PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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services publics, sécu, santé - 2026

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 mise en ligne le 27 mars 2026

Pourquoi les 2000 infirmières du réseau Asalée travaillent sans être payées depuis deux mois

par Sophie Chapelle sur https://basta.media/

Les infirmières de l’association Asalée améliorent la prise en charge des malades chroniques. Or, l’Assurance maladie a coupé brutalement les financements depuis décembre. Sans salaire, les infirmières se mobilisent ce 26 mars pour leur avenir.

Depuis deux mois, Mélanie Molis, infirmière à Alès (Gard), va soigner ses patients sans être payée. « Ce jeudi 26 mars, ça fera 57 jours sans salaire », confie t-elle à basta!. Mélanie fait partie des 2050 infirmières de l’association Asalée qui ne perçoivent plus de salaire depuis fin janvier. En cause : la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam), qui finance les missions de l’association Asalée à hauteur de 100 millions d’euros par an, a suspendu la subvention depuis décembre dernier.

« Financièrement, c’est dur, et il y a aussi beaucoup de colère », témoigne Mélanie qui travaille au sein de l’association depuis 2019. « Cette suppression des financements, ce n’est pas entendable. Nous avons été hyper présents pendant le Covid. Avec Asalée, on a réussi à maintenir du lien avec le territoire, on n’a pas lâché nos patients. Et là, on a l’impression de se faire cracher dessus. »

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Prendre du temps avec les patients

Le dispositif Asalée, acronyme de « Action de santé libérale en équipe », est né en 2004 dans les Deux-Sèvres, à l’initiative d’un médecin généraliste. Ce dernier faisait face à l’afflux de patients atteints de maladies chroniques comme le diabète, les risques cardiovasculaires ou les broncho-pneumopathies. Le dispositif a consisté à mettre en place un binôme médecin-infirmière pour améliorer la prise en charge des patients atteints de maladies chroniques. Cet accompagnement en équipe, qui n’était à l’origine qu’une expérimentation, est d’abord devenu un dispositif régional, puis national depuis quatorze ans. Il regroupe désormais 2050 infirmiers et 9000 médecins à travers la France.

« On suit aussi le surpoids de l’enfant, on repère les troubles cognitifs », ajoute Mélanie Molis. Installée avec quatre médecins libéraux, elle reçoit les patients à son cabinet. La spécificité de son travail, c’est le temps passé avec les patients. « Je bloque des créneaux horaires de 50 minutes par rendez-vous, illustre l’infirmière. C’est de là que découle l’efficacité du travail. Les gens ont le temps de parler d’eux, d’aller au fond des choses. Un lien thérapeutique se met en place. » Avant de rejoindre Asalée, elle travaillait aux urgences.

Mélanie a désormais davantage le temps d’aider le patient à comprendre son traitement, à l’accompagner lors d’un arrêt du tabac ou dans un changement de régime alimentaire. Elle prend le temps d’expliquer et de répondre aux questions que les patients n’osent pas toujours poser aux médecins.

Les consultations sont variées pour une prise en charge globale et personnalisée. Certaines infirmières du réseau Alisée organisent par exemple des marches, des ateliers de remise en mouvement ou des ateliers pour la mémoire.

Pourquoi l’Assurance maladie a coupé les fonds ?

L’association Asalée est financée à 95 % par l’Assurance maladie au travers de conventions conclues entre l’association, la Caisse nationale d’assurance maladie et la CPAM79 (Caisse primaire d’assurance maladie des Deux-Sèvres, département d’implantation historique de l’association). Et ce, depuis dix ans. Mais le 28 janvier dernier, dans un courrier à l’association, le directeur général de la Cnam annonce brutalement la suspension du versement des subventions de décembre 2025. En parallèle, la convention qui lie l’assurance maladie à l’association Asalée n’est pas renouvelée pour l’année 2026.

Se basant sur un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) de juillet 2025, la Cnam reproche à Asalée des dysfonctionnements de gouvernance (absence de pilotage financier, opacité comptable), des irrégularités multiples et des conflits d’intérêts relatifs aux prestataires choisis. Ces dysfonctionnements seraient incompatibles avec la poursuite d’un financement public. Le rapport listait 38 recommandations à mettre en place d’ici fin 2025 pour assainir la gestion de l’association.

Or, « plus de six mois après la remise du rapport de l’Igas, nous ne pouvons que constater que l’association n’est pas à jour du paiement de ses cotisations sociales, ne s’est pas mise en situation de respecter les règles élémentaires de la commande publique comme celles liées à la prévention des conflits d’intérêts », accuse la Caisse nationale d’Assurance maladie dans son courrier de janvier 2026.

Deux versions s’affrontent

L’association Asalée, présidée par le médecin Margot Bayart, ancienne vice-présidente du syndicat de généralistes MG France, estime pourtant avoir répondu aux demandes de l’Igas. Surveillée par un commissaire aux comptes indépendant, l’association réfute les soupçons de conflit d’intérêts dans les marchés. Lors d’une conférence de presse en ligne, il y a deux semaines, Margot Bayart a rappelé que l’association s’était vu imposer un comité de surveillance à partir de 2021, au risque, dans le cas contraire, de ne pas voir sa convention renouvelée.

Or, la gouvernance de ce comité était majoritairement assurée par l’Assurance maladie, avec six voix sur huit (Cnam, CPAM79, direction de la Sécurité sociale). « Jamais ce comité n’a approuvé nos comptes puisqu’il ne s’est jamais réuni et maintenant, on nous reproche de ne pas les avoir publiés. C’est une inversion accusatoire », dénonce Margot Bayart. Ce comité de surveillance a d’ailleurs été dissous le 23 décembre 2025, à la demande de l’Igas qui pointait son inefficacité.

« On marche sur la tête, regrette Mélanie Molis qui tente de comprendre le conflit. Comment la Cnam peut-elle reprocher des dysfonctionnements à notre association alors même qu’elle avait des pouvoirs dans le comité de surveillance ? Ils se foutent de nous ! » dénonce l’infirmière.

Concilier prévention et rentabilité ?

Mélanie peine à comprendre cet acharnement. « Notre système est rentable. Les études réalisées ont montré que pour 1 euro investi dans Asalée, 30 euros sont économisés sur les dépenses de santé », insiste l’infirmière. En accompagnant à l’arrêt du tabac, à la reprise d’exercice physique, à la prévention sur la malbouffe, les infirmières de l’association réalisent un travail de prévention qui permet des gains à la Sécurité sociale. « Quelqu’un qui est en meilleure santé, c’est quelqu’un qui est mieux dans sa famille, dans son travail, partout. La prévention, c’est la base d’une population qui va bien », défend l’infirmière.

La mise en cessation de paiement de l’association début mars fait redouter à Mélanie « des volontés de récupération du système Asalée au profit de groupes financiers ». Jusqu’à maintenant, Asalée est sous le statut d’association loi 1901, avec une gouvernance aux mains des soignants. « Je n’ai jamais eu de meilleure condition de travail que depuis que j’ai rejoint l’association. Je suis écoutée, je suis soutenue dans ce que je fais, j’ai le temps avec mes patients, je suis en collaboration avec des médecins qui me font confiance », résume la professionnelle de santé. Salariée à 35 heures, elle perçoit 2500 euros nets mensuels, après 25 ans de carrière comme infirmière et sept ans dans l’association.

Le fonctionnement de gouvernance horizontale de l’association est également pointé du doigt dans le rapport de l’Igas qui considère « l’organisation mal adaptée (...) à une structure nationale de taille intermédiaire quasi intégralement financée par des fonds publics ». Un projet de transformation en société coopérative d’intérêt collectif (Scic) est porté par des membres de l’association pour sortir de la dépendance au financement par l’Assurance maladie et conforter cette gouvernance aux mains des soignants.

Audience le 27 mars

Afin que les salaires des 2050 professionnelles de santé soient versés, l’association Asalée avait déposé un premier référé pour obtenir le déblocage du financement du mois de décembre 2025, puis lancé une autre procédure pour assurer la continuité de ses activités en janvier et février. En vain.

Le 5 mars, l’association a finalement déposé une cessation des paiements et saisi le tribunal des activités économiques de Paris afin d’obtenir l’ouverture d’une procédure de redressement judiciaire. La présidente d’Asalée a précisé auprès de l’AFP que cette procédure visait à « obtenir la nomination d’un administrateur pour faire le point sur notre situation, sur les créances de la part de la Caisse d’assurance maladie et les dettes de l’association », et pour « protéger les salariés ». En obtenant le placement en redressement judiciaire, la procédure doit permettre, via le fonds de garantie des créances des salariés, de payer les 2000 infirmières et infirmiers de l’association. L’audience doit avoir lieu ce vendredi 27 mars.

Dans un communiqué du 6 mars, la Caisse nationale d’assurance maladie se dit « prête à reprendre le chemin d’une contractualisation qui permettrait la nouvelle attribution d’une subvention pluriannuelle, dès lors que les conditions » rappelées dans le courrier du 19 janvier « le permettront ».

« Une vision du soin »

Interrogée à l’Assemblée nationale, la ministre de la Santé, Stéphanie Rist, a répondu le 24 mars que le paiement des salaires « devrait intervenir très rapidement » après l’audience du 27 mars. « Si des difficultés de paiement devaient survenir, des solutions d’accompagnement sont d’ores et déjà étudiées pour ces professionnels en difficulté », a t-elle précisé, tout en assurant vouloir « assurer la continuité du dispositif Asalée », qui a été « médicalement évalué et est efficace ».

Les infirmières du réseau Asalée ont prévu de se mobiliser ce 26 mars à Paris. « Des délégations vont essayer d’aller rencontrer les autorités qui sont censées répondre de notre salaire et de notre fonctionnement », explique Mélanie Molis. Une pétition en soutien à Asalée est également en ligne. Elle demande la signature d’une convention pluriannuelle afin d’assurer un financement stable et pérenne.

Mélanie Molis s’interroge sur la suite. « Que va t-il se passer si on sauve le dispositif tout en réformant l’association ? J’ai plein de collègues qui disent : moi, si c’est pas Asalée, je vais changer de métier. Personnellement, je me pose la question. Je me suis tellement fait broyer... Là, je suis bien avec mes patients, je vois des résultats. Ce n’est pas seulement un emploi que nous défendons, c’est une vision du soin. »

 

 mise en ligne le 12 mars 2026

« Ce qu’on défend, c’est une manière de soigner et de travailler ensemble » :
à la clinique psychiatrique de la Borde, une grève inédite pour des embauches et de la transparence

Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr

Le célèbre établissement créé par Jean Oury en 1953 à Cour-Cheverny dans le Loir-et-Cher, est le théâtre de tensions sociales. Le syndicat CGT réclame l’ouverture de négociations sur les embauches et davantage de transparence de la part des héritiers du fondateur qui gèrent l’établissement.

Pour la première fois de son histoire, la clinique psychiatrique de La Borde, institution emblématique de la psychothérapie institutionnelle fondée en 1953 par le psychiatre Jean Oury, connaît un mouvement de grève. Depuis le 20 février, une partie des salariés proteste contre ce qu’ils décrivent comme un manque de transparence de la direction et une absence de dialogue sur la gestion de l’établissement. Environ un quart des 60 à 70 soignants a participé à ce mouvement, initié par le tout jeune syndicat CGT du site.

Un lieu « mythique » confronté à des tensions internes

La clinique de La Borde occupe une place singulière dans le paysage psychiatrique français. L’établissement privé, fondé sur les principes de la psychothérapie institutionnelle, défend une organisation du travail relativement horizontale, où infirmiers, aides-soignants, cuisiniers, psychologues ou éducateurs participent conjointement à l’accompagnement des pensionnaires.

« La Borde reste un lieu exceptionnel et une poche de résistance dans le climat actuel du soin », explique Clara Cumer, infirmière dans l’établissement depuis six ans et secrétaire du syndicat CGT récemment créé. Dans cette approche, les statuts professionnels comptent moins que la participation collective au soin. « Le matin, je fais souvent le même travail que mes collègues, qu’ils soient aides-soignants, psychologues ou ergothérapeutes », souligne-t-elle.

Des conditions de travail dégradées

Mais selon plusieurs salariés, cet équilibre serait fragilisé depuis quelques années, notamment par « une politique de recrutement qui favorise les contrats précaires », selon l’infirmière. En effet, si la directrice adjointe, Flore Pulliero‑Vitez, évoque « un nombre de soignants en équivalent temps plein globalement stable ces dernières années », les équipes constatent une dégradation progressive des conditions de travail. Cela se traduit notamment par une augmentation du turnover, des arrêts maladie plus fréquents et des difficultés à recruter.

« Les plus anciens salariés nous disent qu’il y a une dizaine d’années ce n’était pas le cas. La clinique avait alors un taux d’arrêts maladie très inférieur à la moyenne nationale, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au printemps dernier, c’était l’hécatombe… », précise la syndicaliste.

Le problème salarial est également pointé. « Une infirmière récemment partie travailler à l’hôpital voisin gagne environ 300 euros de plus par mois. L’écart s’est creusé avec d’autres structures, déplore Clara Cumer. Nos collègues en contrats précaires sont à peine plus payées que le SMIC, et encore, c’est grâce à la « prime Ségur ». »

Pour faire face à la pénurie d’infirmiers, la direction a instauré une prime spécifique destinée à ces professionnels. Mais cette décision, prise sans concertation, a suscité des tensions. Dans une clinique où les équipes revendiquent un fonctionnement égalitaire, cette mesure a été perçue comme une source de division. « Habituellement, dans notre structure, les primes sont partagées équitablement entre tous les salariés. Je comprends la nécessité de recruter des infirmiers et infirmières, car leur présence sur le site est requise légalement 24 heures/24, mais cette manière de faire rompt avec les principes fondateurs de notre clinique », pointe encore Clara Cumer.

De son côté, la directrice adjointe revendique « la responsabilité de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables ».

La non‑pérennisation de contrats précaires, élément déclencheur

La contestation sociale a été déclenchée par le non-renouvellement de CDD de plusieurs salariés. L’éviction de l’une d’entre eux, présente depuis 18 mois et impliquée notamment dans le fonctionnement du club thérapeutique — un dispositif central dans la psychothérapie institutionnelle — a été vécue comme une forme de « mépris » par l’équipe soignante. « Nous avions formé cette collègue pendant un an et demi. Elle travaillait bien. Nous demandions simplement qu’elle puisse rester. De plus, pour la continuité du soin, dans un lieu qui met en avant le travail au long cours, étant donné la chronicité des pathologies des personnes prises en charge, des embauches pérennes sont cruciales », explique Clara Cumer.

La direction invoquait dans un premier temps une politique interne limitant la durée des CDD à 18 mois… une justification balayée par le syndicat, car cette « règle » ne correspond à aucune obligation légale. D’ailleurs, deux des trois personnes en CDD ont finalement vu leurs contrats renouvelés, mais la secrétaire du club thérapeutique a dû quitter son poste en février, ce qui a été le déclencheur de la grève. « Mais on veille à ne pas perturber l’organisation des soins. Ce qu’on défend, c’est une manière de soigner et de travailler ensemble », précise Clara Cumer.

La création d’un syndicat dans une institution atypique

Alors que les tensions commençaient à apparaître, un groupe de salariés a décidé de créer un syndicat CGT en juillet dernier. Une initiative inédite dans l’établissement. Leurs revendications portent notamment sur les salaires, mais pas seulement. « C’est le fonctionnement de la structure qu’il faut améliorer, car elle ressemble de moins en moins à ce qu’elle était du temps de Jean Oury. Lui, en tant que médecin, travaillait toute la journée à la clinique avec les pensionnaires. Il y a désormais une séparation nette entre la direction et les salariés », développe la jeune infirmière.

Pour pallier ce manque de démocratie, les cégétistes demandent la création d’une commission d’embauche associant direction et soignants, ainsi que la transparence sur les informations économiques et sociales de l’établissement. En effet, selon les salariés, les documents financiers fournis au comité social et économique (CSE) sont difficiles à interpréter et ne permettent pas de comprendre clairement la situation de la clinique.

De fait, la clinique de La Borde est une société privée à but lucratif, dirigée aujourd’hui par Marino Pulliero, gendre de Jean Oury, tandis que la direction adjointe est assurée par Flore Pulliero‑Vitez, sa petite‑fille. Selon cette dernière, le dialogue social fait historiquement partie de la vie de l’établissement.

Elle rappelle toutefois que le syndicat CGT récemment créé ne dispose pas encore de représentants élus au CSE. « Cela ne disqualifie pas l’expression syndicale, mais constitue un élément de contexte important », indique celle qui se défend de tout écart par rapport aux objectifs de son aïeul. « Cette filiation ne m’oblige pas à figer un modèle, mais à préserver une exigence : maintenir vivant un projet de soin capable d’évoluer sans renier ses fondements », assure‑t‑elle.

L’incertitude autour de l’avenir de la clinique dans un contexte de crise de la psychiatrie

En parallèle de ces tensions sociales, la clinique fait face à une autre question majeure : celle de son autorisation d’exercer en tant qu’établissement de soins. Dans le cadre d’une réorganisation nationale du secteur psychiatrique, l’Agence régionale de santé (ARS) réexamine les autorisations d’activité de plusieurs établissements du département. « La tendance est aux fermetures de lits », déplore la syndicaliste.

Dans ce cadre, il a été proposé à la clinique de La Borde de devenir un établissement à caractère médico‑social. Un changement majeur pour cet établissement comptant 107 lits d’hospitalisation complète et 30 places d’hôpital de jour, que ni la direction ni les salariés ne souhaitent. « Dans le médico‑social, explique l’infirmière, c’est la Maison départementale des personnes handicapées qui choisit les dossiers des gens et décide qui va où, alors qu’à La Borde il y a une commission d’admission composée de médecins et de soignants qui choisissent ensemble les personnes accueillies, après réception d’une lettre de motivation des futurs pensionnaires. » Les soignants comme la direction semblent attachés à ce fonctionnement qui mise sur l’agentivité des personnes soignées.

C’est pourquoi la direction travaille actuellement en concertation avec l’ARS « à un projet visant à consolider le modèle de soins de la clinique tout en l’adaptant aux nouvelles exigences ». Parmi les pistes évoquées figure notamment la création d’appartements thérapeutiques permettant d’accompagner certains patients vers davantage d’autonomie.

« Notre responsabilité est donc de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables », affirme Flore Pulliero‑Vitez. Une ambition que ne renient pas les grévistes, à condition de ne pas en faire les frais.

   mise en ligne le 8 mars 2026

La gratuité des services publics, nouvel horizon en vogue à gauche

Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr

Transports, cantines et fournitures scolaires : la gratuité des services publics est au cœur de la campagne municipale. La France insoumise en a fait une mesure phare. L’idée n’a pourtant pas toujours fait l’unanimité à gauche et les écologistes continuent d’y opposer un certain scepticisme.

À Bordeaux (Gironde), c’est Philippe Poutou qui juge « complètement logique » d’avoir « un accès gratuit à des choses importantes », comme « se déplacer, aller se soigner, aller travailler », et le maire sortant écologiste Pierre Hurmic qui lui répond que « ceux qui peuvent se payer un ticket de tramway peuvent le faire ». À Lens (Pas-de-Calais), c’est le maire socialiste sortant, Sylvain Robert, qui vante le bus gratuit et son opposant du Rassemblement national (RN) qui lui lance : « Avec les impôts des habitants ! Avec [vous], c’est : donne-moi ta montre, je te donnerai l’heure. »

À chacun des débats télévisés des élections municipales, dont la fréquence s’accélère alors qu’approche le premier tour, le sujet arrive inévitablement comme un élément de clivage entre les différentes listes. Qu’il s’agisse des transports, de l’eau, de la cantine, des fournitures scolaires ou encore du petit-déjeuner en classe, l’idée de la gratuité s’impose comme un des marqueurs principaux des programmes de gauche à l’occasion du scrutin des 15 et 22 mars.

Le maire socialiste sortant de Marseille (Bouches-du-Rhône), Benoît Payan, propose par exemple la gratuité des transports pour les jeunes. Son concurrent La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, va plus loin en promettant d’offrir également aux enfants de la commune un petit-déjeuner, un déjeuner et du soutien scolaire chaque jour.

À Nîmes (Gard), les débats programmatiques entre socialistes, communistes et écologistes réunis derrière la candidature de Vincent Bouget ont abouti à une position médiane : gratuité des transports pour les jeunes et les plus précaires, en attendant mieux. « Les mobilités sont un droit », a expliqué la tête de liste au micro d’Ici Occitanie.

Une lente conversion

LFI, de son côté, en a fait un point saillant de sa campagne nationale. Le « nouveau communalisme » défendu par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon promeut une « extension du domaine des communs », au nom de la lutte contre la marchandisation et les intérêts privés. De façon plus opérationnelle, la gratuité des transports et des cantines – au moins à moyen terme – fait partie des mesures que LFI a fixées comme le socle incontournable de toute éventuelle investiture ou alliance.

« Notre courant de pensée, déjà à l’époque où nous étions à la gauche du PS, a toujours promu l’égalité des droits quand d’autres défendaient l’égalité des chances et la discrimination positive, explique le député insoumis Gabriel Amard. Quelles que soient vos ressources, il y a des domaines où la référence au porte-monnaie n’est pas admise. Nous défendons la gratuité au nom du droit inconditionnel aux services publics. Cela concerne les domaines vitaux, comme les premiers mètres cubes d’eau ou kilowattheures d’électricité, mais aussi ce qui est du ressort de l’émancipation, comme les médiathèques et l’éducation. »

L’adhésion de la quasi-totalité des formations de gauche au principe de gratuité dans la gestion municipale n’est pas toujours allée de soi. En 2001, c’est une municipalité de droite qui, tout juste élue, décide de rendre les bus gratuits à Châteauroux (Indre), souvent citée en exemple depuis. L’actuel maire, Gil Avérous, appelle à regarder les annales : « La gauche évoque souvent le sujet de la gratuité mais ce sont, finalement, souvent les élus de droite qui la mettent en œuvre. La boussole, c’est d’abord la performance des services publics et l’utilisation des deniers de la collectivité. »

Quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Gabriel Amard, député LFI du Rhône

À Drancy (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde se souvient avec une pointe d’ironie du moment où il a rendu les cantines de ses écoles primaires gratuites, en 2007. « C’est formidable que la gauche se convertisse à cette solution, explique l’ancien président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à nouveau candidat cette année. Dommage qu’ils aient mis un peu de temps à y venir. À l’époque, au conseil municipal, l’opposition avait voté contre. Ils expliquaient que les gens allaient perdre la valeur des choses, que les familles les plus aisées pouvaient payer… »

Maire de Viry-Châtillon (Essonne) de 1995 à 2006, à l’époque sous la bannière du Parti socialiste (PS), Gabriel Amard avertit : ce qui valait hier ne vaut plus forcément aujourd’hui. « Dans le passé, on mettait en place le quotient individualisé pour tendre vers notre objectif de justice sociale, explique l’élu insoumis, auteur de plusieurs livres sur la gestion publique de l’eau. Mais quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Quand de tels besoins émergent, le politique doit trouver de nouvelles solutions. »

La gratuité totale, vraiment de gauche ?

Le débat est encore insuffisamment éclairé : les études sur l’efficacité de la gratuité des transports, pour ne citer qu’elles, se concentrent essentiellement sur la faculté de la mesure à convaincre des automobilistes, des piétons ou des cyclistes de changer leur mode de transport. Un rapport réalisé en 2024 par le Cerema, un centre d’études public expert sur les questions de mobilité, avançait « l’hypothèse que la gratuité totale facilite l’accès pour tous », mais nuançait : « Toutefois, aucune étude spécifique n’a encore pu étudier ce phénomène plus finement et de façon quantitative. »

Si un flou demeure sur l’efficacité sociale de telles mesures, un débat plus profond encore traverse les formations de gauche : dans le contexte budgétaire actuel, le chemin vers la gratuité est-il celui de la justice sociale ? Le politiste Paul Ariès défend depuis des années, à la tête de l’Observatoire international de la gratuité, le concept comme une notion à rendre structurante dans la pensée politique.

« L’enjeu est de multiplier les îlots de gratuité dans l’espoir qu’ils forment demain des archipels et après-demain des continents, écrivait-il en 2018 dans Le Monde diplomatique. Outre qu’elle répond également à l’urgence sociale et écologique, la gratuité offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète : marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. »

D’autres sont moins emballés. À Lyon (Rhône), le versant communiste de la coalition qui dirige la ville depuis six ans a tenté de pousser le principe de gratuité dans le programme du maire sortant, Grégory Doucet. Fin de non-recevoir des écologistes, qui défendent le quotient familial, jugé plus juste sur le plan social et plus soutenable vu les contraintes budgétaires du moment.

« On nous dit que c’est impossible, mais la carte Vitale nous prouve l’inverse, a lancé Florestan Groult, tête de liste LFI pour la métropole lyonnaise, lors d’un meeting le 26 février. Qui remettrait en question aujourd’hui cet accès universel aux soins ? » 

La question reviendra sans aucun doute le 15 mars au soir, lorsque les listes de gauche auront deux jours pour fusionner avant le second tour. Les insoumis lyonnais, qui martèlent leur attachement à la gratuité des transports et des repas scolaires, ont déjà prévenu, y compris par la voix de Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 26 février : « Nous aurons nos conditions. » Convaincre LFI de fusionner sa liste avec les autres listes de gauche ne sera donc, paradoxalement, pas gratuit.

 

mise en ligne le 8 mars 2026

« Les médias publics
sont attaqués presque partout en Europe »

Yunnes Abzouz sur https://www.mediapart.fr/

L’audiovisuel public fait face à la baisse drastique de ses moyens, quand il n’est pas menacé de reprise en main politique. Pour Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication, il est urgent de réaffirmer ses missions d’intérêt général.

Depuis l’automne, l’extrême droite parlementaire a pris le relais de l’extrême droite médiatique pour faire rendre gorge à l’audiovisuel public. À l’Assemblée nationale, le député Charles Alloncle (Union des droites pour la République, UDR) s’est engagé dans une vaste entreprise de déstabilisation des médias publics au travers de sa commission d’enquête. À chaque audition, l’objectif véritable du rapporteur se fait plus net : démontrer que l’audiovisuel public est une gabegie financée par les contribuables, en plus d’être un repaire de gauchistes.

Mais il n’y a pas qu’en France que l’extrême droite livre bataille aux médias publics. Qu’elles soient populistes, souverainistes ou nationales-conservatrices, une constante traverse le discours des extrêmes droites européennes : la désignation des élites médiatiques comme boucs émissaires de la dilution de l’identité nationale. 

Là où l’extrême droite est parvenue au pouvoir, la reprise en main des médias publics est passée par une remise en cause de leur autonomie de financement, une modification du mode de désignation de leurs dirigeant·es pour faciliter leur transformation en médias de propagande, un alignement de leur ligne éditoriale sur celle du parti aux commandes et le retrait des voix dissidentes de l’antenne, remplacées par les idéologues du pouvoir. Un chemin qu’en France le Rassemblement national et ses alliés rêvent d’emprunter. 

Christina Holtz-Bacha, professeure émérite en sciences de la communication à l’université Friedrich-Alexander à Nuremberg (Allemagne), dresse un état des lieux inquiétant des audiovisuels publics en Europe et plaide pour un rôle plus actif de l’UE pour garantir l’autonomie financière et éditoriale des médias publics, même en cas d’alternance politique.

Mediapart : En France, l’audiovisuel public subit les attaques constantes de l’extrême droite, qui rêve de le liquider une fois au pouvoir, tandis que le gouvernement continue de réduire ses financements – 162 millions d’euros de dotations en moins en deux ans. La situation est-elle meilleure dans les autres pays européens ? 

Christina Holtz-Bacha : La montée de l’extrême droite et, plus généralement, celle des populismes en Europe soumettent les services publics de radiodiffusion à une pression accrue. Presque partout sur le Vieux Continent, les médias publics et leur mode de financement sont devenus des thèmes de campagne. 

Ces dernières années, nous avons vu des attaques contre les médias publics presque partout en Europe. La Hongrie est probablement l’exemple le plus connu : depuis environ 2011, Viktor Orbán, avec l’aide du parti majoritaire Fidesz, a considérablement restreint l’indépendance de la radiodiffusion publique.

Pour ce faire, le premier ministre hongrois a pris des mesures structurelles, consistant à modifier la composition et les fonctions des institutions de contrôle, afin de gagner un pouvoir de nomination aux postes de responsabilités éditoriales et managériales.

En Pologne, le parti national-conservateur PiS, au pouvoir jusqu’en 2023, a transformé l’audiovisuel public en organe de propagande, réduisant presque à néant son autonomie vis-à-vis du pouvoir politique. Depuis le retour au pouvoir des libéraux, les médias publics polonais ont semblé retrouver un semblant d’indépendance, mais le chemin reste encore long. L’exemple polonais montre également à quel point il est difficile de redémocratiser la radiodiffusion publique, même une fois le pays débarrassé de l’extrême droite au pouvoir.

En Slovaquie, quelques mois après l’arrivée au pouvoir du premier ministre Robert Fico (populiste de gauche), le gouvernement a décidé en avril 2024 de fermer la chaîne publique RTSV. En République tchèque, le nouveau premier ministre Andrej Babiš a annoncé en février 2026 l’abolition de la redevance publique et le financement de la télévision et de la radio publiques tchèques avec le budget de l’État, cherchant ainsi à placer la radiodiffusion nationale sous son contrôle. 

En Italie, Giorgia Meloni a entamé une guerre culturelle et une restructuration majeure du système d’équilibre des pouvoirs, qui affecte aussi la Rai, le groupe audiovisuel public italien, qui a toujours été très politisée.

En Allemagne, des élections régionales sont prévues pour septembre 2026 en Saxe-Anhalt. En l’état actuel des choses, le parti d’extrême droite AfD a de bonnes chances de ravir la majorité. Dans son programme, la branche Saxe-Anhalt de l’AfD a annoncé que sa première action officielle serait de mettre fin au traité interétatique sur la radiodiffusion, convenu par les seize États fédéraux, et qui garantit la pérennité financière de l’audiovisuel public tout en fixant ses missions de service public. Une telle dénonciation, même d’un seul État fédéral, serait de nature à gravement fragiliser le système actuel.

Dans les pays où l’extrême droite n’est pas parvenue au pouvoir, les médias de service public sont pour l’instant protégés des coupes budgétaires ou des prises de contrôle politiques, mais sont critiqués et accusés de soutenir la gauche. Sur quels arguments ces accusations reposent-elles?

Christina Holtz-Bacha : Les médias établis sont considérés comme faisant partie d’une élite corrompue qui ne sert pas les intérêts du peuple. Les médias de service public, dont le cœur de mission est l’expression du pluralisme et des divers courants de pensée, constituent une épine dans le pied des populistes, car ils donnent à voir une société plurielle et contredisent l’idée d’une volonté uniforme du peuple.

Les attaques contre les sociétés de radiodiffusion publiques répondent aussi aux intérêts des acteurs politiques qui veulent se soustraire à l’examen public et au contrôle démocratique, et souhaitent ne plus avoir de comptes à rendre. Les attaques contre les médias de service public constituent donc une atteinte à la liberté des médias et augmentent encore la pression sur le système démocratique. 

L’Union européenne doit prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale.

Il est d’ailleurs important de noter que le financement de l’audiovisuel public est le principal point d’attaque de ses détracteurs. Ces dernières années, de nombreux pays européens sont passés du financement par la redevance à un financement étatique, bien qu’ils appliquent des modèles différents. Cela signifie que les citoyens ne contribuent plus directement à leur financement et que les gouvernements sont épargnés du débat sur la redevance, impopulaire auprès des électeurs. 

Cependant, le passage à un financement étatique accroît la dépendance des médias publics à l’État et renforce l’image d’une institution dépendante du pouvoir politique et contrôlée par l’État.

Plus largement, les médias de service public, presque autant que les médias privés, sont confrontés à la grande méfiance des citoyen·nes à leur égard. Est-il encore possible de restaurer la confiance dans les médias publics ? Et si oui, comment ?

Christina Holtz-Bacha : Les médias publics ne peuvent gagner la confiance et l’adhésion du public que grâce à la qualité de leur offre. Nous observons que les citoyens se tournent généralement vers les médias de service public en période de crise. Cependant, des coupes budgétaires peuvent menacer et affaiblir la qualité de la production éditoriale, et réduire la confiance que la population leur accorde. C’est un cercle vicieux qui a pour résultat de nourrir la défiance envers les audiovisuels publics. Négliger la rigueur et l’honnêteté journalistiques offre aux adversaires des médias publics des arguments bienvenus pour restreindre leur financement et leurs activités. 

L’Union européenne doit aussi prendre sa part pour préserver la pérennité économique des télés et radios publiques, et garantir leur indépendance éditoriale. La Commission européenne, qui n’était pas vraiment favorable aux médias publics au début des années 2000, a considérablement amendé sa position et les considère désormais comme des garants de la diversité et du pluralisme politique. Il suffit de se plonger dans les rapports de la commission sur l’État de droit depuis 2020, et encore plus dans le règlement européen sur la liberté des médias (Emfa), en vigueur depuis août 2025, pour s’en apercevoir. 

À l’article 5, l’Emfa impose aux États membres de prendre des mesures afin de garantir que les fonds destinés aux médias publics soient suffisants, stables et prévisibles. La direction et le conseil d’administration des médias de service public doivent également être nommés de manière transparente. Cependant, l’enjeu reste de savoir de quelles options la Commission européenne dispose pour veiller à l’application de l’Emfa et, si nécessaire, faire respecter la loi par les États membres.


 


 

La liberté de la presse,
œil de la démocratie

Par Dominique Rousseau, professeur émérite de droit public, Paris-I, membre honoraire de l’Institut universitaire de France sur www.humanite.fr

Donc, c’est la faute aux journalistes ! Ainsi parlent Trump, Orban, Meloni et, malheureusement, Mélenchon, affirmant sur son blog, selon une dialectique qui lui est propre, « la presse est la première ennemie de la liberté d’expression et la haine des médias et de ceux qui les animent est juste et saine » ! Les journalistes seraient les fossoyeurs, conscients ou inconscients, de la démocratie. Bref, la crise de la démocratie, c’est de leur faute.

Contre la diabolisation des médias, il faut réaffirmer que la liberté de la presse n’est pas une liberté comme les autres ou parmi d’autres ; elle est la liberté qui donne son visage « à la liberté tout court » écrivait Albert Camus en 1939. Le journaliste est celui qui fait circuler des faits, des événements, des paroles, des images ; il rend publiques des informations sur les conditions de vie différentes des Français, sur les nouvelles façons de s’entraider dans les banlieues, sur la situation des femmes en Iran… Il donne à penser en ouvrant des controverses sur un livre, un film, une exposition, une opinion scientifique, morale ou politique… Bref, le journaliste donne à voir ce que les puissants voudraient parfois laisser hors des yeux du public, il favorise la délibération sur la chose publique et met les citoyens en situation d’exercer un contrôle sur leurs gouvernants en dehors des moments électoraux. Panama Papers en fut la manifestation lumineuse. Alors que tout pousse les organes de presse à la concurrence, au scoop, au succès personnel, 370 journalistes représentant 109 médias répartis dans une vingtaine de pays ont travaillé ensemble, échangé leurs informations, confronté leurs résultats et, pendant un an, ont gardé un secret total sur leurs investigations. Pas un journal, pas un journaliste n’a brisé le silence ; l’enquête a été publiée au même moment par tous les journaux membres du Consortium international des journalistes d’investigation.

En ce sens, la liberté d’informer est le droit constitutionnel le plus précieux parce qu’il est à la fois la base et la garantie de tous les autres droits. Pas de liberté pour le citoyen de choisir son vote, son opinion, ses croyances, son métier, ses lieux de vacances ou ses investissements financiers s’il ne dispose pas d’une information libre, véritable condition de possibilité d’un exercice effectif de la citoyenneté. Car le destinataire ultime de la liberté de la presse n’est pas le journaliste, c’est le public. Ainsi en a décidé le Conseil constitutionnel dans sa décision des 10 et 11 octobre 1984 lorsqu’il a jugé « qu’en définitive, l’objectif à réaliser est que les lecteurs qui sont au nombre des destinataires essentiels de la libre communication des pensées et des opinions soient à même d’exercer leur libre choix sans que ni les intérêts privés ni les pouvoirs publics ne puissent y substituer leurs propres décisions ni qu’on puisse en faire l’objet d’un marché ».

Sans doute, le poids de l’argent, le souci de plaire, les petits arrangements avec la vérité ou l’attrait du scandale caractérisent, aussi, une « certaine » presse. Raison de plus pour rappeler l’importance de l’indépendance de la presse qui n’est pas, contrairement à ce qui est souvent insinué, un principe corporatiste servant à protéger les intérêts des journalistes, mais un principe garantissant aux lecteurs que ceux qui font métier de les informer le font à l’abri de toutes pressions d’intérêts privés ou publics. Raison de plus pour dire qu’il ne suffit pas de prendre la plume pour être journaliste ni de prendre son téléphone pour être grand reporter. Journaliste est un métier !

La presse est l’œil permettant aux citoyens de voir et de réclamer contre les représentants. Affaiblir l’œil c’est rendre les citoyens aveugles et la démocratie… autoritaire comme dit Orban

mise en ligne le 24 février 2026

Offensive internationale contre
l’éducation à la sexualité :
le Planning familial alerte

par Rozenn Le Carboulec sur https://basta.media/

Le Planning familial publie une étude inédite sur l’offensive contre l’éducation à la sexualité à travers l’Europe. Le rapport met en lumière un réseau d’organisations qui utilisent les mêmes mécanismes que pour s’attaquer au droit à l’avortement.

L’éducation à la sexualité est « au cœur d’une offensive coordonnée en Europe », alerte le Planning familial dans un rapport dévoilé lundi 23 février.

L’offensive contre l’éducation complète à la sexualité - Cartographie des acteurs et analyse des stratégies d’opposition en Europe”. Le rapport est disponible sur le site du Planning familial.

L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), reconnue internationalement sous le nom d’éducation complète à la sexualité (ECS), est attaquée à travers le continent, constate l’association. La mise en œuvre de l’éducation à la sexualité « se heurte à des résistances croissantes qui se multiplient et s’intensifient », et ce « depuis les années 2010 », note le rapport.

À l’origine de cette étude, « l’importante réaction conservatrice, assez violente, et à laquelle on ne s’attendait pas », qui a fait suite au dépôt de plainte de trois associations contre l’État, contextualise la présidente du Planning familial, Sarah Durocher. En mars 2023, son organisation, Sidaction et SOS Homophobie attaquaient la France pour son inaction en matière d’Evars, dont la mise en œuvre est pourtant obligatoire, à raison d’au moins trois séances annuelles dans les écoles, collèges et lycées, depuis une loi de 2001. Cette action a finalement porté ses fruits, l’État ayant été condamné, début décembre 2025, à payer un euro symbolique pour avoir manqué à son obligation légale. Mais c’est au prix d’attaques virulentes de nombreux mouvements conservateurs.

« Un projet politique derrière »

« Il était important pour nous d’analyser ça. Nous sommes parti·es de ce qui s’est passé en France pour observer ce qui se fait ailleurs, et constater deux choses : d’abord que les attaques contre l’éducation à la sexualité reprenaient les mêmes mécanismes que celles contre l’avortement, et ensuite que cela répondait à une stratégie très claire, avec un vrai projet politique derrière », détaille Sarah Durocher.

En France, un programme officiel d’éducation à la sexualité s’applique pour la première fois depuis la rentrée 2025, mais de nombreux trous dans la raquette persistent pour que sa mise en œuvre soit effective. « Nous subissons une baisse de financements au Planning, et déplorons plus généralement un manque de moyens sur le sujet », dénonce Sarah Durocher, qui attend désormais une réelle évaluation de l’Éducation nationale à ce sujet. Entre l’éviction du Planning familial du premier degré, et la crainte d’une privatisation de l’Evars, il existe toujours « une grande disparité entre le cadre législatif et sa mise en application », note le rapport du Planning.

Des situations différentes selon les pays

Pour montrer qu’il ne s’agit pas ici que d’un enjeu national, mais européen, le rapport a souhaité dresser une étude comparative dans six pays : France, Suède, Allemagne, Espagne, Italie, Hongrie. On y lit ainsi qu’en 1955, la Suède devenait le premier pays au monde à rendre l’éducation à la sexualité obligatoire dans toutes les écoles publiques. Depuis 2021, l’éducation à la sexualité y est même un élément obligatoire des programmes de formation des enseignant·es à l’université.

En Italie, l’éducation sexuelle est à l’inverse interdite dans les écoles et dépend de l’initiative du personnel des établissements – parfois même des élèves pour les collèges et lycées –, sans uniformité ni obligation. Dans ce pays, « plusieurs propositions de loi ont été faites entre 2013 et 2025 par des partis de gauche afin d’introduire l’éducation sexuelle dans les écoles, sans qu’aucune ne soit adoptée », note le rapport.

En Hongrie, depuis 2021, « l’État détient un pouvoir très restrictif sur l’accès à l’éducation sexuelle en milieu scolaire. Celle-ci est quasiment exclusivement assurée par les enseignant·es, dans une approche axée sur les valeurs d’une vie de famille traditionnelle, et par le prisme de la biologie principalement ». On apprend également que, dans ce pays, « tout contenu non conforme à l’image traditionnelle hétérosexuelle ou familiale est prohibé des programmes ».

La Hongrie à la tête des attaques

La Hongrie, dirigée depuis 2010 par Viktor Orbán, incarne l’un des principaux acteurs de l’actuelle offensive anti-Evars en Europe. Dans son étude, le Planning alerte sur un mouvement d’opposition « structuré et transnational », qui repose sur une constellation hétérogène d’acteurs, parmi lesquels des partis politiques comme le Fidesz de Viktor Orbán, le Rassemblement national et Reconquête pour la France, Vox en Espagne, mais aussi un certain nombre d’associations familiales, de médias conservateurs, d’organisations religieuses et de collectifs de parents.

En France, les acteurs les plus influents sont, par exemple, le Syndicat de la famille (ancienne Manif pour tous), le collectif Parents vigilants, créé par Reconquête, ou encore, plus récemment, le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Loin d’être des acteurs isolés, ces derniers s’appuient sur des structures européennes et internationales, telles que le World Congress of Families, Family Watch International, CitizenGO, ou encore One of Us, une initiative citoyenne contre le droit à l’avortement en Europe, coordonnée par la Fondation Jérôme-Lejeune.

Rhétorique anti-genre

Ce réseau est dense et structuré. Une récente étude du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF) a mis en avant ses nombreuses sources de financement. C’est la même constellation qui s’oppose, encore aujourd’hui, au droit à l’avortement. Elle s’appuie pour cela sur des rhétoriques qui restent inchangées au fil du temps.

L’offensive documentée par le Planning familial s’insère dans un mouvement global de diabolisation du concept de genre, renommé par ses détracteurs « idéologie » ou « théorie du genre ». Cette rhétorique anti-genre, qui a émergé depuis le Vatican à la fin des années 1990 et a fortement imprégné la mobilisation contre le mariage pour toutes et tous en France en 2013, s’en prend tout à la fois aux droits LGBT+, à l’avortement et à l’éducation à la sexualité.

Elle diabolise tout ce qui est perçu comme une menace idéologique pour la perpétuation d’un modèle familial traditionnel, catholique et hétérosexuel. « La rhétorique anti-ECS exprime l’idée d’une “guerre culturelle” qui serait menée par le mouvement woke », résume le Planning. Elle s’appuie, pour cela, sur une stratégie discursive autour de la protection de la famille traditionnelle et de l’enfance, l’image de l’enfant « innocent et en danger » étant systématiquement mobilisée par ces mouvements anti-genre.

Des recommandations

« En Hongrie, l’introduction de la Loi LXXIX, rendant quasiment impossible l’ECS à l’école, a été défendue par ses auteurs comme un projet de prévention et de protection visant à prendre action contre les agressions pédophiles », prend pour exemple le rapport. Autre outil commun de ces rhétoriques : la diffusion de fausses informations et la création de « paniques morales » autour de sujets progressistes.

Or, ces actions anti-ECS ont des effets, alerte le Planning familial, qui observe que certains établissements scolaires s’autocensurent, annulent des ateliers ou des interventions et retirent certains contenus pédagogiques face à des « campagnes d’intimidation ». En réaction, le Planning familial formule plusieurs recommandations stratégiques aux institutions européennes.

Parmi elles : intégrer l’ECS dans la politique sociale européenne ; garantir la mise en place d’une éducation à la sexualité obligatoire et inclusive dans tous les États membres ; identifier un·e eurodéputé·e référent·e pour l’ECS pour chacun de ces États ; assurer une coordination transnationale des acteurs de l’ECS à l’échelle européenne ; ou encore, bien sûr, la sécurisation de financements pérennes. Et ce, afin de « de ne pas laisser le monopole des discours sur l’Evars aux mouvements conservateurs », insiste Sarah Durocher.

mise en ligne le 12 février 2026

“On a peur qu’un drame arrive” : à Montpellier,
le lycée Léonard de Vinci alerte sur le
manque de moyens

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Ce jeudi 12 février, les enseignants du lycée professionnel Léonard de Vinci, situé dans le quartier de la Paillade, étaient en grève. Face à une augmentation des violences au sein de l’établissement, ils demandent des embauches d’un CPE et de trois assistants d’éducation, ainsi qu’une baisse du nombre d’élèves par classes

Sur une soixantaine d’enseignants et de personnel de l’établissement, ils sont quarante en grève, ce jeudi 12 février. Depuis la rentrée, le lycée professionnel Léonard de Vinci, situé dans le quartier de la Paillade, à Montpellier, a connu trente conseils de discipline. “Il est arrivé des choses très graves”, décrit Matthieu Brabant, enseignant en maths-sciences et syndiqué à la CGT : “Agressions sexuelles, intrusions d’armes ou de drogues et de personnes extérieures à l’établissement, bagarres, incivilités, menaces et insultes quotidiennes envers toute la communauté éducative… On est en grève aujourd’hui pour alerter, on a peur qu’un drame arrive”, complète Sylvain Marchand, un autre enseignant du lycée, en faisant référence à l’attaque au couteau d’une enseignante d’un collège de Sanary-sur-Mer par l’un de ses élèves le 3 février dernier.

Les moyens ne cessent de baisser”

Il y a des choses qui se passent dans ce quartier qui se répercutent sur l’établissement, mais le manque de moyens ne fait qu’aggraver la situation, cela fait des années qu’on le dit mais on n’est pas entendu. Moi par exemple, des fois, je n’ai pas assez de chaises dans ma salle pour faire assoir tous mes élèves”, raconte Matthieu Brabant. Actuellement, un conseiller principal d’éducation (CPE) et six assistants d’éducation s’occupent de 600 élèves. “Trois AED sont destinés à l’internat, et avec les repos, on se retrouve parfois avec un seul assistant d’éducation en poste dans la journée, voire même avec une vie scolaire fermée”, décrit l’enseignant, pour qui supprimer l’internat afin de récupérer des heures d’encadrement la journée n’est pas une solution. “Nous demandons des classes de 24 élèves maximum que l’on peut dédoubler et l’embauche d’un CPE et de 3 AED”, énumère-t-il. Le sujet sera bien entendu à l’ordre du jour du conseil d’administration de l’établissement, qui devrait se tenir la semaine prochaine.

mise en ligne le 11 février 2026

Pétition contre la loi Duplomb : quand le pouvoir s'assoit sur 
2,1 millions de signatures

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

La gigantesque pétition contre la loi Duplomb a franchi les seuils imposés par les institutions. Mais elle restera sans effet législatif. La Ve République confirme sa capacité à absorber – et à dissoudre – la contestation citoyenne.

Avec ses 2,1 millions de signataires réunis en quelques jours, elle était difficile à ignorer. Mais, près de huit mois après avoir été le feuilleton démocratique de l’été 2025, la pétition contre la loi Duplomb n’est désormais plus très difficile à balayer. C’est la magie des mécanismes de la Ve République, véritable machine à créer de la défiance.

Ce mercredi, il y aura bien une discussion dans l’Hémicycle sur cette loi rédigée l’an passé par Laurent Duplomb, sénateur LR et VRP de l’agro-industrie. Elle autorise notamment d’énormes reculs environnementaux, la construction de nouvelles méga-bassines ou encore de maxifermes. Le débat sans vote ne servira, d’un point de vue législatif, absolument à rien : il « ne pourra en aucun cas revenir sur le texte voté » prévenait dès le 21 juillet Yaël Braun-Pivet, présidente macroniste de l’Assemblée nationale.

C’est justement pour ne servir à rien qu’a été conçue cette forme de participation citoyenne institutionnalisée, hors élections. « En 2008, pour une grande partie de la classe politique, il y a le traumatisme de 2005 : un référendum peut donner le résultat inverse de celui souhaité, retrace le constitutionnaliste Benjamin Morel. On conçoit alors le référendum d’initiative citoyenne (RIC) pour qu’il ne serve jamais, une usine à gaz. »

Aucun RIC ne peut alors concerner une loi votée dans l’année écoulée. La loi Duplomb ayant été adoptée le 8 juillet, « les citoyens sont obligés de se replier sur la pétition, un dispositif anecdotique dont l’utilité est le simple témoignage », juge Benjamin Morel.

Du moins sur le plan institutionnel, la pétition restant un instrument de choix pour mobiliser et alerter l’opinion. Il faut 500 000 signatures pour forcer une commission parlementaire à se pencher sur une pétition. Mais libre à elle de l’examiner ou de la classer, comme ce fut le cas pour le texte concernant la dissolution de la Brav-M, une unité de policiers à moto impliquée dans de nombreux cas de violences policières.

« Non, c’est non, M. Duplomb ! »

La pétition contre la loi Duplomb a réussi à passer une étape jusqu’à arriver dans l’Hémicycle. Mais son parcours institutionnel s’arrêtera là. « J’aurais aimé que lorsqu’une pétition dépasse un seuil de signatures, on puisse remettre la loi au vote. Ce serait un exercice démocratique plus complet », regrette Stéphane Peu, président communiste du groupe GDR.

L’agro-industrie et ses relais politiques ont, eux, déjà enjambé le débat parlementaire. Ils se projettent déjà vers un projet de « loi d’urgence » gouvernemental pour répondre à la colère des agriculteurs. Et même, provocation ultime, une loi Duplomb 2 a déjà été déposée par le sénateur qui insiste, malgré le veto du Conseil constitutionnel, pour réintroduire des pesticides interdits, dont l’acétamipride.

« On parle d’une substance qui provoque des malformations du cerveau des enfants, rappelle la députée insoumise Aurélie Trouvé. Tout cela, c’est la capitulation face à l’agrobusiness. C’est du trumpisme absolu, soit la négation de la démocratie et la négation de la science. »

Et Benjamin Lucas, porte-parole du groupe Écologique et social, de renchérir : « Soit M. Duplomb aime l’idée d’empoisonner les gens avec des pesticides, soit il est soumis aux lobbys de l’agrochimie. » Une nouvelle pétition a été déposée le 2 février sur le site de l’Assemblée : « Non, c’est non, M. Duplomb ! » Mardi, à 16 heures, elle n’avait recueilli qu’à peine plus de 70 000 signatures


 


 

Loi Duplomb : « La vie est plus forte que
leur politique de mort », martèle Fleur Breteau, visage des victimes de pesticides

Jessica Stephan sur www.humanite.fr

Son visage et sa colère avaient marqué les esprits. Alors que la pétition contre la loi Duplomb doit être discutée ce 11 février à l’Assemblée nationale, Fleur Breteau revient sur la lutte contre les pesticides.

Elle avait porté la colère jusqu’à l’Hémicycle. Le 8 juillet 2025, Fleur Breteau interpellait les députés lors du vote de la loi Duplomb. Atteinte de deux cancers du sein en quatre ans, la fondatrice du collectif Cancer Colère (dont le livre du même nom est sorti le 6 février aux éditions du Seuil) s’était engagée dans la mobilisation citoyenne contre ce texte, délétère pour l’environnement et la santé. Mercredi 11 février, les députés doivent débattre de la pétition qui a rassemblé plus de 2 millions de signatures contre cette loi. ONG, chercheurs et syndicats ont appelé à un rassemblement non loin de l’Assemblée.

Car l’offensive se poursuit. Le Conseil constitutionnel a eu beau censurer la réautorisation de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes, Laurent Duplomb revient à la charge avec une nouvelle proposition de loi, qui permettrait son utilisation dans certaines filières.

Sourd à la colère populaire mais à l’écoute des revendications de la FNSEA, le sénateur LR martèle sur les plateaux télé qu’« aucune étude sérieuse » n’a démontré que le pesticide serait cancérigène. Pourtant, des études ont détecté sa présence dans le liquide céphalorachidien d’enfants et d’adultes, et les travaux scientifiques s’accumulent pour pointer ses effets nocifs sur la santé humaine.

Qu’attendez-vous du débat sur la pétition contre la loi Duplomb ?

Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère : Rien, mais cela nous permet d’alerter à nouveau les députés. En mai-juin dernier, on leur a demandé s’ils seraient les alliés du cancer. On leur a envoyé des informations scientifiques, des rapports. Jeudi 12 février, une proposition de loi de Jean-Claude Raux (député du groupe Écologiste et social, NDLR) sera débattue. Elle permettrait d’éviter la contamination aux pesticides des points de captage d’eau.

C’est une urgence et ça concerne 100 % de la population. Si des députés osent voter contre cela, ils se font les alliés du cancer, des ennemis avérés de la santé publique. L’eau est un sujet d’intérêt général majeur. Or, c’est marqué noir sur blanc dans le Code de déontologie des parlementaires : l’intérêt général doit primer sur tout intérêt privé. Le message que je leur adresse, c’est que les malades les regardent.

Parallèlement, le gouvernement a annoncé une loi d’orientation agricole et l’un des paquets européens de simplification réglementaire « omnibus » contient des autorisations à durée illimitée pour certains pesticides…

Fleur Breteau : C’est une attaque en règle, avec un agenda politique délirant exigé par les industriels de l’agriculture, qui veulent une marchandise produite à grand renfort de pesticides pour spéculer sur le marché international et vendre de la malbouffe. Extrême centre, droite et extrême droite soutiennent en France et en Europe les industriels de l’agriculture et de la chimie, au détriment de la population et du monde paysan.

Paysans et malades subissent le même mépris de la part du gouvernement et de la Commission européenne. Nous avons les mêmes adversaires. Certaines multinationales qui produisent des pesticides fabriquent aussi des traitements contre le cancer. Lorsqu’on est malade, on leur rapporte de l’argent. La Cour des comptes le dit dans un rapport de 2024 : le cancer est une manne financière pour eux.

Or, la politique d’Emmanuel Macron ne s’attaque jamais aux causes du cancer. Il débloque 1,7 milliard d’euros sur cinq ans pour la recherche contre le cancer, dont une partie va aux laboratoires privés. Mais ce sont les causes environnementales qui font que le cancer augmente, et c’est là que nous attendons des choix politiques forts.

Pourquoi cette accélération législative et réglementaire, malgré les constats scientifiques, les décisions de justice, l’opposition citoyenne ?

Fleur Breteau : Parce qu’il y a une peur. Tout avait été organisé pour que la loi Duplomb soit votée sans aucun débat démocratique et public sur les pesticides. Malgré cela, on n’a jamais autant parlé des pesticides que l’année dernière. Ce qui s’est passé est extraordinaire. Des millions de Français ont signé une pétition. Des agriculteurs ont dit qu’il fallait arrêter les pesticides. Des représentants de mutuelles de santé, de l’école AgroParisTech, des citoyens se mobilisent.

Après la Ligue contre le cancer et des milliers de médecins, le Conseil national de l’ordre des médecins a pris position. La Cour de justice administrative de Paris a condamné l’État en septembre 2025 pour non-respect de la loi sur l’autorisation des pesticides. Donc ce qu’on est en train de vivre, c’est une contre-offensive du système, parce qu’on lui fout la trouille ! Mais que peuvent-ils faire contre des millions de personnes ?

Comment agir contre cette nouvelle offensive ?

Fleur Breteau : Nous allons demander au président du Sénat d’examiner officiellement la compatibilité de la nouvelle loi Duplomb avec la déontologie sénatoriale. Nous compilons également les alternatives. Par exemple, des betteraviers des Hauts-de-France ont arrêté les pesticides et monté une coopérative de sucre bio.

Cela fonctionne, ils gagnent leur vie. Aujourd’hui, pour l’examen de la pétition contre la loi Duplomb, le collectif Cancer Colère chantera avec la chorale Nos voix contre vos lois devant l’Assemblée nationale. Nous allons diffuser des témoignages d’agriculteurs pendant le Salon de l’agriculture. Il faut lutter contrer la désinformation, être clair sur les dangers.

Quel message adressez-vous au gouvernement ?

Fleur Breteau : Nous avons montré qu’on ne s’excusait pas d’être malades, qu’on n’allait pas se cacher. Au contraire : on veut que la honte soit portée par les responsables de l’épidémie de cancers. Non seulement ils ne nous protègent pas, mais ils aggravent la situation. Nous sommes face à des adversaires très puissants mais nous sommes très nombreux. On reçoit des milliers de messages de gens de tous les âges qui sont malades, qui ont des enfants malades, qui ont perdu un proche, d’agriculteurs victimes des pesticides ou qui ont perdu leur épouse – qui ne travaillait pas forcément sur l’exploitation…

Ce sont des gens qui bossent plus que tout le monde, qui ne gagnent pas leur vie, et qui portent une culpabilité énorme. Ce n’est pas à eux de la porter ! Le système est organisé pour qu’ils utilisent des pesticides. Depuis qu’ils sont au lycée agricole, on leur dit que c’est ce qu’il faut faire. Pour ne pas en utiliser, il faut être entouré, avoir de l’argent, ne pas être endetté. Et, en parallèle, le ministère de l’Agriculture est en train de démanteler la filière bio.

Il y a l’argent pour faire la transition agricole. Si on s’y met tous, on peut exiger d’arrêter de biberonner les industriels de l’agriculture avec les milliards d’euros de la PAC et les utiliser pour la transition agricole. On peut taxer l’alimentation ultratransformée, appliquer le principe contamineur-payeur.

Comment installer le rapport de force ?

Fleur Breteau : Avec Cancer Colère, on s’est informés, on a partagé les informations. Les gens en parlent, la discussion est passée des réseaux sociaux aux repas de famille. Nous devons passer un cran au-dessus. C’est aberrant : des malades en traitement doivent défendre la santé publique, se lever à 4 heures du matin pour bloquer le périphérique avec des paysans de la Confédération paysanne, des étudiants d’AgroParisTech, des gens des Soulèvements de la Terre, pour créer le rapport de force. Le regard de la société sur les pesticides a changé. Les gens réalisent que les industriels sont en train d’accaparer l’agriculture. Ça va être quoi, la nature ? Des monocultures de betteraves bourrées d’acétamipride ?

Le cancer est-il devenu un enjeu politique ?

Fleur Breteau : Des gens nous racontent que la prise de conscience que le système nous rend malades fait exploser leurs croyances et remet en question leur vote. On démasque des politiques : comprendre pour qui vote un parti politique sur la santé publique, c’est comprendre ses intentions réelles. Dans le collectif, on est capable d’oublier nos opinions pour travailler ensemble. Même si on n’est pas d’accord avec le voisin, on boit la même eau, on respire les mêmes cochonneries, on mange la même chose.

La politique, c’est ce qu’on est en train de faire : défendre ce qui nous est essentiel à tous. Des gens qui vivent près d’une des rivières les plus polluées de France me disent que leurs enfants ne peuvent pas se baigner dans l’eau où eux se baignaient. Ce sont leurs souvenirs d’enfance. On nous prive aussi d’un imaginaire. C’est d’une grande violence. L’avenir, ce n’est pas la chimio, l’endométriose ou un diabète à 30-40 ans.

Nous voulons un avenir serein, une sérénité alimentaire. Nous voulons que les agriculteurs et les éleveurs indépendants puissent gagner leur vie, avoir des week-ends et embaucher sur leur ferme, être respectés et définir les prix de ce qu’ils produisent.

Cette lutte a donc créé du commun…

Fleur Breteau : Quand on vit plusieurs années de traitement contre le cancer, une solitude sociale s’installe, une crainte, une précarité. Il y a une joie immense à se réunir alors qu’on vient d’endroits différents, des urbains, des ruraux, des agriculteurs, des gens qui n’ont jamais mis un pied dans un champ. On peut partager nos détresses, nos colères, nos angoisses. On bosse ensemble, on se marre… et on apprend des mauvaises nouvelles, des membres de Cancer Colère qui sont ou retournent à l’hôpital.

On est rappelés à l’urgence de notre lutte. Et quand on est autour d’une table, il y a une telle énergie que la peur n’est plus là. On est en train de fissurer ce mur politique qui protège les industriels de l’agriculture et de la chimie. Personne n’accepte de tomber malade pour protéger des profits industriels. On sait que la lutte va être longue et féroce, mais on a une énergie du diable.

Cela nourrit-il l’espoir ?

Fleur Breteau : Des camarades du collectif sont en train de monter un pôle collectif de soins, pour parler de nos angoisses et nos espoirs. Si nous, on voit la lumière, alors qu’on a un risque de récidive permanent au-dessus de nos têtes, des gens qui ne sont pas malades peuvent voir la lumière avec nous. Ce que je voudrais dire, c’est : ne laissez pas l’inquiétude vous saisir.

Où que vous soyez, vous pouvez faire quelque chose. Si je n’avais pas une sérieuse probabilité d’y arriver, je ne serais pas là. Ce qui nous empêche, c’est un système politique qui protège des intérêts de quelques-uns. Donc, il faut changer ce système, transformer le modèle agricole. On ne va rien lâcher. Mon espoir, il est solide comme un chêne. La vie est plus forte que leur politique de mort.

 mise en ligne le 8 février 2026

80 ans de la Sécu : une réforme révolutionnaire que les capitalistes tentent d’abattre depuis ses débuts

Léo Rosell sur www.humanite.fr

Fondée par les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 puis par la loi de mai 1946, la Sécurité sociale est une avancée sans précédent dans la société française. Une conquête due entre autres à l’influence du PCF et de la CGT, ainsi qu’aux actions conjuguées de Pierre Laroque et d’Ambroise Croizat. En dépit des oppositions, ils ont réussi à imposer son caractère égalitaire et autogestionnaire.

En octobre 2025, la Sécurité sociale fête ses 80 ans. En effet, cette institution, devenue fondamentale dans notre quotidien, est née en 1945, au sortir de la guerre, dans une France où tout était à reconstruire. À ce moment-là, son ambition était révolutionnaire : elle visait la réalisation d’un « ordre social nouveau ». Elle devait mettre l’ensemble de la population « à l’abri du besoin », pour en finir avec « la peur du lendemain ». Chacune et chacun, de la naissance à la mort, devaient ainsi être pris en charge face aux aléas de la vie, par un système fondé sur la solidarité nationale.

Portée par un contexte politique inédit, la création de la « Sécu » est favorisée par l’hégémonie des forces progressistes à la Libération, à travers une alliance entre les communistes, les socialistes, la CGT réunifiée et, dans une moindre mesure, les démocrates-chrétiens du MRP. Le patronat est largement discrédité par la collaboration. Au contraire, l’implication massive des militants de la CGT, lors de la mise en œuvre de la « Sécu » sur le terrain, est à l’origine d’une idée très présente dans les mémoires militantes : celle d’une « conquête ouvrière ».

Pour autant, sans doute faut-il rappeler que tout ne s’est pas créé en 1945. Depuis la fin du XIXe siècle, des lois ont commencé à organiser un embryon de protection sociale, mais ces législations se sont révélées insuffisantes et inefficaces, de telle sorte que, dans la Résistance, un consensus émerge autour de la nécessité de les réformer en profondeur.

Un projet dans la Résistance

Afin de s’imposer comme le chef incontestable de la France libre, le général de Gaulle cherche à rallier à lui la Résistance intérieure. Pour ce faire, dès 1942, il associe dans ses discours la « sécurité nationale » à la « sécurité sociale ». Plus important encore, le programme du Conseil national de la Résistance (CNR), élaboré dans la clandestinité, prévoit un « plan complet de sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État ».

Si ce texte symbolise une recherche de consensus au sein de la Résistance, son adoption a néanmoins été le fruit d’un long processus. Après un premier texte des socialistes, puis un second de la CGT, le programme proposé en novembre par le communiste Pierre Villon (1901-1980) sert de base de discussion. Après une série de modifications de la part des autres tendances de la Résistance, le programme est adopté par le bureau du CNR le 15 mars 1944.

Le CNR s’arrête donc sur une formulation minimale, susceptible d’être acceptée par ses différents courants. Les questions encore débattues, comme celle du financement ou de la répartition des pouvoirs dans le système, devront donc être tranchées plus tard. Néanmoins, l’importance prise par les communistes et les socialistes dans la Résistance explique les tendances socialisantes de ce programme.

À la Libération, un contexte politique inédit

À la Libération, un souffle de liberté et d’espoir traverse la France. La démocratie libérale s’élargit à la démocratie sociale, et la solidarité dans la Résistance se traduit dans l’aspiration à une solidarité sociale. Un enthousiasme révolutionnaire imprègne les discours de l’époque, en particulier du côté des forces issues du CNR.

Concernant la Sécurité sociale, dès octobre 1944, un haut fonctionnaire, Pierre Laroque, prend la tête de la direction des Assurances sociales, qui regroupaient plusieurs caisses privées. Il est ainsi chargé par le ministre du Travail et de la Sécurité sociale, Alexandre Parodi, de préparer un plan français de sécurité sociale. Laroque, qui s’était spécialisé dans la question des assurances sociales depuis le début des années 1930, avant de rejoindre Londres en 1943, affiche des convictions progressistes et un attachement aux grandes figures du « vieux socialisme français ».

En parallèle, l’Assemblée consultative provisoire, qui représente l’ensemble des forces de la Résistance, déménage d’Alger à Paris en novembre 1944. Elle confie alors la présidence de sa commission du Travail et des Affaires sociales à Ambroise Croizat. Ce dernier, ouvrier dès l’âge de 13 ans, secrétaire de la puissante fédération des métaux de la CGT depuis 1928, avait été élu député communiste sous le Front populaire. En février 1943, après avoir passé la guerre en prison, il est nommé délégué de la CGT clandestine dans cette Assemblée. Mais il faut attendre le printemps 1945 pour que le processus politique conduisant à la création de la Sécurité sociale s’accélère.

La Sécurité sociale, réforme ou révolution ?

Dans un discours prononcé le 23 mars 1945, Pierre Laroque inscrit la future Sécurité sociale dans notre histoire révolutionnaire, en cherchant à renouer avec « cette foi qui a été et restera à la base de toutes nos révolutions : car c’est une révolution qu’il faut faire et c’est une révolution que nous ferons ». En concluant son discours par cette formule, le haut fonctionnaire témoigne de la portée qu’il souhaite insuffler à la Sécurité sociale.

D’ailleurs, ses paroles ne sont pas sans rappeler celles de Jean Jaurès, qui écrivait en 1906, soit une quarantaine d’années plus tôt, que l’assurance sociale, « en donnant à tous les prolétaires plus de sécurité et de liberté d’esprit, (…) leur permettra de mieux préparer l’ordre social nouveau ». Le plan exposé par Laroque évoque ainsi un élément structurant dans la pensée de Jaurès, à savoir le réformisme révolutionnaire : l’idée d’une transformation certes progressive de l’ordre social, mais dont l’horizon révolutionnaire doit faire advenir la République sociale.

En 1945, une telle réforme révolutionnaire est nécessairement une réalisation collective. Elle s’appuie sur un compromis original entre une haute fonction publique modernisatrice, attachée à une conception émancipatrice de l’État social, et un mouvement ouvrier puissant au sortir de la guerre, organisé autour d’une CGT revendiquant 5 millions d’adhérents et capable de conquérir une position centrale dans la démocratie sociale naissante.

L’administration est donc chargée de rédiger un texte, mais elle doit encore solliciter l’avis de l’Assemblée consultative, dont le soutien politique est nécessaire pour donner davantage de légitimité à la réforme. Croizat joue alors un rôle en s’assurant que la commission qu’il préside apporte un soutien ferme au projet. Le rapport de la commission est présenté par Georges Buisson, fin connaisseur des assurances sociales au sein de la CGT et membre quant à lui de la tendance socialiste.

Il est adopté le 31 juillet 1945 par 190 voix pour et une seule voix contre, celle du député conservateur Joseph Denais. Les membres de la CFTC (Confédération française des travailleurs chrétiens) et du MRP (Mouvement républicain populaire), démocrate-chrétien, s’abstiennent. Par cette attitude ambiguë, ils manifestent leurs réserves, sans pour autant assumer une obstruction plus franche, en raison du coût politique qu’elle impliquerait.

Ce vote est décisif dans le processus qui mène à la signature des ordonnances du 4 et du 19 octobre 1945, portant création de la Sécurité sociale. La première prévoit une réorganisation complète du système des anciennes Assurances sociales, autour d’une caisse unique réunissant l’ensemble des risques sociaux – la maladie, la vieillesse, les accidents du travail ou encore la maternité – et gérée selon des principes de démocratie sociale, à travers des administrateurs désignés par les syndicats. La seconde ordonnance, plus consensuelle, améliore considérablement le régime des prestations et entre en vigueur dès le 1er janvier 1946.

Lors des élections de l’Assemblée constituante, le 21 octobre 1945, le programme du CNR se voit reconnaître une forte légitimité démocratique, étant donné que les trois partis qui s’en réclament obtiennent environ les trois quarts des suffrages. Le PCF, avec un peu plus de 26 % des voix, devient le premier parti de France, devant le MRP (23,9 %) et la SFIO, la Section française de l’Internationale ouvrière, qui deviendra le PS (23,5 %). Fort de ce résultat, le PCF voit sa présence renforcée dans le gouvernement formé le 21 novembre. Il passe de deux à cinq ministères, dont celui du Travail, attribué à Ambroise Croizat.

« Cette révolution, excusez-moi cette formule, est attendue par tout le pays »

Si la Sécurité sociale ne fait pas encore explicitement partie de ses attributions, Croizat clarifie les choses dès son discours de prise de fonction : la Sécurité sociale sera l’une de ses priorités. Il faut dire qu’au même moment cette compétence est revendiquée par Robert Prigent, ministre de la Population et membre du MRP. On comprend l’enjeu : si les démocrates-chrétiens en ont la charge, la réforme risque d’être vidée de sa substance.

D’ailleurs, en décembre, le MRP dépose une proposition de loi remettant en question l’ordonnance du 4 octobre. Finalement, à la faveur de la démission du général de Gaulle, Croizat est reconduit comme ministre du Travail et de la Sécurité sociale le 26 janvier 1946.

Dès lors, cet ancien métallo s’investit pleinement dans la mise en œuvre du régime général de la Sécurité sociale, d’autant plus qu’il sait que le temps est compté. Il défend publiquement, devant l’Assemblée, la presse et les groupes d’intérêt, les différents projets de loi sur la Sécurité sociale. La plus importante est celle du 22 mai 1946, dite loi Croizat. Elle devait permettre à l’ensemble de la population de bénéficier de ce nouveau régime.

Quelques jours avant son vote, Croizat déclare : « Cette révolution, excusez-moi cette formule, est attendue par tout le pays. (…) L’association de tous les Français sans exception à cette œuvre de solidarité nationale prouvera au monde le caractère hautement social de cette nouvelle république que nous voulons vraiment démocratique, forte et indépendante. »

Les grands principes du régime général

Ce régime repose sur quatre principes fondamentaux. Le premier est celui de l’universalité. La Sécurité sociale constitue un droit fondamental et universel, fondé sur la solidarité nationale. Elle doit donc couvrir l’ensemble de la population française, de la naissance à la mort. La caisse unique constitue le deuxième principe : cela signifie qu’une seule caisse primaire par département remplace la multitude de caisses du système précédent. Les caisses primaires sont réunies dans des caisses régionales, elles-mêmes regroupées dans une caisse nationale, chargée d’assurer l’équilibre du système.

Troisièmement, la cotisation s’impose comme le mode de financement privilégié, car, contrairement à la fiscalité, elle est censée garantir l’autonomie de la Sécurité sociale vis-à-vis des arbitrages budgétaires de l’État. La Sécurité sociale devient ainsi une institution de socialisation du salaire, directement financée par la valeur produite dans le monde du travail, sur le mode de la répartition et non plus de la capitalisation.

Enfin, le dernier principe, certainement le plus original, est celui de la démocratie sociale, la fameuse gestion par les intéressés eux-mêmes. Les conseils d’administration des caisses sont en effet composés à 75 % de représentants des salariés, contre 25 % pour le patronat. Les représentants sont d’abord désignés selon le principe de la représentativité – au profit de la CGT, huit fois plus représentative que la CFTC –, puis élus à partir de 1947. L’État conserve néanmoins une fonction importante de contrôle et de règlement.

Grâce à la combinaison de ces quatre principes, la protection sociale n’est plus une affaire de paternalisme, qu’il soit religieux, patronal ou étatique, pour devenir au contraire un puissant outil d’émancipation, individuelle et collective. Ambroise Croizat en parle même comme de « l’instrument de tous les progrès sociaux qui doivent, dans l’avenir, se réaliser », dans un discours prononcé le 8 août 1946, à l’Assemblée.

Une révolution inachevée ?

Néanmoins, force est de constater que ces grands principes vont être progressivement remis en question par les opposants au régime général de la Sécurité sociale. Le patronat, les démocrates-chrétiens, la Mutualité, les cadres, les médecins libéraux et les assureurs vont tour à tour obliger Ambroise Croizat et Pierre Laroque à négocier certains points, par pragmatisme, pour sauvegarder l’essentiel de l’édifice. 1947 marque ainsi un tournant, avec l’éviction des ministres communistes du gouvernement le 4 mai, l’entrée dans la logique de guerre froide et la scission syndicale entre la CGT et Force ouvrière. Désormais, cégétistes et communistes font de la « défense de la Sécurité sociale » une thématique centrale de leur opposition aux gouvernements successifs, qu’ils dénoncent comme étant « réactionnaires ».

Dans les décennies suivantes, on peut distinguer trois principales évolutions. La première renvoie à l’amélioration progressive des conditions de vie jusqu’aux années 1970, grâce aux effets protecteurs, mais aussi redistributifs, de la Sécurité sociale. Dans le même temps, le libéralisme opère un retour en force à la fin des années 1960 et surtout à partir des années 1970, alors même qu’il avait été discrédité au lendemain de la guerre. La libéralisation de la protection sociale, qui en fait un marché très lucratif, va de pair avec une troisième dynamique, celle de l’étatisation de la Sécurité sociale.

D’ailleurs, le prétendu « trou de la Sécurité sociale » est imposé dans le débat public à partir de 1967, par le premier ministre Georges Pompidou, pour justifier les ordonnances Jeanneney prises par son gouvernement. La démocratie sociale originelle disparaît ainsi au profit d’un paritarisme favorable au patronat dans les caisses et d’une reprise en main par l’État de la « gouvernance » de la Sécurité sociale. Ces ordonnances répondent d’ailleurs à la totalité des revendications du CNPF, l’ancêtre du Medef.

Entre-temps, la logique initiale de financement de besoins, garantissant des droits sociaux considérés comme universels, s’est peu à peu effacée au profit d’une exigence de réduction des dépenses. Ce nouveau paradigme budgétaire s’exprime par un assèchement des recettes de la Sécurité sociale, notamment par des exonérations de cotisations patronales, la « maîtrise des dépenses » étant par ailleurs encouragée par la réglementation européenne. Ces évolutions ne sont donc que la conséquence d’arbitrages politiques, eux-mêmes pris dans des rapports de force institutionnels, dont témoigne l’instauration des projets de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) par Alain Juppé en 1996.

En parallèle de ces transformations, des mémoires conflictuelles se sont développées autour de la Sécurité sociale. Certaines vont jusqu’à opposer les figures d’Ambroise Croizat et de Pierre Laroque. Insistons au contraire sur leur complémentarité, sur la défense de leur héritage commun et sur le fait que, malgré leurs origines très différentes, ils ont su travailler ensemble et parler le même langage : celui de l’intérêt général et de la justice sociale. Leur ambition d’« en finir avec la peur du lendemain » reste à ce titre d’une étonnante actualité et appelle à renouer avec de nouvelles conquêtes.

 mise en ligne le 3 février 2026

« Ne laissons pas la police aux mains de l’extrême droite » : Jean-Louis Arajol,
ex-responsable syndical policier, fondateur de Police République et Citoyenneté

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Alors que le syndicat Alliance Police appelle la population à manifester à ses côtés ce samedi 31 janvier pour demander plus de moyens, le fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), Jean-Louis Arajol, Major de police à la retraite, appelle à un sursaut républicain du syndicalisme policier.

À l’appel du syndicat Alliance Police, une mobilisation est prévue ce samedi 31 janvier. L’organisation sollicite le soutien de la population et a même lancé une pétition en ligne. Si cette stratégie interroge, pour Jean-Louis Arajol, ancien secrétaire général du Syndicat Général de la Police SGP-FO et de la Fédération autonome des syndicats de police (FASP), fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), il ne s’agit pas d’une nouveauté tactique. Dans un contexte de dérive réactionnaire de l’institution policière, il appelle les forces progressistes à investir le terrain pour ne pas l’abandonner à l’influence de l’extrême droite.

Vous plaidez pour que le syndicalisme policier républicain retrouve sa voix. Pourquoi cette parole est-elle devenue inaudible ?

Jean-Louis Arajol : Le syndicalisme policier a changé. À l’époque du SGP-FO et de la FASP, nous avions une approche de proximité avec le mouvement social, une forme de garantie citoyenne. Aujourd’hui, nous assistons à une déviance corporatiste. Les principales organisations syndicales représentatives copient Alliance dans une course à l’échalote toujours plus droitière.

On a même vu disparaître le sigle SGP, jusqu’ici porte-étendard de la police républicaine. Une forme de « syndicratie » de permanents s’est, en outre, installée et a coupé les liens avec le terrain. Il n’y a plus de relais républicains dans les brigades qui, comme en 1968 ou lors de l’affaire Makomé (en 1993, Makomé M’Bowolé, un garçon de 17 ans, était tué d’une balle dans la tête par un inspecteur alors qu’il se trouvait en garde à vue dans un commissariat parisien, N.D.L.R.), savaient faire passer des messages de discernement. Livrée à elle-même, la base se laisse bercer par l’appel du vide.

Cette dérive s’est-elle généralisée à toute la police ?

Jean-Louis Arajol : Les choses ne sont pas aussi symétriques qu’il n’y paraît. Si la direction d’Alliance est ouvertement à droite, il reste dans leurs rangs des policiers républicains, des antifascistes, parfois même parmi leurs cadres locaux. Le problème, c’est que l’ensemble des syndicats représentatifs sont devenus des wagons et non plus la locomotive : ils suivent la base au lieu de l’instruire.

« Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. »

Quand, il y a quelques années, le ministre Castaner rappelle que tout acte raciste doit être puni et que des syndicalistes appellent, eux, à jeter les menottes par solidarité avec ceux qui tiennent des propos extrémistes, on marche sur la tête. Aujourd’hui, les deux principaux blocs syndicaux, qui représentent 70 % des policiers, rouleraient les yeux fermés pour l’extrême droite si elle arrivait au pouvoir. Pourtant, elle ne défend pas la police, elle l’utilise.

Cette situation est également liée à des choix politiques en matière de sécurité…

Jean-Louis Arajol : Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. Cela se traduit par la paupérisation du service public au profit du « technosolutionnisme », avec l’installation de caméras partout, et du tout-carcéral. On stigmatise certaines catégories de population et certains quartiers pour un résultat nul en matière d’élucidation.

C’est aussi le modèle défendu par l’ultra-droite. Prenez Louis Aliot à Perpignan : il a multiplié les caméras et les policiers municipaux, et il détient le record d’évolution de la délinquance avec + 50 % en un an. Si ce modèle fonctionnait, je me tairais. Mais c’est un fiasco total qui ne sert qu’à alimenter l’insécurité sociale.

Craignez-vous une « américanisation » du système répressif en France ?

Jean-Louis Arajol : C’est une vague mondiale. Dans mon livre Police en péril, j’imaginais par anticipation une police spécifique de l’immigration, des zones de sécurité différenciées selon la richesse des citoyens et un recours massif à la technologie. Nous y sommes.

C’est un modèle aux antipodes de la République. Le drame, c’est que cette dérive a parfois été cautionnée par des politiques présumées de gauche. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, elle trouvera même, comme Trump aux États-Unis, des miliciens de dernière minute pour faire la sale besogne. La population ne se rend pas compte de la gravité de la situation.

Comment se comporter face à l’appel à manifester du syndicat Alliance ?

Jean-Louis Arajol : Il ne faut pas laisser le terrain aux fascistes. Si les élus républicains et le peuple de gauche ne se mobilisent pas, qui prendra la parole ? Les maires d’extrême droite se feront un plaisir de relayer leur discours de haine dans le mainstream médiatique en disant : « Nous, on défend la police. »

Il faut occuper le terrain pour défendre le service public de sécurité. C’est une bataille culturelle. Si on abandonne la masse silencieuse des policiers républicains qui essaient de ne pas céder aux thèses fascisantes, on les livre pieds et poings liés à l’extrême droite.

Qu’attendez-vous concrètement des partis de gauche dans cette bataille ?

Jean-Louis Arajol : La gauche ne peut pas se contenter de dénoncer une « police fasciste ». Quand on stigmatise l’institution dans son ensemble, on renforce l’extrême droite. Je demande aux responsables politiques d’avoir un discours clair : défendre la police républicaine et l’État de droit. Il faut se battre pour un service public rigoureux et unifier le mouvement social sur l’essentiel : l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Rassemblons-nous pour sauver la République.


 


 

Pour une police républicaine

par Christophe BEX, député LFI Nouveau Front Populaire sur https://blogs.mediapart.fr/

A l’appel du syndicat policier Alliance, des manifestations ont eu lieu ce samedi 31 janvier dans plusieurs villes françaises afin de réclamer plus de moyens.

Oui, plus de moyens pour le service public, pour les services publics, c’est indéniable ! Ce n’est pas nouveau, c’est récurrent, et ce n’est pas faute de manifester sur cette revendication depuis des dizaines années, de solliciter des budgets, d’amender les projets de lois de finances…mais les gouvernements passent et continuent de couper dans le budget de l’état et celui de la sécurité sociale.

Oui il manque des professeurs, des policiers et des infirmières, c’est souvent ces trois professions qui sont mises en avant par les médias, les éditorialistes et même par l’opinion publique. Mais c’est oublier les personnels administratifs, techniques, de l’entretien, des bibliothèques, ingénieurs, sociaux, de la santé…ils et elles sont trop souvent invisibilisé·es et sacrifié·es mais indispensables pour le bon fonctionnement du service au public.

Que seraient les comédiens au Théâtre sans les décorateurs, les scénographes, les accessoiristes, les créateurs lumières, les régisseurs, les machinistes, les maquilleuses, les costumières, les habilleuses, les gestionnaires, les administrateurs, les ouvreuses, les ouvreurs…

Je n’ai pas la mémoire courte, je me souviens de la Révision Générale des politiques publiques (RGPP) une des réformes administratives de grande ampleur lancée sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat est responsable et comptable d’une baisse de 13.000 postes dans les effectifs de police et de gendarmerie pendant son mandat. Quand je vois aujourd’hui Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse communiquer des lettres de soutien au mouvement Policier, c’est d’une grossière hypocrisie. Lors du mandat de Nicolas Sarkozy, il et elle ont soutenu les réductions d’effectifs. Aujourd’hui encore et toujours à l’assemblée Nationale pour Laurent Wauquiez et à la Région ile de France pour Valérie Pécresse il et elle stigmatisent les fonctionnaires, demandent à réduire le périmètre de la fonction publique et du service au public, à voter des coupes budgétaires. Il et elle prônent la dérégulation, la libéralisation et la privatisation.

Aujourd’hui le syndicat policier Alliance, qui se dit Apolitique sur les réseaux sociaux, est accompagné par toutes les nuances de l’extrême droite française. Etonnant, je n’ai jamais vu l’extrême droite manifester pour la défense des services publics et à l’assemblée le Rassemblement National est un fervent promoteur de la privatisation et de la sous-traitance. L’extrême droite ne défend pas la police, elle l’utilise. Les motifs de cet appel à manifester sont d’une autre nature, il suffit de voir les pancartes, ils souhaitent renforcer les pouvoirs de la Police, augmenter les moyens pour le contrôle de la population, pour la répression du mouvement social, humaniste, citoyen et écologique. Paradoxal, quand nous irons manifester pour de meilleures conditions de travail, des recrutements, des moyens conséquents (revendications du syndicat policier Alliance aujourd’hui) nous serons plus fortement réprimés.

Il y a également cette Proposition de Loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dans l’exercice de leurs fonctions qui n’a pas pu être entièrement examinée à l’assemblée, mais le gouvernement a la possibilité de réinscrire ce texte à l’ordre du jour. Cette loi va renforcer encore le recours à l’arme pour la police, alors même que l’état actuel du droit est extrêmement favorable au recours à l’arme. L’analyse de la situation par la police sera présumée être la bonne. Ce sera au parquet de prouver que la police n’a pas agi dans le sens des articles du Code de la Sécurité Intérieure. Par conséquent, cette présomption aura pour objet de renforcer l’analyse subjective de la situation par la police, et donc de donner un nouveau signal « de liberté » dans le recours à l’arme létale.

Les policiers et les policières souhaitent être respectées, c’est légitime, mais au préalable ils et elles doivent être respectables auprès de la population sans aucune discrimination, acte raciste et violence injustifiée dans leurs activités, quand on représente la loi, on doit plus que les autres la respecter.

La République a besoin d’une justice, mais également d’une police qui lui soit loyale, et qui soit attachée aux principes de l’état de droit. La police doit agir pour la protection des libertés individuelles et collectives. Pour la défense de la police républicaine et de l’État de droit.

Ce qui se déroule aux Etats Unis doit nous alerter, en France la POLICE ne doit pas perdre ses trois premières lettres.

   mise en ligne le 23 janvier 2026

La CGT représentée par Sophie Binet fait irruption aux BIS de Nantes pour dénoncer « le plan social invisible » qui frappe la culture

Clément Garcia sur www.humanite.fr

La CGT représentée par Sophie Binet a fait irruption aux Bis de Nantes pour dénoncer « le plan social invisible » qui frappe le secteur culturel. Le débat s’est poursuivi pour défendre un service public de la culture en danger face à l’offensive idéologique des droites.

L’inquiétude prévaut dans les allées des Biennales internationales du spectacle (BIS) qui se tiennent les 21 et 22 janvier à Nantes, face au vent mauvais qui souffle contre le service public de la culture, gage de cette « exception culturelle » qui a façonné l’image de la France.

D’autant que la ville hôte de ce rendez-vous incontournable des acteurs culturels est aussi la capitale de la Région des Pays de la Loire, transformée en laboratoire trumpiste par sa présidente Christelle Morançais (Horizons) qui s’est violemment attaquée au tissu culturel local et a signé un retrait inédit des financements régionaux dans la culture (-70 %).

À ce qu’il faut bien appeler un volontarisme de droite répond la crise qui frappe les collectivités locales, sommées par l’État de passer à la diète. Et c’est la culture qui trinque, partout, laissant planer « un immense plan social invisible », selon les mots de la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet.

« Rachida Dati fait preuve d’un mépris de classe » déclare Sophie Binet

Cette édition, placée sous le sceau de la résistance, n’aura pas eu l’honneur d’un déplacement ministériel, Rachida Dati jugeant sûrement l’évènement incompatible avec un emploi du temps, il est vrai, bien rempli par ses obligations de campagne parisienne.

Personne ne semblait se soucier de son absence, et on imagine un accueil pour le moins frais si elle avait pointé le bout de son nez. Reste le sentiment d’une trahison de mandat pour tout un secteur malmené et abandonné par sa principale tutelle.

C’est ce que l’on pouvait ressentir lorsque le nom de la ministre, prononcé mercredi matin par le directeur général de la Création artistique, Christopher Miles, lors d’une rencontre introductive, suscitait des huées polies. L’irruption de la CGT spectacle avec son secrétaire Ghislain Gauthier et Sophie Binet en personne, permettait de mettre enfin des mots sur le malaise, et des points sur le i : « Rachida Dati fait preuve d’un mépris de classe. Oui, les travailleurs sont capables d’aller au théâtre pour peu qu’on leur laisse la possibilité », déclarait la secrétaire générale de la CGT, en évoquant « une crise bien plus profonde ».

Après avoir pointé « le grand basculement organisé par le capital et l’extrême droite », Sophie Binet a proposé aux acteurs culturels de se ressembler autour de trois grands axes : une bataille pour affirmer que la culture n’est pas un coût, lutter contre sa marchandisation et enfin pour l’indépendance de la création. Autant de propositions au travers desquelles se dessine la lutte pour défendre et promouvoir le service public de la culture.

Bataille des imaginaires

« Quel service public de la culture pour demain ? », était justement l’intitulé d’un débat organisé l’après-midi. Il aurait fallu pousser les murs pour faire entrer la foule qui s’est pressée à cette rencontre autour de Sophie Binet, Pierre Dharréville responsable de la commission culture du Parti communiste, François Ruffin de Debout ! Andy Kerbrat, député insoumis de la Loire-Atlantique, et Alexie Lorca, adjointe à la culture de la ville de Montreuil.

Le panel marqué à gauche à toutefois laisser entrevoir des divergences. Pierre Dharréville a introduit la rencontre en proposant une définition du service public de la culture : « tout ce qui permet le développement non marchand du secteur culturel, avec des institutions publiques et acteurs subventionnés et conventionnés, autour d’une gouvernance démocratique ».

Le débat s’est vite éloigné de son objet pour questionner, au sens large, la place de la culture dans le débat politique. François Ruffin s’en est remis aux formules qu’il affectionne, « remettre de l’air et de l’imaginaire », « construire une société des liens plutôt qu’une société des biens ».

Une bataille des imaginaires, donc, qui pourrait selon lui passer par la création d’un « Puy du fou de gauche ». Proposition qui a fait tiquer le communiste qui pointait le risque qu’en reprenant les méthodes de la droite on affaiblisse le combat émancipateur.

Les nouveaux États généraux de la culture

Sophie Binet a rappelé que « la culture n’est pas neutre » et, relevant le rôle de la CGT dans la création du festival de Cannes et l’engagement syndical d’illustres personnalités culturelles, a appelé à « ne pas laisser le contrôle de nos cerveaux à des puissances technologiques ». « Il y a désormais une bataille culturelle qui est menée par les milliardaires », poursuivait-elle. Actant la rupture avec les conceptions héritées de Malraux, dont l’actuelle ministre est comptable, elle pointait une « repolitisation partisane, et le financement de la culture en fonction des affiliations idéologiques ».

Le débat a pris une tournure plus polémique quand François Ruffin a soulevé le divorce entre les classes populaires et les acteurs culturels, appelant à nouveau à construire un « récit fédérateur ». Andy Kerbrat a, de son côté, osé le néologisme « artistocratie », pour définir ce divorce, ce qui n’a laissé indiffère ni la secrétaire générale de la CGT, ni le responsable communiste.

Pour la première, il convient d’analyser comment le patronat a cherché, depuis 1968, à couper les classes populaires de la culture. Pour le second, prenant exemple sur la dynamique du Front populaire, de faire de la culture « le cœur d’un projet d émancipation. Elle ne peut pas qu’être l’aliéna d’un programme mais irriguer l’ensemble ».

C’est justement ce à quoi s’attachent à réfléchir les nouveaux États généraux de la culture, lancés l’année dernière dans les pas de ceux commencés en leur temps par Jack Ralite, dont tous autour de la table étaient partie prenante, et auxquels Pierre Dharréville a appelé chacun à prendre part.

   mise en ligne le 22 janvier 2026

 

À bas Parcoursup,
mais après ?

par Pablo Pillaud-Vivien sur https://regards.fr/

C’est le début de la saison Parcoursup pour des centaines de milliers de lycéens en terminale. Ce système de préinscription est devenu le symbole des maux de l’enseignement supérieur. Mais si l’algorithme cristallise les angoisses et les colères, il masque l’essentiel : l’absence d’un projet éducatif capable de dire ce que nous voulons transmettre, produire et devenir collectivement.

Parcoursup ouvre ses inscriptions pour 2026. Pour de nombreux jeunes et familles, c’est cela l’actualité… Il a su faire l’unanimité contre lui. Faire huer Parcoursup et c’est le succès assuré dans tous les meetings. Contre la sélection absurde – un vœu en psycho et te voilà en géo –, contre l’opacité algorithmique, contre l’orientation par l’échec, contre la mise en concurrence généralisée des lycéens. Une question demeure : que propose-t-on à la place ?

L’État consacre chaque année des dizaines de milliards à l’enseignement supérieur, mais ce budget ramené par étudiant a chuté de 22% depuis 2008. La gauche propose de corriger, de rééquilibrer, de démocratiser l’accès. Mais à quoi doit servir l’école, comme l’université, dans une société qui va, c’est certain, se transformer radicalement ? Parcoursup est le révélateur d’un système éducatif qui a renoncé à penser ce qu’il transmet, à qui, et dans quel but commun.

Depuis des décennies, l’école est sommée de réparer les inégalités sociales, former des citoyens, former aux métiers et préparer à des métiers qui n’existent pas encore. Mais sans jamais clarifier ce que chaque citoyen devrait acquérir.

Le socle commun est trop souvent un empilement de disciplines académiques, hiérarchisées, sacralisées : mathématiques, français, histoire, sciences naturelles. Indispensables. Mais la question des savoir-faire, des compétences pratiques, techniques, collectives, reste un angle mort du projet éducatif.

La question n’est donc pas seulement comment on oriente, mais quel type de nation nous voulons construire ? Une société qui se rêve post-industrielle assise sur une économie de services, dépendante des chaînes de valeur mondialisées ? Ou une nation capable de produire, de soigner, de défendre le droit, de nourrir sa population et de jouir aussi ?

La France affirme vouloir se réindustrialiser, réussir la bifurcation écologique, demeurer une grande nation agricole et de services publics. Mais les chiffres racontent une autre histoire. Chaque année, elle forme environ 100 000 diplômés dans les filières d’ingénierie, quand les États-Unis en forment près de 240 000 (pour 340 millions d’habitants), la Russie plus de 450 000 (pour 140 millions d’habitants) et l’Iran plus de 230 000 (pour 90 millions d’habitants). Des puissances industrielles ou émergentes investissent massivement dans les savoirs techniques quand la France reste en retrait. Le même sous-investissement structurel se retrouve dans les métiers du soin : avec 340 médecins et 888 infirmiers pour 100 000 habitants, la France est nettement moins dotée que l’Allemagne, qui en compte respectivement 455 et près de 1200. Côté justice, l’écart est tout aussi frappant : la France dispose d’environ 11 juges pour 100 000 habitants, contre près de 25 en Allemagne, et presque deux fois moins d’avocats par habitant. Partout, le constat est le même : enseignants, techniciens, cadres intermédiaires manquent, par choix politiques.

La France affiche des ambitions de puissance productive et démocratique sans jamais se poser la question décisive : quels métiers voulons-nous former, en quelle quantité, et à travers quels enseignements communs pour faire société ? On ne rebâtit pas une industrie sans une culture technique partagée. On ne transforme l’agriculture sans des savoirs agronomiques largement diffusés. On ne renforce l’État de droit sans une formation exigeante au raisonnement juridique. Tout cela ne relève pas du marché de l’orientation individuelle mais de choix politiques collectifs.

Mais former à ces métiers ne suffit pas. Une école émancipatrice ne peut être réduite à une annexe du marché du travail, ni l’université à une fabrique de compétences immédiatement monétisables. L’éducation doit aussi nous apprendre à regarder le monde, à y être et y agir, pas seulement à y produire. Apprendre à dessiner, à jardiner, à écouter, à faire de la musique, à admirer une œuvre d’art, à lire, à comprendre un texte, à réparer un objet ou à monter son installation électrique : c’est ce qui construit des individus autonomes, sensibles, capables d’attention, de coopération et de jugement. Tout ce que l’on apprend n’a pas vocation à être rentable… 

Reste pourtant une question décisive, que Parcoursup ne fait qu’effleurer mais que la gauche ne peut plus esquiver. Avec l’intelligence artificielle, l’automatisation et les gains de productivité à venir, du temps de travail va se libérer. Mais pour quoi faire ? Pour produire plus, consommer plus, s’adapter en permanence à un marché du travail instable ? Ou pour apprendre autrement, participer davantage à la vie démocratique, créer, transmettre, prendre soin, habiter pleinement le monde ? Cette question du temps libéré est indissociable de celle de l’éducation : si l’on ne sait pas quoi faire du temps gagné, c’est que l’on n’a jamais appris à autre chose qu’à travailler.

Penser Parcoursup, ce n’est donc pas seulement repenser l’orientation, c’est rouvrir un débat politique majeur sur ce que nous voulons transmettre, sur la place du savoir dans une société émancipée et sur le type de civilisation que nous choisissons de construire. Tant que ce débat restera absent, Parcoursup continuera de trier des trajectoires individuelles là où il faudrait enfin organiser un avenir commun.

   mise en ligne le 12 janvier 2026

Montpellier : une pétition demande à la mairie et à la préfecture l’activation du plan Grand froid

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Ce lundi 12 janvier, une quarantaine de personnes s’est réunie devant la mairie de Montpellier pour tenter de remettre au maire une pétition demandant l’ouverture de lieux d’accueils pour abriter les personnes vivant à la rue dans ces périodes de grand froid

Les grilles de l’hôtel de ville se ferment alors qu’une quarantaine de personnes se rassemble devant le bâtiment. “On vient pour remettre une pétition au maire pour lui demander d’ouvrir des gymnases pour accueillir des personnes à la rue”, explique Samuel Forest, fondateur de l’association Solidarité Partagée, spécialisée dans l’ouverture de lieux pour loger des gens dans le besoin. Le texte, qui a récolté 600 signatures depuis le 7 janvier, exhorte “la préfecture et la mairie de Montpellier d’activer le plan grand froid. Cela comprend la réquisition des gymnases et autres lieux vacants pour qu’ils puissent servir d’hébergement temporaire et l’organisation d’un système d’accueil bien structuré et adapté pour toutes ces personnes en détresse.”

Depuis le 4 janvier, l’association manifeste quasiment quotidiennement devant la préfecture de l’Hérault. “Il y a urgence”, martèle Samuel Forest, en évoquant la mort d’un jeune homme de 28 ans dans les rues de Montpellier le 30 décembre dernier, à l suite d’une hypothermie. “La mairie à ouvert un gymnase de 55 places pendant quatre jours alors qu’on estime que 1 000 personnes dorment à la rue à Montpellier, ce n’est clairement pas assez, nous demandons la réquisition de lieux pour de l’hébergement”, précise-t-il.

Antoine, travailleur social syndiqué chez Sud Santé Sociaux, pointe quant à lui la responsabilité de l’État :“C’est la compétence de l’État de financer des structures qui permettent l’accompagnement pour l’hébergement d’urgence des personnes. Le Conseil départemental a la même compétence pour les mineurs, il est également responsable. Ils se renvoient tous la balle.”

A la fin du rassemblement, Fatima, une femme vivant à la rue, prend la parole au micro en se cachant derrière une grande écharpe. “C’est dur, je suis tombée malade, il nous faudrait une grande salle chauffée. J’ai beau appeler le 115 pour un hébergement d’urgence plusieurs fois par jour, c’est saturé, j’en ai marre.”

Venus pour rencontrer Michaël Delafosse, maire de Montpellier, les manifestants n’ont pas été reçus. Les organisateurs du rassemblements appellent à une réunion publique sur la question du sans-abrisme ce mercredi 14 janvier à 18 h 30 à la brasserie Le Dôme (arrêt de tram Saint-Denis, ligne 3.)


 

  mise en ligne le 9 janvier 2026

« Virage autoritaire sur le système de santé » : pourquoi les médecins
font grève (ou pas)

par Rachel Knaebel sur https://basta.media/

Les médecins ont lancé une grève de dix jours en début de semaine, pour protester contre un contrôle accru des arrêts maladie et des menaces de sanctions. Mais toutes les organisations professionnelles ne sont pas en accord avec ce mouvement.

ne grève des médecins, généralistes et spécialistes, a commencé lundi 5 janvier. Largement suivie, elle devrait durer dix jours. L’intersyndicale qui appelle à cette grève dénonce plusieurs mesures de la loi de finances de la Sécurité sociale, adoptée mi-décembre et qui sonnerait « le glas de la médecine libérale en France ».

Un de ses articles prévoit, par exemple, la fin du remboursement par l’Assurance-maladie des actes et prestations prescrits par les médecins dits « de secteur 3 », qui n’ont pas signé d’accord avec la Sécurité sociale et fixent librement leurs tarifs, souvent élevés. D’autres articles de cette loi donnent à l’Assurance-maladie le pouvoir de prononcer unilatéralement des baisses de remboursements, si les négociations avec les médecins n’ont pas abouti.

Un autre point prévoyait des sanctions financières, pouvant aller jusqu’à 10 000 euros par an, contre les médecins qui n’alimentent pas le dossier médical partagé (DMP), un carnet de santé numérique. Mais cet aspect a été invalidé par le Conseil constitutionnel à la toute fin du mois de décembre.

« Ça nous assimile à des fraudeurs »

Enfin, les médecins protestent contre un contrôle renforcé des arrêts maladie prescrits, prévu, non pas dans la loi de finances de la Sécu, mais dans un projet loi de lutte contre la fraude sociale et fiscale, étudié au Parlement depuis l’automne.

Depuis plusieurs années, les médecins subissent une pression de plus en plus forte de la part de l’État sur leurs prescriptions d’arrêts maladie. Car le nombre d’arrêts maladie augmente, tout comme le montant global d’indemnités journalières payées en cas d’arrêts. Pour l’Assurance-maladie, 60 % de cette hausse est due à l’augmentation de la population, à son vieillissement, et à l’augmentation des salaires, sur lesquels sont calculées les indemnités. L’Assurance-maladie en déduit donc que 40 % de l’augmentation du coût des indemnités vient directement des médecins, qui prescriraient trop d’arrêts.

« C’est une loi qui a vocation à lutter contre la fraude. Et dans cette loi, les parlementaires ont intégré la “mise sous objectifs”, un outil qui doit normalement permettre de réguler la prescription d’arrêts maladie. Ça nous assimile, de fait, à des fraudeurs. C’est nous prendre d’emblée pour des gens malhonnêtes », s’indigne Sébastien Adnot, médecin dans le Vaucluse et secrétaire général adjoint du syndicat de généralistes MG France.

Pour lui, la manière dont la Caisse nationale d’assurance-maladie (CNAM) sélectionne les médecins aujourd’hui contrôlés pour les arrêts de travail prescrits est opaque. « Si on écoute la Cnam, elle sélectionne par le biais d’un algorithme les médecins qui ont des prescriptions atypiques d’arrêts de travail. Mais l’algorithme, on ne sait pas comment il fonctionne. Et puis, si on est dans un secteur où il y a beaucoup d’ouvriers, avec des gens qui ont des troubles musculo-squelettiques, des douleurs lombaires, des problèmes de santé mentale, etc., comment voulez-vous que nous puissions atteindre des objectifs de réduction des arrêts maladie, alors qu’on donne simplement ce dont les patients ont besoin ? »

La « verticalité » plutôt que le dialogue

MG France conteste aussi les sanctions financières initialement prévues dans la loi de financement de la Sécu pour non-remplissage du dossier médical partagé. « Le dossier médical partagé, c’est une avancée qui peut être majeure. Nous n’en remettons pas en question l’utilité. Mais le DMP a été construit sans concertation avec les soignants et les médecins. Donc, on a un outil qui n’est pas adapté à notre pratique, et on ne l’utilise pas. Mais plutôt que de dire “on va travailler avec vous pour rendre l’outil plus ergonomique”, on nous menace d’amendes ! »

Plus largement, le médecin fustige « un virage autoritaire de l’État par rapport au système de santé, et une disparition de ce qui fonde normalement la relation entre les médecins et l’Assurance-maladie, qui est le dialogue conventionnel. Là, au contraire, on voit une verticalité qui s’installe. »

La composition de l’intersyndicale qui a appelé à la grève des médecins est large. Elle va d’organisations de généralistes, comme MG France, à celles des Jeunes médecins, la Fédération des médecins de France, le syndicat de chirurgiens et spécialistes Spé-Le Bloc… Mais tous les syndicats de médecins ne s’y sont pas joints.

Les « privilèges d’une corporation »

Le Syndicat de la médecine générale (SMG), orienté à gauche, se tient à l’écart de ce mouvement. « Sous couvert de défendre l’accès aux soins et le système de santé, ces organisations défendent surtout les privilèges d’une corporation et ses bénéfices, accuse le SMG au sujet de l’appel à la grève et des syndicats qui l’ont lancé. Ceux-ci « s’insurgent contre les limitations portées aux dépassements d’honoraires, contre le contrôle de l’augmentation injustifiée des profits réalisés dans certaines spécialités, et défendent bec et ongles un système libéral qui a désormais largement fait la preuve de son incapacité à remplir le service essentiel à la population que représentent les soins de santé », écrit aussi le SMG.

Pourtant, le Syndicat de la médecine générale partage une partie des revendications des médecins à l’initiative de la grève et dénonce aussi la pression exercée sur les arrêts maladie. « Nous militons pour défendre l’arrêt de travail comme un outil thérapeutique, et pour lutter contre les causes de l’augmentation de ces arrêts de travail », explique Ismaël Nureni Banafunzi, médecin à La Rochelle, au nom du Syndicat de la médecine générale, dont il est membre.

« Pour la suppression des dépassements d’honoraires »

Sur le dossier médical partagé, le SMG alerte de son côté depuis des années sur la sécurité des données et la nécessité du consentement des patients et des patientes. « Les moteurs de notre opposition ne sont pas les mêmes », résume le médecin au sujet de cette grève. « Notre objectif, c’est de réfléchir à l’organisation territoriale de santé, pas seulement avec les médecins, mais aussi avec les autres personnels de santé et les patients et les patientes, pour introduire de la démocratie dans la gouvernance de la Sécurité sociale, pour savoir où est-ce qu’on met l’argent et où est-ce qu’on le prend », défend Ismaël Nureni Banafunzi.Le SMG s’était par exemple fermement opposé à l’augmentation des restes à charge pour les patients, à l’origine prévue dans le projet de budget de la Sécu. Mesure qui a finalement été abandonnée, du moins pour cette année. « Nous militons pour la suppression des dépassements d’honoraires, ajoute le médecin du SMG. Et pour une nouvelle organisation territoriale de santé afin de lutter contre la désertification médicale en créant un système public de soins primaires et en instaurant une diversification sociologique du recrutement des étudiants en médecine. »

Au-delà des revendications des différentes organisations professionnelles, la grève actuelle des médecins fait ressortir une défiance envers les pouvoirs publics, dans un contexte où le budget de la Sécu a été adopté avec beaucoup de difficultés. « Le problème de la santé en France, c’est essentiellement un problème de choix politique, pas de dépenses qui seraient trop importantes, juge Sébastien Adnot. Qu’est-ce que la classe politique qui est en charge des affaires du pays est prête à faire pour assurer la santé des citoyens ? »

 mise en ligne le 8 janvier 2026

« Dehors, c’est l’enfer » :
dans un Paris glacial, des sans-abri accueillis en urgence

Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/

Avec ses 300 lits de camp installés, le Carreau du Temple, à Paris, s’est transformé en centre d’hébergement d’urgence pour parer aux températures glaciales. « Dehors, c’est l’enfer », confie une sans-abri.

« J’ai traversé la mer avec ma fille de 5 ans, et j’ai accouché de lui en Italie. » D’une main délicate, Fatoumata, originaire du Mali, caresse la nuque d’un petit garçon en équilibre sur de fragiles gambettes. Les yeux rivés sur sa brique de jus, le bonhomme peine à y planter sa paille. « Il est tombé malade avec le froid, poursuit sa mère. J’ai dû l’amener à l’hôpital. » Arrivée en France il y a sept mois, la trentenaire se heurte depuis au labyrinthe administratif français. Sa demande d’asile lui a été refusée, précise-t-elle en sortant d’une pochette transparente ses documents. « J’arrive à peine à nourrir mes enfants correctement. L’hiver est rude pour nous. »

Dans le 3ᵉ arrondissement de Paris, le Carreau du Temple, ancien marché couvert aux grandes verrières, s’est métamorphosé en centre d’hébergement d’urgence depuis le 4 janvier. Pressée par la municipalité, la préfecture d’Île-de-France a déclenché entre Noël et le Jour de l’An un dispositif baptisé « Grand froid » visant à renforcer l’aide aux plus démunis. Trois cents lits de camp disposés côte à côte, pour que les personnes sans-abri puissent échapper à la neige et aux températures négatives ayant glacé la capitale.

Ici, se côtoient des adolescents isolés, des femmes seules avec leurs bambins et une poignée d’hommes. Dès l’ouverture, une mère s’est présentée avec un bébé de 1 mois et 10 jours, témoigne Aurélie El Hassak-Marzorati. Deux jours après, c’était au tour d’un père de franchir le seuil avec trois enfants. « La maman est décédée, poursuit la directrice générale de l’association CASP, chargée de l’organisation du site. Chez certains, des troubles psychiatriques se manifestent. Nous avons besoin que l’État nous accorde une aide médicale. »

« Je n’aurais pas tenu une nuit »

La veille, la crainte d’un renvoi immédiat à la rue s’est envolée pour toutes les personnes accueillies au Carreau du Temple. Censé s’achever le 7 janvier, le dispositif a été prolongé sept jours. « Je cogite toute la nuit, confie Virginie. On m’a mis à l’abri ici, mais pour combien de temps ? J’ai peur. Dehors, c’est l’enfer. » Avant d’obtenir un lit dans ce grand hall, l’Ivoirienne de 37 ans vivait sous un pont à Porte de la Chapelle. Le soir, elle se faufilait dans un bâtiment à la serrure défaillante. « Je n’aurais pas tenu une nuit avec un tel froid. »

Au décès de ses parents, Virginie a été menacée de mort par son oncle. « Il me déteste… alors j’ai fui. » À son arrivée à Paris, une âme charitable l’a hébergée. Puis exploitée. « Je travaillais pour elle, et dormais sur un minuscule bout de matelas. Si petit que je devais me recroqueviller. » Ses genoux douloureux en portent encore les séquelles. De retour à la rue, le curé d’une église l’a orienté vers une association humanitaire. Désormais, de liste d’attente en liste d’attente, elle attend que la chance lui sourie pour dénicher un toit.

À l’entrée du centre éphémère, une humanitaire note les noms et prénoms des nouveaux entrants. Une autre les interroge un à un pour comprendre leur situation et les orienter au mieux. Un gymnase du Crous, une crèche désaffectée et des salles de réunion de la préfecture ont aussi été réquisitionnées aux mêmes fins. « Il semble y avoir une véritable volonté de mettre tout le monde à l’abri de façon inconditionnelle. Ce qu’il faut saluer, observe Aurélie El Hassak-Marzorati. Seulement notre grande inquiétude, c’est la suite. Qu’adviendra-t-il de toutes ces personnes ? » La directrice regrette que les politiques d’austérité de l’État empêchent l’élaboration de stratégies plus durables.

Traversée en zodiac

Au Carreau du Temple, seuls les besoins primaires sont pris en charge : un toit, un lit et trois repas par jour. Ce jour-là, à midi, des barquettes de purée et poissons panés sont distribuées à la chaîne. Attablée avec son fils de 12 ans, Sabrina, décrit leur vie de misère de bouche de métro en chambre d’hôpital. « Le froid, le bruit et la peur nous privent de sommeil. J’en ai attrapé une hernie discale. » La Kabyle a fêté son 43e anniversaire le 25 décembre. Les larmes aux yeux, elle ajoute : « C’est difficile un petit peu. Le moral n’est pas bon. Et sans moral, rien ne va. »

La lueur d’espoir à laquelle elle s’accroche ? La scolarité de ses enfants. Son aînée a pu décrocher une carte de séjour grâce à l’obtention de son baccalauréat. Axel, son benjamin occupé à lécher jusqu’à la dernière trace de sa crème au caramel, est lui inscrit à l’école. « Nous avons fui la répression, poursuit Sabrina. Là-bas [en Algérie], nous n’avions pas de liberté d’expression. Si tu parles trop, tu finis… Comment dit-on en français ? » Terminant sa bouchée, l’adolescent complète : « En prison. »

À l’autre bout de la table, Sowé pianote sur son téléphone. Originaire de Gambie, le mineur a quitté seul son pays en quête d’un avenir meilleur. « La France est le pays de mes rêves depuis que je suis tout petit, dit-il d’un sourire pétillant. Je m’imaginais devenir footballeur professionnel. » À 17 ans, le garçon a déjà affronté bien des épreuves. Un voyage à travers le désert, le travail en Libye, la traversée de la mer en zodiac et le passage de la frontière franco-italienne. « Je grimpais inlassablement dans les trains à destination de Paris mais les contrôleurs me repérait facilement comme j’étais sale, poursuit-il en anglais. J’ai insisté encore et encore. » Jusqu’au jour où, enfermé dans les toilettes du wagon, il atteignit sa destination.

Électricien de formation, Sowé a abandonné en chemin ses rêves de star du ballon rond. Arrivé à la mi-décembre, il poursuit désormais un seul objectif : obtenir une place à l’école pour apprendre le français. « Je suis déterminé. J’apprends vite. En quelques mois, je connaîtrai votre langue par cœur, et je pourrai vivre comme vous. Je n’ai besoin que d’une main tendue. »

Quelques pas derrière lui, deux petits garçons assis à genoux sur un tapis rose sont plongés dans le dessin animé Potobot. Une histoire d’amitié entre Chloé et son robot arrivé tout droit d’une époque frappée de plein fouet par la crise climatique. Des adultes, emmitouflés dans d’épaisses couvertures, dorment à côté d’eux.

Maintenir un climat de dissuasion

Au total, quelque 1 450 lits ont été déployés à Paris, d’après le préfet Marc Guillaume : « Un effort sans précédent. » Aux yeux de Nikolaï Posner, l’État et les collectivités se gardent toutefois d’évoquer tous les sans-abri laissés sur le carreau. Le 6 janvier, sur LinkedIn, ce porte-voix d’Utopia 56 assurait qu’au moins 300 adolescents isolés avaient passé la nuit dehors sous des températures frôlant les -6 °C dans la capitale : « Parmi eux, il y a Seydou. Il a 17 ans et a quitté le Mali il y a environ un an. Chaque nuit, il se retrouve seul dans sa tente. Il tremble et ne dort pas. Dans la tente voisine, recouverte de neige, un autre jeune pleure. »

La campagne de communication autour du dispositif « Grand Froid » offre aux autorités le luxe de se donner bonne conscience, poursuit Nikolaï Posner : « Dans le monde réel, pour tous ces jeunes, comme pour de très nombreux demandeurs d’asile et réfugiés, il n’existe aucune solution. Non par manque de capacité, l’État français étant largement en mesure de mettre à l’abri quelques milliers de personnes, mais par la volonté délibérée de maintenir un climat de dissuasion, au nom de la rhétorique de l’appel d’air. » Autrement dit, « si tu viens en France, tu passeras par la rue, tu aura18 pts mal, tu auras peur ».

Sur le quai de l’Hôtel-de-Ville, dominé par la cathédrale Notre-Dame aux toits drapés d’un manteau blanc, un dépôt de sapins de Noël aux épines à moitié envolées jouxte des dizaines de tentes. Sous le poids de la neige, leurs toiles s’affaissent, voire se déchirent, laissant entrevoir les matelas qu’elles abritent. Sur le trottoir d’en face, des effluves de marmite s’échappent d’une grande tonnelle. Des rires avec. « Oh non, ce n’est pas pour les sans-abri, s’excuse un homme, talkie-walkie à la ceinture. C’est la cantine de notre équipe. On tourne un film de l’autre côté du pont. » Confus, l’assistant au bonnet de laine ajoute : « Le côté glamour de Paris… et juste à côté, des gens qui crèvent la dalle. »

Souleymane observe la scène. Un sac plastique dans la main, il trie des vêtements. Un pantalon tâché de peinture qu’il plie soigneusement. Une paire de gants intacte qu’il met de côté. Un sourire triste fend son visage, à demi dissimulé sous son écharpe. À 16 ans, ce Guinéen passe ses journées seul. Il survit. « J’ai obtenu une place dans un gymnase pour quelques jours », tente-t-il de se réjouir. Et après ? Sûrement reviendra-t-il ici, dans sa tente. « Quand il ne neigera plus, il pleuvra. Le froid sera toujours là. Et nous, nous dormirons dehors. »


 

   mise en ligne le 6 janvier 2026

Grève des médecins libéraux : l'échec de la solidarité territoriale

Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr

Depuis plus de vingt ans, face au problème des déserts médicaux, les gouvernements successifs ont empilé des mesures d’incitation auprès des médecins libéraux pour tenter d’améliorer la situation. Au fil du temps, dans l’indifférence générale, les bilans d’échec s’accumulent au grand dam des patients qui trouver un médecin traitant.

La dernière invention, dite de « solidarité territoriale », consiste à demander à des médecins généralistes d’aller exercer jusqu’à deux jours par mois dans l’une des 151 zones en tension identifiées par le gouvernement, moyennant une indemnité de 200 euros par jour. Sauf que le bilan est maigre, seuls 250 volontaires se sont manifestés et, au fil du temps, les effectifs se réduisent. Ainsi, dans le Centre-Val de Loire, qui comporte 21 zones concernées, il n’y a que 3 médecins dans le dispositif sur les 16 médecins inscrits initialement.

À l’origine de cet échec, un effet d’annonce du gouvernement sans réelle concertation avec les médecins concernés dans un système de médecine libérale au bout du rouleau. À la veille des municipales, alors que la santé est une des premières préoccupations des Français, il paraissait difficile de laisser les communes tenter de trouver des réponses sous la pression de leurs citoyens dans un domaine qui ne relève pas de leur compétence.

Le mal est profond et nécessite des réponses dans l’intérêt des assurés sociaux et des professionnels de santé. En ce qui concerne ces derniers, leur mouvement de grève, du 5 au 15 janvier, traduit une insatisfaction et un mécontentement profond face à un budget de la Sécu qui leur demande notamment d’appliquer un certain nombre de mesures d’économies au détriment de leurs patients.

Cependant, il est dans l’intérêt des deux parties de réfléchir à l’avenir de notre système de santé et de la nécessité d’évolutions pour conserver un système public solidaire. Cela nécessite de poser la question des freins actuels que constituent à la fois la liberté d’installation et la rémunération à l’acte.

À trop vouloir s’arc-bouter sur des modalités d’exercice qui ne correspondent plus aux besoins de la population, ni aux aspirations de nombreux jeunes médecins, il ne faudrait pas donner des moyens supplémentaires aux néolibéraux pour basculer encore plus vite vers un système marchand financiarisé à l’américaine. Il s’agit de faire des choix et de gérer des transitions dans l’intérêt collectif de la population et des professionnels de santé.

En ce début d’année 2026, soyons exigeants pour un véritable débat sur ces questions. Bien entendu, il y aura des résistances, des oppositions, mais je crois que la majorité penchera en faveur des valeurs du service public, financé intégralement par une Sécurité sociale solidaire à qui il faudra assurer des moyens suffisants.

  mise en ligne le 4 janvier 2026

Au musée du Louvre,
une situation alarmante et
« un niveau d’obsolescence inquiétant »

Léo Schilling sur www.humanite.fr

Ce lundi 5 janvier 2026, les personnels de l’établissement public du musée du Louvre (EPML) se réunissent en assemblée générale pour décider de la suite à donner à leur mobilisation, trois semaines après une grève qui a duré du 15 au 18 décembre. « L’Humanité » a suivi Gary Guillaud, surveillant de salle et délégué CGT, à la découverte des failles du « musée le plus connu au monde ».

Ce n’est « même pas la peine d’essayer d’entrer côté pyramide », nous dit Gary Guillaud, face à la foule qui s’agglutine autour de l’entrée principale du musée à la mi-journée du dernier jour de l’année 2025. Nous ferons notre entrée passage Richelieu, où, là aussi, la file d’attente s’allonge et le personnel chargé du désengorgement s’active pour essayer de maintenir un semblant d’ordre.

Un premier symptôme des nombreux dysfonctionnements que connaît le Louvre, dans la tourmente depuis le vol des bijoux de la couronne de France, le 19 octobre. Ce cambriolage spectaculaire a révélé au monde entier les problèmes de sécurité et de sous-effectif sur lesquels alertent les syndicats depuis déjà plusieurs années, sans que la direction n’en tienne vraiment compte.

Presque un mois après le vol, le 17 novembre, la galerie Campana fermait ses portes au public à la suite de la détection de « faiblesses structurelles sur les planchers du deuxième étage » qui, en clair, menaceraient de s’effondrer. Dix jours plus tard, une fuite d’eau endommageait plusieurs centaines d’ouvrages de la bibliothèque des antiquités égyptiennes.

« La première fois que des conservateurs font grève »

Le 15 décembre, les employés du Louvre se mettaient massivement en grève. Une mobilisation qui a rassemblé la quasi-totalité du personnel. « Depuis 2003, c’est la première fois que des conservateurs viennent nous demander comment se mettre en grève. Je n’ai jamais vu une mobilisation d’une telle ampleur en plus de vingt ans », souligne Gary Guillaud. La surcharge de travail, conséquence d’une politique de réduction des effectifs, est au cœur des revendications des grévistes.

En dix ans, 190 postes de sureté-surveillance ont été supprimés, soit une baisse d’environ 15 %, selon la CGT. Du fait de ce qu’ils considèrent comme une surfréquentation (malgré une jauge maximale fixée à 30 000 visiteurs par jour par la présidente-directrice, Laurence des Cars), les agents de surveillance ne parviennent plus à effectuer leur travail correctement.

À mesure que l’on avance – lentement – à travers les différentes galeries, le surveillant de salle continue d’énumérer les difficultés. « Nous demandons à baisser encore la jauge de visiteurs journaliers, car, comme on peut le voir, on n’est pas sur ce qu’on pourrait appeler une visite fluide. » Effectivement, il faut se frayer un chemin parmi la foule, quand on ne piétine pas en attendant que le trafic reprenne.

Ce sont de véritables bouchons humains qui se forment dans les endroits les plus fréquentés du musée. Les effectifs sont si bas que de nombreuses salles se retrouvent fermées pendant les week-ends et les vacances, faute de pouvoir les surveiller, à des périodes où le Louvre est censé être ouvert en totalité.

Gary Guillaud nous guide vers les cours Marly et Puget et la crypte Girardon, symptomatiques des carences que le délégué syndical pointe du doigt. « Dans les salles que nous voyons ici, quand je suis arrivé (il y a plus de vingt ans, NDLR) , il y avait 16 agents de surveillance. Aujourd’hui, nous sommes huit ou neuf. Dans la cour Marly, nous sommes cinq, mais trois pendant les pauses, qui ont lieu toutes les trente minutes. Trois personnes pour quatre sorties de secours… c’est ingérable. »

Même son de cloche du côté de Julien Dunoyer, délégué syndical SUD culture Solidaires et également agent de surveillance, qui craint que les visiteurs puissent chuter depuis les parapets, et atterrir sur le sol en marbre vingt mètres plus bas : « Nous demandons aux agents de faire particulièrement attention, surtout aux enfants. Ça demande parfois de prioriser les choses, et donc de ne pas surveiller d’autres endroits, étant donné la taille de l’espace. »

Des salles fermées pour températures négatives

Le manque de personnel est tel que Gary Guillaud considère comme une « chance » le fait que le vol des bijoux de la couronne se soit déroulé le matin, autour de 9 h 30. « L’ensemble des équipes de surveillance étaient présentes, car les pauses n’avaient pas commencé. On a pu évacuer dans le calme, et tous les agents ont été félicités pour leur professionnalisme. Un quart d’heure plus tard, il y aurait eu deux agents au lieu de cinq, ça aurait été beaucoup plus compliqué. »

Le délégué syndical souligne également que l’intervention de l’agent qui a fait fuir les voleurs a sans doute permis d’éviter une catastrophe plus grande encore. S’ils avaient réussi à incendier la nacelle grâce à laquelle ils avaient accédé à la galerie, comme ils semblaient l’avoir prévu (des bidons d’essence ayant été retrouvés sur place), l’incendie aurait probablement gagné l’intérieur de cette partie du musée, essentiellement fabriquée en bois. « S’il y avait eu un départ de feu à cet endroit, le risque de morts et de destruction massive d’œuvres d’art était bien plus important que le vol en lui-même. »

Pendant la visite, les nombreuses galeries fermées au public se révèlent, parfois pour travaux, parfois à cause du manque de personnel, parfois pour cause de… températures négatives. « On a souvent des salles à – 2 degrés en hiver, ou à 32 degrés en été. La semaine dernière encore, une salle a dû fermer car il faisait trop froid pour accueillir le public et le personnel. C’est un problème récurrent. Si on remonte toutes les demandes d’intervention technique, on se rend compte que la climatisation n’a jamais fonctionné dans l’entièreté du musée. Pour le moment, aucun travail de rénovation n’est prévu à ce niveau », explique Gary Guillaud.

La rénovation en profondeur du Louvre est également l’une des revendications des personnels du musée. Les alertes sur la vétusté se sont multipliées ces dernières années, et des incidents ont régulièrement lieu, obligeant à condamner de nombreux espaces. En novembre 2023, une conduite d’eau a explosé dans le pavillon de l’Horloge, provoquant la fermeture d’une exposition temporaire.

Début 2025, des intempéries ont provoqué une infiltration d’eau dans la Grande Galerie, l’une des plus visitées du musée, conduisant les agents à décrocher certaines œuvres. En conséquence, la présidente, Laurence des Cars, a envoyé un courrier confidentiel à la ministre de la Culture, Rachida Dati, pointant « un niveau d’obsolescence inquiétant ». Des remontées qui n’ont pas empêché, donc, la fermeture de la galerie Campana, pas plus que la fuite d’eau ayant abîmé des ouvrages du département des antiquités égyptiennes en novembre 2025.

« Universalité bafouée »

Peu de temps après la lettre de Laurence des Cars, Emmanuel Macron annonçait le plan Nouvelle Renaissance du Louvre, qui a fait bondir les syndicats. En effet, ce plan est constitué de deux projets accolés l’un à l’autre : Louvre demain, censé rénover les bâtiments actuels et considéré comme nécessaire par le personnel, et Louvre grande colonnade, qui prévoit la construction d’une nouvelle entrée et d’une nouvelle salle pour la Joconde, et est « en décalage total avec les finances du musée », selon Julien Dunoyer.

Les syndicats demandent la priorisation du projet de rénovation sur celui du Louvre grande colonnade, ce que refuse pour l’instant le ministère. « Il faut se concentrer sur les missions de base, l’entretien du bâtiment, la conservation des œuvres déjà exposées. On ne construit pas une terrasse quand la maison est en train de s’écrouler », s’insurge Gary Guillaud.

Le prix des billets est un autre fer de lance des revendications syndicales. Alors que la CGT milite pour la gratuité des musées pour tous, le prix des billets pour les visiteurs non européens devrait augmenter de 10 euros dès le 14 janvier 2026. « L’universalité bafouée, la mise en place d’un obstacle pécuniaire, un tarif exorbitant tendant à devenir discriminant », selon un communiqué de la CGT culture.

Les discussions avec la direction du Louvre sont au point mort, selon les deux délégués syndicaux interrogés. À tel point que le préavis de grève du 15 décembre avait été envoyé au ministère et non à la hiérarchie du musée, car « tout le monde convient que nous n’obtiendrons rien du dialogue avec celle-ci », précise Julien Dunoyer.

Les propositions du ministère ne satisfont cependant pas plus les revendications du personnel : « Alors qu’on demandait notamment l’alignement de l’Isse (une prime mensuelle fixe) sur la médiane du ministère, car nous sommes très en dessous, on nous a proposé une prime annuelle non reconduite de 350 euros, à condition de lever le préavis de grève. Les agents ont refusé », poursuit-il.

« On est là pour alerter sur des conditions de travail et de gestion, pas pour quelques euros de plus », abonde Gary Guillaud. Ils ne constatent pas non plus de progrès du côté du recrutement. Le ministère s’est contenté de proposer l’embauche sans concours de 40 agents, ce qui ne compense même pas les départs à la retraite à venir.

L’assemblée générale de ce lundi sera décisive pour la suite du mouvement social. « Nous espérons une reprise de la grève, car nous souhaitons obtenir plus de réponses du ministère », explique Julien Dunoyer. Mais le délégué syndical reste ouvert : « Nous discuterons des modes d’action avec les agents, pour voir si la grève est le seul moyen de pression efficace. »

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