PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

migrations - 2026

<

 mise en ligne le 4 mars 2026

« Patron voleur, on veut notre argent ! » : en grève illimitée, des coiffeuses du boulevard de Strasbourg à Paris occupent leur salon

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

Des coiffeuses occupent depuis le 3 mars leur salon, dans le 10e arrondissement parisien, pour protester contre le racket dont elles se disent victimes. Une lutte de travailleuses étrangères, parfois sans papiers, qui fait écho à un précédent combat mené entre 2014 et 2016.

Devant la bourse du travail de Paris, ce mardi 3 mars, une vingtaine de militants CGT convergent. Il est 9h30, l’heure des croissants. Entre deux bouchées, ces cégétistes attendent le feu vert pour envahir un salon de coiffure africain, à quelques encablures.

C’est Bintou, l’une des coiffeuses, qui le leur donne. « Nous touchons 1 300 euros par mois et les vacances, comme les congés maladie ou maternité ne sont pas payés, assure la salariée de 32 ans. Et nous travaillons six jours sur sept. » Sans compter que « le service pouvait durer jusqu’à 2 heures du matin, selon les clients », jusqu’à ce que la mairie rende obligatoire la fermeture à 20 heures.

Quarante-cinq minutes plus tard, le salon situé au 65, boulevard de Strasbourg, dans le 10e arrondissement, est occupé. Les drapeaux CGT y sont déployés. « Patron voleur, on veut notre argent ! » s’exclament alors les travailleurs immigrés. Une poignée de la vingtaine de coiffeuses était dans la confidentialité de cette opération coup de poing. Les autres, d’abord surprises, prennent part à l’action. Certaines se prêtent au jeu des vidéos avec leurs familles : « On fait la grève ! »

Des salariées qui se disent rackettées

Le gérant du salon use d’un stratagème inédit pour exploiter ces salariées, la plupart sans papiers. « Tous les mois, pour recevoir nos fiches de paie, nous devons payer en cash 250 euros », affirme Diaye. Or, les fiches de paie sont nécessaires pour constituer les dossiers permettant d’obtenir un titre de séjour auprès de la préfecture. « À ma connaissance, ce racket est une première, note le sénateur PCF Ian Brossat, venu les soutenir. C’est un scandale, le patron abuse sans vergogne de la vulnérabilité de ces femmes. Raison de plus pour les régulariser. »

Au 65, boulevard de Strasbourg, l’exploitation des salariées a atteint un point de non-retour. En plus du racket dont elles se disent victimes, certaines d’entre elles ne sont plus payées. Bintou, la leadeuse, assure ne pas recevoir de rémunération depuis quatre mois. « Je ne veux plus parler avec mon patron », tranche Diaye, qui enchaîne par ailleurs les journées de dix heures sans pause.

Assise sur un fauteuil et chasuble rouge sur les épaules, Fofana, elle, dispose d’un titre de séjour depuis peu et n’est plus soumise au racket. Pour autant, la coiffeuse assure que, depuis sa régularisation, « mon patron ne me déclare que deux heures par jour ». Touchant ainsi un salaire de… 379 euros mensuels, malgré des semaines complètes.

« J’ai peur des conséquences des produits toxiques »

Responsable du collectif Migrants de l’union départementale (UD) CGT de Paris, Cécile Boulai confirme que l’ensemble des rémunérations de ce salon « sont en deçà de la convention collective ». Selon la cégétiste, « ce salon a fait l’objet d’un contrôle de l’inspection du travail et les règles élémentaires d’hygiène et de sécurité ne sont pas respectées ».

Devant son plan de travail, Fadimatou, ongulaire, montre volontiers les produits chimiques qu’elle estime dangereux pour sa santé. « Je souhaite avoir un enfant, mais avec ces conditions de travail… j’ai peur des conséquences des produits toxiques », confie celle qui s’occupe de soigner les ongles depuis quatre ans dans ce salon. Les protections individuelles ? De simples masques chirurgicaux qui ne filtrent pas l’air respiré. La hotte aspirante ? Absente. La climatisation ? « On ne sait même pas si elle fonctionne. »

Mi-décembre, quelques salariées du salon ont bravé leurs peurs et ont poussé la porte de l’union locale CGT du 10e arrondissement. Le syndicat a planifié l’opération, en accord avec les travailleurs immigrés. « Nous sommes organisés pour rester jour et nuit sur place pour que le patron paie ce qu’il doit à ses salariées », tranche Adèle Tellez, secrétaire générale de l’UD. Au total, selon Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, « une centaine de salons et plus de 1 000 salariées sont potentiellement à la merci de patrons voyous », dans la capitale.

Entre mai 2014 et novembre 2015, la grève des « coiffeuses du 57 », du même boulevard, avait débouché sur la condamnation du gérant pour traite d’êtres humains. Figure de ce mouvement, Élie Joussellin assure « ne pas être surpris qu’un tel mouvement reparte ». Selon l’élu PCF du 10e arrondissement, « le boulevard de Strasbourg est une zone de non-droit social ».

   mise en ligne le 25 février 2026

« C’est la dignité humaine recouvrée » : l'Humanité à bord de l’Océan Viking
lors du sauvetage de 97 personnes au large de Lampedusa

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Dans la nuit du 22 au 23 février, à environ 50 milles nautiques (80 kilomètres) au sud de Lampedusa, les équipes de SOS Méditerranée ont secouru 97 exilés partis une trentaine d’heures plus tôt des côtes libyennes, dans une embarcation de fortune surchargée. En fin de matinée, une autre opération de sauvetage a été enclenchée.

La réunion matinale touche à sa fin, ce lundi 23 février, dans la salle de réunion de l’Ocean Viking, le navire de sauvetage de SOS Méditerranée. Angelo, le coordinateur des secours en mer, fait le bilan d’une nuit blanche harassante. L’équipe écoute, épuisée.

Soudain, la radio crache une urgence vitale : « Mayday Relay proche de nous ! » Comprendre une embarcation en détresse. Angelo bondit de sa chaise : « Tous les chefs d’équipe retournent à la passerelle ! » La poussée d’adrénaline efface instantanément la fatigue accumulée au cours de la nuit précédente.

Position GPS d’un bateau en détresse

Après deux jours de navigation dans une mer houleuse, depuis son départ des côtes siciliennes, le navire de SOS Méditerranée patrouille à environ 70 milles nautiques (un peu plus de 110 km) au sud de Lampedusa. Sur la coque rouge du navire, les stigmates de la violente attaque perpétrée par les gardes-côtes libyens en août 2025 ont été colmatés, mais la cicatrice demeure.

Il est 1 heure du matin quand les bénévoles d’Alarm Phone donnent l’alerte, avec la position GPS d’un bateau en détresse. Sur la passerelle, l’excitation se mêle à la gravité. Posté à la proue du navire, Théo, 24 ans, scrute inlassablement l’obscurité à travers ses jumelles thermiques.

Sur les flots, des lumières blanches de bateaux de pêcheurs parsèment l’horizon. À 1 h 13, l’énorme projecteur du navire de sauvetage est braqué sur tribord. Les gestes répétés cent fois à l’entraînement ne sont plus faits pour s’exercer. « It’s not a drill ! » (ce n’est pas un exercice, NDLR) résonne dans les têtes des 21 membres d’équipage.

À 1 h 17, le canot de sauvetage semi-rigide Easy-3 est mis à l’eau. L’Humanité est à bord. Fatima, concentrée, est à la barre. Sa cible : une embarcation de fortune dont les trois moteurs sont en panne. À 1 h 54, le contact est enfin établi. Devant nous, une grande barque à la coque grise d’une dizaine de mètres, très instable, émerge de la nuit.

L’embarcation de fortune menace de chavirer

À 2 h 29, un autre canot, Easy-1, entre en action. À son bord, AJ, un pilote néo-zélandais, au sang-froid forgé par des années d’engagement au sein de l’ONG Sea Shepherd, manœuvre au millimètre. L’embarcation de fortune menace de chavirer. À l’avant du canot, Giannis, le chef d’équipe des sauveteurs, hurle dans la nuit : « Ne bougez pas, ne bougez pas, c’est dangereux si vous bougez ! »

À ses côtés, Mohamed, 24 ans, traduit les consignes en arabe pour tenter de contenir l’agitation qui s’empare des exilés embarqués. Ce jeune Italien, dont les parents viennent de Tunisie, connaît le prix de ces traversées. Plusieurs membres de sa propre famille ont disparu en mer. Un garçon, terrassé par le mal de mer, peine à l’écouter. Il reste dangereusement penché par-dessus bord, vomissant sans pouvoir s’arrêter.

Bientôt, Easy-2 prend le relais. C’est Charlie qui gère l’embarquement avec sa voix incroyablement calme et accueillante. Il récupère les naufragés par l’arrière de l’embarcation à la dérive tandis qu’Easy-3 éclaire l’arrière de la coquille de noix chahutée par la mer. À 3 h 20, les onze derniers rescapés sont embarqués. Ils sont très jeunes, pieds nus. L’un d’eux offre un sourire bouleversant à la main tendue qui lui permet enfin de monter à bord de l’Ocean Viking.

97 exilés pour la plupart Bangladais

À 4 h 25, le cauchemar s’achève pour les 97 exilés, des Bangladais pour la plupart, accompagnés de quelques Égyptiens, Somaliens, Éthiopiens et Pakistanais, arrachés au naufrage. Sur le pont du navire de SOS Méditerranée, Rebecca prend le relais en orchestrant les premiers gestes d’accueil. Catherine, infirmière néo-zélandaise de 39 ans, s’est formée à l’action humanitaire au Soudan du Sud, en Afghanistan et plus récemment à Gaza. Elle prodigue les premiers soins.

« Souvent, c’est la première fois depuis longtemps que quelqu’un s’occupe d’eux avec un peu de gentillesse », souligne-t-elle. Hanae, 35 ans, médiatrice culturelle dont c’est la toute première mission à bord de l’Ocean Viking, observe. Elle avoue être encore secouée à l’issue de l’opération de sauvetage : « Je n’ai pas encore réalisé. C’est allé très vite. »

Rapidement, les survivants reçoivent des vêtements secs : jogging noir, Crocs et bonnet gris. Charlie observe la scène : « Après vingt-quatre heures passées dans l’eau, ils mettent leurs nouveaux vêtements et la première chose qu’ils font, c’est se coiffer devant la glace, pointe-t-il avec sa tendresse de loup de mer. C’est la dignité humaine recouvrée. »

Sur le pont, au sec, les langues se délient. Assis à la poupe du bateau, Ahnaaf se confie, tout en grattant ses bras et son dos recouverts de boutons de gale : partis de Libye la nuit précédente, ils ont « dérivé pendant seize heures sans gazole, écopant l’eau de mer à mains nues ».

La stratégie cynique du gouvernement italien d’extrême droite

À 7 h 26, le couperet administratif tombe. Les autorités italiennes désignent Livourne comme port de débarquement. Située au nord de l’Italie, la ville est à 577 milles nautiques (plus de 900 km). L’équivalent de trois jours de navigation d’après Angela. C’est la stratégie cynique du gouvernement d’extrême droite de Giorgia Meloni : éloigner les ONG des zones de sauvetage, les contraindre à brûler des millions d’euros en carburant, et imposer des dizaines d’heures supplémentaires en mer à des corps déjà brisés.

Lors de la réunion matinale de l’équipage, l’indignation politique se mêle à l’épuisement, jusqu’à ce qu’un nouveau « Mayday Relay » retentisse, figeant les tasses de café. L’Ocean Viking modifie son cap, moteur vrombissant. En l’espace de deux heures, une cinquantaine de personnes seront secourues. Le sauvetage est à peine terminé qu’une autre alerte survient. Un bateau pneumatique en difficulté, avec 30 à 40 personnes à son bord, a été détecté cette fois par l’Albatros, l’avion de repérage de SOS Méditerranée. À 5 h 30 de navigation.

Enfilant sa combinaison étanche à toute vitesse, Charlie évoque une histoire de son enfance. Celle d’une petite fille jetant des méduses échouées sur une plage dans l’océan : « « Tu ne peux pas toutes les sauver », lui dit son père. « Non, mais je peux sauver celles-là », rétorque l’enfant. C’est ce que nous faisons ! ». Le navire rouge repart, face aux vagues et au cynisme des politiques migratoires européennes, obstinément du bon côté de l’histoire.

 mise en ligne le 9 février 2026

« L’hypocrisie,
c’est de croire que la violence de l’ICE n’existe pas en France »

Par Mariam Touré et,Rania Daki sur https://reporterre.net/

« Ici, la machine à broyer n’a pas attendu Trump », écrivent Rania Daki et Mariam Touré dans cette chronique. Elles mettent en regard les ravages d’ICE, aux États-Unis, et les mesures inhumaines que prend la France envers les exilés.

Rania Daki et Mariam Touré, 23 ans toutes les deux, sont cofondatrices de La jeunesse populaire.

Calais et la violence qu’on refuse de voir chez nous. La prochaine fois que vous prendrez l’Eurostar pour aller à Londres, je vous invite à penser à ces vies. Ahmed, Ayesha, Yasser, Michael, Shiva… qui voulaient, eux aussi, rejoindre l’autre côté de la Manche.

L’Europe tremble devant l’Amérique de Trump. Sur nos écrans, on observe avec effroi les promesses de déportations massives et on s’indigne de la brutalité de l’ICE (Immigration and Customs Enforcement), cette police créée en 2003 pour traquer les sans-papiers. C’est confortable, l’indignation lointaine. Cela permet de fermer les yeux sur une vérité historique implacable : quand l’ICE a vu le jour, la France enfermait déjà ses étrangers depuis plus de vingt ans.

Ici, la machine à broyer n’a pas attendu Trump. Les centres de rétention administrative (CRA) sont nés en 1981. Tant que nous avions besoin de bras pour reconstruire le pays, nous avons importé des corps ; dès que nous n’avons plus eu besoin d’eux, nous avons construit des murs. Nous avons signifié à ces hommes et femmes que leur seule valeur était leur utilité, et que sans elle, ils n’étaient plus que des déchets à gérer, à stocker, à expulser.

On ne parle pas ici de théorie. Nous parlons de ce que nous avons vu. Nous avons arpenté ce terrain miné qu’est Calais, observé le travail de Human Rights Observers, écouté les jeunes qui arrivent à le fuir. Il faut avoir vu le CRA de Coquelles pour comprendre. Ce n’est pas une prison classique posée en ville. C’est un lieu de bannissement, perdu au milieu de nulle part, entouré de grillages et de vide. L’architecture elle-même est pensée pour déshumaniser : on cache, on invisibilise. C’est une boîte noire où le droit s’efface.

La frontière n’est plus une ligne, c’est une arme

On a entendu cette phrase terrible, rapportée aussi par les travailleurs sociaux : « Même la prison, c’est plus vivable qu’ici. » En prison, on sait pourquoi on est là, on compte les jours. Au CRA, le temps est suspendu. C’est une salle d’attente vers le néant. On y brise psychologiquement les individus par l’angoisse de l’expulsion imminente. On a vu des regards éteints, des corps traumatisés non pas par le voyage, mais par notre accueil.

« Quand les pauvres bougent, c’est de l’immigration politique ou économique. Quand les riches bougent, c’est de l’expatriation, du tourisme d’affaires ou du tourisme de loisirs. […] On ne vit pas au paradis pour avoir envie d’aller en enfer. Vos visas, c’est la ligne Maginot », disait Fatou Diome, dans l’émission « Ce Soir (ou jamais) », le 24 avril 2015 sur France 2.

À Calais, cette logique administrative devient mortifère. Comme l’analyse Fatou Diome, la frontière n’est plus une ligne, c’est une arme. Les chiffres de 2024 sont là, glaciaux : 70 exilés sont morts dans la Manche, nous rappellent L’Humanité et Amnesty. Derrière ces statistiques, il y a des prénoms que nous refusons d’apprendre. Sur le mémorial tenu par Les Jours, la réalité nous saute au visage : ce sont des familles, des enfants. Ce ne sont pas des accidents.

Quand on harcèle les campements le jour, lacère les tentes, confisque les duvets comme on a pu l’observer avec les associations et qu’on ferme toutes les voies légales, on pousse les gens à la mer. Se taire devant ce qui se passe à Coquelles, c’est accepter que des êtres humains soient traités comme des flux indésirables. On a vu la peur dans les yeux de ceux qui sont traqués chez nous. Cette peur n’a pas besoin de l’Amérique pour exister. Elle est made in France.

La violence comme programme politique

L’hypocrisie, ce n’est pas de s’indigner de l’ICE, mais de croire que cette violence n’existe qu’aux États-Unis. Comme si le racisme n’existait qu’outre-Atlantique, et que la France en était immunisée. Ces derniers jours, plusieurs personnes de gauche se sont insurgées contre l’ICE et ses procédés en disant que la France devait se prémunir contre l’extrême droite, au risque de voir la police française agir comme l’ICE. On pose alors la question : n’est-on pas déjà dans cette conjoncture ?

La fenêtre d’Overton a été déplacée depuis longtemps en France. Avant d’arriver à Arno Klarsfeld qui appelle à organiser des « rafles contre les OQTF », nous avons passé beaucoup d’étapes.

N’oublions pas que Bruno Retailleau avait mobilisé plus de 4 000 membres des forces de l’ordre pour mener des contrôles dans les gares et les bus à la recherche de « clandestins » en juin 2025.

N’oublions pas que Gérald Darmanin avait lancé l’opération Wuambushu à Mayotte afin de déloger et expulser massivement des sans-papiers en avril 2023.

N’oublions pas que le Parti socialiste a permis l’adoption de la loi sécurité publique en 2017, sur laquelle s’appuie la présomption de légitime défense portée par Les Républicains.

N’oublions pas les cas incalculables de « bavures » policières, qui ont mené à la mort de El Hacen Diarra, Nahel Merzouk, Wanys Rahou, Adama Traoré, Malik Oussekine, et bien d’autres. Et lorsqu’il ne s’agit plus de cas isolés, que les élus le facilitent, alors l’État le permet. Et ça ne date pas d’hier.

Un système racial global

Nous sommes dans un système qui choisit : qui a le droit de circuler, de vivre, d’exister, et qui doit mourir. Mais pas seulement mourir physiquement : qui est exposé à la mort, à la violence, à la misère, à l’abandon.

Quand nos parents sont venus en France, ils ont immigré. Quand on va à l’étranger, on s’expatrie. Mais si nous n’avions pas la nationalité française, nos voyages n’auraient pas la même saveur. Nous n’avons pas le même droit de circulation, le même accès aux frontières. Et cette inégalité face aux frontières se retrouve aussi dans l’indignation : toutes les vies ne provoquent pas la même émotion, ni la même attention.

La sphère médiatique a réellement compris la dangerosité de l’ICE lorsque Renee Nicole Good, une femme blanche, s’est fait assassiner. Elle ne méritait pas de mourir, pas plus que les personnes non blanches assassinées avant elles, mais qu’aucun média n’a visibilisées.

Quelques semaines plus tard, on tombe sur la une de Libération : « Pourquoi la France a besoin d’immigration ». Quelle vision utilitariste de l’immigration ça donne ! Sommes-nous condamnés à n’être que des corps-objets ? Sans humanité, ni notre vie ni notre mort ne vous émeut.

En 2026, la déshumanisation des exilés fait corps avec la criminalisation de la solidarité qui ne se joue plus seulement devant les tribunaux, mais aussi dans les esprits. L’étiquette infamante d’« islamogauchisme » est désormais brandie pour diaboliser quiconque défend les droits des musulmans, des exilés, ou ose porter la voix des peuples opprimés en Palestine, au Soudan ou en République démocratique du Congo.

« La déshumanisation des exilés fait corps avec la criminalisation de la solidarité »

Sur le terrain, cette violence symbolique devient physique : pendant que des humanitaires sont emprisonnés en Grèce, en France, les exilés soutenus par Utopia 56 voient leurs tentes et leurs maigres abris incendiés, les laissant sans protection dans la nuit.

Pourtant, nous ne devons pas laisser le cynisme l’emporter. L’espoir passe par une réappropriation vitale de notre devise. La Liberté, c’est celle de se saisir des municipales de cette année pour sanctionner l’inhumanité par les urnes. L’Égalité, c’est garantir enfin le droit et la dignité à tous les exilés sur le territoire. La Fraternité, enfin, trouve son modèle en Cédric Herrou : son long combat judiciaire, couronné par la consécration du principe de fraternité, prouve que la ténacité paie et que la solidarité ne doit jamais être un délit.

   mise en ligne le 4 février 2026

Grèce : après une collision avec les garde-côtes,
14 migrants tués en mer

La rédaction sur www.humanite.fr

Quatorze exilés ont été tués mardi 3 février au soir après la collision de leur embarcation avec un bateau des gardes-côtes grecs au large de l’île de Chios, en mer Égée.

Une nouvelle catastrophe en mer dont les circonstances et responsabilités seront à éclaircir. « Quatorze personnes sont mortes après la collision d’un patrouilleur de la police portuaire avec une vedette à grande vitesse », a une responsable de la police portuaire grecque à l’AFP mardi 3 février au soir. Les autorités grecques n’ont fourni, dans un premier temps, aucune précision sur les causes du drame qui a impliqué une embarcation d’exilés au large de l’île de Chios, en mer Égée, à proximité des côtes de la Turquie voisine.

Vingt-cinq migrants ont pu être secourus. Parmi les blessés transférés à l’hôpital général de Chios figurent sept enfants et une femme enceinte, selon la chaîne publique ERT et l’agence de presse grecque ANA. Deux membres des gardes-côtes grecs y ont également été envoyés. Les gardes-côtes et l’armée de l’air grecque avec un hélicoptère participent à l’opération de recherche en cours, selon la même source.

Responsabilités à déterminer

Si selon ERT, le patrouilleur de la police portuaire qui avait repéré auparavant le bateau de migrants a émis des signaux sonores avant que ce dernier n’effectue des manœuvres pour lui échapper, les responsabilités restent à déterminer alors que les interventions des garde-côtes ont fait l’objet à plusieurs reprises de mises en cause sur le continent ces dernières années. En témoigne, le procès vendredi 30 janvier six membres de la police et des garde-côtes italiens accusés d’être intervenus trop tard pour secourir un bateau d’exilés en 2023, dont le naufrage a coûté la vie à au moins 94 personnes.

En Grèce, début décembre, 17 personnes avaient été retrouvées mortes après le naufrage de leur embarcation au large de la Crète (sud) et 15 autres portées disparues. Seules deux personnes avaient survécu. En 2023, plus de 600 personnes avaient perdu la vie dans le naufrage de l’Adriana, un petit chalutier parti de Tobrouk en Libye qui a coulé au large de Pylos, sur la côte ouest du Péloponnèse.

Le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), une agence de l’ONU, avait recensé en novembre un total de plus de 1 700 personnes mortes ou portées disparues en 2025 sur les voies migratoires de Méditerranée et au large de l’Afrique de l’ouest, dans l’Atlantique. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) des Nations unies a ajouté le 26 janvier que des centaines de migrants auraient disparu ou seraient morts en Méditerranée lors de plusieurs naufrages durant le premier mois de 2026.


 


 

« Pushback » meurtrier au large de Chios : 15 mort·es

Mathilde Weibel sur https://blogs.mediapart.fr/

Mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le « rêve hallucinatoire de la communauté sans étrangers ».

Lesbos. Hier soir, mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Onze hommes, quatre femmes dont deux enceintes, et deux enfants sont morts. Il y a au moins vingt-cinq blessés : sept hommes, sept femmes dont une enceinte et onze enfants.

Dans cette mer Égée devenue cimetière, les corps indésirables sont assassinés alors qu’ils tentent d’aller vers la vie. Michel Agier écrit : « les puissances occidentales […] font de la frontière un spectacle, […] sous la forme des murs, mais aussi des naufrages, voire de la mort, aboutissement ultime de l’indésirabilité mais aussi preuve bien sordide de l’étanchéité des frontières » (Michel Agier, La peur des autres. Essai sur l’indésirabilité, Payot&Rivages, p. 52).

La frontière est devenue « un gouffre et un enfer » pour celles et ceux qui sont nés du mauvais côté de la distribution injuste des privilèges et de la mort, et qui cherchent juste à survivre – quelle audace. « Le lieu du naufrage est très exactement le cœur de la frontière, le lieu du Gouffre lui-même » (p. 58). En arabe, rappelle Agier, on utilise le mot barzakh برزخ: « l’« entre-monde », l’espace-frontière entre les mondes matériel et spirituel, [mais] aussi les limbes entre la vie et la mort, une sorte d’état liminal où se trouvent en effet toutes celles et tous ceux qui ne savent pas s’ils vont vivre ou mourir » (p. 64). C’est en tentant de traverser ce barzakh, d’atteindre l’autre rive d’un Achéron qui mènerait non vers la mort mais vers la vie, qu’ils et elles ont été tué.e.s, englouti.e.s par les eaux. Le Gouffre les a avalé.e.s, et avec eux leurs rêves et leurs espoirs.

Dans un des derniers épisodes de La Série Documentaire (LSD) diffusé ce lundi sur France Culture (et que je vous conseille vivement d’écouter ici, Marie-Josée Tubiana, grande spécialiste du Soudan, rappelle : « Tous ceux qui s’enfuient de chez eux, ce n’est pas le désir d’avoir une vie meilleure. C’est le désir d’avoir une vie tout court ». Hier soir, celles et ceux qui croyaient pouvoir braver la violence des nécropolitiques européennes sont mort.e.s, assassiné.e.s par cette frontière liquide et par les hommes qui croyaient la défendre. Inutile d'ajouter que les garde-côtes nient, comme d’habitude, toute responsabilité. 

Les survivant.e.s sont isolé.e.s, on leur interdit de parler aux journalistes, et leurs téléphones sont confisqués, pour éviter que ne fuitent des vidéos ou des photos qui pourraient prouver l’implication des garde-côtes dans ces crimes. Rien de tout cela n’est nouveau. Lors du naufrage de Pylos aussi (le 14 juin 2023), les survivant.e.s avaient eu interdiction de parler aux journalistes, et les garde-côtes avaient nié toute responsabilité dans la catastrophe au cours de laquelle plus de 600 personnes avaient perdu la vie  (on en avait parlé ici, et sur le rôle des garde-côtes ici. 

Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le "rêve hallucinatoire […] de la « communauté sans étrangers » » (Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, La Découverte, p. 15).

     Assez.

     Quand pourrons-nous cesser d’annoncer les morts et les naufrages,

     Quand pourrons-nous enfin nous occuper de la vie ?

 mise en ligne le 3 février 2026

Sans oublier ses intérêts, l’Espagne acte
la régularisation des travailleurs sans papiers

Marti Blancho sur www.mediapart.fr

Plus d’un demi-million de personnes devraient obtenir un titre de séjour, surtout pour des raisons économiques, et donc utilitaristes. La mesure marque la victoire d’une initiative citoyenne, bloquée un temps au Parlement avant que le gouvernement de Pedro Sánchez ne se l’approprie.

Barcelone (Espagne).– Elle a fini par arriver. La régularisation dite extraordinaire des personnes sans papiers était abandonnée entre les bancs du Parlement espagnol depuis plus d’un an. L’exécutif socialiste s’est décidé à la sortir de la léthargie. Mardi 27 janvier, le gouvernement de Pedro Sánchez a annoncé un décret qui permettra aux étrangers et étrangères en situation irrégulière d’obtenir un permis de séjour, après une longue mobilisation citoyenne ayant permis d’obtenir 700 000 signatures pour déposer une proposition de texte dans le cadre de l’« initiative populaire des lois » (ou IPL).

« C’est un jour historique pour notre pays, s’est targuée Elma Saiz, ministre de l’inclusion, de la sécurité sociale et des migrations. Nous ne voulons pas seulement être un phare, mais aussi le germe d’une lutte contre la vague d’extrême droite. » Ces belles paroles ne viennent pas de nulle part, soulignait en octobre dernier Silvana, membre du mouvement Regularización Ya (« Régularisation maintenant »), à l’origine de cette mesure. « L’Espagne fait ça parce qu’on a poussé pour imposer cette idée. L’initiative vient de nous. Les personnes migrantes sont allées dans la rue pour obtenir les signatures des citoyens, on a mis nos problématiques au cœur des discussions », rappelait-elle.

840 000 personnes, dont 91 % de Latino-Américain·es, résident en Espagne sans papiers, selon les dernières estimations, et pourraient donc bénéficier de cette régularisation. Elle concerne les personnes arrivées jusqu’au 31 décembre 2025, et celles qui ont demandé l’asile avant 2026, lorsqu’elles justifient d’une résidence sur le territoire pendant au moins cinq mois au moment de la requête. Ces critères permettent sans doute au gouvernement d’anticiper les accusations d’« appel d’air », théorie infondée d’extrême droite banalisée par des responsables politiques de droite et du centre au sein des pays européens, dont la France. Celle-ci laisse entendre que des régularisations massives pourraient inciter d’autres exilé·es à venir en Europe.

Un titre de séjour d’un an sera attribué aux concernés en Espagne, à condition de présenter également un casier judiciaire vierge. Les enfants mineurs sans papiers bénéficieront de la mesure simultanément à leurs parents, et pour une durée de cinq ans. « Il s’agit simplement de régulariser la situation des personnes qui vivent et travaillent déjà ici mais n’existent pas aux yeux de l’administration », nuance Redwan Baddouh, 21 ans, laissant entendre qu’il n’y a peut-être rien d’exceptionnel à cela. Né aux Canaries d’un père immigré, il est l’un des porte-parole de Regularización Ya.

Si elle s’inscrit à rebours des politiques migratoires européennes qui ne visent qu’à éloigner toujours plus les exilé·es, la décision est surtout, pour l’exécutif espagnol, l’occasion de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. En effet, le travail jusqu’alors dissimulé sera progressivement remplacé par de l’emploi dûment déclaré. Chaque salarié·e désormais en règle pourrait rapporter jusqu’à 4 000 euros net par an aux finances du royaume, sans augmenter les dépenses publiques. Les personnes sans papiers régularisées cotisent en effet plus qu’elles ne coûtent à l’État.

Arguments économiques

C’est ce que constate Joan Monràs, professeur-chercheur en économie à l’université Pompeu-Fabra, en analysant les recettes fiscales et dépenses dérivées de la dernière régularisation massive en 2005, sous le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. « Les immigrés qui arrivent sont déjà scolarisés et formés. Ils ont entre 20 et 25 ans en moyenne et ont donc moins recours aux services de santé. Et une fois âgés, un certain nombre rentrent dans son pays d’origine. Ils contribuent donc plus à l’État-providence qu’ils n’en profitent », explique l’auteur d’un des articles scientifiques utilisés par le gouvernement pour mesurer l’opportunité de la régularisation. Joan Monràs n’a d’ailleurs constaté aucun effet d’« appel d’air » : « La mesure n’a eu aucune influence sur les flux migratoires. »

La ministre de l’inclusion le répète à foison, reprenant les arguments économiques qui aujourd’hui sonnent mieux que celui de l’humanité ou du droit à circuler librement pour justifier une telle mesure : « 10 % des recettes de la Sécurité sociale proviennent des immigrés en situation régulière, alors qu’ils ne représentent que 1 % des dépenses. » Les ONG, ou encore la fondation PorCausa, reprennent elles aussi ces arguments, conscientes de leur poids dans un contexte politique mondial peu favorable aux migrations.

Pour Redwan Baddouh, « cette mesure va enfin garantir des droits au travail » aux concerné·es. « Ils pourront exiger un contrat, une journée de huit heures et le revenu minimum au lieu des quinze heures par jour et le salaire de misère qu’ils reçoivent. » La mesure les aidera aussi à accéder à des emplois plus qualifiés. Les emplois jusqu’ici occupés par la population étrangère extracommunautaire s’inscrivaient dans l’hôtellerie, l’agriculture et la construction, mais aussi les métiers du soin, des plus précaires.

La régularisation annoncée permet ainsi de mettre fin à une politique hypocrite visant à se servir des travailleuses et travailleurs sans papiers sans leur offrir les droits auxquels ils devraient pouvoir prétendre. « Il n’y a rien qu’un citoyen espagnol puisse faire sans une personne immigrée, rappelle Redwan Baddouh. Il y en a certainement derrière le café que vous buvez le matin, par exemple : celui ou celle qui le sert, qui le transporte, qui le conditionne… Si les migrants s’arrêtent, l’Espagne s’arrête. »

Mais la démarche reste purement utilitariste et rattachée au travail, légitimant une vision de l’immigration qui ne pourrait être acceptée et acceptable que lorsqu’elle apporte une plus-value (souvent économique et financière) au pays d’accueil. Que se passerait-il si, demain, l’Espagne estimait ne plus avoir besoin de main-d’œuvre étrangère ? Leur titre de séjour sera-t-il renouvelé sans difficulté dans la durée ?

Dans la même logique, les immigré·es apparaissent tout aussi « nécessaires » pour contrebalancer le déclin démographique et ses conséquences sur la protection sociale – une petite musique qui revient régulièrement dans des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne. « Entre fin 2020 et le quatrième trimestre 2024, les flux migratoires ont apporté à l’Espagne plus d’un million et demi d’actifs, malgré la baisse de la population native », calcule la banque centrale espagnole.

Même la très conservatrice Conférence épiscopale espagnole (CEE) a soutenu la régularisation, et ce dès le début. La hiérarchie ecclésiastique a fait pression sur le Parti populaire (PP, droite) pour qu’il accepte la première étape du parcours législatif de l’initiative, en avril 2024. « C’est une reconnaissance de la dignité humaine », a célébré l’archevêque Luis Argüello, président de la CEE, après l’annonce de la décision, en rappelant néanmoins la « nécessité de réguler les flux migratoires ».

Droite et extrême droite opposées au décret

Dans un contexte de grande polarisation de la vie politique, le Parti populaire (PP, droite) et Vox (extrême droite) se sont opposés au décret de régularisation porté par les gauches. La position du PP confirme le durcissement du parti sur ces questions, alors que son leadeur Alberto Núñez Feijóo avait soutenu du bout des lèvres, en avril 2024, le fait que l’initiative citoyenne en faveur de la régularisation, portée notamment par de nombreux collectifs catholiques, devait déboucher sur un texte à débattre au sein du Congrès. À l’époque, seul Vox s’y était opposé.

Le PP n’a, cette fois, pas hésité à reprendre cette semaine des rumeurs infondées, alimentées par Vox, selon lesquelles la coalition des gauches au pouvoir a lancé cette vague de régularisations avec l’objectif principal de modifier les listes électorales, d’ici aux prochaines élections générales. En clair, une manière pour Pedro Sánchez, sous couvert de bonnes intentions « humanistes », de sauver sa peau dans les urnes. Pedro Sánchez « n’a pas le droit d’accroître la population en droit de voter de 800 000 personnes », a lancé Alberto Núñez Feijóo mercredi lors d’un meeting près de Saragosse.

Face à la polémique, le PP a fait marche arrière en fin de semaine : le parti, par la voix d’Alma Ezcurra, l’une de ses vice-présidentes, a reconnu que la régularisation ne donnait pas accès, mécaniquement, au droit de vote. En règle générale, il faut attendre environ cinq ans, pour les sans-papiers qui ont obtenu un permis de résidence, et qui sont originaires d’un pays signataire d’accords avec l’Espagne, pour qu’ils et elles puissent voter, et ce, uniquement aux élections municipales.

L’affaire a d’ailleurs fait l’objet d’un affrontement, sur les réseaux sociaux, entre Elon Musk, propriétaire de X, et Pedro Sánchez. Alors que le premier a réagi, avec indignation, au message d’un abonné laissant entendre que les socialistes espagnols trafiquaient les listes électorales du pays (« Wow »), le second lui a répondu : « Mars peut attendre. L’humanité, non. » Depuis quelques jours, Vox sature certains réseaux sociaux d’une campagne contre ce décret, à partir d’images réalisées avec l’intelligence artificielle, et un seul slogan, repris notamment par son leadeur Santiago Abascal : « Non à l’invasion ! L’invasion tue. »

Le PP a par ailleurs encaissé un autre revers tactique dans la semaine. Alberto Núñez Feijóo a d’abord fait savoir qu’il allait paralyser le décret du gouvernement, en arguant de son incompatibilité avec la batterie de textes décidés au niveau européen et rassemblés sous le nom de « pacte migratoire ». Mais le commissaire européen aux affaires intérieures et aux migrations, l’Autrichien Magnus Brunner, lui a rétorqué dès jeudi que la Commission européenne n’avait rien à dire sur le sujet, la régularisation de sans-papiers constituant une compétence exclusive des États membres.

C’était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’UE. Redwan Baddouh, porte-parole de Regularización Ya

En Espagne, le combat devra désormais se porter sur d’autres fronts. Les résidents et résidentes étrangères gagnent 30 % de moins que les Espagnol·es (une différence de 19 % en France), d’après une étude publiée dans la revue Nature en juillet 2025. Pour Unai Sordo, secrétaire général du syndicat Commissions ouvrières, il est indispensable que les immigré·es « ne deviennent pas une main-d’œuvre bon marché » et que soit garantie « la bonne application des conventions collectives ».

La régularisation annoncée par l’exécutif socialiste n’est pas exceptionnelle. L’Espagne en a mené une dizaine depuis les années 1980, autant sous des gouvernements de droite que de gauche. « Mon père a été régularisé en 2000, grâce à une mesure de José María Aznar [alors président (PP) du gouvernement – ndlr] », confie Redwan Baddouh, rappelant les contradictions d’un Parti populaire toujours plus xénophobe.

Le porte-parole de Regularización Ya prévient : « La régularisation était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais réformer le droit des étrangers et mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’Union européenne. » S’il reconnaît que l’Espagne est à contre-courant, il espère voir surgir des mouvements similaires dans d’autres pays européens pour enfin changer le cap. En France, la régularisation des sans-papiers de manière dite massive est réclamée par les principaux concernés et leurs soutiens sans qu’ils ne soient entendus. Pire, les derniers chiffres de l’immigration montrent une baisse de 10 % en 2025, conséquence de la circulaire Retailleau.

   mise en ligne le 2 février 2026

Le travail dissimulé des Jeux olympiques de Paris 2024 face à la justice

dèle Cailleteau sur www.mediapart.fr

Vingt et une personnes physiques et trois entreprises sont jugées à partir du 2 février au tribunal de Bobigny pour avoir fait travailler des salariés sans papiers dans la construction du village des athlètes des Jeux de Paris. L’Urssaf estime son préjudice à 8 millions d’euros.

GrosGros groupe du bâtiment, entreprises sous-traitantes, dirigeants de fait et dirigeants de paille vont se retrouver côte à côte sur le banc des prévenus. À partir de ce lundi 2 février, et pour trois semaines, vingt et une personnes physiques et trois sociétés sont jugées au tribunal judiciaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis), notamment pour des faits de travail dissimulé en bande organisée et d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail en bande organisée.

Un procès qui s’annonce complexe mais emblématique, puisqu’il concerne les chantiers de construction olympiques. À commencer par le plus symbolique d’entre eux : le village des athlètes, construit à cheval sur les communes de Saint-Denis, Saint-Ouen et l’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

L’affaire éclate en janvier 2022. La société GCC, positionnée « parmi les dix premières entreprises » du BTP selon ses dires, est alors chargée de construire six bâtiments dans ce haut lieu des Jeux de Paris 2024. Comme d’usage dans le secteur, elle fait appel à plusieurs entreprises sous-traitantes pour y réaliser les travaux.

Abou (prénom d’emprunt) explique avoir travaillé pour plusieurs d’entre d’elles, alors qu’il n’avait pas de papiers. Il raconte ne pas avoir été payé pour toutes les heures effectuées, et avoir eu un accident de travail non signalé ni indemnisé. « Tout le temps où tu es blessé, tu ne travailles pas et tu n’es pas payé », résume-t-il. Retourné sur le chantier avant d’être rétabli, il ajoute : « Si on réclame des choses, ils nous menacent de nous virer. Il faut qu’on accepte toutes les conditions. »

Abou ainsi qu’une douzaine de travailleurs sans papiers exerçant pour différents sous-traitants ont contacté la CGT à Bobigny. Alertée de la situation, l’inspection du travail se rend en mars 2022 sur le chantier du village olympique. Les agents de contrôle constatent que des ouvriers ne sont pas déclarés, tandis que d’autres n’ont pas de titre de travail.

« Ils se ressemblent tous »

Les inspecteurs auditionneront ensuite, à leur demande, quatre travailleurs sans papiers, qui expliquent s’être cachés dans le sous-sol du chantier durant le contrôle, sur ordre de leur chef. Selon eux, pas de doute, il s’agissait de dissimuler qu’ils étaient sans papiers.

Auditionné dans le cadre de l’enquête, leur responsable a nié en bloc. « Avec moi, il y avait trois ou quatre Maliens avec leurs papiers, et moi je ne peux pas savoir qui, ils se ressemblent tous », a-t-il assuré, estimant qu’« ils font les malins pour avoir leurs papiers ». Mis en cause en tant que dirigeant de fait de deux entreprises sous-traitantes, l’homme assure qu’il n’est que commercial et responsable de chantier, mais en aucun cas gérant, et qu’il ne peut donc pas être tenu pour responsable.

Sur le papier, le gérant de l’une de ces entreprises sous-traitantes était âgé à l’époque de 28 ans. Aux policiers, il a expliqué ne rien savoir de cette société et ne s’être même jamais rendu dans les bureaux : « J’ai mis mon nom en tant que gérant de la société sur la demande d’un ami à mon père », a-t-il assuré.

Un « dirigeant de paille », selon la CGT de Bobigny, comme on en retrouve d’autres dans cette affaire. Rodés à la défense des travailleurs sans papiers, les syndicalistes ont décortiqué un montage complexe, organisé autour de la sous-traitance en cascade et de l’intérim.

Au total, ils ont identifié vingt-six sociétés impliquées dans ce que le syndicat nomme le « réseau turc » : la plupart des personnes impliquées ont un lien avec la Turquie, et en particulier avec la ville de Yapraklı, connue pour être un haut lieu de l’extrême droite et du mouvement ultranationaliste des Loups gris.

Échapper à l’impôt

Autre point commun : « Ce sont des entreprises éphémères, explique Jean-Albert Guidou, ancien inspecteur des impôts désormais responsable du collectif francilien Travailleurs sans papiers du syndicat. Avec des gérants de paille, des entreprises de domiciliation, un capital social faible d’environ 1 000 euros et une durée de vie de quelques années, on est sur le stéréotype d’entreprises dont le but est d’échapper au paiement des impôts et des cotisations sociales. »

Les enquêteurs ont mené des investigations sur onze entreprises, qui ont depuis presque toutes été radiées du registre du commerce ou sont en cours de liquidation. Des procédures qui, pour certaines, sont intervenues juste avant le début de démarches entamées par dix anciens travailleurs des chantiers olympiques aux prud’hommes. « On casse une branche mais le réseau demeure, puisqu’il suffit de recommencer avec une autre boîte », regrette Jean-Albert Guidou.

L’un des enjeux du procès sera d’identifier le degré de responsabilité de GCC, groupe qui affiche son ambition « d’avoir un impact positif en favorisant l’entrepreneuriat, l’actionnariat salarié et l’emploi durable ». Un fait en particulier intrigue les enquêteurs : en novembre 2021, la société a signé un contrat de sous-traitance d’un montant de 842 000 euros avec un prestataire ne disposant officiellement que d’un seul salarié.

Interrogé sur ce point, le président de GCC, Jacques Marcel, a rejeté la responsabilité du choix des sous-traitants sur le directeur de chantier, qui se trouve être mort en 2022.

Tout aussi embarrassant pour GCC, celui qui était son chef de chantier sur le village des athlètes entre juillet 2021 et avril 2022 s’est contredit pendant l’enquête. Lors de sa première audition, en tant que témoin, il expliquait ne pas connaître certains dirigeants des sociétés incriminées. Placé en garde à vue et auditionné une seconde fois, après perquisitions par les enquêteurs et exploitation de son téléphone, il a reconnu avoir menti.

Selon le quotidien L’Équipe, il a expliqué aux policiers que « le juriste de GCC » lui avait demandé « de ne pas [s]’éloigner de GCC dans [ses] réponses », « de ne pas parler des personnes qui ne font pas partie du dossier », « de ne parler que du village des athlètes, ne pas parler des personnes qu’on connaît ».

Huit millions de préjudice pour l’Urssaf

Sollicitée, GCC n’a pas souhaité s’exprimer. Mais l’entreprise a contesté auprès de nos confrères avoir donné toute consigne pouvant gêner l’enquête et indique avoir porté plainte contre un des sous-traitants en mai 2022, parce qu’elle s’estime victime de ce système.

Au total, trois personnes travaillant chez GCC à l’époque des faits sont mises en cause dans la procédure, aux côtés de l’entreprise en tant que personne morale, pour « recours aux services d’une personne exerçant un travail dissimulé » et « recours aux services d’un employeur d’un étranger non autorisé à travailler ».

Pour une source proche du dossier, le réseau mis au jour à l’occasion de cette procédure est une illustration de pratiques courantes dans le bâtiment : « Le régime sous lequel ont été construites ces infrastructures olympiques est un révélateur de la norme sociale dans le BTP. Ça apparaît au grand jour parce qu’ils ont été un peu gourmands en allant s’attaquer à des chantiers particulièrement scrutés. »

En se penchant sur ce dossier, l’Urssaf a estimé son préjudice à 8 millions d’euros au total. Une somme importante, alors même que la CGT estime que la procédure ne cible qu’une partie du réseau. Toutes les entreprises identifiées par le syndicat n’ont en effet pas été examinées durant l’enquête.

« Cela continue sans doute », déplore Jean-Albert Guidou. Il espère que les travailleurs sans papiers concernés, qui ont depuis été régularisés, pourront être placés au centre de l’audience. À la veille du procès, seulement dix-huit d’entre eux avaient été identifiés comme victimes. L’avis officiel leur signalant l’audience a été envoyé moins d’une semaine avant le début des débats.

 mise en ligne le 18 janvier 2026 

« Ils savaient qu’on n’avait pas de papiers et qu’on ne pouvait pas se plaindre » : Sepur, le mastodonte de la collecte des déchets sur le banc des accusés

Marie Toulgoat sur www.humanite.fr

La société de collecte de déchets est accusée de complicité d’emploi de personnes sans autorisation de travail. L’audience, ce lundi 19 janvier, pourrait être l’aboutissement de la lutte de ces travailleurs étrangers et précaires, employés en intérim, qui s’étaient mobilisés contre leur exploitation en 2021.

La plupart d’entre eux ont quitté les poids lourds de ramassage des ordures de Sepur depuis de nombreux mois, ont retrouvé un travail, parfois en CDI, et ont obtenu leur régularisation. Mais ils n’ont pas tourné la page de leur expérience chez Sepur, ce mastodonte du ramassage des déchets qui rafle les marchés publics.

Ce lundi 19 janvier, en effet, une vingtaine d’anciens ripeurs (éboueurs) et conducteurs témoigneront contre la société, ainsi que deux entreprises d’emploi temporaire, Drop Intérim et Mistertemp, au tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines). Les deux sociétés d’intérim et leurs dirigeants devront répondre d’accusations d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation d’emploi. Sepur, auprès de qui ces travailleurs étaient mis à disposition, et son président Youri Ivanov sont accusés de complicité pour ces mêmes faits, révélés notamment par des enquêtes de l’Humanité.

« Pour ces employés, cette procédure est une question de dignité », rapporte Cathy Farran, avocate des parties civiles, dont fait aussi partie l’Urif CGT. « Ils se sentent exploités, ils sont mis en danger. Pendant le Covid, ils ont été des salariés de première ligne sans que les règles de sécurité soient respectées. » C’est notamment ce sentiment d’exploitation qui avait poussé une partie des intérimaires sans papiers de Sepur à entamer une grève, en octobre 2021.

« Mon chef d’équipe m’a demandé de changer d’alias »

« J’étais censé faire des semaines de 35 heures pour un salaire moyen de 1 400 euros par mois, mais ça arrivait souvent qu’on me demande de rester plus longtemps… Ces heures supplémentaires n’étaient pas toujours payées. On peut faire des semaines de 50 heures sans que ça se voie sur le bulletin de paie. Si tu réclames, ils ne te donnent plus de travail : ils savent qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne peut pas aller se plaindre », détaillait alors Mahamadou, jeune éboueur malien. Lui comme ses collègues réclamaient alors leur régularisation. Les 59 grévistes l’ont obtenue.

Cheick Camara, alors éboueur sur le dépôt des Pavillons-sous-Bois, était aux avant-postes de ce mouvement social d’ampleur. Il sera entendu par le tribunal comme victime. « Sepur m’a surexploité, a volé mes heures de travail, ne m’a pas fourni les EPI (équipement de protection individuelle) dont j’avais besoin. Ils ont joué avec ma santé et je veux qu’ils soient sanctionnés », martèle-t-il.

Comme beaucoup d’autres travailleurs, il confie avoir été recruté directement par des chefs d’équipe de Sepur, sans jamais entrer en contact avec les sociétés d’intérim qui étaient pourtant ses employeurs légaux. Ces cadres avaient connaissance de son statut administratif, assure-t-il. « Début 2021, mon chef d’équipe m’a même demandé de changer d’alias pour passer outre le délai de carence entre missions d’intérim. J’ai dû me démerder pour trouver une nouvelle identité, j’ai travaillé pendant six mois avec ce nouvel alias. Administrativement, l’intérimaire avait changé, mais sur le terrain, c’était toujours moi qui travaillais », raconte-t-il. Régularisé après le mouvement de grève, Cheick Camara occupe désormais un emploi stable « qui n’a rien à voir avec Sepur », où ses « droits sont respectés ».

Sepur s’estime victime d’escroquerie

Certains de ses camarades se seraient même fait racketter par des chefs d’équipe. « Ils demandaient 10 % de leur salaire en contrepartie de missions de 35 heures par semaine. Si les ripeurs ne payaient pas, ils n’étaient pas réembauchés. Ces chefs d’équipe ont clairement profité de la faiblesse des travailleurs », détaille Cheick Camara. Ce sont ces pratiques présumées d’extorsion qui ont poussé une petite dizaine d’intérimaires à porter plainte contre deux chefs d’équipe de Sepur, qui seront également jugés ce 19 janvier. La procédure a ensuite été liée à celle initiée par l’enquête de l’inspection du travail et du parquet, en 2022, pour emploi de personne dépourvue d’autorisation de travail.

Sur le banc des accusés, Sepur nie toutefois fermement avoir joué un quelconque rôle dans l’emploi de travailleurs étrangers sans autorisation de travail. Pire, selon une plainte contre X qu’elle a déposée en janvier 2022 et que l’Humanité a consultée, la société estime avoir été victime d’escroquerie.

« Pour contourner (l’)interdiction (d’emploi de personnes sans papiers), des personnes étrangères en situation irrégulière ont volontairement produit d’authentiques titres de séjour appartenant à des tiers. (…) L’usurpation de la qualité d’étranger en situation régulière avait pour but de tromper Sepur. (…) Sepur a ainsi subi un préjudice financier certain du fait de ces agissements », peut-on y lire.

Pour l’entreprise et son dirigeant, qui effectuent des délégations de service public auprès des collectivités, la responsabilité de contrôler l’identité des travailleurs reposait entièrement sur les sociétés d’intérim. « Cette plainte est toujours pendante devant le juge d’instruction », précise l’entreprise par la voix de son service de presse.

Dans les dépôts, jusqu’à 92 % d’intérimaires

Pourtant, les témoignages de travailleurs, de syndicalistes et même les observations de l’inspection du travail racontent une tout autre histoire. « Ces travailleurs sans papiers se font embaucher au cul du camion directement par des chefs d’équipe de Sepur. Leur situation est ensuite régularisée par des sociétés d’intérim, dont certaines sont entièrement dématérialisées », détaille le défenseur syndical CGT Richard Bloch.

Si l’embauche directe par l’entreprise destinataire de missions d’intérim n’est pas illégale, cet usage peut mettre en lumière les responsabilités de Sepur dans l’embauche de ces travailleurs étrangers, estime-t-il. D’autant que ce procédé a été entaché de nombreuses irrégularités.

Un constat d’huissier effectué à la demande de la CGT, que l’Humanité a pu consulter, établit que certains salariés intérimaires ont reçu par voie postale leurs contrats de travail plusieurs semaines après la fin de leurs missions. Celles-ci, à chaque fois, ne duraient que quelques jours. « La première fois que j’ai entendu parler de Sepur, c’est lorsqu’un salarié s’est présenté à ma permanence juridique en 2019. Il avait moins de cinq ans d’ancienneté et avait enchaîné plus de 350 missions d’intérim », ajoute Richard Bloch.

Bien qu’aucun des prévenus, sur les bancs du tribunal, n’aura à répondre d’une utilisation abusive de l’intérim, ces agissements seraient bel et bien au cœur d’un « système Sepur » qui profite à la société aux dépens des travailleurs, estiment les parties civiles. « Le recours à l’intérim et l’embauche de travailleurs sans papiers sont très liés, l’un permet l’autre. Lors de ses contrôles, l’inspection du travail a observé que dans certains dépôts, le taux d’employés intérimaires s’élevait à 92 % », détaille l’avocate Cathy Farran.

Contactée, l’entreprise conteste l’existence d’un « système Sepur ». « Pour ce qui est des alias (vrais papiers mais porteurs usurpateurs) c’est en réalité un problème dont Sepur est la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises. Certains syndicats poussent d’ailleurs des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure. »

Une économie de 7 000 euros par an et par intérimaire

Richard Bloch, qui a accompagné de nombreux travailleurs aux prud’hommes faire requalifier leurs missions d’intérim en CDI, considère que ce recours massif au travail temporaire est volontaire de la part de Sepur, et qu’il permet à la société de casser ses prix. « Si je suis ripeur intérimaire chez Sepur, on me propose plusieurs courtes missions par semaine qui représentent moins d’heures que si j’étais en CDI, même avec les heures supplémentaires. On ne me paiera pas non plus de 13e mois, ni de prime d’ancienneté, je n’irai jamais chez le médecin du travail », illustre-t-il.

Une économie que le syndicaliste estime à plus de 7 000 euros par an et par intérimaire pour l’entreprise de ramassage des ordures. « Si nous ne parlons pas de ce système et du gain économique qu’il représente pour Sepur, nous ne pouvons pas nous attaquer aux causes réelles de l’emploi de travailleurs sans papiers », ajoute-t-il. Il fera valoir au tribunal l’application scrupuleuse de l’amende prévue par la loi de 3 750 euros (et 7 500 en cas de récidive) par salarié intérimaire œuvrant sur un emploi permanent. Celle-ci pourrait dissuader durablement Sepur d’entretenir ce « système », pense-t-il. Cette économie permettrait en effet à Sepur d’être très concurrentiel par rapport à des concurrents dans la bataille pour les marchés publics.

Sepur et son dirigeant Youri Ivanov, présumés innocents, contestent les faits qui leur sont reprochés. « Nous choisissons ce système de recrutement de ripeurs car nous avons un absentéisme de 14 % et j’ai besoin de 600-800 personnes par jour, la seule solution est les sociétés de travail temporaire », expliquait ainsi le président dans son audition de police, en mai 2025. La société a même attaqué pour diffamation plusieurs médias – dont l’Humanité – s’étant fait écho des faits qui lui sont reprochés. Tous ont été relaxés.

En cas de condamnation, le dirigeant encourt, lui, une peine de cinq ans de prison et une amende de 30 000 euros par personne étrangère illégalement employée. La société Sepur pourrait aussi être condamnée à une interdiction de marché public pendant cinq années.


 


 

Emploi de sans-papiers et recours abusif à l’intérim : le « système Sepur » au tribunal

Adèle Cailleteau sur www.mediapart.fr

Plus de 250 collectivités territoriales ont délégué la gestion de leurs ordures à l’entreprise. Elle est jugée le 19 janvier, aux côtés de deux entreprises d’intérim, pour emploi et complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Deux chefs d’équipe sont aussi jugés pour extorsion.

C’est en mars 2019 que Camara commence à travailler en intérim pour la société de collecte de déchets Sepur, à Pantin (Seine-Saint-Denis). Il nettoie les rues et les trottoirs du quartier des Quatre-Chemins, où ses 2,02 mètres lui facilitent la tâche face à des usagers de drogues et des vendeurs de cigarettes à la sauvette qui « viennent parfois [le] chercher avec les couteaux ».

En janvier 2021, après plus d’un an et demi à travailler comme intérimaire, « le chef d’équipe dit qu’il faut que tout le monde ramène de nouveaux papiers à cause des carences », relate Camara. Étranger sans titre de séjour en France, il avait fourni les documents d’identité d’un ami en situation régulière pour pouvoir travailler. Pour contourner la réglementation du travail temporaire qui impose des délais de carence entre deux missions, il change donc d’« alias », tout en gardant exactement les mêmes missions, au même endroit.

Pour les salariés concernés, il n’y a aucun doute : Sepur savait qu’ils n’avaient pas d’autorisation de travail. Cette question sera au cœur de l’audience, lundi 19 janvier, au tribunal judiciaire de Versailles, où l’entreprise et son PDG vont être jugés pour complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Les deux sociétés d’intérim par lesquelles passait l’embauche des travailleurs sont aussi mises en cause pour l’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail.

Deux chefs d’équipe seront aussi jugés pour extorsion. Moussa, un autre ex-travailleur sans papiers, explique en effet que son chef de dépôt à Villejust (Essonne) exigeait de recevoir 10 % de son salaire pour lui donner des missions.

Sur son téléphone, le travailleur malien montre quelques échanges de messages. « On ne peut plus te faire travailler à cause de ta bêtise mais tu sais ce que tu dois quand même non ???? », lui écrit par exemple ce chef. Quand Moussa répond qu’il ne comprend pas, son interlocuteur précise : « Le wari » – l’argent, en bambara. Alors chaque mois, de juillet 2020 à octobre 2021, il lui a donné entre 150 et 200 euros. Comme sept autres ex-salariés, il a porté plainte. « Si les faits reprochés à certains employés de Sepur venaient à être confirmés par la justice, Sepur prendra immédiatement les sanctions les plus fermes qui soient à leur encontre », affirme l’entreprise à Mediapart.

Camara et Moussa, désormais en CDI dans des structures où les conditions de travail n’ont « rien à voir », se rendront à l’audience et vont se constituer parties civiles, comme la CGT et une vingtaine d’autres anciens travailleurs sans papiers de Sepur. En octobre 2021, ils faisaient partie des 59 travailleurs sans papiers, majoritairement venus du Mali en traversant la Méditerranée, à tenir un piquet de grève sur le parvis de l’hôtel de ville de Bobigny pour demander leur régularisation, qu’ils ont finalement obtenue.

La CGT dénonce un « système » 

Juste avant le début de leur mobilisation, des inspecteurs du travail s’étaient rendus sur cinq sites Sepur en Île-de-France. Plus de quatre ans plus tard, le procès-verbal qu’ils ont transmis au parquet est au cœur du dossier pénal. Confirmant les récits des anciens manifestants, il indique que les travailleurs se rendaient directement sur les sites Sepur pour trouver du travail et que les sociétés d’intérim ne rencontraient pas les salariés, ne vérifiaient pas leurs pièces d’identité et ne faisaient qu’enregistrer formellement les embauches via des procédures dématérialisées.

« Le rôle essentiel joué par Sepur dans le processus de recrutement des salariés en fournissant aide et assistance aux entreprises de travail temporaire en toute connaissance de cause permet de caractériser sa complicité », résume le procès-verbal, rappelant que l’entreprise connaît pourtant bien le sujet, pour avoir déjà été confrontée à plusieurs mobilisations sociales de travailleurs sans papiers (en 2013 et 2018, puis de nouveau en 2021 et 2023).

Placé en garde à vue et auditionné dans le cadre de l’enquête, le PDG de la société Sepur, Youri Ivanov, n’a pas reconnu les faits et s’est dédouané de toute responsabilité. « Je ne recrute pas car je ne suis pas l’employeur », a-t-il indiqué aux enquêteurs. « Si des salariés n’ont jamais vu la boîte d’intérim, c’est leur responsabilité […]. Il s’agit d’un dysfonctionnement des boîtes d’intérim », a-t-il insisté avant de préciser, preuves à l’appui, avoir « fait un rappel des obligations qui incombaient aux sociétés de travail temporaire » en 2022.

Son service de communication renchérit auprès de Mediapart : « Sepur n’a strictement aucun intérêt (financier, social, réputationnel) à employer des sans-papiers. » Selon son avocat Olivier Baratelli, Sepur se réserve d’ailleurs la possibilité « de donner des suites judiciaires […] dès lors que serait affirmé que Sepur ne respecterait pas la loi, aurait des pratiques illicites, aurait mis en place un système ou une pratique habituelle ».

La société assure être « la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises », des travailleurs qui empruntent une autre identité. Les patrons des deux entreprises d’intérim mises en cause ont assuré auprès des policiers avoir toujours respecté les règles, et n’ont pas répondu aux questions de Mediapart.

Du côté des parties civiles, le discours est bien différent. La CGT dénonce un « système Sepur », pensé et organisé pour réduire les coûts et remporter les appels d’offres lancés par les collectivités territoriales – Sepur dessert plus de 250 collectivités territoriales, au bénéfice de 13 millions d’habitants. Le tout grâce à un rouage simple, assure le syndicat : le recours massif à l’intérim.

Si le PDG de Sepur n’a parlé lors de son audition que de « six cents intérimaires par jour » nécessaires pour faire face à l’« absentéisme », des documents internes à son entreprise mettent en évidence qu’en 2022 et 2023, 40 % des 3 500 salarié·es de l’entreprise étaient des intérimaires.

Habituée des tribunaux

Le procès-verbal de l’inspection du travail indique aussi que « le travail intérimaire représente plus de 94 % des salariés inscrits sur le registre unique du personnel » du site de Pantin (Seine-Saint-Denis), 92 % à Villejust , 88 % à Wissous (Essonne) et 46 % à Sarcelles (Val-d’Oise). Des chiffres « totalement faux », rétorque l’entreprise, qui s’indigne de ne pas avoir eu accès au document.

Sepur a néanmoins déjà été sanctionnée à plusieurs reprises pour l’irrégularité de son recours à des travailleurs intérimaires : au moins une quinzaine de décisions de justice (conseils des prud’hommes et cours d’appel) ont condamné la société à requalifier des CDD d’intérimaires en CDI.

Richard Bloch, défenseur syndical à la CGT, déposera prochainement trois nouveaux dossiers qui concernent au total 1 250 contrats de travail. Pour lui, qui a pris l’habitude d’accompagner d’anciens intérimaires de Sepur aux prud’hommes, c’est évident : « S’il n’y avait pas ce modèle économique, il n’y aurait pas de travailleurs sans papiers, ni de racket. »

« On peut mettre une pression énorme sur un travailleur sans papiers. A fortiori sur un intérimaire sans papiers », insiste Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT « Travailleurs migrants », qui a accompagné la grève d’octobre 2021.

Camara confirme, expliquant avoir dû s’acheter des bottes à sa taille pour travailler et n’avoir pas été payé pour toutes les heures effectuées. « Tu te plains, tu expliques mais à un moment donné le chef d’équipe essaie de te remplacer, donc tu es obligé de te taire, raconte-t-il. C’est de la surexploitation. »

Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous.       Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT

De mémoire de syndicaliste, le procès qui s’ouvre relève de l’exceptionnel. La CGT espère que le recours abusif à l’intérim, défini par le Code du travail, sera reconnu, et que l’audience contribuera à dissuader les collectivités territoriales d’octroyer de nouveaux marchés à Sepur.

« On ne peut pas confier des missions de service public à des entreprises qui ne respectent pas la loi. Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous ou disparaisse », insiste Jean-Albert Guidou.

L’entreprise est habituée des tribunaux, et pas seulement en matière de droit du travail : en 2022, la société menait (et perdait) une procédure-bâillon contre quatre médias (Politis, Le Monde, L’Humanité et France Inter), qui avaient relaté les faits pour lesquels l’entreprise est aujourd’hui jugée.

Au même moment, elle a aussi porté plainte pour escroquerie, avec dans le viseur les travailleurs sous alias. « Certains syndicats poussent des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure », prétend l’entreprise. Elle indique que la procédure est toujours entre les mains d’un juge d’instruction. 

Quatre ans plus tard, c’est bien Sepur qui devra rendre des comptes. Outre les sanctions pénales, elle risque une exclusion des marchés publics pour cinq ans, alors que son activité repose principalement sur la délégation au privé de la gestion des déchets par les collectivités territoriales.

 mise en ligne le 8 janvier 2026

« Dehors, c’est l’enfer » :
dans un Paris glacial, des sans-abri accueillis en urgence

Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/

Avec ses 300 lits de camp installés, le Carreau du Temple, à Paris, s’est transformé en centre d’hébergement d’urgence pour parer aux températures glaciales. « Dehors, c’est l’enfer », confie une sans-abri.

« J’ai traversé la mer avec ma fille de 5 ans, et j’ai accouché de lui en Italie. » D’une main délicate, Fatoumata, originaire du Mali, caresse la nuque d’un petit garçon en équilibre sur de fragiles gambettes. Les yeux rivés sur sa brique de jus, le bonhomme peine à y planter sa paille. « Il est tombé malade avec le froid, poursuit sa mère. J’ai dû l’amener à l’hôpital. » Arrivée en France il y a sept mois, la trentenaire se heurte depuis au labyrinthe administratif français. Sa demande d’asile lui a été refusée, précise-t-elle en sortant d’une pochette transparente ses documents. « J’arrive à peine à nourrir mes enfants correctement. L’hiver est rude pour nous. »

Dans le 3ᵉ arrondissement de Paris, le Carreau du Temple, ancien marché couvert aux grandes verrières, s’est métamorphosé en centre d’hébergement d’urgence depuis le 4 janvier. Pressée par la municipalité, la préfecture d’Île-de-France a déclenché entre Noël et le Jour de l’An un dispositif baptisé « Grand froid » visant à renforcer l’aide aux plus démunis. Trois cents lits de camp disposés côte à côte, pour que les personnes sans-abri puissent échapper à la neige et aux températures négatives ayant glacé la capitale.

Ici, se côtoient des adolescents isolés, des femmes seules avec leurs bambins et une poignée d’hommes. Dès l’ouverture, une mère s’est présentée avec un bébé de 1 mois et 10 jours, témoigne Aurélie El Hassak-Marzorati. Deux jours après, c’était au tour d’un père de franchir le seuil avec trois enfants. « La maman est décédée, poursuit la directrice générale de l’association CASP, chargée de l’organisation du site. Chez certains, des troubles psychiatriques se manifestent. Nous avons besoin que l’État nous accorde une aide médicale. »

« Je n’aurais pas tenu une nuit »

La veille, la crainte d’un renvoi immédiat à la rue s’est envolée pour toutes les personnes accueillies au Carreau du Temple. Censé s’achever le 7 janvier, le dispositif a été prolongé sept jours. « Je cogite toute la nuit, confie Virginie. On m’a mis à l’abri ici, mais pour combien de temps ? J’ai peur. Dehors, c’est l’enfer. » Avant d’obtenir un lit dans ce grand hall, l’Ivoirienne de 37 ans vivait sous un pont à Porte de la Chapelle. Le soir, elle se faufilait dans un bâtiment à la serrure défaillante. « Je n’aurais pas tenu une nuit avec un tel froid. »

Au décès de ses parents, Virginie a été menacée de mort par son oncle. « Il me déteste… alors j’ai fui. » À son arrivée à Paris, une âme charitable l’a hébergée. Puis exploitée. « Je travaillais pour elle, et dormais sur un minuscule bout de matelas. Si petit que je devais me recroqueviller. » Ses genoux douloureux en portent encore les séquelles. De retour à la rue, le curé d’une église l’a orienté vers une association humanitaire. Désormais, de liste d’attente en liste d’attente, elle attend que la chance lui sourie pour dénicher un toit.

À l’entrée du centre éphémère, une humanitaire note les noms et prénoms des nouveaux entrants. Une autre les interroge un à un pour comprendre leur situation et les orienter au mieux. Un gymnase du Crous, une crèche désaffectée et des salles de réunion de la préfecture ont aussi été réquisitionnées aux mêmes fins. « Il semble y avoir une véritable volonté de mettre tout le monde à l’abri de façon inconditionnelle. Ce qu’il faut saluer, observe Aurélie El Hassak-Marzorati. Seulement notre grande inquiétude, c’est la suite. Qu’adviendra-t-il de toutes ces personnes ? » La directrice regrette que les politiques d’austérité de l’État empêchent l’élaboration de stratégies plus durables.

Traversée en zodiac

Au Carreau du Temple, seuls les besoins primaires sont pris en charge : un toit, un lit et trois repas par jour. Ce jour-là, à midi, des barquettes de purée et poissons panés sont distribuées à la chaîne. Attablée avec son fils de 12 ans, Sabrina, décrit leur vie de misère de bouche de métro en chambre d’hôpital. « Le froid, le bruit et la peur nous privent de sommeil. J’en ai attrapé une hernie discale. » La Kabyle a fêté son 43e anniversaire le 25 décembre. Les larmes aux yeux, elle ajoute : « C’est difficile un petit peu. Le moral n’est pas bon. Et sans moral, rien ne va. »

La lueur d’espoir à laquelle elle s’accroche ? La scolarité de ses enfants. Son aînée a pu décrocher une carte de séjour grâce à l’obtention de son baccalauréat. Axel, son benjamin occupé à lécher jusqu’à la dernière trace de sa crème au caramel, est lui inscrit à l’école. « Nous avons fui la répression, poursuit Sabrina. Là-bas [en Algérie], nous n’avions pas de liberté d’expression. Si tu parles trop, tu finis… Comment dit-on en français ? » Terminant sa bouchée, l’adolescent complète : « En prison. »

À l’autre bout de la table, Sowé pianote sur son téléphone. Originaire de Gambie, le mineur a quitté seul son pays en quête d’un avenir meilleur. « La France est le pays de mes rêves depuis que je suis tout petit, dit-il d’un sourire pétillant. Je m’imaginais devenir footballeur professionnel. » À 17 ans, le garçon a déjà affronté bien des épreuves. Un voyage à travers le désert, le travail en Libye, la traversée de la mer en zodiac et le passage de la frontière franco-italienne. « Je grimpais inlassablement dans les trains à destination de Paris mais les contrôleurs me repérait facilement comme j’étais sale, poursuit-il en anglais. J’ai insisté encore et encore. » Jusqu’au jour où, enfermé dans les toilettes du wagon, il atteignit sa destination.

Électricien de formation, Sowé a abandonné en chemin ses rêves de star du ballon rond. Arrivé à la mi-décembre, il poursuit désormais un seul objectif : obtenir une place à l’école pour apprendre le français. « Je suis déterminé. J’apprends vite. En quelques mois, je connaîtrai votre langue par cœur, et je pourrai vivre comme vous. Je n’ai besoin que d’une main tendue. »

Quelques pas derrière lui, deux petits garçons assis à genoux sur un tapis rose sont plongés dans le dessin animé Potobot. Une histoire d’amitié entre Chloé et son robot arrivé tout droit d’une époque frappée de plein fouet par la crise climatique. Des adultes, emmitouflés dans d’épaisses couvertures, dorment à côté d’eux.

Maintenir un climat de dissuasion

Au total, quelque 1 450 lits ont été déployés à Paris, d’après le préfet Marc Guillaume : « Un effort sans précédent. » Aux yeux de Nikolaï Posner, l’État et les collectivités se gardent toutefois d’évoquer tous les sans-abri laissés sur le carreau. Le 6 janvier, sur LinkedIn, ce porte-voix d’Utopia 56 assurait qu’au moins 300 adolescents isolés avaient passé la nuit dehors sous des températures frôlant les -6 °C dans la capitale : « Parmi eux, il y a Seydou. Il a 17 ans et a quitté le Mali il y a environ un an. Chaque nuit, il se retrouve seul dans sa tente. Il tremble et ne dort pas. Dans la tente voisine, recouverte de neige, un autre jeune pleure. »

La campagne de communication autour du dispositif « Grand Froid » offre aux autorités le luxe de se donner bonne conscience, poursuit Nikolaï Posner : « Dans le monde réel, pour tous ces jeunes, comme pour de très nombreux demandeurs d’asile et réfugiés, il n’existe aucune solution. Non par manque de capacité, l’État français étant largement en mesure de mettre à l’abri quelques milliers de personnes, mais par la volonté délibérée de maintenir un climat de dissuasion, au nom de la rhétorique de l’appel d’air. » Autrement dit, « si tu viens en France, tu passeras par la rue, tu aura18 pts mal, tu auras peur ».

Sur le quai de l’Hôtel-de-Ville, dominé par la cathédrale Notre-Dame aux toits drapés d’un manteau blanc, un dépôt de sapins de Noël aux épines à moitié envolées jouxte des dizaines de tentes. Sous le poids de la neige, leurs toiles s’affaissent, voire se déchirent, laissant entrevoir les matelas qu’elles abritent. Sur le trottoir d’en face, des effluves de marmite s’échappent d’une grande tonnelle. Des rires avec. « Oh non, ce n’est pas pour les sans-abri, s’excuse un homme, talkie-walkie à la ceinture. C’est la cantine de notre équipe. On tourne un film de l’autre côté du pont. » Confus, l’assistant au bonnet de laine ajoute : « Le côté glamour de Paris… et juste à côté, des gens qui crèvent la dalle. »

Souleymane observe la scène. Un sac plastique dans la main, il trie des vêtements. Un pantalon tâché de peinture qu’il plie soigneusement. Une paire de gants intacte qu’il met de côté. Un sourire triste fend son visage, à demi dissimulé sous son écharpe. À 16 ans, ce Guinéen passe ses journées seul. Il survit. « J’ai obtenu une place dans un gymnase pour quelques jours », tente-t-il de se réjouir. Et après ? Sûrement reviendra-t-il ici, dans sa tente. « Quand il ne neigera plus, il pleuvra. Le froid sera toujours là. Et nous, nous dormirons dehors. »


 

Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques