PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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International et outre-mer - 2026

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   mise en ligne le 24 mars 2026

Italie : Meloni affaiblie après l’échec de son référendum sur la justice

Romaric Godin sur www.mediapart.fr

Les Italiens ont rejeté à 53,8 % la réforme judiciaire proposée par la cheffe du gouvernement. Faisant passer ce message qu’ils ne sont pas prêts à voir la Constitution et l’État de droit attaqués. La présidente du Conseil comptait sur ce scrutin pour asseoir sa légitimité, alors que son bilan intérieur est mitigé.

Pari perdu pour Giorgia Meloni. La réforme de la justice de la présidente du Conseil italien était soumise à référendum ces 22 et 23 mars. La majorité de droite et d’extrême droite entendait séparer les carrières des juges et des procureurs, et réformer leur supervision en renforçant le pouvoir du gouvernement.

Mais, selon les résultats provisoires publiés par le ministère de l’intérieur italien, le « non » à cette réforme l’a emporté nettement, avec 53,8 % des suffrages exprimés. Cette victoire est d’autant plus nette que la participation, autour de 59 % des inscrits, était bien plus élevée que prévu.

C’est que les Italiens ne se sont pas trompés sur l’enjeu de ce vote crucial pour l’avenir du pays. Au-delà du sujet un peu technique qui était soumis à leur vote, ce qui était en jeu était le maintien de la justice comme contre-pouvoir face à un gouvernement Meloni qui jouait le durcissement.

Le projet prévoyait non seulement de séparer entièrement la carrière des juges de celle des procureurs, une division déjà réelle dans les faits, mais aussi de soumettre les conseils disciplinaires des magistrats à une influence plus grande de l’État en retirant à ces derniers le droit d’élire leurs propres représentants dans ces instances.

Pour Giorgia Meloni, ce référendum était un moyen de renouveler son capital politique et son emprise sur ses alliés à dix-huit mois des élections générales prévues en septembre 2027. Car si la présidente du Conseil a pu faire illusion à l’international, devenant l’égérie de « l’union des droites » en France et de ceux qui voient en elle une « médiatrice » entre Washington et Bruxelles, son bilan italien est très mitigé.

Le pays s’enfonce de nouveau dans la stagnation économique depuis son arrivée et ses idées en termes de politique économique sont extrêmement réduites. Le dernier budget ne portait en lui que peu de mesures importantes, alors même que le pays reste marqué par la paupérisation d’une partie de la population et par des pertes de parts de marché industriel face à la puissance montante de la Chine.

Pour garder la main, Giorgia Meloni continue de tenir un discours nationaliste et, en parallèle, cherche à conserver le pouvoir par des réformes institutionnelles. C’est dans ce mouvement que s’inscrivait cette réforme de la justice, destinée à mieux contrôler le contre-pouvoir judiciaire, avec lequel Giorgia Meloni a toujours eu maille à partir.

Mais une victoire du « oui » devait ouvrir aussi la voie à un deuxième acte très important : la réforme du mode de scrutin. Ce projet de nouvelle loi électorale a été lancé le mois dernier et prévoit une prime majoritaire renforcée pour la coalition arrivée en tête. Elle permettrait, dans l’esprit de Giorgia Meloni, d’asseoir sa domination sur ses alliés, tout en l’assurant d’une majorité confortable en 2027. 

Mais après la victoire du « non », l’affaire apparaît comme plus délicate à faire passer. Car ce revers de Giorgia Meloni est un désaveu de sa tendance autoritaire. Le résultat est, en cela, politiquement déterminant.

Les conséquences de la victoire du « non »

L’an passé, les nombreuses élections régionales où la majorité et l’opposition unie s’étaient affrontées avaient pu laisser l’impression d’un « match nul », chacune remportant les régions qu’elle possédait déjà. La locataire du palais Chigi en avait peut-être alors conclu que la réforme pouvait passer grâce à la mobilisation de son électorat.

Mais, sur un sujet touchant explicitement à un contre-pouvoir essentiel en Italie et impliquant ainsi le mode de gestion politique de Giorgia Meloni, les Italiens ont voulu poser une limite. La majorité a indiqué qu’on ne pouvait pas laisser la République italienne dériver vers un autoritarisme où la démocratie n’est qu’un rite creux. 

Dès lors, l’esprit même de la future réforme électorale est remis en cause : la majorité parlementaire doit reconnaître qu’elle n’est pas majoritaire lorsqu’elle tente de jouer avec les règles démocratiques. Pour les alliés de Giorgia Meloni, cela génère une crainte légitime : celle d’une sanction électorale s’ils défendent une réforme électorale qui chercherait à « forcer » le résultat des élections de 2027.

Pendant la campagne, Giorgia Meloni a limité son implication, afin de sortir le plus possible indemne d’une éventuelle victoire du « non ». À la différence de Matteo Renzi en 2016, elle n’entend pas démissionner et ne démissionnera pas. Mais, qu’elle le veuille ou non, une de ses réformes phares, qu’elle portait déjà dans son programme de 2022, est rejetée par une majorité claire d’Italiens, renforcée par une participation importante.

Dans le détail, les résultats sont, d’ailleurs, préoccupants pour la cheffe du gouvernement. Le « non » est majoritaire dans toutes les régions d’Italie, à l’exception des trois régions du Nord-Est (Lombardie, Vénétie et Frioul-Vénétie Julienne), où la droite est dominante. C’est le signe que la majorité n’a pas convaincu du bien-fondé de la réforme en dehors de ses cercles les plus fidèles.

Certaines régions comme le Piémont, la Ligurie, l’Ombrie, les Marches ou le Latium, où la droite est forte et où, parfois, l’élection régionale avait été remportée en 2025, ont voté « non ». Le rejet de la réforme atteint 55 % dans le Latium, 54 % dans les Marches et l’Ombrie, et même 60 % en Sardaigne et 61 % en Sicile, régions pourtant gérées par la droite. Cela conduit même à relativiser les succès régionaux de la majorité l’an passé, alors que l’opposition, elle, peut se prévaloir de larges victoires du « non » dans ses bastions comme la Campanie, la Toscane ou l’Émilie-Romagne.

Leçons pour l’opposition

La campagne menée par l’opposition s’est révélée payante et apporte quelques éléments sur la campagne qu’il conviendra de mener pour 2027. D’un côté, elle a été unie et a laissé le champ libre à la société civile et au « comité civique pour le “non” », constitué de juristes et de magistrats. Giuseppe Conte, chef de file du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), s’est ainsi dit ouvert à des « primaires » avant l’élection de 2027 pour proposer une opposition unie.

Et cela amène à la deuxième leçon : l’axe de campagne principal a été la défense de la Constitution et de l’État de droit contre un pouvoir présenté comme voulant instaurer un « nouveau régime ». À peine le résultat connu, Giuseppe Conte a salué la victoire du « non » par un « Vive la Constitution ! ». Cette approche est importante, car la volonté de transformer la Constitution a un écho très particulier dans l’esprit des Italiens.

La Constitution de 1947 est née de la lutte antifasciste et de la résistance. Sa défense est donc très liée en Italie à ces combats. D’ailleurs, le président du « comité civique pour le “non” », Giovanni Battista Bachelet, a immédiatement comparé cette victoire à « la lutte des partisans » ou « au référendum entre monarchie et République de 1947 ».

Ce socle est idéal pour une opposition qui, par ailleurs, est assez divisée dans ses projets politiques. Entre un M5S souverainiste et un Parti démocrate très atlantiste et europhile, entre Matteo Renzi et la gauche rouge et verte, les projets divergent. Mais tous peuvent se retrouver autour de la défense de l’esprit de la Constitution. L’affaire durera ce qu’elle durera, mais elle peut permettre de briser l’élan de la droite et de l’extrême droite.

Ce sera cela, l’enjeu principal de la campagne de 2027. Une campagne qui démarre dès maintenant. En réponse à cette lourde défaite, la réaction de Giorgia Meloni reste incertaine. Va-t-elle tenter d’avancer encore dans son projet de réforme électorale ? Va-t-elle jouer l’apaisement pour présenter un profil plus consensuel avant l’élection ? Y aura-t-il des tensions dans la coalition ? Tout demeure possible.

Lundi, la présidente du Conseil a publié un message vidéo pour reconnaître sa défaite et annoncer : « Nous irons de l’avant, comme nous l’avons toujours fait, avec responsabilité et [dans le] respect du peuple italien et de l’Italie. » Un message suffisamment flou pour laisser toutes les options ouvertes. Une chose est certaine : celle qui, jusqu’à peu, pensait être maîtresse du destin de l’Italie va devoir compter avec un boulet à ses pieds : cette lourde et inattendue défaite.

   mise en ligne le 22 mars 2026

Guerre en Iran : alors qu’Israël multiplie
les fronts, à Gaza, le cauchemar continue

Antoine Portoles sur www.humanite.fr

Tout en attaquant l’Iran et le Liban, Tel-Aviv intensifie chaque jour son emprise dans l’enclave palestinienne au mépris du plan de paix conclu avec le Hamas. L’armée israélienne instrumentalise le contexte au Moyen-Orient pour transformer Rafah en goulet d’étranglement.

Sans surprise, la deuxième phase du plan de paix conclu entre Israël et le Hamas sous l’égide de Donald Trump, qui prévoit notamment un retrait progressif de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, le désarmement du mouvement islamiste ainsi que le déploiement d’une force internationale dite de stabilisation, est au point mort.

Au moyen d’une ligne de démarcation jaune, tracée du nord au sud de l’enclave palestinienne, Tel-Aviv marque ostensiblement son occupation sur plus de la moitié du territoire et n’a aucune intention de s’en retirer. L’armée israélienne continue de bombarder tout ce qui se trouve en dehors, en violation du cessez-le-feu. Les civils palestiniens qui osent s’approcher de ce périmètre militarisé sont pris pour cible par les snipers, l’artillerie ou les drones israéliens.

À l’intérieur, l’attention est surtout focalisée sur le point de passage de Rafah. L’unique porte d’accès au monde extérieur pour les Gazaouis, qui relie le sud de la bande de Gaza à l’Égypte, a été rouverte partiellement mercredi par l’armée israélienne, mais « uniquement pour une circulation limitée de personnes », a averti dans un communiqué le Cogat, organisme du ministère israélien de la Défense chargé des affaires civiles dans les territoires occupés.

Dès le 28 février, date du début de la guerre illégale provoquée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, les forces d’occupation avaient fermé tous les passages frontaliers vers le territoire palestinien, dont Rafah. En rouvrant ce dernier au compte-goutte, elles créent ainsi un véritable goulet d’étranglement et s’assurent un contrôle total de ceux qui entrent et qui sortent de Gaza.

L’aide acheminée par l’Unicef suspendue

Ces opérations sont menées en coopération avec des milices palestiniennes armées, ouvertement anti-Hamas. L’une d’elles se fait appeler « Forces populaires », assiste les soldats israéliens aux checkpoints en toute illégalité. La même situation prévalait déjà durant les quatre semaines de première réouverture du point de passage, le mois dernier.

À l’approche de la fin du ramadan, les distributions de denrées alimentaires sont toujours limitées de manière draconienne. De nombreux déplacés peinent à se nourrir chaque jour. Au point de passage de Kerem Shalom, par lequel transite et est inspectée l’aide humanitaire depuis l’Égypte, le Cogat a annoncé mardi suspendre les cargaisons acheminées par l’Unicef, prétextant avoir déjoué une tentative de contrebande de tabac et de nicotine. L’agence onusienne pour l’enfance a annoncé l’ouverture d’une enquête interne. L’organisme israélien a prévenu que la reprise des livraisons serait soumise à des réponses sur ces soupçons.

Cette décision est d’autant plus préoccupante que l’ONU réclame depuis des mois l’ouverture de nouveaux points de passage. Dans un contexte de génocide à Gaza et d’offensive en Iran, de nombreux Palestiniens se sentent esseulés. « L’impunité règne et les actions disproportionnées se normalisent dans un contexte d’escalade des conflits au Moyen-Orient, a fustigé sur X Philippe Lazzarini, directeur de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens. C’est un cercle vicieux : plus les violations sont nombreuses, plus la culture de l’impunité se renforce. Et cette culture est même célébrée sans aucune honte. »


 


 

« Ma mère a hurlé et elle est morte » :
en Cisjordanie occupée,
Benyamin Netanyahou intensifie le nettoyage ethnique

Léonor Varda sur www.humanite.fr

Dans la nuit du samedi 14 au dimanche15, à Tamoun, l’armée israélienne a massacré une famille palestinienne. Seuls deux enfants ont survécu. Aucune charge ne pèse contre les auteurs de ce crime. Dans ces territoires soumis aux actions des militaires et des colons, l’ONU dénonce des expulsions massives d’une ampleur inédite.

À Tamoun, la prière du midi résonne. Dans la cour carrelée de la maison des Bani Odeh, des dizaines de Palestiniennes veillent silencieusement, ce mardi, et se succèdent par petits groupes dans la pièce principale de la maison. Elles chuchotent un « Allah Yarhamhoum » (condoléances en arabe palestinien) à Najah Bani Odeh. Visage fier noyé dans un mouchoir, la septuagénaire raconte des minutes entières son amour pour Ali, son fils aîné de 37 ans, abattu par des dizaines de balles israéliennes au cours de la nuit de samedi à dimanche dans une rue de cette ville d’ordinaire paisible.

Ce père de famille rentrait alors avec sa femme, Waad, et ses quatre fils Mohammad, Othman, Khaled et Mustafa, d’une escapade à Naplouse, où ils avaient fait des emplettes pour l’Aïd el-Fitr et la fin du mois de ramadan. À quelques minutes de route de leur foyer, la famille a été visée par des tirs des forces d’occupation israéliennes. Seuls Khaled, 12 ans, et Mustafa, 10 ans, ont survécu en se protégeant des tirs derrière le corps de leurs parents assis sur les sièges avant de la voiture.

Au milieu des pleureuses, le plus âgé des deux enfants survivants, regard dans le vide, raconte : « On a tourné à gauche et on a entendu les premiers tirs, beaucoup de tirs. Ma mère a hurlé et elle est morte. Quand les balles se sont tues, j’ai ouvert la porte de la voiture et j’ai vu les soldats. Ils sont venus, m’ont attrapé par les cheveux, et m’ont frappé à même le trottoir. » Sur le visage de son frère Mustafa, qui est assis à ses côtés, des éclats de balle ont ouvert une plaie rouge et fait de petites coupures. Voix adulte dans un corps d’enfant, Khaled ajoute : « Je veux que chaque personne impliquée soit tenue pour responsable. »

« Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser »

Les deux mois précédents, Ali Bani Odeh était employé sur un chantier de construction de l’autre côté du mur de séparation, près de Tel-Aviv. Comme à des milliers de Palestiniens, Israël lui a retiré son permis de travail au lendemain du 7 octobre 2023 – mais il continuait d’y travailler illégalement. « Ali est revenu plein d’amour, a embrassé ses sœurs, nous nous sommes assis en famille et nous avons pris le déjeuner, raconte sa mère. Mohammad, 5 ans, disait souvent : « Mamie, je suis un oiseau. » Il était vif, aimant, attentionné. »

Najah Bani Odeh demeure dans l’incompréhension. Entourée de sa famille, elle s’exclame : « Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser. Où sont les droits de l’homme ? Où sont les droits des enfants ? Nous voulons la justice, un procès, que les responsables rendent des comptes. » Une vidéo prise le soir de la mort de son fils montre deux Jeep militaires emporter la voiture criblée de balles de la famille Odeh.

Sollicitée par l’Humanité, l’armée israélienne nie la présence de soldats sur place cette nuit-là et nous redirige vers la police des frontières. Dans une réponse transmise le lundi 16 mars, le porte-parole de la police explique qu’une unité d’élite menait une opération spéciale à Tamoun afin « d’arrêter des terroristes présumés impliqués dans des activités liées à des engins explosifs ». La voiture de la famille Bani Odeh aurait, selon lui, désobéi aux ordres d’arrêt et accéléré : « Les agents, percevant une menace immédiate, ont ouvert le feu. » Si la police annonçait alors qu’un « examen par les autorités compétentes » était en cours, mardi soir, aucun des officiers de police impliqués dans les tirs n’a été entendu, a relevé le journal israélien Haaretz. Les personnes interviewées dans cet article nient également avoir été approchées.

« Ils auraient pu simplement l’arrêter »

Sur les lieux de la fusillade, des flaques de sang sont encore visibles sur une dizaine de mètres, ainsi que des morceaux de chair projetés sur des poteaux électriques. À la vue du virage serré emprunté par la voiture des Odeh, l’hypothèse d’une accélération avancée par la police paraît improbable. « Vers minuit et demi entre samedi et dimanche, j’ai vu ici de nombreux Israéliens habillés en civil, ils conduisaient des voitures avec des plaques vertes (celles des véhicules conduits par les Palestiniens en territoires occupés – NDLR) », témoigne celui que nous appellerons Yazan, résident du quartier qui souhaite garder l’anonymat par peur de représailles des services de renseignements israéliens. « Après la fusillade, j’ai vu les voisins ramasser les balles, je pense qu’il y en avait plus de 200 », ajoute-t-il.

Il pointe trois endroits du doigt, de part et d’autre du virage, affirmant y avoir vu des forces de police spéciale embusquées. « Je pense qu’ils étaient venus arrêter quelqu’un près d’ici, que la voiture est arrivée à ce moment-là et qu’ils ont cru qu’il essayait de s’échapper », suppute-t-il. À quelques mètres, un « hajj » palestinien (formule arabe pour désigner les anciens) observe la rue de son balcon.

Ahmad Mahmoud Odeh, 93 ans, affirme avoir été réveillé par des bruits de tir et a prudemment gagné son balcon, cette nuit-là, pour en apercevoir la source. « Je savais qu’ils étaient là pour arrêter quelqu’un, à mon avis ils ont tiré sur la voiture sans sommation. Ils auraient pu simplement l’arrêter pour vérifier qui conduisait », s’indigne-t-il de sa voix grave vieillie par le temps. À son tour, il désigne deux endroits où il affirme avoir aperçu des forces israéliennes discrètement positionnées, identiques à ceux indiqués par Yazan. « J’ai vu beaucoup de sang ce soir-là », souffle-t-il.

Scène d’horreur

Le Croissant rouge palestinien de Tamoun a répondu à l’appel d’un habitant en pleine nuit et a immédiatement dépêché deux ambulances sur les lieux. L’un des employés de l’organisation accepte de témoigner depuis les locaux, situé à une dizaine de minutes en voiture, sous couvert d’anonymat.« On a été appelés à propos d’une fusillade vers 1 heure et demie du matin dimanche », confirme Hassan, dont le prénom a été modifié. À l’arrivée des ambulances, la route est bloquée par des forces armées israéliennes. « On ne voyait pas la voiture, il faisait nuit noire. Des soldats nous ont d’abord amené deux enfants qui étaient en état de choc et nous ont demandé de les ausculter », poursuit-il.

Les soldats auraient ensuite annoncé la mort du reste des passagers de la voiture puis demandé aux travailleurs de santé un délai d’une demi-heure pour ouvrir la zone et récupérer les corps. « Toutes les lumières étaient éteintes, mais ils nous ont demandé d’éteindre les flashs de nos téléphones et de ne pas prendre de photos », rapporte Hassan, qui totalise quinze ans de service comme ambulancier en Cisjordanie occupée et dit n’avoir jamais reçu ce type de demande auparavant.

À l’ouverture de la voiture, il découvre une scène d’horreur : Ali, le père, « le cerveau à l’air », et Waad, la mère, criblée de balles ainsi, qu’un enfant qu’elle tient encore dans les bras.

Les Nations unies craignent un nettoyage ethnique

Le ministère des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne (AP) a condamné dimanche soir dans un communiqué publié sur Telegram un « massacre » qualifié d’« exécution extrajudiciaire » qui viserait à « expulser de force » les Palestiniens de leurs terres.

Le lendemain, Salim Faqha, Palestinien de 17 ans, a été abattu par les forces israéliennes près de Ramallah, selon le ministère de la santé de l’AP, portant le nombre de victimes palestiniennes tuées par l’armée ou les colons israéliens en Cisjordanie occupée à 1 071, dont 233 enfants, depuis le 7 octobre 2023.

L’ONU a dénoncé le 17 mars le déplacement d’une « ampleur inédite » de 36 000 Palestiniens en un an en Cisjordanie et à Gaza, « qui soulève des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique ». Volker Türk, haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, a appelé Israël « à cesser immédiatement et complètement la création et l’expansion des colonies, à évacuer tous les colons et à mettre fin à l’occupation » des territoires palestiniens occupés.

 mise en ligne le 22 mars 2026

Iran : après le leurre d’une victoire éclair, l’enlisement dans la guerre

Par Robert Kissous, militant associatif et économiste, sur www.humanite.fr

La décision d’une attaque conjointe israélo-états-unienne contre l’Iran a été précipitée par une opportunité jugée exceptionnelle : éliminer d’un seul coup le Guide suprême Ali Khamenei et de nombreux hauts dignitaires du régime. Cette perspective, présentée par Netanyahou, a convaincu Donald Trump de donner son feu vert à Israël, alors même que des négociations étaient en cours entre Washington et Téhéran.

L’ampleur de la démonstration de force devait produire l’un des deux effets : contraindre Téhéran à capituler, ou affaiblir suffisamment le régime pour l’amener à abandonner ses programmes nucléaire et balistique. Certains stratèges espéraient même déclencher une dynamique interne menant à un changement de régime. Trump pensait rééditer, en quelque sorte, le scénario suivi au Venezuela — mais la résistance militaire iranienne s’est révélée bien plus solide qu’anticipé.

Une riposte rapide et structurée

Les événements ne se sont pas déroulés comme prévu — ou plutôt comme Netanyahou les avait vendus à Trump. Disposant d’un vaste arsenal de drones et de missiles balistiques, l’Iran a lancé une riposte dès les premières frappes : bombardements sur Israël et attaques ciblées contre les bases militaires états-uniennes dans les pays du Golfe.

Ces installations, censées garantir la sécurité régionale, se sont retrouvées au cœur du conflit, contribuant à accroître les risques pour les États hôtes. Parallèlement, le discours états-unien affirmant que les capacités iraniennes avaient été détruites « à 100 % » a été discrédité par la poursuite des attaques iraniennes.

Le détroit d’Ormuz, levier de pression mondial

Le tournant majeur est venu de la prise de contrôle effective par l’Iran du détroit d’Ormuz, point de passage de 20 % du pétrole mondial et de 30 % du GNL (gaz naturel liquéfié). Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, l’a résumé avec clarté :

« Le détroit d’Ormuz est ouvert. Il n’est fermé qu’aux pétroliers et aux navires appartenant à nos ennemis, à ceux qui nous attaquent et à leurs alliés. Les autres sont libres de passer. »

Par cette formule, l’Iran transforme le passage maritime en instrument de pression stratégique — non pas un blocus, mais un contrôle sélectif aux conséquences immédiates sur les marchés énergétiques mondiaux. C’est sur ce terrain, où elle détient un avantage solide, que l’Iran a choisi de riposter.

Les limites de l’alliance atlantique

Washington a appelé les membres de l’OTAN — et au-delà — à reprendre le contrôle du détroit, ce qui conduisait inévitablement à une confrontation avec l’Iran et à l’échec. Cet appel a révélé les fractures de l’alliance, et plus largement du « bloc occidental », réticent ou refusant ouvertement de s’engager dans une confrontation militaire décidée par Washington et Tel-Aviv seuls. Les Européens redoutent en particulier les conséquences d’une escalade : sécurité énergétique, flux migratoires, déstabilisation régionale. La fragmentation du bloc occidental s’accentue à chaque crise.

Chercher une sortie

Ce qui devait être une démonstration de force rapide pourrait bien devenir une épreuve stratégique prolongée — comme en Irak, en Afghanistan ou en Libye —, face à un adversaire disposant d’une capacité militaire significative, d’un vaste territoire et d’une position clé dans la principale région d’exportation d’énergie fossile.

Pour l’Iran, pas question de cessez-le-feu sans garantie que l’agression ne se répète, sans réparation des dommages causés et sans reconnaissance garantie de son droit à l’énergie nucléaire civile.

Pour Tel-Aviv, l’objectif est d’affaiblir durablement l’Iran et de remodeler le Moyen-Orient afin d’y devenir la puissance régionale dominante, quitte à mener une guerre longue. Israël s’oppose à tout accord tant que cet objectif n’est pas atteint. Que la guerre soit voulue par Israël a été confirmé une fois de plus par le directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, Joe Kent, nommé par Trump, lorsqu’il a annoncé sa démission en invoquant son opposition à la guerre israélo-états-unienne en Iran — une fissure sérieuse au sein de l’administration Trump.

Face à ces incertitudes, certains conseillers du président plaident désormais pour une stratégie de sortie rapide. Plus la guerre dure, plus les retombées sur l’économie mondiale seront graves — y compris pour l’économie états-unienne, malgré son autosuffisance en énergie fossile. Et plus Trump risque de perdre les élections de mi-mandat en novembre.

Selon le Financial Times, plusieurs proches du président l’encourageraient à proclamer une victoire et à réduire l’implication militaire états-unienne — en affirmant que les frappes ont atteint leurs objectifs —, afin d’éviter l’enlisement dans une guerre longue. Mais les écoutera-t-il ?

Israël en tête pour l’escalade

Mercredi 18 mars, des avions israéliens bombardaient la zone iranienne du gisement South Pars/North Dome — la plus grande réserve de gaz naturel connue au monde, partagée entre l’Iran et le Qatar. La cible, appelée South Pars côté iranien, constitue le cœur de l’industrie gazière de Téhéran.

La réplique iranienne était quasi immédiate. Dans les heures suivantes, des missiles visaient la plus grande usine de liquéfaction de gaz du monde, installée à Ras Laffan au Qatar. L’installation, qui traite une fraction substantielle du GNL exporté vers l’Europe et l’Asie, était partiellement mise hors service.

Et bien sûr les cours des hydrocarbures s’envolent : le gaz naturel (TTF) + 25 % – et le pétrole (Brent) + 5 % se répercutant sur quantité de produits de consommation ou d’équipements.

Sur sa plateforme Truth Social, Donald Trump confirmait la responsabilité israélienne, tout en affirmant n’avoir pas été informé préalablement de l’opération ce qui est contredit par des officiels israéliens. Il demandait à Israël de ne pas réitérer, avant de retourner sa mise en garde vers Téhéran : si l’Iran devait frapper à nouveau des infrastructures énergétiques, les États-Unis n’excluraient pas de raser South Pars.

L’Union européenne, refusant de rentrer dans le conflit, appelle à la désescalade et demande un moratoire sur toutes les frappes visant des infrastructures énergétiques.

Douze pays musulmans demandent à Téhéran de cesser de cibler les États du Golfe, mettant en jeu la solidarité islamique. L’Iran réfute toute attaque : ses frappes ne visent que les intérêts de ses ennemis dans la région. Le ministre iranien des Affaires étrangères a appelé les « voisins frères » de l’Iran à « expulser les agresseurs étrangers ».

Le Qatar touché sur son sol pour la première fois du conflit appelle à des consultations d’urgence avec ses partenaires du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

L’attaque contre South Pars (Iran) puis la riposte iranienne contre Ras Laffan marque un tournant dans le conflit : pour la première fois, un État du Golfe non belligérant subit des dommages directs sur une infrastructure stratégique. La question de l’entraînement du Qatar — allié des États-Unis, abritant la base aérienne d’Al-Udeid — dans un conflit qu’il s’était efforcé d’éviter se pose désormais avec acuité et cela pour tous les pays du Golfe : l’Iran prévient que toute la région sera impliquée avec des conséquences graves et durables pour l’économie mondiale.

Des troupes au sol ?

L’enlisement du conflit ravive un scénario que Washington avait jusqu’ici écarté publiquement : le déploiement de troupes au sol. Derrière la question militaire se profile une ambition politique bien plus vaste — et bien plus périlleuse.

Les bombardements américains et israéliens sur l’Iran se poursuivent à une cadence soutenue, sans que la riposte de Téhéran ne montre le moindre signe d’essoufflement. L’Iran continue de frapper le territoire israélien et les bases avancées des États-Unis dans la région, encaissant les frappes tout en maintenant une pression constante sur ses adversaires.

Le coût de l’opération commence à peser sur les équilibres budgétaires états-uniens. Le Pentagone a officiellement demandé au Congrès une rallonge de 200 milliards de dollars le coût de la guerre s’élevant à environ un milliard par jour. Dans ce contexte, aucun élément ne laisse entrevoir une sortie de crise à court terme.

C’est dans cette impasse que refait surface l’hypothèse d’une offensive terrestre états-unienne. Deux cibles stratégiques concentrent les réflexions : le littoral du détroit d’Ormuz, dont le contrôle permettrait de sécuriser le transit d’environ un cinquième du pétrole mondial, et l’île de Kharg, principal terminal d’exportation pétrolière iranien dans le Golfe Persique. Prendre ces deux points reviendrait à couper l’Iran de ses principales ressources en devises.

Mais une telle opération supposerait l’envoi de dizaines de milliers de soldats, exposés à un terrain hostile et à une guerre urbaine ou côtière pour laquelle l’Iran a eu des décennies pour se préparer. Le spectre des images de cercueils rapatriés — le cauchemar politique de tout exécutif américain depuis le Vietnam — plane sur chaque conseil de guerre.

Le 19 mars Benyamin Netanyahou a déclaré : « Une révolution en Iran passe par une offensive terrestre. » Pour le Premier ministre israélien, l’objectif ne se limite pas à neutraliser l’arsenal militaire iranien ou le programme nucléaire : il s’agit de provoquer un effondrement du régime, sur le modèle de ce qui fut accompli en Irak en 2003 ou en Libye en 2011. Cette vision d’une refonte forcée du Moyen-Orient par la puissance militaire est ancienne dans les milieux dirigeants israéliens ; la guerre actuelle lui donne une occasion historique de se concrétiser. Mais si remodelage il y a ce ne sera pas forcément celui voulu par Israël.

La « recette irakienne » appliquée à l’Iran — un pays trois fois plus peuplé, doté d’institutions plus solides et d’une culture nationale farouchement hostile à l’occupation étrangère — supposerait un engagement militaire d’une tout autre ampleur, pour une issue encore plus incertaine. Et conduira à la guerre permanente.

   mise en ligne le 21 mars 2026

Italie : un référendum pour remettre en cause l’indépendance de la justice

Lina Sankari sur www.humanite.fr

Le référendum des 22 et 23 mars organisés en Italie sur la réforme de la justice vise à réduire le pouvoir des prétendus « juges rouges », accusés d’être politisés. Du résultat de ce scrutin dépend une partie centrale de l’État de droit italien.

Elle les trouve « politisés » et est décidée à s’en débarrasser. Avec le référendum portant sur une réforme constitutionnelle réorganisant la magistrature italienne, la présidente du Conseil des ministres, Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, extrême droite), engage l’une bataille décisive de son mandat. Ces 22 et 23 mars, les Italiens ont ainsi entre leurs mains l’indépendance de la justice et la garantie de leurs droits.

La réforme prévoit de passer d’un Conseil supérieur de la magistrature à deux entités, l’une pour les juges, l’autre pour les procureurs. Ces magistrats seraient désormais tirés au sort sur des listes fixées par le Parlement et non plus élus comme c’est le cas actuellement. Le but ?

Dissoudre les courants qui existent actuellement au sein du corps. Une garantie démocratique de façade : rien n’atteste que des juges perçus comme « libres » de toute appartenance à une association ou à un courant d’idées ne subissent pas en retour de pressions extérieures. Au contraire, avec un seul et unique Conseil supérieur de la magistrature, le corps, qui jouit d’une autonomie, résiste mieux.

En tant que référendum de confirmation et non d’abrogation, il n’est pas nécessaire que 50 % + 1 des électeurs se soient rendus aux urnes pour que le « oui » ou le « non » l’emporte. « Il n’y a pas de quorum pour ce référendum ; c’est celui qui obtient une voix de plus qui l’emporte. Votre vote est donc décisif pour mettre un terme à cette réforme absurde », insiste Maurizio Landini, le secrétaire général de la Confédération générale italienne du travail (CGIL). Pour le syndicat, la réforme augmente bel et bien les risques de contrôle politique sur la justice.

Quand l’application de la loi devient dissidence

Cette chasse aux juges n’a en effet rien à envier à celle qu’ont connue la Pologne ou la Hongrie. L’affaire n’est pas nouvelle. L’ancien chef de gouvernement, Silvio Berlusconi, accusait régulièrement les juges de complotisme rouge, mais se gardait bien, à l’époque, de remettre en cause l’État de droit. Depuis les années 1990 et l’opération judiciaire Mani pulite (« Mains propres »), qui avait décimé certains partis de gouvernement (PS, Démocratie chrétienne et Parti libéral), la justice est accusée d’interférer dans le jeu politique.

En 2024, le gel de l’accord migratoire qui prévoit la déportation et la détention des exilés en Albanie plutôt qu’en Italie, par le tribunal de Rome, a été instrumentalisé par le pouvoir pour entretenir le ressentiment populaire. Pour Giorgia Meloni, l’application de la loi est devenue dissidence.

Il y a deux ans, la présidence du Conseil des ministres laissait fuiter un document dans lequel l’exécutif accusait certains « magistrats politisés » de vouloir faire tomber le gouvernement d’extrême droite avec l’aide de la gauche. Dans un rapport daté de 2025, l’organisation de défense des droits Civil Liberties Union for Europe estime que l’Italie a déjà « profondément sapé » l’État de droit jusqu’à se constituer en avant-garde de la « récession démocratique » qui traverse l’Europe.


 


 

La magistrature italienne
se mobilise pour défendre
l’indépendance de la justice

Cécile Debarge sur www.mediapart.fr

La réforme proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni est soumise à référendum dimanche 22 et lundi 23 mars. Depuis plusieurs semaines d’une violente campagne contre les juges, le pays se déchire sur le choix à faire. En jeu : l’indépendance du pouvoir judiciaire.

Ancône (Italie).– L’après-midi touche à sa fin, mercredi 18 mars, quand les premiers strapontins du vieux cinéma Teatro Italia d’Ancône s’abaissent. La salle se remplit, à moitié, d’un public plutôt âgé. Depuis l’estrade surmontée d’épais rideaux de velours rouge, le président du tribunal de Palerme, Piergiorgio Morosini, donne le ton : « Cette réforme est la plus incisive proposée depuis la naissance de la Constitution en 1948 puisqu’elle prévoit d’en modifier sept articles. »

Debout, micro à la main, il sort de la réserve que l’on connaît habituellement aux magistrat·es. « Cette campagne a été faite d’attaques et d’affronts », s’indigne-t-il face à un public dont l’extrême attention tranche avec le brouhaha continu des déclarations outrancières qui ont saturé les médias italiens ces derniers jours. À quatre jours du référendum sur la réforme de la justice proposée par le gouvernement de Giorgia Meloni, la présidente du Conseil d’extrême droite, les partisans des deux camps livrent leurs dernières batailles dans une Italie extrêmement divisée.

Cette réforme prévoit la séparation stricte des carrières entre le parquet et le siège. Actuellement, juges et procureur·es appartiennent à un seul et même corps, indépendant du ministère de la justice, et peuvent passer d’une fonction à l’autre une fois au cours de leur carrière. Le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) est chargé de garantir leur autonomie et leur indépendance. Un tiers de ses membres est élu par le Parlement, les deux autres par les magistrat·es.

La réforme prévoit de scinder le Conseil en deux : l’un pour les procureur·es, l’autre pour les juges, avec deux parcours de formation distincts. Les membres des deux conseils seraient alors tirés au sort : aux deux tiers parmi tous·tes les magistrat·es confondu·es, à un tiers parmi des juristes choisi·es par le Parlement. Le CSM serait aussi dépossédé de sa compétence disciplinaire, qui serait confiée à une haute cour disciplinaire à part.

À première vue, le lien n’est pas immédiat avec la fin de l’indépendance du pouvoir judiciaire, comme le dénoncent les partisans du non. En lisant entre les lignes, juges et magistrat·es craignent surtout un affaiblissement progressif de leur autonomie (notamment avec le choix accordé au Parlement des membres des conseils à tirer au sort) et un isolement du parquet qui le rendrait plus vulnérable aux pressions politiques. Une sorte de première mise au pas de la magistrature.

La séparation des pouvoirs en jeu

Devant la technicité et la complexité de ce projet de loi constitutionnelle, de nombreux magistrats, avocats ou professeurs de droit ont rejoint les rangs des comités citoyens pour l’expliquer aux électeurs et électrices.

« On fait tout notre possible pour que les citoyens soient impliqués dans ces initiatives », assure Stefano Staffolani, président du Comité de la société civile pour le « non » à Ancône. Il le confesse, en tant que professeur d’économie politique, il n’avait pas tous les outils pour comprendre les subtilités du texte : « Alors, en bon économiste, j’ai cherché les chiffres. » Ses feuilles de notes à la main, il livre ses découvertes.

« Les artisans de la réforme disent que les juges sont sous la coupe du parquet, soi-disant parce qu’ils vont jouer au tennis ensemble ! Mais en Italie, environ la moitié des réquisitions du parquet ne sont pas suivies par les juges, alors que la moyenne européenne est de 34 % », a-t-il ainsi constaté.

« Les sanctions contre les magistrats seraient aussi trop légères et rares, poursuit-il. Mais en Italie, près de huit juges sur mille font l’objet d’une sanction contre un sur mille en Allemagne ou quatre sur mille en Espagne, et ces sanctions émanent plus souvent du Conseil supérieur de la magistrature que du ministère de la justice qui en a aussi le pouvoir. »

Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres.
Ruggiero Dicuonzo, magistrat

Sur scène, le président du tribunal de Palerme, pour revenir sur la genèse de la Constitution, convoque l’histoire et l’assassinat par Mussolini du député antifasciste Giacomo Matteotti. « Les pères fondateurs avaient vécu dans leur chair la concentration des pouvoirs aux mains de l’exécutif, et c’est justement ce qu’ils voulaient éviter en rendant le corps judiciaire autonome, explique celui qui s’est engagé au sein du comité. Il est juste de dire non. »

« Ce vote n’est pas pour ou contre la magistrature ou le gouvernement, mais sur le maintien ou l’abandon du principe fondamental de séparation du pouvoir judiciaire de l’État », poursuit-il. Des applaudissements nourris accueillent ses propos. « Ils veulent effacer des années de conquêtes dont le seul but était d’avoir des magistrats libres », estime Ruggiero Dicuonzo, ancien juge aujourd’hui substitut du procureur au tribunal d’Ancône.

Un offensive contre les juges

Officiellement ouverte à la mi-novembre, la campagne référendaire a redoublé de violence ces dernières semaines. La dernière provocation en date (« un signal clair que le dialogue n’est pas possible », commente avec flegme Piergiorgio Morosini) est signée Francesco Zaffini, sénateur et membres de Fratelli d’Italia (FdI), le parti de Giorgia Meloni, qui a comparé la magistrature à « un cancer ».

Peu avant, Giusi Bartolozzi, vice-ministre de la justice, invitait les Italien·nes à « se débarrasser de la magistrature », qui agirait tel un « peloton d’exécution ». Quant au ministre de la justice, Carlo Nordio, corédacteur avec Giorgia Meloni du texte de la réforme, il estime que le Conseil supérieur de la magistrature est un « mécanisme mafieux ».

Pour justifier ces diatribes, les réseaux sociaux des partisans du « oui » pullulent de faits divers afin de dénoncer des jugements trop laxistes, en particulier lorsqu’ils concernent des étrangers. Face à ces attaques, et de manière inédite depuis le début de son mandat il y a onze ans, le président de la République, Sergio Mattarella, a présidé une réunion du CSM, en rappelant sa « valeur constitutionnelle » et en exhortant « au respect mutuel » des institutions. Il ne siège d’ordinaire jamais au sein du CSM, qu’il préside en tant que chef d’État.

L’extrême droite italienne est coutumière des affrontements avec les magistrat·es. Matteo Salvini, chef de file de la Ligue et partenaire junior de la coalition au pouvoir, en a usé et abusé depuis ses premiers pas au gouvernement, en 2018. Mais un cran a été franchi par le gouvernement de droite et d’extrême droite de Giorgia Meloni, qui a fait de la magistrature sa principale opposante politique, en particulier sur les sujets de sécurité et d’immigration.

Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice.          
Chiara Gabrielli, juriste

Coupables désignés par le gouvernement du fiasco des centres de rétention pour migrant·es en Albanie ou, dernièrement, du placement jugé abusif des enfants de la « famille du bois », les magistrat·es sont accusé·es d’être partisan·es, de gauche, et même de souffrir de « dégénérescences idéologiques », selon les mots de Giorgia Meloni elle-même.

Ce récit politique d’une magistrature partisane n’a cessé d’infuser dans l’opinion publique depuis les années 1990, entretenu notamment par Silvio Berlusconi et Forza Italia, pour qui cette réforme est une vieille chimère. Ses défenseurs promettent qu’elle permettra à la magistrature de redevenir neutre et impartiale, et de retrouver la confiance des Italien·nes alors qu’elle est, il est vrai, mal-aimée et mal considérée.

Mais la promesse ne tient pas, selon Chiara Gabrielli, professeure en droit procédural à l’université d’Urbino, et membre du Comitato dei 15 per il NO (« comité des 15 pour le non ») : « Cette réforme n’aura aucun impact sur l’efficacité de notre justice. Elle n’introduit aucune autre forme de responsabilité pour les magistrats, aucun nouvel outil pour faire face aux erreurs judiciaires, tout cela dépend de la qualité et de la quantité des ressources à disposition de la justice mais sur ce point, le projet de loi de finances prévoit, selon l’Association nationale de la magistrature, des financements insuffisants. »

Sur l’échiquier politique, les positions sont assez claires : la coalition gouvernementale soutient le « oui », tandis que le Parti démocrate, le Parti communiste, l’Alliance des verts et de la gauche et le Mouvement 5 étoiles soutiennent le « non ».

Même si elle tente à tout prix de l’éviter, ce référendum a pour Giorgia Meloni des airs de test électoral avant les scrutins de l’année prochaine. C’est l’une des trois principales réformes promises par le gouvernement aux Italien·nes, et aucun quorum de participation n’est requis pour prendre en compte le résultat du vote. En 2016, le dernier référendum constitutionnel proposé par le président du Conseil Matteo Renzi s’était soldé par sa démission après le rejet des électeurs et électrices.

 

 mise en ligne le 20 maqrs 2026

Pour comprendre les guerres au Moyen-Orient, aller au-delà du pétrole

Matt Huber sur https://lvsl.fr/

La pénurie croissante de pétrole explique-t-elle les guerres au Moyen-Orient, en Irak hier, en Iran aujourd’hui ? Une telle grille de lecture néo-malthusienne ignore que les abondantes réserves d’or noir encore disponibles dans les sous-sols. Elle ignore également la hausse spectaculaire des prix provoquée par les conflits en zones pétrolifère : l’interventionnisme des États-Unis au Moyen-Orient est systématiquement corrélé à un renchérissement du pétrole. Cette réactualisation de la théorie du « pic pétrolier » voile les véritables causes des guerres américaines.

Derrière l’idée d’une guerre d’Irak menée « pour le pétrole » se cache une hypothèse aujourd’hui largement démentie : celle d’un monde au bord de la pénurie énergétique. En projetant sur le conflit une lecture malthusienne fondée sur la rareté, nombre d’analyses ont confondu tensions géopolitiques et contraintes matérielles. Or, loin d’être dictée par le manque, la guerre s’inscrit dans un contexte d’abondance croissante – révélant moins une lutte pour l’accès aux ressources qu’une volonté d’affirmer, par la force, la puissance américaine.

À la suite de l’offensive menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël – et de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro – les lectures de l’impérialisme centrées sur le pétrole reviennent sur le devant de la scène. À l’approche du vingt-troisième anniversaire de l’invasion américaine de l’Irak, cette séquence offre l’occasion de rouvrir un débat ancien : la guerre de 2003 relevait-elle, comme l’écrivait David Harvey dans The New Imperialism – rédigé en réaction directe à cette guerre – d’une entreprise « entièrement dictée par le pétrole » ?

À première vue, l’argument paraît difficile à contester. D’une part, après le chaos provoqué par la guerre civile qui a suivi l’invasion, la production pétrolière irakienne a fini par bondir. L’Irak est aujourd’hui le sixième producteur mondial de pétrole.

La difficulté pour les producteurs n’est pas la pénurie, mais l’abondance de pétrole.

D’autre part, nul n’ignorait à l’époque les liens étroits unissant le président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney à l’industrie pétrolière. Cheney, ancien patron de Halliburton, déclarait ainsi en 1999 que le Moyen-Orient, regorgeant de pétrole, était « l’endroit où se trouve, en définitive, l’enjeu majeur ». Quant à Paul Wolfowitz, alors numéro deux du Pentagone et figure de proue du courant néoconservateur, il répondait sans détour à ceux qui s’étonnaient du choix de l’Irak plutôt que de la Corée du Nord : « La différence essentielle, c’est que [l’Irak] baigne dans une mer de pétrole. » Même Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale à l’époque, finira par reconnaître : « Je regrette qu’il soit politiquement délicat d’admettre ce que tout le monde sait : la guerre en Irak est largement liée au pétrole ».

Affaire classée ? Pas si vite.

Premier problème : le postulat malthusien

Nombre de thèses présentant l’invasion de l’Irak comme une guerre pour le pétrole s’appuyaient sur la théorie du « pic pétrolier », très en vogue à l’époque – et aujourd’hui largement discréditée. L’idée était simple : les États-Unis s’approcheraient de l’épuisement de leurs ressources nationales et deviendraient, par conséquent, dangereusement dépendants du pétrole étranger.

L’un des principaux défenseurs de cette lecture fondée sur la rareté des ressources fut Michael Klare, auteur d’une série d’ouvrages aux titres de plus en plus alarmistes – Rising Powers, Shrinking Planet, The Race for What’s Left, etc. Tous reposaient sur la même hypothèse : la raréfaction des ressources serait le moteur des conflits géopolitiques en général, et de l’impérialisme américain en particulier. Dans les années 2000, Klare s’imposa comme une référence à gauche sur les questions énergétiques, influençant notamment les analyses de David Harvey – ironie de l’histoire, puisque celui-ci avait signé dès 1974 l’une des critiques les plus incisives du malthusianisme. La revue Monthly Review publia même un article intitulé « Peak Oil and Energy Imperialism », reprenant les thèses de Klare et d’autres géologues alarmistes.

Ces approches se popularisent dans le contexte de prix élevés… qui incitent le capital à intensifier la recherche de nouveaux gisements. Celle-ci a été couronnée de succès : l’essor du pétrole de schiste aux États-Unis a non seulement bouleversé le marché mondial, mais il a permis au pays de dépasser son précédent pic de production – celui de 1970, anticipé par M. King Hubbert – pour devenir, de loin, le premier producteur mondial [géologue proche du Club de Rome, devenu célèbre pour avoir prophétisé la fin des gisements de pétrole dans les années 1970, M. King Hubbert a par la suite été critiqué pour avoir conféré une justification écologique à la hausse des prix pratiquée par les majors pétrolières NDLR].

Dès lors, la difficulté pour les producteurs n’est plus la pénurie, mais l’abondance – et le risque d’effondrement des prix, comme ils l’ont expérimentée entre 2014 et 2016, puis à nouveau en 2020. Aujourd’hui encore, le marché pétrolier reste globalement excédentaire, même si l’offensive lancée par Donald Trump contre l’Iran a provoqué une remontée des cours.

Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient.

On pourrait objecter que, même erronée, la théorie du pic pétrolier paraissait crédible en 2003 et a pu peser sur les décisions de l’administration Bush. L’argument convainc peu. Compte tenu de leurs liens étroits avec l’industrie pétrolière, Bush et Cheney avaient de bonnes raisons de se méfier de ce type de discours malthusien. Le secteur avait déjà connu plusieurs vagues de prophéties catastrophistes – dans les années 1920, 1950 et 1970 – toutes démenties par les faits. Pourquoi celle-ci aurait-elle été différente ?

Surtout, Cheney était vraisemblablement informé des innovations en cours dans le domaine de la fracturation hydraulique et du forage horizontal. La loi énergétique de 2005 – à laquelle il a très probablement contribué – comportait d’ailleurs la fameuse « faille Halliburton », qui exemptait la fracturation hydraulique des dispositions du Safe Drinking Water Act.

Du pétrole, mais pour qui ?

Affirmer que la guerre d’Irak visait le pétrole ne suffit pas : encore faut-il préciser au bénéfice de qui. Trois grandes interprétations dominent.

La première, résumée notamment par Jacob Mundy à partir des travaux d’Andrew Bacevich, voit dans ce type de guerre un moyen de préserver le « mode de vie américain » – fondé sur une certaine conception de la liberté et sur l’accès à une énergie abondante et bon marché. En ouvrant l’accès au pétrole irakien, les États-Unis auraient ainsi contribué à faire baisser les prix mondiaux, au bénéfice de leurs consommateurs.

Cet argument résiste mal à l’examen. Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient – comme l’a encore montré la flambée des cours après les bombardements contre l’Iran. L’invasion de l’Irak a elle-même été suivie de l’un des plus forts cycles haussiers de l’histoire du pétrole (largement accentué, il est vrai, par une demande chinoise croissante). Si les prix ont fini par reculer, ce n’est guère grâce à l’Irak, mais bien davantage en raison de l’essor de la production américaine.

Une deuxième thèse, plus directe, avance que Washington ne cherchait pas seulement à faire baisser les prix, mais à s’approprier le pétrole irakien pour sa propre consommation – à « prendre le pétrole », comme le suggérait Donald Trump en 2011. Là encore, les faits ne suivent pas. D’après l’Energy Information Administration, en 2024, seuls 6 % des exportations de brut irakien étaient destinés aux États-Unis. Ce n’est pas une anomalie : la part était de 4 % en 2021 et d’environ 14 % en 2014. Comme la plupart des flux pétroliers du Moyen-Orient aujourd’hui, ceux de l’Irak se dirigent majoritairement vers l’Asie, qui absorbe près des trois quarts de ses exportations.

La troisième hypothèse – sans doute la plus séduisante au vu des liens entre l’administration Bush et l’industrie pétrolière – consiste à voir dans la guerre une opération menée au profit du capital pétrolier américain. Beaucoup s’attendaient à une privatisation massive du secteur irakien et à une manne pour les grandes compagnies américaines.

Mais là encore, la réalité dément ces attentes. Le régime mis en place sous l’égide des États-Unis a privatisé une grande partie de l’économie… à l’exception notable du pétrole. Comme le résume une analyse publiée en 2016 : « Il n’existait aucun soutien, ni parmi les responsables politiques ni au sein de la population irakienne, en faveur d’une privatisation. L’occupation n’était pas non plus en mesure d’imposer une réforme qui aurait uni contre elle la quasi-totalité des forces politiques du pays. En définitive, l’administration dirigée par les États-Unis annonça en septembre 2003 que les investissements étrangers seraient autorisés dans le reste de l’économie, mais pas dans le secteur pétrolier ».

On pourrait toutefois penser que, même sans privatisation, les compagnies pétrolières américaines ont investi et tiré profit des immenses réserves irakiennes. Là encore, la réponse est négative. Selon le dernier rapport de l’Energy Information Administration, les principaux projets pétroliers en Irak sont exploités par des entreprises comme l’italienne Eni, la française TotalEnergies, la russe Lukoil, PetroChina, ainsi que – pour un seul projet – British Petroleum. Un rapport récent indique que l’Irak chercherait aujourd’hui à proposer des conditions plus favorables aux investisseurs américains afin de s’attirer les bonnes grâces de Donald Trump, mais il est difficile de voir là l’aboutissement d’une stratégie engagée vingt-trois ans plus tôt pour envahir le pays au profit du capital pétrolier américain.

Une guerre au nom de quoi ?

En dernière analyse, il semble difficile de soutenir que l’invasion de l’Irak était « entièrement dictée par le pétrole » – ou bien il faudrait admettre qu’il s’agit d’une opération d’une remarquable inefficacité. Il n’existe, en pratique, aucun lien clair entre les immenses réserves pétrolières irakiennes et des bénéfices directs pour l’État américain, ses consommateurs ou ses grandes compagnies pétrolières.

Si ce n’est pas le pétrole, quelle explication retenir ? On peut avancer l’hypothèse suivante : la guerre d’Irak s’inscrivait dans une stratégie plus large visant à projeter la puissance américaine au Moyen-Orient et au-delà. La révolution iranienne de 1979, puis l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1991, avaient montré qu’une région échappait partiellement au contrôle étroit des États-Unis. En renversant le régime de Saddam Hussein, Washington espérait installer un nouvel allié aux côtés de l’Arabie saoudite et d’Israël afin de sécuriser ses intérêts dans la région.

Cette hypothèse pose toutefois ses propres difficultés, dans la mesure où l’invasion a débouché sur un chaos et une instabilité quasi permanents. Cette instabilité se prolonge aujourd’hui encore, alors même que les États-Unis cherchent à favoriser un changement de régime en Iran – un objectif peu susceptible d’être atteint par de simples bombardements.

Il existe néanmoins des éléments montrant que les néoconservateurs et le Project for the New American Century pensaient bien la guerre d’Irak dans ces termes. Dans leur déclaration fondatrice de 1997, ils appelaient les États-Unis à affirmer plus vigoureusement leur puissance à l’échelle mondiale et à résister aux « tentations isolationnistes ». Ils plaidaient notamment pour une augmentation significative des dépenses militaires afin de remplir les « responsabilités globales » des États-Unis et pour la promotion, à l’étranger, d’un ordre politique et économique conforme à leurs principes.

Comme au Venezuela et en Iran aujourd’hui – et comme hier en Irak – la logique de l’intervention américaine semble ainsi moins relever d’un besoin en pétrole ou en ressources que de la nature même de la puissance impériale des États-Unis. L’objectif reste, fondamentalement, de projeter une domination géopolitique présentée comme non négociable et incontestable à l’échelle mondiale. Le pétrole, dans cette perspective, n’apparaît guère que comme un bénéfice secondaire.

Cet article a été originellement publié dans les colonnes de notre partenaire Jacobin sous le titre « The Iraq War Was Not About Oil ».

   mise en ligne le 19 mars 2026

Liban : un million de personnes, dont 350 000 enfants, jetées sur les routes pour fuir les bombes israéliennes

Benjamin König sur www.humanite.fr

Depuis le 2 mars, 968 personnes, dont 111 enfants, ont été tuées par l’armée israélienne. L’objectif semble être, comme à Gaza, de vider le territoire du Liban du Sud pour le détruire entièrement.

La phrase, prononcée par Ted Chaiban, le directeur adjoint de l’Unicef, fait froid dans le dos : « C’est une classe par jour depuis le début de la guerre qui a été soit tuée, soit blessée au Liban. » Soit, selon les chiffres du ministère libanais de la Santé, 111 enfants morts et 334 autres blessés par les bombes et les balles de l’armée israélienne en seize jours. « Ils paient un tribut terrible. La première chose que nous demandons est une désescalade », a ajouté Ted Chaiban.

Le pays n’en prend pas le chemin. Ce mercredi, les attaques israéliennes se sont poursuivies, et même intensifiées. Elles ont visé plusieurs villes et localités autour de Bint Jbeil, Marjayoun, Nabatieh et Tyr. Bien au-delà du fleuve Litani, que Tel-Aviv a désigné comme limite de la « zone tampon » instaurée.

À Khiam, localité située à l’est de Marjayoun, l’armée a mené une attaque terrestre couplée à des tirs d’artillerie sur plusieurs quartiers, utilisant des munitions au phosphore, selon des témoignages.

« Pas de maison, pas d’école »

Les bombardements israéliens ont aussi visé la capitale, Beyrouth, pilonnée parfois sans avertissement, tuant 12 personnes et en blessant 41 autres. « Le bruit était terrifiant, tout Beyrouth a été secoué », témoigne Sarah Saleh, une habitante du quartier de Bachoura citée par l’AFP. L’une des cibles était le directeur des programmes d’Al Manar, la chaîne de télévision du Hezbollah.

À Saïda, la troisième ville du Liban à l’histoire millénaire et porte d’entrée vers le sud du pays, c’est un exode massif, avec l’arrivée de dizaines de milliers de Libanais déplacés de force, fuyant les bombardements et l’avancée de l’armée israélienne dans le sud du Liban.

Les ordres d’évacuation ont provoqué le déplacement de plus d’un million de personnes, dont 350 000 enfants, depuis la « zone rouge » décrétée par Israël. « Cela perturbe complètement la vie des enfants. Pas de maison, pas d’école », a relevé Ted Chaiban.

Une « zone rouge » qui occupe désormais 14 % du pays

Ce mercredi matin, l’armée israélienne a également enjoint de quitter le territoire à l’ensemble des habitants en deçà du fleuve Zahrani, situé à une trentaine de kilomètres au nord de l’autre fleuve, le Litani. Une nouvelle extension de la « zone rouge » qui concerne désormais 14 % du territoire libanais.

Selon son porte-parole, Avichay Adraee, l’objectif de l’armée est de couper les ponts, en attaquant « les points de passage sur le fleuve Litani ». Pour Fouad Khoury-Helou, chercheur spécialiste du Liban et ancien directeur du quotidien libanais l’Orient-le Jour, la question qui se pose est de savoir si Israël « va décider d’envahir le Liban pour pourchasser le Hezbollah ».

Depuis le début de cette guerre, justifiée par le gouvernement israélien par les attaques du Hezbollah, 968 personnes ont été tuées, pour la plupart des civils. Ce jeudi, le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, est attendu à Beyrouth pour s’entretenir avec le président, Joseph Aoun, le premier ministre, Nawaf Salam, et le président de la Chambre, Nabih Berry, afin d’œuvrer à un cessez-le-feu. Mais c’est bien à Tel-Aviv que le bellicisme s’exprime avec force, malgré les demandes – risibles – de la France à Israël de cesser ses opérations terrestres au Liban.


 


 

Comment l’armée israélienne cible les secouristes du Liban

Leila Aad et Zeina Kovacs sur www.mediapart.fr

Depuis le 2 mars, 38 personnels paramédicaux ont été tués par l’armée israélienne, qui cible des ambulances et des infrastructures médicales utilisées, selon elle, à des fins « militaires » par le Hezbollah. Souvent visés par des doubles frappes, les sauveteurs sont inquiets pour leur sort. 

Tyr, Burj Qalawiya (Liban).– Depuis qu’Israël a détruit le centre médical de Burj Qalawiya, dans le sud du Liban, vendredi 13 mars, tuant douze de leurs collègues, Wassim et Ali dorment dans une des rares ambulances épargnées par la frappe, garée non loin du bâtiment en ruine. « Rien ne nous fera partir ni abandonner notre mission humanitaire », assurent les deux jeunes secouristes de l’Autorité islamique de la santé, une organisation de secours affiliée au Hezbollah. Ils se trouvaient pourtant à quelques mètres seulement lors de l’attaque, qui a visé la seule clinique encore opérationnelle du village, déclenchant un incendie majeur avant l’effondrement de la structure. 

« On n’a rien vu, juste entendu un énorme bruit. Puis tout est devenu orange », racontent-ils, en montrant sur leurs téléphones des images apocalyptiques de l’hôpital : une boule de feu incandescente, d’où s’échappe une épaisse fumée orange en plein milieu de la nuit. Deux jours plus tard, lorsque Mediapart visite le village, la fumée est toujours là. Elle s’élève encore, cendreuse, des restes du bâtiment, où se mêlent boîtes de médicaments, gravats et papiers administratifs.

Abbas, un autre secouriste survivant de l’attaque, raconte que les flammes ont rongé le corps de certains de ses collègues au point de les rendre méconnaissables. « J’ai dû tirer mes amis des décombres. Que veux-tu que je te dise ? Il y avait des bouts de chair un peu partout », lâche-t-il en montrant du doigt la carcasse calcinée de l’hôpital. L’attaque est survenue un peu après l’iftar, le moment où les musulman·es rompent le jeûne pendant le ramadan. « Il n’y a aucune arme, aucun combattant ici, c’est une institution civile », assure Abbas. 

Sur les 912 personnes tuées par l’armée israélienne au Liban depuis le 2 mars et la reprise d’un conflit ouvert entre Israël et le Hezbollah, au moins 38 étaient des paramédicaux, d’après le ministère de la santé libanais. Dans un court message posté sur Telegram le 14 mars, Avichay Adraee, porte-parole de l’armée israélienne, accusait le Hezbollah d’utiliser « largement des ambulances à des fins militaires » ainsi que des « infrastructures médicales », sans plus de détails.

Pour Ramzi Kaiss, chercheur sur le Liban à l’ONG Human Rights Watch, ces attaques reflètent une tendance claire, « le mépris général dont l’armée israélienne fait preuve à l’égard des protections prévues par le droit international humanitaire ». La législation internationale est pourtant claire et protège le personnel médical, quelle que soit son affiliation politique. 

Condamnations internationales

Dans un rapport publié en 2024, Human Rights Watch conclut que plusieurs attaques sur des secouristes, lors de la précédente escalade, pouvaient s’apparenter à des crimes de guerre. Et sur les trois cas étudiés par l’organisation, parmi lesquels une attaque sur un centre de l’Autorité islamique de la santé, elle n’a relevé « aucun élément indiquant que ces installations étaient utilisées à des fins militaires qui auraient justifié de les attaquer », ajoute Ramzi Kaiss.

À ce jour, il n’existe aucun cas documenté prouvant que la milice chiite utilise des ambulances ou des hôpitaux pour transporter des combattants ou stocker des armes. En automne 2024, l’armée israélienne avait tué au moins 163 membres du personnel médical au Liban, dont 95 employés de l’Autorité islamique de la santé. 

Le gouvernement et la communauté internationale ont fermement condamné l’attaque du centre médical de Burj Qalawiya. Si l’Autorité islamique de la santé est une organisation de secours affiliée au Hezbollah, elle opère en étroite collaboration avec les autorités libanaises. En temps de guerre, elle constitue souvent le dernier recours dans les zones sensibles où la Croix-Rouge et la défense civile libanaise peinent à intervenir. C’est le cas à Burj Qalawiya, près de la ligne de front, où le bruit de l’artillerie israélienne et des tirs de roquettes du Hezbollah retentit sporadiquement dans le ciel. 

Pourquoi nous ciblent-ils ? Je n’ai pas de réponse. Ali Safieddine, chef de la base de la défense civile de Tyr

Beaucoup de ses membres sont volontaires, comme Wassim et Ali, et leur mission principale est de porter secours aux victimes des bombardements en fouillant les décombres. « Il n’y a personne pour nous remplacer ici si on part », assurent les deux jeunes hommes.

L’Autorité islamique de la santé n’est pas le seul organisme à avoir été pris pour cible par l’armée israélienne. Le 11 mars, Youssef Assaf, un jeune bénévole de la Croix-Rouge libanaise, a été tué alors qu’il portait secours à des personnes coincées sous les décombres d’un bâtiment visé par une frappe à Majdal Zoun, proche de la ligne de démarcation avec Israël.

« Ils sont arrivés en reconnaissance sur place et ont été visés par une frappe de drone. La deuxième équipe a dû abandonner l’opération de sauvetage pour les amener à l’hôpital », explique Ali Safieddine, chef de la base de la défense civile de Tyr. Youssef Assaf était aussi bénévole pour la défense civile. Une enquête sur les circonstances de sa mort a été ouverte par le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). « Ça nous affecte tous car il travaillait avec nous depuis plus de quinze ans, poursuit le secouriste. Maintenant, personne ne sait ce qui nous attend. »

Les doubles frappes de l’armée israélienne

Dans ce centre, une dizaine d’ambulances sont garées sur un simple parking où les secouristes ont installé une table et quelques chaises en plastique. De part et d’autre du petit bâtiment, au milieu du terrain vague, des traces de frappes récentes sont encore visibles. « Je ne sais pas ce qu’ils visaient. Sûrement les maisons voisines », explique encore le secouriste en montrant les dégâts causés sur l’abri en tôle qui protège les ambulances. 

En octobre 2024, l’armée israélienne avait tué cinq secouristes de la défense civile de Tyr lors d’une opération de sauvetage sur le site d’une frappe. « Pourquoi nous ciblent-ils ? Je n’ai pas de réponse », déplore Ali Safieddine, qui a perdu sa fille de 1 an et demi pendant la guerre de 2006 dans un bombardement israélien sur une base de la défense civile libanaise, où il pensait l’avoir mise à l’abri. 

La défense civile, dépendante du ministère de l’intérieur, a peu de moyens pour secourir les blessé·es. « On travaille à mains nues », déplore Ali Safieddine, qui précise que leurs missions reposent sur « la rapidité ». Mais à cause des « doubles frappes », technique largement utilisée à Gaza consistant à lancer une deuxième attaque au même endroit que la première, une fois les secours arrivés, la défense civile comme l’Autorité islamique de la santé disent être maintenant contraintes d’attendre un certain temps avant d’intervenir, réduisant alors les chances de survie des victimes. 

Et, parfois, les précautions ne suffisent pas. Lundi 16 mars, deux membres de l’Autorité islamique de la santé ont été tués lors d’une mission de secours après un bombardement à Kfar Sir, dans le sud du Liban. « Nous avions pourtant appliqué le protocole et attendu vingt minutes, mais ils ont frappé dès l’arrivée de l’ambulance », raconte Mohamed Karaki, un de ses porte-parole.

« Tous ces jeunes ont des familles, des enfants », souffle Ali Safieddine, qui assure que ces attaques ne découragent pas les volontaires, « au contraire ». « On n’a pas un travail facile, on va là où les autres fuient, continue-t-il. Mais on ne s’arrêtera pas de travailler, quoi qu’il arrive. »

L’Autorité islamique de la santé est aujourd’hui celle qui paie le plus lourd tribut face aux attaques israéliennes contre les soignant·es au Liban. Israël élargit ses frappes au-delà des cibles militaires, visant des institutions civiles liées au Hezbollah et décimant des familles vivant dans les zones où le parti est influent, ce que beaucoup dénoncent comme une logique qui a pour but de punir collectivement la communauté chiite libanaise. 

 

 mise en ligne le 17 mars 2026

La paix est le bien le plus précieux des peuples

Par Maryse Dumas, syndicaliste sur www.humanite.fr

Y a-t-il bien plus précieux pour les peuples que la paix ? À l’évidence non ! Chaque jour apporte son lot de destructions et de ruines, de vies brisées, de souffrances endurées, d’enfances sacrifiées. Comment vivre sous les bombes ? Dans l’angoisse qu’un missile, un drone, une explosion quelconque viennent faucher votre vie ou celle de l’un ou l’une de vos plus proches, de vos enfants puisqu’on bombarde même les écoles ?

Une vie en recul de civilisation par les coupures d’électricité, de gaz, de communications, les difficultés d’approvisionnement. Les décomptes macabres ont repris, mais les chiffres ne disent rien des souffrances ni de ceux qui sont partis ni de ceux qui restent, blessés, traumatisés, mutilés, sans nulle part où aller. Il n’y a pas de guerre propre.

Sur les plateaux, les paroles expertes, principalement militaires, se succèdent. La voix des peuples est plus rare, étouffée sous les bombes, niée sous les euphémismes et les visées prétendument stratégiques. Moments de bascule, nouvelle reconfiguration du monde, la dimension politique et économique est incontestable. Mais qui parle du sacrifice ici et maintenant des populations à qui personne n’a demandé leur avis et qui estiment sans doute que d’autres solutions étaient possibles ?

Contrairement à ce que nous assène le père fouettard Macron, ce n’est pas la crainte qu’un pays inspire qui fait sa force.

Le camp de la paix est affaibli tant en France que dans les autres pays. Ceux qui dominent le monde et le mettent en guerre appartiennent au camp d’en face : celui de l’extrême droite dont c’est, avec le nationalisme, l’ADN. Avec Trump, Netanyahou, Poutine et quelques autres, une pluie de bombes aux conséquences incalculables s’abat depuis des mois sur la planète. Aucune perspective démocratique ni de progrès ne peut en ressortir. Seule la paix pourrait y contribuer.

Les électeurs en France devraient y réfléchir. Il paraît que notre peuple aspirerait au retour de l’autorité incarné par un homme fort. Certains s’y voient déjà. Or les régimes autoritaires sont par nature basés sur l’utilisation systématique de la force contre tout ce qui dérange. L’ennemi peut alors être autant intérieur qu’extérieur. On le traite par la répression brutale ou par la guerre, avec des effets en chaîne difficilement maîtrisables.

Les fascistes du monde savent se coaliser pour écraser le camp de la démocratie et du progrès social. Mais la loi du plus fort les pousse à recourir aux armes, même entre eux, dès lors qu’elle leur permet d’asseoir leur pouvoir, une domination économique et politique, sans partage. Le fascisme, c’est la guerre.

La gravité de la situation joue comme une chape de plomb sur les revendications et les luttes sociales, comme si l’on avait scrupule à exprimer des exigences immédiates alors que le sort du monde est en jeu. Or, tout au contraire, elles sont le moyen principal pour sortir du marasme. Contrairement à ce que nous assène le père fouettard Macron, ce n’est pas la crainte qu’un pays inspire qui fait sa force.

C’est plutôt l’attrait et le respect que lui valent son dynamisme économique et social, la cohésion de sa population autour de valeurs fondamentales, sa capacité à faire rayonner sa culture dans le monde. Tout ce à quoi le néolibéralisme porte des coups, tout ce à quoi les luttes sociales peuvent redonner de la vigueur. « Ces milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix, donnez-les au travail, à l’intelligence… » disait déjà Victor Hugo il y a plus d’un siècle. Une parole et une exigence plus actuelles que jamais

 mise en ligne le 16 mars 2026

Guerre en Iran : la bataille du détroit d'Ormuz
est-elle inévitable ?

Vadim Kamenka et Antoine Portoles sur www.humanite.fr

Le blocage de la porte d’entrée sur le golfe Persique, depuis les bombardements israélo-états-uniens du 28 février, multiplie les risques d’engrenage militaire. Les États-Unis, la France et plusieurs pays européens ont dépêché des navires pour « libérer » la route maritime. L’Iran est déterminé à maintenir sa stratégie d’usure.

En route vers l’enlisement ? Alors que la guerre illégale lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran entre, ce vendredi, dans son treizième jour, tous les regards sont dirigés vers le détroit d’Ormuz, toujours paralysé par le régime iranien. « Le blocage ​du détroit d’Ormuz doit certainement continuer à être utilisé ​comme levier contre ​l’ennemi », a prévenu, jeudi, Mojtaba Khamenei dans son premier message depuis son élection au rang de guide suprême de la révolution islamique.

Au-delà des tirs de missiles et des attaques de drones contre les tankers et les méthaniers qui se risqueraient à franchir le passage, Téhéran mise sur le minage des eaux. D’après la chaîne de télévision CNN, « quelques dizaines » de mines auraient déjà été placées et les Gardiens de la révolution seraient en capacité de « déployer un barrage de navires poseurs de mines dispersés, de bateaux chargés d’explosifs ». Leur stock de mines serait compris entre « 2 000 et 6 000 », précise le Soufan Center, organisme spécialisé sur les questions de sécurité.

La France envoie des navires de guerre

Face à cette volonté de transformer Ormuz en champ de bataille, Emmanuel Macron a renchéri. Lundi, depuis la base de Paphos, à Chypre, le chef de l’État a annoncé que la France allait envoyer des navires de guerre pour une mission « purement défensive » destinée à rouvrir la voie maritime stratégique. Le but affiché est d’escorter les navires « après la sortie de la phase la plus chaude du conflit » au Moyen-Orient, ce pour permettre la circulation du pétrole et du gaz. Pour y parvenir, rien de tel qu’une armada.

« La présence française qui se déploiera de la Méditerranée orientale en mer Rouge et justement au large d’Ormuz mobilisera huit frégates, deux porte-hélicoptères et notre porte-avions », a-t-il déclaré. Sa stratégie est « pour le moment déclaratoire, à destination des alliés du Golfe avec qui nous avons des accords de défense », estime le général Olivier Kempf, directeur du cabinet stratégique La Vigie. « L’ensemble de la flotte patrouillera une fois qu’un cessez-le-feu sera accepté. »

Comme le souligne Didier Billion, directeur adjoint de l’Iris et spécialiste du Moyen-Orient, « il peut y avoir un incident non maîtrisé, une erreur de manœuvre qui nous entraîne dans un engrenage. Avec la concentration de navires de toutes sortes qui se retrouvent dans la région, ce scénario n’est pas impossible ».

Si l’entrave à la libre circulation du commerce international est une violation du droit international, l’escalade promue par Emmanuel Macron signifierait de fait l’entrée en guerre de la France contre l’Iran. « Les navires des puissances occidentales arrivent tous massivement sur zone, sans véritable coalition. Comment une quelconque intervention va être organisée ? s’interroge Didier Billion. La solution strictement militaire est évidemment, une fois de plus, une fausse solution. »

« On n’ouvre pas le golfe par la force en 2026 »

Les États-Unis semblent bien en peine quant à la réponse à apporter pour débloquer la situation. Des rumeurs laissaient entrevoir l’hypothèse d’escortes militaires des pétroliers, relayées notamment par le ministre états-unien de l’Énergie, Chris Wright, qui a fini par rétropédaler. Les responsables de la marine états-unienne ont opposé une fin de non-recevoir aux demandes insistantes de protection des compagnies maritimes, en raison du risque élevé d’attaques. Si l’armée états-unienne s’est enorgueillie d’avoir éliminé 16 bateaux iraniens mouilleurs de mines ces derniers jours, ses capacités demeurent là encore limitées.

En janvier, les États-Unis ont retiré du service leurs quatre chasseurs de mines Avenger basés à Bahreïn, censés être remplacés par des navires de combat littoral dotés de moyens de lutte contre les minages mais non conçus pour être dédiés à cette mission précise.

« Malgré les déclarations de Trump, quand vous regardez la géographie du détroit d’Ormuz, sa configuration, sa largeur, l’encombrement, personne n’imagine sérieusement que l’action militaire va permettre de rouvrir le passage, explique le général Olivier Kempf. Les côtes montagneuses permettent de se cacher pour lancer des drones aériens et navals, des micro-vedettes, des mini sous-marins sur des cibles mobiles, visibles que sont ces super tankers. On n’ouvre pas le golfe par la force en 2026. » Dans ce contexte, l’agence maritime de l’ONU a convoqué une réunion d’urgence les 18 et 19 mars.

Du nombre de jours de blocage du détroit d’Ormuz dépendra l’ampleur du choc sur l’économie mondiale. Au terme d’une réunion du G7, mercredi 11 mars, les 32 pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont annoncé la libération conjointe de 400 millions de barils issus de leurs réserves stratégiques. Soit 172 millions de barils mobilisés par les États-Unis, 14,5 millions de barils par la France ou encore 19,5 millions par l’Allemagne. L’idée est de compenser à très court terme la perte d’approvisionnement provoquée par le détroit d’Ormuz et ainsi de contenir la crise énergétique qui s’annonce du fait de l’explosion des cours du baril de pétrole et du gaz.

Le régime iranien joue sa survie

Plusieurs navires chinois auraient pu franchir le détroit. Les données de Lloyd’s List Intelligence confirment le passage de six navires, liés à la Chine. Le site d’information CNBC affirme que l’Iran a envoyé au moins 11,7 millions de barils de pétrole brut depuis le 28 février, à destination de la Chine. Pékin négocie directement avec Téhéran afin de permettre la circulation de navires car il s’agit d’une artère vitale pour ses importations et exportations commerciales (pétrole, automobile, textile…). En échange, la Chine fournirait des renseignements militaires. Elle a d’ailleurs dépêché dans la région son envoyé spécial pour le Moyen-Orient, Zhai Jun.

Dans une énième volte-face, Donald Trump joue la surenchère, ce jeudi, en affirmant sur Truth Social qu’il est « beaucoup plus important » à ses yeux d’empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires et de détruire le « monde entier » que de se soucier des prix du pétrole, qui flambent car « nous gagnons beaucoup d’argent ». Entre les élections de mi-mandats qui se rapprochent, une opinion largement opposée au conflit, Donald Trump peut-il tenir sur le long terme ? Si le premier ministre israélien veut mettre l’Iran à genoux, une forte pression a commencé à gagner l’administration états-unienne. Ces nombreuses formulations évoquant des objectifs remplis, une victoire déjà acquise dévoilent un président préparant l’espace médiatique à un possible retrait. « Les indicateurs économiques liés à la guerre, exercent une forme de pression indirecte à l’égard de Donald Trump. Dans son entourage, nous savons qu’il y en a un certain nombre qui ne sont pas très favorables à la poursuite de cette opération, encore moins si cela touche aux intérêts capitalistiques. Ce contexte peut favoriser un processus de désescalade », note Didier Billion.

Mais sur quelle base pourrait intervenir un quelconque accord ? L’interrogation vaut pour les autorités iraniennes qui appliquent une stratégie construite pour tenir dans la durée. Le régime iranien joue sa survie et s’est préparé à cette guerre. « Le pouvoir ira jusqu’au bout quitte à sacrifier des milliers de morts. Seules des garanties de sécurité assez solides pourraient pousser Téhéran à négocier. À mon avis, il n’existe pas de solution dans le très court terme », conclut Didier Billion.


 


 

Blocage du détroit d’Ormuz : Trump veut enrôler l’Otan, ses alliés en Asie et la Chine dans la guerre quitte à les menacer

La rédaction sur www.humanite.fr

Le président des États-Unis a multiplié les invectives, lors d’un entretien avec le « Financial Times » publié dimanche 15 mars, à l’encontre de l’Otan, de ses alliés en Asie et de la Chine. En cause : le blocage du détroit d'Ormuz par l’Iran, qui pousse Donald Trump à demander l’envoi de navires alliés afin de débloquer le commerce de pétrole.

Mis sous pression par le blocage du détroit d’Ormuz, Donald Trump souffle de nouveau le chaud et le froid. Lancé dans une guerre illégale avec Israël contre l’Iran, le président des États-Unis doit faire appel aux pays dont il n’a pas cessé de critiquer les politiques.

L’ex-magnat de l’immobilier a fait pression, dimanche 15 mars, sur plusieurs membres de l’Otan, des alliés en Asie et sur son ennemi désigné, la Chine, pour qu’ils sécurisent le trafic d’hydrocarbures verrouillé par l’Iran. Dans une interview accordée au Financial Times, l’élu républicain a accentué la pression pour qu’ils envoient des navires de guerre dans cette zone où transite un cinquième du trafic mondial de pétrole et de gaz liquéfié.

« Des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’Otan »

« Il est tout à fait normal que ceux qui tirent profit de ce détroit contribuent à faire en sorte que rien de fâcheux ne se produise là-bas », a ainsi estimé le président des États-Unis, avant d’annoncer aux capitales européennes qu’un refus signerait « des conséquences très mauvaises pour l’avenir de l’Otan ». Le chef d’État autoritaire avait plus tôt annoncé que les forces armées chapeautées par le Pentagone commenceraient « très bientôt » à escorter des pétroliers.

Donald Trump a aussi menacé de reporter son voyage en Chine, prévu du 31 mars au 2 avril, et donc son entrevue avec son homologue Xi Jinping. Le ministère des Affaires étrangères iranien a rapidement réagi, mettant en garde les pays qui envisageraient de répondre à l’appel de Washington. Téhéran leur demande de « s’abstenir de toute action pouvant mener à une escalade et à une extension du conflit ».

Les réponses des pays cités, elles, ne laissent pas présager l’émergence d’un mouvement d’ampleur. La première ministre du Japon, Sanae Takaichi, a par la suite confirmé qu’une opération militaire serait « extrêmement difficile juridiquement », malgré des prises de position militaristes et réactionnaires. « Le gouvernement japonais étudie actuellement les mesures à prendre », a-t-elle déclaré lors d’une intervention devant le Parlement japonais, alors que Tokyo dépend du pétrole du Moyen-Orient pour 95 % de ses importations et s’est déjà résolue à puiser dans ses réserves.

La cessation des bombardements

L’Australie a quant à elle confirmé qu’elle « n’enverra pas de navire dans le détroit d’Ormuz », via la voix de sa ministre des Transports, Catherine King. Érigée en ennemi héréditaire des États-Unis, la Chine n’a pas réagi aux intimidations du Bureau ovale. Alliée de l’Iran, Pékin appelle à la cessation des bombardements états-uniens et israéliens dans la région. De plus, Téhéran autorise le passage des navires pétroliers à destination de la Chine par le détroit d’Ormuz.

Le bureau du président sud-coréen, Lee Jae Myung, a de son côté annoncé qu’il « communiquerait étroitement avec les États-Unis », sans toutefois prendre d’engagement. De même pour le Royaume-Uni, dont le premier ministre, Keir Starmer, s’est entretenu dans la soirée de dimanche avec Donald Trump, mais n’a pas confirmé une quelconque participation militaire.

Le président de la France, Emmanuel Macron, a enfin déclaré, dimanche soir, avoir discuté du détroit d’Ormuz avec son homologue iranien, Massoud Pezeshkian. La semaine dernière, le locataire de l’Élysée avait annoncé que des navires de guerre français pourraient être déployés pour assurer la sécurité des navires commerciaux dans le détroit. Depuis l’embrasement de l’Iran et du Liban, attaqués sans répit par Washington et Tel-Aviv, les prix du pétrole ont connu une flambée spectaculaire, avant de montrer à nouveau des signes de stabilité lundi 16 mars, autour de 100 dollars le baril.

 mise en ligne le 14 mars 2026

Cessez-le-feu :
Europe, réveille-toi !

Par Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen sur www.humanite.fr

Comme on pouvait le craindre, l’engrenage de la guerre américano-israélienne contre l’Iran franchit, jour après jour, de nouvelles « lignes rouges ». Le cycle infernal des agressions et des représailles, de l’humiliation et de la vengeance, est engagé. L’embrasement régional tant redouté est désormais une réalité. Le risque est à présent celui de l’enlisement, avec la tragédie qui s’ensuivrait immanquablement pour les populations. Comme hier en Irak, en Libye ou en Afghanistan, cette guerre n’apportera pas la démocratie, mais le chaos.

Seule une action résolue et responsable des principaux dirigeants de la planète, dans le cadre des Nations unies, en faveur d’un cessez-le-feu, rendrait envisageable le retour à la diplomatie, seule à même d’enrayer la course à l’abîme. Mais l’esprit de responsabilité et le courage politique s’effacent, dans les chancelleries européennes, devant le suivisme à l’égard d’un président des États-Unis sans foi ni loi, grisé par les « succès » illusoires de sa « belle armada » et l’inertie, sinon la complaisance, envers un chef de gouvernement israélien d’extrême droite, criminel de guerre présumé, prêt au pire.

En ordonnant la participation, fût-elle proclamée « défensive », de la France aux opérations aériennes contre l’Iran, il nous implique, de fait, dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Il est consternant de devoir constater que le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, fut le seul dirigeant de l’Union européenne à réagir d’emblée, en toute clarté, à cette nouvelle et hyper dangereuse aventure militaire « préventive » – donc d’autant plus illégale – contre l’Iran, dont tout le monde savait pourtant qu’elle déclencherait une réaction en chaîne aux conséquences potentiellement dévastatrices.

À l’inverse de celle du dirigeant espagnol, l’attitude plus qu’ambiguë d’Emmanuel Macron face à ce conflit ternira aussi sûrement son bilan international que le non de Jacques Chirac à la guerre d’Irak en 2003 avait rehaussé le sien. En ordonnant un déploiement militaire spectaculaire dans la région et la participation, fût-elle proclamée « défensive », de la France aux opérations aériennes contre l’Iran, il nous implique, de fait, dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Beaucoup d’entre nous ont sans doute découvert à cette occasion que la France avait conclu des accords de défense avec les Émirats arabes unis – « l’un des pays les plus répressifs et les plus prêts à s’ingérer dans les affaires intérieures des autres pays du Moyen-Orient » 1 – et qu’elle y possède trois bases militaires.

Et que dire du pitoyable chancelier allemand. « Il a offert un spectacle attristant dans le bureau du président Trump : c’était un petit garçon qui écoutait des rodomontades en tous sens, sans aucune capacité de réaction », selon un de ses propres amis politiques 2. Il expliquera refuser de donner des « leçons » à Trump sur le droit international, sa seule préoccupation étant d’« éviter de nouveaux flux de réfugiés ». Pas étonnant, dans ce contexte, que Trump se soit accordé, dans la conduite de sa guerre, la « note de 15 sur 10 »

Encouragé par le soutien sans limite de la Maison Blanche et l’impunité garantie des Européens, Netanyahou sème, en outre, la mort et la désolation au Liban. Là encore, on est stupéfait de la mollesse des réactions européennes à cette nouvelle offensive israélienne, malgré son bilan civil insoutenable.

Mesurent-ils seulement quel monde nous prépare ce renoncement, de fait, au droit international et aux principes si essentiels de la Charte des Nations unies. Résolument non à la soumission aux tenants de la loi du plus fort, dominateurs sans scrupule et fiers de l’être. Cessez-le-feu : Europe, réveille-toi 

   mise en ligne le 11 mars 2026

Iran : les objectifs véritables de Netanyahou

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

Les crimes de guerre commis par Israël et les États-Unis en Iran et au Liban rappellent de plus en plus Gaza.

Depuis dix jours, la télévision nous sature d’images qui suscitent l’effroi, ou peut-être, hélas, la fascination. Combien d’avions de chasse avons-nous vus catapultés depuis le pont de l’Abraham Lincoln ? Combien de panaches de fumée noire au-dessus de Téhéran et de Beyrouth ? Et de récits admiratifs de la traque du guide suprême par l’œil orwellien du Mossad ajustant la mire ? De tout cela nous sommes gavés. Dire que les questions de fond sont esquivées serait mentir, mais elles n’ont dans le programme télévisé ni le même statut ni le même horaire. La guerre reste un spectacle. Cette question, par exemple, à peine effleurée : pourquoi l’offensive israélo-américaine maintenant ? Depuis la guerre d’Irak de 2003 et l’imposture de « l’arme de destruction massive », on pouvait penser que la vérité avait fait quelques progrès.

Donald Trump lui-même s’était vanté au mois de juin d’avoir détruit le potentiel nucléaire iranien.

Force est de constater qu’il n’en est rien. Le mensonge est aussi énorme aujourd’hui. Tous les experts le disent : l’Iran était loin de disposer de l’arme atomique. D’ailleurs, Donald Trump lui-même s’était vanté au mois de juin d’avoir détruit le potentiel nucléaire iranien. Alors, la question demeure sans réponse. En vérité, Américains et Israéliens en proposent plusieurs, successives et contradictoires. On hésite à Washington entre changer le guide suprême (version vénézuélienne) ou abattre le régime. Du côté israélien, on ne fait pas mystère d’opter pour la solution la plus extrême. Pour Benyamin Netanyahou, c’est la République islamique tout entière qu’il faut éliminer, et à n’importe quel prix pour les civils iraniens et libanais. Sa promesse de démocratie faite aux Iraniens met au minimum mal à l’aise de la part de l’homme qui vient de massacrer 70 000 Palestiniens.

Si l’on oublie le mot « démocratie » qu’on devrait lui interdire de prononcer, c’est pourtant du côté du premier ministre israélien qu’il faut chercher un semblant de vérité. On a compris en quelques jours que c’est lui qui avait imposé sa guerre à Donald Trump, lequel n’a que des coups à prendre, alors que sa base électorale Maga est en train de se déchirer entre les nostalgiques d’une Amérique gendarme du monde et les non-interventionnistes. Et alors que l’économie mondiale est ébranlée. Netanyahou, lui, poursuit un seul objectif : éliminer tout ce qui peut faire obstacle à son ambition coloniale, en Cisjordanie, et au-delà. Alors pourquoi maintenant ? Parce que Gaza a été anéanti et que le Hezbollah, toujours stupidement provocateur, est affaibli.

L’exploitation des valeurs juives au profit d’un objectif colonial sordide est un crime dans le crime.

Il restait à circonvenir l’idiot utile Donald Trump, appâté avec la perspective d’une élimination spectaculaire du guide suprême. Et c’est ici que l’histoire du sionisme resurgit. En Israël aujourd’hui, la Bible est omniprésente dans le discours officiel. Cette guerre a été rebaptisée « guerre de Pourim » parce qu’elle correspond à la fête juive que l’on célébrait ces jours-ci. La tentation était forte d’évoquer cet épisode du récit biblique, selon lequel les Perses, cinq siècles avant notre ère, auraient voulu exterminer les Judéens. La confusion entre l’histoire la plus actuelle et la Bible est la caractéristique du sionisme de droite. Dans la légende, le « méchant Haman », premier ministre de l’empire perse, est finalement vaincu et pendu.

Les médias israéliens raffolent de cette superposition. On se déguise en mollah à la télévision. On célèbre joyeusement les bombes israéliennes sur Téhéran comme on fête Pourim. Le Hamas, le Hezbollah, Khamenei père et fils, et le Perse imaginaire Haman se mêlent dans un grand fatras idéologique qui autorise tous les crimes. La haine est à son comble. « Tout le monde est devenu fou dans ce pays », commente le toujours admirable Gideon Levy dans Haaretz, le 5 mars. L’exploitation des valeurs juives au profit d’un objectif colonial sordide est un crime dans le crime. L’objectif est terrible. Les moyens ne peuvent que l’être tout autant.

Il serait grand temps que les gouvernements européens se libèrent de leur soumission au gouvernement israélien.

Après le bombardement d’une école de jeunes filles par l’aviation américaine dans le sud de l’Iran, c’est l’aviation israélienne qui, le 8 mars, a bombardé des dépôts de carburant propageant des particules toxiques sur toute la capitale, puis détruit un purificateur d’eau. Ces crimes de guerre rappellent Gaza. De même, le déplacement forcé de centaines de milliers de Libanais. Le ministre israélien Bezalel Smotrich l’a dit : le Sud-Liban va subir le sort de Khan Younes, rayé de la carte de Gaza. Il serait grand temps que les gouvernements européens se libèrent de leur soumission au gouvernement israélien d’extrême droite. Seule l’Espagne de Pedro Sanchez fait acte de lucidité et de courage.

   mise en ligne le 10 mars 2026

Iran : une guerre illégale et, déjà, de possibles crimes de guerre

Justine Brabant et Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

La guerre lancée par les États-Unis et Israël n’est pas seulement contraire à la Charte des Nations unies et illégale en elle-même, elle l’est également par les moyens employés : attaque contre une école, destruction d’infrastructures civiles, déplacements forcés… Recensement.

Une chose est de déclencher une guerre contraire au droit international. Une autre est, une fois engagé dans cette guerre, de commettre des violations du « droit de la guerre » lui-même. L’attaque contre le régime iranien lancée le 28 février par les dirigeants d’Israël et des États-Unis pourrait bien relever de ce double piétinement du droit.

Cette attaque est d’abord « illégale en droit international » car elle contrevient à la Charte des Nations unies, qui interdit par son article 2 (alinéa 4) le recours à la force « contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État », explique Johann Soufi, avocat et chercheur spécialisé en droit international. Les deux exceptions posées par la Charte, la légitime défense ou une autorisation du Conseil de sécurité, ne s’appliquent pas dans ce cas, pointe-t-il à l’instar d’autres juristes.

Qu’une guerre soit légale ou non, ses acteurs doivent respecter un certain nombre de règles – le droit des conflits armés, aussi appelé droit de la guerre ou droit international humanitaire. Or, là encore, les États-Unis et Israël, tout comme l’Iran, semblent s’en être affranchis.

Il faudra du temps pour déterminer avec précision qui s’est rendu coupable de quels actes et dans quelles circonstances. Mais déjà les juristes pointent plusieurs attaques problématiques au regard des conventions de Genève, piliers du droit international humanitaire. « Certains actes commis dans le cadre de cette guerre illégale constituent clairement des violations des conventions de Genève. Il faudra toutefois encore du temps pour établir avec précision les faits ainsi que pour déterminer la qualification juridique exacte et l’étendue des violations qui ont été commises », estime Johann Soufi. Sans dresser de liste exhaustive, il est déjà possible d’en citer quatre.

Une école de filles bombardée dans le sud de l’Iran (28 février)

C’est l’épisode le plus meurtrier connu en termes de victimes civiles depuis le début des attaques menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, le 28 février. Au premier jour de ces attaques, au moins 168 personnes, pour la plupart « des écolières âgées de 7 à 12 ans » selon l’Unicef, ont été tuées dans le bombardement de l’école primaire de filles Shajareh-Tayyebeh, à Minab, au sud de l’Iran. « Je ne peux pas m’habituer à appeler ces événements des “dommages collatéraux” », a déploré Benoit Van Keirsbilck, du comité des droits de l’enfant des Nations unies.

Situé dans l’enceinte d’un complexe des forces navales du Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI), au cœur de la province d’Hormozgan, près du très stratégique détroit d’Ormuz, l’établissement, qui était plein à craquer (il y a école le samedi en Iran), dispose de sa propre entrée, précise l’ONG Human Rights Watch, qui réclame une enquête indépendante pour crime de guerre.

« Le schéma des frappes, qui ont directement touché des structures distinctes à travers le complexe, y compris l’école, ainsi que les points d’impact des munitions qui sont visibles sur plusieurs bâtiments indiquent que cette attaque a été menée à l’aide de munitions guidées de haute précision, dénonce l’ONG. Il ne semble pas s’agir de frappes erronées menées par des armes dont les systèmes de guidage ou de propulsion auraient échoué, ou auraient été perturbés de manière à frapper cette zone de façon aléatoire. »

Donald Trump a balayé samedi 7 mars toute responsabilité de son pays, à l’instar du secrétaire d’État Marco Rubio, affirmant que les États-Unis ne visaient jamais « délibérément » une école. « À mon avis, et d’après ce que j’ai vu, c’est l’Iran qui l’a fait. […] Comme vous le savez, leurs munitions sont très imprécises », a déclaré le président. « Seul l’Iran cible les civils », a renchéri le secrétaire d’État à la guerre, Pete Hegseth, assurant qu’une enquête du Pentagone était en cours. Mais les preuves qui s’accumulent contredisent leurs déclarations.

Dimanche 8 mars, une nouvelle vidéo, authentifiée par le New York Times, montre un missile de croisière Tomahawk ciblant la base navale près de l’école, une arme dont seuls les États-Unis disposent. Ni l’armée israélienne ni l’armée iranienne n’en possèdent. Depuis le 28 février, les navires de guerre de l’US Navy ont lancé des dizaines de Tomahawk sur l’Iran.

Le 5 mars, le quotidien new-yorkais avait publié une enquête montrant la simultanéité des frappes sur l’école et sur la base navale, en s’appuyant sur des images satellitaires, des publications sur les réseaux sociaux et des vidéos vérifiées.

Déplacements forcés au Liban (à partir du 2 mars)

Près de 700 000 personnes ont déjà été contraintes de fuir leur domicile, dans le sud du Liban et dans la banlieue sud de Beyrouth, depuis qu’Israël a lancé une nouvelle guerre contre le Hezbollah, qui a tiré des roquettes en soutien à la République islamique d’Iran. Des déplacements forcés, sans date de retour, susceptibles de bafouer les lois de la guerre. Celles-ci interdisent le déplacement forcé de civil·es, « sauf dans les cas où la sécurité des civils ou des impératifs militaires l’exigent ».

La méthode n’est pas sans rappeler celle appliquée à Gaza par l’armée israélienne, qui n’a cessé d’émettre, à partir d’octobre 2023, des ordres d’évacuation immédiate massifs, accentuant la terreur et le chaos dans l’enclave palestinienne. L’armée israélienne a d’abord appelé à évacuer, à partir du 2 mars, plus de cent villages et villes du sud du Liban et de la plaine de la Bekaa. Puis, le 6 mars, elle a intimé l’ordre à 700 000 habitant·es de la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, de s’enfuir vers le nord. Un ordre d’évacuation sans précédent.

Déjà épuisée et traumatisée par le cycle de crises, dont la dernière guerre de l’automne 2024, qui avait déplacé à l’intérieur du pays plus de 1,2 million de personnes, la population libanaise encaisse, impuissante, une nouvelle catastrophe humanitaire. « Les avertissements généraux couvrant de vastes zones du Liban ne constituent pas des garanties efficaces de protection », condamne Amnesty international.

Depuis octobre 2023, l’ONG réclame des enquêtes pour crimes de guerre pour les attaques illégales d’Israël contre des civil·es, l’utilisation de phosphore blanc, ses destructions massives dans les villages frontaliers du Liban, ainsi que les tirs répétés de roquettes non guidées par le Hezbollah sur des zones civiles en Israël. Le pilonnage meurtrier du village de Nabi Chit, à la frontière libano-syrienne, le 6 mars, par l’armée israélienne, pour retrouver la dépouille d’un soldat disparu en 1986, pourrait constituer un de ces crimes.

L’Iran endommage une usine de dessalement à Bahreïn

Parmi les infrastructures civiles (aéroports, hôtels, usines) visées par l’Iran lors de ses représailles figurent désormais les usines de dessalement d’eau. Le ministère de l’intérieur de Bahreïn a dénoncé, dimanche 8 mars, une attaque de drones ayant « causé des dommages matériels » à l’une de ces usines.

Plus encore peut-être que les raffineries de pétrole, les usines de dessalement sont cruciales pour les pays du Golfe. Elles fournissent 42 % de l’eau potable des Émirats arabes unis, 70 % en Arabie saoudite, 86 % dans le sultanat d’Oman et jusqu’à 90 % au Koweït, relevait en septembre 2022 une note de l’Institut français des relations internationales.

L’Iran a assuré, par la voix de son ministre des affaires étrangères, avoir répliqué à une frappe des États-Unis sur une de ses propres usines de dessalement, située sur l’île de Qeshm. Il n’a pas précisé si elle avait occasionné des dégâts. Environ 3 % de l’eau potable produite en Iran provient d’usines de dessalement.

Torpillage d’un navire et non-assistance à ses marins (4 mars)

Une frégate de la marine iranienne, l’Iris Dena, venait de participer à des exercices navals en Inde et rentrait vers sa base lorsqu’elle a été torpillée, le 4 mars, dans les eaux internationales au large du Sri Lanka par un sous-marin de l’US Navy. L’attaque, spectaculaire, a fait grand bruit : la marine états-unienne n’avait pas mené d’attaque de ce type depuis la Seconde Guerre mondiale.

Sur les 180 personnes à bord de la frégate, seulement 32 ont pu être secourues. Le Pentagone s’est empressé de diffuser la vidéo de l’explosion du navire – une « mort douce », a commenté le secrétaire à la guerre, Pete Hegseth.

Cette attaque contre un bateau militaire qui naviguait loin de l’Iran et n’avait pas pris part à la guerre a immédiatement suscité des questions sur sa légalité. Du strict point de vue du droit, ces deux éléments ne constituent pas des crimes en soi. Même sans prendre part aux combats, la frégate constituait une « cible militaire claire », et son attaque ne constitue donc « pas un crime de guerre », relève Marko Milanovic, professeur de droit international à l’université de Reading (Royaume-Uni). Le fait de se trouver loin du théâtre des opérations ne rend pas non plus l’attaque illégale au regard du droit international, remarquent plusieurs juristes.

En revanche, les conventions de Genève exigent que les belligérants prennent, après chaque combat, « toutes les mesures possibles pour rechercher et recueillir les naufragés, les blessés et les malades ». Or, les États-Unis n’ont pas porté secours aux marins de l’Iris Dena. Des sources au sein de l’administration Trump assurent que l’US Navy a averti les autorités srilankaises afin qu’elles puissent envoyer des secours. Le Sri Lanka ne l’a pas confirmé pour le moment.

Frappes sur les raffineries de Téhéran et pluies acides (7-8 mars)

Samedi 7 mars, les forces armées israéliennes ont bombardé plusieurs sites pétroliers situés à Téhéran et aux alentours. L’Iran a lui-même, depuis le début de la guerre, visé des infrastructures pétrolières et gazières de plusieurs pays du Golfe. Mais les frappes du 7 mars, qui ont mis feu à quatre dépôts pétroliers de la capitale iranienne et de sa banlieue, ont franchi un nouveau seuil en termes d’ampleur et de répercussions.

Elles ont eu pour effet de plonger Téhéran et sa dizaine de millions d’habitant·es dans un épais nuage de fumée noire, qui n’a pas tardé à retomber en poussière et en pluies toxiques, noires elles aussi – les habitant·es rapportent des douleurs à la gorge et aux yeux.

L’article 8 du statut de la Cour pénale internationale (CPI) définit comme « violation grave » du droit international le fait de « diriger intentionnellement une attaque en sachant qu’elle causera […] des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel », dommages qui seraient « manifestement excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage militaire concret et direct attendu ».

 mise en ligne le 9 mars 2026

Guerre en Iran : face aux tentatives d’instrumentalisation d’Israël et des États-Unis, les forces kurdes cherchent
la meilleure voie

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Alors que les États-Unis et Israël tentent de les instrumentaliser pour faire tomber le régime de Téhéran, plusieurs partis kurdes iraniens ont formé une coalition, mais ne se sont pas prononcés, pour l’heure, sur leur engagement dans cette guerre.

Dix jours après le déclenchement par les États-Unis et Israël d’une guerre contre l’Iran, la stratégie mise en œuvre reste floue. Pas tant celle de Tel-Aviv – qui fait de la destruction de ce pays une fin en soi – que celle de Washington. Marco Rubio, le secrétaire d’État, affirmait d’ailleurs le 2 mars : « Nous savions qu’il y aurait une action israélienne ; nous savions que cela déclencherait une attaque contre les forces américaines, et nous savions que, si nous ne les attaquions pas préventivement avant qu’ils ne lancent ces attaques, nous subirions des pertes plus importantes. »

Ou comment la première puissance mondiale se laisse prendre dans un engrenage qui risque de pulvériser tout le Moyen-Orient et touche déjà l’économie mondiale. Le même flou demeure s’agissant d’une possible intervention au sol, étant entendu qu’un changement de régime iranien – but de plus en plus évoqué par la Maison-Blanche – nécessite une intervention terrestre. Ces derniers jours, l’armée israélienne a mené des bombardements contre des avant-postes militaires et policiers iraniens le long de sa frontière avec l’Irak.

Les atermoiements de Donald Trump

À mesure que la campagne aérienne progressait, des informations ont fuité suggérant que la dimension terrestre de la guerre serait exécutée non pas directement par les troupes états-uniennes ou israéliennes, mais par des groupes d’opposition kurdes opérant depuis des bases situées dans la région du Kurdistan irakien.

Le 5 mars, dans une interview à l’agence Reuters, évoquant un tel scénario, Trump lâchait : « Je trouve formidable qu’ils veuillent faire cela, je les soutiens pleinement. » Mais deux jours plus tard, le 7 mars, le même affirmait devant des journalistes à bord de l’avion présidentiel : « Je ne veux pas que les Kurdes entrent en Iran. Ils veulent y entrer, mais je leur ai dit que je ne le souhaitais pas. Nous ne souhaitons pas l’intervention des Kurdes. »

« La question d’une intervention au sol pour détourner les forces iraniennes, gardiens de la révolution ou armée, du reste du pays, peut se poser », estime David Rigoulet-Roze, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), interrogé par l’Humanité. Il remarque, en faisant référence aux Kurdes mais également aux Baloutches et aux Azéris iraniens, qu’il y a « des velléités d’instrumentaliser certaines minorités ethnoconfessionnelles ».

« Les forces kurdes n’ont pas encore décidé d’y participer »

Six partis1 se sont regroupés au sein d’une « Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien ». L’organisation Komala du Kurdistan, du Parti communiste d’Iran, dirigée par Ebrahim Alizadeh, n’en fait pas partie. Il a exprimé des réserves importantes, notamment son opposition à toute coopération avec Israël et les États-Unis sans pour autant se placer dans une rupture politique avec les autres formations. Selon le site Axios, « Israël entretient depuis des décennies des liens étroits en matière de sécurité militaire et de renseignement avec les Kurdes de Syrie, d’Irak et d’Iran ».

Certains médias, plutôt pro-israéliens, affirmaient même ces derniers jours que les combattants kurdes étaient à pied d’œuvre, opérant d’ores et déjà en territoire kurde iranien, le Rojhelat. Mais c’est aller un peu vite en besogne. « L’issue de cette guerre étant encore incertaine, les forces kurdes n’ont pas encore décidé d’y participer, et l’on ignore si le conflit dégénérera en guerre terrestre à grande échelle », a certifié à l’Humanité Zagros Enderyari, membre de la commission des affaires étrangères du Parti pour la vie libre du Kurdistan (PJAK), joint par téléphone. « La Coalition ne considère pas cette guerre comme la sienne. Les intérêts d’Israël et des États-Unis dans ce conflit contre le régime iranien divergent de ceux des peuples iranien et kurde du Kurdistan oriental. Nous estimons ne pouvoir être des alliés stratégiques des Américains dans cette guerre, ni nouer une alliance permanente avec eux, comme l’ont vécu les Kurdes du Rojava. »

Les États-Unis ont abandonné les Kurdes du Rojava

Pour les États-Unis, la partie est serrée et les équilibres fragiles. Les groupes iraniens sont tous basés au Kurdistan d’Irak, le Bachour. Une province qui bénéficie d’un statut autonome au sein de l’Irak et possède son propre gouvernement et un parlement.

Les deux principaux partis historiques, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), dominé par la famille Barzani, et l’Union patriotique kurde (UPK), des Talabani, semblent réticents à l’utilisation de leur sol pour attaquer l’Iran. Massoud Barzani et Bafel Talabani ont tous les deux eu une discussion avec Donald Trump.

« Il nous a dit que les Kurdes devaient choisir leur camp dans ce conflit : soit avec les États-Unis et Israël, soit avec l’Iran », a affirmé, sous couvert d’anonymat, un responsable kurde. Un autre a précisé que « ce n’est pas une question de savoir qui dispose de milices armées plus actives » prêtes à intervenir en Iran, « mais de savoir qui bénéficie du plus grand soutien interne ». Trump s’est également entretenu avec le président du Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), Mustafa Hijri.

« Cette guerre, déclenchée sans notre consentement, représente à la fois des opportunités et des menaces pour tous les peuples d’Iran », soutient encore Zagros Enderyari. « Il est du devoir des partis politiques kurdes d’assurer la sécurité de leur peuple et de le protéger des dangers à venir. Toute coopération avec les forces américaines se fera uniquement dans ce cadre. » Mais les questions sont encore nombreuses, notamment concernant la figure de Reza Pahlavi, le fils du chah, qu’Israël aimerait voir s’installer au pouvoir en Iran.

« Au lieu d’unir l’opposition, il l’a divisée », dénonce le représentant kurde. Et, en l’absence d’une force d’opposition progressiste organisée, la coalition kurde n’a, pour l’heure, aucun interlocuteur iranien. En outre, beaucoup de Kurdes iraniens ont encore à l’esprit la façon dont les États-Unis ont abandonné leurs frères du Rojava, pour installer, à Damas, un ancien dirigeant d’al-Qaida.


 

1. Le Parti pour la vie libre du Kurdistan (PJAK) ; le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) ; le parti Komala du Kurdistan, dirigé par Reza Kaabi ; l’organisation Khabat du Kurdistan iranien ; le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) ; le parti Komala du Kurdistan iranien, dirigé par Abdullah Mohtadi.

 mise en ligne le 5 mars 2026

Attaquer l’Iran au nom « des Iraniens » : l’obscénité de la stratégie du ventriloque

Ben Burgis sur https://lvsl.fr/

Dans les médias, quelques voix iraniennes sont mises en avant pour justifier l’attaque de l’Iran. Quelques voix généralement issues de la diaspora, vivant à New York, Paris ou Londres, hostiles à la République islamique d’Iran – au point, parfois, de soutenir un changement de régime imposé de l’extérieur. Si ces voix représentent bien une fraction de la population iranienne, elles évacuent la complexité d’un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants, fragmenté en segments sociaux, religieux et culturels dont l’opposition et le soutien au régime varie en intensité. Cette stratégie du ventriloque est utilisée pour prôner, plus ou moins honteusement, le retour des « guerres de changement de régime », discréditées depuis l’invasion de l’Irak par George W. Bush.

En 1982, Israël envahit le Liban. Le quatrième jour de l’offensive, le journaliste israélien et ancien député de la Knesset Uri Avnery franchit la frontière par un passage isolé près de Metulla. Il n’est accompagné que d’un photographe. Le front avait déjà atteint les abords de Saïda. Avnery et le photographe partirent à sa recherche. La progression fut lente.

« Nous avons traversé une douzaine de villages chiites. Partout, l’accueil fut enthousiaste. Il nous fallut de longs moments pour nous dégager des habitants qui nous entouraient. Chacun voulait nous inviter chez lui pour le café. Les jours précédents, ils avaient lancé du riz sur les soldats. Quelques mois plus tard, je fis le trajet inverse, de Saïda vers Metulla, au sein d’un convoi militaire. Cette fois, les soldats portaient des gilets pare-balles et des casques. Beaucoup étaient proches de la panique. »

Avnery raconta cet épisode dans un article intitulé « Riz amer », publié dans CounterPunch moins d’une semaine après que George W. Bush eut déclenché la guerre d’Irak. À l’époque, nombre d’Irakiens – sur place comme dans la diaspora occidentale – célébraient la chute de Saddam Hussein. Le message d’Avnery aux Américains était simple : ne vous y fiez pas. La joie, née de la disparition d’un régime honni, peut rapidement se muer en haine contre des forces étrangères qui ont transformé le pays en champ de bataille. Ceux qui vous accueillent en libérateurs aujourd’hui peuvent vous tirer dessus quelques mois plus tard.

Parler au nom « des Iraniens » revient toujours à sélectionner une fraction d’entre eux – le plus souvent au sein de la diaspora – et à la présenter comme représentative des quatre-vingt-dix millions d’habitants

Dimanche, lorsque le Guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, a été tué dans une frappe aérienne, des scènes de liesse ont éclaté dans certaines villes. Rien d’étonnant : il dirigeait une théocratie répressive, contestée par une large partie de la population. Mais au même moment, ailleurs, d’autres foules se rassemblaient pour pleurer sa mort. L’épisode rappelle une évidence : parler au nom « des Iraniens » comme s’il s’agissait d’un bloc homogène relève de la fiction. Un pays de quatre-vingt-douze millions d’habitants n’est pas une conscience collective unique.

On trouve en Iran des partisans du régime, des démocrates laïques, des monarchistes, et de bien d’autres sensibilités politiques. Personne ne sait quelle part exacte de la population soutient aujourd’hui chacune de ces tendances. Personne ne peut dire non plus comment l’opinion évoluera à mesure que se multiplient des frappes, comme celle qui a tué plus de cent cinquante personnes dans une école de jeunes filles dimanche, ou celle qui, quelques heures plus tard, a frappé un gymnase où s’entraînaient des élèves en volley-ball, basket et gymnastique, faisant des dizaines de morts.

Pour l’instant, les défenseurs de Donald Trump s’emploient à rassurer : il ne s’agirait ni d’une guerre majeure ni d’un conflit durable. Ils affirment cela alors même que l’administration américaine n’a pas exclu la possibilité d’un déploiement terrestre.

Les premiers indices laissent pourtant penser que la Maison-Blanche a cru à un scénario simple : frapper brutalement, éliminer le Guide suprême, décapiter une partie significative de l’appareil dirigeant, terroriser la population, puis forcer ce qui resterait du régime à négocier en position de faiblesse. Les États-Unis auraient alors pu se retirer sans subir de représailles substantielles.

Rien, à ce stade, ne va dans ce sens. L’Iran – déjà pris pour cible par surprise alors que des négociations étaient en cours, et cela à deux reprises en moins d’un an – semble avoir conclu que ces discussions n’avaient plus d’utilité. Les combats commencent désormais à s’étendre au-delà de ses frontières.

L’obscénité des ventriloques

Le premier jour de la guerre – celui-là même où furent frappés l’école de jeunes filles et le complexe sportif – des familles s’étaient réunies dans des cafés autour de la place Niloofar, à Téhéran, pour rompre le jeûne du Ramadan. Une explosion retentit. Puis une seconde, plus puissante.

Un témoin décrit la scène à Drop Site News : « Il y avait des crânes arrachés, des mains sectionnées, des corps lacérés. Deux personnes ont été tuées. » Il raconta avoir vu une tête décapitée tomber sur le sol du café. Malgré cela, est-il possible qu’une majorité d’Iraniens déteste suffisamment le régime pour soutenir l’intervention en ce moment ? Oui. Il est tout aussi possible que ce ne soit pas le cas. En vérité, personne n’en sait rien.

On peut en revanche affirmer une chose certitude : quel que soit le nombre d’Iraniens prêts, aujourd’hui, à considérer les États-Unis et Israël comme des libérateurs maladroits malgré les bombardements, ce nombre diminuera à mesure que la guerre se prolongera. Rien, absolument rien dans l’histoire des guerres de « changement de régime » menées au Moyen-Orient ne permet de penser que celle-ci fera exception – et qu’elle s’achèverait parce qu’une majorité nette de la population locale se retournerait contre son propre gouvernement.

Cette guerre prendra fin lorsque les décideurs américains jugeront qu’elle ne sert plus leurs intérêts ou qu’il est temps d’en limiter le coût – ni avant, ni après. C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles la transformation positive d’une société naît rarement d’une intervention extérieure.

La théocratie iranienne a massacré socialistes et communistes à son arrivée au pouvoir. Elle impose depuis des décennies un régime de ségrégation fondé sur le genre. Les chiffres précis manquent, mais il ne fait guère de doute qu’un grand nombre de manifestants ont été tués au fil des années. Si le gouvernement tombait sous l’effet d’un soulèvement populaire, ce serait un motif de réjouissance.

Mais ni les États-Unis ni Israël n’ont la moindre légitimité pour décider, d’en haut, du destin du pays. Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou n’avaient aucun droit de déclencher une guerre d’agression contre un État qui, certes, a soutenu des forces alliées dans la région – comme Washington et Tel-Aviv l’ont fait eux-mêmes à de multiples reprises – mais qui n’a engagé aucune guerre directe contre un autre pays à l’époque contemporaine.

Parler au nom « des Iraniens » revient toujours à sélectionner une fraction d’entre eux – le plus souvent celle qui correspond aux positions de la diaspora anti-régime installée dans des villes comme Los Angeles – et à la présenter comme représentative des quatre-vingt-dix millions d’habitants.

Ces quatre-vingt-dix millions incluent des soutiens du régime et des opposants de sensibilités très diverses, dont beaucoup ne nourrissent aucune sympathie particulière pour les États-Unis. Ils incluent aussi tous ceux qui, comme partout ailleurs dans le monde, ne consacrent pas leur existence à la politique : ceux qui préfèrent passer du temps avec leur famille, regarder un match de football, célébrer les moments importants de la vie – et ne pas voir leurs proches mutilés ou tués dans des frappes aériennes.

Cette ventriloquie politique se présente comme une marque d’humilité, comme l’expression d’un respect envers « les Iraniens ». Elle relève en réalité de l’arrogance impériale la plus pure. Elle se résume toujours à la même injonction : écoutez les voix que j’ai choisies, parce qu’elles me donnent raison.


 

Article originellement publié par notre partenaire Jacobin sous le titre « Pro-War Pundits Are Putting Words in Iranians’ Mouths ».

 mise en ligne le 4 mars 2026

Guerre en Iran : Trump et Netanyahou, deux alliés aux intérêts divergents

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Si la guerre déclenchée le 28 février risque de durer au moins plusieurs semaines, le premier ministre israélien et le président états-unien n’ont peut-être pas exactement les mêmes objectifs.

Les États-Unis et Israël, sûrs de leur supériorité, auraient-ils sous-estimé les capacités politiques et militaires de l’Iran ? Dès les premiers bombardements, le samedi 28 février, on aurait pu penser que ce serait l’affaire de quelques jours. Le guide suprême, Ali Khamenei, était tué, de même qu’un certain nombre de dirigeants politiques et militaires, dont le chef d’état-major de l’armée, Abdolrahim Moussavi, et le chef des gardiens de la révolution, Mohammad Pakpour.

Pourtant, les répliques iraniennes ne se sont pas fait attendre, touchant des installations états-uniennes dans plusieurs pays du Golfe. Au Qatar, la production de gaz liquide a été stoppée. Le fameux dôme de fer d’Israël s’est trouvé saturé, laissant passer des drones et des missiles iraniens faisant des dégâts considérables.

Le spectre d’un manque de munitions hante l’état-major américain qui cherche maintenant à rapatrier les antimissiles Patriot de Corée du Sud au Moyen-Orient. Partout, les bombes tombent et les populations civiles subissent le prix du sang.

Un engagement de grande envergure

En lançant cette nouvelle guerre, qu’ils voulaient éclair, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont souhaité faire croire qu’une attaque iranienne était « imminente ». Une façon pour Washington et Tel-Aviv d’affirmer qu’ils agissent en état de légitime défense. Ce que contestent tous les juristes interrogés. Les deux administrations cherchent désormais à rassurer.

Le premier ministre israélien a déclaré, lundi, sur le plateau de l’émission « Hannity » de Fox News (et donc à destination du public américain et singulièrement des électeurs républicains), que la guerre pourrait prendre « peut-être du temps, mais pas des années. Ce n’est pas une guerre sans fin ».

Le président états-unien, lui, avait initialement estimé la durée à quatre ou cinq semaines, avant d’ajouter qu’elle pourrait se prolonger et de chercher à justifier un engagement de grande envergure et sans limite de temps contre l’Iran. Alors, une guerre pour qui ? Une guerre pour quoi ?

Sans vergogne, Benyamin Netanyahou, qui a envoyé ses troupes à Gaza, en Cisjordanie, en Syrie et au Liban, bombardant ces deux pays ainsi que le Yémen – toujours pour des raisons « préventives », mot absent des juridictions internationales –, affirme voir dans cette guerre une opportunité d’instaurer une paix durable au Moyen-Orient.

Que cette opération se nomme « Lion rugissant » (Operation Roaring Lion) ne doit pourtant rien au hasard, puisqu’il s’agit du symbole de la monarchie iranienne.

Des objectifs en constante évolution

Il faut reconnaître aux dirigeants politiques israéliens cette constance : Téhéran représente le grand Satan depuis des décennies. D’ailleurs, à l’exception des communistes israéliens et des partis arabes, toutes les formations israéliennes se réclamant du sionisme soutiennent cet engagement militaire, se trouvant ainsi embringuées à la suite de Netanyahou et ses ministres d’extrême droite.

« Bien sûr, en fin de compte, c’est au peuple iranien qu’il revient de changer de gouvernement, mais nous créons – l’Amérique et Israël ensemble – les conditions qui lui permettront d’y parvenir », assène celui qui est visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Pour Donald Trump, l’exercice est un peu plus compliqué. D’autant que les objectifs et le calendrier annoncés ont évolué depuis son lancement, le week-end dernier. Samedi, lors de l’annonce des frappes, il a exhorté les Iraniens à « reprendre le contrôle de leur pays » et a laissé entendre que son but était de renverser le gouvernement.

Dans ses déclarations de lundi, le dirigeant républicain n’a fait aucune mention d’un renversement du gouvernement iranien et a affirmé que la guerre était nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire et pour contrecarrer son programme de missiles balistiques à longue portée.

« Nous ne voulons pas de changement de régime »

Le président états-unien est pris la main dans le pot de confiture, en quelque sorte. Après avoir ordonné des frappes contre l’Iran en juin, lui et son administration n’ont eu de cesse d’affirmer que ces attaques avaient anéanti le programme nucléaire iranien et retardé de plusieurs années sa capacité à se doter de l’arme atomique.

Pourtant, la semaine dernière, peu avant le lancement de l’opération « Fureur épique » (Operation Epic Fury), ces derniers ont commencé à lancer des avertissements plus pressants concernant les ambitions nucléaires de ce pays. Le 22 juin, le vice-président états-unien, J. D. Vance, clamait pourtant : « Notre position a toujours été très claire : nous ne voulons pas de changement de régime. »

Washington et Tel-Aviv – sur la même longueur d’onde s’agissant d’une conception des relations internationales basées sur la force et la coercition et du peu de considération du droit international – divergent en réalité sur le but ultime de cette guerre contre l’Iran.

Israël cherche à installer Reza Pahlavi sur le trône. « Le fils du shah n’a pas caché qu’il entendait développer des relations très fortes avec Israël s’il était au pouvoir », rappelle à l’Humanité Somayeh Rostampour, sociologue spécialisée dans les mouvements sociaux en Iran. Pour Netanyahou, ce serait le scénario idéal. Dans le cas contraire, il peut « supporter » le chaos ; Trump, non. Ou, en tout cas, « pas pour très longtemps », certifie le politologue Asiem El Difraoui, dans un entretien au site le Grand Continent. De fait, Israël a le plus souvent cherché l’instabilité au Moyen-Orient, comme on l’a vu au Liban et en Syrie.

Netanyahou à la manœuvre

Cette étrange incertitude, décelable dans les déclarations parfois contradictoires des dirigeants états-uniens, montre que la plus grande victoire pour Benyamin Netanyahou est d’avoir poussé Donald Trump à engager ses forces. Le premier ministre israélien est à la manœuvre et veut maintenant aller jusqu’au bout comme le montre le bombardement, mardi, du siège de l’Assemblée des experts dans la ville de Qom. Israël veut entraîner son allié américain d’autant plus malléable que ses objectifs sont flous.

Le pouvoir central ne s’étant pas effondré, Tel-Aviv tente de s’appuyer sur les groupes représentant les minorités en Iran. Pour le Wall Street Journal, Trump « est disposé à soutenir les groupes iraniens prêts à prendre les armes pour renverser le régime ».

Selon des officiels américains, le président s’est entretenu, dimanche, avec des dirigeants kurdes. « Les Kurdes disposent d’une force importante le long de la frontière irako-iranienne, et Israël a bombardé des positions dans l’ouest de l’Iran, alimentant les spéculations quant à une possible offensive kurde », écrit le quotidien.

Le 22 février, cinq groupes kurdes iraniens ont annoncé la formation d’une coalition unie contre le régime de Téhéran, a rapporté le site The Long War Journal. Cette déclaration des groupes d’opposition kurdes n’est pas du goût des partisans de Reza Pahlavi, qui accusent les groupes kurdes de vouloir démembrer l’Iran. Sous le règne du shah, les Kurdes étaient marginalisés et réprimés.

L’instrumentalisation des Kurdes

Un message de Reza Pahlavi, publié mardi 3 mars, sur son compte X, semble accréditer l’idée selon laquelle le fils du shah et son mentor israélien vont tenter d’instrumentaliser les Kurdes. Dans ce texte adressé, une fois n’est pas coutume, à ses « chers compatriotes (…) Azéris, Kurdes et Lors d’Iran, courageux et patriotes », il leur dit : « Vous êtes une composante indissociable du patrimoine historique et culturel iranien ; vous êtes des communautés qui ont toujours veillé à l’intégrité territoriale de notre nation ainsi qu’à sa dignité et à son honneur. Je suis convaincu que vous resterez fidèles à cet engagement. »

Les groupes kurdes1 ne sont sans doute pas dupes. Mais ils sont les seuls groupes armés, alors que tout le monde sait que des bombardements seuls ne peuvent provoquer un changement de régime. Netanyahou entend bien profiter de l’indécision de Trump en l’empêchant de procéder à une simple réfection du pouvoir en échange d’engagements concernant le nucléaire et le pétrole, comme cela pourrait être envisagé avec des éléments plus « républicains » et plus « pro-occidentaux », à l’instar de l’ancien chef de la diplomatie iranienne, Mohammad Javad Zarif.


 

1. Le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI), le Parti de la vie libre du Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK), l’Organisation Khabat du Kurdistan iranien et une branche du Parti Komala du Kurdistan iranien.

mise en ligne le 24 février 2026

Offensive internationale contre
l’éducation à la sexualité :
le Planning familial alerte

par Rozenn Le Carboulec sur https://basta.media/

Le Planning familial publie une étude inédite sur l’offensive contre l’éducation à la sexualité à travers l’Europe. Le rapport met en lumière un réseau d’organisations qui utilisent les mêmes mécanismes que pour s’attaquer au droit à l’avortement.

L’éducation à la sexualité est « au cœur d’une offensive coordonnée en Europe », alerte le Planning familial dans un rapport dévoilé lundi 23 février.

L’offensive contre l’éducation complète à la sexualité - Cartographie des acteurs et analyse des stratégies d’opposition en Europe”. Le rapport est disponible sur le site du Planning familial.

L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), reconnue internationalement sous le nom d’éducation complète à la sexualité (ECS), est attaquée à travers le continent, constate l’association. La mise en œuvre de l’éducation à la sexualité « se heurte à des résistances croissantes qui se multiplient et s’intensifient », et ce « depuis les années 2010 », note le rapport.

À l’origine de cette étude, « l’importante réaction conservatrice, assez violente, et à laquelle on ne s’attendait pas », qui a fait suite au dépôt de plainte de trois associations contre l’État, contextualise la présidente du Planning familial, Sarah Durocher. En mars 2023, son organisation, Sidaction et SOS Homophobie attaquaient la France pour son inaction en matière d’Evars, dont la mise en œuvre est pourtant obligatoire, à raison d’au moins trois séances annuelles dans les écoles, collèges et lycées, depuis une loi de 2001. Cette action a finalement porté ses fruits, l’État ayant été condamné, début décembre 2025, à payer un euro symbolique pour avoir manqué à son obligation légale. Mais c’est au prix d’attaques virulentes de nombreux mouvements conservateurs.

« Un projet politique derrière »

« Il était important pour nous d’analyser ça. Nous sommes parti·es de ce qui s’est passé en France pour observer ce qui se fait ailleurs, et constater deux choses : d’abord que les attaques contre l’éducation à la sexualité reprenaient les mêmes mécanismes que celles contre l’avortement, et ensuite que cela répondait à une stratégie très claire, avec un vrai projet politique derrière », détaille Sarah Durocher.

En France, un programme officiel d’éducation à la sexualité s’applique pour la première fois depuis la rentrée 2025, mais de nombreux trous dans la raquette persistent pour que sa mise en œuvre soit effective. « Nous subissons une baisse de financements au Planning, et déplorons plus généralement un manque de moyens sur le sujet », dénonce Sarah Durocher, qui attend désormais une réelle évaluation de l’Éducation nationale à ce sujet. Entre l’éviction du Planning familial du premier degré, et la crainte d’une privatisation de l’Evars, il existe toujours « une grande disparité entre le cadre législatif et sa mise en application », note le rapport du Planning.

Des situations différentes selon les pays

Pour montrer qu’il ne s’agit pas ici que d’un enjeu national, mais européen, le rapport a souhaité dresser une étude comparative dans six pays : France, Suède, Allemagne, Espagne, Italie, Hongrie. On y lit ainsi qu’en 1955, la Suède devenait le premier pays au monde à rendre l’éducation à la sexualité obligatoire dans toutes les écoles publiques. Depuis 2021, l’éducation à la sexualité y est même un élément obligatoire des programmes de formation des enseignant·es à l’université.

En Italie, l’éducation sexuelle est à l’inverse interdite dans les écoles et dépend de l’initiative du personnel des établissements – parfois même des élèves pour les collèges et lycées –, sans uniformité ni obligation. Dans ce pays, « plusieurs propositions de loi ont été faites entre 2013 et 2025 par des partis de gauche afin d’introduire l’éducation sexuelle dans les écoles, sans qu’aucune ne soit adoptée », note le rapport.

En Hongrie, depuis 2021, « l’État détient un pouvoir très restrictif sur l’accès à l’éducation sexuelle en milieu scolaire. Celle-ci est quasiment exclusivement assurée par les enseignant·es, dans une approche axée sur les valeurs d’une vie de famille traditionnelle, et par le prisme de la biologie principalement ». On apprend également que, dans ce pays, « tout contenu non conforme à l’image traditionnelle hétérosexuelle ou familiale est prohibé des programmes ».

La Hongrie à la tête des attaques

La Hongrie, dirigée depuis 2010 par Viktor Orbán, incarne l’un des principaux acteurs de l’actuelle offensive anti-Evars en Europe. Dans son étude, le Planning alerte sur un mouvement d’opposition « structuré et transnational », qui repose sur une constellation hétérogène d’acteurs, parmi lesquels des partis politiques comme le Fidesz de Viktor Orbán, le Rassemblement national et Reconquête pour la France, Vox en Espagne, mais aussi un certain nombre d’associations familiales, de médias conservateurs, d’organisations religieuses et de collectifs de parents.

En France, les acteurs les plus influents sont, par exemple, le Syndicat de la famille (ancienne Manif pour tous), le collectif Parents vigilants, créé par Reconquête, ou encore, plus récemment, le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Loin d’être des acteurs isolés, ces derniers s’appuient sur des structures européennes et internationales, telles que le World Congress of Families, Family Watch International, CitizenGO, ou encore One of Us, une initiative citoyenne contre le droit à l’avortement en Europe, coordonnée par la Fondation Jérôme-Lejeune.

Rhétorique anti-genre

Ce réseau est dense et structuré. Une récente étude du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF) a mis en avant ses nombreuses sources de financement. C’est la même constellation qui s’oppose, encore aujourd’hui, au droit à l’avortement. Elle s’appuie pour cela sur des rhétoriques qui restent inchangées au fil du temps.

L’offensive documentée par le Planning familial s’insère dans un mouvement global de diabolisation du concept de genre, renommé par ses détracteurs « idéologie » ou « théorie du genre ». Cette rhétorique anti-genre, qui a émergé depuis le Vatican à la fin des années 1990 et a fortement imprégné la mobilisation contre le mariage pour toutes et tous en France en 2013, s’en prend tout à la fois aux droits LGBT+, à l’avortement et à l’éducation à la sexualité.

Elle diabolise tout ce qui est perçu comme une menace idéologique pour la perpétuation d’un modèle familial traditionnel, catholique et hétérosexuel. « La rhétorique anti-ECS exprime l’idée d’une “guerre culturelle” qui serait menée par le mouvement woke », résume le Planning. Elle s’appuie, pour cela, sur une stratégie discursive autour de la protection de la famille traditionnelle et de l’enfance, l’image de l’enfant « innocent et en danger » étant systématiquement mobilisée par ces mouvements anti-genre.

Des recommandations

« En Hongrie, l’introduction de la Loi LXXIX, rendant quasiment impossible l’ECS à l’école, a été défendue par ses auteurs comme un projet de prévention et de protection visant à prendre action contre les agressions pédophiles », prend pour exemple le rapport. Autre outil commun de ces rhétoriques : la diffusion de fausses informations et la création de « paniques morales » autour de sujets progressistes.

Or, ces actions anti-ECS ont des effets, alerte le Planning familial, qui observe que certains établissements scolaires s’autocensurent, annulent des ateliers ou des interventions et retirent certains contenus pédagogiques face à des « campagnes d’intimidation ». En réaction, le Planning familial formule plusieurs recommandations stratégiques aux institutions européennes.

Parmi elles : intégrer l’ECS dans la politique sociale européenne ; garantir la mise en place d’une éducation à la sexualité obligatoire et inclusive dans tous les États membres ; identifier un·e eurodéputé·e référent·e pour l’ECS pour chacun de ces États ; assurer une coordination transnationale des acteurs de l’ECS à l’échelle européenne ; ou encore, bien sûr, la sécurisation de financements pérennes. Et ce, afin de « de ne pas laisser le monopole des discours sur l’Evars aux mouvements conservateurs », insiste Sarah Durocher.

 mise en ligne le 20 février 2026

Leïla Shahid,
u
ne vie palestinienne

Denis Sieffert  sur www.politis.fr

L’ex-déléguée générale de Palestine en France et auprès de l’Union européenne est décédée ce 18 février. Une forte personnalité qui aura marqué toute une génération de militants ou de journalistes engagés.

La situation était-elle trop désespérante ? Leïla Shahid, qui vivait le sort des Palestiniens dans sa chair, ne l’a pas supportée. Elle est morte mercredi 18 février dans sa maison de Lecques, près d’Uzès. Je l’avais eue au téléphone en fin de semaine dernière alors qu’elle était encore à l’hôpital. Elle m’avait dit souffrir d’un sentiment d’enfermement.

Sa voix, d’habitude si forte portée par son accent chantant, était faible. On osait à peine évoquer avec elle la situation du Proche-Orient tant on mesurait à quel point c’était douloureux. Depuis sa retraite d’une longue carrière diplomatique, elle se consacrait à de nombreuses activités culturelles qui n’étaient pas un substitut, mais une passion de toujours.

C’est la guerre des Six Jours, en juin 1967, qui a décidé de son engagement dans le Fatah, le parti de Yasser Arafat.

Leïla Shahid était née le 13 juillet 1949 à Beyrouth dans une grande famille palestinienne dont la généalogie s’écrivait comme une page d’histoire. Sa mère Sirine Husseini Shahid, issue des al-Husseini et des al-Alami, était la petite fille du maire de Jérusalem à la fin de la domination ottomane. Ses aïeux, auxquels on avait promis l’indépendance, avaient vécu la trahison des accords Sykes-Picot et de la Déclaration Balfour.

Rencontres

C’est la guerre des Six Jours, en juin 1967, qui a décidé de son engagement dans le Fatah, le parti de Yasser Arafat. En 1968, elle suit des études de sociologie et d’anthropologie à l’université américaine de Beyrouth. Mais c’est à Paris qu’elle vient soutenir sa thèse sur la structure sociale des camps de réfugiés palestiniens. Et c’est à Paris qu’elle fait la rencontre décisive d’Ezzedine Kalak, futur représentant de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) en France. Son assassinat par des mercenaires d’Abou Nidal en 1978 est resté comme une plaie jamais refermée.

C’est au cours de ces années qu’elle côtoie Jean-Luc Godard et Jean Genet, avec lequel elle se liera d’une solide amitié. Avec lui, elle se rend à Beyrouth en septembre 1982, au lendemain des massacres de Sabra et Chatila. La visite des camps jonchés de cadavres inspirera à Genet son texte fameux et sublime Quatre heures à Chatila. À cette époque, elle rencontre l’écrivain marocain Mohamed Berrada qu’elle épouse en 1978. Ils vivent pendant dix ans au Maroc.

Mais son engagement diplomatique est tracé. En 1989, Leïla Shahid est nommée représentante de l’OLP en Irlande, puis aux Pays-Bas et au Danemark. Avant d’être nommée en 1994 déléguée générale de Palestine en France, puis de 2005 à 2015 auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg, à Bruxelles. Une ville où elle disait avoir beaucoup aimé vivre.

En mars 2009, Michèle Collery lui a consacré un film : Leïla Shahid, l’espoir en exil. En 2015, elle prend sa retraite pour se consacrer à des actions culturelles pour la diaspora palestinienne. Elle qui fut une proche de Yasser Arafat, tirait alors un bilan amer de la stratégie de l’Autorité palestinienne : « Soyons honnêtes, nous avons échoué », reconnaissait-elle. Deux jours après le 7-Octobre, cette femme profondément tolérante, qui a aussi lutté toute sa vie contre l’antisémitisme, avait refusé de condamner l’attaque du Hamas, tout en jugeant les images « terribles ».

Elle remportait pour son peuple des victoires symboliques dans des débats où elle excellait.

Courage et générosité

Toute une génération de militants ou de journalistes engagés, qui ont suivi ou vécu la longue tragédie palestinienne, a aimé la générosité et le courage de cette femme. Son inlassable combativité a souvent fait mettre un genou à terre à des contradicteurs qui osaient devant elle falsifier l’histoire. Elle remportait pour son peuple des victoires symboliques dans des débats où elle excellait. Comme autant de petites revanches sur l’histoire qui se déroulait inexorablement dans le sens d’injustices que les grandes puissances avaient décidé.

Celles et ceux qui ont connu Leïla Shahid en amitié, parfois depuis près de quarante ans, comme l’auteur de ces lignes, éprouvent une émotion profonde. Ils garderont le souvenir d’une femme, certes habitée par son combat, mais pleine de vie et d’humour. Nous transmettons à Mohamed, dont la présence était toujours si apaisante quand la passion emportait Leïla, l’expression de notre amitié.


 


 

Leïla Shahid : ce soleil qui s’installe derrière l’horizon

Par Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr

Pour beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens, la Palestine vivante, La Palestine au cœur vaillant, la Palestine désirée et enjouée, la Palestine, c’est elle : Leïla. Leïla Shahid. Son visage doux et souriant, sa voix reconnaissable entre toutes, ses yeux pétillants et gourmands, son énergie pleine d’espoir. Leïla. Leïla Shahid.

Elle restera dans nos cœurs et nos mémoires, tant elle a marqué nos vies, nos combats, nos manières d’être, souvent. En témoigne la foule de messages de chagrins, de messages de gratitude qui court les réseaux du monde. Pour elle.

En français, en arabe, en anglais, la ferme tendresse de sa voix portait loin. De la rue aux rédactions des médias, jusqu’aux chancelleries du continent européen et du monde. Leïla Shahid était l’incarnation de la Palestine, de son peuple et de sa terre, de son histoire et de sa culture.

Intellectuelle et diplomate, énergique et passionnée ; attachante et rigoureuse, elle portait partout et en tout temps l’image de la Palestine, non comme on brandit une pancarte ou une identité fermée, mais comme une humanité à faire reconnaître.

Solaire, elle aimantait les regards et les corps. Ses mots, choisis, pesés, étaient fermes sans jamais être fermés. Ses fidélités étaient éloignées de l’aveuglement. Habitée par une grande cause humaine, Leïla Shahid ne méprisait pas les complexités, les contradictions. Elle savait manier la nuance, condition souvent du lien, de la mise en relation humaine.

Son arme était la force du verbe. La justesse des mots nourris d’un incontestable argumentaire qui désarmait celles et ceux qui font profession de nier, de cacher et de déchirer les résolutions de l’Organisation des Nations unies sur l’autel de l’injustice et du pillage des terres, de l’accaparement de l’eau et la destruction des maisons. Tous ceux-là qui bafouent le droit sous les chenilles de leurs chars et les tombereaux de bombes qui tuent ou mutilent les femmes et les enfants de Gaza.

Écouter Leïla, c’était entendre un chant profond mêlé d’histoire et de géographie, de droit et de poésie, d’anthropologie et de politique. La politique au sens noble, telle qu’on aimerait qu’elle soit.

Diplomate infatigable, Leila était la flamme vivante d’un peuple que les complices occidentaux ont laissé l’État d’Israël enfermer à l’intérieur d’un mur de honte et de béton, et réduire au silence sous des tonnes de poussière, de cendres et de pierres.

Leïla partageait avec Yasser Arafat, dont elle était une infatigable sœur en fraternité de combat, la connaissance des blessures, des fêlures et des douleurs des uns, le tragique de l’histoire et les peurs des autres.

C’était tout le sens du rameau d’olivier brandit à la tribune de l’ONU. C’était le sens du travail pour aboutir aux accords d’Oslo dont Leïla épousa les méandres pour un pas en avant tandis que les Occidentaux les piétinaient de leurs lourds sabots.

De toutes ses forces, elle essaya d’en tirer le meilleur non sans partager la déception de la jeunesse palestinienne qu’elle ne cessait d’encourager sans jamais la quitter des yeux. Elle savait depuis longtemps que nous avions changé de monde et qu’il fallait laisser cette ardente jeunesse en quête d’avenir s’organiser autrement, imaginer sa Palestine.

Leïla Shahid n’a eu de cesse d’ériger des barrages contre les haines, de construire des ponts entre les citoyens, les intellectuels, les travailleurs israéliens et palestiniens. Elle chérissait l’altérité pour progresser vers la justice, la liberté, la souveraineté et la paix.

Lectrice passionnée, elle partageait les œuvres des grands esprits du monde en revenant toujours boire à la source de l’œuvre poétique de son fraternel complice, Mahmoud Darwich. Avec lui, elle partageait la conviction qu’on peut toujours occuper une terre, mais pas l’imaginaire qui lui restera libre et se transformera en une force constructive. Elle portait passionnément, indéfectiblement, la visée d’un Moyen-Orient apaisé, démocratique, laïque, pacifique arrosant le monde de sa riche histoire et de sa culture en partage.

Le bouleversement historique qu’ont constitué les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, et l’anéantissement de Gaza par l’extrême droite israélienne a été pour Leïla un dur moment de bascule au point d’ouvrir sous les pieds de cette porteuse d’espoir un immense vide, un vertigineux abîme comme un effacement des engagements de toute une vie.

De chacune de nos conversations, depuis coulait à la fois une analyse profonde et lucide mêlée à de douloureuses émotions engendrant des torrents de larmes aussi vastes que les tas de cendres ensevelissant Gaza et ses enfants. Elle ne manquait jamais de dire à quel point la lecture de L’Humanité lui réchauffait le cœur, nourrissait son esprit. Avec L’Humanité c’était une amitié exigeante, une forte reconnaissance du seul quotidien de la cause Palestinienne.

Nous pleurons Leïla Shahid. Leïla. La combattante et la penseuse, la défenseure du droit. Nous pleurons. Nous pleurons une amie très chère. Avec le poète, nous murmurons, « Tu aurais pu vivre encore un peu ». Notre fidélité et notre respect se manifesteront dans la poursuite de ses combats.

Leïla Shahid, un nom qui s’inscrit désormais pour l’éternité en lettres d’or sur les frontons de la conscience humaine.

   mise en ligne le 16 février 2026

« En Palestine, le récit est un champ de bataille »

Joseph Confavreux sur www.mediapart.fr

La poétesse palestinienne Asmaa Azaizeh raconte la condition spécifique des Palestiniens vivant en Israël et réfléchit à ce que signifie parler de guerre à l’heure de Gaza. Entretien.

La poétesse palestinienne Asmaa Azaizeh est née au milieu des années 1980, dans le village de Daburieh, en Basse-Galilée. Longtemps installée à Haïfa, elle a aussi travaillé comme journaliste et a été la première directrice du musée Mahmoud-Darwich de Ramallah au début des années 2010.

Dans son recueil de poèmes intitulé Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre, publié aux éditions du Commun dans une traduction de Chakib Ararou, elle écrit : « La guerre occupe mes pensées. Mais je n’ose pas écrire à son sujet. Je fouette mes métaphores, puis les supplie. » À l’occasion de cette parution, elle revient sur la possibilité d’écrire sur la violence quand on ne se trouve pas en son cœur, ainsi que sur la condition spécifique et invisibilisée des Palestinien·nes vivant en Israël.

Mediapart : Votre recueil de poèmes « Ne me croyez pas si je vous parle de la guerre » a initialement été publié en 2019. Quel sens donnez-vous à ce titre ? Est-il chargé différemment à l’heure où votre texte est traduit en français, après deux ans de carnage à Gaza ?

Asmaa Azaizeh : Le titre de ce recueil vient, à l’origine, d’une demande qui m’avait été faite d’écrire un texte sur ma vie de femme en état de guerre. La demande m’a troublée parce que je n’ai jamais vécu sous occupation militaire. Je n’ai pas fait l’expérience d’être bombardée, je ne vis pas ce que vit mon peuple à Gaza ou en Cisjordanie.

Et je me suis fixé comme principe de ne jamais parler au nom d’autres ou d’utiliser le pronom « nous ». Mais je définirais néanmoins les attaques contre mon identité, ma culture, mon éducation, mon architecture, ma terre, comme des formes de guerre, même si c’est une guerre au ralenti, une guerre silencieuse, une guerre marginale, dont personne ne parle. Mais je la vis néanmoins dans mon corps et c’est à partir de là que j’écris. Mais parler de Gaza ou de la Syrie quand on n’est pas directement sous le feu est une gageure.

Comment décrire cette guerre de basse intensité qui me concerne personnellement, alors que des guerres de haute intensité se déroulent autour de moi ? Comment écrire des mots quand on est, comme moi, palestinienne, mais des mots qui peuvent ne pas sembler aptes à décrire la situation palestinienne ?

Les vies des Palestinien·nes à Gaza, en Cisjordanie, à l’intérieur d’Israël, dans les pays arabes limitrophes ou en Occident paraissent diverger toujours plus. Vous avez grandi à Haïfa, en Israël. Comment parler depuis cette condition de Palestinienne dotée d’un passeport israélien ?

Asmaa Azaizeh : Nous vivons un effacement silencieux. D’abord par Israël, suivi par le monde entier, qui nous a longtemps appelés les « Arabes israéliens » alors que nous sommes des Palestiniens. Et des Palestiniens tout court, pas des « Palestiniens-Israéliens ». Moi, je suis palestinienne, mais, vivant en Israël, je n’ai pas le droit de vivre en connexion avec ma terre, mon peuple, mon histoire, ma culture, ma langue…

La manière dont Israël cherche à nous détruire est moins frontale qu’à Gaza, mais la logique est la même.           
Asmaa Azaizeh, poète palestinienne

Nous sommes censés avoir des droits, les moyens de nous déplacer, nous sommes vus comme des citoyens israéliens normaux, alors que c’est loin d’être le cas. Israël est, comme cela nous l’est sans cesse répété, le foyer du peuple juif qui a mené contre mes grands-parents une guerre dite de « libération » en 1948. Comment pourrais-je me considérer comme citoyenne de ce pays en n’étant que palestinienne ? Tout est fait pour que je ne puisse pas me sentir chez moi sur ma terre, pour que je me sente étrangère là où j’ai grandi, pour que je sois déracinée de mon identité.

La manière dont Israël cherche à nous détruire est moins frontale qu’à Gaza, bien sûr. Ce qui se déroule à Gaza est incommensurable. Mais la logique est la même. Un des moyens employés est celui mis en œuvre par le ministre de la sécurité nationale, le suprémaciste juif Itamar Ben Gvir. Il laisse se développer, voire encourage les gangs mafieux qui détruisent nos communautés de l’intérieur.

À la fin des années 1980 et au début des années 1990, ces derniers étaient présents dans les villes palestiniennes, mais ils ont été éradiqués par une politique volontariste. Désormais, on laisse ces groupes prospérer, sans enquêter sur leurs crimes, en les laissant intoxiquer nos communautés, de telle sorte que nous avons maintenant, dans les villes palestiniennes à l’intérieur d’Israël, des taux d’homicide proches de ceux de la Colombie ! Il s’agit d’une stratégie délibérée visant à la fois à alimenter le lieu commun selon lequel le peuple palestinien serait intrinsèquement violent et à faire en sorte que nous retournions nos armes et nos rancœurs contre nous-mêmes. 

Cette stratégie a été amplifiée par l’actuel gouvernement israélien, mais elle a été forgée au début des années 2000, au moment de la seconde Intifada. Pendant la première Intifada, à la fin des années 1980, les Palestiniens à l’intérieur d’Israël n’ont pas manifesté. Pendant la seconde, ils ont fait partie du soulèvement et, à partir de là, les services de sécurité intérieure nous ont considérés comme une cinquième colonne et des ennemis de l’intérieur.

À cela s’ajoute aussi le fait que les Palestiniens de 1948 qui n’ont pas été expulsés pendant la Nakba ont été largement exclus du récit et du combat national palestiniens. Nous sommes vus comme des privilégiés du seul fait que nous disposons d’un passeport israélien qui nous permet de nous déplacer.

J’ai longtemps eu le sentiment que je ne pourrais trouver une manière vivante et adéquate de raconter mon histoire, parce qu’elle n’était pas assez dure, pas assez passionnante, comparée aux autres histoires palestiniennes tissées d’expulsions, de mort, de guerre…

On attend souvent d’un·e artiste palestinien·ne qu’il ou elle dise quelque chose de la Palestine et du peuple palestinien, particulièrement dans un moment où ceux-ci sont martyrisés. Pouvez-vous – et voulez-vous – échapper à cette injonction ?

Asmaa Azaizeh : Je ne peux y échapper, parce que ma vie entière est politique. Je n’ai pas le privilège de pouvoir choisir les thèmes sur lesquels j’écris, parce que je ne peux changer ma réalité. Je ne dis pas que l’art est un simple reflet de la réalité – c’est le travail du journalisme que de rendre compte du réel –, mais il doit être en prise avec ce qui fait l’humanité, la beauté, la justice, pour se donner la capacité de percer la réalité lorsqu’elle est dépourvue de ce qui fait la dignité d’une vie humaine et dont les Palestinien·nes sont privé·es.

En écrivant, je cherche à montrer que les Palestiniens et Palestiniennes ne se trouvent nulle part en sécurité, même quand on distingue leur sort à Gaza, ce qu’ils subissent en Galilée ou la silenciation qu’ils vivent en Occident. Mais aussi à dire que c’est l’humanité dans son ensemble qui est affectée par la violence déployée à Gaza, mais aussi au Soudan ou en Syrie.

La poésie peut-elle dire quelque chose de la situation palestinienne que les milliers de photos et de textes journalistiques ne peuvent saisir ? Vous avez pratiqué aussi bien la poésie que le journalisme et votre recueil contient ces mots : « Mes rêves sont devenus une agence de presse, mes matinées douillettes des journalistes frénétiques flairant l’odeur des blessures sous les portes. »

Asmaa Azaizeh : Même au cœur d’un génocide, le peuple palestinien a montré sa capacité à documenter ce qui lui arrive. La mémoire, l’histoire, le récit sont des champs de bataille et nous sommes précocement conscients qu’il faut les investir pour ne pas être effacés. Que ce soit par la photo, la fiction, les journaux personnels, la non-fiction…

Si nous n’avions pas une littérature et une documentation remontant au début du XXe siècle, beaucoup d’aspects de la vie palestinienne nous échapperaient. C’est notre clé pour appréhender l’identité palestinienne dans son épaisseur. Le travail des journalistes et celui des poètes palestiniens me paraissent donc complémentaires.

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire de mes grands-parents, que je n’ai pas connus, et que mon père ne m’avait pas transmise à cause des traumatismes dont il avait hérité, j’ai eu le sentiment de me trouver face à un grand vide.

Non seulement il n’y a pas de photos, mais il y a peu de récits, d’autant qu’en 1948, beaucoup de Palestiniens n’allaient pas à l’école et étaient illettrés.

Comme, en plus, mes grands-parents vivaient dans un village qui n’a pas été expulsé, ils n’ont pas vraiment fait partie du récit national palestinien fondé sur la Nakba. Aujourd’hui, pour lutter contre l’effacement et l’oubli, les Palestiniens – surtout les jeunes générations – tentent de collecter toutes ces histoires orales, ces chansons, ces traditions…

Vous évoquez dans votre recueil le « mentir-vrai » des poèmes et vous le concluez par ces mots : « Bref, le problème des poètes n’est pas qu’ils mentent, le drame, c’est que nous les croyons aveugles… Comme les massacres. » Qu’entendez-vous par ces mots ?

Asmaa Azaizeh : Je me vis comme dans une bataille permanente avec la poésie elle-même. Celle-ci vise à forger des métaphores et des images frappantes, mais lorsque vous parlez d’une réalité qui excède toute métaphore, le risque est d’échouer en dévalorisant aussi bien la poésie que la réalité.

C’est sans doute pour cela que mon recueil est aussi tissé de moments où je questionne la poésie elle-même, et où je m’en prends à l’écriture elle-même, afin de ne pas me contenter de documenter une réalité externe comme à travers une fenêtre derrière laquelle on pourrait se tenir au chaud, alors que les éléments se déchaînent autour, des histoires de meurtres, d’exils, de viols…

Face à la masse de témoignages visuels ou écrits alertant sur le sort du peuple palestinien sans que le monde intervienne, qui espérez-vous toucher avec vos mots ? Vous écrivez à un endroit : « Le jour où une balle a transpercé la tête de Bassel al-A’raj comme par hasard, je me posais plus que jamais la question fatidique du public de la poésie. »

Asmaa Azaizeh : Je me suis posé cette question lorsque Bassel al-A’raj, activiste et écrivain, a été tué en 2017, à 33 ans, sous les balles de l’armée israélienne. J’écris pour rendre possibles des connexions avec et entre lecteurs, mais aussi pour montrer à quel point nous participons tous et toutes de formes de normalisation de la violence.

Cette normalisation ne vient pas seulement des médias mainstream et du personnel politique. Elle prospère sur la manière dont nous nous contentons d’un rôle de spectateur, même quand il nous arrive de manifester contre les massacres. Je vois autour de moi beaucoup de personnes qui ont le sentiment d’avoir fait leur devoir simplement après avoir chanté quelques slogans en soutien à la Palestine.

J’ai quitté Israël, sans être expulsée manu militari de ma maison, mais je ne l’ai pas fait pour autant de mon plein gré. 
          
Asmaa Azaizeh, poète palestinienne

Mais si nous voulons défendre notre humanité, nous devons faire davantage, refuser de participer à la mécanique de normalisation à l’œuvre, raconter l’histoire non seulement de Hind Rajab mais des milliers d’enfants gazaouis assassinés ces deux dernières années.

Je n’ai pas de solutions clés en main, mais je redoute plus que tout la passivité et l’irresponsabilité qui se répandent par le monde. Je ne dis pas que ma poésie peut changer les choses, mais c’est ma façon de tenter d’enrayer la prétendue normalité de ce que nous vivons collectivement aujourd’hui.

Vous venez de décider de quitter Haïfa pour vous installer à Londres. La « somoud », cette « résistance-résilience » qui désigne la manière des Palestiniens et Palestiniennes de tenir à leur terre en y restant malgré l’occupation, peut-elle persister en dépit d’un rapport de force de plus en plus inégal et du franchissement de seuils de violence inédits ? Pensez-vous qu’Israël puisse parvenir à faire partir tous les Palestiniens et Palestiniennes ?

Asmaa Azaizeh : Non seulement je pense que ce ne sera pas possible, parce que nous sommes des millions et que nous continuerons à résister, en dépit du rapport de force inégal. Mais je pense surtout que ce n’est pas possible parce que ce n’est pas ce qu’Israël veut. Pouvez-vous imaginer Israël tenir sans ennemi ? Pouvez-vous imaginer Israël obtenir un tel soutien sans donner le sentiment que son peuple est la seule et éternelle victime de l’histoire, sans que dire cela revienne à passer sous silence l’Holocauste ? Nétanyahou a eu besoin du Hamas à Gaza pour mener sa politique, diviser les Palestiniens et empêcher la création d’un État palestinien.

Mais ce qui est vrai, c’est que tout est fait pour nous affaiblir et nous faire partir. À titre personnel, j’ai quitté Israël, sans être expulsée manu militari de ma maison, mais je ne considère pas, pour autant, l’avoir fait de mon plein gré.

Je l’ai fait pour que mon fils ne se sente pas étranger sur sa propre terre, pour qu’il puisse jouer dans un parc sans avoir autour de lui des gens menaçants équipés de M16, pour qu’il puisse avoir une éducation digne de ce nom, pour qu’il ne devienne pas un citoyen de seconde classe.

Mais je sais que je ne me sentirai jamais chez moi à Londres. J’aurais préféré rester auprès de ma famille et de mon olivier en Galilée. J’aurais préféré demeurer dans ma ville de Haïfa, alors qu’Israël cible particulièrement les villes palestiniennes à l’intérieur d’Israël parce qu’elles contredisent son récit selon lequel l’État hébreu aurait été fondé sur des terres où ne se trouvaient que quelques paysans incultes et sans histoire…
 


 

 mise en ligne le 15 février 2026

Blocus de Cuba par les États-Unis : l’ONU est « extrêmement inquiète » face à l’aggravation de la crise

sur www.humanite.fr

Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est dit vendredi 13 février « extrêmement inquiet » face à l’aggravation de la situation socio-économique à Cuba, en proie à une très grave crise énergétique du fait du blocus états-unien.

« Des objectifs politiques ne sauraient justifier des actions qui, en elles-mêmes, violent les droits humains ». Ainsi, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est dit vendredi 13 février « extrêmement inquiet » face à l’aggravation de la situation socio-économique à Cuba, en proie à une très grave crise énergétique due au blocus états-unien.

« Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, réitère son appel à tous les États pour qu’ils lèvent les mesures sectorielles unilatérales, compte tenu de leurs répercussions importantes et indiscriminées sur la population », a déclaré une porte-parole du Haut-Commissariat, Marta Hurtado, lors d’un point de presse à Genève.

Trump décidé à aller jusqu’au bout ?

Le Haut-Commissariat souligne également que les sanctions sectorielles engendrent des difficultés économiques et affaiblissent la capacité de l’État à remplir ses responsabilités fondamentales. « Cela accroît le risque de troubles sociaux à Cuba », a notamment relevé Marta Hurtado.

En instaurant un blocus pétrolier pour priver la Grande Île de combustible, Donald Trump semble décidé à aller jusqu’au bout pour asphyxier la révolution cubaine, convaincu que les Cubains ne supporteront pas une énième crise dans un pays sous blocus criminel, à la fois économique, financier et commercial, et ce depuis plus de soixante ans.

À La Havane, les autorités ont pris des mesures drastiques pour rationner au maximum l’or noir. « Cuba est prêt à un dialogue avec les États-Unis, sur n’importe quel sujet », a réitéré le président Miguel Diaz-Canel, mais « dans le respect (…) de notre indépendance, de notre autodétermination ».


 


 

Cuba : face au blocus de Trump, le combat quotidien des soignants pour maintenir vaille que vaille le système de santé universel et gratuit

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Durement impacté par les sanctions états-uniennes, le système de soins - universel et gratuit - de l’île tient bon grâce à des hommes et des femmes dévouées, qui continuent de donner un sens humaniste à la médecine.

Lundi matin, 8 heures. La « guagua » – bus local – des travailleurs pénètre l’enceinte toujours ouverte de la polyclinique Celia Sanchez Manduley, où une trentaine de personnes de tous âges ne les ont pas attendus pour aller et venir entre les bâtiments qui forment le complexe couleur vert d’eau.

À l’entrée de l’édifice principal, quelques femmes d’une soixantaine d’années échangent sur les maux qui les amènent ici, au centre de santé de Playa Larga. Situé au bord de l’eau, au fond de la baie des Cochons, le chef-lie<u de Cienaga de Zapata – la plus grande zone marécageuse de Cuba – n’a aucune chance d’échapper à l’épidémie transmise par les moustiques qui frappe l’île depuis plusieurs mois.

« Nous avons toutes eu le chikungunya, et sinon c’est la dengue », blague l’une d’elles venue se faire traiter pour les douleurs articulaires typiques de cette maladie. « Comme tout le monde chez moi ! » Et comme un tiers de la population du pays si l’on en croit les autorités sanitaires1, pourtant familières de ces virus et fortes d’une structure conçue pour enrayer les épidémies dès leur apparition.

Mais s’il était autrefois l’orgueil d’une révolution qui montrait au monde ce qu’un pays du Sud, loin d’être riche mais doté d’une volonté inébranlable, était en mesure d’accomplir, le système de santé publique cubain est aujourd’hui plus que jamais victime des sanctions états-uniennes, et forcé à passer de la prévention à la gestion de crise. Toutefois, le système tient toujours, et s’efforce tant bien que mal de n’abandonner personne sur le bas-côté. Ce qui continue de faire figure d’exception dans un continent où la règle générale reste « pas d’argent, pas de soins ».

Une fuite de cerveaux

« Nous disposons d’une salle de rééducation physique ; le médecin physiatre y reçoit les personnes touchées par l’épidémie, beaucoup suivent des traitements en raison des séquelles », explique Yalixys Betancourt, docteure de 33 ans et plus que fière directrice de la polyclinique. Les 10 420 habitants de la Cienaga de Zapata sont pris en charge, dont 4 425 résidents ici, à Playa Larga. Le reste dans des endroits bien plus reculés et parfois difficiles d’accès – Soplillar, Santo Tomas, Guasasa, Cocodrilo, La Ceiba, El Rincon – grâce à deux annexes, à Playa Giron et Cayo Ramona.

Diplômée depuis dix ans et en poste ici depuis cinq, la jeune médecin liste les services offerts de façon totalement gratuite à la population dans ce centre qui tient son nom d’une illustre guérillera, la première femme à occuper le poste de soldat combattant dans les rangs de l’armée rebelle de Fidel Castro.

Médecine générale, ophtalmologie, radiologie, psychologie, psychiatrie, stomatologie, traumatologie, « maison de naissance » pour le suivi prénatal… « Et un laboratoire de biologie médicale doté du système ultra-micro-analytique – Suma –, une technologie 100 % cubaine » (développée dans les années 1980 et adoptée dans une vingtaine de pays latino-américains, africains ou asiatiques), précise Yalixys Betancourt. Pour les autres branches, des spécialistes de Jagüey Grande, 30 km plus au nord, passent chaque mois pour le suivi…

« En tout il doit y avoir autour de 300 travailleurs, dont 33 médecins et une soixantaine d’infirmières, répartis entre la polyclinique et ses deux annexes. » C’est le second niveau d’attention médicale, avant le troisième : l’hôpital. Le premier niveau consiste en un maillage territorial tenu par des dispensaires de proximité, explique-t-elle devant un tableau : il y en a 11 dans ce secteur, avec un médecin et une infirmière chacun, qui reçoivent et effectuent des visites chez les voisins, assurant un suivi personnalisé à caractère préventif.

Mais actuellement trois dispensaires n’ont pas de médecin. La raison ? Au cours des dernières années, la crise économique – plus terrible encore que la « période spéciale » du début des années 1990 – a conduit un nombre record de Cubains à quitter le pays, frappant l’île d’une fuite de cerveaux qui a aussi impacté le secteur de la santé. Censées viser « les autorités du régime », c’est en fait la population tout entière qui subit de plein fouet les conséquences du blocus imposé par Washington, que les sanctions intensifiées depuis le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) n’ont fait que rendre plus cruel.

Dans un récent rapport préliminaire sur « l’impact des sanctions unilatérales états-uniennes sur les droits humains » à Cuba, la rapporteuse spéciale de l’ONU Alena Douhan décrit implacablement les catastrophiques répercussions en matière de santé de la politique d’asphyxie et « de pression maximale » instaurée par l’Oncle Sam.

Les postes vacants ne font que s’ajouter aux mille et une difficultés que rencontre le secteur : « Inaccessibilité, de 69 %, des médicaments (…) et des intrants nécessaires pour leur production locale ; des équipements et des pièces détachées pour leur maintenance ; problèmes d’entretien des infrastructures essentielles »… De quoi provoquer, selon la spécialiste onusienne, « une mortalité croissante ; une détérioration de l’état de santé (de la population) violant inévitablement ses droits, sa qualité de vie, sa dignité ».

Être médecin à Cuba, avant tout une vocation

« La vague d’émigration a été très forte, confirme Yalixys Betancourt, beaucoup de gens sont partis, mais ici la situation se rétablit peu à peu, et cette année trois nouveaux médecins originaires de Cienaga de Zapata viennent d’obtenir leur diplôme, ils vont bientôt intégrer nos équipes. »

Avec des salaires autour de 5 500 pesos par mois (15 euros au taux informel, pratiqué dans la rue), être médecin à Cuba est avant tout une question de vocation, et Yalixys peine à comprendre qu’on puisse vouloir faire ce type d’études pour s’enrichir. « Il faut aimer son métier, le contact humain, être sensible. Chez moi c’est une tradition familiale : mon père est médecin, ma sœur est médecin ; nous sommes fiers d’offrir avec amour le peu que nous avons et nous essayons de faire tout notre possible, voire l’impossible, pour aider nos patients. »

Dans le hall d’entrée, la docteure Lusay Andrade, 35 ans, termine son tour de garde en raccompagnant un grand-père et son petit-fils de 2 ans et demi. « Le petit présente des symptômes broncho-respiratoires, nous lui avons administré des stéroïdes, des antihistaminiques et fait des nébulisations », explique la jeune femme, qui n’envisage pas d’exercer ailleurs qu’auprès de sa communauté.

Malgré un thermomètre frôlant les 30 degrés l’après-midi, c’est la période hivernale : changements brusques de température, humidité, poussière, pollens et allergies… Les infections respiratoires sont de mise – bronchites, asthme ou simples rhumes… – et traitées par aérosolthérapie.

Le docteur Ruben Socorro s’occupe d’un autre enfant qui a du mal à respirer. Lui est « médecin généraliste intégral », et a plus la bougeotte que sa collègue. Il est parti au Brésil, pour une de ces missions de coopération médicale qui font l’honneur de Cuba et enrager le département d’État nord-américain : deux ans auprès du peuple autochtone des Xavantes, dans l’État du Mato Grosso, de 2016 à 2018.

Mais aussi pour se former, avec à la clé un diplôme en thérapie intensive décerné par l’Hôpital israélite de São Paulo, considéré comme un des meilleurs d’Amérique latine. « C’était un programme d’échanges, de formation, de coopération et d’apprentissage mutuels… Et puis (Jair) Bolsonaro a été élu, et nous (les médecins cubains) avons été expulsés », hausse-t-il les épaules en pénétrant dans la salle des urgences.

Beaucoup de matériel vient de Chine. L’électrocardiographe, un Nihon Kohden OPV-1500K, est japonais et approche la vingtaine d’années de bons et loyaux services. « Il nous donne du fil à retordre : l’écran est en surbrillance, impossible de lire les données affichées ! » Pas les moyens de le réparer, encore moins d’en acheter un autre, alors on fait avec. Le défibrillateur, l’oxymètre et l’aspirateur de mucosités paraissent tout aussi vétustes, « mais ils fonctionnent », sourit Ruben.

« Je pense que la santé restera toujours une priorité de notre gouvernement »

Dans un autre bâtiment, Marcelis, la responsable du service d’imagerie, montre le seul appareil à ultrasons de la polyclinique : un Toshiba hors service depuis un an, faute de pouvoir acheter une pièce de rechange. « C’est très embêtant, car je dois transférer mes patients à Jagüey, mais il n’y a pas toujours de place là-bas. De plus il s’agit de personnes âgées, handicapées physiques, malades, ou des femmes enceintes : difficiles pour elles de se déplacer », bougonne-t-elle.

D’autant plus que la polyclinique ne dispose pas d’ambulance, ni d’aucun type de transport médicalisé. Pour les femmes enceintes, la mairie se débrouille pour fournir une « guagua » tous les vendredis. Mais, pour les échographies Doppler, pas le choix : c’est jusqu’à Matanzas, la capitale de la province, qu’il faut aller, à trois heures d’ici.

« Même si nous avons des problèmes, des lacunes ou des contraintes, je pense que la santé restera toujours une priorité de notre gouvernement », assure avec le sourire la docteure Betancourt. La directrice ne connaît pas les chiffres du budget alloué à la santé par la municipalité, ou le montant des frais dépensés pour les soins apportés aux habitants de la Cienaga de Zapata : ici ce n’est pas la logique comptable qui prime, et l’on n’aborde pas ces questions en termes de « coûts ».

Et puis certaines choses n’entrent pas dans les tableaux Excel, comme la solidarité internationale. Derrière une porte, elle montre une montagne de boîtes de toutes sortes de médicaments et matériels : paracétamol, seringues, tests de grossesse, compresses mais aussi morphine pour des traitements contre le cancer. La provenance ? Un don apporté la veille par un groupe de lecteurs de « l’Humanité », dans le cadre d’un voyage organisé par Cuba Linda.

Pour son président, Didier Lalande, la démarche est avant tout politique. « Nous considérons que ce pays est le dernier rempart contre l’impérialisme ; l’aider c’est soutenir une résistance, un modèle différent qui prouve qu’une autre façon de penser la société – la santé, l’éducation – est possible, avec de vrais droits, en dehors des lois du profit. »

À l’heure où le blocus fait rage, et alors que le président Trump semble prêt à toutes les barbaries pour faire plier

mise en ligne le 13 février 2026

Génocide à Gaza :
un collectif de juristes dénonce les « affirmations fallacieuses »
visant  Francesca Albanese

Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr

Face au déferlement de fausses informations dont Francesca Albanese est la cible, l’association Juristes pour le droit international a interpellé, jeudi 12 février, la procureure de la République de Paris. Le collectif estime, dans son signalement, que plusieurs députés macronistes et le ministre des Affaires étrangères se sont rendus fautifs de « délit de diffusion de fausse nouvelle ».

Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a beau affirmer l’inverse, l’association Juristes pour le droit international (Jurdi) souhaite rétablir la réalité des faits. « Il est évident qu’à aucun moment Israël n’est désigné comme un ennemi commun de l’humanité » dans la prise de parole de Francesca Albanese du 7 février à l’occasion d’un forum organisé par la chaîne Al Jazeera.

Dans un signalement de délit de diffusion de fausse nouvelle envoyé le jeudi 12 février à la procureure de la République de Paris, Jurdi pointe que le « simple visionnage de l’interview » montre que Francesca Albanese n’a jamais prononcé la phrase tronquée ayant été diffusée sur les réseaux sociaux : « Israël est l’ennemi commun de l’humanité. » Mais aussi que « ces propos (…) relèvent d’une analyse juridique et structurelle des violations graves du droit international » commises par Tel-Aviv.

« Déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat »

Pour rappel, une cinquantaine de députés macronistes – dont Caroline Yadan, Élisabeth Borne, Olivia Grégoire, Éric Woerth, Guillaume Kasbarian et Franck Riester – ont réclamé, dans une lettre envoyée mardi à Jean-Noël Barrot, que la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés soit « déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat ». Interpellation réitérée le lendemain à l’Assemblée nationale, lors d’une séance de question au gouvernement.

Jean-Noël Barrot a annoncé que « la France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese » et que le Quai d’Orsay demande sa démission.

« Il est important de préciser que l’envoi de la lettre des députés Renaissance au ministre est intervenu après que, sur le réseau social X, plusieurs comptes ont relayé la fausse nouvelle à partir du 8 février, rappelle Patrick Zahnd, président de Juristes pour le droit international. Tel est notamment le cas des comptes de Mme Caroline Yadan, première signataire de la lettre et de Mme Shannon Seban. »

Les deux élues sont notamment visées par le signalement, pour avoir « persévéré dans leurs affirmations fallacieuses », malgré la rediffusion du passage de Francesca Albanese dans son intégralité sur X. Les juristes derrière le signalement estiment donc que les députés signataires de la lettre, le ministre des Affaires étrangères et plusieurs médias sont fautifs de « délit de diffusion de fausse nouvelle », comme expliqué dans l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Cette dernière prévoit une amende qui peut aller jusqu’à 45 000 euros.

La députée des Français de l’étranger, notamment d’Israël, Caroline Yadan a d’ailleurs continué d’accuser Francesca Albanese. L’élue estime ainsi que la rapporteuse spéciale « a multiplié des prises de position marquées par une rhétorique radicale, des comparaisons inappropriées et une posture systématiquement à charge, incompatibles avec les exigences de neutralité, d’impartialité et de crédibilité attachées à ce mandat ».

« Une telle pratique, qui constitue un délit et relève à ce titre de votre domaine d’intervention, est à la fois délétère pour le débat public et dangereuse pour les personnes diffamées, conclut Patrick Zahnd. Il est donc particulièrement important que vous donniez suite à ce signalement. »

Une manière de décrédibiliser les critiques – documentées et appuyées par les Nations unies, la Cour internationale de justice (CIJ) ou encore la Cour pénale internationale (CPI) – émises depuis plusieurs années par Francesca Albanese, à l’encontre de Tel-Aviv. Mais aussi de réduire au silence ce qui doit être dénoncé : le génocide du peuple palestinien par Israël.


 


 

Démission de Francesca Albanese : la trumpisation du Quai d’Orsay

Loïc Le Clerc sur https://regards.fr/

Un montage vidéo mensonger de la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, et voilà la France qui exige sa démission ? For sure !

Qu’il semble loin ce mois de septembre 2025 où Emmanuel Macron reconnaissait, à la tribune des Nations unies, l’État palestinien. Le geste n’était pas qu’un symbole. Il pouvait ouvrir une brèche diplomatique. Mais à force de reculer d’un pas après chaque avancée, à force de s’excuser presque d’avoir osé un geste de droit, ce « en même temps » se transforme en mauvaise conscience permanente. Le problème de ce gouvernement n’est pas tant qu’il fasse un pas – c’est qu’il passe son temps à le neutraliser.

Or voilà qu’en ce mercredi, le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, appelle à la démission de la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese. Et la France exigera officiellement cette démission le 23 février, lors de la session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Une décision grave : on ne s’en prend pas impunément à une représentante mandatée par l’ONU.

Qui est donc Francesca Albanese ? Juriste italienne spécialisée en droit international, experte reconnue des droits humains, elle est depuis 2022 rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. Son mandat consiste à documenter les violations du droit international, quelles qu’elles soient. Elle est soutenue par de nombreuses ONG et universitaires pour la rigueur de ses rapports ; elle est également violemment attaquée pour la clarté de ses mots. Parce qu’elle nomme les choses. Parce qu’elle rappelle que l’occupation est illégale. Parce qu’elle parle de crimes de guerre lorsque les faits l’y conduisent. Parce qu’au fond, elle dit le droit international.

Qu’a-t-elle donc raconté pour recevoir les foudres du Quai d’Orsay ? Rien d’autre que son travail minutieux exige : « Le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’ont armé, lui fournissant des excuses politiques, un appui politique, un soutien financier et économique, c’est un défi. Le fait que la plupart des médias dans le monde occidental amplifient le discours pro-apartheid, le narratif génocidaire, c’est un défi. Et en même temps c’est aussi une opportunité. Car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n’a connu les défis auxquels nous sommes tous confrontés, nous qui ne contrôlons pas d’importants capitaux financiers, ni d’algorithme, ni d’armes. Nous voyons maintenant que l’humanité a un ennemi commun, et que le respect des libertés fondamentales est la dernière voie pacifique, le dernier outil pacifique dont nous disposons pour recouvrer notre liberté. »

Mais ces déclarations, Jean-Noël Barrot ne les a pas entendues. Pour appeler à la démission de Francesca Albanese, il se base sur un montage vidéo diffusée par la députée Renaissance Caroline Yadan, où les propos sont déformés et tronqués pour lui faire dire qu’Israël serait « l’ennemi commun de l’humanité ». In fine, 53 députés macronistes se sont associés à la demande de démission de la rapporteuse onusienne. 53. Ce n’est plus un dérapage isolé, c’est une ligne politique.

Il faut rappeler que Caroline Yadan est notamment à l’origine d’une proposition de loi visant à assimiler l’antisémitisme à toute critique de la politique de l’État d’Israël – une confusion grave. Depuis des mois, elle mène campagne pour faire taire toute voix critique, jusqu’au sein des institutions internationales.

Mais cette fois, elle est suivie dans sa cabale par le parti présidentiel ainsi que par le gouvernement. Jean-Noël Barrot devient alors plus royaliste que le roi. Il justifie sa demande par « une longue liste de prises de position scandaleuses », accusant Francesca Albanese d’avoir justifié le 7-Octobre, évoqué un « lobby juif », comparé Israël au IIIème Reich. Des accusations extrêmement graves. Fondées sur des montages et des déformations. Rien qui ne résiste à l’examen des textes et des interventions complètes. L’association Juristes pour le respect du droit international a d’ailleurs saisi la justice pour « diffusion de fausses nouvelles ».

À l’heure de la désinformation généralisée, nous pensions que la Macronie avait fait de la lutte contre les fake news une priorité. La voilà qui s’appuie sur une fake news pour attaquer une représentante des Nations unies. Mieux : le porte-parole du Quai d’Orsay reconnaît que toute cette affaire s’appuie sur une fake news mais que le ministère demande tout de même à l’ONU la suspension de Francesca Albanese pour son « absence de neutralité » et son « militantisme » !

Nous assistons à une trumpisation assumée : décrédibiliser les institutions internationales, attaquer les mécanismes de contrôle, personnaliser la vindicte. Comme Donald Trump, on s’en prend à l’ONU quand elle dérange. Et puisque tout le monde tape sur l’ONU, pourquoi pas la France ?

Avec une telle attitude, la France peut bien refuser de siéger au « conseil de paix » de Donald Trump : en quoi son action serait-elle plus respectueuse du droit international ? S’en prendre à une rapporteuse indépendante parce qu’elle documente des violations massives, c’est affaiblir encore un peu plus l’architecture fragile du droit international.

Pendant ce temps, les chiffres restent. Depuis le 7 octobre 2023 :

  • 71 824 personnes ont été tuées à Gaza [depuis le 7 octobre 2023], dont 21 298 enfants ;

  • en Cisjordanie, plus de 1030 personnes ont été tuées, dont 239 enfants ;

  • depuis le cessez-le-feu, un enfant est tué chaque jour à Gaza.

Mais la priorité du ministre semble être le non-boycott de l’Eurovision et la mise au pas d’une experte de l’ONU.

« C’est donc ça, un pays qui se tient aux côtés d’un peuple opprimé », écrivions-nous fin janvier à propos de la mobilisation de la Catalogne. La France, elle, choisit l’antithèse : reconnaître un État palestinien d’une main, délégitimer celles et ceux qui documentent son écrasement de l’autre.

S’il y a une démission que les macronistes devraient exiger, ce n’est pas celle de Francesca Albanese. C’est celle de Caroline Yadan de leur groupe parlementaire – pour avoir fait de la manipulation un instrument diplomatique.

   mise en ligne le 11 février 2026

Israël avance vers l’annexion formelle de la Cisjordanie

Clothilde Mraffko sdur www.mediapart.fr

De nouvelles directives étendent le contrôle israélien à des zones jusqu’alors dans le giron de l’Autorité palestinienne. Bezalel Smotrich, ministre des finances, entend ainsi « tuer l’idée d’un État palestinien », alors qu’Israël accélère sa colonisation, galvanisé par l’inaction internationale.

Dans les faits, la Cisjordanie, occupée par Israël depuis 1967, est déjà annexée. Sur les cartes officielles israéliennes, la ligne verte qui sépare ce territoire palestinien de celui d’Israël n’est pas tracée ; elle n’existe pas davantage dans l’esprit de nombre d’Israélien·nes. Chaque matin, aux checkpoints, de longues files de voitures israéliennes passent d’ailleurs de la Cisjordanie à Israël avec la même facilité que des automobilistes franchissant un péage sur une autoroute française. Tout un réseau de lignes de bus maille le territoire de la mer Méditerranée au Jourdain, reliant les colonies aux grandes villes israéliennes. 

Les colons « jouissent des mêmes droits et avantages que les Israéliens vivant à l’intérieur d’Israël », rappelait d’ailleurs un rapport du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme publié le 7 janvier, et qui met en évidence les discriminations entre Palestiniens et colons juifs en Cisjordanie – y compris à Jérusalem-Est.

L’armée israélienne d’occupation mène des incursions quotidiennes dans les villes en zones A et B, censées être sous juridiction administrative de l’Autorité palestinienne, selon les accords d’Oslo. Israël a déjà le plein contrôle sécuritaire et administratif de la zone C, qui représente 60 % de la Cisjordanie et où se trouve l’immense majorité des colonies.

Le ministre suprémaciste juif Bezalel Smotrich, devenu une sorte de gouverneur de la Cisjordanie depuis février 2023, nourrit pourtant des rêves plus ambitieux. Galvanisé par ses troupes nationalistes-religieuses, il prône au gouvernement l’annexion de jure de la Cisjordanie et, plus largement, une souveraineté juive sur l’ensemble du territoire compris entre la mer Méditerranée et le fleuve Jourdain, voire au-delà.

Dimanche 8 février, Bezalel Smotrich a signé une nouvelle victoire. Son ministère des finances, conjointement avec celui de la défense, a annoncé une série de mesures qui renforcent le contrôle israélien sur la Cisjordanie occupée et devraient « modifier fondamentalement la réalité juridique et civile » de ce territoire palestinien. 

Enterrer Oslo et l’État palestinien

Israël va abolir des réglementations datant de l’époque où la Jordanie administrait la Cisjordanie, avant 1967, et qui interdisaient aux Juifs d’acheter des terres. Les Israélien·nes, promet Bezalel Smotrich, pourront devenir propriétaires sans passer par un long processus bureaucratique auprès de l’administration militaire chargée des affaires civiles dans les territoires occupés. Les cadastres ne seront plus protégés par des règles de confidentialité : les potentiels acheteurs pourront contacter directement les propriétaires.

Le journal israélien Haaretz s’inquiète de possibles falsifications de ces registres. Les colonies israéliennes sont pourtant illégales selon le droit international, qui interdit le transfert d’une partie de la population civile de la puissance occupante vers le territoire occupé.

Les autorités israéliennes devraient aussi administrer, désormais, le caveau des Patriarches – mosquée d’Ibrahim pour les musulmans – à Hébron et la tombe de Rachel à Bethléem – les deux sites religieux sont situés dans des zones sous autorité palestinienne. À Hébron, première ville de Cisjordanie, où les colons vivent au cœur de la cité, les Israélien·nes n’auront plus à solliciter l’approbation de la municipalité palestinienne pour les permis de construire.

De manière générale, le cabinet de sécurité a justifié l’extension d’un contrôle israélien sur les zones A et B administrées par l’Autorité palestinienne au nom des « infractions liées à l’eau », des « atteintes aux sites archéologiques » et de la lutte contre « les nuisances environnementales polluant l’ensemble de la région ».

Les mesures annoncées sont un énième coup de canif dans les accords d’Oslo, qu’Israël a depuis longtemps cessé de respecter. « Nous allons continuer à enterrer l’idée d’un État palestinien », s’est vanté Bezalel Smotrich. Le président palestinien, Mahmoud Abbas, a demandé une intervention immédiate des États-Unis et du Conseil de sécurité des Nations unies, dénonçant la confiscation des terres palestiniennes et « une tentative israélienne évidente de légaliser l’expansion de la colonisation ». Le Hamas a invité les Palestinien·nes à « intensifier la confrontation avec l’occupation et ses colons ».

Jusqu’à présent, « l’apartheid israélien s’inscrivait dans un système bureaucratique très sophistiqué », explique un responsable au sein de l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (PIPD) : « Cela prenait du temps pour exproprier les Palestiniens. » Ces derniers pouvaient alors espérer gagner quelques années face aux expulsions, en multipliant les recours auprès de la justice israélienne – même si l’issue ne leur était quasiment jamais favorable, la Cour suprême étant l’un des instruments de défense de l’apartheid israélien. « Aujourd’hui, on n’a plus le temps. On assiste à l’accélération des processus législatifs et bureaucratiques permettant à n’importe quel colon de pouvoir s’installer très facilement en Cisjordanie », poursuit cette source du PIPD.

Impunité israélienne

Dans un communiqué commun, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Qatar, le Pakistan, l’Indonésie, l’Égypte, la Turquie et jusqu’à l’allié arabe d’ordinaire le plus complaisant avec Israël, les Émirats arabes unis, ont condamné les mesures du cabinet annoncées dimanche soir. L’Union européenne a dénoncé « un autre pas dans la mauvaise direction ». Israël intensifie pourtant sa colonisation sans entrave.

En octobre, la Knesset, le Parlement israélien, a voté en première lecture un texte ouvrant la voie à l’annexion de la Cisjordanie. L’ONU rapportait en décembre une « nette augmentation » des projets de construction de logements israéliens en Cisjordanie, avec des plans pour « près de 47 390 unités de logements avancés, approuvés ou présentés » en 2025, contre une moyenne de 12 800 par an entre 2017 et 2022 – avant l’arrivée au pouvoir de l’actuelle coalition. 

À Jérusalem-Est, annexée illégalement par Israël en 1980, une trentaine de familles palestiniennes, soit près de 175 personnes, sont menacées d’expulsion dans le quartier de Silwan, au pied de la vieille ville, rappelle l’ONG anticolonisation Ir Amim. L’organisation parle d’un « point de bascule » pour ce quartier, dans un contexte de « violations meurtrières du cessez-le-feu qui continuent à Gaza [et] d’augmentation de la violence des colons, [de] la saisie des terres et [de] l’expansion des colonies sur le territoire palestinien occupé ». Huit familles ont déjà été chassées de chez elles à Silwan et leurs maisons immédiatement investies par des colons israéliens.

Face au génocide à Gaza et alors que plus d’un millier de Palestinien·nes ont été tué·es en Cisjordanie par l’armée ou les colons depuis le 7-Octobre, les pays européens, dont la France, ont émis des sanctions ne ciblant que quelques colons, masquant la réalité d’une violence d’État. L’Union européenne est pourtant le principal partenaire commercial d’Israël.

« La dissonance cognitive et la totale déconnexion entre les discours diplomatiques ou les solutions politiques proposées et la réalité sur le terrain sont de plus en plus claires, observe le responsable du PIPD. Israël accélère l’annexion mais la communauté internationale se focalise sur la réforme de l’Autorité palestinienne. »

Même si les « tactiques » des autorités israéliennes diffèrent selon les territoires visés – Gaza et la Cisjordanie, dont Jérusalem-Est –, l’objectif reste le même, poursuit cette source : « remplacer la population palestinienne ».

Dans l’enclave du Sud, le blocus puis le génocide ont poussé les plus aisés et les classes intellectuelles à fuir une vie devenue impossible. Le phénomène se répète en Cisjordanie : les raids de l’armée, les arrestations, les routes bloquées et le chômage qui explose, les attaques de colons qui vident certaines zones de leurs habitant·es palestinien·nes, ont rendu le quotidien insupportable, et les plus chanceux et chanceuses émigrent. Une annexion de jure devrait amplifier cette violence et cette expansion coloniales – et, en face, accélérer la disparition d’une société palestinienne riche et diverse sur ses territoires. 

   mise en ligne le 6 février 2026

« Droit international, crime de guerre, humanitaire… Toutes ces boussoles ont disparu » : rencontre avec Abu Abed Moughaisib, coordinateur de MSF à Gaza

Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr

Ex-coordinateur pour Médecins sans frontières à Gaza, Abu Abed Moughaisib a documenté son quotidien dans de courts textes, rassemblés pour « Gaza Hell@ » (éditions Manifeste !). Réfugié en Irlande depuis septembre 2025, il revient pour « l’Humanité magazine » sur ces deux années à survivre au génocide commis par le pouvoir israélien.

Abu Abed Moughaisib conserve les marques du stress. Lorsque nous le rencontrons, en décembre dernier, dans les locaux de Médecins sans frontières (MSF) à Paris, l’ancien coordinateur de l’ONG à Gaza et en Cisjordanie reste sonné par son expérience du soir précédent. L’exilé palestinien, réfugié en Irlande après avoir survécu à presque deux ans de génocide à Gaza, était sur la scène du Zénith de la Villette, à l’occasion de l’initiative Together for Palestine. Près de 40 artistes et militants s’y sont relayés, entre discours et performances, afin de récolter 50 000 euros, reversés à MSF.

Moins d’un mois plus tard, 37 organisations humanitaires – dont MSF – étaient interdites d’accès à Gaza, à partir du 1er janvier 2026, par les forces d’occupations israéliennes. Au mépris du droit international, Tel-Aviv conditionnait l’autorisation d’accès à la divulgation des noms de leurs employés palestiniens. De sa vie dans la bande de Gaza à ses conditions d’exil, Abu Abed Moughaisib revient sur son parcours pour « l’Humanité magazine ».

Est-ce que vous vous attendiez à ce que les forces d’occupation israéliennes franchissent l’étape de l’interdiction totale des ONG internationales dans la bande de Gaza ?

Abu Abed Moughaisib : Je m’y attendais. Mais je refuse de l’accepter. Le système de santé de Gaza dépend de nous. Nous soutenions les hôpitaux qui restaient. Nous avions des établissements de campagne, des cliniques et un système de distribution d’eau sur place. La décision d’Israël punit l’entièreté de la population, dont nos collègues palestiniens. Avec cette décision, il redouble de cruauté. Avant mon exil, dès que nous commencions à travailler dans un hôpital, l’armée israélienne nous ordonnait de quitter les lieux.

Nous avons été obligés de nous déplacer quatorze fois en deux ans. Quinze de nos collègues ont été tués. Certains d’entre eux se tenaient debout, attendant dans une zone identifiée qu’un bus de MSF vienne les chercher. Ils ont été pris pour cible. Et à chaque fois, l’excuse donnée par Israël est qu’il s’agissait d’une erreur technique. Des enquêtes ont été promises, mais nous n’avons jamais eu de retour.

Malgré les bombardements, les tirs et la famine, vous avez continué à remplir votre mission de coordinateur pour MSF…

Abu Abed Moughaisib : Nous devions survivre. Je suis resté à Gaza pendant sept cent douze jours. Après cinq mois de guerre, j’ai eu la chance de pouvoir évacuer ma femme et mes enfants au Caire, en Égypte. En attendant de les rejoindre, je devais continuer à travailler avec MSF. Ce qui m’a permis de tenir a été de voir mes amis et mes collègues dont les familles étaient toujours à Gaza se battre. Je me répétais sans cesse : « Je suis seul, je dois être plus fort qu’eux. » Nous étions affamés.

Les deux derniers mois, nous avons eu du mal à trouver de la nourriture. Il a aussi fallu se battre pour obtenir de l’eau. Nous faisions la queue pour remplir des bidons, ne serait-ce que pour aller aux toilettes. C’était très difficile. Et puis, vous voyez des patients et vous vous dites : « Ils survivent dans des conditions bien pires. » C’est ce qui nous a donné l’énergie de continuer. Si les médecins, les infirmières ou le personnel médical, qui sont épuisés, affamés, stressés et effrayés, s’en vont, il n’y aura plus personne.

Vous mentionnez, dans vos chroniques publiées sur les réseaux sociaux, la disparition de Gaza. Pensez-vous l’avoir perdue pour toujours ?

Abu Abed Moughaisib : C’est une question très difficile. En tant que Palestiniens, nous avons cette sorte de résilience qui nous permet de nous relever encore et toujours. C’est une puissance qui est dans notre histoire. En réalité, si on regarde les événements de manière logique, sans émotion, on constate la destruction d’un peuple et la démolition de Gaza, des rues au réseau électrique, en passant par l’approvisionnement en eau, les bâtiments, les écoles, les universités, les hôpitaux.

Même nos maisons – avec nos meubles, nos objets précieux, nos souvenirs – sont perdues. Il faudra des années, voire des décennies, pour tout reconstruire. Nous sommes brisés. Le génocide est parfois une description trop douce de la situation à Gaza.

C’est-à-dire ?

Abu Abed Moughaisib : Toutes les atrocités se sont produites en même temps. Nous avons été placés dans une petite région côtière comme dans une sorte de camp de concentration. Israël nous a affirmé que nous y serions en sécurité, avant de bombarder la zone, de sorte que les personnes qui y ont été tuées sont plus nombreuses que dans les zones de combat. Nous avons connu la famine provoquée par l’homme. L’approvisionnement en nourriture a été bloqué pour nous affamer.

Prétendument pour punir le Hamas. Mais le Hamas ne boit pas de lait pour bébé. Il est destiné aux enfants, pas aux combattants. Il est évident que c’est une excuse. Nous condamnons le 7-Octobre, car nous sommes opposés aux meurtres de civils. Mais la réaction d’Israël n’est pas liée au Hamas. Les Israéliens ont tué la plupart de ses dirigeants et continuent la guerre. Ils veulent chasser les Palestiniens, les détruire mentalement, physiquement, spirituellement et effacer Gaza de la carte.

Entre ces conditions inhumaines et le manque de réaction de la communauté internationale, peut-on encore croire en une quelconque justice ?

Abu Abed Moughaisib : Droit international, crime de guerre, humanitaire… Toutes ces boussoles ont disparu. Les Nations unies auraient pu arrêter la guerre, mais ses membres n’étaient pas disposés ou pas en capacité de contraindre Israël. Comment penser que les Palestiniens croient toujours au droit international après tous ces mensonges ? Par exemple, les Nations unies et les pays occidentaux se targuent de lutter pour les droits des femmes. À Gaza, elles ne peuvent pas trouver de kits d’hygiène, n’ont pas de toilettes convenables, ont été déplacées, blessées, violées, tuées.

Il y a plus de 15 000 veuves à Gaza. Quand les Palestiniens voient des manifestations à Londres, à Paris, à Barcelone, cela leur donne le sourire. Je ne dirais pas de l’espoir, car il est fragile. Nous savons que la population nous soutient, mais nous savons aussi que les gouvernements ne nous soutiennent pas. Je ne veux pas comparer les guerres, mais les frontières sont ouvertes pour tous les Ukrainiens à travers le monde. Pour Gaza, elles n’étaient déjà pas très ouvertes et elles se sont encore refermées. Les gens comprennent cela.

Dans un court texte daté du 9 juillet 2025, vous annoncez ne pas vouloir, comme nombre de vos proches, célébrer le cessez-le-feu de début octobre présenté par les États-Unis. Quel a été votre sentiment lors de son annonce officielle ?

Abu Abed Moughaisib : Nous avons célébré ces annonces pendant quelques heures. Puis nous nous sommes rendu compte qu’il n’y avait rien à retrouver. Beaucoup de proches sont retournés dans le Nord ; ils n’ont plus de maison. Il n’y a que du sable. La première chose dont ils se souviendront, c’est qu’ils ont tous perdu un parent proche, un ami, un collègue ou un voisin.

Chacun d’entre nous à Gaza a perdu quelqu’un. Nous avons besoin de nous en remettre. Les Gazaouis souffrent de dépression, de stress, d’anxiété, d’insomnie. Ce trouble global va mettre du temps à s’estomper après le cessez-le-feu. Les bombardements sont ancrés dans nos cerveaux. Si vous appelez quelqu’un à Gaza maintenant, vous entendrez toujours le bruit des drones.

Plusieurs voix se sont élevées pour dénoncer une nouvelle forme de colonisation validée par les Nations unies.

Abu Abed Moughaisib : Israël a annoncé que nous garderons les nouvelles frontières, délimitées par une ligne jaune. Cela représente 50 % de ce qu’était la bande de Gaza avant la guerre. Deux millions de personnes y sont concentrées. C’est la population la plus dense au monde dans une aussi petite région. Les forces d’occupation vont nous contrôler à l’entrée et nous n’aurons une maison que si elles estiment que nous ne sommes pas du Hamas.

C’est une accusation facile à porter. Les Israéliens pourront toujours dire : « Vous êtes du Hamas parce que vous les soutenez, parce que vous avez souri à l’un de ses membres, parce que vous avez un ami du Hamas. » Nous sommes des familles élargies. Tout le monde se connaît.

Pour revenir sur votre jeunesse, vécue au sein d’une famille d’exilés, quelle place la Palestine, sa culture et son histoire politique y ont-elles occupé ?

Abu Abed Moughaisib : Mon père est originaire de Beersheba, une cité aujourd’hui considérée comme étant dans le sud d’Israël. Ma mère est originaire d’Al-Majḍal, une cité du nord de la Palestine, qui s’appelle aujourd’hui Ashkelon en Israël. En 1948, ils ont été poussés avec leurs familles vers Gaza. À la fin des années 1950, ma mère et mon père ont quitté l’enclave. Mon père est parti en Irak et ma mère au Liban, dans le cadre de leurs études. Ils se sont rencontrés et mariés au Koweït, où ils travaillaient. Nous sommes nés sur place avec ma sœur et mes deux frères. Quand nous étions enfants, mon père et ma mère nous disaient que nous étions palestiniens. Ils rappelaient sans cesse que nous sommes d’origine bédouine.

Cette histoire familiale, est-elle ce qui vous a motivé à vous installer à Gaza ?

Abu Abed Moughaisib : Après mon enfance au Koweït, je suis parti étudier la médecine à Riga, en Lettonie. Une fois mes études terminées, je voulais aller à Gaza. Mes parents, qui vivaient alors aux Émirats arabes unis, m’ont dit qu’ils n’avaient pas de maison, pas de terre là-bas. J’ai répondu que j’irai de toute façon, que c’était mon choix.

Et vous y êtes resté pendant près de vingt-cinq ans.

Abu Abed Moughaisib : J’y suis entré en 2000. À cette époque, Israël contrôlait déjà les frontières. Il fallait donc demander un visa pour visiter Gaza. Je me souviens avoir obtenu un passe d’un mois pour rendre visite à ma sœur. Je ne suis jamais ressorti. J’ai rencontré ma femme, me suis marié, ai fondé une famille là-bas. Je n’aurais jamais pensé quitter Gaza, car j’y étais bien malgré la situation difficile. Gaza était toujours bouclée, soumise à des restrictions, en proie à des conflits incessants entre le Hamas et Israël. Malgré cela, la vie se poursuivait.

J’ai travaillé pendant deux ans avec l’ONG locale Palestinian Medical Relief Society, avant de rejoindre MSF en 2003. J’ai pu travailler en Grèce, en France et en Syrie. Puis j’ai occupé les postes de chef de l’équipe médicale et de coordinateur médical adjoint à Gaza et en Cisjordanie pendant près de quinze ans. Au final, je me rends compte que ce qui m’importait vraiment était de voir mes enfants grandir à Gaza. Là-bas, vous gardez la maison pour la famille, donc quand vous avez des enfants, qu’ils se marient, vous construisez un nouvel étage pour eux, puis un autre et ainsi de suite. Tout cela est tombé en ruines.

Comment s’est organisé votre exil ?

Abu Abed Moughaisib : Je ne m’attendais pas à être évacué vers l’Irlande. Au début, ils essayaient de m’envoyer en France, car je travaillais pour une ONG française depuis plus de vingt ans. Mais il n’y a plus aucune possibilité de venir. J’ai perdu espoir. La France est un bon pays, avec de la diversité et des soutiens. Hélas, le gouvernement bloque l’entrée de Palestiniens sur son territoire. Mes contacts à MSF m’ont dit de tenter le Royaume-Uni et l’Irlande. J’ai réussi à réaliser ma demande en ligne, malgré un réseau instable. Vous faites votre demande un jour, vous devez la rouvrir un autre jour – si elle peut s’ouvrir –, et ainsi de suite.

Finalement, j’ai pu télécharger tous les documents requis pour l’ambassade d’Irlande. Ils m’ont répondu rapidement et m’ont vraiment aidé. J’ai pu inclure ma famille, alors en sûreté au Caire, et ils ont même accepté de déclarer mes deux fils, âgés de 23 et 22 ans, comme dépendants. J’ai reçu la validation lundi 15 septembre. J’étais avec deux agents de sécurité, des Palestiniens, qui travaillaient avec moi au bureau local de MSF. Quand j’ai reçu le message, j’ai commencé à crier et à avoir les larmes aux yeux. Ils m’ont demandé ce que j’avais. J’ai répondu : « Je vais partir. » Nous nous sommes embrassés et nous avons commencé à pleurer.

Avez-vous pu garder une trace de votre vie à Gaza ?

Abu Abed Moughaisib : Je n’ai pu conserver que ce que je portais : mon tee-shirt, mon jean, mon téléphone portable, un chargeur et un peu d’argent liquide. Tout le reste était interdit. Les Israéliens ont même spécifié que prendre du sable avec soi est proscrit. En tant que Palestinien, Israël ne veut pas que nous conservions le moindre souvenir.


 

Gaza Hell@, d’Abu Abed Moughaisib, Manifeste !, 160 pages, 12 euros

   mise en ligne le 4 février 2026

Grèce : après une collision avec les garde-côtes,
14 migrants tués en mer

La rédaction sur www.humanite.fr

Quatorze exilés ont été tués mardi 3 février au soir après la collision de leur embarcation avec un bateau des gardes-côtes grecs au large de l’île de Chios, en mer Égée.

Une nouvelle catastrophe en mer dont les circonstances et responsabilités seront à éclaircir. « Quatorze personnes sont mortes après la collision d’un patrouilleur de la police portuaire avec une vedette à grande vitesse », a une responsable de la police portuaire grecque à l’AFP mardi 3 février au soir. Les autorités grecques n’ont fourni, dans un premier temps, aucune précision sur les causes du drame qui a impliqué une embarcation d’exilés au large de l’île de Chios, en mer Égée, à proximité des côtes de la Turquie voisine.

Vingt-cinq migrants ont pu être secourus. Parmi les blessés transférés à l’hôpital général de Chios figurent sept enfants et une femme enceinte, selon la chaîne publique ERT et l’agence de presse grecque ANA. Deux membres des gardes-côtes grecs y ont également été envoyés. Les gardes-côtes et l’armée de l’air grecque avec un hélicoptère participent à l’opération de recherche en cours, selon la même source.

Responsabilités à déterminer

Si selon ERT, le patrouilleur de la police portuaire qui avait repéré auparavant le bateau de migrants a émis des signaux sonores avant que ce dernier n’effectue des manœuvres pour lui échapper, les responsabilités restent à déterminer alors que les interventions des garde-côtes ont fait l’objet à plusieurs reprises de mises en cause sur le continent ces dernières années. En témoigne, le procès vendredi 30 janvier six membres de la police et des garde-côtes italiens accusés d’être intervenus trop tard pour secourir un bateau d’exilés en 2023, dont le naufrage a coûté la vie à au moins 94 personnes.

En Grèce, début décembre, 17 personnes avaient été retrouvées mortes après le naufrage de leur embarcation au large de la Crète (sud) et 15 autres portées disparues. Seules deux personnes avaient survécu. En 2023, plus de 600 personnes avaient perdu la vie dans le naufrage de l’Adriana, un petit chalutier parti de Tobrouk en Libye qui a coulé au large de Pylos, sur la côte ouest du Péloponnèse.

Le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), une agence de l’ONU, avait recensé en novembre un total de plus de 1 700 personnes mortes ou portées disparues en 2025 sur les voies migratoires de Méditerranée et au large de l’Afrique de l’ouest, dans l’Atlantique. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) des Nations unies a ajouté le 26 janvier que des centaines de migrants auraient disparu ou seraient morts en Méditerranée lors de plusieurs naufrages durant le premier mois de 2026.


 


 

« Pushback » meurtrier au large de Chios : 15 mort·es

Mathilde Weibel sur https://blogs.mediapart.fr/

Mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le « rêve hallucinatoire de la communauté sans étrangers ».

Lesbos. Hier soir, mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Onze hommes, quatre femmes dont deux enceintes, et deux enfants sont morts. Il y a au moins vingt-cinq blessés : sept hommes, sept femmes dont une enceinte et onze enfants.

Dans cette mer Égée devenue cimetière, les corps indésirables sont assassinés alors qu’ils tentent d’aller vers la vie. Michel Agier écrit : « les puissances occidentales […] font de la frontière un spectacle, […] sous la forme des murs, mais aussi des naufrages, voire de la mort, aboutissement ultime de l’indésirabilité mais aussi preuve bien sordide de l’étanchéité des frontières » (Michel Agier, La peur des autres. Essai sur l’indésirabilité, Payot&Rivages, p. 52).

La frontière est devenue « un gouffre et un enfer » pour celles et ceux qui sont nés du mauvais côté de la distribution injuste des privilèges et de la mort, et qui cherchent juste à survivre – quelle audace. « Le lieu du naufrage est très exactement le cœur de la frontière, le lieu du Gouffre lui-même » (p. 58). En arabe, rappelle Agier, on utilise le mot barzakh برزخ: « l’« entre-monde », l’espace-frontière entre les mondes matériel et spirituel, [mais] aussi les limbes entre la vie et la mort, une sorte d’état liminal où se trouvent en effet toutes celles et tous ceux qui ne savent pas s’ils vont vivre ou mourir » (p. 64). C’est en tentant de traverser ce barzakh, d’atteindre l’autre rive d’un Achéron qui mènerait non vers la mort mais vers la vie, qu’ils et elles ont été tué.e.s, englouti.e.s par les eaux. Le Gouffre les a avalé.e.s, et avec eux leurs rêves et leurs espoirs.

Dans un des derniers épisodes de La Série Documentaire (LSD) diffusé ce lundi sur France Culture (et que je vous conseille vivement d’écouter ici, Marie-Josée Tubiana, grande spécialiste du Soudan, rappelle : « Tous ceux qui s’enfuient de chez eux, ce n’est pas le désir d’avoir une vie meilleure. C’est le désir d’avoir une vie tout court ». Hier soir, celles et ceux qui croyaient pouvoir braver la violence des nécropolitiques européennes sont mort.e.s, assassiné.e.s par cette frontière liquide et par les hommes qui croyaient la défendre. Inutile d'ajouter que les garde-côtes nient, comme d’habitude, toute responsabilité. 

Les survivant.e.s sont isolé.e.s, on leur interdit de parler aux journalistes, et leurs téléphones sont confisqués, pour éviter que ne fuitent des vidéos ou des photos qui pourraient prouver l’implication des garde-côtes dans ces crimes. Rien de tout cela n’est nouveau. Lors du naufrage de Pylos aussi (le 14 juin 2023), les survivant.e.s avaient eu interdiction de parler aux journalistes, et les garde-côtes avaient nié toute responsabilité dans la catastrophe au cours de laquelle plus de 600 personnes avaient perdu la vie  (on en avait parlé ici, et sur le rôle des garde-côtes ici. 

Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le "rêve hallucinatoire […] de la « communauté sans étrangers » » (Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, La Découverte, p. 15).

     Assez.

     Quand pourrons-nous cesser d’annoncer les morts et les naufrages,

     Quand pourrons-nous enfin nous occuper de la vie ?

 mise en ligne le 3 février 2026

Sans oublier ses intérêts, l’Espagne acte
la régularisation des travailleurs sans papiers

Marti Blancho sur www.mediapart.fr

Plus d’un demi-million de personnes devraient obtenir un titre de séjour, surtout pour des raisons économiques, et donc utilitaristes. La mesure marque la victoire d’une initiative citoyenne, bloquée un temps au Parlement avant que le gouvernement de Pedro Sánchez ne se l’approprie.

Barcelone (Espagne).– Elle a fini par arriver. La régularisation dite extraordinaire des personnes sans papiers était abandonnée entre les bancs du Parlement espagnol depuis plus d’un an. L’exécutif socialiste s’est décidé à la sortir de la léthargie. Mardi 27 janvier, le gouvernement de Pedro Sánchez a annoncé un décret qui permettra aux étrangers et étrangères en situation irrégulière d’obtenir un permis de séjour, après une longue mobilisation citoyenne ayant permis d’obtenir 700 000 signatures pour déposer une proposition de texte dans le cadre de l’« initiative populaire des lois » (ou IPL).

« C’est un jour historique pour notre pays, s’est targuée Elma Saiz, ministre de l’inclusion, de la sécurité sociale et des migrations. Nous ne voulons pas seulement être un phare, mais aussi le germe d’une lutte contre la vague d’extrême droite. » Ces belles paroles ne viennent pas de nulle part, soulignait en octobre dernier Silvana, membre du mouvement Regularización Ya (« Régularisation maintenant »), à l’origine de cette mesure. « L’Espagne fait ça parce qu’on a poussé pour imposer cette idée. L’initiative vient de nous. Les personnes migrantes sont allées dans la rue pour obtenir les signatures des citoyens, on a mis nos problématiques au cœur des discussions », rappelait-elle.

840 000 personnes, dont 91 % de Latino-Américain·es, résident en Espagne sans papiers, selon les dernières estimations, et pourraient donc bénéficier de cette régularisation. Elle concerne les personnes arrivées jusqu’au 31 décembre 2025, et celles qui ont demandé l’asile avant 2026, lorsqu’elles justifient d’une résidence sur le territoire pendant au moins cinq mois au moment de la requête. Ces critères permettent sans doute au gouvernement d’anticiper les accusations d’« appel d’air », théorie infondée d’extrême droite banalisée par des responsables politiques de droite et du centre au sein des pays européens, dont la France. Celle-ci laisse entendre que des régularisations massives pourraient inciter d’autres exilé·es à venir en Europe.

Un titre de séjour d’un an sera attribué aux concernés en Espagne, à condition de présenter également un casier judiciaire vierge. Les enfants mineurs sans papiers bénéficieront de la mesure simultanément à leurs parents, et pour une durée de cinq ans. « Il s’agit simplement de régulariser la situation des personnes qui vivent et travaillent déjà ici mais n’existent pas aux yeux de l’administration », nuance Redwan Baddouh, 21 ans, laissant entendre qu’il n’y a peut-être rien d’exceptionnel à cela. Né aux Canaries d’un père immigré, il est l’un des porte-parole de Regularización Ya.

Si elle s’inscrit à rebours des politiques migratoires européennes qui ne visent qu’à éloigner toujours plus les exilé·es, la décision est surtout, pour l’exécutif espagnol, l’occasion de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. En effet, le travail jusqu’alors dissimulé sera progressivement remplacé par de l’emploi dûment déclaré. Chaque salarié·e désormais en règle pourrait rapporter jusqu’à 4 000 euros net par an aux finances du royaume, sans augmenter les dépenses publiques. Les personnes sans papiers régularisées cotisent en effet plus qu’elles ne coûtent à l’État.

Arguments économiques

C’est ce que constate Joan Monràs, professeur-chercheur en économie à l’université Pompeu-Fabra, en analysant les recettes fiscales et dépenses dérivées de la dernière régularisation massive en 2005, sous le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. « Les immigrés qui arrivent sont déjà scolarisés et formés. Ils ont entre 20 et 25 ans en moyenne et ont donc moins recours aux services de santé. Et une fois âgés, un certain nombre rentrent dans son pays d’origine. Ils contribuent donc plus à l’État-providence qu’ils n’en profitent », explique l’auteur d’un des articles scientifiques utilisés par le gouvernement pour mesurer l’opportunité de la régularisation. Joan Monràs n’a d’ailleurs constaté aucun effet d’« appel d’air » : « La mesure n’a eu aucune influence sur les flux migratoires. »

La ministre de l’inclusion le répète à foison, reprenant les arguments économiques qui aujourd’hui sonnent mieux que celui de l’humanité ou du droit à circuler librement pour justifier une telle mesure : « 10 % des recettes de la Sécurité sociale proviennent des immigrés en situation régulière, alors qu’ils ne représentent que 1 % des dépenses. » Les ONG, ou encore la fondation PorCausa, reprennent elles aussi ces arguments, conscientes de leur poids dans un contexte politique mondial peu favorable aux migrations.

Pour Redwan Baddouh, « cette mesure va enfin garantir des droits au travail » aux concerné·es. « Ils pourront exiger un contrat, une journée de huit heures et le revenu minimum au lieu des quinze heures par jour et le salaire de misère qu’ils reçoivent. » La mesure les aidera aussi à accéder à des emplois plus qualifiés. Les emplois jusqu’ici occupés par la population étrangère extracommunautaire s’inscrivaient dans l’hôtellerie, l’agriculture et la construction, mais aussi les métiers du soin, des plus précaires.

La régularisation annoncée permet ainsi de mettre fin à une politique hypocrite visant à se servir des travailleuses et travailleurs sans papiers sans leur offrir les droits auxquels ils devraient pouvoir prétendre. « Il n’y a rien qu’un citoyen espagnol puisse faire sans une personne immigrée, rappelle Redwan Baddouh. Il y en a certainement derrière le café que vous buvez le matin, par exemple : celui ou celle qui le sert, qui le transporte, qui le conditionne… Si les migrants s’arrêtent, l’Espagne s’arrête. »

Mais la démarche reste purement utilitariste et rattachée au travail, légitimant une vision de l’immigration qui ne pourrait être acceptée et acceptable que lorsqu’elle apporte une plus-value (souvent économique et financière) au pays d’accueil. Que se passerait-il si, demain, l’Espagne estimait ne plus avoir besoin de main-d’œuvre étrangère ? Leur titre de séjour sera-t-il renouvelé sans difficulté dans la durée ?

Dans la même logique, les immigré·es apparaissent tout aussi « nécessaires » pour contrebalancer le déclin démographique et ses conséquences sur la protection sociale – une petite musique qui revient régulièrement dans des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne. « Entre fin 2020 et le quatrième trimestre 2024, les flux migratoires ont apporté à l’Espagne plus d’un million et demi d’actifs, malgré la baisse de la population native », calcule la banque centrale espagnole.

Même la très conservatrice Conférence épiscopale espagnole (CEE) a soutenu la régularisation, et ce dès le début. La hiérarchie ecclésiastique a fait pression sur le Parti populaire (PP, droite) pour qu’il accepte la première étape du parcours législatif de l’initiative, en avril 2024. « C’est une reconnaissance de la dignité humaine », a célébré l’archevêque Luis Argüello, président de la CEE, après l’annonce de la décision, en rappelant néanmoins la « nécessité de réguler les flux migratoires ».

Droite et extrême droite opposées au décret

Dans un contexte de grande polarisation de la vie politique, le Parti populaire (PP, droite) et Vox (extrême droite) se sont opposés au décret de régularisation porté par les gauches. La position du PP confirme le durcissement du parti sur ces questions, alors que son leadeur Alberto Núñez Feijóo avait soutenu du bout des lèvres, en avril 2024, le fait que l’initiative citoyenne en faveur de la régularisation, portée notamment par de nombreux collectifs catholiques, devait déboucher sur un texte à débattre au sein du Congrès. À l’époque, seul Vox s’y était opposé.

Le PP n’a, cette fois, pas hésité à reprendre cette semaine des rumeurs infondées, alimentées par Vox, selon lesquelles la coalition des gauches au pouvoir a lancé cette vague de régularisations avec l’objectif principal de modifier les listes électorales, d’ici aux prochaines élections générales. En clair, une manière pour Pedro Sánchez, sous couvert de bonnes intentions « humanistes », de sauver sa peau dans les urnes. Pedro Sánchez « n’a pas le droit d’accroître la population en droit de voter de 800 000 personnes », a lancé Alberto Núñez Feijóo mercredi lors d’un meeting près de Saragosse.

Face à la polémique, le PP a fait marche arrière en fin de semaine : le parti, par la voix d’Alma Ezcurra, l’une de ses vice-présidentes, a reconnu que la régularisation ne donnait pas accès, mécaniquement, au droit de vote. En règle générale, il faut attendre environ cinq ans, pour les sans-papiers qui ont obtenu un permis de résidence, et qui sont originaires d’un pays signataire d’accords avec l’Espagne, pour qu’ils et elles puissent voter, et ce, uniquement aux élections municipales.

L’affaire a d’ailleurs fait l’objet d’un affrontement, sur les réseaux sociaux, entre Elon Musk, propriétaire de X, et Pedro Sánchez. Alors que le premier a réagi, avec indignation, au message d’un abonné laissant entendre que les socialistes espagnols trafiquaient les listes électorales du pays (« Wow »), le second lui a répondu : « Mars peut attendre. L’humanité, non. » Depuis quelques jours, Vox sature certains réseaux sociaux d’une campagne contre ce décret, à partir d’images réalisées avec l’intelligence artificielle, et un seul slogan, repris notamment par son leadeur Santiago Abascal : « Non à l’invasion ! L’invasion tue. »

Le PP a par ailleurs encaissé un autre revers tactique dans la semaine. Alberto Núñez Feijóo a d’abord fait savoir qu’il allait paralyser le décret du gouvernement, en arguant de son incompatibilité avec la batterie de textes décidés au niveau européen et rassemblés sous le nom de « pacte migratoire ». Mais le commissaire européen aux affaires intérieures et aux migrations, l’Autrichien Magnus Brunner, lui a rétorqué dès jeudi que la Commission européenne n’avait rien à dire sur le sujet, la régularisation de sans-papiers constituant une compétence exclusive des États membres.

C’était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’UE. Redwan Baddouh, porte-parole de Regularización Ya

En Espagne, le combat devra désormais se porter sur d’autres fronts. Les résidents et résidentes étrangères gagnent 30 % de moins que les Espagnol·es (une différence de 19 % en France), d’après une étude publiée dans la revue Nature en juillet 2025. Pour Unai Sordo, secrétaire général du syndicat Commissions ouvrières, il est indispensable que les immigré·es « ne deviennent pas une main-d’œuvre bon marché » et que soit garantie « la bonne application des conventions collectives ».

La régularisation annoncée par l’exécutif socialiste n’est pas exceptionnelle. L’Espagne en a mené une dizaine depuis les années 1980, autant sous des gouvernements de droite que de gauche. « Mon père a été régularisé en 2000, grâce à une mesure de José María Aznar [alors président (PP) du gouvernement – ndlr] », confie Redwan Baddouh, rappelant les contradictions d’un Parti populaire toujours plus xénophobe.

Le porte-parole de Regularización Ya prévient : « La régularisation était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais réformer le droit des étrangers et mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’Union européenne. » S’il reconnaît que l’Espagne est à contre-courant, il espère voir surgir des mouvements similaires dans d’autres pays européens pour enfin changer le cap. En France, la régularisation des sans-papiers de manière dite massive est réclamée par les principaux concernés et leurs soutiens sans qu’ils ne soient entendus. Pire, les derniers chiffres de l’immigration montrent une baisse de 10 % en 2025, conséquence de la circulaire Retailleau.

   mise en ligne le 2 février 2026

32 morts en un week-end à Gaza : Israël poursuit
le génocide à bas bruit

Lina Sankari sur www.humanite.fr

32 Palestiniens sont morts dans une série de frappes, ce week-end. La campagne israélienne se poursuit malgré l’entrée dans la phase 2 du plan Trump, qui prévoit notamment un retrait progressif des forces de Tel-Aviv et l’installation d’une force internationale de stabilisation.

Depuis l’entrée en vigueur de la trêve à Gaza, des civils palestiniens sont tués presque quotidiennement. Ce 31 janvier, la série de frappes qui a visé le commissariat de Cheikh-Radouane (nord), des appartements de Gaza-ville et le campement de tentes de Khan Younès (sud) a provoqué l’un des pires bilans humains depuis octobre, et fait au moins 32 morts, selon la défense civile.

Ils viennent s’ajouter aux 500 personnes tuées par l’armée israélienne en l’espace de trois mois et demi. L’Égypte et le Qatar, médiateurs entre Israël et le Hamas, n’ont pu que condamner les « violations répétées » de la trêve. Selon Doha, les bombardements constituent « une menace directe pour le processus politique en cours ».

Sous couvert de cessez-le-feu, Israël n’a pas renoncé à ses projets et le génocide se poursuit malgré l’entrée dans la deuxième phase cruciale du plan Trump. Cette dernière prévoit le désarmement des groupes armés, auquel le Hamas n’est pas disposé, et le retrait progressif des forces israéliennes hors de l’enclave palestinienne mais le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, assure qu’il n’était pas question de se désengager au-delà d’une zone tampon, en territoire palestinien, pour encercler totalement la bande de Gaza.

Israël viole les recommandations de la CIJ

L’accord table également sur la mise en place d’un mécanisme de gouvernance intérimaire, la reconstruction, l’augmentation de l’aide humanitaire entre autres et une force internationale de stabilisation, qui devrait être officialisée cette semaine. Selon la chaîne publique israélienne Kan, cette force devrait être placée sous le commandement du général de division états-unien Jasper Jeffers, déjà chargé du comité de surveillance du cessez-le-feu au Liban, régulièrement violé par l’armée israélienne. On ne sait pour l’heure si la Turquie, qui avait fait acte de candidature au grand dam d’Israël, enverra des troupes.

Tel-Aviv devait en outre commencer, ce dimanche, à rouvrir de manière très limitée le point de passage de Rafah uniquement pour les Palestiniens, dans les deux sens, et dans des conditions draconiennes. « Une autorisation sécuritaire préalable » des autorités israéliennes sera nécessaire, en coordination avec l’Égypte et sous la supervision de la mission de l’Union européenne dite Eubam Rafah, selon le communiqué du Cogat, l’organisme de défense chargé de l’entrée de l’aide. Le nombre de Palestiniens autorisés à transiter n’a pas été précisé. Les journalistes, eux, ne peuvent toujours pas pénétrer.

Israël continue donc de restreindre l’accès à l’aide, aux secours et aux équipements permettant de réparer les infrastructures vitales, violant ainsi plusieurs recommandations de la Cour internationale de justice (CIJ). Dans le même mouvement, Israël a mis fin, ce 1er février, aux activités de Médecins sans frontières (MSF) dans la bande de Gaza, qui doit quitter le territoire d’ici au 28 février pour avoir refusé de fournir la liste de ses employés palestiniens.

Au moins 71 769 Palestiniens ont été tués depuis le début de la guerre génocidaire entamée par Israël contre la population de Gaza, selon le ministère de la Santé de Gaza. Les Nations unies jugent ces chiffres fiables et la presse israélienne affirmait, le 30 janvier, que l’armée validait ce bilan. L’institution a immédiatement démenti.

 mise en ligne le 23 janvier 2026

En Syrie, Kobané assiégée par les troupes de Damas : « Nous sommes confrontés à un risque de génocide »

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

La ville de Kobané, qui avait infligé sa première défaite à Daech, est encerclée par les troupes du président syrien par intérim et supplées par des djihadistes. Un ultimatum, qui se termine samedi soir, a été lancé aux Kurdes. Nesrine Abdallah, la commandante des Unités de protection de la femme, alerte la communauté internationale.

C’est sans aucun doute le plus terrible symbole de ce qui est en train de se produire au nord-est de la Syrie. L’héroïque ville de Kobané, qui avait résisté aux monstres de Daech et infligé sa première défaite à l’organisation dite de l’État islamique au grand soulagement du monde entier, est aujourd’hui encerclée et menacée. Nesrine Abdallah, la commandante des Unités de protection de la femme (YPJ), qui s’exprimait jeudi depuis cette cité assiégée, a lancé l’alerte.

« C’est un moment très difficile pour la région et pour le peuple kurde. Kobané est isolée. On ne peut recevoir aucune aide. L’eau et l’électricité ont été coupées », a-t-elle expliqué lors d’une conférence de presse en ligne. Le blocus a été mis en place par l’armée syrienne, à laquelle se sont jointes des milices islamistes comme celle qui se faisait appeler l’Armée nationale syrienne, ou encore le groupe de Sultan Mourad Sultan, de sinistre réputation.

Deux organisations directement créées, financées, armées et entraînées par la Turquie. On y trouve beaucoup de djihadistes et même d’anciens membres de Daech. Mais on trouve également des membres de tribus arabes, celles qui avaient fait alliance avec les forces kurdes au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) avant de changer de camp dès la chute de Bachar Al Assad, en décembre 2024.

« Les attaques se sont intensifiées, certifie Nesrine Abdallah. La ligne de front se trouve à une trentaine de kilomètres de la ville. Les habitants des villages ont peur d’être massacrés, beaucoup se sont réfugiés dans Kobané. » Comme le souligne cette cheffe militaire, « on ne nous laisse pas le choix ». Un cessez-le-feu a été décrété par le président intérimaire syrien, Ahmed Al Charaa, mais il est en réalité assorti d’un ultimatum. Les Kurdes doivent intégrer les structures administratives et militaires du pays.

« Nous voulons une vie démocratique et pacifique »

Sous ce geste apparemment d’ouverture, il s’agit en réalité pour les nouvelles autorités d’en finir avec la revendication d’autonomie kurde, d’empêcher la poursuite d’une expérience unique au Moyen-Orient (et dans beaucoup d’autres zones de la planète), celle d’une égalité de genres, de confessions et de communautés. Preuve qu’Al Charaa, celui qui avait créé al-Qaida en Syrie sous le nom du front al-Nosra, transformé par la suite en Hayat Tahrir al-Cham (HTC), n’a rien renié de ses engagements passés.

Seule différence : maintenant adoubé par les grandes puissances, il évite les écarts de langage. La main de fer a pris soin d’enfiler un gant de velours. « Nous nous sommes battus pour une Syrie démocratique où toutes les composantes de la société seraient représentées, rappelle Nesrine Abdallah. Nous voulons une vie démocratique et pacifique. » Ce que semblent avoir oublié les États-Unis, principal soutien d’Al Charaa et soucieux de renforcer leurs liens avec la Turquie, marraine des nouvelles autorités.

Les attaques du gouvernement ont débuté par des assauts contre des quartiers kurdes à Alep le 6 janvier. Elles ont fait 107 morts et 322 blessés parmi les civils. 35 000 habitants ont été déplacés et sont désormais réfugiés dans l’est de la Syrie. Afin d’éviter de nouvelles effusions de sang, les FDS ont accepté de se retirer des gouvernorats de Deir ez-Zor et de Raqqa.

Mais les forces d’Al Charaa ont poursuivi leurs attaques dans tout l’est de la Syrie et ont progressé vers les villes importantes de Hassaké et de Kobané. L’annonce d’un « cessez-le-feu » contenait une menace explicite d’attaquer les villes et villages du nord-est si les conditions du gouvernement n’étaient pas acceptées d’ici à samedi soir.

« Les membres du Conseil doivent être conscients que l’État que le gouvernement de transition met en place en Syrie n’est pas une démocratie respectueuse des droits humains. Il s’agit d’un gouvernement fortement centralisé et islamiste qui privilégie les droits du groupe ethnique majoritaire et l’islam lui-même au détriment des autres religions et groupes ethniques », a expliqué Ilham Ahmed, vice-présidente de l’Administration autonome du nord-est syrien (Aanes, le Rojava), dans une lettre envoyée au Conseil de sécurité de l’ONU qui se réunissait pour étudier la situation en Syrie.

« Nous sommes confrontés à un risque de génocide », prévient Nesrine Abdallah. Le danger est d’autant plus grand que les troupes de Damas ont pris possession des prisons où se trouvaient les détenus appartenant à Daech. Des dizaines d’entre eux seraient maintenant en liberté. « Nous ne lâchons pas les Kurdes », assure aujourd’hui la France. Les Kurdes n’ont pas besoin de mots mais d’actions fortes, comme l’implication des Nations unies pour de véritables discussions entre les parties. Avant qu’il ne soit trop tard.

 mise en ligne le 21 janvier 2026

Kanaky-Nouvelle-Calédonie : le FLNKS rejette l’accord « Élysée-Oudinot »

Benjamin König sur www.humanite.fr

L’exécutif se targue d’avoir obtenu la signature d’un « pacte de refondation » historique du territoire. En réalité, ce texte, très favorable à la droite calédonienne, est explosif. Il ouvre la voie à une partition de fait de l’archipel. Le mouvement indépendantiste légitime du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a annoncé, mercredi 21 janvier, rejeter « sans équivoque » l’accord.

Via un communiqué publié sur les réseaux sociaux, le mouvement indépendantiste légitime du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a annoncé, mercredi 21 janvier, rejeter « sans équivoque » l’accord signé lundi à l’Elysée, et a critiqué un « chantage économique » destiné à faire accepter « le projet de l’État ». Ce texte « ouvre en fait la voie au dégel du corps électoral » déplorent les rédacteurs. Le nouveau document « entérine un passage en force de l’État », dénonce le mouvement de libération, qui rappelle avoir refusé l’accord de Bougival « du fait de sa totale incompatibilité avec la trajectoire de décolonisation de Kanaky ».

Avec le titre pompeux d’« accord Élysée-Oudinot », référence à celui de « Matignon-Oudinot » signé en 1988 sous l’égide de Michel Rocard qui avait permis de sortir de la guerre civile des années 1980 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC), le texte signé ce 19 janvier par l’État français et cinq des six forces politiques calédoniennes représentées au Congrès local est mis en avant comme un « pacte de refondation » historique. Il en est très loin, en l’absence du principal mouvement indépendantiste, le FLNKS. Ce texte risque plutôt de connaître le même sort que de nombreux autres, jetés aux oubliettes non sans avoir mis le feu à l’archipel.

Cet « accord complémentaire à l’accord de Bougival », comme il est mentionné dans le titre, se limite donc à « approfondir les équilibres définis », en juillet 2025. Un texte qui n’était qu’un protocole, mais qu’Emmanuel Macron s’est empressé de faire passer en force, tant il répond aux revendications de la droite calédonienne tout en posant des verrous sur un maintien du territoire au sein de la République française.

La reconnaissance de l’identité kanak, purement et simplement oubliée

« Globalement, sur les aspects politiques et institutionnels, ce texte est quasiment identique à Bougival, analyse Benoît Trépied, anthropologue au CNRS spécialiste de l’archipel. Il comporte les mêmes mécanismes pour l’accession à la souveraineté, que beaucoup considèrent en pratique comme des verrous infranchissables. » Le texte prévoit en effet que, même en cas de transfert de l’ensemble des compétences régaliennes, la pleine souveraineté ne soit pas automatique. Si un État et une nationalité calédonienne seront créés, ils restent adossés à la République française et ne constituent pas un processus de décolonisation.

Le droit à l’autodétermination reste donc hypothétique, malgré la mention du « processus de décolonisation de l’accord de Nouméa », que l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), signataire de cet accord, a réussi à réintroduire. L’UNI sert d’ailleurs de caution indépendantiste pour cet accord, mais est très contestée, y compris par une partie de sa base militante. L’autre mention obtenue par l’UNI est « la reconnaissance de l’identité kanak », purement et simplement oubliée dans le texte de Bougival et pourtant au cœur de l’accord de Nouméa.

Pour le reste, cet accord répond aux exigences des anti-indépendantistes. « Il rappelle, voire, renforce, les grands acquis pour la droite : ouverture du corps électoral et hyperprovincialisation », décrypte Benoît Trépied. Le dégel du corps électoral constitue un nœud crucial pour le territoire, à l’origine de tous les grands mouvements de contestation de la population kanak, en 1984 comme en 2024. Quant au transfert aux trois provinces (Nord, Sud, îles Loyauté) de la compétence fiscale, elle ouvre la voie à une véritable partition du territoire. Exactement ce que la droite de Sonia Backès (ex-ministre macroniste aujourd’hui proche d’Éric Zemmour) appelle de ses vœux, partisane d’un apartheid de fait, elle qui déclarait encore en 2024 : « Au même titre que l’huile et l’eau ne se mélangent pas (…), le monde kanak et le monde occidental ont des antagonismes encore indépassables. »

Un accord basé sur un chantage

Le troisième point de l’accord porte sur l’attractivité économique et le soutien à une économie exsangue, avec un PIB en chute de 15 % l’année dernière en raison des révoltes de 2024, et des comptes sociaux dans le rouge. « C’est le seul plus de cette négociation, pointe Benoît Trépied, mais cela pose la question d’un chantage pétrole contre nourriture », poursuit-il.

Pétrole contre nourriture, c’est précisément l’expression employée le 14 janvier par la sénatrice socialiste Corinne Narassiguin pour interpeller la ministre des Outre-mers, Naïma Moutchou, pour redire le refus du PS – et de la gauche – de tout accord sans le FLNKS et basé sur un chantage.

Or, il s’agit des prochaines échéances : il va falloir, dans un premier temps, que le Parlement adopte la loi constitutionnelle, par les deux Chambres, puis aux trois cinquièmes en Congrès à Versailles. Or, sans le PS, rien n’est possible. « La préoccupation du FLNKS est qu’il y ait un « deal » global entre le PS et le gouvernement, y compris sur le budget, et que la KNC soit encore une fois prise en otage par les enjeux de politique française », pointe Benoît Trépied.

Ensuite viendra le temps d’un référendum, rebaptisé « consultation » pour ne pas rappeler des souvenirs douloureux, en juin ou juillet. Enfin les élections provinciales, déjà repoussées trois fois et que ce texte renvoie à décembre 2026. Un véritable « déni de démocratie, avec un Congrès élu en 2019 pour un mandat de cinq ans prolongé de deux ans et demi, pour l’unique raison que la droite refuse le corps électoral actuel (gelé), pourtant validé par le Conseil constitutionnel en décembre 2025 », rappelle Benoît Trépied. Pour ces deux échéances majeures, notamment le référendum, on peut craindre le pire. « Je n’imagine pas que cela puisse être voté sans faire de vagues. Cela sent très mauvais », déplore le chercheur. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie s’avance vers une année qu’il y a tout lieu de craindre.

 mise en ligne le 19 janvier 2026

Traité UE-Mercosur : le libre-échange comme seul horizon européen

Martine Orange sur www.mediapart.fr

Signé le 17 janvier au Paraguay, le traité avec le Mercosur est censé réaffirmer la place de l’Europe sur la scène internationale. Il illustre surtout la décrépitude de l’Union européenne, incapable d’imaginer autre chose que sa stratégie mercantile, sourde à ses populations.

L’EuropeL’Europe a patienté vingt-cinq ans. Elle ne pouvait sans doute pas perdre une minute de plus. Sans attendre la ratification – qui n’est pas assurée – par le Parlement européen, passant outre la révolte d’une partie du monde agricole, la présidente de la Commission européenne a décidé d’entériner au plus vite le traité entre l’Union européenne (UE) et le Mercosur adopté le 9 janvier par une majorité des États membres.

Samedi 17 janvier à Asuncion, au Paraguay, elle a signé avec les responsables du Brésil, de l’Argentine, de l’Uruguay et du Paraguay « le plus grand accord de libre-échange au monde ».

Après une année d’humiliations, de reculs, de renoncements face aux assauts de la présidence de Donald Trump, cette cérémonie officielle est censée illustrer la réaffirmation de l’Europe sur la scène internationale. « Cette semaine va envoyer un message clair d’espoir : l’Europe restera ferme sur la défense du système multilatéral et commercial fondé sur des règles sur lequel elle a été construite et grâce auquel la démocratie et le libre-échange ont prospéré », écrit Carlos Cuerpo, lyrique ministre espagnol de l’économie et farouche défenseur du traité.

Au cours des derniers mois de négociations, la dimension géopolitique de l’accord a pris nettement le pas sur l’aspect commercial. Face à la montée du protectionnisme, des guerres commerciales aux remises en cause multiples de l’ordre international et aux agressions de la Russie, l’Union européenne doit sortir de son isolement.

Prise en étau entre les États-Unis et la Chine, il lui faut d’urgence élargir son horizon et trouver de nouvelles alliances, plaident nombre de responsables politiques. L’accord avec le Mercosur serait l’occasion à ne pas rater pour montrer au reste du monde qu’il existe des alternatives à la loi du plus fort.

Mais la diplomatie du libre-échange si chère à l’Union européenne est-elle encore la réponse appropriée, quand toutes les règles internationales sont bousculées et que l’impérialisme signe son retour ? L’Europe n’a-t-elle comme seul argument pour faire entendre sa voix que de se présenter comme un marché ouvert à tous les vents, alors même qu’une partie grandissante de ses populations et de ses États membres conteste de plus en plus bruyamment ses choix ?

L’ADN de l’Union européenne

Curieusement, ces questions semblent absentes des réflexions des cercles européens. Le libre-échange fait partie de l’ADN de l’Union européenne. La création du marché unique en 1992 puis l’adoption du programme de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1994 ont encore renforcé son adhésion au néolibéralisme. Réduction des droits douaniers, abaissement des autres barrières : tout devait être mis être en œuvre pour faciliter la libre circulation des biens et des services, accélérer la libéralisation du commerce international.

La Commission européenne a d’autant plus facilement embrassé cet agenda que c’est un moyen d’affirmer et de renforcer son pouvoir face aux États membres : les accords commerciaux relèvent de sa seule compétence. La force de l’inertie de la machine bureaucratique bruxelloise a fait le reste. À la Commission, il y a toujours un ou une commissaire spécialement désignée pour mener les négociations commerciales. Derrière, des centaines de fonctionnaires travaillent à la concrétisation de ces accords.

Alors, l’Union européenne signe des accords à tour de bras : quarante traités commerciaux en vingt ans. Chacun de ces accords devait promouvoir la croissance et la prospérité des signataires, dans le respect des règles sociales et environnementales.

L’Union européenne accuse un recul sur tous les grands indicateurs économiques depuis quinze ans.

Le résultat n’est pas à la hauteur des espérances. En vingt ans, l’Europe n’a gagné ni en croissance, ni en indépendance, ni en influence. Toutes les études publiées ces dernières années indiquent la même tendance : elle est en train de décrocher par rapport aux États-Unis et à la Chine.

Alors qu’elle faisait pratiquement jeu égal avec les États-Unis au moment de la création du marché unique, en 1992, l’UE accuse un recul sur tous les grands indicateurs économiques (croissance, productivité, innovation, recherche, emploi) depuis quinze ans. Elle a perdu des pans entiers de son outil industriel et productif. Et elle est quasiment absente des technologies du futur – énergies renouvelables, numérique, intelligence artificielle, télécommunications, espace...

Longtemps passée sous silence, cette destruction ne peut plus être niée : elle touche dorénavant le cœur du moteur économique européen, l’Allemagne. S’appuyant sur ses savoir-faire et ses productions à haute valeur ajoutée, celle-ci a pu pénétrer des marchés et engranger des excédents commerciaux massifs pendant des décennies. Mais ce modèle est désormais cassé.

Les industriels allemands se heurtent partout à une concurrence chinoise proposant voitures, machines-outils, équipements de transport au moins aussi performants que les produits allemands, et moins chers. Les accords commerciaux n’y ont rien changé.

Les faux espoirs du traité

Malgré les espoirs que placent les industriels européens dans le traité avec le Mercosur, ce schéma risque de se perpétuer : le continent sud-américain est devenu une terre de conquête pour la Chine. Le pays à la fois le premier acheteur des produits agricoles et des matières premières, qui forment le socle des économies des pays du sous-continent américain, et la première fournisseuse d’équipements industriels et produits manufacturés.

Désormais, on y utilise des énergies renouvelables produites grâce aux panneaux solaires et éoliennes chinoises, on y achète des téléphones Huawei, des automobiles BYD, on échange sur TikTok. En vingt ans, Pékin a multiplié par quarante ses exportations vers l’Amérique du Sud. Elles représentent plus de 518 milliards de dollars en 2024, mettant au défi la domination économique des États-Unis dans la région.

Au-delà de l’accaparement des réserves pétrolières du Venezuela, le coup de force de Donald Trump a aussi pour but de contrer l’influence chinoise sur le continent, voire de forcer les Chinois à partir de certains territoires s’il le peut. Dans cette lutte entre deux impérialismes, l’Europe, par la seule magie de droits douaniers abaissés, a-t-elle une petite chance de se poser en recours ?

Même la Commission européenne ne semble guère se faire d’illusions à ce sujet. D’après ses propres projections, l’accord Mercosur devrait apporter 1 % de croissance supplémentaire dans l’UE en dix ans. Les estimations de Bloomberg tablent sur 0,1 % de croissance par an.

Une stratégie de plus en plus contestée

De si faibles retombées potentielles justifient-elles d’alimenter la révolte du monde agricole et de nombre de territoires, d’accentuer les dissensions entre les États, de nourrir les populismes et le rejet des institutions européennes ?

Il y a longtemps qu’une vaste partie des Européens et des Européennes n’adhèrent plus à la vision angélique de la mondialisation heureuse promue par l’OMC et l’UE au tournant des années 2000. Pour beaucoup, elle a été synonyme de désindustrialisation, de délocalisations et de déclassement des classes pauvres et moyennes.

La crise provoquée par le traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada (Ceta) en 2016 était le premier signal du rejet d’une politique vue comme une impasse. Plutôt que d’y prêter attention, la Commission a préféré passer outre. Le Ceta, ratifié par le Parlement européen, est entré en application sans que nombre de Parlements nationaux l’aient voté,  notamment en France.

La contestation ne s’est jamais arrêtée depuis. Que ce soit avec le Japon ou les États-Unis, la Commission a toujours été obligée de louvoyer pour faire passer des accords commerciaux qui officiellement n’en étaient pas.

Cette fois, la Commission européenne n’est même pas assurée d’obtenir l’accord du Parlement européen. L’adoption du traité avec le Mercosur « va se jouer à quinze voix près », pronostiquaient la semaine dernière certains observateurs européens. Déjà, la Pologne et des eurodéputé·es ont prévu de soumettre le texte du traité à la Cour européenne de justice, ce qui aurait pour effet de le suspendre pendant de nombreux mois.

La tension est si forte qu’Ursula von der Leyen, soutenue par l’Allemagne et l’Espagne, très favorables au traité, envisageait la semaine dernière de le faire appliquer dès la signature au Paraguay, avant même le vote du Parlement de Strasbourg. Cela constituerait une violation des règles du traité sur le fonctionnement des institutions.

Entêtement mortifère

En dépit de la contestation grandissante, la présidente de la Commission et plusieurs États membres semblent ne pas vouloir changer de logiciel, toujours déterminés à poursuivre dans la voie du « doux commerce ». Après s’être félicité de l’adoption du traité UE-Mercosur le 9 janvier, le chancelier allemand Friedrich Merz a demandé à Ursula von der Leyen de ne pas traîner pour conclure un autre accord commercial, avec l’Inde cette fois.

Dans la foulée, les négociations se poursuivent également avec les Philippines, la Malaisie, la Thaïlande, l’Australie et les Émirats arabes unis. Au total, une vingtaine de textes seraient en cours de négociation.

L’Union européenne, incapable de sortir de son mercantilisme, semble ne pas avoir pris la mesure du bouleversement mondial à l’œuvre. À aucun moment, elle ne s’est adressée aux pays du Sud pour essayer de comprendre leurs attentes et leurs demandes, ne serait-ce que face à cette génération Z qui, du Népal au Sri Lanka, demande un avenir meilleur, débarrassé d’élites corrompues.

Elle n’a jamais tenté d’ouvrir de nouveaux dialogues, de réfléchir aux moyens de refonder le multilatéralisme en prenant en compte les dérèglements climatiques ou le creusement des inégalités. La COP30 au Brésil en a apporté une nouvelle illustration : l’Union européenne y a défendu, comme à son habitude, sa vision court-termiste du monde.

Même en matière d’aide au développement et de règles commerciales internationales, elle adopte des positions de plus en plus régressives, se montrant plus soucieuse du sort des multinationales que de celui des populations. Lancée à son tour dans la course aux matières premières pour sécuriser ses approvisionnements, elle accepte de passer par-dessus bord des fondements qui semblaient pourtant acquis dans le droit international.

C”est le cas dans l’accord en cours de négociation avec le Mexique. Comme le soulignent Stéphanie Kpenou et Mathilde Dupré dans une tribune publiée par Alternatives économiques, Bruxelles souhaite que Mexico renonce à son monopole sur les exportations de matières premières. De même, elle entend interdire que les prix domestiques soient inférieurs aux prix à l’exportation, afin de ne pas fausser la concurrence. En un mot, le Mexique est prié d’abandonner toute souveraineté, toute politique de soutien industriel, pour bénéficier de droits de douane préférentiels avec l’Europe.

Comment espérer, avec une telle attitude, gagner la confiance d’autres pays et élargir la sphère d’influence de l’Europe ? Plutôt que se montrer à la hauteur des principes qu’elle prétend défendre, l’Union européenne renvoie l’image d’une vassale acceptant toutes les humiliations de Donald Trump, n’osant pas s’opposer non plus aux visées chinoises.

Son entêtement à maintenir une stratégie de libre-échange en échec ne peut que nourrir la colère et le ressentiment des Européens et des Européennes, et alimenter tous les populismes. Cet aveuglement place désormais le projet européen en grand péril. À la grande satisfaction de Donald Trump, de Xi Jinping et de Vladimir Poutine.


 

 

 mise en ligne le 18 janvier 2026

Le « parrain » Trump menace les États européens qui soutiennent le Groenland

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Le président états-unien a promis de frapper de droits de douane supplémentaires les pays ayant marqué leur solidarité avec l’île arctique, dont il souhaite l’annexion. Les mois qui viennent s’annoncent décisifs pour le continent européen et sa sécurité.  

Samedi 17 janvier, des milliers d’habitant·es du Groenland ont manifesté dans la ville de Nuuk, pour clamer que le Groenland n’était pas à vendre. Ailleurs au Danemark – dont l’île arctique est un territoire « constitutif », mais autonome et en quête d’indépendance –, d’autres rassemblements se sont tenus en solidarité, tout comme dans la ville inuit de Nunavut, au Canada.

À peine cette mobilisation historique avait-elle achevé son parcours dans la capitale groenlandaise que Donald Trump, qui souhaite s’emparer de l’île pour l’ajouter au territoire des États-Unis, a adressé une menace aux nations européennes qui souhaiteraient l’en empêcher. Dans le style confus et logorrhéique qui lui est propre, il a invoqué les « intérêts de sécurité nationale » de son pays et la « paix globale » pour fustiger leur solidarité avec un territoire prétendument convoité par la Chine et la Russie.

Le royaume du Danemark, ainsi que sept pays (dont la France) ayant annoncé l’envoi de personnels militaires pour une mission de reconnaissance, tous membres de l’Otan, se sont vus promettre en rétorsion des droits de douane supplémentaires.

À partir du 1er février prochain, leurs exportations vers les États-Unis devraient renchérir de 10 %, s’ajoutant aux droits de douane déjà en vigueur. Actuellement, le taux maximal s’appliquant aux biens de l’Union européenne (UE) est de 15 %. « Le 1er juin, ce tarif sera augmenté à 25 % », a ajouté le locataire de la Maison-Blanche, qui vise l’Allemagne, le Danemark, la France, les Pays-Bas et la Suède, qui font partie de l’UE en plus de l’Alliance atlantique, ainsi que le Royaume-Uni et la Norvège. 

Un chantage historique 

De plus en plus désinhibé en raison de ses difficultés domestiques, liées notamment à des revers électoraux imputables au coût de la vie, et dans l’attente d’une décision très attendue de la Cour suprême concernant les droits de douane qu’il a décidés sans accord du Congrès, Donald Trump entend bien d’ici là conclure « un achat complet et total » du Groenland – une « transaction tentée depuis 150 ans », qu’il se fait donc fort de conclure. 

La menace est historique. Si ce n’est pas la première fois que le président états-unien manie l’arme des tarifs douaniers, il le fait là à l’égard d’alliés historiques depuis huit décennies, au nom d’un objectif très particulier : l’annexion contrainte d’un territoire indépendant, contraire à la Charte des Nations unies adoptée en 1945. L’opération aboutirait à un dépeçage des frontières européennes, s’ajoutant à celui que tente Vladimir Poutine à l’encontre de l’Ukraine.

« Dans l’histoire de l’alliance transatlantique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a guère d’équivalent, réagit le professeur de science politique Christophe Bouillaud, spécialiste des études européennes. C’est la conception même du droit international qui est en cause. Au moins, en 2003, George W. Bush avait invoqué un motif plausible avant d’entrer en guerre contre l’Irak. Le seul niveau de déstabilisation de l’alliance comparable me semble être la crise de Suez en 1956, quand les États-Unis avaient lâché la France et le Royaume-Uni engagés contre le dirigeant égyptien Nasser. »

Donald Trump s’affiche moins en chef d’État d’une puissance hégémonique du système international qu’en parrain mafieux aux méthodes brutales et illégales. Récemment employées au Venezuela, elles assurent une diversion extérieure spectaculaire au public américain, offerte par celui qui se veut l’artisan d’un retour à « l’âge d’or » impérialiste de la fin du XIXe siècle. Elles s’inscrivent dans une obsession : le contrôle d’un « hémisphère occidental » à la botte des États-Unis, afin de leur garantir l’accès aux ressources et aux routes commerciales permettant d’affronter le grand rival chinois.

Dans la foulée des déclarations de Donald Trump, dont le caractère ciblé a pour but de diviser les États européens et de les effrayer, les réactions de l’autre côté de l’Atlantique ont été vives et nombreuses.

Le premier ministre britannique, Keir Starmer, pourtant très aligné sur Trump, a affirmé que sa décision était « complètement erronée ». « Notre position sur le Groenland est claire. Il fait partie du royaume du Danemark et son futur est du domaine des Groenlandais et des Danois », a-t-il ajouté. Même Giorgia Meloni, la présidente du Conseil italienne d’extrême droite, a évoqué une « erreur » après avoir échangé avec le président états-unien. 

Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer ni en Ukraine, ni au Groenland. Emmanuel Macron

Emmanuel Macron a assuré que la France restait « attachée à la souveraineté et à l’indépendance des Nations, en Europe comme ailleurs ». « C’est à ce titre, a-t-il poursuivi dans un long message également publié en anglais sur X, que nous avons décidé de nous joindre à l’exercice décidé par le Danemark au Groenland. […] Aucune intimidation ni menace ne saurait nous influencer, ni en Ukraine, ni au Groenland, ni ailleurs dans le monde lorsque nous sommes confrontés à de telles situations. » 

La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a réaffirmé l’attachement aux mêmes principes et la « pleine solidarité » de l’UE envers le Danemark et le Groenland. « L’Europe restera unie et coordonnée », a-t-elle promis, mettant en garde contre une « dangereuse spirale » des tarifs douaniers. Une rencontre extraordinaire entre les ambassadeurs de l’UE est prévue ce dimanche. 

Les trois groupes politiques qui composent sa majorité au Parlement européen – conservateurs, sociaux-démocrates et libéraux – ont annoncé qu’ils étaient prêts à bloquer la ratification commerciale de l’accord justement signé cet été entre Von der Leyen et Trump, considéré par beaucoup comme une capitulation face à ses menaces. Aucun territoire européen n’avait cependant été laissé en tribut, ce qui fait toute la différence avec la crise actuelle. 

Les limites de la stratégie d’apaisement

L’avenir dira si les États européens parviennent à maintenir leur unité face à la pression croissante de l’administration Trump, plus que jamais en roue libre depuis l’enlèvement du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro il y a deux semaines. Rétrospectivement, la veulerie de leurs communiqués en réaction à ce qui était une violation flagrante du droit apparaît d’autant plus déplacée . 

L’épisode actuel signe l’absence de résultats de la stratégie d’apaisement tentée par la plupart des dirigeant·es du Vieux Continent envers le président états-unien. La flatterie du leader du camp Maga (« Make America Great Again »), en dépit de la détestation ouverte de ce dernier envers les valeurs proclamées par les démocraties européennes, n’a en particulier pas abouti à grand-chose sur le dossier ukrainien.

Rappel des épisodes précédents : Donald Trump et son vice-présent ont d’abord malmené le président Zelensky dans le bureau Ovale en février 2025. Tout le monde a fait bonne figure pour permettre un rabibochage, mais six mois plus tard, Vladimir Poutine était reçu en majesté en Alaska, en vue d’une paix qu’il ne veut pourtant qu’à ses conditions.

Plusieurs chefs d’État et de gouvernement se sont alors rendus directement à la Maison-Blanche pour un damage control provisoire, avant que les émissaires de Washington et Moscou ne sortent du chapeau un plan de paix en 18 points correspondant de manière outrancière aux diktats russes. 

Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus. Aurore Lalucq, eurodéputée

Depuis, les discussions se sont encore enlisées, personne ne sachant où en est la version de l’accord que les chancelleries de Kyiv et des capitales européennes ont tenté d’amender, en s’appuyant sur les différentes lignes qui cohabitent dans l’administration Trump sur ce dossier.

Entretemps, la même administration a publié une stratégie nationale de sécurité théorisant l’ingérence des États-Unis dans la politique européenne et démentant les principes censés être le socle de l’Alliance atlantique. Et désormais, Trump et son clan martèlent leurs désirs d’annexion du Groenland. 

En France, face à un Emmanuel Macron qui se plaît à imaginer une relation privilégiée avec le président états-unien, ces piètres résultats ne sont pas passés inaperçus. « Voilà à quoi mène l’asservissement à Donald Trump », s’est indignée la cheffe de file européenne des Insoumis, Manon Aubry. « Il est impossible d’apaiser quelqu’un qui a été élu pour vous taper dessus, tranche l’eurodéputée de Place publique Aurore Lalucq auprès de Mediapart. Ce fut une erreur stratégique majeure de le penser. Trump est dans une logique d’extorsion. »

Étroites marges de manœuvre 

Était-il malgré tout habile de le prendre au mot sur les impératifs sécuritaires au Groenland, comme l’ont fait les pays européens en lançant un exercice sur place et quand bien même les menaces des flottes chinoise et russe ne sont pas encore matérialisées sur place ?

Le consultant en risques internationaux Stéphane Audrand le pense : « Adopter une posture trop martiale risque de donner des arguments à Trump. Avoir l’air d’entendre ses préoccupations a moins pour objectif de le convaincre lui que d’en appeler aux républicains “raisonnables”, aux démocrates et autres “adultes dans la pièce” [aux États-Unis]. » De fait, dans le propre camp de Donald Trump, majoritaire à la Chambre des représentants et au Sénat, des responsables de poids ont alerté sur une posture trop aventureuse au Groenland.

Certes, le continent européen paie quatre-vingts ans de dépendance sécuritaire à Washington, dont il ne cherche à se défaire partiellement que depuis peu de temps. Et même si l’Europe devient le véritable pourvoyeur d’aide à l’Ukraine, Kyiv peut difficilement se passer de l’aide des États-Unis et du partage de ses renseignements. « Il faut jouer la montre en espérant que Trump finisse par être déposé par les Américains eux-mêmes », pense Christophe Bouillaud.

Il n’en reste pas moins qu’en tant que marché de 450 millions d’habitant·es, l’UE a des moyens de pressions économiques réels et pourrait utiliser son récent « instrument anti-coercition » visant à « lutter contre les menaces économiques et les restrictions commerciales injustes imposées par les pays tiers ». « Nous devons être stratèges, répondre là où ça fait mal : les Big Tech, dont un quart du chiffre d’affaires se fait sur le sol européen, les services financiers, mais aussi les cryptomonnaies et les stablecoins », affirme Aurore Lalucq, présidente de la commission des affaires économiques et monétaires au Parlement européen. 

Le pas n’a pas été franchi l’été dernier pour ne pas risquer l’escalade tarifaire, mais il pourrait l’être maintenant que le chantage états-unien s’aventure sur le terrain de la hard politics, celui de la souveraineté politique et territoriale. Selon l’AFP, citant l’entourage d’Emmanuel Macron, le président français y serait favorable en cas de nouveaux droits de douane effectivement appliqués, et plaiderait en faveur d’une telle réplique auprès de ses homologues. 

« Il est important que l’UE active rapidement cet instrument de représailles collectives, estime Stéphane Audrand. On l’a construit pour cela, à la suite de pressions de la Chine sur l’Estonie en 2019. Il faut désormais l’utiliser contre les États-Unis, en faisant bien remarquer à l’électorat américain et aux élus républicains que les prix vont “encore” monter dans leur pays. »

L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois. Stéphane Audrand, consultant en risques internationaux

Si des experts imaginent des réponses symboliquement encore plus fortes, Stéphane Audrand en appelle à la prudence et à la proportion, eu égard non seulement à la puissance états-unienne, mais aussi à l’hétérogénéité politique des États membres, Giorgia Meloni en Italie et Viktor Orban en Hongrie entretenant une certaine proximité idéologique avec Donald Trump. 

« La réplique européenne doit être dosée avec comme premier souci de préserver l’unité, au moins de façade, des Européens », affirme le consultant. Il en est en tout cas convaincu : « L’UE joue son avenir, l’Otan joue son avenir. Tout ça dans les six mois. L’alternative, ça sera la préservation d’un Occident démocratique ou la soumission à la découpe [voulue par les] empires. »

Longtemps, les dirigeant·es européen·nes ont semblé adopter un refrain d’Alain Chamfort face aux coups de pression trumpistes : « Quand ça d’vient trop dur, j’peux m’appuyer sur / Cette idée qui m’rassure, tout s’arrange à la fin. » Mais l’illusion n’en finit pas d’être déchirée. Aujourd’hui, les États européens en sont les victimes directes. S’ils devaient lâcher le Groenland, le sens même de leur union serait perdu. Et leur dislocation collective au bout du chemin.


 


 

Envoi de soldats, menaces de surtaxes de 10%... Comment l'Europe se fissure au Groenland

Lina Sankari sur www.humanite.fr

L’envoi de soldats par huit pays de l’UE, puis les menaces de mesures de rétorsion commerciale annoncées par Donald Trump, créent des remous parmi les Vingt-Sept. Certains craignent la détérioration des relations avec Washington, dont ils restent dépendants pour leur défense.

Il y a un an encore, le Grand Nord était un objet pour scientifiques alarmés par la vitesse du réchauffement climatique. À peine un enjeu géopolitique sur le plan médiatique, malgré les appétits qui s’y dessinaient déjà entre puissances. Au premier anniversaire de l’investiture du président Donald Trump, la zone pourrait bien se muer en tombeau des anciennes alliances occidentales.

Ce 17 janvier a été marqué par les manifestations de plusieurs milliers de personnes à Nuuk, la capitale du Groenland, et dans tout le Danemark, qui garde la main sur le territoire autonome. Une délégation bipartisane du Congrès états-unien, menée par le sénateur démocrate Chris Coons, était également en déplacement à Copenhague pour rencontrer la première ministre Mette Frederiksen et appuyer la souveraineté de l’île arctique face aux ambitions de Donald Trump. « Il n’y a ni besoin ni envie de procéder à une acquisition coûteuse ou à une prise de contrôle militaire hostile du Groenland alors que nos alliés danois et groenlandais sont désireux de travailler avec nous sur la sécurité de l’Arctique, les minéraux critiques et d’autres priorités dans le cadre de traités de longue date », ont-ils écrit dans un communiqué.

Le locataire de la Maison-Blanche a fait monter la tension d’un cran, ce 17 janvier, en accusant huit pays européens, dont la France, de jouer un « jeu dangereux » après l’envoi de maigres troupes dans le cadre de l’exercice danois « Arctic Endurance », déjà prévu, et sans lien avec le commandement de l’Otan.

Parmi eux, deux ou trois soldats suédois, deux Norvégiens, treize Allemands, une « quinzaine » de Français, un officier britannique, un officier de marine néerlandais et deux officiers finlandais. Pour Troels Lund Poulsen, le ministre danois de la Défense, « l’intention est de créer une présence militaire plus permanente ». Réponse de Donald Trump : « La paix mondiale est en jeu ! La Chine et la Russie veulent le Groenland, et il n’y a rien que le Danemark puisse y faire. »

Dépendance à Washington

Si les pays participants ont voulu faire une démonstration de cohésion face à ce qu’Emmanuel Macron nomme un « nouveau colonialisme », l’hyperprésidente de la Commission, Ursula von der Leyen, tarde à dire si le Groenland tombe sous le coup de l’article 42.7 de l’Union européenne (UE), qui prévoit une assistance mutuelle en cas d’attaque. En attendant, Donald Trump a menacé les huit pays européens d’une surtaxe de 10 %, effective à partir du 1er février, qui pourrait s’envoler à 25 % au 1er juin, jusqu’à ce qu’un « accord soit conclu pour la vente complète et intégrale du Groenland ».

Or, du fait du marché unique, le milliardaire états-unien ne pourrait cibler que quelques États membres seulement. Une manière de semer la zizanie dans une Europe déjà travaillée par des mouvements contradictoires quant au degré d’autonomie qu’elle doit entretenir vis-à-vis des États-Unis.

« Imaginez 15 Italiens, 15 Français, 15 Allemands au Groenland. Pour moi, cela semblait presque le début d’une blague. Je crois, au contraire, qu’il est dans notre intérêt de maintenir le monde occidental, le monde libre, uni », a devisé le ministre italien de la Défense, Guido Crosetto.

Car la majorité des pays de l’UE dépendent toujours de Washington pour leur défense. C’est le cas pour les F-35, leur maintenance, leur ravitaillement en vol et leurs munitions, mais également les têtes nucléaires tactiques à double clé installées non seulement en Italie, mais également en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne.

Donald Trump joue également sur la dépendance européenne au renseignement satellite et à la cybersécurité pour amplifier ces contradictions. À ce titre, nombreux sont ceux qui ne sont pas prêts à remettre en cause l’alliance stratégique avec les États-Unis au nom de la sauvegarde du Groenland.

Le Canada se rapproche de la Chine plutôt que de l’UE

Le dilemme européen se joue sur plusieurs fronts. L’UE devra également convaincre le Canada, lui aussi menacé par Donald Trump, qu’elle pourrait lui être plus utile que Pékin. Ottawa annonçait ce vendredi un « nouveau partenariat stratégique avec la Chine » : lors de son déplacement au cœur de la deuxième puissance mondiale, le premier ministre canadien, Mark Carney, dit avoir « constaté une large convergence de points de vue » après des années de tensions, signant une nouvelle fracture au sein du camp occidental.

Reste à savoir si les Vingt-Sept sont prêts à déployer l’« instrument anti-coercition », destiné, depuis 2022, « à dissuader les États tiers tentés d’exercer des pressions commerciales pour des raisons politiques ». Cela équivaudrait de fait à une réciprocité des droits de douane et à l’exclusion des entreprises états-uniennes des marchés publics européens. Il nécessite un vote à la majorité qualifiée du Conseil européen de l’UE. Sur le plan politique, ce scénario reste hautement improbable.

mise en ligne le 17 janvier 2026

"Ils ne cherchent qu’à nous briser le moral" : en Cisjordanie, des bâtiments de camps de réfugiés détruits par l'armée israélienne

sur https://www.franceinfo.fr/

Dans le camp de réfugiés de Noor Shams, au nord-ouest de la Cisjordanie occupée, l'armée israélienne force des familles de réfugiés à se déplacer à nouveau en détruisant leurs lieux de vie.

Des bulldozers israéliens ont commencé à détruire cette semaine 25 bâtiments résidentiels, parfois des immeubles de plusieurs étages, du camp de réfugiés de Noor Shams, près de Tulkarem, au nord-ouest de la Cisjordanie occupée. Plus d’une centaine de familles, déjà déplacées de force depuis février 2025 avec tous les habitants du camp, se retrouvent définitivement sans toit. Israël affirme que ces démolitions sont dans le cadre d’une opération "antiterroriste" mais les habitants n’y voient qu’une énième punition collective et un moyen d’empêcher tout retour dans les camps.

Sur une petite colline, en face du camp de réfugiés de Noor Shams, quelques journalistes sont réunis pour filmer les démolitions du jour. Au loin, des bulldozers font s'effondrer les maisons. De larges routes commencent déjà à être creusées sur des habitations déjà détruites au fil des mois.

"J’ai pleuré quand j’ai vu la pelleteuse"

"Que Dieu aide les personnes dont les maisons ont été démolies devant leurs yeux, c’est quelque chose d’insupportable", se désole Musa al-Jundi. Lui a vu sa maison anéantie en juin dernier : "J’ai pleuré quand j’ai vu la pelleteuse la détruire. Elle a fait tomber nos souvenirs. Tous".

Las de ne pas savoir quand il pourra retourner vivre chez lui, même sur les ruines de sa maison, ce père de famille a emménagé dans un vaste appartement d’un immeuble récent, à l’entrée de Tulkarem. "Je n’avais pas le choix : j’ai deux enfants, l’un va passer son baccalauréat et l’autre est à l’université. J’ai donc deux étudiants à la maison", relate-t-il.

Mais ici le loyer pèse trop lourd, avoue-t-il. En moins d’un an, Nour Chams ainsi que Tulkarem et Jénine, les autres camps de réfugiés du nord de la Cisjordanie occupée, vidés de leurs habitants, ont été rendus inhabitables. L’armée israélienne y détruit méthodiquement les bâtiments résidentiels, les écoles, les canalisations, le système électrique, rendant un "retour à la vie quotidienne" quasi inimaginable.

"Ici, nous sommes tous des étrangers"

C’est aussi, selon Musa, le tissu social du camp qui a été détruit : "Dans le camp, notre vie était comme une seule famille. Si je ne saluais pas mon voisin chaque jour, je ne me sentais pas bien. Ici, nous sommes tous des étrangers". À côté, Siham, sa femme soupire. Dans le nord de la Cisjordanie occupée, tout n’est que déplacement. "Au début, ma sœur, qui vient du camp de Jénine, était déplacée chez moi, car sa maison était démolie. Elle est restée vingt jours, explique-t-elle. Ensuite, l’armée a commencé à démolir les maisons de mes frères à Jénine aussi. C’était encore plus difficile."

"Et puis, c’est moi qui suis devenue déplacée. On a dû aller chez ma fille à Naplouse." Siham, Palestinienne déplacée

Impuissante, Siham regarde les informations sur son téléphone. Gaza est nommée dans chaque notification. Elle le précise, ici, les attaques israéliennes n'ont pas la même intensité. Mais ce sont les mêmes méthodes utilisées par l’armée israélienne. "Ils ne cherchent qu’a nous briser le moral, mais quoi qu’il arrive, dit-elle, nous resterons ici."


 


 

Génocide à Gaza : plus de 100 enfants tués par l’armée israélienne depuis le « cessez-le-feu », alerte l’Unicef

La rédaction sur www.humanite.fr

Au moins 100 enfants ont été tués par l’armée israélienne à Gaza depuis l’entrée en vigueur du très fragile cessez-le-feu avec Israël en octobre, a annoncé mardi 13 janvier le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef). Le ministère de la Santé de Gaza a lui fait état d’un chiffre de 165 enfants.

« Plus de 100 enfants ont été tués à Gaza depuis le cessez-le-feu début octobre. Cela représente environ un garçon ou une fille tué(e) chaque jour pendant le cessez-le-feu », a déclaré depuis Gaza le porte-parole de l’Unicef, James Elder. Ces enfants – 60 garçons et 40 filles selon l’Unicef – ont été « tués par des frappes aériennes, des frappes de drones, y compris des drones kamikazes. Ils sont tués par des tirs de chars. Ils sont tués par des balles réelles », a-t-il déclaré, ajoutant que le nombre réel était probablement plus élevé.

Un responsable du ministère de la Santé de Gaza, qui tient les registres des victimes, a fait état d’un chiffre plus élevé, soit 165 enfants tués depuis le cessez-le-feu, sur un total de 442 décès. « De plus, sept enfants sont morts d’hypothermie depuis le début de l’année », a déclaré à l’Agence France Presse Zaher Al-Wahidi, directeur du département informatique du ministère de la Santé.

Gaza, les enfants sont victimes de traumatismes psychologiques profonds

Les enfants de Gaza vivent « toujours dans la peur », regrette James Elder. « Les traumatismes psychologiques restent non soignés et, plus cela dure, plus ils s’aggravent et deviennent difficiles à guérir », a prévenu le porte-parole de l’Unicef évoquant une vie qui « reste donc suffocante » et la survie « précaire ». « Un cessez-le-feu qui ralentit les bombardements est un progrès, mais un cessez-le-feu qui continue d’ensevelir des enfants est insuffisant », a-t-il insisté, estimant que « ce que le monde appelle aujourd’hui le calme serait considéré comme une crise ailleurs ».

James Elder a également dénoncé la décision d’Israël, le 1er janvier, de suspendre l’accès à la bande de Gaza à 37 organisations humanitaires étrangères qui avaient refusé de communiquer aux autorités palestiniennes la liste de leurs employés. « Bloquer les ONG internationales, bloquer toute aide humanitaire (…), c’est bloquer une aide vitale », a-t-il protesté. « Lorsque des ONG clés sont interdites de fournir une aide humanitaire et de témoigner, et que des journalistes étrangers sont bloqués », on peut légitimement se demander si l’objectif n’est pas de « restreindre l’examen des souffrances des enfants », a-t-il ajouté.

En novembre, les autorités de Gaza avaient annoncé que plus de 70 000 personnes ont été tuées depuis le début du génocide. Près de 80 % des bâtiments de Gaza ont été détruits ou endommagés ar la guerre, selon les données de l’ONU.

La trêve demeure très précaire, le Hamas et Israël s’accusant mutuellement d’en violer les termes. Depuis le cessez-le-feu, entré en vigueur le 10 octobre, au moins 425 Palestiniens ont été tués par les attaques israéliennes, selon le ministère de la Santé de la bande de Gaza. L’armée génocidaire a pour sa part fait état de trois soldats tués.

 mise en ligne le 14 janvier 2026

L’inévitable transition
en Iran

Bernard Hourcade sur https://orientxxi.info/

Malgré la répression, les manifestations s’étendent en Iran. Mais les scénarios de sortie de crise restent incertains et multiples : une intervention militaire étasunienne, le retour du chah souhaité par Israël, l’effondrement interne qui déboucherait sur un chaos ou l’émergence d’un homme fort à l’intérieur du régime.

Depuis près d’un demi-siècle, on annonce comme imminente la fin de la République islamique. Mais jamais jusque-là n’ont été réunies les forces de contestation, souvent contradictoires, qui avaient créé en 1979 un consensus pour renverser le chah. Malgré la répression toujours violente, les révoltes populaires sont incessantes en Iran, mais dispersées sur le plan géographique ou social. Les groupes sociaux se révoltent, chacun à leur tour, autour de revendications ponctuelles et de slogans, sans vraiment inquiéter le pouvoir en place. En 2019, les banlieues populaires s’étaient insurgées contre la hausse de l’essence ; en 2022, les jeunes femmes contre le port du voile ; depuis le 28 décembre 2025, les petits commerçants et les chefs de famille modestes contre l’hyperinflation.

Cependant, cette dernière révolte est très différente des précédentes. Les revendications économiques sont directement liées au fonctionnement, à la structure politique de la République islamique. Le point de départ se trouve dans le rejet par les factions conservatrices du Parlement du projet de budget de l’année 1405 (débutant le 21 mars 2026), présenté le 23 décembre 2025 par le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian.

Cette crise n’est pas technique (le prix de l’essence), ou légale (changer la loi sur le voile), mais touche au fondement du régime : elle concerne les richesses, la corruption, et donc la légitimité des élites au pouvoir. La solution du conflit actuel dépasse donc l’idéologie, les symboles et les slogans contre le guide Ali Khamenei ou en faveur de Reza Pahlavi, le fils du chah destitué en 1979. C’est une crise politique existentielle qu’on ne peut comprendre qu’en regardant concrètement les rapports de force politiques à l’intérieur du pays.

Un double taux de change du dollar

La République islamique a favorisé la construction d’un système politique où les élites et institutions issues du clergé (fondations religieuses) ou de l’appareil sécuritaire (notamment les Gardiens de la Révolution) ont accaparé les richesses du pays et favorisé une économie libérale profitant à une minorité ultra riche, ce qui scandalise la population. Tout changement politique est indissociable d’une révolution économique qui abolirait ces privilèges qui révoltent les Iraniens.

Or, la gestion ploutocratique du pays trouve ses limites, car la crise économique qui écrase les Iraniens fragilise également l’État et remet en cause sa place de puissance régionale. Ainsi, le régime islamique est clairement identifié comme le point faible pour l’État et la population.

Pour éviter cette faillite de l’État et du régime, le gouvernement réformateur de Massoud Pezeshkian avait proposé, le 23 décembre 2025, un projet de budget mettant fin aux taux de change multiples et donc à l’octroi des devises au taux de change préférentiel — le taux de change officiel étant de 280 000 rials par dollar, contre 1 400 000 au marché « libre ». Ce taux préférentiel était appliqué aux achats prioritaires. Ces opérations monopolisées par les personnalités et institutions proches du pouvoir depuis des décennies alimentaient une économie parallèle et une fuite massive des capitaux1. Pour appuyer sa réforme devant le Parlement, le président Pezeshkian a signalé, à titre d’exemple, que cette année, sur 12 milliards de dollars attribués pour les importations de produits alimentaires et de médicaments, 8 milliards auraient été détournés en n’important qu’une partie des marchandises pour s’approprier le reste des fonds.

Ce projet de « moralisation » de l’économie allait de pair avec la ratification par l’Iran, en octobre 2025, des conventions internationales sur la transparence des transactions bancaires, afin de ne plus figurer sur la liste noire du Groupe d’action financière (GAFI) qui bloquait les transactions internationales légales du pays. En décembre, la Banque centrale a déclaré avoir fermé 6 000 comptes suspectés de blanchiment d’argent. Une mesure qui a probablement moins touché les personnalités proches du pouvoir que les petits commerçants achetant du matériel électronique à Dubaï de façon peu légale.

Ces projets de réforme financière et les difficultés évidentes du gouvernement pour les imposer ont confirmé l’incapacité du pouvoir en place à gérer l’économie de façon réaliste. Ils ont aussi provoqué la flambée des cours du dollar et la révolte des commerçants, marginalisés par la corruption des élites et dépassés par l’impossible gestion de l’hyperinflation.

La révolte corporatiste des commerçants de Téhéran s’est vite étendue à leurs collègues des petites villes puis à toutes les catégories sociales qui n’avaient cessé de se révolter depuis des années, confortées par la mobilisation de groupes sociaux jusqu’alors prudents et conservateurs. Pour éviter une confrontation directe avec les commerçants et un mouvement social intérieur plus global, le gouvernement — et même le Guide, l’ayatollah Ali Khamenei — ont déclaré dans un premier temps « comprendre » leurs revendications, afin de tenter de les isoler des « fauteurs de trouble », c’est-à-dire des manifestants porteurs de projets politiques clairement soutenus de l’extérieur, en l’occurrence les partisans de Reza Pahlavi. Mais la répression a unifié le mouvement autour de quelques slogans politiques, contre le régime islamique.

Le mouvement s’est ainsi étendu mais de façon dispersée et spontanée, sans manifestation de masse dans les grandes villes, faute de perspective politique claire, de réseaux ou de leaders s’appuyant sur les forces sociales intérieures. La société reste divisée et attentiste, alors que le Guide décide le 9 janvier d’une répression massive qui pourrait lui être fatale.

À l’évidence, le gouvernement réformateur divisé n’a pas les moyens — ni peut-être la volonté — d’imposer ses réformes. Pour être crédible, il faudrait qu’il désigne et sanctionne les oligarques qui ont accumulé privilèges, pouvoir et capitaux frauduleux et qui forment le cœur de la République islamique. Ce serait le prix à payer pour ceux qui cherchent à sauver une partie du régime islamique. Les réformes ayant échoué, existe-t-il d’autres voies crédibles pour sortir l’Iran de ces crises ?

Divisions et impasses politiques

On identifie souvent la République islamique au « régime des mollahs » et au Gardiens de la révolution, le « bras armé du régime ». Ces qualificatifs ne sauraient occulter les différences de nature, de culture et d’intérêt qui opposent le clergé et les Gardiens de la révolution. La rivalité entre ces deux piliers de la République islamique est une clé importante pour comprendre la longévité et entrevoir les possibles voies de sortie des crises actuelles.

Les Gardiens, dont les vétérans ont poursuivi des études universitaires après la guerre, ont montré leurs compétences en matière de gestion des entreprises (à leur profit) ou de haute technologie. Leurs réussites — usant de tous les moyens, même illégaux — en matière nucléaire, de missiles, de travaux publics ou de gestion de grandes villes et d’entreprises le confirment. Ils savent « gérer » leurs relations avec l’économie internationale, par exemple, en contournant les sanctions économiques étatsuniennes. Et ils cherchent à dépasser l’échec de leurs ambitions régionales après l’effondrement de « l’Axe de la résistance » contre Israël.

Le clergé, formé dans des écoles religieuses, a parfois évolué dans le domaine des idées, mais reste majoritairement enfermé dans un islam traditionnel et patriarcal, en décalage avec la société de l’Iran actuel. En s’impliquant directement dans la gestion de l’État, il a perdu la base sociale, économique et même intellectuelle qui lui avait permis de mobiliser les foules en 1979. En dehors de quelques slogans issus du passé, l’islam est absent des débats politiques, sécuritaires, économiques ou géopolitiques qui secouent l’Iran, un des pays les plus sécularisés du Proche-Orient. Chacun veille cependant à ne pas froisser la religiosité populaire pour obtenir le consentement tacite d’une grande partie de la population attachée à cet héritage.

L’alternance entre « conservateurs » et « réformateurs » qui a longtemps permis le fonctionnement de la République islamique semble avoir atteint ses limites. Le mouvement « Thermidorien » qui avait donné quelques espoirs après la mort de Khomeiny n’a pas eu de suite2. Chez les conservateurs radicaux, représentés notamment par Saïd Jalili, candidat à l’élection présidentielle de 2024, les échecs de « l’Axe de la résistance » et leur vision bigote de l’islam concernant les femmes, ont entraîné une radicalisation de leurs positions. Ils soutiennent le Guide dont le décès ou le départ forcé les priverait d’un soutien irremplaçable. Dans le camp adverse, chez les réformateurs ou chez les islamistes conservateurs « pragmatistes » qui viennent de s’unir dans un nouveau parti, les débats et conflits sont vifs pour trouver une voie acceptable, une transition, vers un changement politique profond et inéluctable, mais qui ne remettrait pas en cause l’indépendance du pays et éviterait une révolution radicale. Néanmoins, ces jeux politiques semblent avoir fait leur temps.

Devant ce blocage politique interne et les divisions de la société, le système de la République islamique trouve ses limites. La répression systématique pourrait même être inefficace en radicalisant l’opposition et en provoquant des critiques au sein même du pouvoir. L’impasse est donc double : les émeutes sont réprimées et n’ont pas de perspective politique précise, tandis que les conservateurs bloquent les réformes budgétaires qui pourraient leur être fatales et que les réformateurs n’ont pas les moyens ou le courage de les imposer.

Ce vide politique explique le succès de Reza Pahlavi, en exil aux États-Unis, mais qui est la seule personnalité politique d’opposition dont le nom soit connu de tous les Iraniens. Son succès médiatique est évident, soutenu par des médias en persan établis à l’étranger qui bénéficient du soutien officiel, médiatique, politique — et peut-être militaire — d’Israël, et dans une moindre mesure des États-Unis qui menacent cependant d’intervenir. Le fils du souverain chassé du pouvoir en 1979 se présente comme l’unique alternative à la République islamique. Son nom est devenu le symbole de toutes les oppositions à la République islamique. Mais au-delà du symbole, rien n’est clair, sinon la perspective d’une répression d’autant plus violente que les protestations sont dispersées, peu coordonnées, sans leader ni organisation structurée à l’intérieur du pays.

Ce paysage politique n’est pas sans rappeler l’année 1978, quand l’armée du chah avait été contrainte d’autoriser les manifestations massives où l’on brandissait le portrait de Rouhollah Khomeiny. Alors en exil et encore peu connu, celui-ci pouvait cependant s’appuyer sur un solide réseau de partisans organisés autour des mosquées. Mais la comparaison a ses limites, car l’Iran actuel a profondément changé. Sa population a acquis une conscience et une solide expérience politique forgée par 45 ans de République islamique. Elle est devenue républicaine et connait aussi le prix des révolutions importées de l’extérieur, notamment dans l’Irak voisin « libéré » par les États-Unis en 20033. La question est moins quand, mais comment se fera un changement politique profond jugé inéluctable, même au sein du régime en place.

Vers une rupture à l’intérieur du régime ?

Pour répondre dans l’immédiat aux crises intérieures et extérieures qui affaiblissent dramatiquement la population et l’État iranien, c’est en effet à l’intérieur même du pouvoir actuel qu’il faut probablement chercher plus que des forces, une personnalité capable de s’imposer face au clergé et à l’appareil sécuritaire. L’économiste Saïd Leylaz, proche de l’ancien président Mohammed Khatami (1997 à 2005), n’est pas le seul à évoquer publiquement l’émergence au sein du pouvoir actuel d’un « Bonaparte » : un homme fort capable de recueillir un soutien populaire et le silence des dignitaires et factions du régime en place pour imposer les réformes économiques nécessaires à la survie de l’État, des mesures de justice économique et la liberté exigées par les Iraniens4. Cela implique de juger et sanctionner les élites corrompues, de « couper la main des voleurs ». Un changement profond bien plus difficile à réaliser que le départ du Guide suprême.

Un tel scénario rappelle la prise du pouvoir en Arabie saoudite par le prince Mohammed Ben Salman, devenu prince héritier, qui avait retenu prisonniers les personnalités les plus puissantes du royaume. Il peut aussi évoquer l’accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev, secrétaire général du Parti communiste, qui déclara la fin de l’URSS, ou celle de Deng Xiaoping, successeur de Mao Zedong, qui tourna la page du maoïsme5. L’on peut aussi penser au coup d’État de Napoléon Bonaparte, le 18 Brumaire, qui mit fin à la période révolutionnaire tout en préservant les acquis.

Même si aucune hypothèse n’est exclue après l’enlèvement du président du Venezuela par les États-Unis, le 3 janvier, ou les tentatives de récupération des révoltes par l’opposition royaliste en exil avec le soutien affiché des États-Unis et d’Israël, c’est à l’intérieur du pays que se trouvent les dynamiques d’une transition, d’un changement crédible et durable.

 mise een ligne le 12 janvier 2026

Symbole du libre-échange, le port de Bayonne bloqué par des agriculteurs

Par Chloé Rébillard sur https://reporterre.net/

Une intersyndicale paysanne a bloqué le port de Bayonne, le 12 janvier, barrant la route à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains. Les agriculteurs dénoncent le traité de libre-échange avec le Mercosur et la gestion de la dermatose bovine.

Bayonne (Pyrénées-Atlantiques), reportage

La colère agricole ne retombe pas malgré la pression accrue de l’État. Après trois jours de blocage de l’autoroute A63 par un groupe d’agriculteurs baptisé les Ultras de l’A63, qui a fortement perturbé la circulation des poids lourds dans l’agglomération de Bayonne, la préfecture des Pyrénées-Atlantiques a haussé le ton le 12 janvier : « Le préfet a décidé d’interdire toute manifestation non déclarée dans le secteur à Bayonne au regard du risque avéré de paralysie totale de la circulation. »

Une interdiction bravée dans la matinée par quelques centaines de personnes au niveau du port industriel de Bayonne-Tarnos, à l’appel des Confédérations paysannes du Béarn et des Landes, ainsi que du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) et du syndicat basque Euskal Herriko Laborarien Batasuna (ELB).

Ils dénoncent le traité de libre-échange avec les pays sud-américains du Mercosur — dont la signature est prévue le 17 janvier au Paraguay — et l’abattage total des troupeaux en cas de dermatose nodulaire contagieuse, une maladie grave qui touche les bovins.

L’accord UE-Mercosur au cœur du ressentiment

Positionnés au port industriel, les dizaines de tracteurs et leurs soutiens se sont divisés en deux groupes. Leur cible ? Des immenses silos dominant l’embouchure de l’Adour et appartenant à l’entreprise Maïsica, qui exporte et importe des grains depuis le sud-ouest de la France. Postés sur les accès toute la matinée, ils ont filtré la circulation, bloquant le ballet des poids lourds qui entrent et sortent du site.

Un lieu érigé en symbole du libre-échange, explique Mélanie Martin, présidente du Modef des Landes : « Maïsica contribue à creuser les inégalités entre les agriculteurs. » Or, elle constate que ce modèle exportateur des grandes coopératives céréalières est défavorable aux petits paysans. « Les Landes sont l’un des départements où les revenus agricoles sont les plus bas. »

« La crise agricole est une crise des revenus, mais les politiques font paravent en montrant du doigt les normes environnementales et sociales », précise Julien Iladoy, venu d’Aramits (Pyrénées-Atlantiques) où il élève des vaches, et porte-parole de la Confédération paysanne du Béarn. Dans son viseur notamment, des parlementaires français récemment ralliés à l’opposition à l’accord avec le Mercosur. L’éleveur dénonce leur « double discours » : « On demande de la cohérence. Nous, cela fait trente ans que nous luttons contre une agriculture dédiée à l’exportation. Nous voulons des échanges internationaux basés sur la solidarité et non pas sur la compétition. »

Julen Perez, représentant d’ELB, élève quant à lui des canards gras au Pays basque. Il craint les conséquences du traité du Mercosur sur un territoire où la densité paysanne a mieux résisté qu’ailleurs. Néanmoins, le Pays basque ne fait pas exception : ici comme ailleurs, l’érosion du nombre de paysans est au centre des préoccupations du monde agricole. Et le Mercosur attise ses inquiétudes : « Le Brésil est un producteur de viande colossal. Si demain les collectivités locales ou les restaurants ont le choix entre nos viandes qui coûteront deux fois plus cher et celles qui viennent du Brésil, on perdra des parts de marché. »

En début d’après-midi, les tracteurs ont quitté le port pour retourner dans les fermes. Peut-être pas pour longtemps. D’ici à la signature de l’accord, les agriculteurs ont d’ores et déjà prévu de continuer à se mobiliser. Reste à savoir quelle forme prendra la lutte. En parallèle des blocages, d’autres initiatives émergent. Au Pays basque, une soixantaine de communes ont signé une charte à l’initiative du syndicat ELB contre le traité de libre-échange et s’affichent désormais en « communes hors-Mercosur ».

 mise en ligne le 11 janvier 2026

Iran : une révolte sociale sous pression économique
et menace américaine

Par Marmar Kabir, militante associative, journaliste à Orient XXI et au Monde diplomatique         sur www.humanite.fr

La dynamique actuelle de contestation en Iran s’inscrit dans la continuité des mouvements sociaux de 2017, 2019 et 2022. Ces mobilisations reposent sur un même socle, une fragilisation socio-économique profonde, l’absence persistante d’organisations capables de représenter la colère sociale et une société prise en étau entre les oligarques d’un côté, l’appauvrissement de l’autre, ainsi que la pression extérieure et les sanctions, dans une région explosive et un monde où le droit international est de moins en moins respecté.

Le mouvement actuel a d’abord pris racine dans les espaces marchands, bazars et centres commerciaux. Parti de Téhéran, il s’est rapidement étendu à 27 villes, avec une intensité plus forte dans les régions frontalières.

La flambée sans précédent du dollar, combinée aux pressions exercées sur les commerçants, a mis le feu aux poudres. Les mesures de formalisation fiscale, de traçage bancaire, la fermeture d’environ 6 000 comptes jugés suspects et la suppression annoncée des taux de change préférentiels sont perçues comme des contraintes imposées à une économie historiquement opaque et informelle. Pour de nombreux acteurs, ces réformes frappent surtout les petites structures, tandis que les véritables centres de pouvoir économique restent protégés.

En neuf mois, seules 21 entreprises souvent liées au pouvoir, ont reçu la moitié des 9,24 milliards de dollars de devises subventionnées, tandis que plus d’un millier d’entreprises se partageaient l’autre moitié. Le gouvernement Pezeshkian a annoncé la suppression du taux préférentiel et demandé la restitution d’une partie des profits, sans prendre de mesures concrètes contre les oligarques. Les politiques néolibérales, poursuivies depuis des années par différents gouvernements, « réformateurs » comme « conservateurs », continuent d’alimenter le chômage et la précarité d’une jeunesse pourtant diplômée.

L’inflation structurelle, durablement supérieure à 40 %, affecte fortement le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes. Elle fragilise l’accès aux biens essentiels et aux médicaments pour les couches populaires et la classe moyenne appauvrie.

La colère des commerçants s’est propagée à l’ensemble de la population. Mais la contestation demeure fragmentée, sans coordination nationale ni slogan fédérateur. Les réformateurs, malgré la création du parti Promesse, ne disposent plus d’une base sociale. Leur discours apparaît déconnecté de la violence économique vécue au quotidien.

Dans ce contexte, Reza Pahlavi tente de s’imposer depuis l’étranger comme figure alternative. Soutenu par des réseaux occidentaux et aligné avec Benyamin Netanyahou, dont la politique à Gaza est reconnue comme génocidaire, il bénéficie d’une forte visibilité dans les médias persanophones basés en Occident. Le 9 janvier, il a publiquement appelé Donald Trump à intervenir, renforçant l’idée d’une opposition dépendante d’une ingérence étrangère plutôt que d’un ancrage social interne.

Parallèlement, les États-Unis et Israël maintiennent une pression politique et militaire constante. Le récent enlèvement du président vénézuélien illustre le mépris du droit international de l’impérialisme américain, soutenu par ses alliés européens.

Selon les informations disponibles, les manifestations se poursuivent et sont réprimées. Les coupures d’internet imposées par le régime depuis le 9 janvier empêchent d’évaluer l’ampleur réelle de la répression.

La question demeure ouverte, la société iranienne pourra-t-elle s’organiser de manière autonome pour faire émerger une alternative démocratique enracinée dans les revendications populaires, sans entrer dans une instabilité chronique et une tutelle américaine comme en Irak et dans d’autres pays de la région ?

 mise en ligne le 11 janvier 2026

« Toute la population
de Gaza dépend des ONG »

sur https://orientxxi.info/

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l’armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Mercredi 7 janvier 2026.

Trente-sept ONG internationales sont menacées d’interdiction d’opérer dans la bande de Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, c’est-à-dire dans toute la Palestine. Israël exige qu’elles fournissent les noms de tous leurs employés palestiniens.

La plupart de ces organisations humanitaires sont présentes depuis des décennies pour améliorer un peu la vie des Palestiniens sous occupation, et sous blocus à Gaza. Si elles ne fournissent pas les listes avant fin janvier, elles ne seront plus accréditées par Israël — qui contrôle les entrées dans tous les territoires palestiniens — à partir du 1er mars.

Cette demande n’est pas nouvelle. Certaines ONG l’ont acceptée. Elles ont même licencié des employés à la demande des services israéliens. Désormais, elles avertissent dès l’annonce de l’offre d’emploi que le travail sera soumis à une autorisation sécuritaire (security clearance). Le nom de chaque postulant est envoyé au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, qui donnera ou non son accord.

Des patients sous des bâches

Les trente-sept ONG menacées, dont Médecins sans frontières (MSF), refusent jusqu’ici de se soumettre à ce diktat. Si elles persistent et si leur éviction est confirmée, ce sera l’aboutissement de la stratégie israélienne. Israël a commencé par anéantir le secteur public palestinien, les infrastructures, les systèmes de santé, d’éducation, d’allocations familiales, en fait toute forme d’aide gouvernementale. À Gaza, tous les hôpitaux ont été bombardés et presque entièrement détruits. Sur une trentaine d’hôpitaux et de cliniques, seuls trois fonctionnent encore : l’hôpital Shifa à Gaza-ville, l’hôpital Al-Aqsa à Deir el-Balah et l’hôpital Nasser à Khan Younès. Et encore, on parle d’un fonctionnement partiel. Al-Shifa a transformé la maternité en service d’urgences et de chirurgie. Comme les autres établissements, il reçoit aussi des patients sous des bâches.

Après le secteur public palestinien, les Israéliens ont effacé la principale structure d’assistance aux réfugiés et à leurs descendants, qui constituent la grande majorité de la population de Gaza : l’UNRWA, vaste organisation onusienne, acronyme du United nations Relief and Works Agency (Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient), qui est en train de se dissoudre doucement. Son siège à Jérusalem a été saisi. L’agence a dû récemment licencier 575 employés.

Le but était d’abord de remplacer tout cela par les ONG, pour faire de la bande de Gaza une sorte de zone internationale. Maintenant, toute la population dépend de ces organisations dans tous les domaines : opérations chirurgicales, traitements, vaccins, aide humanitaire, financière. La dernière fois que j’ai eu besoin de faire vacciner mon fils Ramzi, à six mois, je n’ai pas pu trouver de vaccin dans un hôpital public ni auprès de l’UNRWA, mais chez MSF.

Il faut être une victime docile

Et c’est au moment où toute la population de Gaza dépend de cette aide que les Israéliens sortent la carte du chantage : les noms, ou la porte. Nul doute que, là aussi, ils prétendraient trouver parmi les employés des « membres du Hamas », ou bien un cousin éloigné qui militerait dans une faction politique. Ces « trouvailles » seront reprises par les médias complaisants en Occident.

Les postes offerts par les ONG sont pratiquement les seuls emplois disponibles à Gaza. Pour les obtenir, il faudra être une victime docile, une victime silencieuse. Les services israéliens scruteront les publications des candidats sur les réseaux sociaux ainsi que leurs appartenances politiques. La moindre critique, la moindre manifestation de colère contre le génocide en interdira l’embauche. Cette technique n’est pas nouvelle : elle est utilisée depuis longtemps pour accorder aux Palestiniens des permis de travail en Israël, indispensables pour la survie de nombreuses familles. En Cisjordanie, celui qui se plaint d’une attaque de colons contre son village verra son permis supprimé.

Supprimer les témoins du massacre

L’expulsion programmée des trente-sept ONG vise aussi à supprimer les témoins du massacre. Les journalistes palestiniens sont assassinés les uns après les autres ; les journalistes étrangers sont interdits d’entrée dans la bande de Gaza. Restent les ONG. Celles qui sont concernées sont aussi, comme par hasard, celles qui témoignent de ce qu’elles voient, c’est-à-dire du génocide en cours. D’habitude, les organisations humanitaires essaient de garder une certaine neutralité. Mais cette fois, elles n’ont pas pu rester les bras croisés et la bouche fermée, parce qu’elles ont vu l’enfer, le génocide, le nettoyage ethnique, la famine, l’absence de traitement pour les maladies graves. Rony Brauman, l’ancien président de MSF en France, ou Jean-François Corty, le directeur de Médecins du monde, se font régulièrement leurs porte-paroles sur les plateaux de télévision. Les médecins, les infirmiers et les infirmières savent de quoi ils parlent. Ils sont en première ligne, ce sont eux qui sont obligés de choisir ceux qui ont le plus de chances de survie dans la masse des blessés qui arrivent dans leurs hôpitaux de campagne. Désormais, ces témoignages seront impossibles à faire remonter, en Cisjordanie comme à Gaza.

Pour le moment, les ONG continuent à travailler à Gaza. Mais les effets de l’ultimatum israéliens se font déjà sentir. Plusieurs de leurs membres ont été refoulés à l’entrée de Gaza. Du coup, beaucoup de ceux qui devaient sortir temporairement, dans le cadre d’une rotation normale — en général au bout de trois mois — ont choisi de rester, par crainte de ne pouvoir revenir. Si ces organisations s’en vont en mars, ce sera une véritable catastrophe. Elles seront remplacées par des ONG du type Gaza Humanitarian Foundation (GHF), qui avait servi d’appât à ce que j’ai appelé les hunger games : des distributions chaotiques de nourriture, où il fallait être le plus fort pour être servi, et ainsi appâter de jeunes Palestiniens pour en faire les cibles des militaires israéliens. Ces derniers se livraient à une sorte de tir aux pigeons sur les Gazaouis tentant d’attraper un sac de farine.

Le projet de déportation est toujours en marche

Les Israéliens implanteront peut-être certaines de ces organisations derrière la « ligne jaune », la zone interdite vidée de ses habitants qui s’étend sur plus de la moitié de la bande de Gaza, et à l’intérieur de laquelle l’armée est en train de tout raser. Ces nouvelles ONG devraient être chargées de distribuer les bénéfices sociaux, là encore en excluant toute personne suspecte aux yeux des Israéliens. Pour y pénétrer, il faudra se taire.

Sur le fond, le véritable objectif d’Israël n’a pas changé : créer un enfer pour les deux millions de personnes qui vivent toujours dans ce qu’il reste de la bande de Gaza ; un espace de plus en plus étroit, afin qu’ils partent « volontairement » pour un exil définitif. On vous tue, on vous prive de tout — d’éducation, de santé —, mais si vous voulez survivre, ce sera votre décision, non une déportation. Malheureusement, ce projet bénéficie de la passivité du monde entier, qui ne soutient ni l’Autorité palestinienne ni la population. Après les réactions timides face au génocide, la communauté internationale accepte la fiction d’un « cessez-le-feu » qui n’empêche pas les Israéliens de continuer à tuer des Palestiniens, hommes, femmes et enfants. Le génocide se poursuit de façon silencieuse, sur un mode plus lent, mais le projet de déportation est toujours en marche. En l’absence de réaction forte, il ira jusqu’au bout.

  mise en ligne le 9 janvier 2026

Contre l’accord
UE-Mercosur : pour une relocalisation écologique et solidaire

Tribune d’associations et syndicats sur www.humanite.fr

Nous publions cet appel lancé à Emmanuel Macron par plus d’une trentaine d’organisations de la société civile. Ce texte a été rédigé et signé avant l’annonce d’Emmanuel Macron de ce jeudi 8 janvier soir selon laquelle la France allait s’opposer à la ratification de l’accord UE-Mercosur ce vendredi 9 janvier. Les revirements incessants de Macron à l’automne ont pourtant rendu bien plus difficile la constitution d’une minorité de blocage permettant de garantir que l’accord ne puisse être ratifié. L’histoire n’est pas finie. D’abord parce que le Parlement européen devra se prononcer. Et ensuite parce qu’il est urgent de dessiner les contours d’une autre politique commerciale européenne : la France doit désormais promouvoir « une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète ».

Monsieur le Président de la République,

Le 6 décembre 2024, alors que la présidente de la Commission européenne annonçait avoir conclu les négociations du contenu de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et les pays du Mercosur, vous faisiez savoir que le texte « restait inacceptable en l’état ». Lors du dernier Salon de l’agriculture, en février 2025, vous qualifiiez le contenu de « mauvais texte », précisant que vous feriez « tout pour qu’il ne suive pas son chemin, pour protéger cette souveraineté alimentaire française et européenne ».

Depuis, le contenu de l’accord n’a été l’objet d’aucune modification : son économie générale et ses dispositions n’ont pas été modifiées d’une seule virgule. Cet accord est à la fois parmi les plus nocifs jamais négociés mais aussi le plus contesté de l’histoire de l’UE : il soulève toujours autant d’objections sévères pour ses impacts des deux côtés de l’Atlantique en matière agricole, mais aussi de climat, de droits humains et des peuples autochtones en particulier, de déforestation, de biodiversité, de bien-être animal, d’extraction minière, d’emplois et de justice sociale.

Par cette lettre ouverte, nous vous appelons donc solennellement à refuser la ratification de cet accord obsolète dans ses fondements et désastreux par ses effets.

Ce n’est pas « la clause de sauvegarde », présente dans l’accord depuis 2019 et jamais renforcée depuis, qui saurait changer la donne : on ne règle pas des risques de déstabilisation structurelle de marchés agricoles par l’activation d’une mesure par définition temporaire et dont l’usage est limitatif et exceptionnel. Qui plus est alors que tous les amendements votés par le Parlement européen pour renforcer ses modalités d’application unilatérale par l’UE ont été supprimés par le Conseil et la Commission. Face à ces risques structurels persistants, la réponse de l’UE consiste à mettre sur pied un fonds de compensation des agriculteur·ices mis en danger par cette concurrence déloyale : les agriculteur·ices veulent vivre de leur travail, pas être indemnisé·es pour disparaître.

Précisons également que les lignes rouges énoncées par la France à l’automne 2020 ne sont pas satisfaites. Ni sur la déforestation puisque l’annexe sur le développement durable ne comporte aucune dimension exécutoire en la matière et que la mise en œuvre du règlement européen contre la déforestation est toujours repoussée. Ni sur le climat puisque l’accord ne saurait être suspendu si un État menait des politiques contraires à la lutte contre le changement climatique. Ni sur le respect des normes sanitaires et environnementales de l’Union européenne que quelques mesures unilatérales françaises sur quelques produits phytosanitaires ne sauraient régler.

Enfin, c’est parce que nous sommes pleinement conscient·es de la situation géopolitique mondiale que nous disons qu’importer des carcasses de bœufs réfrigérées depuis l’autre côté de l’Atlantique et y exporter des pesticides interdits d’utilisation sur le sol européen et des voitures thermiques qui ne pourront plus y être commercialisées à partir de 2035, ne régleront aucun des problèmes géopolitiques actuels : les accords de libre-échange négociés par l’UE depuis 20 ans ne permettent ni d’exporter nos normes, nos règles et la démocratie, ni de faire refluer l’influence de la Chine dans l’économie mondiale ou sud-américaine, et ils ne renforcent pas non plus la place de l’UE dans le concert des nations.

Voter contre cet accord, ce n’est pas signer la fin du commerce international. C’est dire que nous ne voulons ni de la loi de la jungle de Donald Trump, ni de la poursuite d’une mondialisation néolibérale désastreuse, mais une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète.

Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, nos respectueuses salutations.

Plus d’informations sur https://www.collectifstoptafta.org/


 

Signataires :

ActionAid France

Action non-violente COP21

Alofa Tuvalu

Aitec

Alternatiba

Amis de la Terre France

Attac France

BLOOM

CADTM France

Collectif national Stop Mercosur

Combat Monsanto

Comité de solidarité internationale avec les Autochtones des Amériques (CSIA-Nitassinan)

Comité Français pour la Solidarité Internationale

Confédération paysanne

Déclic Collectif

Ekō

France Amérique Latine – FAL

France Nature Environnement

Fédération Artisans du Monde

foodwatch

Fondation Copernic

FSU

Générations Futures

Greenpeace France 

L’Atelier Paysan

La Confédération Syndicale des Familles

LDH

Les Amie⸱s de la Confédération paysanne

MRJC

Notre Affaire à Tous

Notre Maison Brûle

Pôle InPact

Pollinis

Secrets Toxiques 

Terre d’Abeilles

Union syndicale Solidaires

  mise en ligne le 8 jan,vier 2026

Cisjordanie : l’ONU dénonce l'« apartheid » israélien et l'« asphyxie » des droits des Palestiniens

La rédaction sur www.humanite.fr

Un nouveau rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a affirmé mercredi 7 janvier que la discrimination et la ségrégation exercées par Israël à l’encontre des Palestiniens en Cisjordanie s’intensifiaient, s’apparentant à une forme de « système d’apartheid ».

Dans un nouveau rapport, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU affirme que la « discrimination systématique » à l’égard des Palestiniens dans l’ensemble des territoires palestiniens occupés illégalement s’est « radicalement aggravée » ces dernières années. « On assiste à une asphyxie systématique des droits des Palestiniens en Cisjordanie », a déclaré Volker Türk, à la tête du Haut-Commissariat. Il a estimé que cette situation avait conduit à une « forme particulièrement grave de discrimination et de ségrégation raciales, ressemblant au type de système d’apartheid que nous avons déjà connu ».

« Ségrégation permanente »

Qu’il s’agisse d’avoir accès à l’eau, aux écoles ou encore aux hôpitaux ou qu’il s’agisse de pouvoir aller voir des proches ou d’aller récolter des olives, « chaque aspect de la vie des Palestiniens en Cisjordanie est contrôlé et restreint par des lois, des politiques et des pratiques discriminatoires d’Israël », a déploré le Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU.

Le rapport souligne que les autorités israéliennes « soumettent les colons israéliens et les Palestiniens vivant en Cisjordanie à deux régimes distincts de lois et de politiques, entraînant un traitement inégal sur plusieurs questions cruciales ». « Les Palestiniens continuent d’être soumis à des confiscations massives de terres et à une privation d’accès aux ressources », relève-t-il, affirmant que cette situation conduit notamment à « les déposséder de leurs terres et de leurs maisons ».

Cette discrimination est aggravée par la violence intensifiée des colons, avec dans de nombreux cas « l’assentiment, le soutien et la participation des forces de sécurité israéliennes », selon le Haut-Commissariat. Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les autorités israéliennes ont également « intensifié le recours à la force illégale, aux détentions arbitraires et à la torture », déplore le rapport.

Il dénonce une « détérioration sans précédent de la situation des droits humains » en Cisjordanie, faisant état du renforcement de la « répression de la société civile » et des « restrictions excessives à la liberté des médias ». Le rapport souligne aussi la rapide expansion des colonies, illégales au regard du droit international, tandis que les Palestiniens sont tués « avec une impunité presque totale ».

Les auteurs du rapport disent en outre avoir trouvé « des motifs raisonnables de croire que cette (…) ségrégation et cette subordination sont destinées à être permanentes » afin de maintenir un système d’« oppression » et de « domination des Palestiniens ».

Plus de 1 000 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis le début du génocide

Depuis le début du génocide dans la bande de Gaza, les forces israéliennes et les colons ont tué plus de 1 000 Palestiniens en Cisjordanie, parmi lesquels de nombreux militants mais aussi des dizaines de civils, selon un comptage de l’Agence France-Presse reposant sur les chiffres du ministère palestinien de la Santé.

Volker Türk demande à Israël qu’il « abroge toutes les lois, politiques et pratiques qui perpétuent la discrimination systémique à l’égard des Palestiniens fondée sur la race, la religion ou l’origine ethnique ». La mission diplomatique d’Israël auprès de l’ONU à Genève a fustigé des « accusations absurdes et déformées de discrimination raciale » formulées à l’encontre d’Israël, affirmant qu’elles illustraient la « fixation intrinsèquement politique (…) du bureau des droits de l’homme de l’ONU à diaboliser Israël ».

  mise en ligne le 6 janvier 2026

On a aussi un problème
avec l’Europe

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

L’atonie des dirigeants européens conforte la puissance de Trump. Ils faillissent et nous trahissent.

En acceptant l’agression américaine au Venezuela, Emmanuel Macron s’est discrédité et a abandonné toute capacité d’agir. C’est donc sans lui qu’il faut commencer à bâtir le futur.

Personne ne peut croire désormais que la politique de Donald Trump est intuitive, versatile ou erratique. En moins d’un an, le président américain a mis sur la table toutes les ruptures qu’il entend imposer à l’ordre du monde. Et l’Europe a fait l’autruche, systématiquement. Elle a cru calmer daddy en se comportant comme un vassal.

La hausse unilatérale des droits de douanes ? OK. 

La hausse du budget de l’armement pour l’achat de ses armes aux États-Unis ? OK.  

L’achat de gaz aux États-Unis en dépit des objectifs de décarbonation ? OK.

Le futur G20 dans la résidence privée de Donald Trump ? OK.

L’expulsion de l’Afrique du Sud du G20 ? OK.

Le bannissement du sol américain de l’ancien commissaire européen au numérique, Thierry Breton ? Silence.

Les sanctions invalidantes contre le juge français de la Cour pénale internationale ? OK.

L’humiliation de Zelenski ? Pas OK mais on va redoubler de flatterie.

La riviera à Gaza ? OK.

Le bombardement de l’Iran ? OK.

Le bombardement du Nigéria ce 25 décembre ? OK.

L’investissement aux États-Unis de 500 milliards du géant du médicament Sanofi ? OK.

Le soutien aux forces d’extrême droite inscrit dans le projet de sécurité nationale ? RAS.

On a un gros problème avec Donald Trump mais on a aussi un gros problème avec l’Europe. Cela fait longtemps que le projet européen est exsangue ; qu’il est largement contesté voire rejeté et surtout totalement périmé. Tous les dirigeants européens le savent mais ils n’ont pas de plan B. Ils ont peur. 

On ne peut rien attendre d’eux. Il faut oser penser à toutes les échelles : avoir une proposition pour un nouvel ordre mondial qui relève les défis d’aujourd’hui ; repenser l’Europe pour qu’elle soit active dans l’émergence de ce nouveau projet mondial.

Dire « la paix » ne suffit plus. Il faut anticiper de nouvelles façons de résoudre les conflits de territoire, de souveraineté. Promouvoir les intérêts communs de l’humanité contre les identités fermées est central dans le monde qui vient. Ces intérêts communs que sont la lutte contre le réchauffement climatique et la solidarité face à ses effets ; la lutte contre les pandémies et les maladies endémiques ; stopper la prolifération nucléaire ; contrôler l’IA ; faire reculer les inégalités ravageuses… 

La charte des Nations unies n’a pas prévu tout cela et repose sur un fonctionnement bloquant avec le droit de veto des cinq membres permanents du conseil de sécurité. De fait, l’ONU est à l’arrêt. Une nouvelle organisation mondiale pour notre humanité commune est nécessaire. Elle doit être bâtie avec les États, les ONG, les sociétés. 

C’est cela ou la partition entre empires. 

L’Europe ne doit pas, ne peut pas se vouloir un empire parmi les autres. Elle doit et peut être une force pour faire émerger ce futur en commun. Mais cela passe ici aussi par une grande remise à plat. L’Europe, quoi qu’elle en dise, n’a pas su faire mieux qu’un grand marché, une monnaie commune et un espace de libre circulation pour les citoyens européens. Elle est le dernier carré du néolibéralisme dérégulateur. Ce temps est terminé. Un autre va s’inventer. Ce sera celui de la vassalité, du conflit généralisé ou un nouveau projet de coopération avec le monde.  

On a besoin que l’Europe construise ce chemin. Pedro Sanchez, le premier ministre socialiste espagnol, se tient droit et tente des trucs. Dernier en date : la déclaration commune avec les pays d’Amérique latine qui refusent le coup de force américain. Pedro Sanchez est seul à tenter. C’est lui qui a raison. Cela va prendre du temps mais il faut s’y engager. Que 2026 nous en donne le courage.

 mise en ligne le 5 janvier 2026

Coup de force trumpiste au Venezuela : la rhétorique de paillasson des Européens

Fabien Escalona sur www.mediapart.fr

Les dirigeants du Vieux Continent se sont globalement abstenus de condamner le kidnapping de Nicolás Maduro. C’est la pire manière de défendre les principes dont ils se réclament et de se protéger contre l’avenir de vassaux que leur préparent Trump et ses soutiens. 

Donald Trump ne fait pas que s’agiter, il fait ce qu’il dit. Les responsables gouvernementaux européens devraient s’en inquiéter mais leurs réactions au kidnapping de Nicolás Maduro sont comme on le craignait : désolantes. Elles n’expriment aucune originalité sur la scène internationale, sont contradictoires avec les principes que la « coalition des volontaires » en faveur de l’Ukraine est censée défendre, et dessinent un continent spectateur d’une évolution historique qui le dévorera bientôt.

Depuis samedi, les déclarations sont faites en ordre dispersé et oscillent entre des protestations molles et des communiqués aux accents complices. Comme à propos des crimes de Benyamin Nétanyahou en Palestine, c’est la voix de l’Espagne qui se distingue le plus, le premier ministre Pedro Sánchez ayant condamné explicitement une « violation du droit international » et dénoncé le « militarisme » gagnant le sous-continent américain. 

Les représentant·es de l’Union européenne (UE) se sont borné·es à rappeler leur attachement aux « principes du droit international et de la Charte des Nations unies », comme la cheffe de la diplomatie Kaja Kallas ; à exprimer leur « inquiétude », comme le président du Conseil européen António Costa ; et à affirmer leur soutien à « une transition juste et pacifique », comme la présidente de la Commission Ursula von der Leyen. 

Du côté des chef·fes d’État et de gouvernement, le ton est tout aussi précautionneux. La présidente du Conseil italienne d’extrême droite, Giorgia Meloni, a absous l’administration Trump en parlant d’une opération « légitime ». Sans crainte de ridicule, elle a rappelé que la position de son pays n’était pas de soutenir des « actions militaires extérieures » contre des régimes opprimant leur peuple mais qu’en l’espèce, il s’agissait d’une « intervention défensive ».

Même lorsque la proximité idéologique avec Donald Trump est moins évidente, aucune trace de condamnation. Le chancelier allemand Friedrich Merz a choisi l’euphémisme en qualifiant de « complexe » la base juridique de l’enlèvement du président Maduro. Le premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré « ne pas verser de larmes » sur ce qu’il considère, un peu rapidement, comme la « fin du régime » bolivarien.

Quant au président français Emmanuel Macron, il n’a eu de mots durs que pour Maduro, se projetant lui aussi vers « une transition respectueuse de la volonté du peuple vénézuélien ».

Le fantasme d’une « transition démocratique » 

Pour un peu, certains responsables nous expliqueraient quasiment que « si les Ricains n’étaient pas là », comme chantait l’autre, les Vénézuélien·nes ne se seraient pas vu offrir l’opportunité de goûter de nouveau à la liberté. La réalité est pourtant bien plus sordide, et les dirigeant·es européen·nes ne s’en aperçoivent pas. Ou alors font mine de ne pas le remarquer – soit qu’ils s’en accommodent, ce qui est pitoyable, soit qu’ils pensent en retirer une forme de récompense de la part de l’homme fort de Washington, ce qui est naïf. 

Ce qui s’est passé à Caracas dans la nuit de vendredi à samedi n’était évidemment pas de la légitime défense – les États-Unis n’étant aucunement agressés, ni un usage cavalier de la force contre un despote, même si Maduro en était un. Croire une seule seconde que l’administration Trump ait à cœur le rétablissement de la démocratie au Venezuela est une vaste plaisanterie. 

Au demeurant, le président états-unien ne s’est pas embarrassé de ces justifications. Ne se préoccupant même pas des vainqueurs réels des dernières élections générales au Venezuela, il entend surtout que le pouvoir vénézuélien lui soit soumis et mette à disposition son pétrole, en échappant à toute autre influence étrangère, qu’elle soit chinoise, iranienne ou russe. 

La décapitation du régime ne signifiant pas sa fin effective, on ne peut d’ailleurs pas écarter l’hypothèse que Washington travaille avec une partie vassalisée de ce dernier. C’est le sens des « demandes » faites aux autorités locales par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui a rappelé l’embargo en cours et la possibilité d’un autre recours à la force de la première puissance mondiale. Les effusions de joie des exilé·es du Venezuela, compréhensibles quand il s’agit de victimes de la kleptocratie maduriste, pourraient dès lors être de courte durée. 

Une complaisance contreproductive

Quand bien même il s’agirait d’un changement de régime depuis l’extérieur, il existe non seulement des principes de droit qui l’interdisent mais aussi des expériences récentes (en Afghanistan ou en Irak) qui attestent du caractère catastrophique de ce genre d’entreprise. Cela ne veut pas dire qu’aucun soutien concret n’est envisageable à des peuples opprimés, mais il ne s’agit aucunement de cela dans le cas d’espèce. Autrement, il serait concerté et conçu pour appuyer des forces démocratiques sur le terrain. 

Comme lorsque l’Iran avait été frappé, les réactions des responsables européens font preuve d’une complaisance et d’un double standard coupables, qui minent leur justification du soutien à l’Ukraine, ou en tout cas le réduisent à la poursuite d’un intérêt égoïste. À l’heure de l’affirmation internationale de puissances moyennes du Sud dit « global », que les impérialismes russe et chinois tentent d’attirer dans leur propre orbite, ce choix est lamentable. 

Même d’un point de vue cynique, cette rhétorique de paillasson semble mal avisée. Car les puissances européennes sont les prochaines sur la liste. Pas de la même façon – après tout, elles n’ont pas de pétrole –, mais leurs élites devraient relire la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, récemment analysée par notre chroniqueuse Maya Kandel. 

Le « corollaire Trump à la doctrine Monroe », que l’on trouve explicitement défini dans le document, n’est pas une simple réaffirmation du droit d’ingérence des États-Unis dans leur supposée arrière-cour américaine. Il inverse le principe de « neutralité » vis-à-vis des puissances européennes que contenait la fameuse « doctrine » élaborée par le président Monroe au XIXsiècle.

Le scénario glauque de la vassalité

L’administration Trump assume de vouloir s’ingérer dans les affaires européennes, en soutenant notamment les forces d’extrême droite qui relaient ses obsessions idéologiques et s’uniront contre toute édification d’une puissance publique européenne capable d’agir en autonomie de Washington. Pensons aussi aux provocations répétées du président au teint orange à propos d’une prise de contrôle du Groenland, ou à ses menaces liées aux régulations européennes entravant le bon vouloir des géants états-uniens du numérique.

Dimanche 4 janvier, dans un entretien au journal The Atlantic, Trump a encore assumé que le Venezuela pouvait n’être qu’un début : « Nous avons besoin du Groenland, absolument », a-t-il lancé aux journalistes, parlant de l’île danoise pourtant membre de l’Otan.

Certaines des forces politiques du continent pourraient s’accommoder d’un avenir peu glorieux de vassaux des États-Unis ayant basculé dans un modèle autocratique et identitaire, en espérant bénéficier de leur protection et d’un pillage modéré de leurs ressources. Mais les responsables qui prétendent sérieusement échapper à ce scénario glauque devraient y réfléchir à deux fois avant de s’aplatir devant les coups de force de la Maison-Blanche. 

L’interprétation la plus charitable de leur comportement serait qu’ils tentent de ménager Donald Trump à un moment crucial des négociations concernant le sort de l’Ukraine. Mais outre que cela ne change rien à l’image publique désastreuse que leur attitude renvoie au reste du monde, on peut douter des résultats de cette tactique du type « encore une minute, monsieur le bourreau ». La faiblesse excite le mépris de Trump, et il ne semble pas que la capitulation commerciale de l’été dernier l’ait empêché de concocter une hypothétique paix injuste pour l’Ukraine. 

L’enlèvement de Maduro illustre en tout cas l’avènement d’un monde dont les coordonnées changent à toute vitesse, au détriment du continent européen et des principes sur lesquels il a fondé un début d’unification. Les dirigeant·es en place qui ne défendent ces principes qu’à géométrie variable, comme l’avait déjà illustré la guerre génocidaire à Gaza, ne sont pas crédibles et mettent en danger l’avenir de leurs sociétés. 

Notons aussi que la crédibilité fait défaut à ces composantes de la gauche européenne, parfois importantes selon les pays, qui tempêtent contre la brutalité trumpiste mais n’ont jamais eu un mot pour les personnes opprimées par le régime de Maduro, ou sont prêtes à jeter sous le bus les peuples d’Ukraine et de Taïwan, en invoquant l’impératif de « la paix » ou en reprenant les narratifs russe et chinois. L’altermondialisme viré en alterimpérialisme ne vaut guère mieux qu’un atlantisme obsolète et coupable. 

Bref. L’hiver est venu. Les monstres ont surgi. Mais rassurez-vous : l’Union européenne appelle à la « retenue ».

 mise en ligne le 5 janvier 2026

Mayotte, tropique
de la violence d’État

Rémi Carayol sur https://www.blast-info.fr/

Depuis plusieurs années à Mayotte, l’État français a entrepris de raser les quartiers dits « insalubres » et de jeter à la rue leurs habitants, pour la plupart des Comoriens en situation irrégulière. À Combani, deux bidonvilles sont menacés de destruction. Un an après le cyclone Chido, tout le monde se prépare à une nouvelle apocalypse, dans un quotidien déjà semé d’embûches. Reportage.

Ici, c’est Moghoni. C’est ce qu’on appelle à Mayotte un « banga » — dans un détournement de ce mot qui évoque, à l’origine, les cases que se construisent les garçons à leur puberté, quand il est temps pour eux de quitter la promiscuité du foyer familial. On peut dire aussi que c’est un bidonville. Ou un quartier informel. Ou encore, si l’on adopte le vocabulaire du préfet, un quartier insalubre. À résorber donc. À « RHIser » — c’est le terme ici : on parle d’une RHI, une résorption d’habitat insalubre. C’est du Orwell dans le texte, de la pure novlangue administrative. Ici, on ne détruit pas, on « résorbe », et pour ce faire, on déloge — rien qu’en 2024, la Ligue des droits de l’Homme estime que 4 600 personnes ont été jetées à la rue à Mayotte, dans le cadre de six arrêtés de démolition — et on rase. Avec des monstres métalliques armés de leur pelle, des gendarmes casqués armés de leur flash-ball ou de leur lance-grenade, des fonctionnaires en chemise et en mocassins armés de leur morgue, et parfois, des habitants armés de leur colère, de quelques pierres et de cocktails Molotov.

Bientôt donc, Moghoni et le quartier voisin, Zardeni, coincés dans les bas-fonds de Combani, ancienne plantation de canne à sucre située dans le centre-nord de Mayotte, seront « résorbés ». C’est écrit, là, en vert, ou en bleu, ou en orange, sur les morceaux de tôle dressés à la verticale qui servent de murs aux maisons ou aux parcelles. Ce ne sont pas des mots, mais des nombres, et tout le monde sait ce qu’ils signifient, même si personne n’est capable de les décrypter. Ici, le 189. Plus loin, le 200, et juste à côté, le 242. Logique incompréhensible. Que dit-elle ? L’ordre de leur destruction ? Va-t-on commencer le « travail » par le numéro 1, et ainsi de suite ? En temps normal, on en rirait ici, de ce charabia de mzungu, de Blanc. Mais depuis que des gendarmes et des policiers municipaux sont venus taguer leur quartier avec leur peinture en bombe, un matin du mois de novembre, sans rien dire, sans un mot — il n’y en avait pas besoin, les habitants ont vite compris —, on ne peut plus parler de normalité. L’heure est grave. Le compte-à-rebours a débuté. Tout le monde sait que le quartier va être rasé, mais personne ne sait quand. « On est là, on attend, que peut-on faire d’autre ? On n’a nulle part où aller » dit une dame, une mère de trois enfants, puis une autre, trois enfants dans ses jambes, un dans les bras, puis une autre encore, qui revient de l’école avec ses deux enfants. La vie continue, en pointillés.

Dans le quartier informel de Moghoni (Combani) le 4 décembre 2025. Ces numéros ont été inscrits par des gendarmes en novembre, annonçant la destruction du quartier.
Image Rémi Carayol

On sait qu’un jour, un matin sûrement, à l’aube, il faudra réunir ses affaires au plus vite, les emballer et les sortir de la maison avant que celle-ci ne soit détruite. Les meubles, les matelas, la vaisselle. Les papiers surtout — extrait d’acte de naissance, certificat de scolarité, carnet de vaccination, tout ce qui pourra aider, un jour, à obtenir un titre de séjour. Ce qu’on ne sait pas, c’est où on ira. Certains seront relogés. Une fois que les gendarmes ont tagué les maisons, des personnes sont venues. C’était le lendemain. Elles disaient travailler pour l’Acfav, l’Association pour la condition féminine et l’aide aux victimes, et elles étaient là pour recenser les habitants. Combien de personnes vivent dans la maison ? Combien d’enfants ? Quelle est leur situation administrative ? C’est important, parce que si l’on est de nationalité française, ou si l’on est « étranger » (c’est à dire de nationalité comorienne en général) en situation régulière, on aura droit — normalement – à un relogement. Temporaire certes : quelques semaines seulement. Loin parfois, à des kilomètres de là. Et en réalité très illusoire : faute de places suffisantes, l’État ne reloge en général qu’une infime minorité de « décasés ». Selon un document du Sénat, les associations missionnées pour l’hébergement d’urgence ne disposaient, en début d’année, que de 1 241 places, et elles étaient déjà occupées à 130 %.

Des opérations comme celle qui est promise à Moghoni et à Zardeni, il y en a eu une quarantaine ces dernières années, notamment depuis que la loi dite « Elan » (« portant évolution du logement, de l'aménagement et du numérique »), entrée en vigueur en 2019, a levé la plupart des « obstacles » qui s’imposaient à l’État, parmi lesquels l’obligation de relogement pour toutes et tous. (Intéressante, d’ailleurs, l’adaptation de cette loi à Mayotte : censée « protéger les plus fragiles » dans l’Hexagone, elle sert, sur cette île, à les déloger — comme une allégorie du traitement à front renversé de ses habitants par l’État.) Selon Daniel Gros, référent de la LDH à Mayotte, ce sont plus de 12 000 personnes qui ont été jetées à la rue ces dernières années. La loi consacrée à la « refondation » de Mayotte, adoptée cet été, a fini par abattre toutes les digues (le délai d’évacuation notamment, raccourci à deux semaines). Désormais, le préfet détruit quand il veut, où il veut. Moins de quatre mois après Chido, en avril dernier, 70 familles ont été délogées dans le village de Dzoumogné, dans le nord. Parmi elles, 17 familles se sont vu proposer un relogement, et seulement 6 en ont bénéficié.

Il n’y a pas de raison qu’il en aille autrement à Moghoni et à Zardeni. Pour tous ceux qui n’ont pas de papiers en règle, ou qui en ont mais qui refuseront de partir d’ici — parce que l’école, parce que le travail – ce sera le temps de l’errance. On se rendra un peu plus loin peut-être, vers ce qu’on appelle ici « le cinquième village », un bidonville qui se construit près de la retenue collinaire qui sert à alimenter l’île en eau potable. Ou dans un autre quartier de Combani, un autre « banga » qui sera lui aussi détruit, un jour ou l’autre. Ou dans un autre village tout simplement, là où l’on compte un ami ou un membre de la famille.

Il faudra alors recommencer de zéro, comme il y a un an, juste après Chido. Le quartier était méconnaissable. Aucune maison n’avait tenu. De la tôle partout. Les affaires personnelles éparpillées. Les papiers perdus, emportés par les vents ou simplement blanchis par la pluie. Le ruisseau en furie, en contrebas. La boue. Les cris. L’apocalypse. Il a fallu tout reconstruire. Et voilà qu’un an après, une autre tempête s’annonce. Elle ne viendra pas du ciel celle-ci, mais à bords de camions bleus — ceux que l’on prend soin d’éviter quand on se déplace, sous peine de finir au Centre de rétention administrative et d’être expulsé vers l’île d’Anjouan, la plus proche de Mayotte. Comme Chido, elle effacera des vies entières.

Moghoni n’est pas un quartier de « migrants » — ce terme employé à tort et à travers par les journalistes venus de Paris, qui ne correspond à aucune réalité sur cette île. On y vit depuis des années, depuis toujours pour les plus jeunes. Certains sont arrivés il y a plus de vingt ans, d’Anjouan ou de la Grande-Comore, la plus grande des îles de l’archipel. Assis sur le banc de la mosquée, en attendant l’’Asr, la prière de l’après-midi, des hommes se souviennent qu’à l’époque, il n’y avait que quelques cases en tôle. Ils se sont installés avec l’accord du propriétaire foncier, et parfois sur les conseils du maire. Ils ont construit leur maison avec de la tôle et des poutres, une pièce d’abord, puis deux, parfois trois ; ont fait venir la famille, ou l’ont fondée ici même. Ils ont édifié une mosquée, l’un des rares bâtiments en dur du quartier. Aujourd’hui, on trouve aussi quelques épiceries.

L’une d’elle est tenue par Ansifia. Vingt-trois ans qu’elle vit ici. Elle avait 13 ans quand elle est arrivée. Sa sœur est française, elle est comorienne. Elle a un titre de séjour, un travail donc, et trois enfants qui vont à l’école primaire. Pour l’instant tout du moins. Parce que quand les gendarmes reviendront pour détruire son quartier, elle ne sait pas plus que les autres où elle ira. « Notre vie ne tient qu’à un fil. Je n’ai rien d’autre que ma maison », souffle-t-elle dans la cacophonie des femmes qui, dans la cour voisine, font la cuisine, et alors que les enfants endimanchés reviennent de l’école.

Enfin, pour ce qui est des plus chanceux. Car certains n’y vont pas. Ce n’est pas faute, pour leurs parents, d’avoir tout fait pour. Moinaecha par exemple : lors de la dernière rentrée, cette jeune maman à peine sortie de l’adolescence n’a pas pu inscrire son garçon de 3 ans, dont elle s’occupe seule (« le papa ? quel papa ? », raille-t-elle), au prétexte que celle qui partage la même parcelle, dans les profondeurs du quartier, avait déjà inscrit ses quatre enfants. La commune de Tsingoni (dans laquelle se trouve le village de Combani) refuse d’inscrire des enfants de parents différents s’ils ont la même adresse. Un subterfuge parmi beaucoup d’autres pour limiter les inscriptions des enfants de parents étrangers, qui n’est pas propre à cette mairie. A Mayotte, la plupart des communes rivalisent d’ingéniosité pour limiter les inscriptions, en toute illégalité, dans une logique purement xénophobe, sans même s’en cacher (comme le démontrent des rapports de l’Unicef, de Human Rights Watch ou encore de la Cour des comptes) et sous l’œil passif — sinon complice — de l’État.

En 2023, deux chercheurs de l’université de Nanterre estimaient entre 5 379 et 9 575 le nombre d’enfants âgés de 3 à 15 ans non-scolarisés. Aujourd’hui, ils sont probablement plus nombreux encore. Pour l’inscription, les mairies demandent des documents impossibles à obtenir quand on se trouve en situation irrégulière (un justificatif de sécurité sociale, une attestation de la Caisse d’allocations familiales, des avis d’imposition…) ou quand on vit dans un bidonville. Parfois, l’exigence d’une simple facture d’électricité fait obstacle. À Moghoni comme dans la plupart des autres « bangas » de Mayotte, ceux qui vivent là ne sont pas propriétaires. Certains payent un loyer (50, 100, 150 euros), d’autres non. Tous payent l’eau et l’électricité. Mais aucun ne dispose des factures. « C’est le propriétaire qui vient nous présenter la facture et qui nous demande de la payer, mais il ne nous la donne pas », explique Abdou. Quant à l’adresse, « on ne la connaît pas, le propriétaire refuse de nous la donner ».

C’est comme ça que le fils de Moinaecha est empêché d’aller à l’école, quand ses petits voisins, eux, s’y rendent chaque jour, le cartable sur le dos. À 3 ans, il n’a probablement pas encore saisi toute l’injustice de cette situation. Mais sa mère, elle, si. Comme Maryamou d’ailleurs. A 19 ans, cette jeune femme rêve de poursuivre sa scolarité. Seulement, elle n’en a plus le droit : pas de papiers français, pas d’études.

Maryamou est née en Grande-Comore, mais elle n’avait pas 6 mois quand elle est arrivée à Mayotte avec sa mère, Echati. Depuis, elle n’a plus jamais bougé : école primaire à Combani, collège à Tsingoni, lycée à Kahani. Et le bac général, mention « Assez bien ». De cette île qui, dans son esprit, est la sienne, elle ne connaît que Moghoni. « J’ai toujours vécu ici », dit-elle dans le salon de sa maison, l’une des plus spacieuses du quartier. Mais pour l’administration, c’est une étrangère. Pis, une « clandestine ». Elle a bien fait sa demande de papiers à l’âge de 16 ans, mais on lui a répondu qu’il lui faudrait revenir quand elle en aurait 18. Depuis, impossible d’obtenir un rendez-vous – entre-temps, la loi de « refondation » a durci le processus : la délivrance d’un premier titre de séjour est conditionnée à une « entrée régulière sur le territoire », c’est à dire à l’obtention d’un visa long séjour quasiment impossible à acquérir.

Maryamou rêvait d’être infirmière, mais à l’Institut de formation en soins infirmiers, à Mamoudzou, le chef-lieu, il faut être français pour être accepté. Elle espère toujours pouvoir faire un BTS – n’importe lequel, du moment qu’elle apprend un métier. En attendant, elle tourne en rond. « Je ne fais rien de mes journées, je suis perdue », lâche-t-elle devant sa mère impuissante. Elle est en colère, elle ne comprend pas pourquoi sa sœur cadette, âgée de 11 ans, qui est née ici, a la nationalité française, et elle non ; pourquoi ses quatre frères et sœurs aînés vivent en France hexagonale, et elle non ; pourquoi elle est la seule à ne pas avoir de papiers français. Et elle ne comprend pas pourquoi des hommes vêtus d’un tee-shirt noir estampillé « Gendarmerie » sont venus devant sa porte un jour, et ont tagué ce numéro, le 243, sans même lui accorder un regard. « On n’a aucune solution de repli », dit-elle, avant d’ajouter que c’est la mairie qui a dit à sa mère, quand elle est arrivée il y a près de deux décennies, de s’installer ici…

Ainsi va la vie à Moghoni et à Zardeni. On se prépare au pire, on sait qu’il arrivera, mais on ignore quand, et comment. Les jeunes vont-ils se rebeller, comme ça a été le cas dans d’autres quartiers « RHIsés » ? Vont-ils tenter d’opposer une résistance aux forces destructrices ? Ils n’en disent rien, évidemment. Le savent-ils eux-mêmes d’ailleurs ? Mohamed par exemple : il semble n’avoir aucune idée de ce qu’il fera quand les pelleteuses commenceront leur œuvre d’effacement. Cela fait quelques années seulement qu’il vit ici, mais le quartier l’a adopté. Dans les passages étroits et boueux qui font office de ruelles, il connaît tout le monde : le maître coranique, les gamins qui rentrent de l’école, les ados qui écoutent du rap sur le rebord en béton d’une case, les marchandes de fruits et légumes... Propriétaire de chèvres et de quelques zébus, il est un peu jardinier, un peu garagiste, un peu maçon – il bricole, comme on dit ici.

Son histoire est aussi folle et ubuesque que banale, sur cette île. Mohamed est né à Mamoudzou le 31 août 1993, une copie de son extrait d’acte de naissance le prouve. À l’époque, il n’y avait pas de visa entre Mayotte et les autres îles de l’archipel. Puis il est reparti avec sa mère en Grande-Comore. À l’âge de 3 ans, il a été envoyé dans la banlieue de Lyon avec une de ses sœurs, chez celle que l’on appelle aux Comores une marâtre. Une « amie » de la famille qui les maltraitait tous les deux — et qui a fait l’objet d’un signalement à l’Aide sociale à l’enfance (ASE). À l’époque, il se souvient qu’il avait une carte d’identité française, avant de la perdre, il ne sait plus comment. Il était scolarisé à l’école élémentaire Pierre Cot, à Bron, un certificat le précise. Mais comme ça se passait mal à la maison — il devait être placé dans une autre famille par l’ASE – il a été séparé de sa chère sœur et renvoyé en Grande-Comore. Il y a poursuivi sa scolarité, et quand il est devenu majeur, il a essayé de faire reconnaître sa nationalité française. Pour cela, il devait retrouver l’original de son acte de naissance. Il est donc venu clandestinement à Mayotte pour le récupérer. Mais à la mairie, on ne l’a pas retrouvé. La page a été arrachée, lui a-t-on dit. Depuis, il multiplie les démarches pour faire reconnaître sa nationalité, tout en prenant soin d’éviter les contrôles de police. En novembre, il s’est fait arrêter et a été envoyé au centre de rétention. Il s’en est fallu de peu pour qu’il soit envoyé sur une île, Anjouan, qu’il ne connaît pas : il a été relâché in extremis.

Mohamed sort d’une chemise tous les documents qui racontent son passé : des certificats, le carnet de santé du département du Rhône, des récépissés de demande de carte d’identité rendus illisibles par Chido… Puis il les range avec précaution, comme un trésor. Que fera-t-il quand l’État aura décidé de le jeter à la rue ? Il est comme les autres, il l’ignore. Peut-être ira-t-il chez un ami. Peut-être rejoindra-t-il ses zébus dans la forêt. Peut-être résistera-t-il. Peut-être, d’ici là, aura-t-il réussi à faire reconnaître sa nationalité française. Une vie de « peut-être »...


 

  mise en ligne le 4 janvier 2026 

Trump menace le monde

Catherine Tricot sur www.regards.fr

En kidnappant le président vénézuélien, Donald Trump ne défend ni la démocratie ni le droit, mais impose la loi brutale des intérêts américains. Sa puissance s’affiche sans masque et menace le monde entier.

Après des mois de piraterie aux larges des côtes vénézuéliennes, l’armada américaine a kidnappé en pleine nuit le président vénézuélien Nicolas Maduro et sa femme. Il n’a jamais été question pour Donald Trump de rétablir la démocratie là où elle est malmenée depuis des années. Le mot n’a même pas été prononcé une fois lors de sa conférence de presse fleuve. Trump ne se présente pas comme un bushiste néo conservateur ou comme le continuateur de Truman : il ne prétend pas faire la guerre au nom de valeurs mais au nom des intérêts des grands groupes américains, à commencer ce jour pour les compagnies pétrolières. Il met en œuvre son programme, réaffirmé il y a un mois dans la stratégie de sécurité nationale : America First

Trump entend sécuriser à un haut niveau les approvisionnements en énergie. Le pétrole est là et il entend faire respecter son « droit pétrolier ». Il ne fut question que de cela ce samedi à Mar-a-Lago : le premier producteur de pétrole fait main basse sur les plus grandes réserves de pétrole. « Nous allons investir des milliards de dollars au Venezuela et tirer une extrême richesse du sol vénézuélien. » Point.

Il convient de bien comprendre : au-delà du coup de force contre le régime vénézuélien, Trump lance une menace et un défi au monde.

Un défi aux règles de droit américain qui veut que son Congrès soit consulté avant une opération de guerre. Il n’en a rien été.

Un défi à l’Organisation des Nations Unies. Les États-Unis sont un membre permanent du Conseil de sécurité et, à ce titre, ils sont censés faire respecter les bases de l’institution. Or il enfreint de façon délibérée et sans aucun masque le droit international et les principe de l’ONU. Il ne joue même plus le jeu des apparences. C’est l’expression de sa force et de son droit. 

Enfin, Trump lance un défi au monde : il défend les intérêts américains et le fera partout où ceux-ci seront engagés. Il dirigera donc le Venezuela. 

Il menace aussi. Très explicitement, il annonce vouloir s’occuper de Cuba et de la Colombie. Il maintient l’Iran dans son viseur. Insistant, le secrétaire d’État Marco Rubio prévient : « Il faut prendre les propos de Trump au sérieux ». Le président américain réaffirme que la doctrine Monroe de 1823 sera appliquée et étendue : elle considère comme pré-carré des États-Unis l’ensemble du continent américain, du nord au sud. Le droit cède à la force. 

Trump a prévenu : personne, aucun pays, aucun dirigeant n’est à l’abri. La menace s’adresse au monde entier.

Il jouit de la puissance de son armée. Mais surtout, Trump bénéficie de la couardise d’une grande partie du monde. Peu ont soutenu ouvertement le coup de force contre le droit, la paix et la stabilité du monde. Seuls se sont réjouis l’Argentin, Javier Milei, le Chilien José Antonio Kast, l’Israélien Benjamin Netanyahu et l’Italienne Georgia Meloni : tous veulent un monde où la force fait office de loi. La Chine et la Russie, également membres du Conseil de sécurité, ont vivement dénoncé. On attend leurs initiatives. 

L’Europe, elle, se tient informée ! La France, elle aussi membre permanent du Conseil de sécurité, ne dit rien. Par la voix de son président, elle prend acte. Suprême humiliation nationale, le post sur X (ex-Twitter) de Macron est même repris par Trump sur son réseau social Truth Social. Les Européens ont peur. Ils se taisent et se terrent. Ce faisant, ils font grossir l’ogre qui nous menace tous. Il faut arrêter de se voiler la face : Trump est devenu la première menace de ce monde. Un nouvel ordre mondial doit être bâti, en rassemblant largement au Nord et au Sud, à l’Est et à l’Ouest. Mais Macron a abdiqué.

  mise en ligne le 3 janvier 2026

Les États-Unis ont bombardé le Venezuela, Donald Trump annonce avoir capturé
Nicolas Maduro

Axel Nodinot sur www.humanite.fr

L’administration Trump et le gouvernement vénézuélien ont confirmé que Washington avait bombardé Caracas dans la nuit du 2 au 3 janvier, violant le droit international. Le président Nicolas Maduro a été enlevé, selon son homologue états-unien.

Il y avait des menaces. Mais les États-Unis, jamais avares de destruction et d’ingérence dans les pays du Sud, sont désormais passés aux actes. Dans la nuit du jeudi 2 et la matinée du vendredi 3 janvier, Washington a bombardé le Venezuela. Des explosions ont été entendues à l’aéroport et au port de Caracas, la capitale, ainsi que sur la base militaire de Fuerte Tiuna. Selon Al Jazeera, la maison du ministre de la Défense Padrino Lopez, qui se trouve sur cette base, aurait été touchée également. Le gouvernement vénézuélien y ajoute les régions de Miranda, Aragua, et La Guaira, y compris des “zones résidentielles de population civile“.

Tandis que Donald Trump annonçait sur son réseau Truth social : « Les États-Unis d’Amérique ont mené avec succès une opération militaire de grande envergure contre le Venezuela et son dirigeant, le président Nicolas Maduro, qui a été capturé avec son épouse et exilé hors du pays », laissant craindre une ingérence de toute autre ampleur dans la région. Quelques minutes plus tard, la vice-présidente Delcy Rodriguez confirmait à la télévision nationale la disparition du dirigeant vénézuélien et de sa femme, Cilia Flores. Après cet enlèvement et ces bombardements, les Etats-Unis “ne prévoient aucune action supplémentaire“, selon un sénateur proche du secrétaire d’Etat Marco Rubio. Son adjoint Christopher Landau s’est félicité sur les réseaux sociaux de ces actes qui violent le droit international : “Une nouvelle ère pour le Venezuela ! Le tyran est parti. Il va désormais – enfin – répondre de ses crimes devant la justice“.

Le Venezuela en appelle à la mobilisation des peuples 

« La République bolivarienne du Venezuela rejette, dénonce et condamne devant la communauté internationale l’agression militaire extrêmement sérieuse perpétrée par le gouvernement actuel des Etats-Unis d’Amérique contre le territoire et la population vénézuéliens », a immédiatement réagi Caracas dans un communiqué. Le président Nicolas Maduro a annoncé le déploiement des forces militaires et civiles, la préparation des plans nationaux de défense, déclarant notamment « l’état de troubles étrangers sur l’ensemble du territoire ». Le dirigeant vénézuélien, qui « déposera plainte devant le Conseil de sécurité de l’ONU », en appelle « à la mobilisation des peuples et des gouvernements d’Amérique Latine, de la Caraïbe, et du monde, pour exprimer leur solidarité contre cette agression impérialiste ».

Car dans le monde entier, c’est la stupeur devant cet embrasement. Le président colombien Gustavo Petro l’a déploré sur son compte X, et a annoncé déployer des militaires à la frontière, appelant à réunir le Conseil de sécurité. Comme l’ancien président bolivien Evo Morales ou le dirigeant cubain Miguel Diaz-Canel, ce dernier alertant : « Notre zone de paix est brutalement agressée. Terrorisme d’État contre le courageux peuple vénézuélien et contre notre Amérique ». Ces bombardements « n’ont aucun fondement et violent le droit international », a réagi Moscou, dans la foulée de la diplomatie iranienne, qui « condamne fermement l’attaque militaire américaine contre le Venezuela ».

Sous couvert de lutte contre le narcotrafic, Donald Trump s’en prend une nouvelle fois au Venezuela, un pays farouchement opposé à l’impérialisme états-unien – et possédant de gigantesques réserves de pétrole. Lundi, le milliardaire avait annoncé avoir bombardé une zone de mise à quai vénézuélienne. Récemment, il avait même affirmé que les jours de Nicolas Maduro étaient « comptés ». « Le but de cette attaque n’est nul autre que de saisir les ressources stratégiques du Venezuela, particulièrement son pétrole et ses minerais », dénonce Caracas dans son communiqué, ajoutant que « la tentative d’instaurer une guerre coloniale pour détruire le gouvernement républicain et forcer un » changement de régime «, en collaboration avec l’oligarchie fasciste, échouera ».

Donald Trump a annoncé une conférence de presse à 17 heures françaises. Plusieurs rassemblements pour la paix et la solidarité sont d’ores et déjà organisés dans le monde, à New York et Paris notamment.


 


 

Donald Trump
s’arrêtera-t-il là ?

Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr

L’enlèvement de Nicolas Maduro ne permet pas à lui seul, à l’hôte de la Maison Blanche de remplir ses objectifs affichés : changement du « régime » et prise de contrôle du pétrole vénézuélien.

Quelle est la stratégie de Donald Trump ? La question reste entière quelques heures après l’enlèvement de Nicolas Maduro sur ordre du président des États-Unis. Ce dernier livrera peut-être quelques clés lors d’une conférence qu’il doit donner à 17h (heure française). En attendant, on peut aisément se perdre en conjectures. Depuis plusieurs mois, l’administration Trump a orchestré une escalade vindicative contre le président vénézuélien : accusations de narcotrafic ; soutien à Maria Corina Machado, l’opposante d’extrême-droite auréolée de son prix Nobel de la Paix, partisane d’un changement de régime ; puis plus récemment revendication du contrôle du pétrole local (19 % des ressources mondiales). Et Donald Trump se « contenterait » de déférer Nicolas Maduro devant la justice étasunienne pour trafic de drogue ? Il y a comme une dissonance entre les objectifs affichés lors de cette inexorable marche vers la guerre et le résultat connu – à l’heure actuelle.

Des mois de préparations

Tout a commencé, selon le New York Times, au printemps dernier lorsque Donald Trump a demandé au secrétaire d’État Marco Rubio comment durcir la position des États-Unis envers le Venezuela. Le président-milliardaire tentait de faire passer sa grande loi budgétaire et quelques élus républicains cubano-américains le pressaient de serrer la vis à Caracas en mettant fin aux activités pétrolières de Chevron dans ce pays. Donald Trump se montrant réticent à perdre un pion essentiel dans l’industrie pétrolière vénézuélienne, où la Chine est le plus grand acteur étranger, décision a été prise de mettre la pression sur le Venezuela et son président via les attaques contre des bateaux accusés de convoyer de la drogue.

Ces bombardements illégaux – qui ont fait 105 morts – ont été accompagnés d’un quasi-blocus contre les pétroliers. L’étranglement économique et l’action illégale déclenchée la nuit dernière ne permet pas à Washington d’atteindre les objectifs dévoilés au fil de ces derniers mois.

Beaucoup de questions restent en suspend…

Si le but était de mettre fin à un narcotrafic, l’enlèvement de son leader supposé serait de peu d’effet. L’activité des cartels mexicains n’a pas pâti de la mise hors circuit d’El Chapo en 2016.

S’il était de changer le « régime » pour ouvrir la voie à la droite et l’extrême-droite, ce n’est pas le cas, puisque la vice-présidente Delcy Rodriguez se trouve désormais en charge. Avec le seul kidnapping de Maduro, on se trouverait plus dans la destitution sauvage que dans le coup d’État.

Si, enfin, il s’agissait de prendre la main sur l’or noir vénézuélien, rien n’a changé dans le secteur pétrolier. Un tanker chinois a d’ailleurs récemment accosté dans un port vénézuélien sans être empêché par les navires de guerre dépêchés par Washington qui préfère éviter des frictions avec Pékin.

Un sénateur proche de Marco Rubio, le secrétaire d’État, a assuré ce matin que les États-Unis ne prévoyaient pas d’autres actions. Donald Trump confirmera-t-il que l’opération militaire est terminée ?

 mise en ligne le 3 janvier 2026

En bannissant des ONG
de la bande de Gaza, « Israël viole le droit international humanitaire »

Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr

Depuis le 1er janvier, trente-sept ONG internationales n’ont plus l’autorisation, délivrée par les autorités israéliennes, de travailler dans les territoires palestiniens. Parmi elles, Médecins sans frontières, un des principaux acteurs humanitaires dans la bande de Gaza.

Un bannissement en guise de cadeau de fin d’année : voici ce qu’ont reçu plusieurs dizaines d’ONG internationales et leurs différentes branches nationales le 30 décembre, par voie de publication sur le réseau social X et de communiqué. À compter du 1er janvier, elles ne sont plus enregistrées auprès des autorités israéliennes et n’ont donc plus l’autorisation de travailler dans les territoires palestiniens. Elles devront avoir quitté la bande de Gaza le 1er mars.

Ces acteurs humanitaires craignaient cette décision depuis plus d’un an. Le 9 décembre 2024 en effet, le premier ministre israélien avait annoncé que de nouvelles procédures d’enregistrement pour les ONG internationales seraient mises en place et qu’elles ne dépendraient plus du ministère des affaires sociales israélien.

Le 9 mars 2025, leur nouvelle administration israélienne de tutelle, le ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, a publié de nouveaux critères pour obtenir la validation de leur présence dans les territoires palestiniens. Parmi eux, la divulgation aux autorités israéliennes de la liste complète de leurs employé·es palestinien·nes. Une ligne rouge pour l’immense majorité des humanitaires. Seraient également interdites de séjour les ONG qui « dénigrent l’État d’Israël ». Une première limite de temps avait été fixée au 9 septembre, qui avait été repoussée au 31 décembre 2025.

Médecins sans frontières (MSF), plus précisément toutes ses branches qui travaillent dans la bande de Gaza (Belgique, Espagne, France et Pays-Bas), fait partie des acteurs humanitaires désormais bannis. L’organisation est particulièrement attaquée par les autorités israéliennes : le Cogat, l’administration militaire chargée des civil·es palestinien·nes, et donc de la coordination avec les ONG internationales, accuse MSF de refuser de livrer la liste de son personnel palestinien et d’employer des « terroristes ». Une accusation déjà ancienne et portée sans aucune preuve.

Mediapart a joint Claire San Filippo, responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens. Elle revient sur ces accusations et sur le bannissement des ONG de la bande de Gaza.


 

Mediapart : Comment réagissez-vous au refus des autorités israéliennes de renouveler votre enregistrement et celui des autres ONG concernées ?

Claire San Filippo (responsable des opérations de MSF dans les territoires palestiniens) : C’est une tentative cynique et calculée visant à empêcher ces organisations de fournir de l’aide humanitaire à Gaza et en Cisjordanie, et ce, en violation des obligations d’Israël au titre du droit international humanitaire.

C’est d’autant plus cynique qu’aujourd’hui, la situation humanitaire à Gaza reste catastrophique. La bande de Gaza est ravagée par deux ans de conflit. Et la situation ne fait qu’empirer avec la chute brutale des températures, les pluies torrentielles et les vents violents. Ces intempéries continuent de détruire et d’inonder des abris de fortune, où vivent beaucoup de très nombreux Palestiniens et Palestiniens. Et ce, pendant que les autorités israéliennes continuent de bloquer l’entrée de fournitures de base telles que des tentes, des bâches, des logements temporaires, mais aussi des fournitures médicales.

Or, aujourd’hui, plus que jamais, les Palestiniens et les Palestiniennes ont besoin de plus d’aide humanitaire, pas de moins d’aide humanitaire. Je rappelle qu’autoriser l’aide humanitaire n’est pas une option, ce n’est pas une faveur : c’est une obligation en vertu du droit international.

Les autorités israéliennes ont publié en mars 2025 de nouveaux critères d’enregistrement. Parmi eux figure la transmission au ministère de la diaspora et de la lutte contre l’antisémitisme, dont les ONG dépendent, de la liste des employé·es palestinien·nes. Avez-vous répondu à tous les critères ?

Claire San Filippo : Nous avons fourni la plupart des informations qui étaient demandées. Mais MSF a exprimé des inquiétudes légitimes quant au partage d’informations personnelles des employés palestiniens et palestiniennes avec les autorités israéliennes. Inquiétudes qui sont exacerbées par le fait que quinze collègues de Médecins sans frontières ont été tués par les forces israéliennes lors de ce conflit.

Exiger des listes de personnel comme condition d’accès aux territoires occupés palestiniens constitue un abus et compromet l’indépendance et la neutralité qui sont des principes humanitaires importants. Nous sommes particulièrement préoccupés par l’absence de toute clarté quant à l’utilisation, au stockage et au partage de ces données sensibles.

« Nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé. »

Nous souhaitions en discuter avec les autorités israéliennes. Mais le ministère en charge du processus d’enregistrement a ignoré nos demandes répétées de dialogue. Au contraire, les autorités israéliennes nous ont accusés publiquement ces derniers jours d’employer des personnes qui seraient impliquées dans des activités militaires.

Comment réagissez-vous à ces accusations ?

Claire San Filippo : Ces allégations sont évidemment infondées. MSF n’emploierait jamais sciemment une personne impliquée dans des activités militaires. Une telle situation représenterait un risque inacceptable pour les patients, le personnel, les opérations. Tous les processus de recrutement font l’objet d’une vérification approfondie. Nous avons en place un processus de sélection et de vérification renforcée pour tout le personnel.

Un de nos collègues, Fadi al-Wadiya, a été tué par les autorités israéliennes [en juin 2024 – ndlr], et au lendemain de sa mort, elles ont prétendu qu’il était impliqué dans des activités militaires. Mais les autorités israéliennes n’avaient jamais contacté Médecins sans frontières, et MSF n’avait aucune indication laissant penser que notre collègue Fadi al-Wadiyah aurait pu être impliqué dans des activités militaires quelles qu’elles soient. Si les autorités israéliennes disposaient de telles informations, elles ne les ont jamais partagées avec Médecins sans frontières, ni avant sa mort, ni lorsque nous les avons contactées immédiatement après sa mort.

À mon sens, faire publiquement de telles allégations sans preuve met en danger le personnel humanitaire, compromet les opérations médicales et participe à la stigmatisation et à la délégitimation du personnel humanitaire qui continue de prodiguer des soins vitaux.

Quels sont les programmes que cette interdiction peut mettre en danger ?

Claire San Filippo : Il faut d’abord souligner que nombre de services qui sont fournis par Médecins sans frontières sont inaccessibles ailleurs à Gaza, en raison de la destruction du système de santé.

Aujourd’hui, à Gaza, Médecins sans frontières soutient un lit d’hôpital sur cinq, réalise un accouchement sur trois. Plus précisément, nous soutenons six hôpitaux, nous gérons deux hôpitaux de campagne à Deir El-Balah, quatre centres de soin de santé primaire, deux cliniques pour soigner les plaies.

Nous avons récemment ouvert, dans le nord de la bande de Gaza, six cliniques mobiles pour soigner les plaies. En 2025, nous avons assuré 800 000 consultations externes, pris en charge plus de 100 000 cas de traumatisme, 22 700 interventions chirurgicales et assisté plus de 10 000 accouchements. En plus de ça, nous avons distribué plus de 700 millions de litres d’eau dans la bande de Gaza.

Un des nouveaux critères pour l’enregistrement est de n’avoir pas dénigré Israël. Pensez-vous être bannie à cause des témoignages que vous avez apportés et des rapports que vous avez publiés ?

Claire San Filippo : Je ne peux évidemment pas parler au nom des autorités israéliennes. En revanche, ce que je peux dire, c’est que nos équipes sur le terrain décrivent ce qu’elles voient.

Ce que nous avons vu à Gaza depuis deux ans, c’est la destruction, la mort et les conséquences humaines, humanitaires, dramatiques de la violence génocidaire. Si ces descriptions sont insoutenables pour certains, la faute en incombe à ceux qui commettent les atrocités et non à ceux qui les dénoncent.

Ce que je veux dire, c’est que nous devons pouvoir continuer de travailler. Car, encore une fois, la situation reste catastrophique, malgré la baisse de l’intensité de la violence depuis le cessez-le-feu, le 10 octobre. La violence continue de tuer et de blesser des Palestiniens presque au quotidien. Nous continuons aujourd’hui à avoir de très nombreux patients, donc surtout des personnes qui ont été blessées, des cas notamment de patients avec des traumatismes, des personnes brûlées, des enfants, des femmes enceintes dénutries, et beaucoup de patients qui viennent pour des maladies qui sont liées aux conditions de vie épouvantables.

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