils seront l’un·e et l’autre jugé·es en appel en 2026 – en janvier et février pour l’affaire des emplois fictifs du Rassemblement national au Parlement européen ; entre mars et juin pour le scandale libyen du clan Sarkozy. Un calendrier judiciaire qui promet un nouveau déchaînement de populisme antijudiciaire, avec l’accélérateur de particules que représente aujourd’hui, sur le terrain médiatique, l’empire Bolloré (CNews, Le Journal du dimanche, Europe 1…).
Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières. Le procureur général Rémy Heitz Le procureur général Rémy Heitz
Emmanuel Macron n’aura donc pas entendu, non plus, la demande formulée par le procureur Heitz d’un « véritable soutien moral de la part des pouvoirs publics », qu’il a jugé insuffisant dans la période de croisade politico-médiatique que les juges doivent endurer contre leur indépendance. « On aimerait parfois que ce soit plus », avait d’ailleurs confié, la veille, devant quelques journalistes, le président de la Cour de cassation, Christophe Soulard, qui a dit attendre des pouvoirs publics qu’ils « rappellent que l’indépendance de la justice est l’assurance-vie de la démocratie ».
« Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières sensibles ou pour traiter des procédures de narcotrafic », s’est ému Rémy Heitz, qui a affirmé que les magistrat·es « méritent la reconnaissance de la nation et des pouvoirs publics pour le rôle qu’ils tiennent dans notre société ».
Lors de son discours, le président Soulard a de son côté rappelé que « l’Europe s’est construite par le droit mais le modèle qu’elle représente est aujourd’hui menacé ». Or, a-t-il observé, « la première de ces menaces vise l’institution judiciaire, dont la solidité conditionne tout le reste ». Mais Emmanuel Macron n’était pas là pour l’entendre.
En revanche, un homme présent dans la salle a reçu les hommages conjoints des deux hauts magistrats de la Cour de cassation. Il s’agit du juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou, dont Le Monde a raconté l’enfer administratif qui est le sien (interdit bancaire sur une bonne partie du globe, comptes Amazon, Airbnb ou PayPal paralysés, visas refusés, etc.) depuis qu’il a été placé sous sanctions par l’administration Trump pour avoir fait partie des magistrats ayant autorisé l’émission d’un mandat d’arrêt contre le chef du gouvernement israélien, Benyamin Nétanyahou.
Le procureur général Heitz a salué un juge « sanctionné pour avoir simplement exercé, en toute indépendance, ses éminentes fonctions », tandis que le président Soulard a dit « le courage qui doit être celui des magistrats lorsqu’ils sont amenés à prendre des décisions difficiles tant notre époque semble vivre un retour de la force brute contre le droit ».
mise en ligne le 1er janvier 2026
Marie Turcan sur www.mediapart.fr
Le régulateur français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne de Vincent Bolloré pour deux séquences diffusées début 2025, estimant qu’elles génèrent une « stigmatisation de nature à encourager des comportements discriminatoires » envers les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane.
Le gendarme français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne d’extrême droite CNews pour des propos tenus en direct pouvant inciter à la discrimination envers les populations immigrées ou les personnes musulmanes. L’information a été repérée par l’Agence France-Presse (AFP) après avoir été publiée au Journal officiel le 30 décembre et alors même que CNews célèbre des audiences record.
Dans la décision prise par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), le 17 décembre, sont mis en cause deux extraits d’émissions de la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, que Mediapart a retrouvés en intégralité.
« Pas des Français de souche »
La première vidéo date du 29 janvier 2025, dans le segment « La grande interview », présenté par Sonia Mabrouk. L’invitée, Marie-Hélène Thoraval, maire divers droite de Romans-sur-Isère (Drôme), est interrogée sur une récente attaque au couteau. Elle généralise alors : « Je crois qu’on dénombre à peu près 120 attaques au couteau par jour [...] et généralement, on retrouve les mêmes typologies d’auteurs derrière ces faits. » « C’est-à-dire ? », demande la présentatrice. « Bien souvent des personnes qui ne sont pas, je vais dire entre guillemets, “Français de souche”, mais qui vont avoir des origines qui sont plus liées avec… une certaine forme de… tout simplement, un lien avec l’islam. »
Dans sa mise en demeure, l’Arcom note que l’animatrice « n’a pas réagi », ce qui contrevient au principe selon lequel un éditeur (ici, une chaîne) doit être « responsable du contenu des émissions qu’il diffuse » et doit conserver « en toutes circonstances la maîtrise de son antenne ». En l’occurrence, les propos de la maire « imputent aux personnes d’origine immigrée et de confession musulmane, dans leur ensemble, des comportements graves, voire pénalement répréhensibles », estime le régulateur.
L’Arcom poursuit : « Une telle stigmatisation, associant les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane à des personnes dangereuses, dominatrices et menaçantes et n’ayant suscité aucune réaction de la part de l’animatrice présente en plateau, est de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité, leur origine ou leur religion. »
« Ce sont des masses »
Deuxième séquence, le 20 mars 2025 dans l’émission « Morandini Live », de Jean-Marc Morandini – la veille de la condamnation en appel du présentateur pour corruption de mineurs. Jordan Florentin, collaborateur du média d’extrême droite Frontières et dont la carte de presse a été refusée en 2025, intervient à propos de l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans un village : « Vous dites ce sont des individus […], c’est là où vous vous trompez. Déjà, de façon terrible, c’est que ce sont des masses. Monsieur, ce sont des masses. » Avant de dire : « C’est des personnes qui ne peuvent pas forcément s’acclimater avec nos valeurs, nos mœurs et notre culture. C’est ça le problème. »
En face, le journaliste Mathias Leboeuf s’indigne : « On parle d’individus, de gens qui sont demandeurs d’asile, on parle pas de pestiférés. Vous vous rendez compte de comment on parle d’une population ? » Jordan Florentin ajoute plus tard : « Vous haïssez les Blancs… »
Quelques minutes après, il enchaîne : « Sans immigration, il ne se serait pas passé ce qu’il s’est passé à Crépol et vous le savez » – un discours que propagent les médias du groupe Bolloré depuis le meurtre de Thomas Perotto dans cette commune de la Drôme en 2023, alors même que l’enquête judiciaire a pour l’heure écarté l’hypothèse d’un « meurtre anti-Blanc ».
L’Arcom estime que « ces propos véhiculent de nombreux stéréotypes particulièrement infamants à l’égard des personnes immigrées dans leur ensemble, de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité ou de leur origine ». Là aussi, le régulateur retient comme circonstance aggravante le fait que le présentateur de CNews Jean-Marc Morandini a « pris le parti de la personne » qui a tenu les propos mis en cause, Jordan Florentin, au lieu de le recadrer.
Et après la mise en demeure ?
Contacté par Mediapart, l’Arcom a précisé ne pas avoir de « commentaire particulier » à faire sur ce sujet. La mise en demeure fait partie des actions à disposition du régulateur français, dont l’objectif est « de prévenir avant de sanctionner », comme l’indique son site officiel. L’organisme peut, s’il constate un manquement auprès d’un éditeur audiovisuel, envoyer d’abord une lettre de rappel, une lettre de mise en garde ou une mise en demeure, la réponse la plus forte.
Si la chaîne ne se conforme pas à la mise en demeure – ou si elle est à nouveau épinglée pour des faits similaires –, la route est encore longue : le directeur de l’Arcom doit informer un rapporteur indépendant nommé par le Conseil d’État, qui décide ensuite si l’ouverture d’une procédure de sanction est justifiée ou non. Si oui, il peut proposer une sanction, que l’Arcom peut choisir de prononcer ou non.
Par le passé, l’organisme a déjà sanctionné CNews. En novembre 2024, le gendarme de l’audiovisuel a par exemple infligé 100 000 euros d’amende après que le présentateur d’une émission en février a décrit l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde » et qu’il n’avait « fait l’objet d’aucune contradiction de la part des autres personnes présentes en plateau ».
En mai 2024, CNews a aussi reçu une amende de 50 000 euros de l’Arcom, pour des propos tenus par Geoffroy Lejeune, directeur du Journal du dimanche (également propriété de Vincent Bolloré), reliant la surpopulation carcérale à « l’immigration arabo-musulmane ».
CNews contourne les règles de pluralisme
CNews n’a en revanche encore jamais été sanctionnée pour manquement aux règles du pluralisme. Or la chaîne d’extrême droite fait l’objet, depuis quelques semaines, de vives critiques à ce sujet.
Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé en novembre comment elle a contourné, en mars 2025, les règles de temps d’exposition des courants politiques, en diffusant les paroles de gauche et du centre majoritairement la nuit. L’extrême droite, elle, est de loin la plus représentée sur les heures de grande écoute (7 heures-10 heures et 18 heures-21 heures).
L’Arcom a, dans un premier temps, balayé ces résultats, en affirmant au Point n’avoir vu « aucun problème particulier » et même « tomber des nues sur l’idée selon laquelle les temps de nuit seraient utilisés pour contourner la règle de pluralisme ».
Ce démenti se heurte toutefois aux constats successifs de Libération et Mediapart, qui ont enquêté dans la lancée de RSF et sont arrivés à un constat similaire. Mediapart a ainsi visionné et comptabilisé les prises de parole politique sur CNews pendant trois mois – de janvier à mars 2025 – et révélé certaines manipulations grossières de la chaîne d’information en continu. La chaîne de Vincent Bolloré peut par exemple, au cours d’une même nuit, diffuser une dizaine de fois le même extrait d’un discours d’une personnalité de gauche, afin de gonfler artificiellement son temps de parole à l’antenne.
Contactée à ce sujet avant la sortie de l’enquête, l’autorité de régulation a indiqué ne pas pouvoir fournir une réponse précise avant plusieurs semaines.
De son côté, CNews semble loin d’être ébranlée par ces récents rebondissements. La chaîne vient de célébrer son plus grand accomplissement à ce jour : passer devant BFMTV et devenir la « première chaîne d’information » – ou plutôt d’opinion – de France avec 3,4 % de parts d’audience (0,6 point de plus que BFM), selon l’institut Médiamétrie. Elle a ainsi « multiplié son audience par 5,7 en neuf ans », s’est vantée Virginie Grandclaude, directrice de communication de la chaîne, sur son compte X. « Merci aux citoyens », a-t-elle ajouté.