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mise en ligne le 24 avril 2026
Par Léa Guedj sur https://reporterre.net/
Emmanuel Macron a annoncé un nouveau « choc de simplification » pour faciliter les grands projets industriels. Des dérégulations supplémentaires au prix de l’environnement et de la santé, dénonce la juriste Morgane Piederrière.
Lors d’un Conseil des ministres délocalisé à Montluçon, suivi d’une visite du site minier d’Imerys d’extraction de lithium, à Échassières (Allier) le 22 avril 2026, Emmanuel Macron a annoncé un nouveau « choc de simplification » pour accélérer l’implantation de 150 « grands projets stratégiques ». L’objectif affiché : attirer les investisseurs en facilitant l’implantation de projets industriels, à moins d’un an de l’élection présidentielle.
Ces projets, baptisés « cathédrales industrielles » en référence aux mesures dérogatoires qui ont accéléré la reconstruction de Notre-Dame-de-Paris, incluent, pêle-mêle, des sites de production de biocarburants, une usine d’abattage de volailles, une autre de freins carbone pour l’aéronautique de Safran, un réacteur nucléaire, l’extension d’un site de production d’obus du groupe KNDS, de munitions de Thales et de construction de navires de défense de Naval Group.
Pour Morgane Piederrière, juriste spécialisée en droit environnemental et responsable de plaidoyer pour France Nature Environnement, ces annonces de « simplification » relèvent surtout, une fois de plus, d’un détricotage. En 2025, elle a coordonné la réalisation d’un rapport de l’association sur ce type de mesure, identifiant une tendance de fond qui limite les possibilités de participation du public et l’action des organisations de défense de l’environnement.
Reporterre — Que pensez-vous de l’expression « méthode Notre-Dame » s’agissant de projets industriels ?
Morgane Piederrière : Faire référence à cette dite « méthode Notre-Dame » parait assez fou, car lors de ces événements, le droit de l’environnement a été mis de côté au nom d’une situation exceptionnelle. Mais, désormais, on nous annonce que ça va devenir la règle.
Lorsque le gouvernement parle de “simplification” des procédures, qu’entendez-vous ?
Morgane Piederrière : À chaque fois qu’on nous parle de simplification, cela annonce des reculs en matière de droit de l’environnement et de participation du public. Ce qu’il faut entendre, c’est qu’on va imposer des projets qui vont impacter le quotidien et la santé des gens, générer des risques de contamination de l’eau, des sols et de l’air, sans offrir une réelle possibilité de donner son avis et de potentiellement améliorer le projet.
Les personnes affectées par les projets seront moins consultées. L’expression « paralléliser les procédures » employée par l’exécutif signifie par exemple qu’on demande aux gens de se prononcer sur un projet avant même d’avoir eu l’avis de l’Autorité environnementale sur son étude d’impact. Quand on entend le mot « simplification » aujourd’hui, on sait que ça veut dire dérégulation.
Ce n’est donc pas un phénomène nouveau ?
Morgane Piederrière : Sur les quinze dernières années, il y a eu une dizaine de lois de « simplification ». On nous assure à chaque fois que ce ne sont pas des reculs. Nous, on a fait le bilan. D’une part, il n’est pas avéré que cela ait d’une quelconque manière amélioré la compétitivité de la France, ni même simplifié les procédures. Au contraire, le Code de l’environnement devient de plus en plus complexe à force de mesures dérogatoires.
« L’environnement est pris comme bouc émissaire et sacrifié pour aller plus vite »
D’autre part, cela a clairement des impacts en matière de préservation de l’environnement, de la santé et de consultation du public. En dix ans, le nombre d’enquêtes publiques a été diminué de moitié. Entre 2012 et 2021, le nombre d’accidents dans les installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) a augmenté d’un tiers. On se retrouve avec le cas de la Bretagne où 80 % des installations agricoles autorisées n’ont fait l’objet d’aucune évaluation environnementale.
Ces annonces s’inscrivent dans une dynamique longue, mais de plus en plus assumée, qui consiste à prioriser la réindustrialisation sur la protection de l’environnement et de la santé, voire à mépriser frontalement les institutions et organisations qui défendent ces droits fondamentaux. L’environnement est pris comme bouc émissaire et sacrifié pour aller plus vite.
En quoi consistent concrètement les mesures annoncées par le gouvernement dans le cadre de cette « simplification » pour ces projets industriels ?
Morgane Piederrière : Il y a la « loi de simplification de la vie économique », qui a été adoptée le 15 avril au Parlement. En l’état, cette loi implique de nouvelles dérogations au principe de zéro artificialisation nette, notamment pour l’implantation de datacenters, ou encore à celui de la compensation de la destruction de milieux naturels et de terres agricoles.
Les mesures de compensation n’auront plus à être réalisées avant le début des travaux, mais « dans un délai raisonnable ». Comment une espèce va survivre sans son habitat naturel pendant ce délai ?
De même, le projet de loi d’urgence agricole offre la possibilité de trouver du foncier à renaturaliser en compensation « dans un périmètre élargi ». Le castor ou le hérisson devront traverser des hectares de champs pour trouver l’habitat créé pour compenser la destruction du leur. Déjà que les mesures de compensation sont peu efficaces, elles sont en plus désormais affaiblies d’un point de vue temporel et géographique.
Un décret est également paru pour « simplifier la procédure contentieuse en matière environnementale ». En quoi consiste-t-il ?
Morgane Piederrière : Ce décret supprime un degré de juridiction dans le contentieux environnemental. Les dossiers iront désormais directement devant la cour administrative d’appel. Cela permettrait, nous dit-on, de gagner au moins un an de procédure.
En réalité, cela signifie qu’il n’y a plus de possibilité de faire appel de la décision. Il ne reste ensuite plus que le Conseil d’État, qui ne se prononce pas sur le fond. Et comme il est obligatoire d’avoir un avocat devant les cours d’appel, cela coûtera beaucoup plus cher d’accéder à la justice.
« On multiplie les obstacles à l’accès à la justice »
Ce décret est emblématique de ce qu’il se produit depuis de nombreuses années. Jusqu’en 1976, pour attaquer une ICPE, il y avait un délai illimité. Aujourd’hui, le délai n’est plus que de deux mois [après l’obtention de l’autorisation par le porteur du projet]. On multiplie les obstacles à l’accès à la justice.
Par ailleurs, même en considérant l’argument de l’accélération, ça ne produira pas nécessairement cet effet. Le juge d’appel devra se charger de l’instruction habituellement réalisée en amont par le juge administratif de première instance. Cela risque de générer des gros embouteillages au niveau des cours d’appel et, au contraire, de ralentir la justice.
L’objectif affiché du gouvernement est d’accélérer la réalisation de projets qualifiés de « stratégiques » dont une liste a été établie. Que pensez-vous des projets listés ?
Morgane Piederrière : Il faut se poser la question de quelle réindustrialisation on veut. La mine dans l’Allier est un bon exemple. On peut extraire du lithium, puisqu’on va en avoir besoin pour des usages d’électrification. Mais ces mines vont avoir des impacts très importants, consommer beaucoup d’eau, détruire des milieux naturels, générer quantités de déchets parfois dangereux et augmenter le trafic routier.
Face à de tels impacts, avant de se lancer bille en tête, il faut d’abord se poser une question : dans un monde de ressources finies, quels sont réellement nos besoins et comment fait-on pour développer au maximum l’économie circulaire afin de réduire l’extraction de matières premières ?
Là, au contraire, le gouvernement veut aller le plus vite possible, pour implanter des mégabassines qui sont une maladaptation au changement climatique, des ferme-usines qui participent d’un modèle agricole industriel d’export plutôt que paysan et local, des datacenters consommateurs en eau et en électricité pour accélérer le boom de l’intelligence artificielle ou encore pour accélérer la production d’armement.
Ça ne devrait pas être au gouvernement de décider de ce qui est stratégique ou pas. Il faut un débat citoyen sur l’industrie qu’on veut, ce qui suppose de s’interroger sur nos besoins, nos modes de vie et la société dans laquelle on a envie de vivre.
mise en ligne le 24 avril 2026
Cyprien Caddeo, Mejdaline Mhiri et Lumi sur www.humanite.fr
Grande défenseuse d’une primaire unitaire menacée par les divisions au sein du PS, Lucie Castets appelle les progressistes à renouer avec les classes populaires et à mener la bataille politique sur l’impôt et les services publics.
L’ex-première ministrable du Nouveau Front populaire (NFP) reste une défenseuse de l’union de la gauche, à l’heure où plus personne ne veut s’unir. Alors que la primaire dite de Bagneux est menacée par un potentiel désengagement des socialistes, nous l’avons interrogée sur le plateau de notre émission Twitch Ça ira, le 22 avril. Morceaux choisis.
Pour ceux qui ne vous connaîtraient qu’à travers la question du NFP, où vous situez-vous politiquement ?
Lucie Castets : Une certitude que j’ai acquise après ces deux ans d’aventure politique, c’est que je ne me reconnais dans aucun parti. À l’image de nombreux électeurs de gauche qui ont pu voter pour différentes formations en fonction des élections.
Aux européennes, par exemple, j’ai voté pour les Écologistes car je trouvais important que l’écologie politique soit représentée au Parlement européen. Il y a, par ailleurs, une certaine difficulté dans ma position, celle d’essayer de rabibocher la gauche, de choisir un courant. Mais je peux vous dire que ma gauche est intersectionnelle, qu’elle veille aux luttes sociales, mais aussi féministes et antiracistes.
En devenant maire du 12e arrondissement de Paris, affiliée au groupe écologiste, n’avez-vous pas renoncé en partie à ce rôle d’arbitre entre les partis ?
Lucie Castets : Au contraire, il importait pour moi d’avoir un mandat. J’ai plutôt une formation de « techno », j’ai été directrice des finances de la Ville. Le mandat local permet d’être au contact des gens, d’expériences de vie que, par définition, je ne connaîtrais pas sans cela. Cela vient épaissir mon expérience politique.
Concernant le groupe écologiste, ils ne m’ont pas demandé de prendre ma carte, et je ne le ferai pas, quand bien même je me reconnais dans l’écologie politique, qui devrait être le souci de toute la gauche. On ne peut pas être écologiste et s’inscrire pleinement dans un modèle capitaliste. La crise écologique aura des répercussions sur la production des richesses, et l’enjeu sera de mieux les répartir.
Vous diriez-vous anticapitaliste ?
Lucie Castets : Oui, on ne peut pas se contenter d’organiser la « résilience » de notre société aux effets néfastes du capitalisme. Ce serait un échec complet, un renoncement de la politique. En revanche, on ne peut pas attendre d’avoir pensé un monde complet d’alternative au capitalisme. Il faut poser des pierres pour proposer autre chose, en partant des offres non marchandisées, comme les services publics.
Le processus de primaire unitaire lancé à l’été 2025 par les Écologistes, le PS, l’Après et Debout est-il au point mort ? Les socialistes pourraient se désengager…
Lucie Castets : Le processus est menacé. Pour des raisons qui me paraissent insupportables : dix ans de macronisme ont mis la France à genoux, l’extrême droite est aux portes du pouvoir, la vie des gens est en jeu et la gauche passe son temps à s’entretuer, entre les partis et à l’intérieur des partis. Si c’est la primaire le problème, je ne suis pas pour une primaire coûte que coûte. Qu’on nous propose autre chose. Mais il nous faut impérativement un processus démocratique pour trancher la question.
Où en êtes-vous du travail programmatique, qui semble suspendu aux disputes entre partis ?
Lucie Castets : Je le déplore. On a monté une convention sur l’éducation qui a donné de belles choses, en associant des professeurs, des élèves, des étudiants. Mais il est vrai que le reste des travaux est en suspens en attendant que les choses se règlent. On ne va pas faire travailler les gens dans le vide.
Le Monde révélait en février que 13 000 millionnaires échappent à l’impôt sur le revenu. Pourquoi cela n’a-t-il pas déclenché de débat national sur la fiscalité ?
Lucie Castets : C’est en effet un scandale qui démontre l’indécence du macronisme. Le gouvernement cherche des dérogations pour que le 1er-Mai soit un jour travaillé, engage le travail de nombreux fonctionnaires pour faire la chasse aux bénéficiaires du RSA, et, dans le même temps, des ultrariches échappent à l’impôt.
La gauche doit avoir le courage de briser des tabous sur la fiscalité. Pas que sur la fiscalité d’ailleurs, il faut interroger tous les mécanismes d’héritage et de transmission des inégalités, notamment le rôle du déterminisme social à l’école.
Le gouvernement cherche 6 milliards d’euros d’économies pour pallier les effets de la guerre au Moyen-Orient. Si cela tenait à vous, où iriez-vous les chercher ?
Lucie Castets : Déjà, il faut déjouer une idée fausse : non, les dépenses publiques n’explosent pas. Elles restent stables dans le temps. La partie qui augmente, ce sont plutôt les aides aux entreprises, souvent sans contrepartie, qu’on pourrait réévaluer. Ensuite, ce sont les baisses massives d’impôts voulues par Emmanuel Macron qui ont aggravé la dette.
Donc nous pouvons aller chercher de nouvelles recettes en votant de nouveaux impôts sur les plus riches. Et pas seulement sur les 0,1 % les plus riches, sur lesquels la gauche parfois se concentre trop. Il faut que toute la fiscalité soit plus redistributive et progressive. Quand on touche plus de 10 000 euros par mois, on peut payer plus d’impôts. Je rappelle que nous avons besoin de milliards d’euros d’investissement pour la transition écologique et rebâtir les services publics.
Comment recréer du consentement à l’impôt, face au discours libéral ?
Lucie Castets : Nous avons les arguments pour mener cette bataille culturelle, en démontrant que lorsque l’on retire des services publics, c’est bien moins efficace. Le gouvernement a continuellement réduit les dépenses publiques en matière de santé. Or les besoins ne disparaissent pas. Les assurances et mutuelles privées prennent donc de plus en plus de place.
Lorsqu’on additionne les dépenses publiques de santé et les dépenses privées complémentaires, on se retrouve avec une dépense plus grande qu’avant. Le 100 % Sécurité sociale serait bien plus efficace, car cela produit bien moins de frais de gestion. La diabolisation de la taxe Zucman, qui était une sorte de b.a.-ba de la justice fiscale, montre que la bataille sera rude. Mais elle est inévitable. Il faudra du courage politique.
On voit qu’une partie du patronat est séduite par le RN. Comment enrayer cette bascule ?
Lucie Castets : Il faut surtout s’adresser aux gens qui votent de bonne foi pour l’extrême droite en pensant qu’elle va se battre pour leurs droits, leurs usines, leurs services publics, que c’est un mensonge. En un sens, Jordan Bardella nous facilite la tâche avec son discours pro-business. Le RN est l’ennemi des classes populaires. Tant que la gauche ne sera pas crédible auprès des classes populaires, elle restera faible. Le peuple français est un peuple de gauche qui s’ignore, car la gauche échoue à les convaincre.
Par ailleurs, nous devons rester très clairs, ne pas se fourvoyer dans des discours qui consisteraient à mettre l’extrême droite et la gauche radicale dans le même sac, comme certains l’ont fait lors de la mort de Quentin Deranque. La minute de silence accordée à un néonazi a aussi été un signal abominable sur les digues qui sont en train de sauter. Que certains à gauche puissent se rendre complices de cela me rend malade.
La question des nationalisations a été de nouveau soulevée, notamment par les communistes. Qu’en pensez-vous ?
Lucie Castets : C’est un outil parmi d’autres. La nationalisation peut être une réponse mais peut aussi avoir des conséquences désastreuses pour les dépenses publiques. Il y a d’autres outils de coercition à activer, comme une plus forte taxation des marges, en ce qui concerne Total, par exemple.
Historiquement, la gauche s’est toujours battue pour la baisse et la meilleure répartition du temps de travail. Aujourd’hui, on la retrouve en position défensive sur les conquêtes du passé, comme le 1er-Mai, auquel s’attaquent les macronistes. Doit-elle être plus à l’offensive ?
Lucie Castets : Nous devons nous battre pour les droits acquis de haute lutte. Ensuite, la question de la réduction du temps de travail doit toujours être au cœur de nos réflexions, mais à condition de ne pas penser le travail de manière binaire, comme si tout le monde était salarié. Une des difficultés qu’a créées Macron est d’inventer une forme d’entrepreneuriat prolétaire, avec le statut d’autoentrepreneur ; pour eux, la question du temps de travail ne se pose même plus, et ils n’ont pas de protection sociale.
mise en ligne le 23 avril 2026
Par Elodie Potente sur https://www.streetpress.com
Dans les académies de Toulouse et Montpellier, les associations agréées à faire des séances d'éducation à la vie affective et relationnelle dans le premier degré ont été écartées par les rectorats.
À la rentrée 2025, le téléphone de plusieurs associations qui animent des séances d’éducation à la vie affective et relationnelle (Evar) dans les établissements scolaires, sonne. Au bout du fil, des directrices et directeurs d’écoles maternelles ou primaires paniquent. « Toutes nos séances d’Evar ont été annulées d’un coup », témoigne la salariée d’une association de lutte contre les violences sexistes et sexuelles basée en Haute-Garonne.
En cause, une foire aux questions publiée sur le site du ministère de l’Éducation nationale précisant que les associations ne pouvaient plus intervenir pour réaliser ces séances dans le premier degré. Si un tel document n’a pourtant aucune valeur juridique, les conséquences ont été catastrophiques. « Nous avons perdu dix ans de travail avec les écoles », explique Léa Delahaye, chargée de communication au Planning familial de l’Isère, l’une des premières associations à avoir alerté sur le sujet.
En quelques mois, le ministère rétropédale et rétablit la possibilité de faire appel aux partenaires associatifs « à titre exceptionnel », en lien avec les enseignants qui sont responsables des séances d’Evar (1). Mais en Occitanie, les académies de Toulouse (31) et de Montpellier (34) se sont engouffrées dans la brèche. Dans un compte rendu de réunion datant de novembre 2025, consulté par StreetPress, les représentants des deux institutions affirment que « les interventions Evar sont assurées uniquement par le personnel de l’Éducation nationale » dans le premier degré.
Il est précisé que, même si le ministère a réaffirmé la possibilité d’avoir recours à des intervenants extérieurs « ce choix est à la discrétion des recteurs et rectrices ». L’académie de Montpellier a d’ailleurs confirmé cette déclaration auprès de StreetPress. Pour l’instance, confier cette mission uniquement aux professeurs « permet de renforcer ce lien de confiance essentiel, dans un cadre pédagogique maîtrisé ».
La décision interroge pourtant sur sa légalité. Dans le premier degré, ce sont bien « les directeurs et directrices d’école » selon le ministère de l’Éducation nationale – en lien avec les inspecteurs et inspectrices en charge de la circonscription – qui veillent à la mise en place de ces séances. Pas les rectorats. D’ailleurs, Sevda, membre de la fédération Occitanie du Planning familial, le souligne bien :
« Nous n’avons reçu aucun papier officiel qui acte cette décision. »
Une mise à l’écart progressive
« Le travail des associations est capital », soutient Anne Stambach-Terrenoir, députée La France insoumise (LFI) de la deuxième circonscription de la Haute-Garonne. Cette dernière rappelle que seuls 15% des élèves dans le second degré bénéficient des trois séances d’Evar par an, rendues obligatoires en 2001. L’État a d’ailleurs été condamné en décembre 2025 pour son inaction sur le sujet. « L’Evar est une recommandation de la Ciivise (2), pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants », retrace l’élue. Les nouveaux programmes publiés en 2025, élaborés en collaboration avec les associations, les enseignants et le ministère, étaient censés équilibrer les manquements de l’État.
En Occitanie, cela fait un moment que les associations sentent leurs mises à l’écart, bien avant la décision des rectorats, comme l’explique Gladys (3), bénévole au Planning familial du Tarn :
« C’était une de nos activités principales. Aujourd’hui, on ne rentre plus du tout dans les écoles et quasi plus dans les collèges et lycées pour ces séances. »
Bérengère Basset, syndiquée à Sud éducation et membre du collectif Evars 81, constitué pour dénoncer les blocages de l’institution, estime que dans le département, la situation dure même depuis 2023 :
« La directrice académique des services de l’Éducation nationale tardait, par exemple, à signer les conventions entre l’association qui devait intervenir et l’école. Ce qui faisait qu’au final les séances n’avaient pas lieu. »
Dans certains établissements de la région, les associations agréées restent tout de même autorisées à faire des séances sur l’égalité filles-garçons, mais même dans ce cadre, la surveillance de l’institution est accrue. L’effacement du mot « consentement » ou des notions concernant les violences sexistes et sexuelles est exigé. « D’abord on nous écarte du premier degré, mais quelle est la suite ? », interroge Sevda. La membre du Planning familial rappelle que les associations féministes sont non seulement menacées par la perte de subventions mais aussi par les discours conservateurs.
« De nombreux collègues ont peur »
« Hypersexualisation », « apprentissage d’actes sexuels en classe » ou « masturbation », l’Evar engendre son lot de théories du complot. Elles sont majoritairement relayées par des médias d’extrême droite comme CNews, Valeurs actuelles ou encore Tocsin. Avec aux micros, les voix et visages des associations SOS éducation, Mamans Louves ou Parents en colère. Particulièrement conservateurs, ces collectifs détournent les programmes sur l’Evar pour effrayer les parents les plus réticents.
Pourtant, ces séances sont élaborées par tranche d’âge, les questions sexuelles ne sont pas abordées avant le second degré, chaque niveau a des objectifs précis. En CP par exemple, les élèves apprennent à « identifier les parties de leur corps », « définir ce qu’est son intimité », « comprendre que tout le monde y a droit », « identifier ses émotions »… « L’Evar ne s’improvise pas et nous avons toujours milité pour de la complémentarité avec les enseignants », explique Léa Delahaye. Elle pose :
« C’est une décision politique de donner satisfaction aux mouvements conservateurs. C’est aussi une forme de maltraitance pour les enseignants. »
La pression concernant l’Evar s’est intensifiée ces derniers mois. Que ce soit des parents qui tractent devant les écoles ou qui menacent de déscolariser leurs enfants, elle se polarise sur les enseignants. « De nombreux collègues ont peur », témoigne Emma (3), institutrice et syndiquée à la Fédération syndicale unitaire (FSU) de Haute-Garonne. Peu formés, « les instituteurs se sentent démunis, certains renoncent à effectuer les séances seuls », souligne-t-elle. « Depuis février 2025, plus de 40.000 personnes ont été formées dans le cadre des plans de formation nationaux et académiques », assure de son côté le ministère de l’Éducation nationale. Des ateliers seraient déployés par circonscription et un parcours d’autoformation proposé. Mais sur le terrain, la réalité est toute autre, souligne Bérengère Basset :
« Maîtriser le sujet en plus du reste du programme est difficile pour les professeurs. »
Dans l’académie de Grenoble (38), le rectorat n’a pas pris de décision aussi radicale qu’en Occitanie. Ce qui permet au Planning familial de l’Isère de « rétablir peu à peu le lien avec les directeurs et directrices d’écoles » depuis quelques semaines. Même si 2025-2026 sera probablement une année blanche pour la plupart des écoles iséroises. Une perte de temps aux conséquences lourdes. Chaque année, 160.000 enfants seraient victimes de violences sexuelles, soit trois par classe environ. « On sait que les intervenantes des associations peuvent être des personnes ressources pour libérer la parole des enfants », explique Sevda.
« En mettant de côté l’Evar, on permet aux violences de continuer. »
Contactée, l’académie de Toulouse n’a pas répondu à nos sollicitations.
(1) L’Evars est l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle, elle concerne le second degré. L’Evar est l’éducation à la vie affective et relationnelle, pour le premier degré. Pour cet article, nous avons choisi de tout mettre sous l’acronyme Evar.
(2) La Ciivise est la commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants.
(3) Le prénom a été modifié.
mise en ligne le 23 avril 2026
Agence France-Presse srepris ur www.mediapart.fr
La journaliste Amal Khalil a été tuée mercredi dans une frappe israélienne dans le sud du Liban. « Israël cible délibérément les journalistes », affirme le président libanais. Le détroit d’Ormuz est toujours bloqué, compromettant la reprise de pourparlers diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis.
Cinq personnes, parmi lesquelles une journaliste, ont été tuées mercredi dans des frappes israéliennes dans le sud du Liban, malgré la trêve entre Israël et le Hezbollah pro-iranien, en vigueur depuis le 17 avril et qui expire dimanche.
Selon l’Agence nationale de l’information, Amal Khalil, 42 ans, journaliste du quotidien Al-Akhbar, et sa collègue indépendante Zeinab Faraj, s’étaient réfugiées dans une maison du village d’Al-Tiri, dans le sud du Liban, après qu’une frappe israélienne a visé une voiture qui les précédait.
Les deux occupants du véhicule, le maire de la ville voisine de Bint Jbeil, occupée par Israël, et un homme qui l’accompagnait, ont été tués dans cette frappe. Une frappe israélienne a ensuite visé la maison où s’étaient réfugiées les deux journalistes : Amal Khalil a été tuée et Zeinab Faraj blessée. Les secours ont évacué dans un premier temps la journaliste blessée, avant que « des tirs israéliens visent l’ambulance », selon le ministère de la santé. L’évacuation n’a pu avoir lieu que quelques heures plus tard.
« Israël cible délibérément les journalistes dans le but de cacher la vérité sur ses crimes contre le Liban », a affirmé le président libanais, Joseph Aoun, dénonçant « des crimes de guerre ». Le premier ministre libanais, Nawaf Salam, a estimé de son côté que « cibler des journalistes et entraver l’accès des équipes de secours constitue un crime de guerre », assurant que son pays poursuivra l’affaire devant les instances internationales.
Des discussions prévues jeudi à Washington entre les deux pays, dénoncées par le Hezbollah, doivent ouvrir la voie à des négociations de paix. Le Liban doit notamment demander l’extension pour un mois de la trêve et l’arrêt par Israël des « opérations de destruction » dans le sud du Liban, selon une source officielle libanaise.
Après le début de la guerre le 2 mars, Israël a pris le contrôle d’une bande de territoire libanais d’une profondeur d’une dizaine de kilomètres le long de la frontière. Selon le dernier bilan officiel, 2 454 personnes ont été tuées au Liban en six semaines de guerre.
Le bras de fer Iran-États-Unis se poursuit
Sur l’autre front de la guerre au Moyen-Orient, les États-Unis et l’Iran poursuivaient jeudi leur bras de fer dans le détroit d’Ormuz, Téhéran excluant de rouvrir ce passage maritime crucial tant que Washington bloque les ports iraniens, une situation compromettant la reprise de pourparlers diplomatiques.
Ormuz, voie maritime cruciale pour le transport mondial des hydrocarbures, est devenu un enjeu majeur du conflit et cristallise les tensions en dépit de la prolongation unilatérale de la trêve par Donald Trump, entrée en vigueur le 8 avril.
Depuis le 28 février, date du début de la guerre déclenchée par une attaque israélo-américaine contre l’Iran, Téhéran n’a autorisé qu’un nombre très limité de navires à franchir le détroit qui, outre les exportations mondiales de pétrole et de gaz, sert au transport d’autres biens essentiels.
Selon Téhéran, les navires doivent obtenir une autorisation pour quitter ou entrer dans le golfe Persique par le détroit d’Ormuz, tandis que les États-Unis, eux, bloquent l’accès aux ports iraniens depuis le 13 avril.
Le nombre de franchissements du détroit a chuté depuis dimanche, en raison des restrictions imposées par l’Iran et les États-Unis, tandis que les incidents touchant des bateaux se sont multipliés, selon des données compilées par l’AFP.
L’Iran a ainsi saisi mercredi deux navires dans le détroit, et un troisième a essuyé des tirs au large d’Oman.
« Réouverture d’Ormuz impossible »
« La réouverture du détroit d’Ormuz est impossible tant que le cessez-le-feu est ouvertement enfreint », a affirmé le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, dans un message sur le réseau social X, Téhéran dénonçant régulièrement le blocus américain des ports iraniens.
Téhéran a par ailleurs reçu ses premiers revenus issus des droits de passage qu’il a unilatéralement imposés dans le détroit, selon un haut responsable iranien.
Dans le cadre de son blocus, Washington, de son côté, a ordonné à trente et un navires, des pétroliers pour la plupart, de retourner au port, selon le commandement militaire américain pour le Moyen-Orient (Centcom).
Pour Danny Citrinowicz, chercheur au Tel-Aviv Institute for National Security Studies, « il est tentant de croire que le temps et la pression finiront par contraindre l’Iran à céder. Ce ne sera pas le cas. Prolonger un cessez-le-feu ou renforcer un blocus maritime peut faire gagner du temps à Washington, mais aucune de ces options n’offre une voie vers une issue durable », a-t-il écrit sur X.
Le blocage du détroit pèse lourdement sur l’économie mondiale, et la grande incertitude sur l’issue du conflit inquiète les marchés. Les prix du pétrole ont ainsi bondi brièvement jeudi de plus de 4 % en début d’échanges en Asie, avant de se modérer.
Même si les belligérants trouvaient un accord, déminer le détroit d’Ormuz pourrait prendre six mois, pesant d’autant sur les cours des hydrocarbures à l’échelle mondiale, a estimé le Pentagone lors d’une présentation classifiée au Congrès américain, révélée mercredi par le Washington Post.
Les négociations entre les États-Unis et l’Iran, qui étaient censées reprendre en début de semaine à Islamabad, après une première session le 11 avril, sont toujours en suspens, en dépit de l’optimisme du président américain, Donald Trump, qui a jugé « possible » une reprise d’ici à vendredi.
La capitale pakistanaise, sous haute surveillance policière et militaire, fonctionne depuis plusieurs jours au ralenti – écoles et commerces fermés dans la zone devant accueillir les pourparlers –, dans l’attente d’une hypothétique arrivée des délégations.
Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, a dit espérer que les deux parties parviendraient « à conclure un “accord de paix” » à l’issue de la guerre, qui a fait des milliers de morts, essentiellement en Iran et au Liban.
mise en ligne le 22 avril 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
Le déjeuner entre le Medef et Jordan Bardella n’a rien d’une surprise : à l’heure des crises, une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.
Il devient difficile de feindre la surprise. À mesure que l’extrême droite européenne se coordonne, de Matteo Salvini à Geert Wilders, en France elle parachève sa mue : celle d’une force parfaitement fréquentable pour les élites économiques. Le déjeuner annoncé entre le Medef et Jordan Bardella n’est pas une anomalie, mais l’aboutissement d’un processus ancien. Cette normalisation n’a rien de soudain. Elle s’inscrit dans une stratégie patiente, amorcée bien avant que Marine Le Pen ne tente de dédiaboliser le Rassemblement national. On se souvient que Marion Maréchal fut l’une des premières figures de cette mouvance invitée aux universités d’été du Medef.
Une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.
Le symbole était clair : une partie du patronat testait déjà les conditions d’un rapprochement. Ce qui relevait hier d’un risque tactique est devenu une évidence stratégique. Il faut prendre la mesure de ce basculement. Longtemps le Medef a cultivé une distance de façade avec l’extrême droite. Non par conviction démocratique, mais par prudence économique. Dans un capitalisme mondialisé, instable mais ouvert, les outrances nationalistes pouvaient apparaître contre-productives. Ce temps semble révolu. À l’heure des crises, une fraction croissante des élites économiques paraît prête à s’accommoder, voire à s’appuyer, sur des forces autoritaires.
Dans cette recomposition, Jordan Bardella incarne une figure nouvelle : celle d’un dirigeant d’extrême droite lisse, médiatique, compatible avec les codes du capital. Sa communication, jusque dans la mise en scène de sa vie privée, notamment autour de sa relation avec Maria Carolina de Bourbon des
Deux-Siciles, héritière issue de l’aristocratie européenne, participe de cette entreprise de respectabilisation. Elle traduit moins une modernité qu’un alignement : celui d’un personnel politique soucieux de rassurer les puissants davantage que de défendre les intérêts populaires qu’il prétend incarner.
Complaisance
Car c’est là le cœur de la contradiction. Derrière le discours affiché par Marine Le Pen et ses lieutenants, le projet économique demeure compatible avec les attentes du patronat : baisses de charges, hostilité aux régulations, refus de transformations structurelles nécessaires à une redistribution des richesses. Dans ce cadre, le rapprochement avec des figures comme Bernard Arnault – dont on rappelle qu’il était en bonne place lors de l’investiture de Donald Trump – n’a rien d’incohérent. Il est au contraire le signe d’une convergence d’intérêts. L’histoire, à cet égard, est sans ambiguïté.
En Italie, en Allemagne, en Espagne comme en France, les droites extrêmes n’ont jamais accédé seules au pouvoir. Elles ont bénéficié, à des degrés divers, du soutien ou de la complaisance de larges segments du grand patronat. Face à la montée des mouvements ouvriers et aux exigences de redistribution, ces alliances ont souvent été perçues comme un moindre mal, ou comme un outil de maintien de l’ordre social.
Ce qui se rejoue aujourd’hui n’est donc pas inédit. C’est une séquence classique du capitalisme en crise : lorsque les compromis démocratiques vacillent, que les inégalités deviennent difficilement soutenables, une partie des classes dominantes se tourne vers des solutions autoritaires. L’extrême droite, débarrassée de ses aspérités les plus visibles, devient alors un partenaire acceptable.
L’extrême droite ne prospère pas en marge du système, elle s’y inscrit.
Le danger réside dans cette banalisation. Il ne s’agit plus d’une rupture spectaculaire, mais d’un glissement progressif : invitations, déjeuners, échanges feutrés. À force de normalité, l’anormal devient invisible, tandis que les lignes de force se déplacent en profondeur. Nommer cette dynamique est une nécessité politique. Non pour rejouer indéfiniment les leçons du passé, mais pour comprendre le présent : l’extrême droite ne prospère pas en marge du système, elle s’y inscrit. Et si elle s’en rapproche aujourd’hui avec autant d’aisance, c’est peut-être parce qu’une partie de ce système la considère déjà comme une solution.
mise en ligne le 22 avril 2026
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Milena Ansari, de l’ONG israélienne Médecins pour les Droits de l’Homme, montre que les exactions et crimes commis dans les territoires palestiniens occupés ne sont pas le fait de brebis galeuses mais font partie d’une stratégie globale de nettoyage ethnique et d’apartheid dans laquelle le rôle de l’armée est bien défini.
Milena Ansari, responsable du département des territoires palestiniens occupés au sein de l’organisation Physicians for Human Rights Israel (Médecins pour les Droits de l’Homme Israël), a rencontré des dizaines de Palestiniens pour alimenter le rapport qui vient d’être publié sur les violences sexuelles et les transferts forcés en Cisjordanie.
Que dit votre rapport sur la politique israélienne dans les territoires occupés ?
Milena Ansari : Il met en lumière le déplacement forcé des Palestiniens à l’intérieur des territoires occupés, contrôlés par les colons israéliens, et l’expansion des colonies et des avant-postes illégaux en Cisjordanie. En résumé, ces exactions, le manque d’enquêtes et l’absence de protection des communautés palestiniennes démontrent que les autorités israéliennes instrumentalisent la violence des colons.
Celles-ci les chassent ainsi de leurs terres, là où ils ont construit leur vie, par la violence des colons. Lors de mes entretiens, les victimes de cette violence ont insisté sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène nouveau. Elles soulignent l’intensité de ces exactions, qui incluent désormais les violences sexuelles et sexistes, et leur fréquence accrue.
Cela n’a pas commencé après le 7-Octobre. Cela dure depuis des années. Cependant, aujourd’hui, la différence réside dans le type d’attaques contre les communautés, qui menacent directement leur vie. Avant octobre 2023, les colons portaient des vêtements civils et n’étaient armés que de petits pistolets.
Désormais, les membres de la communauté nous ont confié qu’il est impossible de distinguer un colon d’un soldat israélien, car les colons eux-mêmes portent maintenant l’uniforme militaire israélien et sont armés de fusils M16. Ils pénètrent dans les tentes et les maisons qu’ils incendient, assaillent les habitants et les agressent sexuellement. La politique en question est donc on ne peut plus claire : il s’agit du transfert forcé et du nettoyage ethnique des Palestiniens en Cisjordanie occupée.
Cela signifie-t-il que l’attitude de l’armée a également changé ?
Milena Ansari : L’armée israélienne en territoire occupé est connue pour ne pas protéger les Palestiniens des attaques, mais pour protéger les colons illégaux résidant en Cisjordanie. Les forces israéliennes sont aux côtés des colons qui attaquent les familles, volent leur bétail, et les soldats restent les bras croisés, voire les soutiennent activement.
L’armée, parfaitement capable de protéger les Palestiniens et d’arrêter les colons criminels, choisit de fermer les yeux et de leur accorder l’impunité. Ils sont donc plus audacieux, plus confiants dans leurs attaques, sachant pertinemment qu’ils ne seront pas tenus pour responsables et que personne ne les arrêtera. Et cela ne concerne pas seulement l’armée israélienne, mais aussi les responsables politiques israéliens.
Des ministres soutiennent l’expansion des colonies et les violences des colons afin de mener à bien une politique de nettoyage ethnique et de déplacement de population. Concrètement, ces deux dernières années, le Parlement israélien a approuvé la construction de nouvelles colonies et d’avant-postes considérés comme illégaux même par le droit israélien. Les législateurs israéliens leur donnent carte blanche. Il s’agit d’une politique d’État dont l’outil est la violence des colons et le mécanisme, l’expansion des colonies existantes et la reconnaissance de nouvelles structures.
La communauté internationale agit-elle ?
Milena Ansari : Jusqu’à présent, elle ne s’est pas vraiment opposée aux violences des colons. Certains pays européens, comme la France, mais aussi le Royaume-Uni et l’Australie ont imposé des sanctions à des colons responsables de violences. C’est insuffisant. Il ne s’agit pas de quelques brebis galeuses, de colons isolés.
Ce que nous constatons en Cisjordanie occupée, du nord au sud, ce sont les mêmes attaques systématiques perpétrées contre les Palestiniens qui entraînent des déplacements de population. La communauté internationale doit en prendre conscience. Si vous ne prenez pas position contre l’expansion des colonies et la présence des colons en Cisjordanie dans son ensemble, les violences et les attaques contre les Palestiniens continueront de s’intensifier.
La Cour internationale de justice, dans son avis consultatif de juillet 2024, a déclaré qu’Israël crée une situation illégale en Cisjordanie, en particulier par l’expansion des colonies et les violences des colons. Elle a exigé le démantèlement de toutes les colonies et l’évacuation des colons du territoire. Tous les pays se disent opposés aux colonies. Après trois ans, et notamment un génocide à Gaza, il est grand temps que la communauté internationale joigne le geste à la parole et agisse sérieusement.
mise en ligne le 21 avril 2026
Cyprien Boganda sur www.humanite.fr
Retour de l’inflation, hausse du déficit public, dépendance aux hydrocarbures… Maître de conférences à l’université de Bordeaux et membre des Économistes atterrés, Éric Berr analyse la situation et trace des perspectives.
D’après l’UFC-Que choisir, la guerre en Iran va faire grimper les prix dans les rayons de 4 % à 5 %. Faut-il craindre le grand retour de l’inflation ?
Éric Berr (économiste) : Ma réponse est forcément sujette à beaucoup d’incertitudes. Si, comme de nombreuses institutions de prévision l’envisagent, le choc sur les prix du pétrole s’atténue à partir du second semestre, l’inflation sera un peu plus haute qu’actuellement, mais ne dépassera pas 2 %. En revanche, en cas d’intensification de la crise géopolitique, les effets produits seront plus importants.
On peut d’ores et déjà voir certains acteurs parier sur une poursuite des tensions : j’entends dire, par exemple, que les compagnies aériennes ont annulé des centaines de vols pour le mois de mai, en prévision de problèmes d’accès au kérosène. Cela risque de faire augmenter les prix des billets d’avion en flèche, même si cela concerne un nombre restreint de consommateurs.
Les prix à la pompe, eux, concernent bien plus de monde. Et certains analystes pensent qu’il faut se préparer à des niveaux relativement élevés pendant plusieurs mois, même si les cours du baril sont repassés sous les 100 dollars…
Éric Berr : Il y a une formule populaire qui se vérifie assez bien en économie : pour monter, les prix prennent l’ascenseur, mais pour redescendre, ils empruntent l’escalier. En pratique, les entreprises anticipent souvent la hausse des coûts et augmentent très vite leurs prix pour maintenir leurs marges – voire accroître ces dernières, dans les cas où elles sont en situation de monopole.
En revanche, c’est beaucoup plus lent en sens inverse. Et quand on a fait accepter à la population un certain niveau de prix, il n’est pas très compliqué de laisser perdurer ce nouvel état de fait. Rappelez-vous du déclenchement du mouvement des gilets jaunes, à l’automne 2018 : le prix du litre du sans-plomb 95 (le carburant le plus consommé en France) atteignait 1,50 euro environ… C’est près de 50 centimes de moins qu’aujourd’hui !
Le blocage des prix à la pompe, est-ce une solution pertinente ?
Éric Berr : Oui. C’est une manière de faire reposer les efforts sur les compagnies pétrolières. À l’inverse, quand on dit que l’État doit signer des chèques énergie aux ménages ou aux entreprises, ça revient à faire payer les pots cassés à la population. En bloquant les prix, ce sont les compagnies pétrolières qui rognent leurs marges.
En bloquant uniquement les prix, est-ce que ce ne serait pas surtout les stations-service qui seraient affectées ?
Éric Berr : On peut imaginer, en effet, que les fournisseurs de carburant fassent pression sur les stations pour qu’elles réduisent leurs marges, déjà limitées. Cela dit, je ne pense pas que les raffineurs aient intérêt à ce que les stations-service fassent faillite en masse, car plus personne n’écoulera leur carburant.
Tout cela est évidemment une affaire de rapport de force. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut que les pouvoirs publics fassent pression sur les majors du pétrole d’une façon ou d’une autre, car on ne va pas attendre que ces dernières agissent d’elles-mêmes dans l’intérêt général !
Par ailleurs, j’insiste sur une idée essentielle : le blocage des prix est une solution de court terme pour amortir les effets de la crise sur les ménages et empêcher que les compagnies pétrolières réalisent des bénéfices indus. Mais cela n’enlève rien à l’urgence de réaliser la bifurcation écologique.
Développement des transports en commun, sobriété énergétique, relocalisation de certaines productions, électrification des usages… Il faut affranchir notre économie de sa dépendance aux énergies fossiles, sinon la prochaine crise produira immanquablement les mêmes effets.
L’autre sujet phare du moment, c’est celui des déficits publics. Le gouvernement devrait annoncer de nouvelles mesures d’économies (on parle d’au moins 4 milliards d’euros). Qu’en pensez-vous ?
Éric Berr : Le gouvernement veut faire passer le déficit public à 5 % du PIB pour fin 2026, contre 5,1 % actuellement, avec un objectif de redescendre sous les 3 % pour 2029. En soi, faire baisser le déficit n’est pas forcément une mauvaise chose, mais il y a deux façons de procéder : en baissant les dépenses ou en augmentant les recettes.
Le gouvernement n’utilise que le premier levier car il se refuse à mettre les plus riches à contribution. Je rappelle pourtant que si, en 2025, le déficit était moins élevé qu’escompté, cela est dû exclusivement à des rentrées fiscales plus importantes qu’attendu, en raison notamment de la surtaxe sur les impôts sur les sociétés.
Par ailleurs, si le gouvernement s’entête dans cette volonté de réduire les dépenses publiques, cela aura un effet récessif : en pesant sur le niveau de la demande, vous limitez les débouchés pour les entreprises et vous réduisez la croissance. À l’arrivée, le ratio dette publique/PIB augmente au lieu de baisser.
mise en ligne le 21 avril 2026
Benjamin König sur www.humanite.fr
Dans son rapport annuel, Amnesty dénonce « le plus grand défi de notre époque » : celui des attaques contre le multilatéralisme, le droit et la société civile, menées au profit d’un « ordre mondial raciste et patriarcal ». Mais l’ONG évoque aussi les résistances plus que jamais nécessaires.
Guerres illégales menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran et le Liban, génocide à Gaza, crimes commis par la Russie de Vladimir Poutine ou les Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan : il est souvent difficile d’analyser les tenants et les aboutissants de ce chaos planétaire. Celui d’un « ordre mondial raciste, patriarcal, inique et hostile aux droits fondamentaux », écrit en préambule l’ONG Amnesty International dans son rapport annuel publié ce 21 avril.
Traditionnellement intitulé « la Situation des droits humains dans le monde », ce document de près de 500 pages revêt pour l’année 2025 un caractère particulier en raison de la multiplication des guerres et des crimes, à des fins de domination politique et économique brutale des grandes puissances, États-Unis en tête.
« Ce qui rend cet instant fondamentalement différent est que nous ne parlons plus seulement d’une érosion aux marges du système, mais d’une attaque directe contre les fondements mêmes des droits humains et l’ordre international fondé sur des règles, menée par les acteurs les plus puissants à des fins de contrôle, d’impunité et de profits », dénonce la secrétaire générale de l’ONG, la Française Agnès Callamard. Selon elle, l’humanité se trouve « face au plus grand défi de notre époque », face aux attaques menées « par des mouvements transnationaux hostiles aux droits fondamentaux et par des gouvernements prédateurs déterminés à asseoir leur domination au moyen de guerres illégales et d’un chantage économique éhonté ».
Complaisance européenne
Une nouvelle étape a été franchie depuis le début de l’année 2026, avec la guerre contre l’Iran, au mépris de toutes les règles de droit. Pour l’ONG, il s’agit d’un des « résultats de ce glissement vers le mépris de la loi », notamment avec « la guerre ouverte contre les populations et les infrastructures civiles ». Si l’ONG ne le cite pas nommément, on ne peut que penser à l’éléphant dans la pièce : Donald Trump, et les « plus de 150 exécutions extrajudiciaires » commises en bombardant des navires, sans oublier « l’acte d’agression contre le Venezuela ». Quant à son allié criminel Benyamin Netanyahou, Amnesty pointe la poursuite du « génocide contre la population à Gaza » et le « système d’apartheid imposé aux Palestiniens ».
Bien entendu, les dirigeants états-unien et israélien n’ont pas l’apanage des exactions. Amnesty dénonce ainsi les responsabilités de la Russie de Vladimir Poutine dans la guerre d’agression contre l’Ukraine, les crimes des FSR au Soudan, armés par les Émirats arabes unis, ou bien les exactions commises dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), notamment par le M23.
L’ONG évoque aussi la complaisance des dirigeants du monde, et notamment de l’Union européenne, qui « ont cédé lâchement face aux attaques états-uniennes contre le droit international », et n’ont rien fait pour mettre fin aux crimes contre l’humanité perpétrés par les dirigeants israéliens.
« Despotes et prédateurs »
Certes, l’ordre international hérité de 1945, avec l’institution phare qu’est l’ONU, est loin d’être parfait : impuissance, inaction parfois, verrouillage du Conseil de sécurité par les grandes puissances. Malgré cela, les règles fondées sur le multilatéralisme et le droit international constituent des avancées majeures dans l’histoire de l’humanité. Et ces imperfections ne peuvent masquer le fait que « les despotes et prédateurs proposent à la place un nouvel ordre mondial (qui) bafoue et renonce à la justice raciale, de genre et climatique, (qui) rejette la solidarité internationale », et dont « les fondements consistent à réduire au silence la dissidence, manipuler la loi et déshumaniser toutes les personnes considérées comme « différentes » », pointe Agnès Callamard.
L’ONG ne se limite pas à une longue liste désespérante des guerres et autres exactions. Elle relève l’espoir que portent les manifestants, la société civile qui résistent : ceux de la Gen Z dans une dizaine de pays, ceux qui se sont levés face à l’ICE aux États-Unis, les manifestations massives contre le génocide à Gaza. Et parfois quelques États, à l’instar de l’Espagne en Europe ou de l’Afrique du Sud, qui ont engagé la procédure à la Cour pénale internationale contre Israël.
En France aussi, les droits et libertés menacés
On aurait tort de croire que la France est préservée : dans son rapport qui dresse la situation des droits humains dans tous les pays du monde, le nôtre n’est guère brillant. À l’instar du comité contre la torture des Nations unies, qui alertait voici un an sur l’usage d’armes à létalité réduite qui blessent et mutilent, Amnesty International fait part de « sa vive inquiétude sur la fragilité des droits et libertés en France ». À un an de l’élection présidentielle, la présidente d’Amnesty France, Anne Savinel-Barras, pointe du doigt « la virulence du débat politique et médiatique, en particulier les attaques racistes et les invectives contre l’État de droit ». Technologies de surveillance, remise en question de la justice, criminalisation des défenseurs de l’environnement ou des droits des Palestiniens – des faits qui émanent aussi de membres du gouvernement – sont également cités…
mise en ligne le 20 avril 2026
Par Philippe Pernot sur https://reporterre.net/
Malgré le cessez-le-feu, Israël continue d’occuper de larges pans du Sud-Liban et veut achever une zone tampon dévastée. Les habitants tentent de revenir, mais craignent de subir le même sort que Gaza.
Beyrouth (Liban), reportage
À Debbine, village du Sud-Liban, des habitants sont assis devant un immeuble d’habitation au toit enfoncé par un obus, du verre brisé et des décombres jonchent la route. Un épais brouillard empêche de voir la ligne de front, à environ 1 km en contrebas, au-delà des vergers et oliveraies qui s’étendent dans la vallée. Des explosions retentissent sans interruption : tantôt l’armée israélienne dynamite des quartiers entiers des villages qu’elle occupe encore, tantôt elle bombarde quiconque s’approcherait de trop près de ses positions. Ici, difficile de croire à l’existence du cessez-le-feu instauré entre le Hezbollah et Israël, dans la nuit du 16 au 17 avril.
Sur leurs gardes, les habitants craignent de subir le même sort que la bande de Gaza, dévastée par les opérations militaires d’Israël. « Toutes les maisons des villages [libanais] adjacents à la frontière [avec Israël] seront démolies conformément au modèle de Rafah et de Beit Hanoun à Gaza », a ainsi annoncé fin mars Israël Katz, le ministre de la Défense israélien.
« Nous sommes habitués à ces sons, mais j’avoue que ce n’est pas rassurant, nous ne nous sentons pas en sécurité et allons certainement devoir repartir », confie Maya Yassine, 14 ans, collégienne qui est revenue avec sa famille inspecter l’état de sa maison. Sa mère s’emploie à passer le balai : les vitres ont été soufflées par l’impact de l’obus d’artillerie, du verre et de la suie recouvrent le sol. Du toit, Maya contemple les décombres de leur ancienne maison, juste à côté, bombardée lors de la guerre de 2024. « On a dû tout recommencer, louer un nouvel appartement, se reconstruire une vie. Maintenant, tout est de nouveau détruit : le magasin de vêtements de mon frère, le studio de beauté de ma mère », soupire-t-elle.
Ensemble avec sa sœur et sa meilleure amie, elles partent se promener dans les chemins bordés de prairies en fleurs. « Sur ces rochers, là-bas, on venait pique-niquer. On avait une si belle vie ici, à la campagne, tout le monde se connaît, et on passait tellement de temps dans la nature », se souvient Maya en cueillant des pissenlits, de la mauve, des feuilles de salade sauvage. Réfugiée près de Beyrouth depuis un mois et demi, elle dit détester la ville, sa pollution, son manque de chaleur humaine. « Il n’y a que dans la terre du Sud que je me sens bien, c’est mon identité », affirme-t-elle, comme tant d’habitants du Sud-Liban.
Zone tampon
Maya, sa famille et ses amies sont pourtant rapidement retournées à Beyrouth, la situation restant trop dangereuse. Le jour de la visite de Reporterre, Israël a annoncé une « ligne jaune » délimitant la zone qu’il occupe au Sud-Liban, sur le modèle de Gaza. Tsahal contrôle 55 localités dans une bande de 8 à 10 km de profondeur et veut en faire une zone tampon « nettoyée », détruisant infrastructures et habitations.
Comme à Gaza, où elle a tué plus de 775 personnes depuis la trêve instaurée en octobre 2025, l’armée se réserve le droit de frapper toute personne s’en approchant. Quelques heures plus tard, elle affirme avoir visé une « cellule terroriste », terme régulièrement utilisé pour justifier des tirs près de cette ligne. Les bombardements et combats se poursuivaient ainsi dans la vallée, malgré le cessez-le-feu, le Hezbollah revendiquant également une embuscade contre des soldats israéliens dans la zone tampon.
Depuis le 2 mars, l’offensive israélienne au Liban a fait plus de 2 000 morts, 6 000 blessés et déplacé 1,2 million de personnes. La trêve, censée ouvrir des négociations directes entre le Liban et Israël, voire même un accord de paix, ne met donc fin qu’à certains bombardements au nord du Litani. L’État libanais et le Hezbollah ont donc appelé ses habitants à ne pas retourner au sud, où ils avaient été des centaines de milliers à revenir dès l’annonce de la trêve, dans la joie et l’espoir.
« C’est un siège, comme à Gaza »
Israël avait auparavant détruit toutes les routes et tous les ponts reliant le Liban-Sud au reste du pays, menaçant d’isoler totalement ce territoire. « Il a bombardé le pont côtier de Qasmiyeh [qui relie Tyr au reste du Liban] en pleine journée. Puis, quand ils ont vu que l’armée libanaise et la Défense civile étaient en train de le déblayer, et que des gens pouvaient encore passer, ils l’ont frappé une deuxième fois », explique Jad. Pêcheur de la ville de Tyr, il craignait ainsi de se retrouver totalement assiégé, alors que les troupes israéliennes se trouvaient à une dizaine de kilomètres. « Heureusement, ils ont réussi à le déblayer et à permettre le passage dès le lendemain, donc tout entre de nouveau », soupire-t-il avec soulagement.
En revanche, les Israéliens n’ont pas levé le blocus maritime imposé au Sud-Liban depuis l’escalade du conflit le 2 mars, et les pêcheurs comme Jad ne peuvent toujours pas retourner en mer comme avant. Reporterre l’avait rencontré avec ses collègues en pleine guerre, alors qu’ils étaient assis, désœuvrés, dans le port de la ville millénaire. « Sur 350 pêcheurs, seulement une poignée d’entre nous ose sortir avec leur embarcation. On ne peut aller que vers le nord, mais les courants, le vent et les bancs de poissons nous poussent toujours vers le sud, où on pourrait se faire tirer dessus », expliquait-il alors.
Les eaux les plus riches en poissons se trouvent en effet à Naqoura, ville côtière libanaise à la frontière avec la Palestine occupée. Là-bas, l’armée israélienne avait non seulement ouvert le feu sur plusieurs pêcheurs libanais pendant la guerre de 2024, mais en a aussi enlevé deux, toujours portés disparus. Alors les felouques à la proue décorée d’un œil phénicien peint pour la chance restent amarrées au port de la cité antique.
« C’est une catastrophe économique, des milliers de personnes vivent de la pêche et de la restauration à Tyr, ville réputée pour sa gastronomie et ses poissons, disait-il à Reporterre. C’est un siège, comme à Gaza, qui vise à briser notre économie. Mais nous allons rester ici et résister. » Dans l’enclave palestinienne, Israël a en effet mis en place un blocus maritime dès 2007 et bombardé des embarcations de pêcheurs lors de sa guerre génocidaire après le 7 octobre 2023.
Attaques contre la souveraineté alimentaire
Autre parallèle douloureux avec Gaza : pendant les quarante-cinq jours de guerre au Liban, des centaines de villages du sud ont manqué d’approvisionnements, les routes étant dangereuses ou détruites — Israël avait menacé de bombarder chaque camion se rendant au Sud-Liban. Alors, si quelques commerçants courageux se sont relayés, les habitants dépendaient de la production locale ou des convois humanitaires. Des organisations comme Caritas et l’Œuvre d’Orient ont distribué de l’aide, escortées par la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Unifil) et accompagnées de figures religieuses haut placées pour éviter de potentiels bombardements israéliens — mais se sont elles-mêmes retrouvées bloquées plusieurs fois.
Le ministère libanais de l’Agriculture a ainsi dénoncé fin mars « une situation préoccupante qui menace le secteur agricole et la sécurité alimentaire du pays, les attaques ayant causé des dégâts considérables aux terres agricoles, aux agriculteurs et aux chaînes de production ». Selon les données officielles, les surfaces agricoles endommagées dans le Sud et à Nabatieh ont atteint 47 000 hectares et 76 % des agriculteurs de la zone avaient été déplacés par la guerre.
« Israël a volontairement ciblé les systèmes alimentaires du Sud-Liban, notamment en bombardant le port de pêcheurs de Naqoura, des systèmes d’irrigation et des fermes, fustige également Corinne Jabbour, membre de l’association Jibal et de la Coalition pour l’agroécologie au Liban, qui militent en faveur de la souveraineté alimentaire. Les attaques au Liban-Sud sont similaires à celles que l’on observe à Gaza et en Cisjordanie, notamment l’abattage de vergers et d’oliveraies, le meurtre d’agriculteurs, de bergers et de leurs troupeaux. » Partout, Israël chercherait à rendre les territoires invivables et à les occuper.
Depuis le 2 mars, l’association Jibal soutient les cuisines collectives de Beyrouth ainsi que des agriculteurs déplacés. « L’un d’entre eux a voulu revenir sur ses terres, mais a retrouvé toute sa récolte pourrie. À cause des tensions actuelles, il ne peut pas planter la prochaine saison, c’est donc une double perte qui risque de fragiliser la sécurité alimentaire du Liban sur le long terme », explique Corinne Jabour.
« C’est un crime environnemental, un écocide »
Si des centaines de milliers de personnes ont essayé de rentrer chez elles avant de repartir, d’autres avaient abandonné cet espoir d’avance, alors que des dizaines de villages ont été entièrement rasés. « Ma ferme et mes champs sont détruits, il ne reste plus rien, c’est un crime environnemental, un écocide », soupire au téléphone Fadel Saleh, agriculteur originaire de Ramia, l’un des villages frontaliers occupés et détruits par Israël.
Et d’ajouter : « Israël les a bombardés avec du phosphore blanc en 2024, puis avec du glyphosate en début d’année. Il a maintenant dynamité tout le village, qu’il continue d’occuper. » Impossible d’y retourner tant que les troupes israéliennes y restent présentes. Après avoir trouvé refuge dans la montagne au nord de Beyrouth, il a profité du fragile cessez-le-feu pour revenir à Tyr et, ainsi, se rapprocher de ses terres.
mise en ligne le 20 avril 2026
Il y a de nombreuses façons de lutter contre le fascisme, quelques exemples du quotidien :
Juliette Rousseau sur www.humanite.fr
Autrice de « L'antifascisme, l'affaire de toutes et de tous », Juliette Rousseau, a réalisé une série de six portraits de femmes et d'hommes qui, au quotidien, font reculer le fascisme et le racisme et font vivre la solidarité.
Le soleil réchauffe la salle où Roland m’attend, ses dossiers organisés devant lui sur une longue table en bois usé. On est au centre-ville de Châteaubriant, sous-préfecture de la Loire-Atlantique, dans les locaux emblématiques de l’Amicale Laïque, l’ALC. En arrivant, je pense à ma fille de sept ans qui demande « C’est l’ALC ou les Voltigeurs ? » chaque fois que nous passons devant un terrain de foot.
Comme d’autres, la ville a deux maisons et deux fiertés, liées entre elles par une rivalité suffisamment contenue pour prévenir tout drame shakespearien. Mais avant les classements, c’est leur histoire qui sépare les deux clubs : l’un, fondé par la bourgeoisie locale, aux mains d’une riche famille d’industriels de la viande et l’autre, ancré dans la culture de l’éducation populaire et de l’enseignement laïc.
Une amicale sportive au cœur de la vie sociale du territoire
Quand je lui explique le sens de mon projet : faire le portrait de ces engagés de l’ordinaire qui continuent de défendre une société où le partage est une joie et l’égalité une exigence ; raconter à travers eux l’histoire à la fois commune et singulière de ce territoire frappé à plusieurs reprises par la violence d’extrême-droite, et qui chaque fois a résisté ; Roland rebondit vivement. Car d’ordinaire, « ça n’intéresse pas beaucoup les journalistes, même locaux » me précise-t-il. Alors il se livre, avec méthode et les yeux souriants.
Et sans surprise, c’est par l’école publique qu’il commence. On y mettrait des majuscules quand on l’entend en parler, lui, le fils d’ouvriers agricoles de Chazé-Henri (49), à qui des enseignants ont tendu la main jusqu’à faire de lui l’un des leurs. À Châteaubriant, Roland a été professeur à l’école des Terrasses, « le meilleur qui soit » me dit une amie d’enfance qui fut son élève. Mais c’est en tant que président de l’ALC que je suis venue le rencontrer. Née en 1938, l’amicale fédère différentes sections sportives, dont le club de foot dans lequel Roland a simultanément joué et entraîné les jeunes, jusqu’à en représenter les 1200 adhérents.
Dans les archives personnelles de Roland, faites de discours soigneusement manuscrits, de coupures de presse et d’imprimés jaunis, un siècle de l’histoire locale s’étire. Celle des cheminots des débuts de l’Amicale, à une époque où le réseau ferroviaire maillait la campagne. Celle des vingt-neuf amicalistes internés ou fusillés en tant que résistants durant la seconde guerre mondiale et dont la mémoire, affichée au fronton du bâtiment, est commémorée chaque année. Et plus intimement, celle des engagements transmis d’une génération à l’autre.
Un lieu où le sport devient une école du collectif
L’amicale, on y vient pour jouer puis on y reste une vie à s’occuper des matchs, des tournois, des réunions, de la fête des écoles, des soirées grillades ou tartiflette. La devise ? « Le sport pour tous », c’est-à-dire une pédagogie tournée vers les enfants, où la compétition compte moins que le collectif.
Depuis 1988, l’ALC c’est aussi un lieu : quatre grandes salles, une cuisine collective et des appartements au deuxième. Sous la présidence de Roland, cet espace est prêté à tous les collectifs qui en font la demande. On y trouve du théâtre amateur, des cycles de projection sur l’histoire des décolonisations, on s’y retrouve pour se former contre les idées d’extrême-droite, organiser un rassemblement, créer. Le lieu est aussi utilisé pour les obsèques et, à l’étage, les appartements hébergent des familles exilées. L’ALC est « apolitique », c’est écrit dans ses statuts, mais cela ne l’empêche pas d’être aussi « antiraciste et antifasciste » rappelle Roland. Surtout, elle doit aider à « ne pas accroître la peine des gens dans ce monde de brutes », et c’est bien là un minimum.
Ce printemps, on se prépare encore à perdre une volée de classes d’école dans le coin. Ici et là, on tente de s’opposer au rouleau compresseur des économies budgétaires, mais les parents sont souvent fatalistes dans ces bourgs où l’on a déjà vu disparaître les commerces et les bureaux de postes. L’activité s’amenuise et se déplace ailleurs tandis que l’éducation publique disparaît au profit du privé. Et si ce n’était ces petites écoles où l’on invente une pédagogie pour les classes à plusieurs niveaux, apprenant aux enfants les vertus de l’amitié entre les âges, certaines communes ne seraient déjà plus que des cités-dortoir de campagne, voire des cités-mouroir.
Vivre ensemble, faire ensemble. Roland me raconte son père, au mitan du siècle passé, distribuant le fumier aux mineurs de la cité ouvrière toute proche, pour qu’ils amendent leur jardin. Premier enseignement fondamental. Car la solidarité, avant d’être une réponse aux maux de l’époque, est une éthique de vie partagée au quotidien.
Autrice et éditrice, Juliette Rousseau vit entre le Pays de la Mée et celui de la Roche-aux-Fées, aux confins de la Bretagne. Elle a publié “Lutter ensemble” (2018), “La vie têtue” (2021) et “Péquenaude” (2024) aux éditions Cambourakis, ainsi que “Un pays balbutié” (2025) aux éditions Isabelle Sauvage.
par Guy Pichard sur https://basta.media/
Un restaurant associatif ouvert depuis deux ans à Hérouville-Saint-Clair, dans une banlieue populaire, accueille des bénévoles en quête de sens pour préparer des repas bio et locaux pour tout le monde. Le lieu ne désemplit pas.
Laurence n’aime pas le trajet qui la mène à la Cité de l’alimentation. « Prendre ma voiture, rouler le matin sur le périphérique de Caen, cela me rappelle ma vie d’avant », confie-t-elle. La quadragénaire vient pourtant une à deux fois par mois à Hérouville-Saint-Clair, près de Caen, pour s’investir dans le lieu associatif consacré au bien-manger.
Avant, Laurence avait une autre vie, d’employée de banque. Mais elle a été frappée par un burn-out, puis un cancer. Aujourd’hui, en cette matinée du mois de mars, elle est venue préparer des lasagnes et faire la vaisselle, le tout bénévolement. « J’aime bien la vaisselle, c’est un moment où on discute, glisse-t-elle. Le concept, c’est comme à la maison, avec de la bienveillance, de la mixité, et beaucoup d’échanges. Il y a de nombreux accidentés de la vie ici. »
À sa manière, Laurence incarne bien l’une des raisons d’être de la Cité de l’alimentation, un lieu créé pour tisser du lien autour de la cuisine tout en étant un véritable restaurant, situé dans cette ville nouvelle de la banlieue de Caen, faite d’architecture bétonnée et sortie de terre dans les années 1960.
Hérouville-Saint-Clair est une des communes les plus pauvres du Calvados. Au niveau politique, la ville est dirigée depuis 2001 par un maire de centre droit, Rodolphe Thomas, qui vient d’être réélu dès le premier tour après avoir mené une campagne où il s’en est notamment pris au média local indépendant Le Poulple.
Ici, il n’y a presque pas de commerces de proximité ni de cafés. La Cité de l’alimentation fait figure d’exception. « Nous aimerions devenir une espèce de place de village avec différentes structures, mais aussi avec beaucoup de formation », présente l’un des créateurs du lieu, Clément Charlot. La Cité a ouvert en 2024 dans les locaux d’un ancien lycée.
« Un des points de départ du projet, c’était la question de comment agir pour que les gens mangent mieux, explique le fondateur. De là, il a fallu se projeter économiquement. » Avant la Cité de l’alimentation, Clément Charlot est passé par l’associatif, la coutellerie et, surtout, la restauration. L’association donne aussi des ateliers de cuisine ouverts à toutes et tous plusieurs fois par semaine. Elle peut également se délocaliser, via une cuisine mobile à vélo.
Un fil rouge lie toutes ces activités culinaires : travailler uniquement avec des produits bio et provenant de producteurs locaux (hors ingrédients exotiques). « Tout est bio ici, c’est central, comme le local. À mes yeux, il n’y a pas d’autres alternatives », souligne l’homme.
En milieu de matinée, trouver un café à Hérouville-Saint-Clair sans aller au centre commercial n’est pas chose aisée. Mais entre les murs de l’ancien lycée hôtelier où a pris place la Cité de l’alimentation, on s’agite autour de Benjamin, cuisinier salarié. L’association de la Cité de l’alimentation emploie aujourd’hui six personnes à temps plein. Ce jour-là, il y a aussi une dizaine de bénévoles qui s’affairent sous l’œil bienveillant du jeune chef. Passé par des restaurants étoilés, il a choisi ce lieu pour travailler autrement.
« En cuisine, c’est très militaire avec une logistique parfois millimétrée, explique le chef. Cela crée des problèmes. Les horaires à rallonge, les cinglés qui mettent une pression de fou et se déchargent sur les employés... On peut faire autrement, quelque chose de bien, de construit et de cohérent sans cette pression. » Mener sa cuisine autrement, dans de meilleures conditions, c’est ce que la Cité de l’alimentation permet à Benjamin.
Au menu du jour du restaurant, on trouve notamment des feuilletés aux endives en entrée, une blanquette de poulet, et une tarte aux fruits. De son côté, Najib prépare à la boulangerie plusieurs kilos de pain pour la journée, d’autant qu’il y a aussi de la vente à emporter. « Je viens trois fois par semaine, explique l’homme de 65 ans, qui a passé un CAP de cuisinier avant sa retraite. C’était un défi pour moi, peut-être mon dernier diplôme, mais maintenant, la boulangerie m’intéresse beaucoup. »
Tandis que Fanny prépare la salle à manger, un atelier dédié aux champignons a lieu dans une autre pièce. Ce jour-là, neuf personnes ont payé 25 euros pour deux heures d’atelier et le repas final. Les langues se délient entre les cuissons et l’on parvient à discuter des effets possibles de la sauce soja sur la santé des femmes. « La cuisine, ça touche tout le monde et même à des choses intimes », sourit Virginie, qui anime l’atelier.
Quand midi arrive, les clients aussi. Une quarantaine de couverts sont servis en moins de deux heures à une clientèle variée, des professionnels en pause déjeuner aux retraités du quartier. Le menu est à 16 euros, quatre euros supplémentaires si l’on choisit le tarif « solidaire », afin d’aider la structure.
« Environ 60 % des personnes choisissent le tarif solidaire, c’est énorme », note le cofondateur, Clément Charlot. Après deux ans d’existence du lieu, il dresse un premier bilan : « Tout ce qui est traiteur, restaurant, ça reste plutôt facile à gérer. L’argent qu’on essaie de gagner, c’est pour développer de nouveaux projets. »
Dans les prochaines années, le lieu veut ainsi créer une boulangerie, une conserverie, voire une laiterie, pour un coût global de plusieurs millions d’euros. « C’est complètement réalisable si les collectivités sont à nos côtés », assure Clément Charlot. La région Normandie est partenaire du projet, tout comme le fonds de dotation de Biocoop. L’association reçoit aussi des aides de l’État avec le programme « Mieux manger pour tous ». Il lui est impossible de se passer de soutiens financiers publics pour l’instant, même si son objectif, à terme, est d’être totalement indépendante.
Ce type de projet associatif, qui place l’alimentation au centre, comme outil politique et social, se développe à travers la France. Il y a Les Halles de la transition, à Toulouse, tiers-lieu écologique avec un espace de restauration. Ou encore le Beau tiers-lieu, à Nantes.
Dans la cuisine d’Hérouville-Saint-Clair, la cloche donne le rythme des assiettes à garnir. Deux femmes originaires du Nigeria gèrent les commandes et deux femmes afghanes finalisent les desserts. La diversité est à l’image d’Hérouville-Saint-Clair, qui compte une soixantaine de nationalités parmi ses habitants.
Ce jeudi, la capacité d’accueil maximale est atteinte aux fourneaux, bien que l’équipe aimerait davantage de bénévoles encore. « Aujourd’hui, nous avons sept bénévoles et trois personnes en formation via des organismes de réinsertion ou France Travail, précise le chef du jour, Benjamin. La cuisine a un côté cathartique pour tout le monde », ajoute-t-il.
Dans le groupe, plusieurs personnes sont sans emploi, souvent dans un moment de transition. « J’essaie de venir une fois par semaine car je suis au chômage depuis fin décembre et en attente de formation, explique Elie, la trentaine. Malheureusement, le planning de volontaires ici est souvent complet. » « C’est difficile de dire à quelqu’un qui a envie d’être bénévole qu’il ne peut venir qu’une fois par mois, déplore Clément Charlot. D’autant que les gens viennent ici pour se reconstruire un peu. Mais si on monte à 300 couverts, est-ce que ce serait encore convivial ? »
La fin du service approche, l’ambiance se détend un peu plus encore. Les bénévoles repartent avec un repas ou le partagent avec le reste de l’équipe. Pour Laurence, il est temps de prendre le chemin du retour, en repassant par le périphérique de Caen. Peut-être le cœur plus léger qu’à l’aller.
Gaël De Santis sur www.humanite.fr
De Gênes à Cuba, en passant par Paris, le président de l’association italienne Arci, qui compte un million de membres, fait vivre la culture et la solidarité au quotidien.
Il affiche la couleur. Ses lacets sont rouges comme ceux de l’étoile du logo de l’organisation qu’il préside depuis 2022, l’Arci, l’Association italienne de loisirs et de culture. Quand nous le rencontrons ce 1er avril, Walter Massa et quelques camarades sont venus pour une réunion de travail avec leurs partenaires du Secours populaire français. Il s’excuse du retard : « Je donnais un entretien à l’Unita », le journal qui fut un temps l’équivalent transalpin de l’Humanité.
C’est à Gênes, au milieu des années 1980, qu’il pousse pour la première fois la porte d’un cercle de l’Arci. Il a alors près de 15 ans. « On s’y retrouvait pour boire une bière, jouer au baby-foot, organiser des tournois de football ou des voyages », se souvient-il. Le nom de ce cercle était Il partito, parce qu’hébergé dans ce qui était alors les locaux du Parti communiste italien, à l’époque le plus puissant d’Europe occidentale.
L’Arci proclame jusque dans ses statuts son antifascisme
L’Arci n’est pas qu’un réseau de maisons du peuple. C’est aussi une association politique. Avec un million cinquante mille membres et 4 200 associations fédérées, c’est la principale organisation du camp du progrès, derrière le syndicat CGIL. « Nous sommes l’une des formes politiques de la gauche. Nous nous occupons de toutes les questions. Nous faisons de la politique à 360 degrés. Ce qui nous différencie des partis, que nous ne diabolisons pas, c’est que nous ne présentons pas de listes aux élections. Mais nous disons ce que nous avons à dire, avec une très grande liberté », confie-t-il.
Et des choses à dire, il en a. Il ne s’est pas privé de participer à la campagne référendaire pour voter non à la réforme de la justice proposée par la cheffe de gouvernement postfasciste Giorgia Meloni. « La présidente du Conseil voulait soumettre la magistrature au pouvoir politique, comme dans les pires dictatures et autocraties », explique-t-il.
Surtout, elle touchait à sept articles de la Constitution antifasciste. Et celle-ci a force de symbole pour Walter Massa, qui a commencé à militer à Gênes, ville décorée médaille d’or à valeur militaire car « les résistants l’ont libérée eux-mêmes, sans l’aide des Américains ou des Anglais ». La loi fondamentale de 1948 est aussi un trésor à préserver pour l’Arci, née en 1957 et qui proclame jusque dans ses statuts son antifascisme.
Très vite, Walter Massa participe aux activités de solidarité de l’association. En 1992, lui et les jeunes de son cercle vont à la rencontre des premiers réfugiés qui fuient la guerre en Bosnie. Une vocation est née.
Il prend vite des responsabilités à l’Arci de la région Ligurie sur les questions migratoires. Un thème qui ne le quitte plus. Il occupe par la suite les mêmes fonctions au niveau national. L’Arci est l’association italienne qui a le plus aidé les réfugiés ukrainiens. « Entre ceux-ci et les demandeurs d’asile venus d’Afrique, nous accompagnons 6 000 à 7 000 migrants dans leurs démarches », expose Walter Massa.
Refus du tout-marché
En ce début avril, à Paris, il est venu promouvoir l’activité des deux bateaux de l’association qui sauvent des migrants en Méditerranée, une opération soutenue par le SPF. « L’un de nos navires a même participé à la flottille pour Gaza, mais a été arraisonné. Il ne nous a pas été rendu », raconte le président de l’Arci. « Entre le travail culturel, les services d’accueil, le sauvetage en mer, nous prenons la question migratoire sous toutes ses formes », fait-il valoir.
Politique, l’association s’attaque aux causes des problèmes. Au début des années 2000, l’Arci se plonge dans le mouvement altermondialiste. « J’ai participé aux manifestations à Gênes contre le G8 en 2001. Nous avions identifié combien tout marchandiser était un problème », se souvient Walter Massa. Encore aujourd’hui, ce refus du tout-marché l’anime : « Avec d’autres, nous luttons au niveau européen contre la marchandisation du secteur associatif. À Bruxelles, ils voudraient que nous travaillions comme des entreprises, alors que nos racines plongent dans la solidarité et le mutualisme ».
Récemment, l’association a été engagée dans le mouvement No Kings contre Donald Trump. Elle est de toutes les mobilisations pour les droits des Palestiniens. Depuis juin, elle anime la campagne Stop Rearm Europe « contre l’autoritarisme, la guerre et le réarmement généralisé ».
Dans cet élan de solidarité, la culture n’est jamais loin. Peu avant son passage à Paris, Walter Massa était à Cuba. À cette occasion il a remis à un écrivain le prix Italo Calvino. C’est l’Arci, qui a un siège à La Havane, qui « organise le prix littéraire le plus important de l’île depuis trente ans », dit, pas peu fier, l’homme aux lacets rouges, qui, avec des milliers d’autres, noue solidarité et culture.
Par Ambre Couvin sur https://www.bondyblog.fr/
Ce samedi à République se tenait le parcours militant et artistique “435-1 m’a tué”, de l’association SAVE (Stop aux violences d'État). Le projet a mêlé sensibilisation et formes variées d’art pour demander l’abrogation de l’article L435-1 du Code de sécurité intérieure, qui encadre l’usage des armes par les forces de l’ordre. Un texte mis en cause face à la hausse des homicides policiers ces dernières années.
À l’ombre du monument à la République, une installation interpelle. Tout autour de la Marianne en bronze, des silhouettes représentent les victimes qui ont payé de leur vie une rencontre avec les forces de l’ordre. Ce qui attire l’œil et les passants, ce sont aussi les majestueuses peintures de Jaeraymie, d’inspiration baroque. Ici, pas de représentation de figures religieuses, mais des policiers, des victimes, des familles endeuillées. Des choix artistiques qui ne laissent pas indifférents les passants.
L’association SAVE veut sensibiliser sur les lois encadrant l’utilisation des armes par la police et la gendarmerie. Particulièrement sur l’article L435-1 du Code de sécurité intérieure qui permet l’utilisation d’armes létales en cas de refus d’obtempérer. Voté en 2017, l’élargissement de l’usage des armes par les forces de l’ordre est aujourd’hui dénoncé comme un « permis de tuer ». Cinq après l’adoption de cet article, cinq fois plus de personnes tuées par les forces de l’ordre suite à un refus d’obtempérer.
Malgré ce constat, une proposition de loi présentée lors de la dernière niche parlementaire de la droite veut aller encore plus loin, avec une « présomption de légitime défense » pour les policiers. En janvier dernier, la gauche a réussi à faire échouer l’adoption du texte. Longtemps l’apanage de l’extrême droite, cette idée sera de nouveau débattue à l’Assemblée nationale avec le soutien du ministre de l’Intérieur Laurent Nunez. Une situation que dénonce fermement l’association.
Des bénévoles tragiquement concernés
Aujourd’hui, l’art sera à l’honneur. Le programme allie prises de parole, performances artistiques, danse, ateliers créatifs. L’idée, pour le président de l’association Issam El Khalfaoui, est de parler à des publics qui ne sont pas nécessairement connaisseurs de la question. « On voulait vraiment se mettre sur la place publique, échanger avec toutes sortes de personnes. On constate que beaucoup de gens ne sont pas au courant de ces affaires, de ce qu’il se passe, des pratiques des policiers, mais aussi de ce que la loi leur permet de faire. » Issam est le père de Souheil, mort en 2021 à Marseille d’un tir policier.
Jennifer Yezid, bénévole, a mis un point d’honneur à être présente aujourd’hui. Les conséquences dévastatrices sur toute sa famille de la mort de sa tante Malika, tuée en 1973 lors d’une intervention de police. Elle a consacré un livre aux archives de cette affaire. « Plus de 50 ans après, les choses ne changent pas. Je ne peux qu’être en solidarité avec toutes les familles, je ne connais que trop bien les répercussions de ces drames », explique-t-elle.
Des bénévoles tragiquement concernés par la question, qui témoigneront avec d’autres familles de victimes tout au long de la journée, au milieu d’interventions d’avocats, de sociologues, de représentants d’associations et même de députés.
Une approche par l’art
Jaeraymie, peintre autodidacte, a prêté son pinceau à l’organisation. Il a opté pour un style de peinture classique afin de représenter des scènes relatives aux violences d’État et au parcours des familles qui les vivent. « C’est assez éloigné de mon style de base, plutôt art urbain avec une forme d’humour, même si je suis engagé », indique-t-il. Ce mélange des genres est issu d’une réflexion menée avec le comité. « On veut vraiment interpeller et convaincre des publics qui peuvent être un peu tièdes sur la question. Le fait d’utiliser des codes de l’art classique, ça peut parler à un public peut-être plus aisé, qui ne vit pas ces choses dans sa chair. »
Une approche qui touche aussi de jeunes artistes, ou artistes en devenir. Marie, 29 ans, approuve la démarche. « Moi, je me suis intéressée à ce sujet par le biais de l’art, puisque je suivais le travail de Jaeraymie. J’ai ensuite moi-même diffusé des informations sur le sujet, donc c’est une méthode qui fonctionne », explique-t-elle. Soumano, 20 ans, étudiant en STAPS et dessinateur, porte une réflexion sur l’universalité de l’art. « Je pense que dès lors qu’un artiste représente un thème politique, ça pousse à se poser des questions. Quand on voit une œuvre engagée, on se demande forcément ce que l’artiste a voulu dire, si on y souscrit ou non, comment on l’aurait représentée soi-même… »
Toucher des publics variés
Si l’objectif était de toucher des publics variés, cela semble réussi. Au milieu de l’installation, Samia El Khalfaoui, tante de Souheil, discute, calme olympien maintenu, avec une femme qui affirme qu’il n’est pas étonnant que des policiers doivent « en arriver là ». La dame poursuit en soutenant que les personnes racisées sont plus promptes à tremper dans des affaires liées à la drogue.
Fort heureusement, d’autres interactions sont plus positives. Florian, 29 ans, ingénieur de recherche dans l’IA est venu sur proposition de sa copine. « Je connaissais le sujet de loin, mais j’ai vraiment appris aujourd’hui. On se rend compte qu’il y a beaucoup d’affaires qu’on ne connait pas ou peu et transmettre des messages par l’art, c’est vraiment fort. »
Pour Anne, 50 ans, proposer cette installation à République est une très bonne idée. « Vu le nombre de gens qui passent ici, ça permet de brasser beaucoup de monde, y compris des personnes qui n’avaient pas prévu d’aller à l’événement, ou n’étaient pas au courant. » Pour continuer dans cette optique, l’association sera présente les 19, 20 et 21 mai à Saint-Denis, à Rennes le 13 juin et à Lille le 27 juin. « Et dans toutes les villes intéressées par le projet ! », complète Issam.
mise en ligne le 19 avril 2026
François Bougon sur www.mediapart.fr
À l’occasion d’un sommet de dirigeants et d’un grand rassemblement progressiste, le premier ministre espagnol a enjoint ce week-end à la gauche de lancer la contre-offensive. « L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin », a-t-il lancé.
Barcelone (Espagne).– À Barcelone, loin de la capitale Madrid, loin de ses problèmes judiciaires et de politique intérieure, le premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, a réuni cette fin de semaine des dizaines de chef·fes d’État progressistes, dont la Mexicaine Claudia Sheinbaum, le Colombien Gustavo Petro, le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et le Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva. Il a aussi présidé un grand rassemblement destiné à s’opposer à l’internationale réactionnaire de Donald Trump et ses affidés.
Vendredi 17 avril, le dirigeant socialiste de 54 ans s’était aussi réuni avec son aîné, le président brésilien Lula, 80 ans, pour le tout premier sommet entre les deux pays. Tous deux ont sonné la charge contre le président états-unien va-t-en-guerre.
Lula a salué les récentes prises de position de Sánchez contre la guerre en Iran. « Aujourd’hui, a-t-il déclaré, plusieurs régions du monde sont de nouveau en conflit. [...] Je te comprends tout à fait lorsque tu dis “Non à la guerre”, je l’ai fait aussi en 2003 quand les États-Unis ont demandé au Brésil de participer à la guerre en Irak. J’ai dit que nous avions une autre guerre » – celle contre la pauvreté.
Ces réunions, la troisième édition du sommet En défense de la démocratie et la toute première de la Global Progressive Mobilisation, ont permis à Sánchez de se placer comme le dirigeant européen qui organise la contre-offensive au niveau mondial dans le camp progressiste.
« Merci Pedro pour ton leadership », a déclaré samedi 18 avril devant plus de 5 000 personnes Elly Schlein, la secrétaire du Parti démocrate (PD) italien. « Merci d’avoir démontré que le programme progressiste fonctionne. Merci d’avoir défendu notre dignité en quatre mots : non à la guerre. »
Samedi, Lula a félicité le dirigeant espagnol pour avoir organisé « cet événement progressiste qui vise à montrer au monde que la démocratie n’est pas morte » et « que personne ne doit avoir honte d’être progressiste ou d’être de gauche ». Dans un message vidéo, le maire de New York, Zohran Mamdani, a estimé quant à lui que le rassemblement de Barcelone était un « merveilleux mouvement émergent » en raison de son engagement « à lutter pour la dignité ».
L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin. Nous allons inaugurer une nouvelle ère de progrès. Pedro Sánchez, premier ministre espagnol
Malgré les revers récents de la gauche aux législatives en Argentine et à la présidentielle au Chili, malgré la pression de l’extrême droite en Europe, y compris en Espagne où Vox vient d’accepter de soutenir le gouvernement régional de droite du Parti populaire en Estrémadure en échange d’une vice-présidence, Pedro Sánchez voit dans la récente défaite de Viktor Orbán un signe d’espoir pour la gauche sociale-démocrate. Et dans ces rencontres de Barcelone, l’occasion d’une renaissance.
« Je sais que l’internationale d’extrême droite et une droite servile font beaucoup de bruit ; que, parfois, on a l’impression qu’il n’y a pas d’autres voix. Mais ne nous laissons pas tromper. Ils ne crient pas parce qu’ils sont en train de gagner, ils crient parce qu’ils savent que leur heure est venue », a-t-il lancé samedi. « Les gens se rendent compte qu’ils n’ont pas de projet, qu’ils n’ont pas de solutions. Leurs politiques n’ont apporté que la guerre, l’inflation, les inégalités, la fracture sociale, a-t-il ajouté. L’ère de l’internationale d’extrême droite touche à sa fin. Nous allons inaugurer une nouvelle ère de progrès. »
Le président du gouvernement espagnol a aussi revendiqué la fierté d’être de gauche. « Ils ont essayé de nous faire honte de nos idées, mais c’est fini, a-t-il affirmé. À Barcelone, ce 18 avril, la honte change de camp et ce sera pour toujours. »
« Make love again, not fascism »
C’est ce qu’ont essayé de démontrer pendant deux jours, vendredi 17 et samedi 18 avril, les participant·es d’En défense de la démocratie, venu·es en nombre d’une quarantaine de pays, sous la bannière de la Global Progressive Mobilisation. Cette dernière se veut une réplique à la CPAC (Conservative Political Action Conference), la grand-messe conservatrice qui a servi de rampe de lancement à la néo-réaction mondiale. D’ailleurs, pour la session plénière qui a conclu l’événement samedi après-midi, des casquettes rouges avaient été distribuées, sur lesquelles on lisait « Make love again, not fascism ».
Les tables rondes ont réuni des élu·es, notamment Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste français, des militant·es, des intellectuel·les, des syndicalistes et même d’ancien·nes dirigeant·es, tels le Chilien Gabriel Boric ou le Colombien Ernesto Samper. Se succédant à un rythme effréné, elles ont été l’occasion d’échanger sur les échecs, les stratégies à venir et sur des questions aussi diverses que « des solutions progressistes pour un monde qui sombre dans le chaos », « exercer une influence en se plaçant du bon côté de l’histoire » ou « aborder la guerre culturelle ».
L’une des personnalités les plus attendues de cet événement a été l’économiste français Gabriel Zucman, tout juste arrivé de New York, où il avait plaidé la veille pour imposer davantage les ultrariches en compagnie de Zohran Mamdani et d’un autre économiste, Joseph Stiglitz. Dans un texte publié le même jour par The Guardian et Le Monde, les trois hommes ont jugé que « rien ne justifie un système régressif dans lequel les ultrariches contribuent moins que le reste d’entre nous ». « C’est ainsi que les inégalités se creusent et se perpétuent », ont-ils écrit.
À Barcelone, l’économiste français a de nouveau exposé ses arguments, se disant certain que son projet de taxe des milliardaires puisse voir le jour. « C’est juste une question de mois, d’années. Il faut juste qu’un État ou que la Californie [le « 2026 Billionaire Tax Act », une loi sur l’imposition des milliardaires à hauteur de 5 %, sera soumis au vote des habitant·es de l’État de l’ouest des États-Unis en novembre – ndlr], a-t-il lancé. Je ne sais pas qui sera le premier mais celui qui le fera deviendra une étoile brillante pour le monde entier. »
Un regain d’optimisme
Car, malgré l’ampleur des défis face à la vague réactionnaire, aux discours de haine sur les réseaux sociaux, à l’alliance des oligarques et de la Big Tech et, dans le cas de la France, à une gauche incapable de s’unir à un an de la présidentielle, un certain optimisme a régné dans les salles et les couloirs du parc des expositions situé au pied du parc de Montjuïc.
« Tout n’est pas perdu, a lancé Julissa Reynoso Pantaleón, ancienne ambassadrice états-unienne en Espagne sous l’administration de Joe Biden. Dans mon pays, il existe un mouvement fort de résistance. » Pour elle, les prochaines élections de mi-mandat pourraient marquer le début de la fin pour le trumpisme. « Tous les indicateurs nous disent que le Parti démocrate, et surtout la partie la plus à gauche, va obtenir un résultat impressionnant », en tout cas à la Chambre des représentants, a-t-elle poursuivi.
De son côté, le maire de Rome, Roberto Gualtieri, du Parti démocrate, a jugé que l’extrême droite était « en perte de vitesse » et qu’il était temps de construire une large coalition des forces progressistes. « Nous avons gagné à New York, nous avons gagné le référendum en Italie » sur la réforme de la justice, a-t-il indiqué.
Cet optimisme est nourri non pas uniquement de défaites du camp adverse, comme celle subie par l’illibéral Orbán ou par Giorgia Meloni, mais aussi de victoires, largement commentées, en particulier celle de Zohran Mamdani à New York.
Avec cependant le sentiment d’une nécessité à porter des politiques réellement de gauche, que ce soit sur la taxation des riches ou les politiques migratoires, comme celle lancée mardi par l’Espagne dans un vaste plan de régularisation de sans-papiers pouvant bénéficier à quelque 500 000 personnes. « À ceux qui critiquent la régularisation extraordinaire : l’Espagne est fille de l’immigration et ne sera pas mère de la xénophobie », a déclaré Pedro Sánchez, samedi.
Le chef du gouvernement espagnol a mis en avant trois sujets d’importance. D’abord, un nouveau système multilatéral pour « refléter la réalité du monde du XXIe siècle », « plus efficace, plus transparent et démocratique, plus inclusif et représentatif » – « Le moment est venu pour les Nations unies d’être renouvelées, réformées et, pourquoi pas, bien sûr, dirigées par une femme. Ce n’est pas seulement une question de justice, c’est aussi une question de crédibilité », a-t-il lancé. La régulation numérique – « sans règles, la technologie nous divise et nous rend plus dépendants » – et la lutte contre les inégalités sont ses autres priorités.
Ana María Archila, responsable du service des affaires internationales de la ville de New York, a rappelé que la victoire de Donald Trump s’expliquait par l’incapacité du Parti démocrate à répondre aux espoirs du monde du travail. « Notre engagement est d’améliorer la vie des gens », a-t-elle insisté, en évoquant le mandat de Zohran Mamdani, soulignant aussi les résistances de la part des forces conservatrices et du capital pour faire échouer cette expérimentation.
« Nous sommes conscients que nous devons réussir à New York, mais nous devons aussi réussir partout dans le monde », a clamé la responsable politique. Une manière élégante de dire « progressistes du monde entier, unissez-vous », sans oublier les erreurs du passé.
mise en ligne le 19 avril 2026
Florent LE DU sur www.humanite.fr
Des déjeuners feutrés aux rencontres officielles, les liens entre la formation lepéniste et le grand patronat s’institutionnalisent. Pour le sociologue Michel Offerlé, cette normalisation est la conséquence d’une bascule : l’extrême droite n’est plus jugée à l’aune de ses valeurs mais de sa compatibilité avec les intérêts économiques.
Après un récent dîner entre Marine Le Pen et des patrons du CAC 40, la stratégie de « dédiabolisation » du RN s’accélère, ce lundi, avec une rencontre institutionnelle entre Jordan Bardella et des représentants du Medef. Une large partie du patronat français semble avoir tourné la page du rejet moral pour privilégier une approche dite « pragmatique », voire opportuniste. Entre volonté d’influence sur un parti potentiellement au pouvoir en 2027 et une réelle porosité idéologique, le sociologue Michel Offerlé, sociologue, professeur émérite de science politique à l’ENS, décrypte les ressorts de ce rapprochement.
Ces rencontres signent-elles la fin du cordon sanitaire qui séparait jusqu’à il y a peu le grand patronat de l’extrême droite ?
Michel Offerlé : Après la « dédiabolisation politique », la « dédiabolisation économique » s’est faite aussi. Ils ont été invités, et bien accueillis, dans des écoles de commerce, au Salon de l’agriculture, à Impact PME et conviés dans des universités ou dans des auditions, particulièrement en 2024.
Désormais, on passe, après les déjeuners secrets ou faussement secrets, aux déjeuners ou dîners officiels. Seule l’Afep, le noyau du capitalisme français, attend, pour des raisons de calendrier. Sans doute après le 7 juillet donnera-t-elle, elle aussi, un brevet de respectabilité à Bardella ou à Le Pen. Ils veulent rencontrer des élites, ils les rencontreront.
Quel est l’intérêt pour le grand patronat de ce type de rencontres ? Avant tout de défendre ses intérêts ?
Michel Offerlé : Cela peut renvoyer à trois finalités et arrière-pensées. La plus benoîte est : il faut voir. Ils peuvent arriver au pouvoir et il est de notre responsabilité de les jauger et de savoir au juste quel est leur programme, particulièrement économique. Car la plupart des prises de parole en 2024 et aujourd’hui sont bien souvent strictement économiques : le RN est-il dangereux pour l’économie française ? Va-t-il favoriser ou non la compétitivité des entreprises ? Il faut donc anticiper leur éventuelle arrivée au pouvoir.
La seconde justification repose sur l’idée que les dirigeants du RN sont très faibles mais « éducables ». Plusieurs patrons pensent qu’il est possible de les cornaquer, de les « évangéliser », et de leur apprendre les fondamentaux de l’économie capitaliste qu’ils ne maîtrisent pas, puisque certains patrons persistent à penser qu’une large partie du programme RN est de gauche. Jordan Bardella présente tous les signes d’une bonne volonté libérale.
La dernière option est plus difficile à documenter, car il est difficile de mesurer exactement le degré de radicalisation qui existe dans le milieu patronal. Une partie du grand patronat pourrait être prête à jouer la carte du RN pour l’instrumentaliser à son profit, poussant ainsi à la mise en œuvre accélérée de ses exigences, voire à faire un grand ménage dans le modèle social et culturel français.
Observez-vous des signaux allant vers une adhésion de plus en plus forte aux idées du RN ?
Michel Offerlé : Depuis la dissolution de 2024 plusieurs voix patronales se sont élevées pour stigmatiser le « délire fiscal », « l’obésité » étouffante de l’État, l’incapacité des politiques de droite à maîtriser la situation. Le vote pour Zemmour-Knafo dans les beaux quartiers (22,53 % dans le 16e à Paris aux municipales), les appétences libertariennes et trumpiennes de patrons de la tech en sont d’autres symptômes.
Comment expliquer que la grande majorité des chefs d’entreprise ne traitent plus l’extrême droite sur le plan moral, sur le plan des valeurs, mais uniquement sur celui de la crédibilité économique ?
Michel Offerlé : La campagne des législatives en juin-juillet 2024 a fourni une loupe pour comprendre les positions des grands patrons. En 2017 et 2022, le Medef appelle à faire barrage au RN au second tour. En 2024, rien de tel. Le Medef comme l’Afep communiquent mais sans prendre une position claire et, dans les deux cas, il n’est question que d’économie. Les dirigeants chrétiens et le CJD rappellent certains principes, ainsi qu’Impact France (Pascal Demurger), dénoncent la nocivité de « l’extrême droite ».
Mais globalement, dans les mouvements patronaux ou dans une tribune que signent 73 patrons, le RN et le Nouveau Front populaire sont souvent mis sur le même plan. Cela n’est guère étonnant. Le RN est plus en phase avec la pensée patronale que la gauche et les dirigeants patronaux pensent pouvoir s’accommoder d’un pouvoir RN puisqu’ils ne raisonnent qu’en termes économiques court-termistes.
La « raison d’être » du Medef dans ses statuts prévoit « un engagement dans les sujets qui touchent la société et les entreprises face aux mutations géopolitiques, économiques, environnementales, numériques, sociales et sociétales ». Apparemment, intervenir sur l’impact d’une arrivée au pouvoir du RN dans ces domaines semble hors sujet. Seuls comptent l’intérêt étroit des entreprises et le patrimoine de leurs dirigeants, que le RN sera le mieux à même de garantir. Voire plus si affinités.
La rédaction sur www.humanite.fr
Samedi 19 avril, plusieurs dirigeants d’extrême droite et des milliers de sympathisants se sont rassemblés à Milan pour défendre leurs idées racistes. Jordan Bardella en a profité pour annoncer la victoire prochaine du RN à la présidentielle 2027.
L’extrême droite européenne s’était donné rendez-vous à Milan. Samedi 18 avril, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées pour un grand meeting auquel ont pris part plusieurs dirigeants d’extrême droite européens. L’occasion de rappeler leurs positions communes sur la « remigration » – ce terme qui implique une politique d’expulsion massive de personnes étrangères ou d’origine étrangère – et contre les règles communautaires.
Baptisée peu sobrement « Sans peur : en Europe, patrons chez nous », la manifestation organisée sur la place du Dôme par les « Patriotes pour l’Europe », un des groupes souverainistes du Parlement européen, a duré près de trois heures. « Cher Viktor, tu as défendu les frontières et combattu les trafiquants d’êtres humains et les trafiquants d’armes. Continuons tous ensemble ce combat, de liberté et de légalité », a lancé au début de son intervention Matteo Salvini, secrétaire du parti italien d’extrême droite la Ligue (Lega), en référence à la défaite électorale de Viktor Orban la semaine dernière.
« À Bruxelles, il est temps d’arrêter et de suspendre ce monstre idéologique appelé Green Deal, qui n’a rien de vert. Un ensemble de règles, de contraintes et de taxes absurdes qui sont en train d’appauvrir les entreprises italiennes et européennes, au profit des entreprises chinoises et de la spéculation financière », a estimé à la tribune Matteo Salvini, vice-Premier ministre du gouvernement de coalition ultraconservateur de Giorgia Meloni.
Son parti d’extrême droite demande, comme le gouvernement italien, que la Commission européenne autorise les pays de l’Union à déroger aux règles sur les déficits pour aider leurs citoyens et entreprises à traverser la crise de l’énergie ouverte par la guerre en Iran.
Jordan Bardella en invité d’honneur
De son côté, le chef du parti d’extrême droite néerlandais, Geert Wilders a déclaré : « Aujourd’hui, la tragédie que nous avions prédite est devenue une réalité : notre peuple, les habitants originels de l’Europe, a été frappé par un raz-de-marée d’immigration de masse, d’immigration illégale, principalement en provenance de pays islamiques ».
Le Français Jordan Bardella, président du Rassemblement national (RN), était la principale personnalité du meeting. « Ici à Milan, je suis venu pour vous rassurer : notre victoire à la prochaine élection présidentielle est proche. Et nous nous préparons à dire adieu à Macron », a déclaré Jordan Bardella en italien.
« Le gouvernement italien est un gouvernement ami », « avec lequel j’espère nous aurons l’occasion de travailler demain », avait-il souligné lors d’un point presse avant la manifestation.
Des contre-manifestations antifascistes
À quelques centaines de mètres du Dôme, une contre-manifestation organisée par plusieurs associations antifascistes a elle aussi réuni plusieurs milliers de personnes derrière une banderole « Milan est migrante » et des drapeaux palestiniens.
À Barcelone samedi, un rassemblement international de progressistes a réuni en parallèle le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez et les chefs d’États brésilien Lula et mexicain Claudia Sheinbaum, pour « protéger et renforcer » la démocratie.
« Derrière ce vernis de scoutisme se cache des méthodes de terroristes »
Par Léa Paredes sur https://www.streetpress.com/
En avril 2025, une vingtaine de militants d’extrême droite attaquent la terrasse d’un bar à Albi, dont certains membres d’un groupuscule visé par une dissolution. Un an plus tard, ils ont été condamnés à des peines allant jusqu’à huit mois de prison.
16 avril, tribunal correctionnel d’Albi (81) — Dix hommes sont sur le banc des prévenus. Âgés de 19 à 29 ans, ils ont les cheveux coupés très court et arborent chemises ou pantalons de costume. L’image est policée, maîtrisée. Dans le groupe, certains visages ont encore un air juvénile qui dénote avec les postures bravaches et la gravité des faits reprochés.
Les dix sont poursuivis pour « violence avec usage d’une arme » et « groupement en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destruction de biens ». Ils sont douze dans la procédure mais deux sont absents. Tous doivent répondre de leur présence dans la nuit du 25 avril 2025. Il y a presque un an, une vingtaine d’individus masqués, armés de matraques télescopiques, de gants coqués, de bombes lacrymogènes débarquent sur la terrasse d’un bar albigeois.
Certains sont membres du groupuscule d’extrême droite Patria Albiges, qui est dans le viseur du gouvernement pour une procédure de dissolution. Il y a Lorenzo Bodino, ancien porte-parole de la bande, qui a déjà été condamné en 2023 pour l’agression de deux militants antifascistes. Sébastien Ughetto, un autre cadre, a été condamné pour provocation publique à la haine après une action « anti-migrants » menée en 2023. Dans la liste des accusés se trouve aussi Thomas Rouquette, qui figurait sur la liste du Rassemblement national lors des élections municipales de 2020. D’autres sont des voisins et viennent supposément de Furie Tolosa.
Une expédition punitive
L’histoire commence quelques heures plus tôt, à une autre terrasse. Le militant d’extrême droite Clément Cabrolier est agressé par une dizaine d’antifascistes extérieurs à la ville alors qu’il est attablé avec un ami. Cette figure du groupuscule identitaire local Patria Albiges est aussi le fils de Frédéric Cabrolier, ancien député RN du Tarn et élu d’opposition à la mairie d’Albi. Une expédition punitive se forme aussitôt pour trouver Mathéo R., un activiste connu pour ses engagements locaux à gauche.
Des militants identitaires albigeois et toulousains se rejoignent et s’organisent. Ils se dirigent peu après minuit en centre-ville avec l’intention de trouver leur cible. La procureure assène à l’audience :
« Le groupe s’est formé dans l’objectif de commettre des violences. »
Les faits, présentés par le président du tribunal en ouverture de séance, laissent une impression glaçante :
« Les individus masqués vont arriver calmement et se tenir debout, alignés face au bar. Des insultes fusent “fils de pute”, “sale bougnoule”. »
Quand Mathéo voit les militants d’extrême droite arriver, il se réfugie dans la cave du bar albigeois : « J’ai déjà eu affaire à eux. J’ai compris qu’ils venaient pour moi. » Les clients assis en terrasse et le gérant interviennent pour calmer la situation. Une sexagénaire tente d’arracher le masque d’un des agresseurs et reçoit un violent coup de poing au visage. La scène filmée tourne alors en une déferlante de violence : jets de chaises, bombes lacrymogènes, insultes…
Encore du stress post-traumatique pour les victimes
À la barre, les victimes témoignent des traces que cet épisode laisse encore aujourd’hui. En état de stress post-traumatique depuis les faits, Catherine a perdu son travail et rencontre des difficultés à retrouver une vie sociale normale après le coup de poing qu’elle a reçu ce soir-là. Elle détaille :
« Je suis extrêmement choquée par la violence que j’ai pu voir chez ces personnes. »
Quant à Mathéo, il a dû déménager et reconnaît aujourd’hui vivre en hypervigilance permanente : « J’ai du mal à dormir, et j’ai parfois des montées d’angoisse pendant mon travail. » Il conclut :
« J’ai conscience d’avoir échappé au pire. À quelques minutes près, ils me trouvaient seul dans la rue. »
Le tribunal interroge les prévenus sur leurs vies personnelles. Commercial, technicien en électroménager, apprenti charpentier… Les profils sont ceux de jeunes hommes socialement insérés. Maître Kamel Benamghar, conseil des parties civiles, résume :
« C’est la banalité du mal : derrière ce vernis de scoutisme se cache des méthodes de terroristes. »
La plupart des mis en cause sont représentés par deux avocats habitués aux procès impliquant l’extrême droite : Pierre-Vincent Lambert, du barreau de Dax et Mathieu Sassi, conseil parisien habituel des identitaires. Face à la justice, la ligne de conduite de leurs clients est claire. Tous choisissent le silence. Quant à la défense, elle dénonce une enquête de police orientée et des « accusations calomnieuses de la mouvance communiste ».
Après une heure et demie de délibéré, le tribunal rend son jugement. Un des prévenus est relaxé, faute de preuves suffisantes de sa présence sur les lieux. Dix d’entre eux sont condamnés à des peines de sursis variant de quatre à huit mois, avec pour certains un sursis probatoire impliquant un suivi judiciaire pouvant aller jusqu’à deux ans. Plusieurs interdictions complémentaires ont été prononcées, notamment l’interdiction de détenir une arme pendant une durée de trois ans. En état de récidive, Lorenzo Bodino écope de la plus lourde peine, à savoir une détention à domicile sous surveillance électronique pour une durée de huit mois.
Muriel Steinmetz sdur www.humanite.fr
Après avoir déchiré son contrat avec Grasset en direct à la télévision, David Dufresne analyse les dessous de la crise engendrée par la décision de Vincent Bolloré de remercier Olivier Nora, patron historique de la maison d'édition. David Dufresne est écrivain, réalisateur et journaliste.
La crise majeure provoquée chez Grasset par le limogeage brutal d’Olivier Nora, a eu pour conséquence immédiate la publication d’une lettre ouverte contre Vincent Bolloré, signée par plus de 140 auteurs (dont Virginie Despentes, Sorj Chalandon, Laurent Binet…) dénonçant « une atteinte inacceptable à l’indépendance éditoriale et à liberté de création ». Ils y annoncent quitter la maison d’édition.
De son côté, l’écrivain, réalisateur et journaliste David Dufresne a marqué les esprits en déchirant en direct dans l’émission “C ce soir le 15 avril”, son contrat d’édition. Ce geste symbolique, à la fois individuel et politique, s’inscrit dans un moment de rupture inédit dans le monde du livre.
Vous avez déchiré votre contrat en direct à la télévision mercredi soir. Pourquoi ce geste spectaculaire ?
David Dufresne : Il s’agissait d’une proposition de contrat pour un futur ouvrage. Chez Grasset, je signe habituellement livre après livre, donc un contrat à chaque fois. Celui-ci datait de septembre, je ne l’avais pas encore signé. Le geste n’était pas totalement prémédité. Mais nous sommes dans un moment de clarification. Bolloré n’est plus dans une bataille culturelle, il est dans une guerre.
Ce qu’il fait avec Grasset est une déclaration de guerre. Un milliardaire d’extrême droite impose sa vision. Le danger, c’est le monopole des idées. Il faut prendre cela très au sérieux. J’ai voulu répondre symboliquement : puisqu’il rachète une maison à coups de contrats, ce sera contrat contre contrat. Les siens pèsent des milliards, le mien pèse le temps du symbole.
Le lendemain, 140 auteurs annonçaient leur départ dans une lettre ouverte. Êtes-vous surpris par l’ampleur de la réaction ?
David Dufresne : Non. Dans un univers à la fois confraternel et très concurrentiel comme l’édition, il est remarquable qu’en une seule soirée, des auteurs aussi différents se soient mis d’accord sur un geste et sur un texte suffisamment court pour ne pas trop froisser ; avec assez de compromis ici et là pour englober tout le monde. C’est un geste très fort. Cela n’était jamais arrivé à ce niveau lors des précédents coups de semonce de Bolloré, dans l’édition comme dans les médias. Des auteurs, petits ou grands vendeurs, se sont accordés pour dire « Stop Bolloré », de manière rapide et presque brutale. La rapidité répond à la brutalité.
Que fait aujourd’hui Vincent Bolloré à l’édition française avec Grasset ?
David Dufresne : Il démontre ce que c’est que d’être un milliardaire : s’asseoir sur des entreprises profitables au nom d’une idéologie. Il transforme une vieille maison, riche de nombreux prix littéraires, en coquille vide. Il peut se le permettre, notamment après la vente d’Universal. Il est milliardaire à foison. Et il est prêt à aller jusqu’au bout, y compris à perdre de l’argent, ce qui est normalement le pire pour lui. Il faut prendre cela très au sérieux : il s’agit d’une stratégie de long terme, avec un horizon politique : 2027. Chacun, qu’il soit de gauche comme de droite, les apolitiques s’il y en a, doit bien comprendre qu’il s’agit vraiment d’une déclaration de guerre.
Il place à la tête de Grasset un fidèle lieutenant, Jean-Christophe Thiery, qui ne connaît rien au monde de l’édition…
David Dufresne : Oui, quelqu’un qu’il envoie dans ses opérations spéciales, pour filer la métaphore guerrière. Il est là pour faire le sale boulot, un travail de liquidateur. Nous lui facilitons la tâche en partant en masse, mais il y aura des batailles juridiques. On voit depuis longtemps l’arrivée de gestionnaires dans l’édition. Nous sommes dans un secteur qui, de plus en plus, est aux mains de gens qui n’y connaissent rien. Des gestionnaires, des managers !
Mais là, on franchit un cap : ce ne sont plus seulement les groupes qui sont dirigés ainsi, ce sont les maisons elles-mêmes. En décapitant Grasset, Bolloré installe une maison sans éditeur : du commerce et de l’idéologie, plus de littérature ni d’essais. Et cela pose aussi la question, plus large, d’un secteur de plus en plus contrôlé par des profils extérieurs à la culture.
Qu’est-ce que cela signifie pour l’avenir des livres, des romans, de la fiction ?
David Dufresne : J’espère que ce moment de clarification servira. Le monde de l’édition n’est pas totalement innocent : surproduction folle d’ouvrages qui encombrent les tables et les esprits, fragilisation des libraires… Peut-être reviendra-t-on à quelque chose de plus artisanal ? La littérature et les essais peuvent s’en sortir, dans les grandes maisons comme dans les indépendantes, si le travail éditorial redevient central. L’édition indépendante a un très bon coup à jouer avec cette clarification.
Comment seront choisis les livres dans ce nouveau contexte ?
David Dufresne : D’abord, c’est une situation très dure pour les salariés de Grasset et pour les auteurs déjà engagés, qui sont sous contrat, qui sortent un livre ou qui ont prévu d’en sortir un à la rentrée. Pour la suite, on peut s’attendre à l’arrivée d’une pensée d’extrême droite ou d’une pensée très conservatrice. Ce qui faisait le sel de Grasset, c’était la diversité des voix, parfois opposées. On va vers une homogénéisation et donc un appauvrissement de la pensée. C’est évident.
Qu’allez-vous faire personnellement ? Une action collective semble envisagée…
David Dufresne : Je vais tenter de récupérer mes droits. Les discussions sont en cours. Si un collectif d’auteurs se forme, je le rejoindrai. Cela pose aussi la question d’une clause de conscience dans l’édition, comme elle existe dans le journalisme. Elle devrait, à mon sens, exister dans tous les secteurs de la vie, même dans le textile, l’industrie, l’acier… La liberté de conscience doit être partagée par tous. Si nous arrivions à faire bouger la loi sur ce point, ce serait vraiment bien.
L’édition devient-elle un terrain de conflit politique ?
David Dufresne : Je l’espère. Il faut saisir ce moment pour ce qu’il est : un moment de vérité.
mise en ligne le 18 avril 2026
Clément Pouré et Romane Frachon sur www.humanite.fr
L’expansion hors de contrôle de ces forteresses numériques à la voracité énergétique inouïe menace le monde d’un désastre social, écologique et économique et d’une vassalisation toujours plus grande aux géants de la tech. Lancée dans cette course effrénée à l’IA sous l’impulsion de Macron, la France enfonce le cloud.
Enquête collaborative et internationale, en partenariat avec Dirty Data, ayant réuni plus de 40 journalistes à travers le monde et initiée par l’Environmental Reporting Collective.
Sous les verrières du Grand Palais, le président de la République est fier. Nous sommes le 9 février 2025, lors du sommet pour l’action sur l’IA de Paris. Il vient d’annoncer 109 milliards d’euros d’investissement dans les infrastructures dédiées à l’IA en France. Presque un an plus tard, le 30 janvier dernier, Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, réunit les acteurs clés de la filière des centres de données. L’heure est au bilan.
Vingt-six projets, déjà, sont lancés sur le territoire. L’État a identifié 63 autres sites favorables à l’accueil de data centers. Cinquante-deux entreprises du secteur sont accompagnées par un groupe de travail spécifique au sein de l’État. « Ce sommet sur l’IA a marqué un tournant, se félicite ce jour-là la ministre, il y a vraiment eu un avant et un après ».
La fausse souveraineté française
L’après se fait déjà sentir. Au Bourget, un projet de 35 000 m² pourrait consommer, à terme, deux fois la puissance électrique de la ville. Au Petit-Landau (Alsace), Microsoft va construire un mégacentre de données sur 35 hectares de terres agricoles. Partout en France, les data centers se multiplient. Le territoire en compte déjà plus de 350. Quarante-cinq seraient en déploiement selon le collectif marseillais le Nuage était sous nos pieds, qui lutte contre les impacts sociaux, écologiques et politiques des infrastructures du numérique.
À Fouju, en Seine-et-Marne, devrait se lancer cette année Campus IA, un mégaprojet porté par Mistral AI, la BPI et le fonds émirati MGX. « J’ai commencé à m’intéresser au projet car c’est un territoire limitrophe à ma circonscription », détaille Arnaud Saint-Martin, député LFI de Seine-et-Marne, qui a organisé une concertation autour du lancement du projet. « Celui-ci est porté politiquement au plus haut niveau de l’État. L’idée était de construire les conditions de débats et de porter les idées de la bifurcation industrielle et d’un numérique qui ne soit pas tiré par un capitalisme de plateforme technologique gonflé aux hormones financières. »
Le développement des data centers dans l’Hexagone est en effet largement porté par des fonds privés. Estimés à 67 milliards d’euros par le quotidien les Échos, ces mastodontes du numérique représenteraient plus de la moitié des sommes investies dans le tissu industriel français l’année passée. « La France est le premier pays d’Europe en termes d’investissements dans le secteur des data centers », confirme Gauthier Roussilhe, chercheur spécialiste des impacts environnementaux du numérique. En 2019, déjà, Bruno Le Maire, ex-ministre de l’Économie, expliquait vouloir faire de la France une « data center nation ».
En février 2025, Emmanuel Macron lançait devant les industriels de l’IA la phrase « plug, baby, plug » pour les inviter à choisir la France et son électricité décarbonée. « C’est une forme de réponse aux discours américains sur la tech pour attirer les investissements, pointe Arnaud Saint-Martin, on assiste à une fuite en avant qui accélère notre dépendance technologique d’autant plus fâcheuse que cela se fait au nom d’une prétendue souveraineté. »
Une analyse que partage Lou Welgryn, secrétaire générale de Data For Good, une association qui entend bâtir un contre-pouvoir citoyen face à l’hégémonie de la tech. « Cette construction de data centers se fait systématiquement au nom de la souveraineté française. C’est un énorme leurre. Ces infrastructures ne vont pas nous rendre plus souverains : 80 % des centres de données sont construits par des entreprises américaines. »
Une explosion mondiale
Ce développement massif des data centers n’est pas propre à la France. Aux États-Unis, terre de naissance de l’intelligence artificielle générative, l’industrie du numérique emporte tout sur son passage. « Toute l’économie états-unienne ne tient plus que sur la tech », résume Gauthier Roussilhe.
En octobre 2025, notait la Tribune, l’industrie de l’IA contribuait pour 1,1 % à la croissance américaine – pour une croissance totale de 1,2 %. Cette explosion de l’IA se matérialise dans le développement massif des data centers. Sur plus de 11 200 centres de données à travers le monde, selon le site spécialisé Cloudscene, plus de 5 000 se trouveraient sur le territoire américain.
Et ailleurs ? La zone Asie-Pacifique, selon le cabinet de conseil Deloitte, devrait attirer plus de 680 milliards d’euros d’investissement dans les data centers d’ici à 2030. L’Inde, qui investit depuis des années dans le secteur de la tech, vient d’annoncer des avantages fiscaux pour les entreprises de tech utilisant des data centers situés en Asie.
Adani Group, un important conglomérat indien, a annoncé investir 86 milliards d’euros d’investissement dans les data centers d’ici à 2035. En Amérique du Sud, le Brésil prévoit le lancement d’un projet à hauteur de 90 milliards de dollars, qui devrait être le plus important de cette partie du monde, et qui expulse des communautés indigènes.
Le marché des data centers africains, marginal à l’échelle globale, devrait tout de même doubler dans les prochaines années. L’installation de data centers en Europe, en particulier à Marseille directement connectée à l’Afrique via les câbles transatlantiques qui structurent l’Internet mondial, va permettre aux États-Unis d’accéder au continent.
Une course à l’énergie
Ce qui s’apparente à une nouvelle course à l’armement technologique se traduit déjà par une croissance rapide de la consommation énergétique mondiale. En 2024, les data centers représentaient 4 % de la consommation énergétique états-unienne – l’équivalent, presque, de la consommation annuelle de l’Hexagone – et sont destinés à doubler d’ici à 2030.
Si les géants du numérique investissent dans le nucléaire, seules les énergies fossiles permettent aujourd’hui aux centres américains de données de fonctionner. « Si la crise énergétique du gaz perdure, reprend Gauthier Roussilhe, il peut y avoir une énorme crise des data centers, avec des conséquences économiques désastreuses. »
En France, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la consommation énergétique devrait doubler entre 2025 et 2030. « C’est la trajectoire consensuelle, analyse le chercheur, cela peut bouger si on réduit nos usages. » Ou exploser si la France continue dans cette trajectoire : les plus récentes projections de l’Ademe, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, datées de janvier 2026, estiment que la consommation énergétique du secteur pourrait être multipliée par 3,7 d’ici à 2035.
« Il faut distinguer les impacts nationaux et locaux, reprend Lou Welgryn. La trajectoire est soutenable car nous avons du retard sur la transition et l’électrification des usages mais on va au-devant de conflits d’usage majeurs. » Aux États-Unis, l’implantation des data centers dans des territoires en détresse hydraulique comme l’Arizona entraîne une sécheresse des sols et l’accès en eau des habitants se retrouve limité.
Qualifier les centres de données de projet d’intérêt national majeur
Ce problème global – plus d’un quart des data centers dans le monde sont implantés dans des zones en détresse hydraulique – touche peu la France. Les data centers y utilisent presque exclusivement l’électricité nucléaire pour leurs systèmes de refroidissement. « L’électricité n’est pas répartie également sur le territoire, enchaîne la militante, on voit déjà des conflits sur l’utilisation de l’énergie, par exemple à Marseille, dans les quartiers nord, où des projets d’électrification qui bénéficieraient aux habitants sont mis de côté pour alimenter les infrastructures du numérique. »
Alors que de plus en plus de collectivités expriment leur opposition à ces projets, le développement des data centers en France reste à la main de l’État. « Cette politique est voulue par Emmanuel Macron, avec une vision très descendante et une volonté d’accélérer toujours plus notre politique technologique », analyse Arnaud Saint-Martin.
À Fouju, comme dans d’autres territoires, les préfectures interviennent directement dans les échanges avec les collectivités locales. Le projet de loi de simplification économique, avec son article 15 validé devant la commission mixte paritaire en janvier, promet d’aller plus loin : il propose de qualifier les centres de données de projet d’intérêt national majeur (PINM), ce qui permettrait aux préfets – plutôt qu’aux communes – d’accorder directement des permis de construire aux futurs data centers.
Pierric Marissal, Clément Pouré et Romane Frachon sur www.humanite.fr
Profitant des paradis fiscaux, des ressources locales et vampirisant l’énergie, les data centers colonisent la planète. Irlande, Inde, Brésil… trois exemples où leur installation est synonyme de désastre tant social qu’environnemental.
L’Irlande, le laboratoire du désastre qui attend l’Europe
Près d’un quart de toute la production d’électricité de l’Irlande est mobilisé par les centres de données des géants de la tech. Et cela devrait se rapprocher du tiers à ce rythme, dans les prochaines années. Les avantages fiscaux de l’île ont attiré les sièges des Gafam, qui en ont fait le pays à la plus forte densité de centres de données d’Europe, tous concentrés dans la région de Dublin. Si bien que, dès 2021, le réseau électrique irlandais était complètement saturé, causant des frictions avec la population.
Les Irlandais, déjà en proie à une crise du logement du fait de l’explosion des prix du foncier, ont vu tous les projets immobiliers stoppés, faute d’électricité. Les travaux de modernisation des lignes de transport ferroviaire sont menacés, comme les objectifs de décarbonation du pays. À la place, le gouvernement a investi des milliards dans des générateurs d’urgence à combustibles fossiles, et les habitants ont vu leur facture énergétique exploser.
Le campus de Microsoft à Grange Castle, à Dublin, dispose ainsi d’un parc de générateurs à gaz d’une capacité totale de 239 MW, soit la consommation de plus de 100 000 citoyens irlandais. Cinq autres data centers de ce type sont raccordés directement au réseau gaz, et 22 de plus en ont fait la demande. La chercheuse Hannah Daly, de l’University College de Cork, a calculé que si tous les centres de données raccordés au gaz existants et en cours de construction fonctionnaient à pleine capacité, ils émettraient jusqu’à 16,6 MtCO₂ par an, soit l’équivalent de 68 % des émissions nationales totales de l’Irlande en 2023.
Face à la résistance sociale croissante, un moratoire de fait sur les data centers a été instauré en Irlande début 2025. Mais, sous la pression – 90 % de la fiscalité des entreprises en Irlande repose sur les multinationales étrangères –, cette interdiction a été levée ces dernières semaines par la commission de régulation des services publics, tant que les propriétaires des nouvelles infrastructures construites fournissent localement autant d’électricité qu’ils en consomment. Plusieurs ONG environnementales contestent cette décision en justice.
En Inde, Mumbai sous tension retourne au charbon
Vingt ans d’exonération fiscale. C’est la promesse faite, début février, par le gouvernement indien aux entreprises étrangères utilisant des centres de données construits dans le pays. Une nouvelle étape dans une stratégie bien rodée : depuis plusieurs années, le pays multiplie les effets d’annonce pour attirer des investissements étrangers et compte déjà des dizaines de centres de données.
À Mumbai, l’explosion des infrastructures a des conséquences très concrètes. La ville est troisième, après Shanghai et Tokyo, au classement des villes accueillant le plus de centres de données. La consommation électrique explose. Adani Electricity Mumbai Limited (AEML), l’un des principaux distributeurs d’électricité de la ville, prévoit une demande globale de 638 MW d’ici à 2027 – contre à peine 50 en 2022 – dont la moitié proviendrait des data centers. Comme le rapporte Tech Policy, un média spécialisé sur les enjeux technologiques, cette explosion de la demande se traduit par des coupures de courant dans les quartiers les plus pauvres de la ville et l’augmentation massive des factures d’électricité.
Cette hausse de la demande provoque aussi une hausse de la production, très largement assumée par des centrales à charbon. Située à une centaine de kilomètres de Mumbai, Dahanu abrite une importante centrale à charbon qui alimente la capitale. En 2022, une étude pointait les risques alarmants de pollution de l’air, les conséquences sur la santé des habitants et l’impact sur la fertilité des sols. Depuis plusieurs mois, la centrale fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour répondre aux nouveaux besoins électriques de la proche métropole.
Au Brésil, Al city poussa dans le chaos des inondations
En 2024, de violentes inondations ravagent l’État brésilien du Rio Grande Do Sul. Deux cents personnes perdent la vie. Deux millions de personnes sont directement touchées. Eldorado do Sul, la capitale de l’État, est inondée à plus de 80 %. Deux ans plus tard, alors qu’une partie de la population n’a pas encore été relogée, le gouvernement local, dirigé par le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), a décidé de sortir le grand jeu.
Pas pour réparer les dégâts mais pour Scala Data Centers. L’une des rares parcelles de terrain épargnées par les inondations devrait accueillir AI City, gigantesque projet de centre de données porté par l’entreprise dont le coût total pourrait atteindre 75 milliards d’euros. À moins de 3 kilomètres de là, les habitants d’un petit village autochtone dont les maisons ont été ravagées lors des inondations luttent aujourd’hui pour conserver des territoires sûrs et risquent de se retrouver déplacés du fait du chantier d’AI City.
La consommation électrique du projet pourrait aussi impacter les conditions de vie des locaux. Les quartiers les plus centraux d’Eldorado do Sul connaissent toujours des coupures de courant. Dans le village de Guaiba City – une zone rurale qui dépend de l’administration de la ville –, des habitants ont récemment mené une manifestation de quatorze jours, bloquant une route pour faire pression sur les autorités, afin qu’elles prennent des mesures concernant les coupures d’électricité régulières.
mise en ligne le 18 avril 2026
Alexandre Fache sur www.humanite.fr
Un signalement au procureur de la République de Meaux a été transmis, ce mercredi 25 mars, par l’avocat de Flavel, Me Pierre Brunisso, pour « subornation de témoin ». Présent sur les lieux des violences, le 16 mars, Bader Ibrahim serait recherché par la police afin de « le faire taire ». Joint par « l’Humanité », l’homme confie sa « peur ».
Depuis une semaine et les violences subies par Flavel, 35 ans, lors d’une intervention de la BAC à Noisiel (Seine-et-Marne), révélée par des vidéos accablantes, le scénario des faits se précise de jour en jour et il n’est guère favorable aux forces de police. C’est une première interpellation violente et injustifiée, le 16 mars à 17 heures, qui aurait contribué à mettre le feu aux poudres : celle du jeune Marco (le prénom a été modifié), 18 ans, pour outrage et rébellion.
Des faits que conteste l’intéressé, qui a déposé plainte ce mercredi 25 mars par l’entremise de son avocat, Me Théo Kermagoret, pour « violences volontaires en réunion par personne dépositaire de l’autorité publique ». Condamné le 18 mars à 70 heures de travaux d’intérêt général (TIG), le jeune homme va également faire appel de cette sanction.
« Savoir qu’il y a une 5008 noire qui vous cherche dans toute la ville, ça fait peur »
Mais il pourrait avoir d’autres choses intéressantes à raconter à la justice. Mardi 24 mars, dans l’après-midi, Marco fait partie de ces jeunes qui ont été contrôlés par plusieurs policiers au niveau de la place de l’horloge, à Noisiel, à l’endroit même des échauffourées du 16 mars. L’objectif des fonctionnaires ? Retrouver le prénommé « Bader ».
Âgé de 37 ans, Bader Ibrahim est un proche de Flavel, il l’accompagnait le soir des violences et a raconté ce qu’il a vu dans une vidéo publiée le lendemain des faits. Lundi 23 mars, il a témoigné pendant trois longues heures devant l’IGPN, la police des polices, qui a été saisie de cette affaire sensible. Lui fournissant même les débris de grenades ramassés sur les lieux, ainsi qu’une nouvelle vidéo montrant des violences exercées sur un autre jeune.
« Je suis connu dans le quartier, et depuis quelques jours, je reçois plein de messages de jeunes qui me disent que les policiers de Torcy me cherchent pour me faire taire, raconte à l’Humanité Bader Ibrahim. Ça me fait flipper, je ne prends pas ça du tout à la légère. »
L’homme n’habite pas à Noisiel, mais s’y rend souvent pour raisons familiales. « Mais là, j’arrête et je reste chez moi. Savoir qu’il y a une 5008 noire banalisée qui vous cherche dans toute la ville, ça fait peur. Pourtant, je n’ai tué personne, j’ai simplement témoigné, et dit la vérité. Comment prendre ça autrement que comme des menaces ? »
« Porter plainte ? » Bader préfère ne pas rentrer dans un commissariat
Mis au courant de ces faits, l’avocat de Flavel, Me Pierre Brunisso, a transmis ce mercredi un signalement au procureur de la République de Meaux, évoquant une « subornation de témoin ». Dans ce signalement, l’avocat fait référence au contrôle du jeune Marco, le 24 mars, place de l’horloge. « Lors de ce contrôle, les policiers soutenaient vouloir faire taire Monsieur Bader Ibrahim en ce que celui-ci avait ”trop parlé”, une photographie du visage de Monsieur Bader Ibrahim était exposée. (…) Il est patent que Monsieur Bader Ibrahim est visé en raison de sa collaboration avec les services d’enquête. »
Hésitant sur la conduite à suivre, l’intéressé semblait quelque peu désemparé. « Porter plainte ? Mais je ne sais pas ce qui m’arriverait si je franchissais la porte d’un commissariat. Je n’ai pas confiance. »
Ce jeudi 26 mars, une conférence de presse sera organisée au siège de la LDH pour expliquer pourquoi l’association a décidé de se joindre à l’action pénale aux côtés des victimes. De nouveaux éléments, « remettant en cause le narratif des forces de l’ordre », doivent également être rendus publics.
Oriane Mollaret sur www.mediapart.fr
Islam, 19 ans, a été sévèrement mordu à la gorge par un chien de la police municipale le 21 mars à Rillieux-la-Pape. Une vidéo que nous nous sommes procurée montre comment le chien a été lâché par un policier. Islam a porté plainte pour tentative de meurtre. Depuis qu’il a été blessé, les quartiers de la banlieue lyonnaise s’embrasent.
Samedi 21 mars, vers 22 heures, Islam, 19 ans, et ses amis discutent en bas de chez lui, dans le quartier de la Velette, à Rillieux-la-Pape (Rhône). Dans cette petite commune de la banlieue lyonnaise, l’ambiance est à la fête. Le ramadan est fini, la bande d’amis se prépare à aller dîner. La brigade spécialisée de terrain (BST) décide de les contrôler. La tension monte. La police municipale est appelée en renfort. « Ils sont arrivés cagoulés, casqués, armés et ils avaient pris leur chien », raconte le jeune homme.
Dans une vidéo de la scène, filmée par un témoin, on voit le malinois de la police municipale sauter sur Islam, reconnaissable à sa veste orange et à son bas gris clair. Phobique des chiens, nous raconte-t-il, il lui donne un coup de pied. Un policier le plaque aussitôt au sol. « Je me suis laissé faire, assure-t-il. Puis j’ai senti que quelque chose me mordait. »
Sur une autre vidéo, filmée depuis le haut de l’immeuble, on voit que l’agent a ramené son chien, puis l’a laissé foncer, libre, dans la mêlée. Islam est mordu à plusieurs reprises à la gorge.
« Mon cou était dans la gueule du chien, raconte-t-il, la voix tremblante. J’ai cru qu’il allait me tuer. J’ai fait mes prières. » Il parvient à s’enfuir, poursuivi par un policier, et se rend aux urgences du Médipôle Lyon-Villeurbanne. Un médecin constate « trois traces de crocs profondes en regard de la zone jugulaire et carotidienne » et lui prescrit huit jours d’incapacité totale de travail (ITT). « Il m’a dit qu’à deux centimètres près, je me vidais de mon sang », souffle le jeune homme, encore choqué.
Deux amis d’Islam condamnés pour violences
L’appartement familial a été perquisitionné mardi matin. Islam n’y était pas. Il évite son domicile, de peur de se faire interpeller comme trois de ses amis présents samedi soir. L’un d’entre eux, mineur, a été relâché libre après quarante-huit heures de garde à vue – sans son téléphone. Les deux autres ont été poursuivis pour « outrages » et « violences » sur deux policiers.
Ils ont passé la nuit au quartier des arrivants de la maison d’arrêt de Lyon-Corbas, puis ont été jugés en comparution immédiate : ils ont écopé de six mois ferme pour l’un et de six mois avec sursis pour l’autre. Les réquisitions étaient encore plus lourdes : douze mois ferme avec mandat de dépôt. « Ils m’ont juste relevé et m’ont aidé à m’échapper », s’indigne Islam.
Alexandre Vincendet, le maire de la commune fraîchement réélu, n’a pas répondu à nos sollicitations. Lundi, il avait réagi sur sa page Facebook pour soutenir sa police. Dans sa version des faits, la laisse du chien aurait cédé et sa muselière se serait déplacée après qu’il a été « frappé au visage par un délinquant », ce que semblent démentir les images.
« L’auxiliaire canin » aurait ensuite agi en état de légitime défense. « Il y a des images et des rapports de police où l’on voit que le chien était attaché et muselé. […] On voit sur les vidéos que l’individu donne un coup de pied au chien, le policier tire alors l’animal vers lui et la laisse casse. Ensuite ce sont d’autres coups de pied qui démusèlent le chien », a-t-il assuré à Lyon Capitale.
Dans les rangs des policiers municipaux, Rillieux-la-Pape est connue pour être une ville attractive : des salaires élevés et la quasi-totalité des équipements autorisés. « C’est des cowboys », assure un policier municipal d’une autre commune de l’agglomération lyonnaise, qui a travaillé à Rillieux-la-Pape par le passé.
Le maire nie en bloc la responsabilité de ses agents et accable une fois de plus les jeunes hommes des quartiers populaires de Rillieux. Abdelkader Lahmar, député LFI
Pour les élections municipales, Alexandre Vincendet a axé sa campagne et son programme sur la sécurité. Il a notamment promis d’augmenter les effectifs de police municipale, d’installer davantage de caméras de vidéosurveillance et de construire un « hôtel des polices » à Rillieux-la-Pape pour y regrouper la police nationale et la municipale.
« J’aime bien la police, assure Islam, dont le casier est vierge. D’habitude je suis celui qui calme les choses quand mes amis s’énervent. » Le jeune homme envisageait même de faire carrière dans la sécurité. Son CAP en poche, il devait commencer son premier boulot comme agent de sécurité lundi. Il n’a pas pu y aller. Depuis trois jours, il ne dort plus. « Je fais des cauchemars, je revois le chien me mordre encore et encore », souffle-t-il.
Il a porté plainte mardi pour « tentative de meurtre ». « J’ai juste envie que la police de Rillieux admette son erreur et s’excuse. Là, c’est la bavure de trop. J’en ai marre. Ils nous prennent pour des voyous, des dealers ou des animaux ! »
« Cet incident marque une étape supplémentaire dans la déplorable escalade de la violence à Rillieux-la-Pape, a réagi le député insoumis de la circonscription, Abdelkader Lahmar, élu maire de Vaulx-en-Velin, une autre commune de la banlieue lyonnaise. À quelques millimètres près, ce jeune homme aurait pu être tué par l’irresponsabilité des agents sur place. Le maire nie en bloc la responsabilité de ses agents et accable une fois de plus les jeunes hommes des quartiers populaires de Rillieux. »
Des violences récurrentes
Depuis l’agression d’Islam, la colère des jeunes Rilliards explose. Des voitures brûlent chaque soir et les interpellations se multiplient. D’autres communes de la banlieue lyonnaise, Vaulx-en-Velin, Saint-Priest, le quartier lyonnais La Duchère, ainsi que le IXe arrondissement de Lyon, se sont aussi embrasés. Car des soirées comme celle du 21 mars, il y en a souvent à Rillieux-la-Pape, notamment dans le quartier prioritaire de la « Ville nouvelle », où vit la moitié de la population.
En 2017, un fonctionnaire de police a été condamné pour avoir frappé un suspect en garde à vue au commissariat de la commune. En 2018, un adolescent de 13 ans a déjà été mordu par un chien de la police municipale. En avril 2025, non loin de chez Islam, Mouad, 17 ans, a été blessé à la tête par une grenade de désencerclement après avoir lancé un morceau de pastèque sur les policiers. En novembre 2025, le tournage d’un clip de rap a dégénéré en affrontement avec les policiers et en incendie.
Les jeunes ne sont pas en reste. Régulièrement, des voitures et des bus brûlent à la Velette ou aux Allagniers, le quartier voisin. Il y a deux semaines, un agent de la police municipale a été blessé entre les deux yeux par un tir de mortier d’artifice.
Depuis 2016, les policiers peuvent aussi délivrer des amendes forfaitaires délictuelles (AFD), qui permettent de prononcer une sanction pénale sans procès, sur la simple constatation d’une infraction. À Rillieux-la-Pape, les AFD pleuvent : « bruit ou tapage injurieux » (68 euros), « déversement de liquide insalubre » (135 euros), « jet de déchets » (135 euros)… Sans que ces infractions aient été constatées, et alors que les auteurs présumés de ces délits n’étaient pas au lieu et à l’heure mentionnés sur les amendes.
Un phénomène documenté par Rue89 Lyon l’année dernière, qui existe aussi à Paris. À force d’amendes et de majorations, de nombreux jeunes doivent plusieurs milliers d’euros au Trésor public. Les ardoises dépassent 20 000 euros à Rillieux-la-Pape, d’après les liasses d’amendes épluchées. Une somme faramineuse dans la « Ville nouvelle », où près d’un tiers des 16-25 ans sont déscolarisés et sans emploi et où 42 % des habitant·es vivent sous le seuil de pauvreté.
Bérénice Gabriel sur www.mediapart.fr
Les deux policiers mis en cause dans les violences à l’égard d’une jeune femme en marge de la mobilisation du 18 septembre 2025 à Marseille, ont été condamnés à quatre mois de prison avec sursis. Elle réagit auprès de « Mediapart ».
En septembre 2025, les violences subies par Clémence*, en marge de la journée de mobilisation « Bloquons tout », ont ému aussi bien sur les réseaux sociaux que dans les médias. Mardi 26 mars, le tribunal judiciaire de Marseille (Bouches-du-Rhône) a condamné les deux fonctionnaires de police impliqués dans les faits de violence à son égard à quatre mois de prison avec sursis lors d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC). Les deux agents ont reconnu les faits.
Pour rappel, ils étaient tous deux poursuivis pour des violences volontaires ayant entraîné une incapacité totale de travail de cinq jours, avec pour circonstance aggravante que ces violences ont été commises par des personnes dépositaires de l’autorité publique et en réunion. Ils risquaient une peine pouvant aller jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende. Cette reconnaissance de culpabilité permet à ceux qui l’acceptent des peines moins lourdes que lors d’un procès et évite, dans certains cas, une forte médiatisation de l’affaire.
Violence incompréhensible
Clémence, la jeune femme victime de ces violences, que Mediapart avait retrouvée quelques jours après les faits, dit qu’elle ne « [s]’attendai[t] pas à une peine plus lourde » en leur qualité de fonctionnaires de police, mais se dit tout de même « contente, […] sachant qu’il y a de multiples policiers qui ont commis des violences bien plus graves et qui n’ont jamais été inculpés ».
Peut-être que ça les fera réfléchir à ce qu’ils considèrent comme de l’usage ou non de la violence ou de l’intimidation. Clémence, victime des deux policiers Clémence, victime des deux policiers
D’après les informations de Mediapart, le tribunal judiciaire de Marseille aurait refusé la demande des deux policiers de non-inscription de la condamnation à leur casier judiciaire. De son côté, Me Thomas Hugues, l’avocat de Clémence, se dit satisfait de la décision du tribunal : « Cela montre qu’à Marseille, la jurisprudence prend en considération les violences policières et considère que ces violences sont graves. » Pour le conseil, aujourd’hui, être dépositaire de l’autorité publique n’est plus un « totem » face à la justice. Les policiers « comprennent qu’ils ne peuvent pas tout faire ».
Interviewée deux semaines après les faits, Clémence expliquait alors au micro de Mediapart son incompréhension face à un tel déferlement de violence. La jeune femme, comme des milliers d’autres Français·es ce-jour-là, répondait à un appel à mobilisation : « Je n’y étais pas allée pour casser mais par conviction politique. » Elle dénonçait alors la criminalisation des manifestant·es qui « souhaitent se faire entendre et qui se prennent en retour de la violence physique et psychologique ».
Pour rappel, les images, tournées le 18 septembre 2025 par nos confrères de l’AFP, avaient suscité l’indignation sur les réseaux sociaux comme dans les médias. Dans cette vidéo de quelques secondes, qualifiée à l’époque de « dégradante » par Clémence, on pouvait la voir au sol près d’un nuage de gaz lacrymogène en train de tenter de se relever. Un fonctionnaire de police lui assène alors un premier coup de pied par-derrière qui la fait chuter, tout en lui ordonnant : « Casse-toi, casse-toi ! »
Et alors qu’elle tente de se relever une nouvelle fois en disant : « C’est bon, je me casse », un deuxième policier arrive et la pousse, ce qui entraîne de nouveau une chute violente de la jeune femme. On entend en fond une personne prévenir le fonctionnaire : « Fais-gaffe, c’est filmé. »
La jeune femme avait été marquée de se voir dans une telle position de vulnérabilité.
Ces images auraient aussi mis les fonctionnaires de police « mal à l’aise », selon Clémence : « Dans leurs témoignages, les deux policiers reconnaissaient que c’était démesuré. Peut-être que ça les fera réfléchir à ce qu’ils considèrent comme de l’usage ou non de la violence ou de l’intimidation. »
À l’époque, dès le lendemain des faits, le parquet de Marseille avait annoncé ouvrir une enquête. Un mois plus tard, en octobre, Clémence avait fait un signalement à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et avait écrit au procureur de la République dans le but de dénoncer les faits de violences dont elle avait été victime. Elle indiquait alors son souhait de déposer plainte.
mise en ligne le 17 avril 2026
Arthur Dumas sur www.humanite.fr
Publié mardi 15 avril, le baromètre annuel des droits des personnes malades réalisé par France Assos Santé atteste d’une augmentation des pénuries de médicaments, des difficultés d’accès aux soins et des dépassements d’honoraires.
Notre système de santé est-il, comme on aime souvent nous le rappeler, si protecteur de ses assurés ? À en croire la dernière version du baromètre du droit des personnes malades, réalisé par France Assos Santé avec Ipsos BVA et publié mercredi 15 avril, les malades français sont de plus en plus frappés par la détérioration du système de santé tricolore.
L’organisation, qui regroupe plusieurs centaines d’associations de santé, a interrogé 1 005 personnes âgées de 15 ans et plus répartis sur tout le territoire. Ce qui ressort de cette étude, c’est que les malades français rencontrent de plus en plus de difficultés à trouver un rendez-vous médical et qu’ils sont en outre confrontés à des pénuries de médicaments et des dépassements d’honoraires.
Des délais trop longs qui confrontent les Français au dépassement d’honoraires
Amplifiés par la multiplication des déserts médicaux ces dernières années, les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous médical ne cessent de s’allonger. 40 % des personnes interrogées pour cette étude expliquent avoir vécu une expérience négative au cours de l’obtention d’un rendez-vous. Et, au sein de cette catégorie, 74 % expliquent que les délais étaient trop longs.
Pour 52 % des interrogés, cette expérience négative s’explique par le fait que le ou les médecins concerné(s) ne prenai (en) t tout simplement plus de nouveaux patients, un problème de plus en plus récurrent dans de nombreux territoires, isolés ou non. En reportant ces données à l’échelle de l’ensemble de la population française, France Assos Santé estime qu’au cours de l’année passée, un quart des Français a été confronté à un refus de consultation et près d’un tiers a dû faire face à des délais trop longs.
Cette situation pousse de nombreuses personnes à accepter de se rediriger vers des professionnels de santé qui pratiquent des dépassements d’honoraires : à la question « au cours des douze derniers mois, avez-vous été confronté à des dépassements d’honoraires ? », 43 % des sondés ont répondu par l’affirmative. Les plus concernés par ces dépassements sont les cadres actifs ou retraités (60 %), les patients en affection longue durée (50 %), les personnes âgées de 50 ans et plus (48 %) et les femmes (47 %).
Manque d’alternative pour les cas de pénurie
Si les personnes précaires, les jeunes ou les chômeurs semblent moins concernés par ces dépassements, France Assos Santé rappelle que ces populations sont plus susceptibles de renoncer à se soigner dans ce cas de figure. Parmi les personnes ayant rencontré des dépassements d’honoraires, 47 % ont été impactés négativement dans leur parcours d’accès aux soins. Parmi ces derniers, 27 % déclarent avoir dû faire des choix budgétaires imprévus ou bien aller jusqu’à renoncer de se soigner.
27 % des participants déclarent avoir subi une pénurie de médicaments au cours des douze derniers mois. Cette part atteint 33 % chez les femmes, soit 6 points de plus que l’ensemble, et 43 % pour les patients en affection longue durée, soit 10 points de plus. Et pour 45 % des répondants, aucune alternative thérapeutique n’a pu être proposée. La situation ne risque pas de s’améliorer au vu de la perte de souveraineté sur la production de médicaments de base, comme dans le cas du Doliprane dont le fabricant français, Opella, a été vendu fin 2024 à un fonds d’investissement états-unien.
mise en ligne le 17 avril 2026
Hélène May sur www.humanite.fr
Dans une note publiée le 16 avril, Attac et l’Observatoire de la justice fiscale reviennent sur les méthodes utilisées par les possédants, particuliers comme entreprises, pour ne pas payer d’impôts et appellent à revenir à un système vraiment progressif.
C’est une forme de braquage idéologique qui a ouvert la porte à un braquage financier. Car derrière « la fable du ruissellement » et le narratif sur les baisses d’impôts qui « permettraient d’accroître leur capacité d’investissement ce qui favoriserait la croissance et l’emploi », on assiste à la dégringolade du niveau d’imposition des plus riches et des grandes entreprises, rappellent Attac et l’Observatoire de la justice fiscale dans une note rendue publique le 16 avril.
Et cela alors que se creusent les inégalités, alimentées par la croissance de la pauvreté mais aussi par l’enrichissement des plus riches, dans le monde comme en France, où « depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires a doublé ». Ce choix impact notre capacité d’investissements pour des services publics de qualité comme dans la transition climatique.
Ce séparatisme financier des plus riches se voit dans leur niveau d’imposition anormalement faible. « Au-delà de 100 000 euros, le rapport entre l’impôt sur le revenu et le revenu fiscal de référence (RFR) est sensiblement inférieur en 2024 par rapport à 2017 » souligne le rapport. Une baisse obtenue au début de la présidence Macron grâce à la mise en place de la fameuse flat taxe, ou Prélèvement forfaitaire unique (PFU). Résultats, « les taux réels d’imposition commencent à baisser à partir de 800 000 euros (soit 20 472 foyers en 2024) ».
Ils sont à « 20,83 % pour les foyers dont le revenu fiscal de référence (RFR) se situe entre 1 et 2 millions d’euros » et passent « sous les 20 % au-dessus de 2 millions d’euros ». En inversant cette logique, pour revenir à un impôt progressif, par exemple « de 20 % pour les RFR situés entre 100 000 et 200 000 euros allant jusqu’à 28,5 % pour les revenus supérieurs à 9 millions d’euros », on aurait pourtant pu dégager « un peu plus de 10 milliards d’euros », selon les calculs de l’équipe coordonnée par Vincent Gath Drezet, membre du bureau d’ATTAC.
Les riches, à la pointe de l’optimisation fiscale
Une telle fuite des moyens est le fruit de décisions politiques. Au nom de la concurrence fiscale, on a baissé les impôts et facilité la mobilité des capitaux. Un non-sens alors que ce sont des causes structurelles, comme un bon niveau d’éducation ou l’état des infrastructures qui ont fait de la France un pays attractif pour les investisseurs.
Il en résulte qu’il n’est pas questions de toucher aux très nombreuses niches fiscales, ni au statut de holding, où les plus riches peuvent accumuler des fonds non taxés. Les cadeaux sont encore plus nombreux pour faciliter les successions avec des niches spécifiques permettant de garder la fortune en famille comme l’assurance vie ou le pacte Dutreil. Et tant pis si on se dirige vers une société où l’héritage représente désormais 60 % du patrimoine contre 35 % dans les années soixante-dix.
Tous ces systèmes d’évitements fiscaux auxquels les pouvoirs publics ne veulent pas toucher sont utilisés au mieux.« En raison de leur fortune, de la diversité de leurs revenus, de leur mobilité ou encore de la facilité d’accéder à des conseils financiers, juridiques et fiscaux pointus, les riches peuvent davantage se livrer à des stratégies d’évitement de l’impôt par voie d’optimisation et/ou de fraude que l’immense majorité des ménages », expliquent les auteurs.
Rien n’illustre mieux le succès de ces stratégies que la récente découverte des 13 000 contribuables payant l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) mais exonérés d’impôts sur le revenu. Une anomalie difficile à comprendre autrement que par ce genre de tour de passe-passe passe, quand on sait que « pour être redevable de l’IFI, il faut disposer d’un patrimoine net dont la valeur est supérieure à 1,3 million d’euros ».
Pour consulter ou télécharger la note :
https://obs-justice-fiscale.attac.org/IMG/pdf/impot_perdu_note_vf.pdf
mise en ligne le 16 avril 2026
par Maïa Courtois sur https://basta.media/
Le Sénat vote aujourd’hui le projet de loi « simplification de la vie économique des entreprises ». La suppression des ZFE a été au centre des débats. Mais d’autres mesures portent aussi atteinte au droit du travail et au droit environnemental. Décryptage.
C’est la fin d’un long parcours parlementaire. La loi « simplification de la vie économique des entreprises » (aussi connue sous le nom de « loi Pacte 2 ») a été adoptée par l’Assemblée nationale à 275 voix contre 225, ce 14 avril. Cette loi aboutit à une mesure emblématique : la suppression d’une mesure écologique majeure, les zones à faible émission (ZFE).
Mais bien d’autres mesures régressives sont contenues dans les 87 articles d’un texte « fourre-tout » : il institutionnalise un nouveau lobby patronal ; supprime plusieurs organismes publics pourtant utiles sur la santé, la protection de l’environnement ou l’accès à la culture ; dérégule l’emploi des jeunes apprentis dans un contexte où les accidents du travail des moins de 25 ans augmentent ; ou affaiblit la possibilité pour les salariés de reprendre leur entreprise lors d’une cession.
Une « simplification » qui « cache un désir de dérégulation, notamment sur le plan des droits des travailleurs et des consommateurs, ainsi que de notre législation environnementale », résume le député Emmanuel Maurel (Gauche républicaine et socialiste). Le projet de loi a été voté grâce à l’appui de LR et du RN, après .
Annoncé fin 2023, le parcours législatif du texte été perturbé par les soubresauts politiques, en particulier la dissolution, au printemps 2024 – il se trouvait alors en lecture au Sénat – puis les débats sur le budget et les élections municipales.
La loi adoptée ce 14 avril par les députés comprend divers articles qui soulèvent plusieurs points d’alerte, comme nous l’avions relevé il y a un an. Basta! vous propose donc un décryptage des 8 mesures principales, pour mieux comprendre ce qui nous attend.
1 - La fin des « zones à faible émissions » limitant la pollution de l’air
C’était un sujet majeur sur le plan écologique : le texte prévoit l’abrogation des zones à faibles émissions (ZFE) ou zones à faibles émissions mobilités (ZFE-M), qui excluent de certains secteurs urbanisés, à certaines heures, les véhicules les plus polluants. Une quarantaine d’agglomérations étaient jusqu’ici concernées par cette législation. La loi vise sa suppression pure et simple alors qu’il s’agissait, pourtant, d’une mesure pour faire face à la pollution de l’air votée lors du premier quinquennat Macron. Instaurer des ZFE s’inscrit également dans une politique plus large pour diminuer la dépendance à la voiture thermique, donc au pétrole.
« Les ZFE sont une solution efficace pour réduire la pollution de l’air en ville, en interdisant aux véhicules les plus polluants d’y circuler, ce qui accélère le renouvellement du parc automobile et surtout en proposant des services accrus de transports en commun », a rappelé France Nature Environnement. Les supprimer revient, selon l’ONG à « condamner les populations des grandes agglomérations à continuer de souffrir quotidiennement de la pollution de l’air et d’en mourir prématurément ».
L’article 15 ter, qui abroge ces ZFE, est issu d’un amendement du Rassemblement national et du parti Les Républicains. Pour éviter le blocage d’une partie de son camp (Renaissance) ainsi que du MoDem – en plus de la gauche –, le gouvernement a tenté mardi de proposer un amendement de compromis qui laissait aux collectivités le choix de créer ces ZFE. Sans succès. La victoire revient bien à la version des RN et LR, qui ont célébré sous un tonnerre d’applaudissements son adoption hier, rapporte Le Monde. La gauche, ainsi qu’une partie du camp gouvernemental, place désormais ses derniers espoirs dans un retoquage du Conseil constitutionnel.
2 - Promouvoir les projets industriels au détriment de l’objectif zéro artificialisation
Le texte de loi issu de la CMP et adopté hier par les députés assouplit les contraintes du zéro artificialisation nette (ZAN) au profit de grands projets industriels, en suivant, sur ce point, la ligne du Sénat. « Il s’agit d’une mesure forte et d’un signal important en faveur de la réindustrialisation de notre pays et de la relocalisation d’activités stratégiques », s’est félicité Yves Bleunven, rapporteur pour le Sénat (Union Centriste).
Pour rappel, la loi sur le ZAN prévoit de réduire massivement la consommation d’espaces naturels dans les projets fonciers, pour atteindre un objectif de zéro artificialisation nette en 2050. Le but : préserver la biodiversité, mais aussi limiter les inondations favorisées par des terrains aplanis, sans arbres ni végétation.
Les zones artificialisées couvrent aujourd’hui près de 10 % du territoire métropolitain, soit deux fois plus qu’en 1982. Le rythme s’est infléchi ces dernières années, notamment depuis l’adoption de la loi ZAN en 2021, mais la France perd toujours près de 30 000 hectares d’espaces naturels par an et la loi ne cesse d’être assouplie. Preuve en est, une fois de plus.
La modification contenue dans l’article 15 visait, initialement, à faciliter l’implantation des data centers. Tous les investisseurs industriels porteurs de « projets d’intérêt national majeur et d’intérêt d’envergure nationale et européenne », comme le résume Stéphane Travert, rapporteur pour l’Assemblée nationale (Ensemble pour la République), seront désormais exemptés du décompte ZAN. Cette définition légale englobe les projets de construction liés au secteur nucléaire, ferroviaire, pénitentiaire, fluvial, maritime, électrique, ou tout projet déclaré d’utilité publique par un décret en Conseil d’État ou par arrêté ministériel.
Certains parlementaires s’inquiètent de n’avoir pu consulter aucune étude d’impact préalable à ce genre d’assouplissement forcément néfaste pour l’environnement. L’article 15 adopté hier met également à mal l’objectif de zéro artificialisation nette de la loi Climat.
3 - La suppression d’instances publiques de santé ou pour la culture
Le texte de loi retient l’essentiel des suppressions de comités, observatoires, conseils prévues initialement. Au passage, ce sont des centaines d’emplois qui passent à la trappe, dans des champs allant du droit du travail à la protection de l’environnement en passant par la prévention de la santé publique. Si les parlementaires se sont aisément accordés sur certains organismes publics, inactifs de longue date, d’autres demeurent importants pour le débat public.
Pour en donner quelques exemples : côté santé publique, ce serait la fin de la Conférence de prévention étudiante, chargée du suivi des actions de soins, dépistage, vaccination auprès des étudiants et qui avait la mérite d’associer à la réflexion les associations et syndicats étudiants.
Ou encore, de la commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d’environnement, qui a rendu de nombreux avis sur des sujets importants comme les pesticides en agriculture, le dépistage du cancer du sein ou encore la sûreté nucléaire. Cette commission indépendante recevait des signalements de la société civile, notamment de lanceurs d’alerte, via sa plateforme en ligne, jusqu’à la désactivation de celle-ci, fin 2024 par le ministère de la Transition écologique, ardemment dénoncée par ceux qui y siègent.
Sur le plan de la protection de l’environnement encore, les commissions départementales de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers seront supprimées. Ces commissions regroupaient des représentants de l’État, des professions agricoles, des chasseurs ainsi que des associations de protection.
Côté culture, le Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle est aussi voué à disparaître. Son rôle était de travailler auprès des collectivités pour encourager la présence des artistes dans les classes, le développement de projets culturels ou encore les sorties éducatives dans les théâtres, musées, médiathèques… La sénatrice socialiste Sylvie Robert, qui y siège, défend auprès de Télérama « une instance qui a été très active et qui continue de l’être aux côtés des collectivités territoriales pour valoriser et accompagner l’éducation artistique et culturelle ».
En outre, le projet de loi crée une nouvelle clause d’extinction : toute instance consultative est créée pour une durée de trois ans, renouvelable seulement si celle-ci parvient à faire preuve de son utilité.
4 - Un nouveau « lobby officiel » du patronat
À rebours de toutes ces suppressions, une nouvelle instance doit être créée : le Haut Conseil à la simplification. La CMP s’est entendue sur le retour de cette instance, chargée d’évaluer toute nouvelle proposition de loi à l’aune de ses impacts sur les entreprises, pourtant rejetée par les députés.
Ce Haut Conseil à la simplification aura un président nommé en conseil des ministres, un représentant pour chaque taille d’entreprise (grande, intermédiaire, moyenne, petite, micro), nommé à chaque fois par le Premier ministre sur conseil des organisations patronales, ainsi qu’un député, un sénateur, un membre du Conseil d’État. Excluant les organisations syndicales, il a été fortement plébiscité par les organisations patronales, comme le Medef.
Il est donc perçu comme pro-patronal et rappelle, par certains aspects, le fameux Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), créé par Elon Musk aux États-Unis en vue d’opérer des coupes budgétaires. « Cela revient, à mon sens, à instaurer une espèce de lobby officiel, chargé de contrôler notre travail – la loi – aux frais de l’État, afin de s’assurer d’une simplification maximale, en réalité au détriment du droit du travail, du droit de l’environnement et de la protection sanitaire », résume la députée Anne Stambach-Terrenoir (LFI).
5 - « Une attaque sans précédent » contre les conseils économiques et sociaux régionaux
Les Ceser, les conseils économiques et sociaux régionaux, sont également attaqués. Une centaine de représentants de syndicats, associations, organisations étudiantes et patronales siègent dans ces assemblées chargées de proposer, évaluer et conseiller les politiques publiques régionales. Leur mandat est renouvelé tous les six ans. Ces conseils mènent des études, organisent des débats et remettent des avis avec des propositions concrètes aux autorités régionales.
Les sénateurs estiment leur action peu utile. A l’inverse de grandes associations, comme la Fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles (FNCIDFF), l’un des plus importants réseaux pour les droits des femmes, décliné sur tous les territoires. La fédération estime que « la disparition de ces instances constituerait un coup d’arrêt à la participation des corps intermédiaires à la vie démocratique locale ». Ses fédérations régionales sont ainsi présentes dans tous les Ceser : « Cela permet de faire entendre la voix des femmes, y compris des plus vulnérables et marginalisées, de rendre visibles les enjeux d’égalité entre les femmes et les hommes, et d’alimenter les politiques publiques régionales par leur expertise de terrain », défend le réseau.
Or, dans la copie de la CMP adoptée hier par les députés, l’État laisse désormais au bon vouloir des régions leur suppression. L’existence d’un Ceser dépendrait dorénavant d’une délibération du conseil régional, à la demande du président de Région. Ce sera évidemment loin de se produire partout.
« Une attaque sans précédent et inacceptable », a réagi ce lundi la CGT. Les Ceser « portent l’expression de la société civile organisée, notamment des organisations syndicales de salarié·es et d’employeurs et des associations. Leurs propositions et leurs recommandations sont larges et relaient des paroles citoyennes, de travailleuses et travailleurs », rappelle leur communiqué.
« Leur expertise est une richesse qui éclaire la décision publique. S’en priver, c’est contester le rôle du dialogue et de la délibération collective dans le processus de décision démocratique », alerte de son côté la CFDT, dans un communiqué dédié également.
6 - Une dérogation de plus dans l’embauche des apprentis
Le texte de loi supprime aussi une obligation de l’employeur dans le cadre de l’apprentissage. Jusqu’ici, l’emploi d’un apprenti ne peut se faire que si, au préalable, l’employeur « déclare à l’autorité administrative prendre les mesures nécessaires à l’organisation de l’apprentissage et s’il garantit que l’équipement de l’entreprise, les techniques utilisées, les conditions de travail, de santé et de sécurité, les compétences professionnelles et pédagogiques ainsi que la moralité des personnes qui sont responsables de la formation sont de nature à permettre une formation satisfaisante ». Cette obligation figurant dans le Code du travail a été supprimée.
Pour rappel, les accidents du travail sont 2,5 fois plus fréquents chez les moins de 25 ans, selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). En 2024, 22 salariés de moins de 25 ans sont morts au travail d’après le recensement de l’Assurance maladie, paru fin 2025.
7 - Des « bâtons dans les roues » des salariés qui veulent reprendre leur entreprise
L’article 6 du projet de loi modifie l’obligation de consulter les salariés préalablement à une cession d’entreprise. Une telle consultation, jusqu’ici obligatoire, peu importe la taille de l’entreprise, permettait aux salariés de pouvoir proposer eux-mêmes une offre de reprise, en coopérative par exemple.
Le texte supprime l’obligation d’information des salariés pour toutes les entreprises de plus de cinquante salariés. Argument principal : il existe déjà une consultation obligatoire du CSE (comité social et économique) pour les entreprises de cette taille. La suppression de cette obligation d’informer les salariés jugée « surabondante » par la sénatrice et rapporteure Catherine Di Folco (Les Républicains), est donc défendue comme une « simplification opportune ».
Quant à celles qui ont moins de cinquante salariés (et donc, pas de CSE), le texte de la CMP réduit de deux mois à un mois le délai de consultation des salariés. « En ce moment, des centaines de plans de licenciement sont en cours. Pourquoi mettre des bâtons dans les roues aux salariés qui veulent reprendre leur entreprise ? » interrogeait déjà dans nos colonnes, l’an dernier, Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT. « Avec un tel article, la reprise de Duralex en coopérative n’aurait pas pu se faire », complétait Patrick Privat, secrétaire confédéral de Force ouvrière.
8 - Moins de contrôle sur les groupements d’employeurs
La loi dérégule un peu plus les groupements d’employeurs – lorsque plusieurs employeurs se regroupent en une seule société pour mutualiser la main-d’œuvre, en mettant à disposition les salariés entre leurs différentes entreprises. D’abord, lorsqu’un groupement d’employeurs se constitue, il ne sera plus obligé d’en informer l’inspection du travail.
Aujourd’hui, ceux qui cherchent à se regrouper alors qu’ils n’ont pas la même convention collective doivent choisir l’application d’une seule de ces conventions collectives, puis doivent passer par une déclaration à l’autorité administrative, qui peut alors refuser le groupement si celui-ci ne respecte pas les dispositions légales. Désormais, il n’y aura plus cette déclaration ni cette possibilité pour l’autorité administrative de s’y opposer.
L’un des risques principaux est la « fausse mutualisation », une forme de détournement du dispositif pouvant s’apparenter à du prêt illicite de main-d’œuvre. Concrètement : quand un groupement met à disposition un salarié pour une seule entreprise adhérente, et que la structure du groupement permet uniquement d’esquiver certaines obligations sur le licenciement, la période d’essai ou encore sur les seuils sociaux. Conscient des « dérives » possibles, en particulier depuis que les grandes entreprises (et plus seulement les TPE-PME) ont accès à ce modèle, le Conseil économique social et environnemental (Cese) rappelait en 2018 l’importance de l’« observation extérieure » et de la « régulation ».
Sur le plan de la concentration des entreprises aux mains d’un seul propriétaire, les seuils de chiffre d‘affaires à partir duquel une telle opération de concentration doit être notifiée à l’Autorité de la concurrence sont relevés.
mise en ligne le 16 avril 2026
Hélène May sur www.humanite.fr
Reprenant une vieille rengaine, l’exécutif promet de nouvelles mesures contre les salariés en arrêt de travail. Une réponse punitive à un phénomène dont la hausse continue, en nombre comme en durée, tient surtout à un management trop vertical et à la dégradation des conditions de travail.
La chasse aux travailleurs malades reprend de plus belle. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a annoncé de nouvelles mesures pour limiter le nombre d’arrêts maladie et leur coût pour la Sécurité sociale, en hausse de 7 milliards d’euros en dix ans pour atteindre 17,9 milliards d’euros.
Seront désormais mis à disposition de l’employeur un kit pour « faire un autodiagnostic de la qualité de son plan de prévention en matière de santé au travail » et, surtout, un « bouton d’alerte » pour prévenir l’assurance-maladie en cas de suspicion d’arrêts « de complaisance ». S’y ajoute la promesse de mener 740 000 contrôles en 2026, une hausse de 6 %. Le tout couronné d’une campagne de communication au slogan accusateur : « L’abus d’arrêts de travail nuit gravement à la Sécurité sociale ».
Deux ans de dénigrement
Ces annonces n’ont rien de surprenant. La « régulation des arrêts de travail » est depuis deux ans une obsession des gouvernements successifs. Interdiction de renouvellement par téléconsultation, possibilité pour l’employeur de mandater un médecin pour contrôler son salarié, baisse du plafond des indemnités journalières, contrôles désormais possibles par visioconférences, et même limite de la durée maximale ont ainsi été adoptés depuis 2024.
Au service de ces restrictions de droits, un discours accusateur contre l’absentéisme, les abus, les médecins qui prescrivent trop et les Français qui ne veulent pas travailler. À l’image de Louis Sarkozy, héritier sans travail, récemment parti en guerre sur RMC contre « les jeunes qui ne vont pas bosser et regardent des séries Netflix ».
L’augmentation du coût des indemnités d’arrêts de travail, de 27,9 % hors Covid entre 2019 et 2023, est pourtant en grande partie due à des évolutions structurelles. « L’effet direct des facteurs économiques et démographiques explique de l’ordre de 60 % la hausse des dépenses d’indemnités journalières (IJ) maladie entre 2010 et 2023 », rappelait, en décembre 2024, une étude conjointe de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et de la Caisse nationale d’assurance-maladie (Cnam).
Baisse du chômage et augmentation des salaires se sont répercutées sur la quantité et le montant des IJ, tout comme l’intégration dans le régime général de certains libéraux et des indépendants. Autre facteur, lié aux reculs successifs de l’âge de départ à la retraite, le vieillissement de la population en emploi, avec un taux d’activité des 55-64 ans, passé de 43,6 % en 2010 à 61,7 % en 2023. « Les plus de 55 ans représentaient 18,3 % de la population active en 2022 mais 27 % des journées indemnisées », soulignait la Cour des comptes en 2024 dans un rapport sur l’assurance-maladie.
Des arrêts plus nombreux et plus longs
Pour autant, l’accélération est patente dans toutes les catégories. Les arrêts de moins de trois mois ont connu 5,8 % de croissance annuelle moyenne entre 2019 et 2024, contre + 3,7 % entre 2014 et 2019. La hausse a été de + 4,1 % à + 6,7 % pour les plus de trois mois.
« Même si les arrêts courts d’une durée indemnisée inférieure à huit jours sont de loin les plus fréquents et forment près de la moitié des arrêts indemnisés, ils ne représentent que 4 % de la dépense d’IJ maladie. À l’inverse, les arrêts longs de plus de six mois représentent seulement 7 % des arrêts, mais 45 % de la dépense », précise la Drees. Les uns et les autres sont tirés par l’augmentation des troubles psychologiques, qui s’expliquent par une certaine libération de la parole, notamment chez les plus jeunes, mais surtout par une dégradation des conditions de travail.
Cette question du travail est l’angle mort du discours sur les arrêts maladie. Pourtant, « essayer d’en réduire le nombre en contrôlant davantage, c’est vraiment comme casser le thermomètre plutôt que de soigner la maladie », résume la sociologue Maëlezig Bigi, maîtresse de conférences au Conservatoire national des arts et métiers, affiliée au Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET). « Ces arrêts sont le symptôme d’organisations du travail qui font souffrir. » Au passage, la France est d’ailleurs épinglée comme un mauvais élève sur les conditions de travail : en 2024, près de 1 300 travailleurs y ont perdu la vie, le chiffre le plus élevé depuis vingt ans.
Management « louis-quatorzien »
« Tout cela est dû à des problèmes de surengagement permanent, de stress chronique et de grande faiblesse au niveau du management », résume l’économiste Jean-Claude Delgènes, président fondateur de Technologia, cabinet spécialisé en prévention des risques au travail, qui a publié, en 2025, Faire face aux risques psychosociaux. La spécificité de l’organisation du travail en France, c’est d’abord ce management vertical, « louis-quatorzien », résume l’économiste, celui d’une « petite élite qui considère qu’elle détient la vérité et qui dit « j’ai tout compris, je vous explique, vous appliquez, et je contrôle » ».
En lien avec cette conception du pouvoir, l’absence de démocratie interne et de participation, vecteur de mal-être pour des salariés utilisés comme des pions. Une tendance aggravée par la suppression, en 2017, dans les entreprises de moins de 300 salariés, du CHSCT, seul organe de négociation interne dédié à la santé et aux conditions de travail. « Il n’y a plus de dialogue social proche du terrain et on voit bien que c’est parmi ces entreprises de moins de 300 salariés que la sinistralité est la plus forte », constate Jean-Claude Delgènes.
« L’autre facteur, c’est l’intensification du travail en France depuis les années 1980, ajoute Maëlezig Bigi. Cela veut dire une accumulation de contraintes de différentes natures sur une même activité et à un rythme accéléré. Il faut à la fois répondre à son chef, respecter les process, faire du reporting et tenir des délais serrés. » Résultats, une perte de sens et une pression continue, avec, au bout, « des problèmes de récupération physiologique ».
« On demande aux gens de travailler beaucoup. Mais fournir de l’énergie sans arrêt, être en stress chronique, sans pouvoir récupérer, ça rend malade. C’est comme ça qu’on entre dans ce qu’on appelle la phase 4 du burn-out, c’est-à-dire qu’il y a un effondrement. Et là, il faut du temps pour se remettre. Un burn-out, c’est en moyenne neuf mois d’arrêt », précise Jean-Claude Delgènes.
Irresponsabilité des entreprises
Pour limiter la casse, les patrons pourraient opter pour une approche préventive. Mais ils préfèrent faire reposer la responsabilité sur d’autres, à travers deux approches rhétoriques : « La naturalisation des risques, pour dire que c’est l’activité en elle-même qui est responsable, ou une forme d’hygiénisme, qui fait peser le soupçon sur une fragilité individuelle du salarié », pointe Maëlezig Bigi.
Il est vrai que l’incitation à limiter les risques est limitée. « Il n’y a pas de bouton d’urgence pour dénoncer les entreprises, ironise Gérald Le Corre, responsable santé-travail de la CGT de Seine-Maritime. 50 % des employeurs sont en infraction avec l‘obligation de publier un document unique destiné à évaluer les risques professionnels dans leur entreprise. Et même lorsqu’il y en a, ils sont le plus souvent incomplets. »
Pourquoi faire autrement, quand le coût de la maladie professionnelle est supporté non pas par les entreprises mais par l’assurance-maladie. « La sous-déclaration et la sous-reconnaissance des accidents du travail et maladies professionnelles coûteraient tous les ans entre 2 et 3,8 milliards d’euros d’après une étude de la Cour des comptes parue en 2024, souligne Maëlezig Bigi. Cela explique que la branche accidents du travail et maladies professionnelle (AT-MP) de la Sécurité sociale soit toujours bénéficiaire et reverse de l’argent à la branche maladie. »
Inutile d’investir dans la prévention lorsque le coût de la souffrance au travail est socialisé. D’autant que si les cotisations au régime AT-MP sont en principe proportionnelles aux risques qui existent dans l’entreprise, dans les faits, les contestations sont nombreuses et la proportionnalité très peu appliquée.
Ce n’est pourtant pas une fatalité. « En repensant l’organisation collective, on réduit l’absentéisme sur le long terme », estime Jean-Claude Delgènes. La Direction générale des affaires sociales donne quelques recettes simples : « Les critères d’un management de qualité, loin d’être dispersés et hétérogènes selon les pays, les secteurs d’activité ou la taille des organisations, sont en réalité très convergents. Le « bon » management y est partout, et d’abord décrit comme celui qui se caractérise par un fort degré de participation des travailleurs, d’une part, et qui assure la reconnaissance du travail accompli, d’autre part. » Pas certain que les dirigeants français préfèrent cette option à l’habitude de blâmer et sanctionner les plus fragiles.
Pierric Marissal Léa Darnay sur www.humanite.fr
Quatre actifs ont accepté de parler de leurs arrêts de travail à « L’Humanité », loin des clichés que brandissent la Macronie, la droite et l’extrême droite.
Leila : « Ces arrêts longs ont été le dernier rempart, avant que je ne sois plus bonne à rien »
« Il y a presque deux ans, j’ai subi un épuisement professionnel et un épisode dépressif sévère. C’est ainsi que l’on qualifie en France le burn-out. J’étais vraiment au bout du rouleau.
Un jour, au travail, j’ai eu une sorte de trou noir. Je n’arrivais pas à finir un reporting, une banale tâche du quotidien de mon métier de consultante dans une agence de communication. J’ai senti que quelque chose n’allait pas et ma mère m’a embarquée chez elle en urgence. Je n’étais plus vraiment cohérente et je suis allée voir le premier médecin disponible, qui m’a arrêtée une semaine avec pour recommandation ferme de consulter mon médecin traitant.
Sauf que, comme beaucoup, je n’en avais pas. J’ai voulu retourner au travail, mais j’étais comme paralysée. Je n’avais aucune idée de ce qui m’arrivait. Alors je suis allée voir une psychiatre, qui m’a prescrit un arrêt de travail de trois mois. Pendant des semaines, j’ai tourné en rond : je craignais les répercussions, je ne savais pas ce que j’allais devenir et je ne prenais plus soin de moi.
À l’issue de cet arrêt, je suis retournée chez la psychiatre, encore très chamboulée. Elle m’a de nouveau arrêtée pour trois mois. J’ai paniqué, je lui ai répondu que ce n’était pas possible : qu’est-ce qu’on allait penser de moi ? La professionnelle a dû me calmer, m’expliquer que c’était elle qui prenait la décision, que ce n’était pas un choix de ma part et que mon employeur n’avait pas à me contacter pour me demander des justifications.
Ces trois mois supplémentaires – et les médicaments – ont tout changé. J’ai pu reprendre goût à la vie, avouer la vérité à mes amis sur ma situation. J’ai aussi réalisé que j’étais arrivée au bout de ce travail. Un arrêt plus court m’aurait renvoyée dans le mur.
J’ai du mal à comprendre ce que cherche le gouvernement en s’en prenant aux arrêts maladie : qu’on finisse en incapacité ? Ces arrêts longs ont été le dernier rempart contre un travail qui m’a usée jusqu’à l’os, avant que je ne sois plus bonne à rien. J’ai atteint un tel niveau d’épuisement que je n’étais plus rationnelle ; j’avais besoin que quelqu’un me dise : « Stop ! Tu n’en peux plus. » »
Corinne, salariée dans la restauration scolaire : « Tendinites, arthrose… Mon corps a dit stop »
Corinne a passé plus de vingt-cinq ans à travailler en tant que fonctionnaire en restauration scolaire. Au fil des années, « les conditions de travail se dégradaient de jour en jour, témoigne-t-elle. Les équipes tournaient en sous-effectif, et les arrêts de travail pour problème de santé ou pour épuisement étaient devenus notre quotidien ». Peu à peu, son corps a suivi la même pente, « avec une fatigue persistante, des douleurs diffuses dans tous les membres, certaines reconnues par les médecins ».
Dans l’espoir de trouver de meilleures conditions de travail, Corinne décide de changer de collectivité afin également de se rapprocher de son domicile. « Mais la situation s’est révélée similaire, je n’ai reçu aucune aide ni aucun encouragement », fustige le cinquantenaire. Épuisée, elle finit par renoncer à son poste à responsabilité, après « avoir tenu bon à encadrer, malgré tout, les équipes durant le Covid », précise-t-elle.
Mais, en 2022, « le corps a dit stop ». « Tendinites aux épaules, arthrose tout le long de la colonne, jusqu’au poignet », énumère-t-elle. L’arrêt de travail devient inévitable, suivi d’une déclaration d’« inaptitude définitive » à ses fonctions. S’ouvre alors un long parcours administratif : un congé longue maladie de trois ans, puis une « période préparatoire de reclassement » d’un an durant laquelle elle ne suit pas moins de 13 formations différentes.
Aujourd’hui, Corinne a demandé un reclassement. Mais, faute de poste adapté ou de mutation acceptée, elle risque d’être « radiée des cadres pour incapacité » ou poussée vers une retraite pour invalidité qu’elle conteste. « La bonne blague ! » lâche-t-elle, amère, en évoquant la possibilité qui lui a été suggérée de revenir… comme contractuelle.
Lucie, intermittente du spectacle « Quand tu es en contrat, tu ne peux pas te permettre d’être malade »
Intermittente du spectacle, Lucie (1) « court après les heures » pour conserver son statut « dans cet univers très précaire », soupire-t-elle. Depuis qu’elle évolue dans ce milieu, la jeune femme n’a jamais été en arrêt maladie. « Quand tu es en contrat, tu ne peux pas te permettre d’être malade », résume-t-elle.
Mais, en début d’année, un projet se passe de plus en plus mal. « Conditions de travail non respectées avec un rythme effréné, je travaillais six à sept jours sur sept, raconte-t-elle. Ma manageuse me mettait énormément de pression, tout cela m’a amené à un point de rupture. Je rentrais tous les soirs en pleurant. » En une semaine, elle perd 2 kilos. L’intermittente décide finalement d’aller consulter son médecin qui lui diagnostique un syndrome d’épuisement professionnel.
Mais, dans le milieu, « s’arrêter, c’est risquer sa réputation, déplore-t-elle. Tu ne peux pas faire faux bond, sinon, on ne te rappelle pas pour les prochains projets ». Face à sa situation préoccupante, Lucie décide de ne pas continuer le projet en cours – en partie responsable de son burn-out –, mais ne déclare tout de même pas son arrêt. Une sorte de compromis, « afin de ne pas perdre d’indemnités, confie l’intermittente. Je l’ai seulement montré à ma cheffe pour que je ne bosse pas sur les deux dernières semaines du projet ».
Toutefois, sa date d’anniversaire d’intermittence arrivait et « il fallait absolument que je boucle mes heures pour être renouvelée dans le statut ». Alors, pendant son arrêt maladie, la jeune femme a été obligée de travailler afin de finaliser ses heures. « Le système d’intermittence n’est pas fait pour t’aider quand tu es malade », regrette-t-elle.
(1) Le prénom a été modifié.
Alicia, paysagiste : « Dans ce milieu, il existe un véritable culte des heures supp »
Alicia (1) est paysagiste. Pendant quatre ans, elle a travaillé dans une agence d’architecture et paysage pour les marchés publics en région parisienne. Au quotidien, elle gérait jusqu’à dix dossiers simultanément, « une charge de travail démentielle ». Mais dans le secteur, explique-t-elle, « pas le choix » : la mise en concurrence tire les prix vers le bas et « multiplier les projets est nécessaire pour être rentable ». Cette accumulation et l’exigence du métier entraîne des échéances qui se chevauchent et des heures supplémentaires à répétition. « Dans ce milieu, il existe un véritable culte des heures supp », déplore-t-elle.
Atteinte d’une fragilité respiratoire, Alicia souffre régulièrement de bronchites asthmatiques l’hiver. Pourtant, elle comprend vite qu’elle « ne peut pas se permettre de s’absenter trop longtemps », au risque de surcharger ses collègues ou elle-même plus tard. Lors d’une crise particulièrement forte, son médecin traitant étant indisponible, elle consulte un autre praticien, « que je ne connaissais pas, mais pas le choix, raconte-t-elle. Il m’a arrêtée trois jours, mais une bronchite asthmatique ne se soigne pas si vite ! ». Non guérit, elle obtient ensuite un nouveau rendez-vous avec son médecin traitant qui lui a signé un nouvel arrêt. « En un mois, j’ai cumulé six jours de carence parce que je n’ai pas pu obtenir de rendez-vous de suite avec mon médecin traitant », fustige-t-elle.
La jeune femme souffre aussi d’endométriose, « qui me couche deux à trois jours par mois ». Impossible pourtant de demander un arrêt maladie aussi régulièrement. « J’ai obtenu deux jours de télétravail en saisissant la médecine du travail, mais ce n’était pas toujours compatible avec mes responsabilités », explique-t-elle.
Mais même en arrêt, la coupure reste relative. « J’ai une obligation de passation : je peux passer deux heures au téléphone à expliquer un projet à un collègue, ou recevoir des appels alors que je ne suis pas censée travailler. » Finalement, « personne ne revient vraiment guéri de ses arrêts maladie, déplore-t-elle. Et en arrêt, on ressent une certaine culpabilité. »
Plus tard, Alicia passe à 90 % pour développer des projets personnels. Mais la charge de travail reste identique. « On ne m’a pas retiré de dossiers : je devais faire le même travail en moins de temps ! », sans compensation financière. « Je n’ai pas de prime sur objectif. Que je fasse plus ou moins, mon salaire reste le même. Mais j’ai une conscience professionnelle… même si la reconnaissance, elle, n’était pas là. ».
(1)Le prénom a été modifié
mise en ligne le 15 avril 2026
Par Hortense Chauvin sur https://reporterre.net/
Lignes fermées, trains de nuit délaissés... À Paris, des « sans trains » ont interpellé les sénateurs et exprimé leur colère quant à l’avenir du rail dans le pays, alors qu’une loi jugée « insuffisante » entre en débat le 15 avril.
Paris, reportage
Des drapeaux ornés de rails flottent devant les grilles du jardin du Luxembourg, à Paris. Une touriste étasunienne passe devant le groupe d’une cinquantaine de personnes amassées, s’enquiert des raisons de leur mobilisation sur cette artère parisienne fréquentée. « C’est pour One Piece ? » demande-t-elle, pointant une similitude entre le graphisme des affiches et celui du manga japonais. Non, c’est pour le train.
Mardi 14 avril, les représentants de quarante associations et collectifs de défense du ferroviaire — qui se sont baptisés « La colère des sans trains » — se sont rassemblés à Paris, à quelques pas du Sénat, pour faire part de leur préoccupation quant à l’avenir du rail dans le pays. La date de leur manifestation a été choisie avec soin : les débats sur un projet de loi-cadre sur les transports, porté par le ministre des Transports Philippe Tabarot, débuteront mercredi 15 avril à la chambre haute. Le vote solennel est prévu le 28 avril.
Le texte, qui vise à « refonder » le modèle de financement des transports, prévoit notamment de flécher, à partir de 2032, les recettes des péages autoroutiers vers le financement de la modernisation des réseaux de transport routier, fluvial et ferroviaire. Pour être mise en place, cette mesure nécessiterait une loi de programmation, pour l’heure hypothétique.
Un texte insuffisant face aux enjeux climatiques, selon les « sans trains ». « On s’attendait à ce qu’il y ait quelque chose sur la ruralité, sur les lignes [ferroviaires] de desserte fine, mais il n’y a rien là-dessus », dénonce Bernard Peuch, porte-parole du collectif Angoulim, qui lutte pour le maintien de la ligne Angoulême-Limoges. Les petites lignes ferment les unes après les autres, observe-t-il.
Ce mode de transport décarboné est pourtant « essentiel pour les territoires et pour les personnes qui travaillent », insiste Éliane Croci, présidente de l’association. « Le ferroviaire, c’est la vie d’une région. Ce n’est pas parce qu’on habite à la campagne qu’on doit en être démunis. »
Les « sans trains » regrettent également qu’aucun financement ne soit prévu dans le projet de loi, entre 2026 et 2032, pour sauver le ferroviaire de la « déconfiture » dans lequel il est embourbé. Selon une note interne publiée en 2025 par la SNCF et obtenue par Reporterre, il faudrait trouver au minimum 1 milliard d’euros d’argent public par an pour empêcher le « décrochage » du réseau ferré et l’« effondrement irréversible de la qualité de service » dans toutes les régions, dès 2028.
Face à ce danger « imminent », le sénateur écologiste Jacques Fernique a déploré le manque de vision à long terme du gouvernement. « Dans le texte tel qu’il est, la seule recette immédiate clairement évoquée consiste à augmenter les tarifs des usagers pour les transports publics urbains, en fonction de l’inflation et de façon automatique. C’est scandaleux. »
23 amendements
Afin de porter une autre approche des transports, les « sans trains » ont mis au point 23 amendements, dont certains seront portés en séance par les sénateurs écologistes et socialistes. Ils proposent notamment de sécuriser un financement d’urgence, de l’ordre de plusieurs milliards d’euros par an, pour « régénérer » le réseau et éviter la fermeture de nouvelles lignes. Et défendent la mise en place d’un plan national de sauvegarde et de régénération des lignes de desserte fine, ainsi qu’un plan national de développement du train de nuit.
Pour financer cette remise à niveau du réseau, le collectif recommande de créer une contribution spécifique sur les carburants aériens — qui bénéficient aujourd’hui d’un régime fiscal très favorable —, dont les bénéfices seraient intégralement reversés au financement du ferroviaire. Notamment à celui des trains de nuit, qui pourraient constituer « une vraie alternative à l’avion », précise Bernard Peuch. « Quand on habite dans des coins assez lointains, on n’est pas obligés de traverser la France en deux heures. Une nuit, c’est très bien, si on a des wagons et qu’ils sont entretenus. »
Autre piste de recettes : la fiscalité énergétique, dont une part « croissante » pourrait être affectée au réseau ferroviaire. Les « sans trains » misent aussi sur la création d’une « écocontribution » sur le transport routier international de marchandises. L’idée générale étant de faire contribuer les modes de transport les plus polluants au développement du plus vertueux.
Afin que ce dernier les remplace, une « cible claire » de report modal devrait selon eux être fixée dans le projet de loi. L’État et les régions devraient également s’assurer, via une politique tarifaire ferroviaire, que le prix du train soit systématiquement attractif — les tarifs étant aujourd’hui « le premier frein pour les usagers ».
En parallèle de leur travail avec les élus écologistes et socialistes, le collectif a lancé une pétition sur le site de l’Assemblée nationale, dans l’espoir que le train soit mis « au cœur » de la loi-cadre sur les transports. Mercredi 15 avril au matin, quelques heures avant le début des débats au Sénat, elle avait recueilli 300 signatures.
mise en ligne le 15 avril 2026
Théo Bourrieau sur www.humanite.fr
Alors que l’Europe et l’Union africaine doivent tenter de trouver une solution politique et humanitaire au Soudan mercredi 15 avril, les ONG alertent sur le bilan exceptionnel des trois ans de guerre.
Depuis trois ans, la guerre au Soudan tue, déplace et affame la population. Mercredi 15 avril, l’Europe et l’Union africaine doivent se réunir à Berlin pour une conférence internationale visant à relancer des pourparlers et permettre de répondre à l’une des pires crises humanitaires au monde, selon l’ONU.
Avant la guerre, déclenchée en avril 2023, « il y avait probablement environ 38 % de la population qui vivait dans la pauvreté et maintenant on estime ce chiffre à environ 70 % », a déclaré Luca Renda, le directeur du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Soudan. Au moins un quart de la population soudanaise est considéré comme vivant avec moins de deux dollars par jour (1,70 euro), a ajouté le directeur du PNUD.
« L’érosion méthodique de l’avenir d’un pays »
D’après le rapport publié par le PNUD et l’Institut d’études de sécurité (ISS), près de sept millions de personnes ont basculé dans l’extrême pauvreté pour la seule année de 2023 et les revenus moyens sont retombés à des niveaux qui n’avaient plus été enregistrés depuis 1992.
Les taux d’extrême pauvreté sont désormais plus élevés que dans les années 1980, selon cette analyse. « Ces chiffres ne sont pas abstraits », a estimé le directeur du PNUD dans le pays. « Ils reflètent des familles déchirées, des enfants déscolarisés, des moyens de subsistance anéantis et une génération dont les perspectives s’amenuisent inexorablement. »
Selon Luca Renda, les conditions de vie sont particulièrement difficiles dans certaines des zones les plus durement touchées par les hostilités, notamment le Kordofan-Sud, désormais principal champ de bataille, et le Darfour-Nord.
« Trois ans après le début de ce conflit, nous ne sommes pas seulement confrontés à une crise – nous assistons à l’érosion méthodique de l’avenir d’un pays », a alerté le responsable onusien. D’après l’ONU, plus de 21 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë et les deux tiers de la population ont un besoin urgent d’assistance, alors que les combats s’intensifient au Kordofan et dans l’État du Nil Bleu (sud-est).
11 millions de déplacés, 700 civilis tués par drones depuis janvier
Près de 700 civils ont été tués par des frappes de drones depuis janvier au Soudan a rapporté dans le même temps le secrétaire général adjoint de l’ONU aux Affaires humanitaires, Tom Fletcher. La guerre entre l’armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) a également déplacé plus de 11 millions de personnes et plongé plusieurs régions dans la faim et la famine.
« Les femmes et les filles sont victimes de violences sexuelles systémiques et brutales (…) Des millions de personnes ont été chassées de leurs foyers à travers le Soudan et au-delà de ses frontières », a ajouté le secrétaire général adjoint.
Au moins 11 000 personnes sont portées disparues depuis le début de la guerre, a annoncé de son côté le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), insistant sur les « souffrances psychologiques profondes et durables » pour les familles. « Des milliers de familles restent sans nouvelles de leurs proches, dont elles ont été séparées lorsqu’elles ont fui les combats », a alerté le CICR dans un communiqué.
L’UNICEF a de son côté interpellé la communauté internationale à propos de la situation particulière des enfants. « Après trois ans de guerre dévastatrice, les enfants au Soudan continuent de payer un lourd tribut. Les drones sont responsables de près de 80 % de tous les cas signalés d’enfants tués ou blessés », écrit l’organisme rattaché à l’ONU.
« Rien qu’au cours des trois premiers mois de cette année, au moins 245 enfants ont été tués ou blessés », alerte Eva Hinds, responsable de la communication de l’UNICEF au Soudan. « Depuis le début de la guerre, les Nations Unies ont vérifié plus de 5 700 violations graves commises à l’encontre d’enfants à travers le Soudan. Plus de 4 300 enfants ont été tués ou mutilés », dénonce l’agence onusienne.
Milla Daubert sur www.humanite.fr
Après la prise de la ville d’El Fasher par les paramilitaires du PSR, dimanche 26 octobre, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a déploré une « terrible escalade du conflit ». Le dirigeant a également déploré les ingérences étrangères en cours dans la région responsables, selon lui, de la situation humanitaire catastrophique.
C’était la dernière ville du Darfour qui n’était pas sous le contrôle des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR). La prise de la ville d’El-Fasher a été revendiquée par les membres du FSR, en guerre, depuis avril 2023 contre l’armée du général Abdel Fattah Al-Bourhane, dimanche 26 octobre 2025. L’armée n’a pour l’instant pas officiellement réagi à l’annonce.
Les FSR avaient déjà installé une administration parallèle située à Port-Soudan, dans l’est du pays, mettant ainsi au défi le pouvoir du général Burhane au pouvoir depuis le coup d’État de 2021.
Pour l’ONU, une guerre civile alimentée par les ingérences étrangères
Le secrétaire général de l’ONU a déploré ce lundi 27 octobre lors d’une conférence de presse à Kuala Lumpur « une terrible escalade du conflit ». Et d’ajouter, « il est grand temps que la communauté internationale dise clairement à tous les pays qui interviennent dans cette guerre et qui fournissent des armes aux belligérants d’y mettre un terme. Car le niveau de souffrance que nous constatons au Soudan est insupportable ».
Au matin du lundi 27 octobre, les combats se poursuivaient autour de l’aéroport et dans plusieurs zones de l’ouest de la ville d’El-Fasher, rapporte le comité de résistance locale, un groupe de civils prodémocratie qui documente le conflit. La population « résiste jusqu’au dernier souffle » mais les paramilitaires progressent.
Une situation déplorée par Antonio Guterres, pour qui la responsabilité du conflit ne revient pas qu’aux acteurs sur place mais aussi aux forces étrangères qui financent et supportent les deux partis. « Il est clair qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème soudanais, opposant l’armée et les Forces de soutien rapide. Nous assistons de plus en plus à une ingérence extérieure qui compromet toute possibilité de cessez-le-feu et de solution politique au problème », a-t-il dénoncé lundi.
La guerre civile se poursuit depuis plus de deux ans, avec l’implication de nombreux acteurs étrangers qui y ont chacun un bénéfice à tirer. D’un côté, les Émirats arabes unis ou le Tchad approvisionnent en armes les FSR. De l’autre, l’Egypte et la Turquie soutiennent l’armée soudanaise.
La famine et la violence à El Fasher
Sur les dernières vidéos diffusées sur Facebook par le comité de résistance locale, on peut voir des civils en fuite, des corps jonchant le sol près de voitures en flammes. Toutes les communications satellites Starlink, le seul réseau encore fonctionnel, ont été coupées, laissant la ville dans un « black out médiatique », selon le Syndicat des journalistes soudanais.
Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a averti ce lundi qu’El-Facher était dans une « situation extrêmement précaire », avec un risque croissant de « violations et d’atrocités motivées par des raisons ethniques ».
Dans ce contexte, dimanche 26 octobre, le chef des opérations humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher, avait demandé un passage sûr pour les civils piégés à El-Fasher. « Avec les combattants avançant davantage dans la ville et les voies d’évacuation coupées, des centaines de milliers de civils sont piégés et terrifiés – bombardés, affamés, et sans accès à la nourriture, aux soins ou à la sécurité, avait-il déploré dans un communiqué. Les civils doivent pouvoir circuler en toute sécurité et accéder à l’aide. Ceux qui fuient vers des zones plus sûres doivent pouvoir le faire en toute sécurité et dans la dignité. »
À El-Facher, 260 000 civils, dont la moitié sont des enfants, sont dépourvus de nourriture, d’eau et de soins selon l’ONU. Plus d’un million de personnes ont fui la ville depuis le début de la guerre.
Pour Catherine Russell, qui dirige l’UNICEF, nous assistons avec cette guerre civile à « la plus grande catastrophe humanitaire de notre temps ». Depuis 2023, des dizaines de milliers de personnes sont mortes et des millions ont été déplacées au Soudan.
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Le militant des droits civiques et défenseur des droits humains soudanais, Mohamed Farouk Salm, est détenu sans justification depuis plus de 13 mois par les autorités émiraties.
Depuis plus de treize mois, Mohamed Farouk Salman est privé de liberté. Homme politique soudanais, militant des droits civiques et défenseur des droits humains, il est détenu par les Émirats arabes unis, sans inculpation formelle, sans procès équitable et sans justification.
« Il n’est pas une figure marginale. Il est un pilier du mouvement prodémocratie soudanais et un architecte clé de la révolution de 2018-2019, qui visait à instaurer un avenir pacifique et dirigé par les civils au Soudan », écrit son comité de soutien dans une lettre adressée à Amnesty, à Human Rights Watch et au Centre Raoul-Wallenberg pour les droits de la personne.
Tout au long du conflit qui ravage actuellement le Soudan, ce militant est resté un défenseur inflexible d’une paix juste et durable. Un rôle que les Émirats – qui soutiennent les redoutables Forces de soutien rapide (FSR) – ne semblent pas apprécier.
mise en ligne le 14 avril 2026
Mathieu Dejean et Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr
Le camp présidentiel pensait agir vite pour étendre les dérogations de travail le 1er-Mai. Mais la mobilisation des syndicats et les menaces de censure de la gauche ont eu raison de cette proposition de loi : à un an de la présidentielle, le premier ministre préfère ne pas crisper.
La tactique n’était finalement pas la bonne. En déposant, vendredi 10 avril, une motion de rejet de la proposition de loi portant sur le travail le 1er-Mai, les député·es macronistes pensaient faire un coup stratégique : envoyer le texte en commission mixte paritaire (CMP) et le voir rapidement adopté, en s’évitant le débat parlementaire.
C’est raté : face à la fronde des syndicats, unis et vent debout, le gouvernement a définitivement renoncé, lundi 13 avril, à convoquer cette CMP et donc à voir la loi entrer en vigueur dès cette année.
Après avoir reçu pendant une heure trente les huit organisations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires et FSU), le ministre du travail Jean-Pierre Farandou a renvoyé le sujet « au dialogue social de branche » et plaidé pour plus de temps, nécessaire selon lui à la négociation.
« Le gouvernement est conscient de la sensibilité particulière de ce sujet », a aussi indiqué le ministre, laissant la porte ouverte à quelques « dérogations » possibles à partir de 2027. Le parcours législatif de la proposition de loi s’achève dans cette impasse.
« La mobilisation paye : le 1er-Mai est et restera férié, chômé et payé ! », s’est félicitée la CGT dans un communiqué, publié en début de soirée. « Nous avons quitté le monde des mythos de Gabriel Attal », a aussi ironisé, devant la presse, sa secrétaire générale Sophie Binet, en référence aux arguments du président du groupe Renaissance qui avait porté la proposition de loi.
Jointe dans la journée du 13 avril, la députée Nicole Dubré-Chirat (Renaissance), qui avait déposé la motion de rejet, confiait son dépit : « On était déjà inquiets en fin de semaine dernière quand on a su que le ministre du travail allait recevoir les organisations syndicales lundi. Nos inquiétudes sont confirmées : si cette proposition de loi ne passe pas maintenant, le sujet sera clos. »
Ce qu’a aussi compris la présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, qui a salué sur le réseau social X une « victoire ». « Par nos actions conjuguées, nous obtenons aujourd’hui une victoire majeure », s’est aussi réjoui le groupe communiste à l’Assemblée nationale. En touchant au 1er-Mai, le camp présidentiel s’est heurté à un front uni des syndicats et de la gauche, qui a porté ses fruits – ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps.
Une bataille sociale en défense d’un jour hautement symbolique
Une fronde syndicale à la hauteur de l’enjeu : le 1er-Mai est, selon le Code du travail, le seul jour obligatoirement férié et chômé mais intégralement payé par l’employeur. Ce n’est pas « un jour férié comme un autre », insistent depuis des mois les organisations syndicales. Pour elles, toucher à la journée internationale des travailleuses et travailleurs, « c’est remettre en cause plus d’un siècle d’histoires sociales et de conquêtes collectives ».
Vendredi soir, quelques heures après la motion de rejet, la colère des organisations syndicales est encore montée d’un cran, à la réception du projet de décret d’application de la loi, adressé par le ministère du travail et énumérant les secteurs concernés.
Alors que le gouvernement avait promis un décret « limitatif », les syndicats ont en effet découvert un projet allant « bien plus loin que l’ouverture des boulangeries et des fleuristes » et intégrant même « des commerces qui actuellement n’ont pas le droit d’ouvrir le dimanche », se sont indigné·es les représentant·es des syndicats, dans une lettre adressée au premier ministre dimanche 13 avril.
« Cette proposition de loi étend la possibilité de travailler le 1er mai [...] à l’ensemble des commerces de bouche [...] aux établissements qui fabriquent des produits alimentaires destinés à la consommation immédiate [...] aux animaleries et magasins de jardinage, et aux établissements culturels y compris les librairies dont la convention collective exclut pourtant l’ouverture le 1er mai », inventorie le courrier, notant que les « grandes enseignes industrielles », les « chaînes » et autres « grandes surfaces spécialisées » sont concernées, confirmant les craintes exprimées depuis des mois.
Pour les huit organisations syndicales, l’objectif de la proposition de loi était bel et bien « l’ouverture d’un maximum d’établissements le 1er mai », journée fériée depuis 1919 en France – et depuis 1946 sous sa forme actuelle. Actuellement, la loi interdit aux employeurs de faire travailler leurs salarié·es et seules quelques dérogations sont possibles pour les secteurs ne pouvant s’interrompre « en raison de la nature de leur activité ».
Un intense lobbying déçu
« Nous sommes fous furieux devant la tournure des événements ! », a fulminé, avant même la fin de la rencontre entre les organisations syndicales et le ministre du travail, le patron de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie. Dans un entretien au Parisien, Dominique Anract dit souhaiter « que le gouvernement tienne bon » pour éviter la fermeture des boulangeries le 1er-Mai. « Sinon, ce seront des communes mortes, du chiffre d’affaires envolé, des salariés volontaires qui ne seront pas payés double et des consommateurs qui seront démunis », prédit-il.
« Nous sommes toujours ouverts depuis cent ans, nous voulons seulement régulariser une situation pour ne pas nous faire épingler », ajoute encore Dominique Anract. Au printemps 2025, sa confédération s’est émue des contrôles de l’inspection du travail le 1er-Mai – et des menaces d’amendes envers les patrons faisant travailler leurs employé·es ce jour-là – et a impulsé un intense lobbying pour mettre fin à une « insécurité juridique », que la proposition de loi entend régler.
Le gouvernement a toujours soutenu le principe, promettant, dès avril 2025, de « regarder avec beaucoup de bienveillance » les propositions de loi « permettant aux professionnels de travailler sur la base du volontariat en étant bien sûr payés double ». Puis a enclenché la procédure d’urgence permettant une seule lecture au Sénat et à l’Assemblée nationale quand un texte a été déposé par une sénatrice et un sénateur centristes, Annick Billon et Hervé Marseille. C’est leur proposition de loi, votée en juillet 2025 au Sénat, qui est aujourd’hui en attente d’un examen par les député·es.
Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche. Nicole Dubré-Chirat, députée Renaissance
Le groupe Les Républicains (LR) l’avait inscrite au programme de sa journée parlementaire en janvier 2026 mais le texte n’a pas été débattu, faute de temps. Repris par le groupe Renaissance pour sa propre « niche » parlementaire du 10 avril, il n’a donc pas été examiné, les députés macronistes ayant brandi la motion de rejet pour empêcher les débats et l’examen d’une centaine d’amendements déposés par la gauche, accusée de faire de l’obstruction.
La motion de rejet a été approuvée grâce au soutien de la droite et de l’extrême droite, par 120 voix pour et 105 contre. « C’est un 49-3 parlementaire ! », ont hurlé les bancs de la gauche quand, devant l’Assemblée nationale, la secrétaire générale de la CGT dénonçait « un coup de poignard dans le dos des millions de travailleurs et travailleuses [qui] se paiera très cher ».
Dans l’hémicycle, le camp présidentiel n’avait même pas fait le plein, les député·es MoDem ayant refusé de voter la motion de rejet. « Un artifice pour passer en force qui ne nous satisfaisait pas », commente le député MoDem Erwan Balanant. Celui-ci juge « logique » la reculade de Sébastien Lecornu : « Je trouve plutôt de bon sens de temporiser. Il faut arrêter avec les dispositifs qui crispent », affirme-t-il. D’autres y voient plutôt un signe de faiblesse, alors que tous les groupes de gauche menaçaient de se rallier à une motion de censure.
Sa collègue macroniste Nicole Dubré-Chirat déplore cette concession faite à la gauche, en particulier au PS dont Sébastien Lecornu ne peut toujours pas se passer pour être assuré de ne pas chuter. « Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche, ce qu’on a déjà fait pour les retraites et le repas à un euro pour les étudiants », déclare-t-elle. C’est le résultat d’un rapport de force que syndicats et partis de gauche ont réussi à instaurer. Et qui prouve la fragilité du gouvernement.
mise en ligne le 14 avril 2026
Pablo Pillaud-Vivien https://regards.fr/l
Toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique : par l’arbitraire qu’elle introduit, la proposition de loi Yadan menace l’État de droit et nos libertés fondamentales.
Ce jeudi, les députés examineront la « proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », portée par la députée macroniste Caroline Yadan. Qui peut s’opposer à un tel objectif ? L’antisémitisme, ancien et protéiforme, demeure une réalité bviolente, parfois meurtrière, qu’il faut combattre sans relâche. Mais comme souvent, c’est dans les moyens proposés que le bât blesse. Et ici, il blesse profondément.
Car cette proposition de loi n’est pas une réponse juridique à un phénomène réel : elle est un objet politique. Un texte conçu pour produire du clivage. Elle fonctionne comme un marqueur idéologique, plus que comme une réponse solide et cohérente à un problème précis.
Depuis 2014, le délit d’« apologie du terrorisme » permet de poursuivre et de condamner des propos jugés favorables à des actes terroristes. Ce délit ne bénéficie pas de définition précise. Il a déjà permis de condamner à des peines de prison avec sursis des personnes ayant exprimé une analyse politique du conflit israélo-palestinien, affirmant que les massacres du 7 octobre avaient pour origine l’occupation coloniale des territoires palestiniens par Israël. L’enjeu se déplace. Il est celui de la frontière entre expression politique et infraction pénale. Or cette frontière est devenue floue, dangereusement floue.
L’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose pourtant que « la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée », autrement dit une loi claire et précise. Nous en sommes loin. Et c’est là que la proposition de loi Yadan franchit un cap inquiétant. Elle entend notamment élargir le champ des incriminations de la provocation à la haine ou à la violence à l’implicite. « , même implicitement, » est-il écrit dans la proposition de loi : vertige juridique. Qu’est-ce qu’une provocation implicite ? L’État de droit et le droit pénal moderne se construisent contre l’arbitraire et donc contre les intentions supposées ou évasives. Ils exigent des faits, des mots, des actes. Introduire l’implicite dans le champ pénal, c’est ouvrir la porte à toutes les subjectivités, à toutes les instrumentalisations. Ces précautions ont déjà été écartées dans la qualification floue d’association de malfaiteurs. Une incrimination aussi vague ne peut satisfaire aux exigences de clarté et de prévisibilité de la loi.
Le texte de Caroline Yadan a certes franchi le premier filtre du Conseil d’État. Mais on peut penser que le Conseil constitutionnel, présidé par Richard Ferrand, censurera tout ou partie de ces dispositions. Dès lors, à quoi sert ce texte ? Il place les juges dans une position intenable, sommés d’interpréter des intentions. Il expose des citoyens à des poursuites pour des propos dont ils ne pouvaient raisonnablement prévoir la qualification pénale. Et il alimente une polarisation du débat public. Car derrière la lutte contre l’antisémitisme, c’est la question du conflit israélo-palestinien, de sa critique, de ses mots, qui se retrouve juridiquement encadrée et restreinte.
La dérive ne s’arrête pas là. Le texte entend pénaliser la négation du droit à l’existence d’un État. Une rédaction aussi large est juridiquement et politiquement explosive. En prétendant lutter contre l’antisémitisme, le législateur fait ici entrer dans le champ pénal des analyses ou des prises de position politiques (comme la proposition d’un État binational). Même logique concernant la Shoah : alors que la loi Gayssot réprime déjà clairement le négationnisme, le texte veut étendre l’incrimination à des formes vagues de « banalisation » ou de « relativisation », au risque d’introduire une nouvelle zone grise, propice à l’arbitraire.
Au fond, cette proposition de loi repose sur une fuite en avant pénale : toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique. On finit par exposer chacun à des poursuites imprévisibles. L’arbitraire devient possible et l’État de droit fragilisé.
mise en ligne le 13 avril 2026
par Guillaume Bernard sur https://basta.media/
Alors que les prix à la pompe atteignent des sommets, les salaires ne suivent pas. Dans les entreprises, les salariés commencent à adresser des revendications spécifiques à leurs directions et de premiers rassemblements interprofessionnels émergent.
La CGT-Aides à domicile a sorti la calculette : « En 2021, le prix moyen à la pompe était de 1,50 euro. Aujourd’hui il est de 2,10 euros, soit 40 % d’augmentation. » Sur la même période, l’indemnité kilométrique touchée par ces salariées – 93 % sont des femmes – est passée de 35 centimes à 38 centimes. Soit une revalorisation de seulement 8,5 %, actée dans la convention collective.
« Il va bientôt falloir payer pour travailler », soupire Jeanne, aide à domicile dans les Pyrénées-Orientales, qui souhaite rester anonyme car sa situation professionnelle est « assez tendue ». Elle est salariée de l’association Aide à domicile en milieu rural (ADMR), une structure qui emploie 400 à 450 salariées dans son département et plus de 94 000 en France. Chaque jour, elle accompagne les personnes âgées, ou en situation de handicap, fait les courses, aide à l’habillage, à la toilette et parcourt 100 à 120 kilomètres. « Soit environ un plein par semaine. » Avec la hausse des prix du carburant, « c’est devenu intenable », estime-t-elle.
Quelques centimes en plus d’indemnités kilométrique
Depuis le début des attaques états-uniennes et israéliennes contre l’Iran, les frappes en réponse par l’Iran d’installations énergétiques dans des pays du Golfe et le blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial, les prix du carburant ont explosé. Sur le terrain, les aides à domiciles poussent un cri d’alarme.
Il n’est qu’en partie entendu. L’association ADMR est très dépendante des subventions du Département, elles-mêmes conditionnées par celles de l’État. En mars, les aides à domicile de cette structure ont obtenu, dans plusieurs département, comme l’Hérault, la Seine-Maritime, la Haute-Saône ou le Doubs, une hausse de quelques centimes de leur indemnité kilométrique. « Dans les Pyrénées-Orientales, nous avons un rendez-vous avec le Département mi-avril. Nous en attendons beaucoup », poursuit Jeanne.
Les aides à domicile ne sont pas les seules à être particulièrement exposées à la hausse des prix du carburant. Les infirmières libérales, les moniteurs d’auto-école ou encore les chauffeurs de taxi réclament aussi une aide de la puissance publique.
Mais le gouvernement rechigne à agir, rappelant un contexte budgétaire serré. Le 27 mars, le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a seulement débloqué 70 millions d’euros pour avril. La somme est destinée aux marins-pêcheurs, aux agriculteurs et aux chauffeurs routiers.
Le 7 avril, la ministre déléguée à l’Énergie, Maud Bregeon, a laissé entendre que des aides seraient bientôt à l’ordre du jour pour d’autres professions, notamment les aides-soignantes et les aides à domicile. Mais rien pour l’ensemble des consommateurs. La ministre a rejeté tout blocage des prix.
Des solutions possibles du côté des patrons
L’État et les distributeurs de carburant sont les seuls en mesure de bloquer les prix à la pompe. TotalEnergies a d’ailleurs tenté un coup commercial en plafonnant dans ses stations les prix à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,25 euros pour le gazole jusqu’à fin avril.
Mais les employeurs ne sont pas non plus dépourvus de moyens d’action. Dans divers secteurs, des salariés insistent pour qu’ils actionnent les leviers en leur possession. Cela peut passer par l’augmentation de l’indemnité d’éloignement, qui concerne les salariés qui habitent loin de leur domicile, des augmentations de salaire ou encore la mise en place du télétravail.
Chez Vinci autoroutes, la CFDT demande une réévaluation des primes d’éloignement et le développement du télétravail. Même demande chez Michelin. « Cette situation est d’autant plus préoccupante que certaines catégories n’ont bénéficié d’aucune augmentation salariale cette année », appuie dans une lettre à la direction de Michelin Nicolas Robert, délégué syndical central de Sud.
Aux Finances publiques, Solidaires, syndicat majoritaire, ironise sur l’attitude de la direction, qui refuse toute mesure pour pallier l’augmentation du prix du carburant. « [Nos interlocuteurs], que nous découvrons […] spécialistes de la situation internationale, indiquent même à nos représentantes et représentants que la situation ne va pas durer... et donc ne considèrent pas cela comme un problème », écrit le syndicat dans un communiqué du 7 avril. Solidaires Finances publiques revendique la mise en place exceptionnelle du télétravail sur tout le territoire ainsi que la réouverture des négociations salariales.
Si la contestation se limite souvent à des courriers et des communiqués, de premiers rassemblements interprofessionnels voient aussi le jour. Dans le Loiret, la CGT a organisé cinq rassemblements le 8 avril. À Dijon, Solidaires appelle à manifester devant la préfecture le 14 avril.
Bénéfices des groupes pétroliers
Les demandes qui ont émergé dans les entreprises ont conduit les confédérations syndicales à poser des revendications nationales face à la hausse du carburant. Pour la CGT et Solidaires, un triptyque est répété : blocage des prix, augmentation générale des salaires, taxation des superprofits. En vain, pour l’heure.
La stratégie est différente du côté de la CFDT, qui demande que les aides ciblent « celles et ceux qui n’ont pas d’autres alternatives que de prendre leur véhicule personnel pour se rendre au travail ». Des demandes plus conformes aux volontés du gouvernement.
Enfin, la CGT et Solidaires pointent la responsabilité des grands groupes pétroliers, qui réalisent des profits colossaux depuis le début de la guerre. Une étude publiée par l’ONG Greenpeace conclut que « les compagnies pétrolières réalisent plus de 80 millions d’euros de profits supplémentaires par jour depuis le début de la guerre ».
Pour le seul mois de mars, ces superprofits représentent environ 2,5 milliards d’euros. TotalEnergies aurait particulièrement profité de cette situation. Anticipant la fermeture du détroit d’Ormuz, la multinationale française a acheté des barils en masse avant l’explosion des prix. « Un profit exceptionnel d’un milliard de dollars en mars en spéculant sur la guerre et la hausse des prix », dénonce l’association Attac.
mise en ligne le 13 avril 2026
Luis Reygada sur www.humanite.fr
Lundi 13 avril après-midi, 960 000 Européens ont signé la pétition lancée par plusieurs partis de la gauche européenne qui exige la suspension de l'accord d'association UE-Israël. Si la pétition atteint un million, la Commission se devra de se pencher sérieusement sur cet accord entré en vigueur en 2000.
Face à une Union européenne (UE) pour le moins complaisante, avec trop peu de gouvernements ayant le courage de s’opposer à un Benyamin Netanyahou pourtant dans le viseur de la Cour pénale internationale, des citoyens européens passent à l’action pour exiger la suspension de l’accord d’association UE-Israël.
Lundi après-midi, plus de 960 000 personnes avaient déjà signé la pétition en ligne1 lancée par plusieurs partis de la gauche européenne, soit près du million de signatures nécessaires pour pousser la Commission européenne à se pencher plus sérieusement sur ce partenariat « qui contribue à légitimer et à financer un État commettant des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ».
Pierre angulaire de la coopération bilatérale en matière de commerce, d’économie et de politique, l’accord d’association UE-Israël est entré en vigueur en 2000 et se fonde notamment sur le « respect des droits de l’homme » : un concept que le gouvernement Netanyahou piétine constamment dans la bande de Gaza et au-delà.
Pour signer la pétition :
https://eci.ec.europa.eu/055/public/
mise en ligne le 12 avril 2026
Léo Schilling sur www.humanite.fr
Plusieurs centaines de travailleurs monégasques ont manifesté vendredi 10 avril dans les rues de la principauté. Si les revendications sont multiples, portant aussi bien sur les salaires que sur les conditions de travail, un projet de réforme des retraites porté par le gouvernement alimente le mécontentement général.
Derrière les yachts et les casinos, la colère gronde. À l’appel de l’Union des Syndicats de Monaco (USM), entre 1 000 et 1 500 travailleurs ont manifesté dans les rues de Monaco, pour revendiquer une hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail. Si le nombre de personnes mobilisées peut paraître modeste ramené aux 70 000 salariés de la principauté, cela équivaudrait à une mobilisation d’environ 500 000 travailleurs français.
En dehors des frontières, on imagine mal Monaco comme une terre de lutte des classes. Pourtant, ce vendredi 10 avril, deux cortèges se sont rejoints devant l’église Sainte-Dévote, à proximité du port, pour continuer le trajet ensemble jusqu’au bâtiment des caisses sociales, qui gère la sécurité sociale monégasque.
Résidents et touristes, manifestement peu habitués à ce genre de spectacle, s’arrêtent pour observer et s’enquièrent de la situation. « Que se passe-t-il ? », demande, en anglais, une touriste. Elle semble étonnée d’apprendre que les travailleurs Monégasques manifestent pour leurs salaires, prend une photo, puis s’éloigne. Certains habitants passent la tête par la fenêtre, font un signe de la main, ou applaudissent les manifestants. Les policiers encadrent la manifestation qui se déroule dans le calme et la bonne humeur. « Comme toujours », précise Olivier Cardot, ancien secrétaire général de l’USM, « On a d’ailleurs de très bonnes relations avec la police monégasque », ajoute-t-il.
Une croissance forte mais des salaires qui ne suivent pas
Derrière les sourires et les sons de corne de brume factices, les problématiques des salariés sont pourtant bien réelles. Olivier Cardot est l’un de ceux qui donnent de la voix. « La réalité économique, c’est qu’à Monaco, l’argent coule à flots ! La richesse produite n’a jamais été aussi élevée, pourtant jamais les habitants n’en ont reçu aussi peu ». La croissance du pays était de 8,8 % en 2024, avec un PIB qui dépasse les 10 milliards d’euros. Mais les salaires, selon les travailleurs mobilisés, ne suivent pas ; ils ont l’impression d’être laissés-pour-compte et de ne pas bénéficier de la richesse qu’ils produisent. « Chaque salarié crée 156 000 euros de richesses par an, où est cet argent ? », s’exclame Olivier Cardot.
Si les salaires restent bien plus élevés qu’en France, c’est avant tout car les Monégasques travaillent plus : trente-neuf heures au lieu de trente-cinq. Le salaire minimum horaire brut est en réalité inférieur au SMIC français : 11,88 euros en principauté, 12,02 euros en France. Le volume horaire, ajouté à l’indemnité exceptionnelle monégasque (le montant minimal des salaires est majoré d’une indemnité de 5 % non soumise à cotisations sociales), suffit à faire la différence avec son voisin.
Le coût de la vie dans la région reste pourtant au-dessus des moyens des salariés. Pour la plupart, hors de question de se loger en principauté : le mètre carré atteint les 57 000 euros en moyenne, sans parler du coût de la vie. La majorité des travailleurs vit en France, dans les Alpes-Maritimes, où le panier moyen reste 7 % plus cher que dans le reste de l’hexagone. L’une des grandes revendications des manifestants est donc l’instauration d’un Salaire Minimum Interprofessionnel des Monégasques de 2 620 euros.
« Les plongeurs dorment parfois à la gare »
Les kilomètres à parcourir pour aller travailler créent d’autres difficultés et aggravent les conditions de travail. Pour les salariés de l’hôtellerie-restauration, les trains qui s’arrêtent à 22 h 30 le soir ne sont pas une solution. Tant pis pour ceux qui ne sont pas véhiculés. D’après Meriem Benabi, secrétaire générale du syndicat des cuisiniers et pâtissiers de Monaco, les plongeurs, qui terminent souvent le travail vers une heure du matin, dorment parfois à la gare pour rentrer chez eux avec les premiers trains du matin.
Des rames dont la taille a été récemment réduite, rapportent plusieurs manifestants, où les voyageurs s’entassent « comme du bétail », et où les mouvements de foule ont conduit la principauté à poster des agents de sécurité le long des quais. La syndicaliste, pâtissière au Fairmont Monte-Carlo, un hôtel de luxe, milite également pour revoir les conventions collectives : « Certains salariés du secteur travaillent jusqu’à 44 heures par semaine, mais cela date de l’époque où on travaillait six jours sur sept, les conventions collectives ne sont plus d’actualité ».
Un projet de réforme des retraites voulu par le gouvernement, nommé par le Prince de Monaco, alimente la colère populaire. Il fait suite à une précédente réforme de 2012, qui avait acté une hausse des cotisations salariales et patronales et une modification de la méthode d’attribution des points de retraite, plus difficiles à obtenir. Les syndicats continuent de réclamer son abrogation, en plus de l’abandon du projet en cours : « Dans un pays où il y a 10 milliards d’euros de PIB, il y a la place pour mettre 100 millions sur la table pour sauver notre système de retraite. S’il existe un problème de financement de la caisse des retraites, il doit être comblé par ceux qui reçoivent la richesse : les employeurs », s’écrie Olivier Cardot.
La lutte des classes bien présente à Monaco
En septembre 2025, les agents des parkings, qui dépendent de la fonction publique, se sont déjà mobilisés et sont de retour dans les rues ce vendredi, de même que le personnel des crèches qui a fait grève pour la première fois de leur histoire en mars 2026. Elles et ils tentent de faire reconnaître la pénibilité de leur métier : « On porte des kilos chaque semaine, des tonnes dans toute une vie. On a tout le temps des douleurs, un membre ou le dos bloqué. Le métier se dégrade, il perd de l’attractivité et on manque de personnel, ce qui augmente la charge de travail », explique David, auxiliaire de puériculture.
Pour sa collègue Martine, c’est la première grève en 44 ans de vie active. Christine Giolitti, secrétaire générale adjointe du syndicat des agents de l’État et de la Commune, affirme que « Dans la fonction publique aussi, les salariés sont attaqués », pointant du doigt des retenues sur salaire injustifiées qui auraient visé les grévistes.
Les travailleurs Monégasques dans la rue ce 10 avril insistent sur la nécessité d’être entendus au-delà des frontières de leur pays. Ils sont bien conscients que la situation économique de Monaco risque d’éclipser leurs revendications, mais affirment que le syndicalisme et la lutte des classes sont bien présents en principauté. L’USM a d’ailleurs été créé en 1944, « Sous l’impulsion et avec l’aide de la CGT française », écrit Charles Soccal, le « Monégasque rouge » dans son livre L’Union des Syndicats de Monaco. Aujourd’hui encore, les deux syndicats conservent des liens, malgré l’indépendance de l’USM consacrée en 1977. Ce 10 avril, les salariés ont montré que la lutte sociale est bien présente à Monaco.
mise en ligne le 12 avril 2026
Sur la situation après l’échec des négociations entre l’Iran et les USA, 3 articles, parfois complémentaires, parfois divergents :
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Le cessez-le-feu conclu entre l’Iran et les États-Unis va-t-il tenir ? C’est la question qui se pose après la fin des négociations à Islamabad sans qu’un accord ait été conclu. Si personne ne parle d’échec et que l’on veut croire que « la diplomatie continue », les bombardements d’Israël au Liban alimentent une possible reprise de la guerre.
Les États-Unis et l’Iran n’ont pas réussi à conclure un accord pour mettre fin à leur guerre, malgré de longues négociations qui se sont achevées dimanche à Islamabad, la capitale pakistanaise, menaçant ainsi un cessez-le-feu fragile de quatorze jours. Chaque camp a rejeté la responsabilité de l’échec de ces négociations sur l’autre. Les deux délégations étaient pourtant de haut niveau.
L’Iranienne était conduite par le président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, et comprenait le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi. Côté états-unien, elle était dirigée par le vice-président, J. D. Vance, et incluait l’envoyé spécial de Donald Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, et Jared Kushner, gendre du président.
J. D. Vance a qualifié de « substantielles » les vingt et une heures de négociations avec la délégation iranienne, menées sous l’égide du Pakistan. « C’est la bonne nouvelle, a-t-il poursuivi. La mauvaise nouvelle, c’est que nous n’avons pas abouti à un accord, et je pense que c’est bien plus mauvais pour l’Iran que pour les États-Unis. Nous en revenons donc à la situation où les États-Unis n’ont pas conclu d’accord. »
Comment trouver une porte de sortie ?
Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont lancé des frappes aériennes sur l’Iran (alors que se tenaient des négociations indirectes entre Téhéran et Washington concernant le nucléaire iranien), ciblant des sites militaires et gouvernementaux, assassinant le guide suprême Ali Khamenei et d’autres responsables iraniens. En un mois de guerre, ces attaques ont fait au moins 1 900 victimes civiles iraniennes, selon la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.
Mais très rapidement il est apparu que Trump s’était laissé piéger par Benyamin Netanyahou. Le premier ministre israélien lui a vendu cette guerre clé en main, comme l’a révélé le New York Times, expliquant que les attaques déstabiliseraient le régime, que les Iraniens, avec l’aide du Mossad, prendraient la rue et que les groupes armés kurdes finiraient le travail. Las, le président états-unien a dû se rendre à l’évidence : affaibli, l’Iran n’a pas été mis à genoux par cinq semaines de bombardements. Pis, le détroit d’Ormuz a été bloqué, jetant l’économie mondiale dans un chaos énergétique rarement atteint. Pour Trump, il fallait donc trouver une porte de sortie.
Le 23 mars, il reportait l’ultimatum qu’il avait lancé concernant la réouverture du détroit d’Ormuz, affirmant à propos des dirigeants iraniens : « Ils veulent conclure un accord, et nous sommes tout à fait disposés à conclure un accord. » Le 7 avril, Trump menaçait : « Une civilisation entière mourra ce soir, pour ne jamais renaître », si l’Iran ne parvenait pas à un accord avec les États-Unis. Le lendemain, quelques heures avant l’expiration de son ultimatum et après des discussions indirectes sous l’égide du Pakistan il annonçait qu’un cessez-le-feu de quatorze jours entrait en vigueur.
Quels étaient les points de négociation ?
Avant même l’ouverture des discussions à Islamabad, la polémique a porté sur le fait de savoir si le cessez-le-feu avait été obtenu à partir des 15 points présentés par Washington ou les 10 points de Téhéran. Les déclarations contradictoires de part et d’autre n’ont pas permis de clairement comprendre quel était le document de base.
On sait maintenant que les discussions ont porté sur différents aspects des principaux thèmes de négociation, notamment le détroit d’Ormuz, la question nucléaire, les réparations de guerre, la levée des sanctions et la fin définitive de la guerre contre l’Iran et dans la région.
Difficile, cela dit, de comprendre quelque chose lorsqu’on entend Donald Trump affirmer, comme il l’a fait samedi 11 avril, alors que les discussions étaient en cours : « Nous négocions, et que nous parvenions à un accord ou non, cela m’est égal, car nous avons gagné. »
Quelle place a occupé le Liban ?
Au lendemain de l’annonce du cessez-le-feu, Israël a bombardé de façon intense le Liban, procédant à plus d’une centaine de frappes en moins de dix minutes, sans avertissement préalable, tuant plus de 200 civils à Beyrouth. Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, qui a joué un rôle de médiateur dans les pourparlers, a déclaré que le Liban était concerné par le cessez-le-feu.
De leur côté, Trump et Vance ont affirmé que le pays du Cèdre constituait un problème distinct, mais ont fait pression sur le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, pour qu’il réduise ses attaques contre le Liban. A priori, la question n’a pas été discutée directement, mais le dossier libanais représente évidemment l’un des paramètres géopolitiques d’importance.
D’ailleurs, tout en maintenant ses troupes dans le sud du Liban et en poursuivant son avancée militaire, Netanyahou affirme vouloir négocier directement avec Beyrouth pour obtenir le désarmement du Hezbollah, tout en sachant que l’armée libanaise se trouve dans l’incapacité de défendre le territoire.
Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’accord ?
L’agence de presse semi-officielle iranienne Tasnim a déclaré que les exigences « excessives » des États-Unis avaient empêché la conclusion d’un accord. D’autres médias iraniens ont indiqué qu’un compromis avait été trouvé sur plusieurs points, mais que le détroit d’Ormuz et le programme nucléaire iranien constituaient les principaux points de dispute.
Esmail Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, dans un compte rendu des discussions publié sur X, a indiqué que le succès des négociations dépendait de la capacité à « s’abstenir de toute exigence excessive » et reposait sur le sérieux et la bonne foi de la partie adverse. Il a ajouté que les pourparlers se sont déroulés dans « une atmosphère empreinte de méfiance, de suspicion et de doute ».
« Le fait est que nous avons besoin d’un engagement ferme de leur part à ne pas chercher à se doter de l’arme nucléaire, ni des moyens de s’en procurer rapidement », a fait savoir J. D. Vance, le vice-président états-unien. Bien que les installations d’enrichissement iraniennes aient été détruites, notamment par des bombardements israéliens et américains en juin dernier et en mars (c’est en tout cas ce que ces deux pays affirment), « la question est simple : constatons-nous un engagement fondamental de la part des Iraniens à ne pas développer l’arme nucléaire, non seulement maintenant, non seulement dans deux ans, mais sur le long terme ? Nous ne l’avons pas encore constaté. Nous espérons que nous le constaterons ».
La guerre va-t-elle reprendre ?
Mohammad Ghalibaf, qui dirigeait la délégation de Téhéran lors des pourparlers avec le Pakistan, a expliqué sur X que la partie iranienne « a formulé des initiatives constructives, mais que la partie adverse n’est finalement pas parvenue à gagner sa confiance lors de ce cycle de négociations ». Il conclut ainsi : « Nous ne relâcherons pas un seul instant nos efforts pour consolider les acquis des quarante jours de la défense nationale iranienne. » Esmail Baghaei s’est toutefois voulu rassurant : « La diplomatie est un processus continu. »
ure quant au passage des navires par le détroit d’Ormuz – les États-Unis affirment déminer la zone, ce que dément l’Iran. Trump a de plus annoncé dimanche que l’armée américaine allait bloquer les navires tentant d’entrer dans ce détroit stratégique. « J’ai également ordonné à notre marine de rechercher et d’intercepter tout navire se trouvant dans les eaux internationales ayant payé un péage à l’Iran. Nul ne pourra naviguer en toute sécurité en haute mer s’il paie un péage illégal », écrit Trump sur les réseaux sociaux, au risque de déclencher l’ire des gardiens de la révolution
Alors que les délégations sont rentrées chez elles, on ne sait pas vraiment le type de canal de communication qui a été maintenu et si les discussions se poursuivent réellement. Le danger pourrait venir d’Israël, Netanyahou étant totalement opposé à un quelconque accord et prêt à toutes les provocations pour la reprise de la guerre, condition sine qua non de sa propre survie politique.
Agence France-Presse sur https://www.mediapart.fr/j
Donald Trump a ordonné dimanche un blocus naval américain du détroit d’Ormuz, accusant l’Iran de refuser de renoncer à ses ambitions nucléaires, après l’échec des pourparlers directs entre les deux camps à Islamabad qui visaient à mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient.
S’il a affirmé que les discussions, de plus de 20 heures, s’étaient « bien » déroulées et que « la plupart des points avaient fait l’objet d’un accord », le président américain a déclaré sur sa plateforme Truth Social que Téhéran avait refusé de céder sur la question nucléaire.
Il a réaffirmé être prêt à frapper les infrastructures énergétiques iraniennes en l’absence d’accord.
C’est notamment en accusant l’Iran de vouloir se doter de l’arme atomique - ce que dément Téhéran - que les Etats-Unis ont justifié l’offensive lancée avec Israël le 28 février, qui a déclenché une guerre régionale, faisant des milliers de morts, surtout en Iran et au Liban, et secoué l’économie mondiale.
Les Etats-Unis vont entamer un « processus de BLOCUS de tous les navires tentant d’entrer ou de sortir du détroit d’Ormuz » par lequel transitent une partie du pétrole, du gaz et des engrais mondiaux, a écrit le président américain dans sa première réaction à l’annonce dans la nuit de l’échec des négociations.
Mais il n’a fourni aucune précision sur les modalités d’une telle opération, alors que ce passage stratégique est verouillé par l’Iran depuis le début de la guerre.
Les Gardiens de la Révolution ont réagi en menaçant d’y piéger leurs ennemis dans un « tourbillon mortel », affirmant avoir « entièrement sous contrôle » le trafic du détroit.
Téhéran a instauré de facto des droits de passage pour le franchir, et qu’il entend maintenir. Après avoir semblé ouvert à l’idée, Donald Trump a mis en garde jeudi l’Iran contre la mise en place de tout péage, une option par ailleurs jugée « inacceptable » par l’Union européenne et qui divise dans le Golfe.
Samedi, l’armée américaine a affirmé que deux de ses destroyers avaient franchi le détroit dans une opération préalable à son déminage. Selon des données de suivi de MarineTraffic, un navire de guerre américain a franchi le détroit, tandis que des centaines de navires de commerce restent bloqués dans le Golfe.
« Concessions douloureuses »
En Iran, après six semaines de bombardements, des rationnements en pain ou essence et une coupure d’internet d’une durée inédite imposée par les autorités, l’échec des négociations est un coup.
« Nous sommes envahis par le désespoir et le sentiment d’impuissance. Nous en avons assez de cette incertitude », réagit depuis Téhéran Nahid, femme au foyer de 60 ans qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat.
L’Organisation de médecine légale iranienne citée par l’agence de presse officielle Irna a indiqué dimanche avoir identifié 3.375 personnes tuées depuis le début de la guerre.
Dès l’annonce de l’impasse des pourparlers directs, le Pakistan, médiateur clé, a appelé au maintien de la trêve de deux semaines convenue entre Téhéran et Wahsington mercredi.
Dans la foulée, les appels internationaux se sont multiplié dimanche pour que les Etats-Unis et Iran restent sur la voie diplomatique.
Côté américain ou iranien, personne ne s’est exprimé sur le devenir de ce cessez-le-feu qui doit expirer le 22 avril.
Oman a appelé l’Iran et les Etats-Unis à faire des « concessions douloureuses » pour faire aboutir leurs négociations, appelant à « une prolongation du cessez-le-feu ».
L’Union européenne a dit rester convaincue que la diplomatie est « essentielle pour résoudre tous les sujets en suspens » dans le conflit au Moyen-Orient.
De son côté, le président russe Vladimir Poutine a déclaré à son homologue iranien, Massoud Pezeshkian, être prêt à participer à une médiation.
- « Nous verrons » -
Alors que les délégations iraniennes et américaines ont toutes deux quitté le Pakistan, elles n’ont pas fermé la porte à une poursuite des tractations.
« Nous repartons d’ici avec une proposition très simple, une approche qui constitue notre offre finale et la meilleure que nous puissions faire », a lancé le vice-président américain JD Vance avant de quitter Islamabad. « Nous verrons si les Iraniens l’acceptent ».
L’Iran a de son côté imputé l’échec des négociations aux tentatives américaines de « dicter leurs conditions ».
« Il était évident dès le départ que nous ne devions pas nous attendre à atteindre un accord en une seule session (de négociations) », a commenté dimanche le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmaeil Baqaei, évoquant « une atmosphère de suspicion et de méfiance »
Sur le deuxième front principal de la guerre, au Liban, des pourparlers sont prévus mardi entre des représentants libanais et américains à Washington, après le feu vert donné par Israël, sous pression américaine, à la tenue de négociations directes avec Beyrouth.
Les autorités libanaises ont recensé samedi 2.020 personnes tuées, et 6.436 blessées, par les bombardements israéliens et les combats depuis que le pays a été entraîné dans la guerre le 2 mars le Hezbollah pro-iranien.
Ce dernier a rejeté toute négociation directe entre les deux pays.
Après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, Israël a soutenu que le Liban, où il combat le mouvement chiite, n’était pas inclus dans l’accord.
Lucie Delaporte sur www.mediapart .fr
Les négociations diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis, entamées samedi au Pakistan, ont tourné court en moins de vingt-quatre heures. L’historien Clément Therme analyse les raisons de cet échec cuisant.
Vingt-quatre heures après le début des négociations au Pakistan entre l’Iran et les États-Unis, le vice-président américain J. D. Vance a quitté Islamabad dans la nuit de samedi à dimanche sur un constat d’échec.
À l’issue de six semaines de conflit – déclenché par les États-Unis et Israël –, les premières négociations diplomatiques directes entre les deux pays à ce niveau depuis l’avènement de la République islamique en 1979 se soldent par un terrible fiasco.
En représailles, Donald Trump a annoncé ce dimanche le blocus total du détroit d’Ormuz et « l’interception de tous les navires ayant payé un péage à l’Iran pour passer ».
Historien et chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri), Clément Therme est spécialiste des relations américano-iraniennes. L’auteur de Téhéran-Washington, 1979-2025. Le grand Satan à l’épreuve de la révolution islamique (Hémisphères Éditions, 2025) décrit un espace diplomatique miné entre une administration américaine qui ne connaît pas la réalité du terrain en Iran et une République islamique prête à tout pour sa survie, jusqu’à la destruction du pays. Entretien.
« Mediapart » : Comment analysez-vous cet échec diplomatique après une seule et unique journée de discussions ? En avez-vous été surpris ?
Clément Therme : Compte tenu des lignes rouges avancées de part et d’autre, on savait qu’un accord politique de règlement du conflit était extrêmement improbable.
Pourtant, il est vrai aussi que la composition des délégations des deux côtés et le fait qu’elles étaient importantes indiquaient que les deux parties voulaient vraiment explorer l’option diplomatique. Ce haut niveau de représentation diplomatique des deux côtés reste une première depuis 1979.
Je pense que le problème est que, pour l’administration Trump, l’option diplomatique n’est pas exclusive de l’option militaire. Les deux vont de pair dans la stratégie de « pression maximale » ou de « paix par la force », telle que l’a définie l’administration Trump II.
Il est quand même très difficile d’aboutir sur le plan diplomatique alors que l’option militaire reste sur la table. C’est la différence principale avec les négociations qu’on avait connues à l’époque de l’administration Obama – les premières négociations directes sur le nucléaire –, parce que là, il y avait un engagement clair de l’administration américaine à renoncer à l’option militaire.
On a effectivement vu une diplomatie américaine très brutale, à l’image d’un président américain qui manie insultes et menaces d’anéantissement de l’Iran, tout en se disant « ouvert à la négociation ». Il semble en effet bien loin le temps des négociations de l’ère Obama sur le nucléaire…
Clément Therme : Au-delà de ces déclarations brutales, il faut rappeler que Donald Trump, qui a près de 80 ans, s’inscrit dans une grande continuité de la diplomatie américaine vis-à-vis de l’Iran.
C’est plutôt l’administration Obama qui représente, dans son rapport à l’Iran, avec un véritable cycle de diplomatie, une parenthèse et une exception, comme je le décris dans mon livre Téhéran-Washington, 1979-2025. Le grand Satan, à l'épreuve de la révolution islamique.
Trump affirme depuis les années 1980, à la suite de la prise d’otages à l’ambassade américaine [en 1979, pendant plus de quatre cents jours, 52 diplomates et civils américains ont été retenus par des étudiants iraniens dans l’ambassade américaine à Téhéran – ndlr], qu’il est favorable à une intervention militaire contre la République islamique d’Iran.
Les idées que Trump est en train de mettre en pratique sont très vieilles aux États-Unis, où la question iranienne a toujours été instrumentalisée dans des luttes politiques internes. Quand les Américains parlent de l’Iran, ils parlent d’eux-mêmes. Trump parle d’Obama, Obama parle de George W. Bush… Leurs positions ne sont pas basées sur les réalités du pays, du terrain.
De manière systémique, depuis qu’ils n’ont plus de relations diplomatiques avec l’Iran, plus de diplomates sur place, leur capacité d’analyse et de compréhension de l’Iran est très limitée.
L’administration Trump a dénoncé l’intransigeance de l’Iran sur le nucléaire pour expliquer l’échec des pourparlers. Mais l’Iran, après six semaines de bombardements intensifs, est-il encore en position de tenir ses lignes rouges ?
Clément Therme : D’abord, il me semble important de distinguer l’Iran et la République islamique, le régime. Pourquoi ? Parce qu’il faut comprendre que la République islamique est prête à détruire l'Iran pour maintenir ses lignes rouges. Il y a souvent un malentendu médiatique sur ce sujet. La République islamique n'est pas intéressée par la défense des intérêts nationaux iraniens, notamment sur le plan économique. Elle est prête à tout pour sa survie, jusqu’à la destruction du pays.
Quand le régime frappe en représailles les Émirats arabes unis (EAU), il frappe son principal partenaire commercial, après la Chine. Cela défie a priori toute logique, en tout cas économique. Il veut maintenir ses lignes rouges, avec une stratégie du « quoi qu’il en coûte » diplomatique, quitte à aller au suicide militaire.
Le nucléaire est le dossier sur lequel il se rendra en dernier, par tactique diplomatique puisque c’est l’intérêt prioritaire des Américains. Mais ce jusqu’au-boutisme est aussi un paravent des vulnérabilités réelles du régime.
Il a été en partie décapité par la dernière offensive israélo-américaine. Le nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei est gravement blessé, défiguré, et peut-être même pas en état de parler, comme l’a révélé Reuters…
S’il tient ces lignes rouges, en façade, c’est que le régime subit des tensions internes entre différents groupes, qui sont le fruit de l’autoritarisme fragmenté de la République islamique. Si la délégation iranienne était pléthorique à Islamabad, c’est que toutes ces fractions et factions se surveillent les unes les autres : vous avez un membre du Conseil suprême de sécurité nationale, vous avez le président du Parlement, qui est aussi un gardien de la révolution, vous avez le ministre des affaires étrangères, et tout cela, ce sont des institutions, des systèmes qui se chevauchent. Comme ces groupes sont en concurrence, ils jouent la surenchère pour prouver leur pureté révolutionnaire.
Dans ce contexte, quelle voie reste-t-il pour un accord diplomatique ?
Clément Therme : Si l’ensemble des factions que j’ai mentionnées estiment que la survie du régime est en jeu, à ce moment-là, elles peuvent faire un compromis pour sauver la République islamique. Le régime est prêt à sacrifier l’idéologie pour sa survie. Et c’est ce que recherche l’administration Trump, ce point de bascule : une République islamique qui considère que comme sa survie est menacée, elle doit avancer sur le nucléaire, sur le soutien aux milices amies dans la région, limiter son programme balistique.
Un point clé dans les prochains jours va être la capacité des Américains à débloquer le détroit d’Ormuz, qui reste un des leviers principaux de la République islamique.
Enfin, on n’en a pas parlé jusque-là, puisqu’il n’était pas convié à Islamabad, mais le peuple iranien peut aussi devenir un acteur dans ce grand jeu diplomatique. À ce stade, on ne connaît pas encore l’effet du choc militaire externe qui vient de se produire sur le combat des Iraniens pour se libérer de ce régime.
Le soutien au Hezbollah au Liban et, de manière générale, aux milices amies dans d’autres pays, les houthis au Yémen par exemple, est de plus en plus rejeté par la population iranienne, qui ne supporte plus que le sort de la paix repose sur leurs agendas propres.
mise en ligne le 11 avril 2026
Nadège Dubessay sur www.humanite.fr
Elle n’a jamais été autant sollicitée. Claire Hédon, dans son dernier rapport, publié le 9 avril, s’inquiète notamment d’une administration de plus en plus inaccessible et des discriminations toujours à la hausse.
C’est un record dont elle se serait bien passée. La défenseure des droits présentait jeudi 9 avril son dernier rapport annuel d’activité – 2025. Claire Hédon, qui achève en juillet son mandat de six ans à la tête de l’institution indépendante qui veille au respect des droits et libertés, alerte sur un nombre « sans précédent » de réclamations et de demandes d’information. Quelque 250 000 sollicitations ont ainsi été enregistrées l’an dernier. Les deux tiers représentent des réclamations et demandes d’informations. Un chiffre en hausse de 17 % par rapport à 2024 et de… 70 % depuis 2020.
La cause ? Elle est malheureusement connue et dénoncée à mainte reprise par la Défenseure des droits, sans que les pouvoirs publics ne s’en préoccupent pour autant. Elle tient, selon le rapport, à « la dématérialisation des procédures, la raréfaction des guichets avec un interlocuteur humain ou bien la complexification des parcours administratifs » pour répondre aux problématiques des usagers des services publics.
« Ce phénomène prive de ressources des personnes déjà fragilisées et aggrave d’autant plus leur précarité. » Une fois de plus, Claire Hédon affirme que la dématérialisation ne doit pas être « la seule porte d’entrée » pour les démarches des usagers.
Des ruptures de droit par milliers
La défenseure des droits fait notamment face à une augmentation exponentielle des réclamations et droits des étrangers, lesquels sont passés de 10 % à plus de 40 % du total des réclamations reçues entre 2020 et 2025. De seulement 6 000 en 2019, leur nombre a dépassé les 50 000 l’an dernier.
Parmi ces réclamations, plus des trois quarts ont trait à des difficultés rencontrées avec les services préfectoraux dans le cadre d’une demande de renouvellement d’un titre de séjour, faute d’un nombre suffisant d’agents en préfecture et en raison de dysfonctionnements de la plateforme Anef (l’administration numérique pour les étrangers en France).
« Ces problèmes structurels placent chaque année des milliers de personnes en situation d’irrégularité et engendrent des ruptures de droits graves, comme la suspension d’un contrat de travail ou la perte de logement », alerte Claire Hédon.
Le monde carcéral est également pointé du doigt. La justice représente 9 % des réclamations adressées à la défenseure des droits en matière de services publics. Parmi celles-ci, six sur dix (59 %) concernent les droits des détenus. Claire Hédon évoque une situation « extrêmement préoccupante » des conditions des détenus, en particulier au sein des maisons d’arrêts « vétustes et surpeuplées ».
Les réclamations relatives aux discriminations, notamment concernant l’emploi – déjà observées l’an dernier –, sont elles aussi en hausse. Principalement pour des causes de handicap (27 % des réclamations) et d’origine (18 %). « Derrière ces chiffres, ce sont des milliers de parcours de vie suspendus à des dysfonctionnements administratifs. Des personnes qui travaillent, étudient en France, contribuent au dynamisme de notre société. L’absence de réponse de l’administration les précipite trop souvent dans la précarité », poursuit Claire Hédon qui estime que ces dysfonctionnements « appellent une réponse structurelle et durable ».
mise en ligne le 11 avril 2026
Francis Wurtz sur www.humanite.fr
« L’Iran a gagné la guerre et Trump, désespérément, essaie de sauver la face » : le général Yakovleff, qui fait cette analyse iconoclaste de la situation au Moyen-Orient, n’est pas un partisan du régime de Téhéran. Cet ancien vice-chef d’état-major de l’Otan n’ignore évidemment rien de l’écrasante supériorité militaire de l’armée américaine.
Il tire simplement de l’expérience acquise cette vérité fondamentale si difficile à admettre de la part des puissants : il n’y a pas de « solution » militaire à un problème tel que celui que pose l’Iran.
Pour autant, la paix est loin d’être acquise : la tentation est forte, pour Trump, soit de doubler la mise, en pariant sur l’envoi de troupes au sol – « une erreur catastrophique », selon le général –, soit de se livrer depuis les airs à une sorte de vengeance de la « grande puissance » humiliée contre ceux qui lui résistent, ce que Trump a appelé, avec son cynisme et sa vulgarité coutumiers, « ramener l’Iran à l’âge de pierre ».
Sauf à prendre une responsabilité ineffaçable devant l’histoire, la France, l’Europe, la « communauté internationale » en général ne peuvent continuer à rester inertes face à ces monstruosités en cascade de la part de la première puissance mondiale.
Quelle honte d’invoquer, pour justifier leur passivité sinon leur complaisance, une pseudo- « solidarité » avec le peuple iranien quand – une fois détruits les sites liés au régime – les cibles des bombes sont des infrastructures civiles : ponts, écoles, universités, usine de production de médicaments, installations énergétiques ou industrielles, Institut Pasteur de Téhéran et même une centrale nucléaire. Sans oublier des trésors du patrimoine de cette grande nation.
Autant de lourds préjudices infligés à la population, qui subit, en outre, les effets toxiques et traumatisants de quelque 15 000 bombardements « amis ».
Et ce qui est vrai pour Trump vaut pour celui qui l’a convaincu de briser des négociations prometteuses avec l’Iran – alors même que le régime de Téhéran affaibli était prêt à des concessions significatives – pour provoquer, en violation flagrante du droit international, cette guerre aux conséquences vertigineuses : Netanyahou.
Encouragé par cette insupportable impunité dont il bénéficie, quelle que soit l’ampleur de ses crimes de guerre, il ne fixe – de Gaza jusqu’à Beyrouth – aucune limite aux exactions de son armée. Là encore, rien ne peut justifier, de la part des « grandes démocraties », comme elles aiment se présenter, de ne pas réagir au niveau requis.
Y compris en faisant comprendre à celles et ceux qui s’interdisent de s’opposer à Netanyahou par attachement à Israël et à sa sécurité que « la sécurité d’Israël passe par la légitimité d’Israël, et qu’au moment où Israël cesse de devenir légitime Israël se met en danger », comme l’écrit Dominique Moïsi1.
Contre la guerre, des vérités se frayent un chemin. En Europe, les manifestations antiguerre prennent de plus en plus d’ampleur. Aux États-Unis – où les oppositions à cette guerre s’expriment jusqu’au cœur du pouvoir, comme en ont témoigné la démission fracassante du chef du contre-terrorisme et le limogeage d’une douzaine d’officiers supérieurs parmi lesquels le chef d’état-major de l’armée de terre –, la dernière journée de rassemblement contre Trump a approché les 10 millions de participants.
Y compris en Israël, malgré les restrictions strictes au droit de manifester, une foule considérable s’est rassemblée à Tel-Aviv « pour demander la fin de la guerre en Iran, de la guerre au Liban, de la guerre à Gaza qui continue et la fin des pogroms en Cisjordanie ». Puissent ces mouvements s’amplifier au point de conduire les alliés traditionnels des fauteurs de guerre à prendre enfin leurs responsabilités.
1. « Ouest-France », 4-5 avril 2026.
mise en ligne le 10 avril 2026
Leila Aad et Zeina Kovacs sur www.mediapart.fr
Plus de 300 personnes ont été tuées par les frappes dévastatrices lancées le 8 avril par l’armée israélienne, peu après la conclusion du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis. Le président libanais, Joseph Aoun, tente depuis de reprendre la main sur la diplomatie de son pays.
Beyrouth (Liban).– Zahra Chami a fouillé pendant des heures les décombres de l’immeuble où habitaient son cousin, Mohamad Krisht, et sa femme Khatoun, dans le quartier huppé de Tallet el-Khayat, au centre de Beyrouth, dans l’espoir de trouver un souvenir du couple. « On espère au moins récupérer quelques affaires pour la famille, quelque chose à garder, un souvenir d’eux », explique-t-elle, en larmes, la voix brisée par le chagrin. En vain : les quatre missiles lancés par l’armée israélienne le 8 avril en début d’après-midi ont pulvérisé l’immeuble.
De ce « mercredi noir », comme l’appellent déjà beaucoup de Libanais·es, reste seulement le souvenir brutal de l’un des jours les plus sanglants au Liban depuis la guerre civile (entre 1975 et 1990). En moins de dix minutes, l’armée israélienne a bombardé plus de cent fois le petit territoire, en pleine journée, affirmant, sans apporter de preuves, viser des centres de commandement du Hezbollah.
Ces attaques simultanées ont tué plus de 300 personnes, selon le dernier décompte du ministère de la santé libanais, dont 110 femmes, enfants et personnes en situation de handicap. Jeudi 9 avril en fin de journée, plusieurs dizaines de résident·es étaient encore porté·es disparu·es. Ce sombre bilan porte à 1 880 le nombre de personnes tuées au Liban par l’armée israélienne depuis le 2 mars et la reprise du conflit.
Mohamad, qui travaillait dans l’immobilier, et sa femme Khatoun, poétesse, résidaient dans un des huit immeubles résidentiels visés mercredi au cœur de Beyrouth. « Ils aimaient la vie, profondément. Ils aimaient leur famille, leurs petits-enfants. C’étaient des gens simples. Ils n’avaient aucune affiliation politique. Ils aimaient simplement leur pays et voulaient y vivre en paix », raconte encore Zahra Chami. « Et Israël leur a arraché cela », ajoute-t-elle, les yeux brillants d’émotion. La Libanaise a passé la nuit de mercredi à jeudi devant les ruines du bâtiment, dans le vacarme des pelleteuses passant au peigne fin les gravats dans l’espoir de trouver des survivant·es.
Comme sur la plupart des sites visés à Beyrouth, la défense civile n’a trouvé que des cadavres et des fragments de corps, ensevelis sous des montagnes de débris. La violence des frappes n’a laissé presque aucune chance aux familles qui résidaient dans les immeubles visés, situés dans des quartiers résidentiels souvent mixtes, où le Hezbollah n’est pas traditionnellement influent.
Une deuxième plainte devant l’ONU
Peu après les frappes, l’armée israélienne a assuré avoir pris les « mesures » nécessaires pour réduire leur impact sur les civil·es. Les hôpitaux, eux, témoignent avoir été dépassés par une vague de blessé·es sans précédent, incluant de nombreuses familles.
À l’hôpital Rizk de Beyrouth, environ 40 % des victimes étaient des femmes et des enfants, selon le médecin-chef Karl Jalad. L’ampleur des frappes et leur synchronisation, combinées à l’absence de tout avertissement préalable, ont considérablement alourdi le bilan humain, explique-t-il. Parmi les victimes qu’il a reçues, un adolescent amputé et son frère éviscéré par un obus. Leur mère a été tuée, tandis que le troisième frère était toujours porté disparu. « Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres », ajoute-t-il.
Le député indépendant Ibrahim Mneimneh a dénoncé auprès de Mediapart « un crime de guerre » visant des civil·es « sans distinction », et appelé le gouvernement à saisir la Cour pénale internationale. « Il est inacceptable de violer ainsi le droit international », assène-t-il.
Jeudi, le gouvernement libanais a annoncé déposer une plainte « urgente » devant le Conseil de sécurité des Nations unies, en réponse à la « dangereuse escalade israélienne » de la veille, la deuxième déposée en moins d’un mois. Depuis 2023, et malgré le fait que les ONG aient bien documenté les crimes de guerre perpétrés au Liban, Israël n’a jamais été contraint de rendre des comptes devant la communauté internationale.
En réponse aux frappes israéliennes, le Hezbollah a repris les attaques sur le nord de l’État hébreu : 30 roquettes ont été lancées depuis le Liban dans la nuit et la journée du jeudi 9 avril. Alors qu’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis avait été conclu dans la nuit du 7 au 8 avril, et à la veille de pourparlers prévus entre les deux pays à Islamabad (Pakistan), l’inquiétude demeure sur la tenue de l’accord après les massacres perpétrés par l’armée israélienne au Liban, théâtre d’opérations que Tel-Aviv considère hors du champ d’application de l’accord de cessez-le-feu.
Négociation des négociations
De son côté, le président libanais, Joseph Aoun, entend reprendre la main sur la diplomatie de son pays en tentant depuis mercredi de relancer les discussions engagées avec Israël depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, au point mort depuis le début cette année.
Après un appel entre Washington et Tel-Aviv jeudi 9 avril, l’AFP informait qu’une délégation libanaise, comprenant le premier ministre Nawaf Salam, était attendue aux États-Unis le 14 avril. Une discussion qui devrait se tenir en présence de l’ambassadeur israélien à Washington, Yechiel Leiter, et que le Liban conditionne à une trêve de deux semaines, selon les informations du quotidien libanais L’Orient-Le Jour.
De son côté, Israël ne change pas de ligne en insistant sur la nécessité d’un désarmement total de la milice chiite et a d’ores et déjà annoncé ne pas avoir l’intention, en l’état actuel des choses, de retirer ses troupes du sud du Liban, où elles ont avancé. Jeudi 9 avril, le conseil des ministres libanais annonçait avoir ordonné le déploiement de l’armée dans la capitale pour « assurer le monopole des armes », décision à laquelle s’opposent les deux ministres sous étiquette du Hezbollah, au départ desquels Israël conditionne toute reprise des discussions.
Une exigence que la communauté internationale, dont la France, ne cesse de répéter en boucle. « L’Iran doit cesser de terroriser Israël par l’intermédiaire du Hezbollah, qui doit être impérativement désarmé et rendre ses armes à l’État libanais », demandait le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, au lendemain des attaques meurtrières.
Début mars, peu après la reprise d’un conflit ouvert entre la branche armée du Hezbollah et l’armée israélienne, le commandant de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, dénonçait une condition impossible à remplir en cas de conflit ouvert. Le 8 avril, quatre soldats libanais ont été tués par les attaques israéliennes.
Au Liban, l’annonce de ces nouvelles négociations a suscité peu d’espoir du côté des civil·es, en première ligne face aux attaques israéliennes indiscriminées. « On a vu les annonces de négociations diplomatiques, mais rien ne change. Les Israéliens répètent qu’ils visent des militants du Hezbollah mais ce n’est pas ce qu’on voit. Tous ces bâtiments sont des habitations de civils », insiste Zahra Chami. À côté d’elle, sa sœur, qui fume une cigarette, assise sur le capot d’une voiture, maudit, sans mâcher ses mots, l’État libanais et son incapacité de protéger la population de la violence des bombes israéliennes.
Jeudi soir, après une journée de deuil national en hommage aux victimes du 8 avril, l’armée israélienne annonçait vouloir poursuivre ses attaques contre « les terroristes » du Hezbollah et ordonnait l’évacuation de Jnah, un quartier résidentiel fortement peuplé de Beyrouth. À nouveau, la panique s’est emparée de la capitale, et un stade, où plusieurs milliers de personnes s’étaient réfugiées, a dû être évacué. Dans la foulée, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a demandé à l’armée israélienne d’annuler son ordre d’évacuation, le quartier comprenant deux grands hôpitaux, saturés de centaines de personnes blessées par les frappes de la veille.
Théo Bourrieau sur www.humanite.fr
Israël va créer 34 nouvelles colonies illégales en Cisjordanie occupée, selon l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant et la presse israélienne. Ces 34 nouvelles installations s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis 2022.
Alors qu’Israël perpétue le génocide dans la bande de Gaza et continue les bombardements intensifs au Liban, « le cabinet de sécurité a secrètement décidé de créer 34 nouvelles colonies » en Cisjordanie occupée, affirme un rapport de l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant. Ces 34 nouvelles colonies s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis sa formation fin 2022.
Cette décision n’a pas été publiée officiellement et le ministère de la Défense en charge des colonies en Cisjordanie occupée a refusé de répondre à une demande de l’Agence France-Presse sur le sujet.
Des nouvelles colonies au nord et au sud
Selon la chaîne i24News, dix des 34 nouvelles colonies sont des avant-postes existants qui seront légalisés et 24 autres sont en projet. Selon le site d’information Ynet, le chef d’état-major de l’armée israélienne Eyal Zamir aurait déclaré, durant la réunion du cabinet de sécurité sur la question, que l’armée allait « s’effondrer », la création de nouvelles colonies demandant un effort supplémentaire pour ses troupes alors qu’Israël est en guerre. Les nouvelles colonies seront établies du nord au sud de la Cisjordanie, selon les deux médias pro-régime.
La colonisation israélienne de la Cisjordanie est jugée illégale par l’ONU au regard du droit international. Quotidiennement, les colons israéliens agressent, volent, kidnappent et tuent les Palestiniens de Cisjordanie. La vie dans le territoire occupé est rythmée par les contrôles militaires aux checkpoints et par le harcèlement de l’armée génocidaire.
mise en ligne le 10 avril 2026
Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr
Empêtrée dans ses débats d’appareil sur la question de l’union ou de la primaire, les partis progressistes ne voient pas l’iceberg : depuis 2014, le total de la gauche n’a jamais dépassé les 32 % aux élections nationales.
Un jour sans fin, à gauche. Union ou pas union, alliance ou pas alliance, primaire ou pas primaire. Les appareils insoumis, écologistes, socialistes et communistes s’enlisent dans d’interminables considérations stratégiques. Autant de temps médiatique épuisé à ne pas parler de fond, de programme, ou à dessiner une alternative politique au macronisme et à l’extrême droite.
Pourtant, les forces progressistes dans leur ensemble et leur diversité font face à un plafond de verre, qui pourrait bien être un mur lors de la présidentielle 2027. Depuis les européennes de 2014, le total de la gauche ne parvient plus à dépasser les 32 % des suffrages. Qu’on en juge : 26 % à la présidentielle de 2017, 30,6 % à celle de 2022. Même lors du scrutin qui a le plus souri à la gauche, à savoir les législatives anticipées de 2024, à l’issue desquelles le Nouveau Front populaire est arrivé en tête, la gauche n’a obtenu au premier tour que 31,4 % des voix exprimées.
Un constat qui s’affine quand on zoome sur la carte : la gauche dispose de zones de force où son total est très haut, comme l’ont montré, lors des municipales, les résultats dans des villes comme Montpellier, Lille, ou dans les quartiers populaires comme à Saint-Denis, Saint-Ouen, Montreuil… Et il y a des territoires où ces scores se réduisent à peau de chagrin – le Nord-Est industriel, l’Oise, l’Eure, le Sud-Est, le Massif central rural… En janvier, la dernière livraison du baromètre 2026 OpinionWay pour le Cevipof montrait par ailleurs que seuls 27 % des Français s’autopositionnent à gauche (contre 13 % au centre, 25 % à droite, 12 % à l’extrême droite).
François Hollande, premier coupable ?
Or, si elle veut conjurer la défaite, la gauche doit impérativement convaincre bien au-delà de ce score, et ne pas se battre pour savoir qui sera hégémonique au sein d’un bloc minoritaire. « Depuis 2012, la gauche ne se qualifie plus au second tour, rappelle le politologue Frédéric Sawicki. Le fait qu’elle soit éliminée dès le premier tour casse la dynamique et empêche l’élargissement de son socle au second. »
Au banc des accusés, François Hollande, toujours lui. Il faut dire que l’effet catastrophique de son mandat n’a pas été démenti depuis – sur le PS, qui ne dépasse plus 6 % à la présidentielle, et sur la gauche dans son ensemble. L’ex-président aura provoqué deux mouvements : d’abord l’émergence d’un centre politique, qui a de facto détaché du total de la gauche les électeurs modérés, partis voter Macron ; ensuite la fuite d’une partie des classes populaires, qui se sont senties trahies. « Les mêmes politiques libérales ont été menées, parfois de manière plus offensive encore que sous l’ère de Nicolas Sarkozy, pointe Léon Deffontaines, porte-parole du PCF. On le voit notamment au contact de la base sociale historique de la gauche, les ouvrières et ouvriers. »
À cela s’ajoute un cadre institutionnel globalement défavorable à la gauche : un monde du travail atomisé et ubérisé, un secteur associatif affaibli par les saignées budgétaires, des syndicats qui peinent à arracher de grandes victoires sociales face à l’inflexibilité macroniste, un espace médiatique saturé par les obsessions de l’extrême droite.
L’angle mort des « gauches irréconciliables »
Il est faux toutefois de dire que toutes les classes populaires ont déserté la gauche. Plus de 40 % de ceux qui touchent moins de 1 000 euros par mois ont voté à gauche en 2022 (dont 33 % pour LFI), 31 % chez ceux qui touchent moins de 2000 euros (dont 27 % pour Mélenchon). Mais la montée en puissance de La France insoumise, et son émergence en tant que première force de gauche lors des deux précédentes présidentielles, n’a pas permis, à elle seule, à percer le plafond de verre des 32 %.
LFI s’est construite largement sur le rejet du PS, et une partie de son électorat – jeunes diplômés précaires de moins de 35 ans – s’est politisée contre le quinquennat Hollande. Depuis, socialistes et insoumis sont dans une guerre sans fin, parfois interrompue par des accords circonstanciés – la Nupes en 2022, puis le NFP en 2024. « Quand on tape plus sur le PS que sur l’extrême droite, ça affaiblit la gauche, soupire Chloé Ridel, porte-parole du PS. L’inverse est aussi vrai. Passer son temps à expliquer que certains sont des traîtres porte préjudice. »
« On ne commence pas à élargir son socle en le divisant par deux, estime en écho Cyrielle Chatelain, présidente des députés écologistes. D’où mon scepticisme face à la logique des gauches irréconciliables, et au piège qui consiste à opposer territoires urbains et territoires ruraux. »
Mais cette guerre des gauches traduit aussi des désaccords sur la façon d’élargir le socle électoral, même si tout le monde s’accorde, au fond, sur la nécessité d’aller chercher les abstentionnistes. Au PS, l’idée de faire revenir au bercail les électeurs partis chez Macron en 2017 travaille toutefois les esprits. « S’ils reviennent, ce doit être sur nos bases, pas celles des macronistes, tempère toutefois Chloé Ridel. Nous devons définir un projet clair. »
LFI espère, de son côté, convaincre les trahis du PS sur des bases plus radicales, et mobiliser dans les « réservoirs d’abstentionnistes » que sont, notamment, les quartiers populaires, où les insoumis font effectivement des scores élevés avec un contre-récit national. « Nous ne devons pas avoir peur de cliver et de chaque désaccord fondamental, explique le député LFI Antoine Léaument. Si on ne dit pas que la police tue, si on ne dit pas le mot islamophobe, on abandonne des populations dominées qui se reconnaissent dans ce discours. » Mais quid de ceux qui ne s’y retrouvent pas, voire qui voient dans cette stratégie dite de la « nouvelle France » un repoussoir ? « Il y a effectivement des gens qui ne voient pas de quoi on parle quand on met l’accent sur les violences policières ou les phénomènes racistes, concède l’insoumis. Mais justement, l’enjeu, c’est de conscientiser et de politiser les gens sur ces sujets, pas de les abandonner. »
Le poids de la droitisation
Les communistes considèrent, eux, que l’élargissement du socle de gauche ne peut se faire que sur une base de classe. « La question sociale, industrielle, celle de la production, ou simplement du vivre-mieux disparaît peu à peu, regrette Léon Deffontaines. Les rassemblements que nous avons construits, notamment la Nupes et le NFP, au-delà des effets positifs que l’on peut saluer, ont eu un effet pervers : ils ont homogénéisé la voix de la gauche. Nous devons démontrer qu’il n’y a pas qu’une seule voix à gauche, au-delà des positions clivantes de Jean-Luc Mélenchon ou Sandrine Rousseau. »
L’enjeu, surtout, est de rendre audible les propositions de la gauche, dans leur diversité. Même si certains thèmes de droite sont toujours plébiscités, à en croire le Cevipof : 61 % des Français pensent qu’il y a trop d’immigrés en France ; 50 % qu’il faut réduire le nombre de fonctionnaires ; 53 % des sondés estiment qu’une société juste est une société où l’on rémunère davantage ceux qui travaillent plus que les autres.
« Nous avons perdu la bataille du récit, en conclut Chloé Ridel. Nous avons laissé s’installer le discours d’extrême droite selon lequel l’immigration serait une menace, mais aussi la bataille du réel. Nous ne sommes pas parvenus à empêcher que se constituent des ghettos scolaires, des difficultés d’intégration qui permettent à l’extrême droite de dire que cela ne fonctionne pas. »
Mais, à l’inverse, les travaux du sociologue Vincent Tiberj (dans la Droitisation française, mythes et réalités, PUF) montrent que chaque génération est plus progressiste que la précédente, sur les questions d’immigration, d’égalité femmes-hommes, LGBT +…
Ce qui n’en fait pas pour autant des électeurs de gauche. « La grosse difficulté pour la gauche, c’est qu’une partie des électeurs qui seraient en effet susceptibles de plébisciter ses propositions, sur les salaires ou les services publics, ne croient pas qu’elles soient réalisables, analyse le politologue Frédéric Sawicki. Le matraquage médiatico-politique sur la dette, la « gabegie des dépenses sociales » a été intériorisée. Ou alors les électeurs pensent que les promesses seront de toute façon trahies, avec le souvenir du quinquennat Hollande. » Retour au péché originel, dont la gauche, y compris radicale, peine à se défaire.
mise en ligne le 9 avril 2026
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Les États-Unis et l’Iran se sont entendus sur une trêve de quinze jours et l’ouverture du détroit d’Ormuz. Des négociations doivent s’engager au Pakistan, ce vendredi. Pour Téhéran, cet arrêt des hostilités doit aussi concerner le front libanais, mais pas pour Trump. Quelques heures plus tard, Israël bombardait plus d’une centaine de fois le Liban faisant, selon un bilan provisoire, plus de 100 morts et des centaines de blessés.
Beyrouth (Liban), envoyé spécial.
Donald Trump connaît certainement très bien les règles du poker et le bluff qui y est associé. Il devrait néanmoins apprendre que les Iraniens sont particulièrement forts au jeu d’échecs. Et que l’expression « échec et mat » qui sonne le glas de l’adversaire provient du persan « Shâh Mât » signifiant « le roi est vaincu ».
Le président états-unien a accepté un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran, moins de deux heures avant l’ultimatum qu’il avait lancé à Téhéran : rouvrir le détroit d’Ormuz ou s’exposer à des attaques dévastatrices contre ses infrastructures civiles.
« Une civilisation entière mourra ce soir », avait-il même osé. La guerre, qui entrait dans sa sixième semaine, a fait plus de 5 000 morts dans une douzaine de pays, dont plus de 1 600 civils en Iran. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a beau pérorer en affirmant que « la vérité est que le président Trump et nos puissantes forces armées ont obtenu de l’Iran qu’il accepte la réouverture du détroit d’Ormuz, et les négociations vont se poursuivre », personne n’est dupe.
Trump pris au piège de ses excès
On sentait bien, depuis plusieurs jours déjà, que Donald Trump cherchait une solution pour sortir du piège où il s’est laissé entraîner, poussé par Benyamin Netanyahou. La preuve par la journée de mardi et les écrits présidentiels sur les réseaux sociaux, génocidaires le matin, apaisés le soir.
Le mois dernier, le dirigeant américain déclarait que la « reddition inconditionnelle » de l’Iran serait le seul résultat acceptable pour mettre un terme à la guerre. Dans un précédent plan visant à mettre fin aux hostilités, les États-Unis exigeaient que l’Iran cesse tout nouvel enrichissement, accepte des limites à son programme de missiles et mette fin à son soutien aux groupes armés de la région, ce qui a été refusé par Téhéran. Ces exigences n’apparaissent plus.
Au contraire, un plan en dix points proposé par l’Iran pour parvenir à la fin de la guerre a été qualifié de « viable » par Donald Trump. Dans ces points, outre la levée des sanctions, on note que « les États-Unis doivent s’engager fondamentalement à garantir la non-agression », que l’Iran maintient son contrôle sur le détroit d’Ormuz ou encore que Washington accepte le droit de l’Iran à enrichir l’uranium pour son programme nucléaire civil. Mais pour des raisons qui restent obscures, cette dernière phrase était absente des versions anglaises communiquées aux journalistes par les diplomates iraniens. Elle n’apparaissait qu’en farsi. Il est également demandé le « retrait des forces de combat américaines de la région » et la mise en place d’un « cessez-le-feu sur tous les fronts, y compris dans le conflit israélo-libanais ».
Selon l’agence Associated Press, l’Iran conservera le contrôle du détroit d’Ormuz pendant le cessez-le-feu et continuera, de concert avec Oman, à percevoir des droits de transit auprès des navires. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a indiqué que le passage du détroit serait autorisé sous contrôle militaire iranien. Est-ce que cela signifie que l’Iran relâchera complètement son emprise sur cette voie maritime ? Il est encore trop tôt pour le dire. « Les États-Unis n’ont évidemment pas souscrit à l’ensemble de ces dix points. Mais le simple fait que le cadre proposé par l’Iran serve de base aux négociations constitue une victoire diplomatique majeure pour Téhéran », souligne Trita Parsi, vice-président du Quincy Institute basé à Washington, dans un texte reçu par l’Humanité.
Des discussions devraient donc démarrer ce 10 avril, à Islamabad entre le président du Parlement iranien, Mohammad Ghalibaf et le vice-président états-unien, J. D. Vance. Le premier a commencé sa carrière chez les gardiens de la révolution pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), prenant même la tête de leur force aérienne avant de devenir maire de Téhéran pendant de nombreuses années, et finalement d’occuper la présidence du Majlis, le Parlement, en 2020.
Il est peut-être l’un des seuls dirigeants iraniens encore en vie capable de faire le lien entre les gardiens, les réseaux religieux et le personnel politique. Considéré comme un conservateur dur,« il s’est cultivé une image de “pragmatique exécutif”, capable de gérer des questions complexes plutôt que de s’en remettre à des slogans », souligne le quotidien libanais Annahar.
Il aura peut-être en face de lui un J. D. Vance pas convaincu qu’il fallait entrer en guerre. Mais les responsables iraniens ont fait savoir qu’ils n’acceptaient pas de discuter avec l’envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, ni avec Jared Kushner, le gendre du président, qui dirigeaient les négociations sur le nucléaire avant la guerre.
J. D. Vance, qui parle d’une « trêve fragile », estime que « si les Iraniens sont prêts à négocier de bonne foi, (je pense que) nous pouvons conclure un accord ». Mais mercredi, le président américain a fait savoir que Vance pourrait ne pas participer à ces pourparlers« en raison de préoccupations sécuritaires ». Toutefois, peut-être est-ce à cause de ses réticences à déclencher cette guerre.
Que le cessez-le-feu soit fragile, personne n’en doute. D’autant que les déclarations états-uniennes faites au long de la journée ont semé le doute. Un haut responsable de la Maison-Blanche a assuré que le plan en dix points diffusé publiquement par l’Iran, qui contient des demandes a priori difficilement acceptables par Washington, n’était pas le document servant de base aux négociations avec les États-Unis. Par ailleurs, Téhéran a fait savoir qu’il liait les deux fronts, celui en Iran et celui au sud du Liban.
Or, si Netanyahou a, du bout des lèvres, affirmé qu’il soutenait la décision de Trump de suspendre ses bombardements sur l’Iran, il a maintenu que l’arrêt des hostilités « n’incluait pas le Liban ». Le locataire de la Maison-Blanche, interrogé par PBS, est allé dans ce sens, contredisant une annonce faite plus tôt par le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, médiateur dans le conflit, assurant que le cessez-le-feu s’appliquait « partout, y compris au Liban et ailleurs ».
Le Liban sous les bombes israéliennes
L’aviation israélienne s’est d’ailleurs déchaînée, mercredi, dans des attaques qui ont touché plusieurs villes dont la capitale, sans qu’aucun message d’avertissement n’ait été lancé auparavant, faisant 184 morts et 890 blessés selon un premier bilan provisoire dressé par le ministre libanais de la Santé, Rakan Nassereddine. Les hôpitaux libanais étaient submergés par le nombre de victimes. Les gardiens de la révolution iraniens ont promis de leur côté sur Telegram de « punir Israël pour les atrocités qu’il a commises au Liban et pour la violation des conditions du cessez-le-feu ». Un engrenage susceptible de relancer les hostilités.
« La poursuite de l’activité militaire au Liban fait peser un grave danger sur le cessez-le-feu et les efforts menés en faveur d’une paix durable et générale dans la région », a affirmé, dans un communiqué, le porte-parole d’Antonio Guterres, tout en réitérant ses appels à une fin immédiate des hostilités.
« La stratégie iranienne ne repose pas uniquement sur la solidarité avec les Palestiniens et les Libanais, fait remarquer Trita Parsi. Elle est également stratégique. La poursuite des bombardements israéliens risque de raviver la confrontation directe entre Israël et l’Iran – un cycle qui s’est déjà enflammé à deux reprises depuis le 7 octobre. Du point de vue de Téhéran, un arrêt durable du conflit avec Israël est indissociable de la fin des guerres israéliennes à Gaza et au Liban. Il ne s’agit pas d’un objectif secondaire, mais d’une condition sine qua non. » Emmanuel Macron a prévenu : « Notre souhait, c’est de nous assurer que le cessez-le-feu inclut pleinement le Liban » sur la durée, a-t-il fait savoir, alors que les deux otages français détenus en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, ont été libérés et sont arrivés en France.
Rien ne dit que les négociations qui doivent démarrer dans la capitale pakistanaise aboutiront. Selon l’agence de presse Tasnim, qui cite une source iranienne anonyme, Téhéran se retirera de l’accord de cessez-le-feu si les attaques d’Israël contre le Liban se poursuivent. Seule différence aujourd’hui, les États-Unis ne peuvent plus brandir la menace d’attaques militaires après une guerre ratée et des élections de mi-mandat qui se rapprochent. On voit mal comment Donald Trump pourrait réussir là où il vient d’échouer.
mise en ligne le 9 avril 2026
William Jean sur www.politis.fr
En trois ans et demi à la tête du gouvernement italien, Giorgia Meloni a tenu la distance sans vraiment tenir ses promesses de révolution néofasciste.
Voilà près de 1 300 jours que Giorgia Meloni s’est installée au palazzo Chigi, la résidence des premiers ministres d’Italie. Arrivée comme une outsider promettant un bouleversement néofasciste à la tête de la grande botte, l’euphorie de la campagne électorale de 2022 s’est dissipée.
Pour la première fois depuis son élection, la cote d’approbation de Meloni est descendue à 41 % selon Ipsos, portée à son plus bas niveau par une série de scandales. Elle paye aussi sa proximité avec Donald Trump, qui s’est retournée contre elle à mesure que la brutalité de la géopolitique trumpiste a mis l’Italie dans une position inconfortable vis-à-vis de ses partenaires européens et de la population italienne.
Pour comprendre le mandat de Meloni, il faut d’abord regarder vers la Méditerranée et la question de l’immigration, cheval de bataille de son parti Fratelli d’Italia. En 2022, la candidate martelait sa volonté d’imposer un « blocus naval » et de stopper « l’invasion migratoire ». Un an après, en novembre 2023, un traité est signé entre le gouvernement italien et les autorités albanaises. Avec un coût estimé à 160 millions d’euros par an pour l’Italie, l’accord visait à mettre en place des « hubs de retour », ou plutôt des centres de rétention et de déportation sur le territoire albanais pour les demandeurs d’asile.
Piégées
Le projet s’est vite effondré sous le poids de ses propres contradictions. En un an de fonctionnement, 132 personnes auraient été envoyées dans ces centres. Et le gouvernement s’est vite heurté à la réalité économique et démographique de la péninsule. Selon les projections de la Division de la population des Nations unies, l’Italie devrait subir la pire chute démographique dans les prochaines décennies : après un pic à 59,3 millions d’habitants en 2014, sa population chuterait à 35 millions d’ici à la fin du siècle.
Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour.
L’immigration totale a augmenté, atteignant plus de 450 000 arrivées en 2024, un record depuis 2010. En raison des pénuries de main-d’œuvre, le gouvernement a même publié un décret autorisant 500 000 entrées pour des travailleurs extra-européens sur la période 2026-2028. Cependant, la gestion de ces flux s’avère chaotique. Au cœur de ce fiasco bureaucratique : le « click day ». Plutôt que d’évaluer les dossiers sur le fond, l’administration se contente de classer les candidatures par ordre chronologique d’arrivée.
Selon le centre d’études et de recherches Idos, les « décrets flux » sont « de plus en plus utilisés à des fins d’exploitation au travail » et concerneraient surtout des hommes migrants absorbés dans des formes d’emploi irrégulier, voire « para-esclavagiste ». Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour, laissant une large majorité des personnes venues travailler en Italie piégées dans une situation irrégulière. Le gouvernement a dans le même temps multiplié les accords avec des pays comme la Tunisie ou la Libye pour bloquer les départs, quitte à déléguer le contrôle des frontières à des régimes qui bafouent les droits humains.
Une continuité néolibérale
Le choc néofasciste s’est vite mis à la remorque des politiques libérales européennes. Pour percevoir les centaines de milliards d’euros du plan de relance européen post-covid (Next Generation EU), il fallait rassurer les marchés. Et l’Italie est la première bénéficiaire de ce plan. Au total, le pays a reçu près de 200 milliards d’euros. Le ministre de l’Économie, Giancarlo Giorgetti, déjà en poste sous Mario Draghi, a poursuivi sa politique économique.
La coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces.
À la place, le gouvernement a manié la hache contre les aides sociales, supprimant dès 2023 le « revenu de citoyenneté » (l’équivalent du RSA), mettant des centaines de milliers de familles dans une situation précaire, particulièrement dans le sud du pays. Les mesures de compensation se sont limitées à des maintiens de baisses d’impôt sur le revenu et à quelques « bonus bébé » pour chaque naissance, loin de suffire face à l’inflation.
Si l’économie ne roule pas, la coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces. Quand Meloni entend les mots « hégémonie culturelle », elle sort son revolver, et depuis trois ans elle tire dans toutes les directions. Le 6 avril 2023, juste six mois après son élection, elle organise des états généraux de la culture, baptisés « Penser l’imaginaire italien ». Le but : transformer le paysage culturel en un récit national réactionnaire.
Des proches du pouvoir se sont vu offrir des postes dans de grandes institutions culturelles comme le festival de cinéma la Biennale de Venise, ou encore au ministère de la Culture, dont la direction revient à Alessandro Giuli, ancien militant néofasciste qui, s’il jure s’être « désintoxiqué » de son passé, tient à représenter toutes les « forces culturelles » du pays, dont les nationales-conservatrices, « qui n’étaient pas assez représentées », selon lui. La télévision publique, la RAI, n’y a pas échappé non plus. Surnommée « TeleMeloni » par ses détracteurs, elle a subi une mise au pas qui a conduit Reporters sans frontières à alerter sur la dégradation de l’indépendance journalistique dans la péninsule.
Droits des femmes et des minorités sous pression
Cette volonté de remodeler la société s’est étendue aux droits des femmes et des minorités. Si Giorgia Meloni avait promis de ne pas toucher au droit à l’IVG, elle l’a fragilisé. Un amendement au plan de relance européen a autorisé les militants anti-IVG à entrer dans les cliniques pour dissuader les femmes d’avorter.
Une pression qui s’ajoute au fait que, selon le ministère de la Santé italien, plus de 63 % des gynécologues italiens refusent déjà de pratiquer l’IVG au nom de l’objection de conscience. La famille traditionnelle a également servi de prétexte pour bloquer l’inscription à l’état civil des enfants de couples homoparentaux nés à l’étranger, plongeant ces familles dans une insécurité juridique.
mise en ligne le 8 avril 2026
Mathieu Dejean et Pierre Jequier-Zalc sur www.mediapart.fr
Le ministre de l’économie n’a pas convaincu les syndicats conviés à une table ronde au sujet de l’augmentation des prix du carburant. Malgré le cessez-le-feu accepté par Trump en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, le camp présidentiel craint une flambée de colère sociale.
Des files d’attente interminables aux stations-service, des pleins d’essence à plus de 100 euros et un gouvernement qui semble avoir atteint sa vitesse de croisière… vers le mur de la colère sociale. La hausse des prix du carburant provoquée par la guerre en Iran a pris un tour aigu le week-end dernier. Le député MoDem Pascal Lecamp, élu dans une circonscription très rurale de la Vienne où 27 % de la population a plus de 75 ans, en mesure avec inquiétude les effets sur le terrain.
« Les premières victimes de cette hausse sont les aides à domicile et les infirmières qui vont deux fois par jour chez des gens qui ont besoin de soins, témoigne-t-il. Certaines ont commencé à faire un seul passage au lieu de deux, et ces réductions d’assistance aux personnes âgées peuvent se reporter sur les urgences, les pompiers et les CHU. À terme, c’est tout le fonctionnement de notre système de solidarité qui pourrait être bloqué. Si crise sociale il y avait, elle viendrait de ce côté-là. »
Et même si Donald Trump a accepté, mercredi 8 avril, un cessez-le-feu de deux semaines avec Téhéran en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, ce n’est pas sûr que la crise s’estompe à court terme. « Il y a un cessez-le-feu mais avec Trump, rien n’est jamais certain… Il y a peut-être un moment où le niveau de danger social, le risque d’explosion, demandera d’intervenir », ajoute le vice-président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, toutefois encore opposé aux aides non ciblées pour pallier l’augmentation des prix du carburant.
Selon Olivier Gantois, président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les prix à la pompe pourraient baisser « dans les quarante-huit heures » de « 5 à 10 centimes ». Un recul très modeste alors que ces prix avaient atteint 2,30 euros le litre pour le gazole, et plus de 2 euros pour le sans-plomb.
L’Assemblée nationale s’est faite l’écho de cette colère sourde mardi 7 avril, avant une réunion avec les syndicats, organisée par le ministre de l’économie, Roland Lescure. Pas moins de six questions ont été adressées au gouvernement à ce sujet.
Si la ministre déléguée chargée de l’énergie, Maud Bregeon, a tenté d’y répondre, elle n’a cependant pas donné d’indices de changement de la « méthode Lescure ». L’exécutif ne brandit même plus la menace d’encadrer les marges des distributeurs de carburants pour qu’ils ne profitent pas de la situation pour augmenter leurs prix.
Aucune mesure présentée aux syndicats
« On a un désaccord absolument majeur », a répondu Maud Bregeon à la gauche, balayant d’un revers de main toute idée de « blocage des prix ». « Nous ne sommes pas dans une économie administrée », a-t-elle justifié, ajoutant que le premier ministre aura « l’occasion d’annoncer un dispositif de soutien supplémentaire dans les jours à venir pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller au travail », notamment les secteurs du soin. La semaine passée, Sébastien Lecornu avait demandé à son gouvernement de lui faire des propositions pour mettre en place des « aides ciblées » dès cette semaine.
Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles.
Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT
Mais rien, ni dispositif d’urgence ni aides ciblées, n’a été présenté aux syndicats, reçus en fin de journée, mardi 8 avril au ministère de l’économie. « On comprend mieux pourquoi il a fallu attendre un mois pour nous recevoir. Le ministre n’avait manifestement rien à nous dire, à part la liste de ce qu’il ne peut pas faire », a lancé la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, à la sortie de cette table ronde. Cette rencontre était réclamée depuis le 10 mars par la CGT, alors que les prix à la pompe caracolent, mettant de nombreux salarié·es dans le rouge.
Le syndicat plaide vivement pour un blocage des prix, avec « un prix maximum à la pompe de 1,7 euro », alors que les prix moyens dépassent désormais allègrement les 2 euros. Une mesure de nouveau balayée par Roland Lescure, et qui ne fait pas l’unanimité parmi les centrales. La CFDT, par exemple, préfère demander des « aides ciblées » pour « celles et ceux qui en ont le plus besoin ». Une manière d’appeler le gouvernement à ne pas réitérer sa politique mise en place durant la période inflationniste de 2022.
« Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles, ceux qu’on a appelés les essentiels pendant la crise sanitaire », tance Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT, qui rappelle : « Les mesures générales n’ont absolument pas été efficaces et ont été très coûteuses ces dernières années. » En 2022, la mise en place d’un bouclier tarifaire non ciblé avait coûté au moins 24 milliards d’euros aux finances publiques. Mais sur ces demandes, bien plus minimes et conjoncturelles que le blocage des prix, Roland Lescure botte aussi en touche, renvoyant à de potentielles futures annonces du premier ministre.
Taxer les bénéfices des grands groupes pétroliers
Au sein même du bloc central, ces mesures spécifiques ne convainquent guère. « Les aides ciblées c’est bien, mais ce n’est pas durable. Or tout le monde est concerné par ces augmentations de prix », alerte Julien Dive, député Droite républicaine (DR) et vice-président de la commission des affaires économiques, qui plaide pour « redistribuer les 270 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires générées en mars sous forme de ristournes au prix à la pompe ».
Bruno Retailleau, le président du parti Les Républicains (LR), a défendu la même idée sur France Inter le 8 avril – « Consacrer le surplus fiscal à maintenir l’appareil de production » –, jugeant que la France n’avait « pas les moyens de faire des aides non ciblées ». Une mesure qui épargnerait donc les grands groupes pétroliers, alors que cinq États membres de l’Union européenne (UE), parmi lesquels l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, ont exhorté la Commission européenne à taxer les bénéfices exceptionnels des groupes pétroliers et gaziers. Une initiative dans laquelle la France fait figure de grande absente.
Pourtant, la colère est grandissante chez les salarié·es obligé·es de prendre la voiture au quotidien. « On a des salaires à la stricte limite du smic, voire en dessous si on calcule en taux horaire, et on se retrouve littéralement à payer pour travailler. On le dit depuis longtemps mais personne ne fait rien ! », s’agaçait la semaine passée, dans nos colonnes, Sandra, auxiliaire de vie à domicile. Ces travailleuses ont « besoin de prendre leur voiture pour aller travailler, [et] sont directement frappées par cette augmentation [du prix du carburant]. Il faut soutenir le pouvoir d’achat de ces salariées », a indiqué la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, sur RTL.
Un appel à la mobilisation
Pour soutenir le pouvoir d’achat, les syndicats, en revanche, ne s’y trompent pas. La hausse des salaires devient un enjeu majeur, alors que leur niveau n’a toujours pas rattrapé celui de 2020 – avant la crise inflationniste. Mais là encore, les différences sont nombreuses, et majeures.
Si à la CGT on pousse pour indexer les salaires sur l’inflation et augmenter le smic, à la CFDT, on réfute ce mécanisme, préférant appeler les employeurs, au cas par cas, à ouvrir de nouvelles négociations. Des divergences de fond qui empêchent les organisations syndicales de parler d’une seule voix et d’imposer un rapport de force avec le gouvernement, alors que le patronat est régulièrement reçu à Bercy ces derniers jours.
C’est une situation qui peut vite dégénérer.
Julien Dive, député Droite républicaine
Politiquement, le sujet est inflammable. Le précédent du mouvement des Gilets jaunes, déclenché en 2018 après l’augmentation du prix des carburants, est dans toutes les mémoires. Alors que les habitant·es éloigné·es des transports en commun sont asphyxié·es par la crise et que TotalEnergies aurait gagné plus de 1 milliard de dollars en un mois en pariant sur une envolée durable des cours du pétrole, selon le Financial Times, les mêmes causes produiront-elles les mêmes effets ? Pour l’heure, les blocages organisés par les routiers sur les autoroutes et par les pêcheurs dans les ports n’ont pas pris l’ampleur d’un mouvement social national, mais les ferments sont là.
« Je ne pense pas qu’on soit en position de crise de type Gilets jaunes, car celle-ci avait été déclenchée par une décision prise à Paris. Aujourd’hui c’est lié à la crise internationale, et les gens savent qu’elle est évolutive », assure le député MoDem Pascal Lecamp.
À la sortie du ministère de l’économie, Sophie Binet a toutefois appelé « l’ensemble des travailleurs et travailleuses à se mobiliser sur leur lieu de travail pour obtenir des augmentations de salaire immédiates ». « C’est une situation qui peut vite dégénérer, estime l’élu DR Julien Dive. Elle a des impacts économiques très lourds pour les PME [petites et moyennes entreprises – ndlr], les entreprises de transport et a fortiori pour les gens qui prennent leur véhicule pour travailler, se former ou se soigner. Cette flambée des prix risque malheureusement de perdurer et peut devenir un sujet de grogne sociale. »
De manière générale, le gouvernement donne le sentiment de naviguer à vue sur le sujet, tentant d’éteindre les foyers de contestation au cas par cas. « Cette situation constitue un nouveau choc pétrolier. Et si ce choc persiste au-delà de quelques semaines, la crise pourrait se diffuser plus largement à l’économie et être au fond d’une nature plus systémique », déclarait Roland Lescure le 24 mars, auditionné par la commission des finances de l’Assemblée. Le ministre de l’économie s’était dédit quelques jours plus tard en revenant sur la notion de « choc pétrolier ».
Il jugeait alors l’impact « limité à un nombre restreint de professions » – agriculteurs, pêcheurs, taxis, VTC, BTP, industries. Depuis, la crise s’est amplifiée. Le 7 avril, devant les député·es, Maud Bregeon arguait encore de ce « contexte évolutif » et d’une situation que « ni [les élu·es] ni [elle] ne maîtris[ent] ». Un aveu d’impuissance politique qui pourrait alimenter un peu plus la colère sociale, alors qu’une étude de l’Observatoire international de la fiscalité vient encore de montrer que, lors des booms des matières premières, les superprofits des géants pétroliers vont en partie dans les paradis fiscaux.
mise en ligne le 8 avril 2026
Catherine Tricot sur www.regards.fr
La députée européenne insoumise fait l’objet de poursuites répétées par la police française, au mépris de son immunité parlementaire. Ce harcèlement doit s’arrêter.
Rima Hassan, la députée européenne insoumise, est ressortie dans la soirée après une garde à vue. Elle s’est toujours rendue aux convocations de la police qui l’avait déjà entendue en audition libre en avril 2024 et en avril 2025 pour « apologie du terrorisme ». Or, alors même qu’elle est protégée par son immunité de parlementaire européenne, cette convocation était cette fois-ci une garde à vue. Le flagrant délit a été invoqué pour passer outre cette immunité. Le délit : un tweet du 26 mars 2026, depuis effacé.
Cette affaire pose au moins trois questions.
La première est celle du respect fondamental de la liberté d’expression des parlementaires. L’immunité qui leur est accordée ne les autorise pas à détourner des fonds publics, comme certains procès en cours le rappellent. En revanche, elle protège leur expression politique. Revenir sur ce point est un pas dans une direction délétère pour la démocratie. Se prévaloir du flagrant délit pour un tweet effacé relève d’une torsion des principes. Comment la police française, sous le contrôle du pouvoir français, a-t-elle pu se le permettre ? Que font le Parlement européen et la Commission européenne pour défendre ce droit ? On attend.
La seconde question est celle de la fake news, relayée partout, de présence de drogues dans le sac à main de la députée. Rima Hassan est une militante responsable et il était très surprenant qu’elle ait pu se rendre à une audition de police en ayant sur elle des substances illicites. Le doute était premier. On sait désormais qu’il s’agissait de substances achetées légalement dans un magasin de CBD. Pourtant elle est à nouveau convoquée ce matin par la police. Cela confine à de l’acharnement. On se demandera comment de telles « infos », aussi sensibles, ont pu être divulguées immédiatement aux médias ? Comment se fait-il que, sur les plateaux, personne n’ait émis un doute sérieux(1) sur le fait que Rima Hassan se rende à un commissariat avec des drogues interdites ? Qui a interrogé les sources de cette info ? Le fil direct entre police/justice et médias est devenu hautement problématique. Ici, c’est la réputation et la crédibilité politique d’une parlementaire qui est mise à mal. Le ministre doit y mettre bon ordre. À l’entendre ce matin, il semble plutôt vouloir poursuivre.
Enfin, on pourra discuter de l’opportunité d’un tweet valorisant l’action d’un homme ayant massacré 26 personnes à l’aéroport de Tel Aviv il y a 55 ans. Dans son tweet, Rima Hassan ne valorisait pas cette action, mais l’engagement de cet homme en faveur du combat des Palestiniens. Il disait : « J’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir ». La députée a supprimé ce tweet, sans bien sûr renier son soutien à la résistance palestinienne, même armée. Elle se réfère au droit de résistance reconnu par l’ONU. Faut-il pour autant valoriser cette action terroriste ? On peut franchement en douter. Tweeter moins souvent et moins vite serait sûrement une bonne idée. S’attacher à faire comprendre l’action criminelle du pouvoir israélien et faire connaître la condition des Palestiniens et les luttes qu’ils mènent, voilà qui serait un moyen plus efficace de réunir largement autour de ce combat. Rima Hassan est une femme courageuse et engagée pour son peuple, mais cette lutte doit faire l’objet d’une réflexion politique collective élargie.
(1) Contactée ce jeudi vers 17 heures par BFMTV, j’avais donné mon accord pour venir « défendre » Rima Hassan en plateau. Une nouvelle fois – c’est devenu un running gag –, ma venue a été annulée au dernier moment et seul le journaliste de Valeurs actuelles était présent en tant que journaliste politique sur le plateau de Marc Fauvelle. Le présentateur de la tranche a dit à l’antenne que personne n’avait accepté de venir défendre la députée. C’est faux
mise en ligne le 7 avril 2026
Amine Snoussi & Léa Joe Barakat (juriste hispano-libanaise, spécialiste des relations internationales)
sur https://frustrationmagazine.fr/
À l’heure où l’on écrit ces mots, on compte plus de 1 000 morts au Liban et plus d’un million de déplacés. Les bombardements israéliens ciblent le sud de Beyrouth et toutes les nuits, les Libanais observent le ciel et se demandent si les missiles qu’ils voient passer viennent frapper leurs villes ou sont à destination de Téhéran ou Tel Aviv. Les bombes au Liban, ce n’est pas une nouveauté spécifiquement quand c’est Israël qui les largue. Si dès sa première arrivée au pouvoir en 1996, Benyamin Netanyahou s’est opposé à toute forme de négociation avec la diplomatie palestinienne, c’est car ses objectifs coloniaux ne s’arrêtent ni à la bande de Gaza ni à la Cisjordanie.
Eretz Israël (le Grand Israël) , un État dans les dimensions des prétendus royaumes de la Bible, est un fantasme historique du nationalisme sioniste. Ce territoire s’étend, selon la formule biblique, « du fleuve d’Égypte à l’Euphrate » : il inclut la Cisjordanie occupée, une partie de la Jordanie et de l’Égypte… mais aussi un morceau du Liban.
Pourquoi ce projet du Grand Israël ressurgit-il avec une telle brutalité aujourd’hui ? D’abord, parce que depuis 2022, la coalition au pouvoir de Benyamin Netanyahou inclut une aile ultra-religieuse incarnée par Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, qui n’hésitent pas à le revendiquer ouvertement. À Jérusalem, Smotrich haranguait ses partisans : « Est-ce qu’on a peur du mot occupation ? Non ! » Le 23 mars 2026, depuis la Knesset, Smotrich a déclaré à la radio que la campagne militaire au Liban devait « se terminer avec une réalité complètement différente, à la fois concernant le Hezbollah et le changement des frontières d’Israël ». Et d’enfoncer le clou : « Je le dis ici sans hésiter… et où que je me trouve : la nouvelle frontière israélienne doit être le Litani. »
Le Litani : une revendication vieille de plusieurs décennies.
La formule choisie par Smotrich est politiquement explosive pour une raison simple : le Litani, c’est la principale ressource hydraulique du sud du Liban, à environ 30 kilomètres de la frontière israélienne. Dans une région où l’eau est une ressource stratégique autant que militaire, contrôler le Litani, c’est tenir le sud du Liban par la gorge au sens littéral. L’idée d’un intérêt israélien pour les eaux du Litani ne date pas d’aujourd’hui. Des travaux anciens rappellent que ce fleuve a longtemps occupé une place dans certaines réflexions sionistes et israéliennes. Ce n’est donc pas une improvisation de Smotrich, c’est l’actualisation d’un agenda colonial structurel, porté depuis les années 1970.
L’invasion terrestre de mars 2026 est loin d’être le commencement de l’histoire. Au contraire, elle s’inscrit dans une continuité de tensions et d’interventions militaires qui remontent à plusieurs décennies. Dès les années 1970, le sud du Liban devient un espace stratégique dans le conflit israélo-arabe. Après son expulsion de Jordanie en 1970, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’installe massivement au Liban, en particulier dans le sud du pays, qui devient progressivement une base pour des opérations contre Israël.
En mars 1978, Israël lance l’opération Litani (ce n’est pas un hasard si elle porte ce nom), première invasion majeure du sud du Liban, avec l’objectif déclaré de repousser les combattants palestiniens au nord du fleuve éponyme et de sécuriser sa frontière nord. Cette intervention provoque une réaction rapide de la communauté internationale : le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 425, qui appelle au retrait immédiat des forces israéliennes et réaffirme la souveraineté du Liban. Israël ne l’entend pas de cette oreille. Les forces se retirent, mais cèdent leurs positions à l’Armée du Liban Sud, une milice supplétive directement financée par Tel Aviv pour faire le sale boulot par procuration.
1982 : l’invasion qui a fabriqué son propre cauchemar
Quelques années plus tard, en 1982, une nouvelle invasion israélienne conduit les forces de Tsahal jusqu’à Beyrouth. L’objectif déclaré d’Israël était, en juin 1982, de détruire en 72 heures les infrastructures de l’OLP sur une zone de 40 km au nord de la frontière. L’objectif réel, selon plusieurs sources, était de détruire l’OLP en allant jusqu’à Beyrouth et de modifier la structure multiconfessionnelle du pouvoir au Liban pour en faire un État chrétien allié d’Israël. Un gouvernement ami, c’est un objectif colonial classique comme l’a fait et le fait encore la France en Afrique (Tunisie de Ben Ali, Tchad de Déby, Niger de Bazoum)
L’opération s’appelle « Paix en Galilée ». Le cynisme du nom mérite d’être souligné. La spécialiste de communication Dalia Gavriely-Nuri analyse ce choix comme une forme de normalisation de la guerre, présentée comme l’inverse d’une entreprise belliqueuse, une opération pacificatrice, par conséquent légitime. La technique n’a pas pris une ride. Vingt mille Libanais et Palestiniens, en majorité des civils, sont tués. En septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila est commis par les milices phalangistes chrétiennes alliées d’Israël, pendant que l’armée israélienne occupe encore cette partie de la ville.
Et maintenant, le paradoxe : Israël obtient ce qu’il voulait militairement. L’OLP est chassée. Mais politiquement, c’est un désastre retentissant. La population chiite du sud du Liban, satisfaite dans un premier temps du départ des combattants palestiniens, devient hostile à Israël à la suite des violences qu’elle subit au cours de l’occupation israélienne. L’invasion favorise la fondation, en 1982, du Hezbollah, milice chiite islamiste soutenue par l’Iran, et anti-israélienne. Autrement dit : en voulant installer un gouvernement ami, Israël a engendré son ennemi le plus durable. Une leçon que l’histoire s’obstine à lui répéter et qu’il s’obstine à ignorer.
La victoire de Tsahal au Liban, incontestable sur le plan militaire, se retourne en grande partie contre elle au plan politique. Israël se maintient dans une zone tampon au sud du pays jusqu’en 2000. Dix-huit ans d’occupation, de résistance et de guérilla chiite qui font du Hezbollah une organisation de plus en plus structurée, populaire et redoutable. À chaque affrontement, le Hezbollah en sort renforcé.
La fragilité du Liban tient entre autre à sa structure politique et sociale particulière
Le pays repose sur un système dit confessionnel, qui organise la répartition du pouvoir entre différentes communautés religieuses. Le président doit être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président du Parlement musulman chiite. Ce système avait pour objectif de garantir la représentation des différentes composantes de la société libanaise, dans un pays où cohabitent de nombreuses confessions. Mais cette organisation politique rend également la société plus vulnérable aux divisions, notamment en période de crise ou de guerre. Dans ces moments-là, les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en tensions communautaires, chaque groupe percevant les événements à travers le prisme de son appartenance confessionnelle.
Les récents affrontements illustrent cette dynamique. Lorsque le Hezbollah a lancé des frappes contre Israël en 2026, ces actions n’ont pas seulement eu des conséquences militaires : elles ont également accentué les divisions internes au Liban. Le Hezbollah étant principalement soutenu par une partie de la communauté chiite, ses actions creusent davantage le fossé entre les différentes communautés du pays. Malgré ces divisions, une partie de la jeunesse libanaise tente aujourd’hui de dépasser ces clivages. Consciente des limites du système confessionnel, elle cherche à construire une identité nationale plus forte et à imaginer un avenir politique qui ne soit plus uniquement défini par l’appartenance communautaire.
Le Hezbollah, un État dans l’État
Le Hezbollah n’est pas une organisation que l’on peut ranger dans une seule case. C’est précisément ce qui fait sa singularité et sa complexité. Né dans le chaos de la guerre civile libanaise et dans le sillage de l’invasion israélienne de 1982, le mouvement s’est construit comme une « résistance » armée, mais il ne s’est jamais limité à cela. Le Hezbollah est à la fois une force militaire structurée, un parti politique pleinement intégré au système libanais, et un acteur social profondément enraciné dans les communautés chiites.
Cette triple identité lui permet de parler plusieurs langages à la fois. Sur le plan local, il se présente comme un protecteur, un fournisseur de services et un représentant politique. Sur le plan régional, il agit comme un acteur stratégique aligné avec l’Iran. À l’international, il est souvent perçu et désigné comme une organisation terroriste. Aucune de ces lectures n’est fausse, mais aucune n’est suffisante seule : la notion de terrorisme est toujours à relativiser dans le cadre d’une occupation et/ou d’une guerre d’agression. Dans le contexte israélien par exemple, plusieurs spécialistes palestiniens parlent de terrorisme d’État pour qualifier les actions du régime colonial.
Le fait qu’il conserve un arsenal militaire en dehors du cadre de l’armée libanaise est, pour beaucoup, une atteinte directe à la souveraineté de l’État et alimente une fracture profonde au sein de la société libanaise, entre ses partisans et ceux qui estiment que ces armes devraient être exclusivement sous contrôle étatique. Mais il faut rappeler l’histoire à ceux qui se scandalisent de cet état de fait : c’est précisément l’occupation israélienne de 1982 à 2000 qui a rendu le Hezbollah politiquement légitime aux yeux d’une grande partie de la population. La guerre de 2006 a permis au Hezbollah de faire accréditer l’idée qu’il disposait d’une capacité de dissuasion contre Israël, lui donnant un argument pour conserver son arsenal militaire : c’est grâce à cet arsenal qu’Israël avait été incapable d’envahir le Liban.
Cette guerre, connue sous le nom de « guerre des 33 jours », éclate le 12 juillet 2006. Des miliciens du Hezbollah enlèvent deux militaires israéliens à Aïta el-Chaab, dans la zone frontalière, avec l’objectif de provoquer un échange de prisonniers.
La réponse israélienne est immédiate et disproportionnée : l’armée israélienne bombarde tous les points vitaux du pays (centrales électriques, ponts, aéroport) paralysant son économie, causant environ 1 200 morts et conduisant à l’exode de près d’un million de personnes. Mais c’est militairement que le Hezbollah va marquer les esprits. Il démontre non seulement sa capacité à repousser Tsahal de façon conventionnelle lors d’affrontements en terrain ouvert, mais aussi sa maîtrise de la guérilla urbaine, notamment lors des combats autour de Bint Jebel : une ville symbolique, celle-là même où Nasrallah avait prononcé son discours de la victoire en 2000. Israël annonce avoir tué 320 combattants du Hezbollah, tandis qu’il déplore lui-même 159 morts, dont 39 civils, en 34 jours de combat. Tsahal n’a pas réussi à détruire le Hezbollah, ni même à reprendre le contrôle du sud du Liban. Pour le mouvement chiite, le bilan est suffisant pour proclamer une victoire et c’est ainsi qu’Israël à forgé l’outil majeur de sa propre résistance : la légitimité militaire du Hezbollah.
Le Hezbollah existe donc dans cet entre-deux permanent : entre État et non-État, entre légitimité politique et controverse internationale. Sa force réside précisément dans cette capacité à naviguer entre ces rôles, à s’adapter, et à imposer son propre récit. L’armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la ligne bleue comme convenu par le cessez-le-feu. Les bombardements israéliens se sont poursuivis, en violation de l’accord.
Pourtant, cette lecture de la “résistance” se heurte aujourd’hui à la réalité du terrain en 2026. Le Hezbollah ne sort pas victorieux d’un conflit qui laisse le sud du Liban en grande partie inhabitable, Beyrouth sous la menace constante de frappes, et une population massivement déplacée et précarisée. L’économie libanaise, à peine remise des destructions de 2024, est de nouveau fragilisée. Surtout, l’entrée en escalade après la mort du guide suprême iranien souligne une logique d’alignement régional davantage qu’un calcul strictement libanais. En engageant le pays dans une guerre qu’il ne peut assumer seul, le Hezbollah expose les limites stratégiques de son propre modèle. Reconnaître les limites et les responsabilités du Hezbollah ne revient pas à relativiser la logique d’expansion et de domination territoriale à l’œuvre du côté israélien.
Ce que l’histoire répète depuis près de cinquante ans, c’est qu’Israël ne cherche pas la sécurité au Liban mais le contrôle des terres, de l’eau et surtout, des frontières redessinées à coups de bombes. Le 4 mars 2026, Israël a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l’appareil d’État israélien depuis 1978. Une zone tampon de 30 kilomètres permettant à à Tsahal de progresser dans le territoire libanais. Aujourd’hui, la zone à évacuer a été élargie de près de 10 kilomètres jusqu’au fleuve Zahrani, soit une surface totale équivalente à 10% du territoire libanais. La thèse du nettoyage ethnique est désormais une réalité : comme dans la bande de Gaza durant les deux dernières années, les incursions israéliennes précédent une extension progressive de l’occupation et donc une continuité du déplacement forcé.
mise en ligne le 7 avril 2026
Par Marmar Kabir, journaliste, essayiste, militante associative sur www.humanite.fr
L’agression militaire américano-israélienne débutée le 28 février 2026, présentée à ses débuts comme une intervention visant à contenir une menace nucléaire et à « apporter la démocratie » à l’Iran, a, dès les premiers jours, largement débordé les objectifs annoncés.
Ce ne sont pas uniquement les personnalités du régime ou les installations stratégiques qui ont été visées, mais aussi les fondements mêmes d’une société : ses écoles, ses hôpitaux, ses universités, ses logements, son économie, son héritage et son histoire. Une guerre qui, au-delà du territoire iranien, s’attaque aux éléments constitutifs du patrimoine de l’humanité1.
Le premier choc survient avec la frappe contre une école de filles à Minab, au sud d’Iran, le 28 février, qui a laissé 170 morts. Plus de 600 écoles ont été endommagées ou détruites. L’éducation, censée être protégée en toutes circonstances, devient une cible directe de la guerre.
Dans le même mouvement, les structures de santé sont touchées. À Téhéran, les hôpitaux Gandhi et Khatam ont été frappés, suivis par d’autres attaques visant des centres médicaux, des établissements psychiatriques, des installations pharmaceutiques2.
L’Institut Pasteur de Téhéran, fondé en 1920, est aussi cruellement bombardé. Dans un système déjà affaibli par les sanctions, chaque frappe réduit la capacité de soigner. Les déclarations américaines évoquant des frappes contre les centrales électriques, les ponts et les infrastructures vitales traduisent une stratégie d’asphyxie.
Les hôpitaux ne pourraient fonctionner que 72 heures avec des générateurs. Ensuite, tout s’arrêterait ou presque : les services de réanimation, les machines de dialyse, les soins intensifs. Priver une population d’électricité, c’est aussi la priver d’eau potable, de chaîne du froid, de conditions sanitaires minimales. C’est ouvrir la voie à des pénuries, à des crises alimentaires, à des risques de famine et d’épidémie
Les universités, elles aussi, sont atteintes. L’Université Sharif de technologie, l’Université de technologie Amir Kabir, l’Iran University of Science and Technology, l’Université Shahid Beheshti et l’Université technologique d’Ispahan figurent parmi les établissements touchés. Il s’agit d’universités majeures, parmi les plus prestigieuses du pays, reconnues à l’échelle internationale et bien classées au niveau mondial.
Au moins 30 universités sont endommagées. Là où se tenaient des amphithéâtres et des laboratoires remplis d’étudiants, ne restent que des bâtiments éventrés. Dans un pays qui compte plus de 3 millions d’étudiants, dont 55 à 60 % de femmes, ces frappes visent directement une génération entière engagée dans la production du savoir, de la science et de la pensée.
Ces destructions traversent les vies. Kamran, doctorant iranien à Paris, témoigne : « J’ai vu au milieu de la nuit du 5 au 6 avril les images de la destruction de l’université Sharif. J’y ai passé une partie de ma vie, c’était ma seconde maison. Votre « guerre humanitaire » est criminelle, Messieurs ».
Mojghan, profitant de quelques minutes d’accès à internet, écrit de Shiraz : « Ma patrie brûle, j’ai du mal à respirer, la vie d’avant me manque. » Ghazal, étudiante iranienne arrivée en France depuis quelques mois, confie : « Ma famille a été obligée de quitter l’appartement familial, détruit par des bombes dites “ciblées”. » Derrière les chiffres, il y a des voix et des vies déplacées que les médias en France montrent peu. Les Iraniens sont déshumanisés.
Dans le même temps, les infrastructures économiques sont frappées. La zone pétrochimique de Mahshahr, pilier de l’économie iranienne, est touchée. Les conséquences dépassent le site lui-même : pollution de l’air, contamination des sols, risques écologiques majeurs. Des milliers de travailleurs perdent leur emploi. À leurs côtés, les travailleurs journaliers, dont la survie dépend d’un revenu quotidien, sont parmi les premiers touchés. Les couches les plus défavorisées, les plus vulnérables, sont celles qui paient le prix le plus lourd de cette guerre.
Les zones résidentielles, elles aussi, paient un lourd tribut. Plus de 100 000 habitations auraient été endommagées ou détruites. Derrière ce chiffre, il y a des familles déplacées, des vies déracinées, des existences basculées dans la précarité. La guerre entre dans l’espace le plus intime : celui du foyer.
Et au-delà du présent, c’est le passé lui-même qui est menacé. L’Iran, terre d’histoire millénaire, abrite des sites majeurs du patrimoine mondial. Une trentaine d’entre eux a été endommagée. Le palais du Golestan à Téhéran, dont les origines remontent à l’époque safavide et qui fut transformé sous les Qajars au XIXe siècle, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2013, a subi des dégâts liés aux ondes de choc : vitres brisées, structures fragilisées.
À proximité, le Grand Bazar, dont certaines parties datent des XVIIIe et XIXe siècles, a également été touché. Le Palais Saad Abad, à Téhéran, Le Chehelsotoun à Ispahan et d’autres joyaux sont aussi endommagés.
La promesse de démocratie avancée pour la justifier s’avère un grand mensonge. La démocratie n’en sort pas renforcée ; elle en est une victime. Dans un contexte de guerre, les exécutions augmentent, les libertés se restreignent, la société civile est mise sous pression.
Accepter qu’un pays souverain soit ainsi attaqué, même lorsqu’il est qualifié d’autoritaire, revient à ouvrir la voie à un affaiblissement profond du droit international. Cela légitime, de fait, le piétinement des règles qui protègent les populations civiles et donne un blanc-seing à des logiques de domination qui s’apparentent à un néocolonialisme décomplexé.
Les exemples récents de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Libye l’ont déjà montré : les interventions militaires menées au nom de la démocratie n’ont pas produit les sociétés libres promises, mais des instabilités durables, des destructions massives et des sociétés fragilisées. La démocratie ne peut être imposée par la force extérieure : elle ne peut naître que de la volonté d’un peuple.
Paradoxalement, cette agression extérieure alimente un autre phénomène : un renforcement du sentiment national, non pas pour soutenir le régime, mais pour défendre la patrie. Comme l’écrivait René Char : « La dignité d’un homme seul, ça ne s’aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat. » Et ici, La dignité de 90 millions de personnes dans un pays agressé devient une force collective, une résistance qui ne peut être brisée par la destruction.
Les motivations géopolitiques s’inscrivent dans une histoire longue. Pour Israël, il s’agit d’affaiblir une puissance régionale perçue comme stratégique et hostile. Pour les États-Unis, le conflit s’inscrit aussi dans le prolongement de la rupture de 1979, lorsque la révolution iranienne a mis fin à leur influence directe et à leur accès privilégié aux ressources pétrolières du pays. Dans ce contexte, la démocratie apparaît moins comme un objectif que comme un discours mobilisé pour légitimer une agression néocoloniale.
Le droit international humanitaire établit pourtant une règle fondamentale : les infrastructures civiles ne doivent pas être ciblées. Lorsque des écoles, des hôpitaux, des réseaux électriques, des habitations ou des sites culturels sont frappés, c’est cette règle qui est mise en cause. Les effets cumulés, sanitaires, économiques, sociaux, culturels, dessinent un tableau d’ensemble inquiétant.
Ce qui est en jeu dépasse les frontières d’un conflit. Ces attaques sont perçues par de nombreux observateurs comme des violations graves du droit international, susceptibles de constituer des crimes de guerre. Ce qui est en jeu n’est pas seulement un conflit. C’est la limite que le monde accepte – ou refuse – de franchir.
Les luttes du peuple iranien pour la justice sociale et la démocratie ne peuvent progresser que dans des conditions de paix.
NOTES :
1. Lire aussi « Iran. Le vrai visage de la guerre » par Marmar Kabir sur le site d’Orient XXI.
2. « Une entreprise pharmaceutique iranienne touchée par des frappes américano-israéliennes », site du Médicament Bien Commun.
mise en ligne le 6 avril 2026
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
350 000 personnes ont déjà signé la pétition contre la loi Yadan, qui vise à museler toute critique d’Israël en France.
Ils sont déjà plus de 350 000 signataires à dire « Non à la loi Yadan ! », pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale pour dénoncer un « amalgame entre l’antisémitisme et la critique d’Israël (antisionisme) ». Déposée par Caroline Yadan, députée macroniste des Français de l’étranger dans une circonscription comprenant Israël, cette proposition de loi (PPL) doit être examinée le 16 avril.
Elle a pour but officiel d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi. La PPL Yadan crée donc de fait une confusion entre haine des juifs et critique de la politique d’un État.
« Oui, il faut lutter contre l’antisémitisme de toutes nos forces, comme contre toutes les autres discriminations, est-il écrit dans la pétition. Mais pas en muselant la liberté d’expression ni en assimilant la communauté juive à la politique de Benyamin Netanyahou. »
pour signer la pétition : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5158
Cyprien Caddeo et Elisabeth Fleury sur www.humanite.fr
Le texte porté par la députée macroniste est attendu mi-avril à l’Assemblée. Critiqué par de nombreux juristes et associations, il prévoit d’élargir le champ de l’antisémitisme à certaines critiques contre Israël.
Il s’en est fallu de peu pour que le texte arrive très en avance à l’Assemblée. Programmée pour un examen dans l’Hémicycle le 16 avril, la proposition de loi Yadan contre « les nouvelles formes d’antisémitisme » devait être examinée dès ce jeudi matin. C’est la députée porteuse du texte, Caroline Yadan (Renaissance), représentante des Français établis hors de France dans la circonscription comprenant Israël, qui l’a fait savoir, dans un mail adressé à ses collègues et leur enjoignant d’être présents pour faire barrage au vote de « l’extrême gauche ». Finalement, le débat aura bien lieu à la date prévue.
Déposée à l’automne 2024 mais congelée depuis, du fait de l’enlisement des débats budgétaires et des élections municipales, la proposition de loi Yadan organise en réalité la confusion entre antisémitisme et antisionisme, haine des juifs et critique de la politique du gouvernement israélien. Dans la lettre, le texte prévoit d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi.
Une députée en croisade contre tout soutien à la Palestine
Si Caroline Yadan jure que le texte ne vise pas « à interdire toute critique du gouvernement israélien ou à museler le soutien au peuple palestinien », les déclarations de la députée ont de quoi semer le doute. « Depuis quinze ans, on tue des juifs en France « au nom de Gaza ». Nier ce lien, c’est refuser de nommer ce qui frappe », estime-t-elle. L’élue macroniste est en croisade systématique contre tous les médias qui osent rappeler les crimes israéliens en Palestine : l’Humanité, le Monde, RFI, Arte, France Info ou encore la télévision publique suisse ont été, ces derniers mois, la cible de ses attaques.
Les propos de la ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, n’arrangent rien. Soutien sans faille du texte, elle a assuré, sur la chaîne pro-israélienne I24 News, qu’il permettrait de condamner ceux qui qualifient les politiques de Netanyahou de « génocidaires ». « Dire « de la mer au Jourdain », c’est appeler à l’effacement d’Israël. C’est accepter l’idée que les Israéliens n’auraient plus leur place », a aussi déclaré le premier ministre, Sébastien Lecornu, lors du dîner annuel du Crif, en février. Ce slogan pro-palestinien serait donc condamnable au pénal et assimilé de facto à de la haine contre les juifs.
La Macronie estime, par ailleurs, qu’il existe une majorité à l’Assemblée pour voter la loi. Mais les comptes sont-ils bons ? Si le texte a été signé par 130 députés allant de LR au Modem, plus deux élus PS, François Hollande et Jérôme Guedj, il devrait être rejeté par les insoumis, les communistes, les écologistes et une grande partie du PS – Olivier Faure y étant publiquement défavorable. Même le RN a annoncé s’y opposer, par la voix de Marine Le Pen.
« Une police de la pensée »
« Ce texte est une faute, tonne de longue date le député PCF Jean-Paul Lecoq. Il n’est pas possible qu’il y ait un seul État dans le monde dont la politique ne puisse être critiquée. Paradoxalement, cela contribue à faire d’Israël un État d’exception et donc à l’isoler. » Du côté de LFI, explicitement visée dans les sorties médiatiques de Caroline Yadan, la députée Clémence Guetté dénonce une « tentative de faire taire toute critique du gouvernement israélien, quelques jours après qu’Israël a adopté la peine de mort pour les Palestiniens, quelques heures après que des soldats de Tsahal ont tiré sur des soldats français sous casques bleus ».
La proposition de loi est par ailleurs dénoncée par un large front associatif et syndical, allant de la Ligue des droits de l’homme (fondée au moment de l’affaire Dreyfus) à la CGT, en passant par le Syndicat des avocats de France. « Par le contrôle de l’implicite, c’est une véritable (et hasardeuse) police de la pensée à laquelle devrait se livrer le juge pénal », écrit ce dernier.
« L’extension du délit d’apologie du terrorisme constitue l’outil principal de répression du discours sur Gaza, dénonce auprès de l’Humanité François Dubuisson, professeur de droit international. Sur la base de ce délit, encouragées par une circulaire ministérielle, des centaines de procédures ont été ouvertes pour des propos stupides, inutilement provocateurs, mais qui n’ont rien à voir avec du terrorisme. La loi Yadan entend élargir ce délit en y incluant notamment la « minoration » ou la « banalisation » d’actes terroristes. Comme si, en contextualisant ces actes, on en atténuait la gravité. » Dénoncer la politique coloniale israélienne nous vaudra-t-il, demain, d’être traînés au tribunal ?
mise en ligne le 6 avril 2026
Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr
Les municipales ont marqué un net recul des listes écologistes. Pourtant, des politiques environnementales avancent à bas bruit dans les territoires. Et loin du « backlash » national, les attentes de changement sont fortes. Entretien avec le politiste Théodore Tallent.
Il est loin le temps des marches pour le climat, des espoirs de « monde d’après » et de la « vague verte ». La campagne électorale a mis sur la touche les questions environnementales et le parti Les Écologistes a encaissé de cuisantes défaites à l’issue du deuxième tour des municipales.
L’écologie politique est-elle au bord de la disparition ou est-elle en train de se transformer ? Comment la transition environnementale peut-elle avancer dans un contexte où le « backlash » anti-écolo atteint des sommets ?
Chercheur en science politique à Sciences Po, Théodore Tallent travaille sur la perception de la transition écologique dans les territoires ruraux. Dans un entretien à Mediapart, il revient sur le décalage entre l’avancée des politiques locales et les blocages au niveau national. Et ce qui permettrait de les lever.
Mediapart : Sur la dizaine de grandes villes conquises en 2020, le parti Les Écologistes n’en a conservé que trois à l’issue des élections municipales de 2026 : Tours, Lyon et Grenoble. Est-ce la fin de l’écologie politique ?
Théodore Tallent : Il faut faire attention à ne pas surinterpréter les résultats. Il y avait un ensemble d’enjeux propres aux petites communes et aux grandes métropoles, qui rend difficile toute conclusion générale sur l’état d’esprit des électeurs et électrices sur les questions environnementales.
Ce que l’on voit en tout cas, c’est que le parti Les Écologistes a du mal à s’imposer comme parti indépendant, et qu’il est renvoyé à ce qu’il a été pendant longtemps : plutôt un petit parti d’ajustement dans des coalitions, alors qu’on avait cru, en 2019-2020, avec sa poussée aux européennes puis aux municipales, qu’il pouvait devenir un grand parti structurant, comme le sont par exemple les Grünen en Allemagne.
On observe également que l’écologie en tant qu’objet politique est complètement en retrait. Pendant la campagne électorale, elle a disparu de l’espace médiatique et politique : selon l’association QuotaClimat, l’information environnementale n’a occupé que 2,3 % de temps d’antenne, et l’on voit, à travers différentes études, que l’écologie n’apparaît plus comme un sujet prioritaire chez les citoyens. C’est assez préoccupant.
Pourtant, les sujets environnementaux sont loin d’être absents des politiques locales…
Théodore Tallent : En effet, et ils font même l’objet d’un relatif consensus. À part quelques sujets spécifiques, qui sont conflictuels, comme des mesures agricoles et les zones à faibles émissions (ZFE), la plupart sont compris comme un objet d’amélioration de la qualité de vie.
C’est la préservation de la forêt autour de chez soi, la végétalisation de la commune, le développement de mobilités très concrètes comme des taxis pour des personnes âgées ou des parkings de covoiturage, la rénovation énergétique des bâtiments publics…
Dans mes études de terrain, j’ai pu voir combien les mairies développaient tout cela. Pour une municipalité, faire l’économie d’une facture d’énergie de 50 000 à 100 000 euros sur une salle communale et avoir ainsi plus d’argent pour la subvention au club de foot, ça compte ! Tout cela se traduit par une amélioration du cadre de vie. Cela n’apparaît peut-être pas comme quelque chose de très politique au premier abord, mais c’est cela qui suscite l’adhésion des gens. Ils y voient des actions sincères qui ont des impacts directs sur leur environnement proche et leur quotidien.
Une écologie qui ne se définit plus comme telle ?
Théodore Tallent : Beaucoup de maires ne vont pas mettre cette étiquette en avant. Ils vont plutôt présenter leur politique environnementale comme une politique de bon sens. Et cela fonctionne, car c’est abordé sous l’angle de la proximité, avec des mesures très concrètes. En fait, c’est une politique de protection collective.
L’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse.
La question est de trouver le moyen de faire passer du niveau local au niveau macro. Si planter des arbres et rénover des écoles fait sens localement, ce n’est pas ça qui fait adhérer à un projet écologique au plan national, où les sujets peuvent être très conflictuels. Mettre fin aux véhicules thermiques, développer les énergies renouvelables à grandes échelles, trouver les sommes nécessaires à ces transitions… On voit bien que lorsqu’il s’agit d’engager des réformes structurelles, cela suscite énormément de résistances. Que ce soit à l’Assemblée nationale, au gouvernement ou à Bruxelles, des majorités anti-écolos et des alliances droite-extrême droite détricotent les textes et la transition écologique n’avance pas.
Voyez-vous toutefois des pistes à explorer pour effectuer ce changement d’échelle ?
Théodore Tallent : Il faut, me semble-t-il, montrer concrètement comment une politique publique peut changer la vie des gens. La qualité de l’air et de l’eau améliore notre santé. La diminution de nos factures d’énergie et de carburant améliore notre quotidien. Il faut expliquer tout cela ! Puis mettre en place des politiques qui y répondent.
Au cours de mon travail de terrain, j’ai pu constater que l’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse. La réalité, c’est que les gens ont parfaitement compris que les changements étaient nécessaires, et qu’ils y sont prêts. Mais à certaines conditions : il faut que ce soit juste socialement, et que tout le monde y contribue.
Dans une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de l’ONG Transports & Environnement à laquelle j’ai contribué, nous avons fait par exemple la proposition d’un parc social d’un million de voitures électriques, afin qu’un maximum de personnes puissent avoir accès à ces véhicules et que cela relance la production en France.
La majorité des gens sont modérément ou véritablement contraints dans leur budget, tout en étant convaincus de la nécessité de politiques environnementales. Il faut les accompagner. L’an dernier, une étude du Climate Change Community – l’équivalent au Royaume-Uni du Haut Conseil pour le climat – a montré qu’une politique efficace de décarbonation sur les véhicules et les logements permettrait d’économiser l’équivalent de 1 700 euros par an et par foyer. Voilà un bénéfice concret de la transition…
Quelles pourraient être aujourd’hui les ressorts d’une mobilisation face aux urgences écologiques, alors que le backlash anti-écolo a atteint des sommets au niveau national ?
Théodore Tallent : Il y a selon moi deux manières aujourd’hui de rentrer dans l’écologie : le pouvoir d’achat et la santé. Le premier, on vient de le voir, ce sont notamment les économies que peut nous apporter une politique de transition énergétique. La seconde, on l’a vue avec les plus de deux millions de signatures contre la loi Duplomb. Le soutien à la fin des pesticides ne faiblit pas, et c’est la même chose avec les PFAS, le cadmium… Les gens tiennent à leur santé et à celle de leurs proches, c’est quelque chose de très mobilisateur.
mise en ligne le 4 avril 2026
L'éditorial de Fabien Gay sur www.humanite.fr
Alors que la campagne des élections municipales a cristallisé les tensions, le niveau est encore monté d’un cran au sortir des résultats. Que des maires, démocratiquement élus, soient pris pour cible en raison de leur origine, de leur nom ou de leur couleur de peau est une honte pour la République.
De Saint-Denis au Blanc-Mesnil, en passant par Mantes-la-Jolie, des édiles sont victimes de racisme. Comme si, aux yeux de certains, ils ne pouvaient ni incarner l’autorité républicaine ni porter avec dignité l’écharpe tricolore. C’est l’idée même de citoyenneté qui est attaquée par ces relents xénophobes.
Pourtant, ces maires n’ont pas conquis leur mandat autrement que par les urnes, comme les autres. Ils sont l’expression d’un choix démocratique clair, celui de dizaines de milliers d’habitantes et d’habitants qui ont décidé, librement, de confier leur avenir à celles et ceux qui comprennent leur quotidien, qui ne sont pas déconnectés des problématiques locales, qui ne brutalisent pas les plus vulnérables et dont ils estiment qu’ils sont les plus à même de les représenter.
Pour certains, à droite et à l’extrême droite, l’égalité républicaine est à géométrie variable. Elle s’arrête là où commencent les origines, les patronymes, les trajectoires sociales avec l’idée insidieuse que certains Français seraient plus légitimes que d’autres pour représenter la nation. Cela délégitime les votes des habitants, en jouant sur des peurs infondées et des fantasmes malfaisants quant au devenir de ces communes.
Les réactions hostiles de responsables politiques ou de certains médias bollorisés révèlent un racisme persistant, décomplexé, mais aussi un mépris de classe profondément enraciné. Comme si la légitimité politique restait l’apanage d’un profil unique, figé dans le temps : souvent un homme, blanc, âgé, issu de certains cercles, fruit de la reproduction d’une « élite ».
À l’inverse, ces nouveaux maires incarnent une richesse et une diversité collective : celle d’un pays pluriel, traversé d’histoires multiples, mais uni par un même idéal de justice et de progrès. Leur engagement est souvent le fruit d’un long parcours, fait d’investissement local, de militantisme, de proximité avec les habitants. Leur élection est le signe d’une confiance populaire que les perdants refusent d’admettre.
Dans le même temps, une autre réalité interpelle. Comment accepter qu’un maire soit contesté pour ce qu’il est, tandis qu’un autre puisse être soutenu malgré ce qui lui est reproché, c’est-à-dire des plaintes pour quatre viols avec interdiction d’être présent sur le territoire de sa ville ? Comment tolérer que l’apparence ou le parcours social déclenchent une hostilité immédiate, quand des comportements répréhensibles sont relativisés ?
Cette injustice fragilise profondément la confiance dans les institutions et alimente un sentiment d’abandon et de colère. Nous devons être nombreux à dénoncer les dérives et attaques racistes. Nous devons continuer de refuser de caricaturer et stigmatiser les citoyens, notamment ceux des quartiers populaires.
La diversité n’est pas une menace, elle est une force. Elle enrichit notre vie collective, elle renforce notre démocratie, notamment parce que des citoyens et des citoyennes se sentent enfin représentés. C’est un fait. Tout cela doit nous interroger au moment où l’abstention est toujours aussi élevée et où la crise démocratique s’aggrave.
Ces maires, aujourd’hui pris pour cible, sont aussi les visages d’une République qui avance, celle d’une France où chacun, quelle que soit son origine, peut aspirer à représenter les autres, à servir l’intérêt général et à porter haut les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité !
mise en ligne le4 avril 2026
Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr
À Marseille, la flottille Thousand Madleens to Gaza prépare 19 bateaux, pour un départ samedi 4 avril. À l’approche du jour J, une centaine de militants s’activent pour un projet qu’ils voient comme un geste de solidarité, pour ne pas « laisser ce monde aux fascistes ».
Marseille (Bouches-du-Rhône).– Sur le port de L’Estaque, celui des quartiers nord de Marseille, une centaine de militant·es ont investi des hangars rouillés, grignotés par le sel. Ils et elles les ont nettoyés pour les transformer en lieux de vie et de travail. Sur le quai sont amarrés dix-neuf voiliers d’une dizaine de mètres chacun, qui vont accueillir six à huit personnes. Leurs mats tintent sans arrêt sous le mistral.
Ce samedi 4 avril, la flottille Thousand Madleens to Gaza lèvera l’ancre. En Méditerranée, elle unira ses forces à la Global Sumud Flotilla qui doit partir le 12 avril de Barcelone avec cent bateaux. Ensemble, ces flottilles seront deux fois plus grandes que celles qui ont déjà fait le voyage, divisées en trois convois, à l’automne dernier.
Le 1er octobre 2025, un voilier était parvenu à quelques milles des côtes gazaouies avant d’être intercepté par l’armée israélienne, et ses passagers et passagères avaient été emprisonné·es pendant une longue semaine. « Cette fois, on va briser le blocus israélien. J’y crois », dit Manon, 31 ans, skippeuse. « Nomade », elle n’est « pas très militante en général ». Elle s’est rendue à une réunion organisée par le collectif pour mobiliser des marins. « J’ai donné mon numéro direct, avant que la réunion commence. J’ai tout de suite su que j’étais prête à prendre ce risque. Je préfère faire que dire. Et je ne veux pas laisser ce monde aux fascistes. Ils prennent de la force, ils nous serrent la gorge, petit à petit. »
Les Thousand Madleens se sont installé·es ici il y a quatre semaines environ. « Nos bateaux étaient dispersés dans plusieurs ports en France. Il fallait les regrouper. Marseille était une évidence », raconte Némo*, sur le voilier qu’il va skipper. Les militant·es ont contacté le commandement du grand port maritime de Marseille, propriétaire des lieux. « Ils n’ont pas répondu, on s’est installés. Ici, c’est la loi de la mer qui s’exerce, et la solidarité est un devoir », dit Némo.
Ce syndicaliste encarté Solidaires dans la marine marchande est un des rares « darons » du collectif, avec ses « trente ans d’engagement militant dans les milieux autonomes et anarchistes ». « Je ne suis pas un professionnel de la cause palestinienne, précise-t-il. Pour moi, c’est une lutte anticapitaliste, une lutte des classes. »
Le collectif fonctionne de manière aussi horizontale que possible. Des réunions se tiennent le matin et en début d’après-midi pour organiser la journée de travail. Chacun·e peut prendre la parole. Tino*, l’un des porte-parole, décrit « plein de cercles » qui se sont formés selon les compétences : « la navigation, le juridique, la logistique, l’électricité, les soins, la communication, les relations internationales, etc. ».
Crowdfunding et collecte de dons
La flottille a réuni un budget de 500 000 euros : « 20 % viennent de fondations, comme la fondation Danielle-Mitterrand, détaille Tino. 80 % sont des dons, recueillis via le crowdfunding sur Internet, mais aussi grâce à des collectes organisées par les différents groupes locaux du Thousand Madleens to Gaza. En Bretagne, ils ont vendu des crêpes. À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), un gars a vendu des petits drapeaux palestiniens à chaque marché, pendant six mois. Il a récolté 13 000 euros. Cela nous oblige à avoir la gestion la plus rigoureuse de l’argent. »
Celui qui se fait appeler « D. E. S. » s’occupe de la logistique à L’Estaque. Il est arrivé il y a huit jours de Poitiers (Vienne), où il a monté un groupe Thousand Madleens to Gaza l’été dernier. Lui aussi est un primo-militant : « J’étais tellement frustré de ne pouvoir rien faire. J’ai entendu Rima Hassan parler de la flottille. On a monté un groupe à Poitiers et organisé plein d’événements pour lever des fonds : des concerts, un off au festival de la BD d’Angoulême. » Il sait faire : son travail est de manager des artistes. Un de ses amis de Poitiers sera sur un des bateaux. Lui n’est pas prêt : « On sait comment les Israéliens traitent les personnes racisées. J’ai deux enfants. »
Pour donner un coup de main ou faire des dons, des personnes passent, habitant·es de L’Estaque ou de plus loin, informé·es par Facebook ou WhatsApp de ce qui se joue ici. Fatima vient de Gignac-la Nerthe, à 10 kilomètres au nord. Elle a été surprise par les lieux : il faut passer par un trou dans un mur pour rejoindre le grand hangar aux airs de squat. « Je m’attendais à quelque chose de plus officiel », dit-elle.
À bien y regarder, en réalité, l’ordre règne. Il y a une cuisine, quelques tables, et surtout du matériel donné ou acheté, en cours de tri : un paquet de gilets de sauvetage, des vêtements de seconde main, des médicaments. Fatima et son amie ont participé au tri pour constituer une pharmacie complète dans chaque bateau.
Se sentir « utiles »
L’infirmière Coraline et le kinésithérapeute Amine préparent des kits de seringues de Valium. Ils font le compte de ce qu’il manque : « des antidiarrhéiques, de la Biafine, des produits ophtalmologiques ». Amine, qui vient de Marseille, va faire jouer son réseau pour collecter des dons de médicaments. Coraline est en vacances, elle vient de Toulouse (Haute-Garonne), et consacre deux jours à la flottille. Tous deux n’ont eu aucun engagement militant auparavant.
« On est là pour ne pas laisser pourrir la colère à l’intérieur de nous », résume Coraline. « On se sent un peu utiles dans ce monde où on ne peut pas faire grand-chose, complète Amine. L’attention s’est déplacée vers la guerre en Iran, mais le massacre continue. Israël a rétabli la peine de mort pour les Palestiniens, c’est dingue… »
Dans un autre hangar, une réunion se tient en plus petit groupe, celui des personnes les plus investies. Les journalistes sont tenu·es à l’écart. S’y discute la stratégie politique de Thousand Madleens to Gaza, entre toutes les organisations participantes.
Notre protection est d’être visibles et de ne pas être isolés quand on va subir la répression israélienne.
« Ici, c’est la gauche poubelle, rigole Théo*, tout le monde s’est politisé différemment. » Deux bateaux ont été achetés par la campagne française, un regroupement de syndicats et de partis politiques : Solidaires, la CGT du Nord et de Seine-Saint-Denis, Attac, la FSU, la CNT, La France insoumise, des anarchistes, etc.
Il y aura six à huit personnes par bateau : deux à trois skippers ou skippeuses, un medic, quatre à cinq personnes de la société civile avec diverses compétences. L’une d’entre elles doit donner de la visibilité médiatique à la flottille. Le nom des personnalités qui participeront à la flottille est tenu secret.
Chaque bateau est équipé d’une antenne Starlink, le réseau satellitaire d’Elon Musk, qui assure un accès à un Internet haut débit même au milieu de la Méditerranée. Ils ont aussi un traqueur GPS et un système vidéo qui marchera vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Notre protection est d’être visibles et de ne pas être isolés quand on va subir la répression israélienne », explique Némo. Des caméras filmeront les militaires israéliens quand ils arraisonneront les bateaux de la flottille.
Des réseaux militants qui se croisent
Dans un coin du hangar, ils sont quelques-uns affairés sur leurs ordinateurs. Ils s’occupent des réseaux sociaux de la flottille, écrivent La Gazette de L’Estaque, qui raconte jour après jour ce qui s’est passé la veille. « C’est aussi un travail d’archivage, de mémoire de ce mouvement », explique Azur*. Lui milite pour la Palestine « depuis le 7 octobre » 2023 et l’attaque du Hamas contre Israël, qui a donné lieu à la riposte que l’on sait.
Ses engagements sont plus larges : « On fait partie de cette génération qui s’est mobilisée pour le climat, derrière Greta [Thunberg]. Puis on a rejoint les luttes antiracistes, anticapitalistes, féministes. On vient de réseaux autonomes qui se croisent, se connaissent. » Dans les préparatifs pour la flottille, il est bluffé par « le mélange entre des gens qui viennent de réseaux militants et ceux qui apportent des compétences techniques. Le chantier fonctionne très bien, c’est incroyable ».
Essentiellement française, l’équipée qui s’élancera de L’Estaque compte aussi des Allemand·es, des Sud-Coréen·nes, des Écossais·es, des Italien·nes… Fry*, 29 ans, arrive tout juste de Bristol, en Angleterre. Il découvre le bateau qu’il va skipper. Il s’est mobilisé pour la Palestine quand des militant·es britanniques ont été arrêté·es parce qu’ils et elles manifestaient devant une usine d’armement qui fournit Israël. C’est à cette occasion qu’il a entendu parler des flottilles.
Membre de la Landworkers’ Alliance, un syndicat d’agriculteurs et d’agricultrices britanniques engagé·es dans l’agroécologie paysanne, il a une expérience précieuse : « J’ai skippé un bateau jusqu’au Brésil, pour participer à la COP30 ». Trans, son voilier, est celui « des minorités de genre ». Être à Marseille lui fait « du bien au cœur » : « On ne se laisse pas faire, on imprime notre marque sur le monde. »
mise en ligne le 3 avril 2026
Laurent Mouloud sur www.humanite.fr
À un an de la présidentielle, la séquence municipale n’aura pas apporté la clarté politique que certains appelaient de leurs vœux. De fait, les résultats de ce scrutin local, dont les enjeux ont été nationalisés à outrance, dessinent un paysage politique fragmenté comme rarement, écartelé entre grandes métropoles et territoires, entre milieux populaires et aisés, entre une gauche et une droite tiraillée chacune par des stratégies et alliances précaires. De ce tableau impressionniste émergent, néanmoins, deux dynamiques de fond qui, à n’en pas douter, structureront l’année électorale à venir.
La première est l’élargissement des passerelles entre le RN et la droite classique. À l’évidence, le travail de sape idéologique et de banalisation des thèmes de l’extrême droite, mené depuis des années par la Macronie et LR, a fini de décomplexer l’électorat conservateur. Sans le moindre scrupule républicain, il n’hésite plus, désormais, à donner sa voix au parti à la flamme. Et vice versa.
À Marseille, le RN Franck Allisio, défait au final par la gauche, a bénéficié à plein du réservoir électoral de Martine Vassal. La candidate de la droite et du centre, donnée à 20 % dans les sondages de début de campagne, a fini laminée au second tour à 5 %.
À Clermont-Ferrand, en revanche, lors d’une triangulaire de second tour, ce sont les électeurs RN qui se sont détournés de leur candidat, cette fois, pour donner leur voix à la droite. Qui, grâce à ce report massif, arrache d’un cheveu cette commune à la gauche, qui la gérait depuis la Libération.
On le voit, l’« union des droites », fantasmée par Éric Zemmour et Jordan Bardella, a commencé dans les urnes. Bien aidée par les contorsions hypocrites du patron de LR, Bruno Retailleau, qui, jouant d’un confusionnisme irresponsable, ne conçoit aujourd’hui de barrage républicain que contre la gauche, résumée à la présence diabolisée de La France insoumise.
Ce brouillage des repères aseptise le RN, dont l’élu vendéen, mis à part un hiatus économique, partage la vision autoritaire, ethnocentrée et anti-islam. Officiellement, Retailleau se défend de cette convergence idéologique. Mais qu’importe. Son électorat a bien compris le sous-texte. Et risque d’être tenté de préférer l’original à la copie en 2027.
L’autre dynamique sous-jacente à ce scrutin est le retour du discours mortifère des « deux gauches irréconciliables ». Les bureaux de vote sitôt fermés, nombre d’élus nationaux socialistes et insoumis ont couru les plateaux pour se renvoyer la responsabilité des défaites. Chacun s’accusant d’être le « boulet » électoral de l’autre, tout en s’exonérant à bon compte des réalités locales, beaucoup moins clivées, qui ont mené à des défaites à Brest, Clermont-Ferrand ou Toulouse.
Une incessante bataille de leadership, où l’un ne conçoit que de l’emporter sur l’autre, serait forcément délétère pour l’avenir de la gauche. Si cette dernière veut espérer exister dans une future course à l’Élysée, elle ne peut faire l’économie d’un travail de rassemblement.
Oui, il est absurde de reprendre la rhétorique de diabolisation de LFI, que la droite et l’extrême droite nourrissent à longueur de journée pour précisément fracturer la gauche. Tout comme il est absurde de penser qu’une élection présidentielle ne nécessite pas de rallier tout un camp, au-delà même du sien.
Ces élections municipales ont montré que la marche vers le pouvoir de l’extrême droite n’était pas inéluctable. Les accords locaux et l’unité derrière des candidats avec de vrais projets de transformation sociale ont permis de lui barrer la route dans nombre de communes, et d’en conquérir de nouvelles.
À un an de l’échéance présidentielle, le devoir de la gauche sera, non pas de débattre d’elle-même à l’infini, mais de reconstruire une perspective commune, un projet susceptible de l’unir et de mobiliser en priorité les milieux populaires qui se sont largement abstenus dimanche dernier. À défaut, il est sûr que les « gauches irréconciliables » ne pèseront pas lourd face à l’« union des droites »…
mise en ligne le 3 avril 2026
Par Géraldine Hallot, Cellule investigation de Radio France sur https://www.radiofrance.fr/f
Actes surfacturés, patients fictifs, détournement de fonds, filières de blanchiment en lien avec le narcotrafic... La fraude dans le secteur de la santé ne cesse d’évoluer. La cellule investigation de Radio France lève le voile sur des pratiques désormais proches du crime organisé.
Les montants détournés donnent le tournis. La semaine dernière, 7 personnes étaient mises en examen, suspectées d’avoir escroqué l’Assurance Maladie de 58 millions d’euros dans 18 centres de santé, essentiellement dentaires, répartis sur tout le territoire. “Ce réseau a réussi à robotiser la facturation d’actes fictifs”, nous explique une source proche du dossier. “C’est une affaire exceptionnelle par son ampleur", commente pour sa part Fabien Badinier, le directeur de la lutte contre la fraude à l’Assurance Maladie. D’après des sources interrogées par la cellule investigation de Radio France, ces escrocs avaient adopté les codes du grand banditisme. Ils utilisaient de fausses identités, ne conversaient jamais par téléphone, ils étaient équipés de brouilleurs et variaient leur itinéraire à chaque déplacement. L'auteur principal logeait dans un Airbnb qu’il “pouvait quitter en 30 secondes”.
“On a souvent l'impression que les fraudes aux prestations sociales viennent de particuliers qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mais ce n’est pas du tout ce qui ressort de nos enquêtes”, commente le général José Montull, chef de l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), en charge des investigations dans cette affaire hors-norme, sous l’autorité de la JIRS (Juridiction interrégionale spécialisée) de Paris. Pour le général Montull, le portrait-robot des fraudeurs de la “Sécu” a évolué ces dernières années : “Nous avons affaire à des gens qui détournent des millions d'euros et qui ont un train de vie de flambeurs. Ils louent des appartements à 13 000 euros par mois à côté de la place Beauvau [à Paris, siège du ministère de l’Intérieur, NDLR], ils se déplacent en hélicoptère et achètent des véhicules de luxe. Donc on n'est pas du tout dans un schéma de fraude du pauvre”, poursuit le général Montull.
“Le système a été dévoyé”
Ces dernières années, les dérives se sont concentrées dans les centres de santé, dentaires et ophtalmologiques notamment. Ces centres ont ouvert un peu partout depuis la loi Bachelot de 2009, qui avait supprimé l’agrément préalable des autorités de santé pour faciliter leur ouverture. “Certains se sont engouffrés dans la brèche en se disant qu’il y avait de l'argent à se faire”, dénonce l’ex-députée et ancienne ministre Fadila Khattabi. “L’objectif premier, tout à fait louable, était l'installation de centres de santé dans les zones sous dotées, notamment en milieu rural. Mais on a vu des centres de santé s'installer surtout en milieu urbain. Le système a été dévoyé.”
“Des consultations à 200 ou 300 euros”
Dans les 3000 centres de santé qui existent en France, on pratique le tiers payant, le patient n’a rien à débourser et cela a créé un effet d’aubaine pour les fraudeurs.
“Par exemple, une personne qui vient simplement pour un renouvellement de lunettes, ça doit lui coûter entre 30 et 40 euros la consultation”, explique Thierry Bour, ophtalmologue à Metz et responsable de la commission “exercice illégal” au Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). “Mais à l'arrivée, il y a des facturations de l'ordre de 200 à 300 euros. Comme les patients ne reçoivent le relevé sur leur compte Ameli que trois jours plus tard, personne ne va vérifier et personne ne se plaint”.
Parmi les scandales de ces dernières années : l’affaire Alliance Vision, 21 millions d’euros de préjudice pour l’Assurance Maladie et une instruction toujours en cours. Notre enquête montre comment des actes fictifs y auraient été facturés par milliers. “Il y avait toujours cette petite pression ‘il faut facturer’. On cotait [facturait, NDLR] des fonds de l’œil pour 80 % des patients. Même s'ils n'étaient pas réalisés, il fallait qu'on les cote”, raconte pour la première fois Mathilde (le prénom a été modifié), ancienne secrétaire médicale au centre Alliance Vision d’Amiens. Nous révélons également que l’instigateur présumé de cette fraude gigantesque a été arrêté début mars en Israël et que la France vient de demander son extradition.
“Leur objectif est de piller le système”
Depuis la loi Khattabi de 2023, l’agrément préalable à l’ouverture des centres de santé a été rétabli. Mais on assiste à une fraude de plus en plus ingénieuse. “Dans nos dernières enquêtes, on a eu affaire à des centres de santé 100 % fictifs”, raconte le général José Montull. “Auparavant, le projet d'escroquerie était consubstantiel à la création du centre. Mais pour habiller la légende, le centre dispensait des soins réels pour donner le change en cas de contrôle. Aujourd’hui, on a affaire à des coquilles vides, des centres sans patient.” Les fraudeurs adressent à l’Assurance Maladie des demandes de remboursement complètement fictives en usurpant les données de patients. “Les demandes sont dispersées dans plusieurs caisses pour retarder la détection de la fraude”, selon le général Montull.
“Ce n’est plus de la fraude opportuniste”, explique Marc Scholler, le directeur financier de l’Assurance Maladie. “On a quelque chose de nouveau, d'extrêmement agressif et dont l'objectif est de piller le système extrêmement vite.” Pour lutter contre la fraude, l’Assurance Maladie dispose aujourd’hui de 1700 agents répartis dans les caisses locales (CPAM). Parmi eux, depuis début 2025, 60 enquêteurs judiciaires – d’anciens gendarmes ou d’ex-policiers – viennent apporter leur expertise. Résultat, l’an dernier, l’Assurance Maladie a pu détecter et stopper “723 millions d’euros de fraude” tous secteurs confondus, a annoncé hier la ministre de la santé Stéphanie Rist. Un chiffre en hausse de 15% par rapport à 2024.
Détournement de fonds présumé dans des cliniques
La cellule investigation de Radio France a également enquêté sur le groupe de santé Avec. Regroupant au total 10 000 salariés, il a été fondé par l’économiste Bernard Bensaid et détient plusieurs établissements médicaux. En juillet 2025, cet homme d’affaires, que ses détracteurs surnomment “le Bernard Tapie de la santé”, a été condamné à une interdiction de gérer toute société pendant 7 ans par le tribunal de commerce de Bobigny.
Et ses ennuis ne s’arrêtent pas là puisqu’il sera jugé en septembre prochain à Grenoble pour détournement de fonds et prise illégale d’intérêts. En cause, sa gestion de la clinique mutualiste de Grenoble qu’il a reprise en 2020. Il est soupçonné d’avoir fait remonter 8 millions d’euros de prêts de la clinique vers le siège de son groupe et de n’en avoir remboursé qu’une petite partie. On lui reproche également d’avoir facturé 4,2 millions d’euros à la clinique pour des prestations administratives et numériques, des frais jugés “exorbitants” par les salariés.
“Cela nous a mis en difficulté”
Pour l’avocate du syndicat Force Ouvrière de la clinique, Maître Laure Germain Phion, ces manœuvres financières relèvent du détournement de fonds publics. “La clinique mutualiste est financée par des fonds qui proviennent de la Sécurité sociale et par des subventions de l'Agence régionale de santé. Il s’agit de fonds publics ou parapublics qui n’ont pas pour finalité de se retrouver dans la comptabilité d'une société commerciale”, estime l’avocate. Contacté par la cellule investigation de Radio France, Bernard Bensaid dément ces accusations et affirme qu’il a remboursé le prêt de 8 millions.
Depuis août 2023, le fondateur du groupe Avec est aussi visé par une enquête du Parquet national financier pour détournement de fonds publics, fraude fiscale, abus de biens sociaux, abus de confiance et banqueroute.
Au cœur des investigations, sa gestion de deux autres cliniques à but non lucratif, à Marseille et Toulon. Le schéma est sensiblement le même qu’à Grenoble. À la clinique Bonneveine de Marseille, le groupe Avec a fait remonter 5,2 millions d’euros de prêts et ne les aurait pas remboursés, selon une source proche de l’enquête. À la clinique Malartic de Toulon, il a facturé d'importants frais de prestations, à hauteur de “1,9 million d’euros” selon Joëlle Arnale, déléguée CGT. “Cela nous a mis en difficulté et on est entrés en litige avec lui parce qu'on n'était pas d'accord avec sa façon de faire.”
Sur ces fameux frais de prestations appliqués à tous les établissements du groupe, un ancien administrateur d’Avec témoigne pour la première fois : “On a le droit de facturer des frais de gestion quand on est un groupe national, une holding ou une structure importante. Ces frais sont en général autorisés par les pouvoirs publics”, explique-t-il à la cellule investigation de Radio France. “Mais de là à en faire un système de remontée d'argent comme c'était le cas... La location de voiture, les téléphones, les services informatiques, tout cela était facturé à un prix exorbitant par Avec à ses différents établissements." Bernard Bensaid répond à Radio France que ces conventions de services sont tout à fait “légales” et “inférieures à ce qui se pratique ailleurs”, “chez Ramsay” et dans le “groupe Pauchet” notamment.
Remontées de trésorerie tous les jours à 6 heures
Un autre ancien haut dirigeant du groupe Avec, qui a accepté lui aussi de nous rencontrer, décrit pour sa part une comptabilité “opaque”. “Le groupe Avec a géré jusqu'à 300 établissements”, explique-t-il. “On avait des remontées de trésorerie qui passaient tous les matins, souvent à 6 heures, d'établissement en établissement. Ce sont des centaines de millions d’euros qui ont transité vers les comptes des différentes structures. Et à un moment, vu le nombre de virements en une journée, on finissait par en perdre la trace.” Confronté à ce témoignage, Bernard Bensaid répond que ces virements sont tout à fait “légaux”. “C’est une pratique de cash pooling parfaitement standard dans la gestion de tous les groupes de cette envergure. Elle permet de financer les établissements déficitaires avec les excédents des établissements bénéficiaires : c'est le principe même de la mutualisation”, affirme le fondateur d’Avec.
8 millions d’euros au Luxembourg
Reste qu’un virement pose question : il apparaît dans les comptes 2024 de la société de tête du groupe Avec, bilan que nous avons pu consulter. 304 000 euros ont été transférés vers un établissement de tourisme en Israël. D’après Bernard Bensaid, cette opération serait à fait légale et correspondrait à l’acquisition par le groupe Avec de la moitié d’un hôtel nommé Maya Rishon et situé à Rishon LeZion, au sud de Tel Aviv.
Toujours selon nos informations, Bernard Bensaid dispose de 8 millions d’euros sur des comptes à l’étranger. Selon lui, il s’agit d’assurances-vie au Luxembourg “sans rapport” avec le groupe Avec, et “déclarées au fisc français”.
Cette affaire aux multiples ramifications pose en tous cas la question du manque de contrôle de l’État et des agences régionales de santé sur ces groupes privés qui reprennent des établissements de santé à but non lucratif. “Il y a des millions d'argent public qui sont derrière tout ça. C'est hyper inquiétant que l’État et son administration ne soient pas en capacité de s'organiser pour répondre à une telle prédation”, dénonce Christophe Ferrari, le président de l’agglomération grenobloise.
Lire l'enquête intégrale sur franceinfo.fr :
https://www.franceinfo.fr/enquetes-franceinfo/leur-objectif-c-est-de-piller-le-systeme-enquete-sur-les-fraudes-massives-dans-les-centres-de-sante_7909325.html par Benoît Collombat
mise en ligne le 2 avril 2026
Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr
Dix ans après le scandale des « Panama Papers », Oxfam publie, ce jeudi 2 avril, une nouvelle analyse dénonçant l’ampleur et la persistance de l’évasion fiscale à l’échelle du monde. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », pointe l’ONG qui formule une série de mesures à l’intention des gouvernements.
C’est une petite bombe qui a secoué le monde le 3 avril 2016. À cette date, les premiers articles et une première série de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca (sur 11,5 millions) sont publiés.
Les « Panama Papers » révèlent l’ampleur de la toile de l’évasion fiscale, impliquant milliardaires et célébrités comme responsables politiques. Dix ans plus tard, malgré les progrès effectués, le monde du offshore se porte bien. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », dénonce Oxfam qui publie, jeudi 2 avril, une nouvelle analyse « soulignant la nécessité urgente d’une action internationale coordonnée pour taxer les fortunes extrêmes et mettre fin aux paradis fiscaux ».
L’ONG estime « qu’en 2024, 3 550 milliards de dollars de richesses non imposées étaient dissimulés dans des paradis fiscaux et des comptes non déclarés ». Soit environ 3,2 % du PIB mondial. Pour avoir une idée de ce que ça représente : « cette somme dépasse le PIB de la France et représente plus du double du PIB combiné des 44 pays les moins avancés du monde », souligne-t-elle. Selon ses données, cette évasion est concentrée dans un petit nombre de mains à l’échelle de la planète : 0,1 % des plus fortunés détiendraient ainsi environ 80 % de l’ensemble de la richesse offshore non imposée, soit environ 2 840 milliards de dollars. Tandis que la moitié de cette richesse (1 770 milliards de dollars) viendrait des seuls 0,01 % les plus riches.
« Des conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices »
Au-delà des sommes stratosphériques, les répercussions elles sont terre à terre pour le commun des mortels, rappelle l’association. « Les conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices : nous voyons nos écoles et nos hôpitaux publics privés de moyens financiers, notre tissu social déchiré sous le poids des inégalités croissantes, et les gens ordinaires contraints de supporter les coûts d’un système manipulé par une poignée de personnes dont le seul but est de faire accroître leur fortune », souligne Christian Hallum, responsable des questions fiscales chez Oxfam International.
Si, depuis le scandale des « Panama Papers », un système d’échange automatique d’informations (EAI) a bien été mis en place beaucoup reste donc à faire. À commencer par « renforcer la coopération internationale afin d’imposer les plus riches et de mettre fin aux paradis fiscaux dans le cadre de la Convention-cadre des Nations Unies sur la coopération fiscale internationale », estime Oxfam qui propose également « la création d’un registre mondial des actifs » ou encore d’« introduire des impôts sur les fortunes extrêmes à des niveaux suffisants pour réduire les inégalités, et ce en ciblant en particulier les 1 % les plus riches ».
Le gouvernement français devrait s’en inspirer alors que 13 335 millionnaires ne payent aucun impôt sur le revenu. Depuis la révélation de cette information mi-février, environ 2 000 de ces foyers fortunés ont fait l’objet d’un redressement fiscal, a indiqué mercredi 1er avril à l’Assemblée une responsable de la Direction générale des finances publiques , évoquant la fraude comme l’une des causes possibles de ces situations. « Le total des droits qui a été redressé s’est élevé à 104 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 28 millions de pénalités », a précisé Sophie Maillard, cheffe du département des études et statistiques fiscales de la DGFiP. Un début qui est loin d’éteindre la question.
sur https://www.oxfamfrance.org/
En 2016, un mystérieux lanceur d’alerte du nom de John Doe faisait fuiter à la presse internationale plus de de 11,5 millions de documents relatifs à des pratiques d’évasion fiscale de grande ampleur. Une véritable déflagration à l’époque, mais aujourd’hui où en est-on sur le front de la lutte contre les paradis fiscaux ?
Retour sur le scandale
C’est donc en 2026 que le scandale des Panama Papers éclate : des millions de documents provenant d’un seul et même cabinet d’avocat, Mossack Fonseca, situé au Panama. Ces documents explosifs montraient l’ampleur de l’évasion fiscale dans le monde et pointent du doigt l’incapacité des États à lutter contre les paradis fiscaux.
Les fichiers documentaient comment des milliers de personnalités politiques, hommes d’affaires, célébrités, criminels utilisaient des sociétés offshore dans des paradis fiscaux pour blanchir de l’argent, dissimuler leurs fortunes, échapper à l’impôt en contournant les sanctions internationales.
Les Panama Papers ont mis en lumière plusieurs mécanismes bien rodés d’optimisation fiscale agressive et d’évasion fiscale :
1. Les sociétés écrans (shell companies) : C’est le cœur du système. On crée une société dans un paradis fiscal (Panama, Îles Vierges Britanniques, Bahamas…) qui n’a aucune activité réelle. Elle sert uniquement à détenir des actifs comptes bancaires, biens immobiliers, yachts, œuvres d’art au nom d’un propriétaire qui reste anonyme.
2.Le prête nom (nominee) : pour masquer l’identité du véritable propriétaire, on utilise des prête-noms : des personnes ou des entités qui apparaissent officiellement comme actionnaires ou dirigeants, mais qui n’ont aucun pouvoir réel. Mossack Fonseca proposait ce service à grande échelle.
3. L’empilement des structures : On crée des couches successives de sociétés dans différents pays, chacune détenant la suivante. Cela rend la traçabilité extrêmement difficile : remonter jusqu’au propriétaire réel peut nécessiter de traverser des dizaines de juridictions.
4. Les trusts : Un trust permet de transférer juridiquement la propriété d’un bien à un gestionnaire (le trustee), tout en continuant à en bénéficier. Le propriétaire initial disparaît des registres, tout en conservant un contrôle indirect.
5. Les comptes bancaires off shores : Les sociétés écrans ouvrent des comptes dans des banques discrètes, souvent en Suisse, au Luxembourg ou à Singapour. L’argent circule entre ces comptes en échappant au regard des fiscs nationaux.
6. La facturation truquée : Des entreprises réelles transfèrent des bénéfices vers leurs filiales offshore via de fausses factures ou des prix de transfert manipulés, faisant ainsi « disparaître » les profits dans des juridictions à fiscalité nulle.
Pourquoi c’était si facile ?
Le secret bancaire dans de nombreux pays
L’absence de registres publics des bénéficiaires réels
La coopération limitée entre États pour l’échange d’informations fiscales
Des lois locales conçues pour attirer les capitaux étrangers sans poser de questions
Où en est-on aujourd’hui ?
Sur le front de l’évasion fiscale, un scandale en chasse un autre. Ainsi, en 2021, c’est au tour des pandora papers de faire la Une de l’actualité sans que rien ne change véritablement la faute à des pratiques d’évasion et d’optimisation qui ont toujours un coup d’avance sur les législations nationales et internationales et qui rivalisent d’ingéniosité pour pratiquer des montages financiers élaborés.
Notons que selon un rapport récent de l’EU Tax Observatory, environ 1000 milliards de dollars de profits ont été transférés vers des paradis fiscaux rien qu’en 2022, et l’équivalent de 10% du PIB mondial serait détenu offshore par des particuliers.
Si le montant précis de l’évasion fiscale est par définition difficile à déterminer, en 2020 le réseau Tax Justice Network en estimait les pertes fiscales mondiales à plus de 427 milliards de dollars chaque année. L’équivalent de près de 34 millions de salaires annuels d’infirmières soit le salaire annuel d’une infirmière par seconde.
L’organisation ATTAC estime par ailleurs que grâce à la manipulation des prix de transfert, les multinationales Françaises déplacent 41 milliards d’euros de profits par an dans les paradis fiscaux.
Au sein de l’Union Européenne, un élément de blocage important est le refus de reconnaître que certains pays de l’union sont, eux aussi, des paradis fiscaux. Il ne fait pourtant pas de doute que le Luxembourg, l’Irlande, les Pays-Bas, Malte et Chypre ont mis en place des fiscalités excessivement incitatives, qui créent une concurrence insoutenable. Les Pays-Bas à eux-seuls abritent par exemple plus de 14 000 « sociétés écran » et, selon l’économiste Gabriel Zucman, ce pays est le « paradis fiscal numéro 1 » des multinationales américaines.Malgré ce type d’obstacles, de notables avancées ont petit à petit eu lieu au niveau mondial et européen. Depuis une décennie, l’OCDE puis l’Union européenne augmentent les obligations de transparence des administrations fiscales et des entreprises, et ont permis l’échange automatique d’informations bancaires. Si des failles subsistent dans ce processus, selon l’EU Tax Observatory l’évasion fiscale offshore aurait tout de même été divisée par trois environ grâce à cette avancée, en moins de 10 ans !
Malheureusement de nombreuses entreprises continuent malgré tout de garder jalousement leur secret fiscal : seules 4% des 1600 plus grandes entreprises dans le monde rendent publiques leur stratégie fiscale mondiale et les impôts qu’elles paient pays par pays. Mais surtout, aucune obligation de transparence ne pourra mettre fin au problème, sans être associée à un meilleur système de taxation et de lutte contre le transfert de bénéfices et la concurrence fiscale à outrance.
Pour aller plus loin :
Le documentaire « La (très) grande évasion » réalisé par Yannick Kergoat, à voir :
- soit sur le site : https://www.oxfamfrance.org/inegalites-et-justice-fiscale/evasion-fiscale-panama-papers-ou-en-est-on/
- soit sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=D7NsPaQCYX4
mise en ligne le 2 avril 2026
Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
Tout en les condamnant, la France ménage les fascistes israéliens. Pourtant, à la fin, c’est Tel Aviv qui lâche Paris.
La France vend-elle des armes à Israël ? Et, par ricochet, participe-t-elle au massacre des Palestiniens, des Libanais, sans compter ces bombardements à tout-va en Iran, en Syrie, au Qatar, au Yémen… Depuis le début, les membres du gouvernement ont répondu fermement que non, « la position de la France est on ne peut plus claire. Il n’y a pas d’armes vendues à Israël », dixit Sébastien Lecornu, alors ministre des armées en juin 2025.
Sauf que la vérité finit toujours par remonter à la surface. Ce 1er avril (quelle ironie !), une porte-parole du ministère de la défense israélien expliquait à l’AFP que son pays avait décidé de « ramener à zéro les achats de défense effectués en France ». Raison invoquée : Israël préfère s’approvisionner auprès de « pays alliés ».
L’embarras est double. D’un côté, la supercherie de la non-vente d’armes est dévoilée. La France n’a pas cessé ses exportations, contrairement au Canada, à l’Italie ou à l’Espagne. Pourtant, en octobre 2024, Emmanuel Macron déclarait : « Si on appelle à un cessez-le-feu, la cohérence, c’est de ne pas fournir les armes de la guerre ». Tout est dit.
Prise au piège dans sa lâcheté, la France d’Emmanuel Macron s’est perdue dans un « en même temps » mortel. Et, aujourd’hui, elle paye cette lâcheté. Car Israël ne fait pas dans la mesure. C’est tout ou rien. Et avec la France, ce sera donc… rien.
De l’autre, la France se prive d’un partenaire économique – rappelons que le trafic d’armes est une des spécialités françaises et qu’Israël n’est pas un petit consommateur de ces ustensiles de mort – mais aussi se discrédite complètement sur le plan diplomatique. Entre Gaza et le Liban, la France n’aura eu de cesse de jouer les acrobates. Il faut dire que « massacrer des civils, c’est mal » sans non plus aller jusqu’à condamner le bourreau qui s’avère être dans le camp du bien, tout comme « l’allié » américain. Confondre Israël et son gouvernement suprémaciste, voilà la faute originelle.
Prise au piège dans sa lâcheté, la France d’Emmanuel Macron s’est perdue dans un « en même temps » mortel. Elle peut prôner la paix tout en alimentant la guerre. Elle peut reconnaître l’État palestinien tout en trahisant la doctrine gaullienne. Or depuis cette « reconnaissance », plus rien. Pendant que l’Irlande et l’Espagne demandent des sanctions européennes, la France défend la participation d’Israël à l’Eurovision, la France appelle à la démission de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, la France envisage de voter une loi assimilant antisionisme et antisémitisme… Et, aujourd’hui, elle paye cette lâcheté. Car Israël ne fait pas dans la mesure. C’est tout ou rien. Et avec la France, ce sera donc… rien.
La France avait mis en garde Israël qu’elle s’opposerait à toute invasion du Liban. Ces derniers jours, l’armée israélienne a pénétré le territoire libanais. Une fois de plus, la France regarde sans rien faire. À choisir la pleutrerie, on récolte l’humiliation.
Justine Brabant sur www.mediapart.fr
La France n’a jamais osé prononcer d’embargo complet sur les livraisons d’armes vers Israël. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a fini par s’en charger lui-même en refusant d’acheter français, dans une décision surtout symbolique mais qui renvoie Paris à ses propres renoncements.
Les louvoiements de l’exécutif français au sujet des crimes commis par Israël et les États-Unis au Moyen-Orient ont fini par se retourner contre lui. Depuis deux ans, en dépit de la prise de conscience progressive qu’un génocide était en cours à Gaza, et malgré la mobilisation d’associations et de syndicats, ni l’Élysée, ni le ministère des affaires étrangères, ni celui des armées n’ont assumé de prononcer un boycott complet des expéditions d’armes et de composants d’armes français vers Israël.
Les arguments invoqués ont varié dans le temps. Des représentants de l’État français, au premier rang desquels Sébastien Lecornu, alors ministre des armées, ont d’abord expliqué qu’un tel embargo ne se justifiait pas, car Israël ne faisait que se défendre. Quand la Cour internationale de justice a alerté, dès janvier 2024, sur le « risque plausible » de génocide commis par l’armée israélienne à Gaza, les mêmes ont soutenu qu’un embargo n’était pas nécessaire, car la France ne « vendait pas d’armes » à Israël.
Une manière de jouer sur les mots : la France exporte bien des composants d’armes. Lorsque des enquêtes de presse l’ont démontré, le ministre des armées est enfin venu expliquer que ces composants ne faisaient que transiter vers Israël, pour être réexpédiés ensuite, et représentaient de toute façon des volumes très faibles. Sans jamais répondre à la question : si ces volumes étaient si faibles, pourquoi, justement, ne pas prononcer un embargo qui, en plus de n’avoir quasiment aucun impact sur le tissu industriel, aurait été un signal politique et diplomatique fort ?
Dans un épilogue sans gloire et sans panache pour l’exécutif français, c’est l’État israélien lui-même qui a fini par annoncer qu’il mettait fin à ses achats d’équipements militaires en provenance de l’Hexagone. « Le directeur général du ministère […] a décidé de ramener à zéro les achats de défense effectués en France » et va « réorient[er] ces fonds vers des achats “bleu et blanc” [les couleurs du drapeau israélien – ndlr] ou vers des pays alliés », a déclaré à l’AFP une porte-parole du ministère de la défense israélien, le 31 mars.
La mesure est surtout symbolique : la France n’est pas un fournisseur clé pour Israël. En 2024, dernière année pour laquelle les chiffres sont disponibles, la France a livré pour 16,1 millions d’euros d’équipements militaires à Tel-Aviv. Les prises de commandes ont été de 27,1 millions d’euros – contre 1,25 milliard pour l’Irak, 718 millions pour les Émirats arabes unis ou 170 millions pour l’Arabie saoudite, par exemple.
Passivité coupable
Mais elle renvoie inévitablement l’État français à ses propres renoncements. Symbole du courage très relatif de ses décideurs, l’annonce israélienne a « presque été ressentie comme un soulagement au sein des cercles de défense » français, rapporte Le Monde. Prendre cette décision plus tôt, et de soi-même, aurait pu offrir une autre sorte de soulagement : arrêter de participer, fût-ce à la marge, au calvaire des Palestinien·nes.
L’annonce israélienne fait suite à un autre épisode symptomatique des tergiversations françaises : l’imbroglio autour du passage par la France d’avions utilisés pour faire la guerre en Iran.
Depuis le déclenchement de la guerre, le 28 février, l’armée états-unienne fait transiter par l’Europe des troupes et des équipements. Contrairement à l’Espagne, qui a refusé l’utilisation par Washington de deux bases militaires situées sur son territoire, la France a d’abord autorisé, sous conditions, le transit d’avions états-uniens.
La position française se voulait sans doute subtile : des avions ont « été acceptés » sur la base aérienne française d’Istres, a fait savoir l’état-major des armées début mars, mais seulement après avoir obtenu la « complète garantie » que les appareils concernés « ne particip[ai]ent en aucune mesure aux opérations menées par les États-Unis en Iran ».
La France n’a toujours pas décidé de fermer son espace aérien et d’interdire l’utilisation de ses bases à tout avion états-unien ou israélien.
Mais la distinction entre les appareils qui « participeraient aux opérations » et ceux qui ne le feraient pas est bien moins évidente que ne veut bien le faire croire l’armée française : même s’ils ne sont pas ceux qui envoient des bombes, les avions de soutien logistique participent de fait, indirectement, à la guerre menée par Washington et Tel-Aviv.
Comme pour la décision de ne pas prononcer d’embargo sur les armes israéliennes, ce refus d’assumer un choix ferme a fini par se retourner contre Paris.
Malgré la fuite en avant insensée de Washington et de Tel-Aviv, et malgré le fait que l’armée israélienne a menacé et tiré sur des Casques bleus français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), la France n’a toujours pas décidé officiellement de fermer son espace aérien et d’interdire l’utilisation de ses bases militaires à tout avion états-unien ou israélien jusqu’à la fin de la guerre.
La dépendance française aux cartouches israéliennes
Selon un rapport d’information parlementaire qui n’a pas encore été rendu public mais dont Mediapart a pu prendre connaissance, la France connaîtrait une « forte dépendance » vis-à-vis d’Israël concernant un type particulier d’équipement militaire : les cartouches de 5,56 mm, utilisées pour les fusils d’assaut. Le corapporteur de ce texte portant sur les dépendances militaires françaises vis-à-vis de l’étranger, l’insoumis Aurélien Saintoul, souligne la nécessité de s’en « affranchir ».
Selon nos informations, le fabricant de ces cartouches serait Elbit Systems, un des principaux fournisseurs de l’armée israélienne. L’entreprise produit notamment le drone Hermes 450, qui a tué sept humanitaires de l’ONG World Central Kitchen à Gaza le 1er avril 2024, ou les bombes MPR 500, dont un exemplaire a tué sept bénévoles de services de secours au Liban en mars 2024, selon l’ONG Human Rights Watch.
Interrogé par Mediapart à ce sujet, le ministère des armées n’a pas répondu à nos questions.
Pourquoi une telle passivité ? Le gouvernement semble vouloir garder les faveurs du président états-unien afin qu’il n’abandonne pas l’Ukraine – ce qu’il a pourtant déjà fait –, et ménager une « relation diplomatique » avec Israël qui n’existe plus que dans son esprit. « Le gouvernement israélien n’a pas de diplomatie. C’est une illusion. Son seul mantra est l’insulte et le coup de poing », observe Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France, qui ajoute à propos de la position française : « Se faire cracher au visage et s’essuyer en disant “c’est la pluie” ne mène à rien. »
Toutes les pudeurs de l’exécutif français ne l’ont pas empêché de se faire incendier par Donald Trump, qui a accusé la France d’être « TRÈS PEU COOPÉRATIVE » et jure que « les États-Unis s’en SOUVIENDRONT !!! ». Subir les conséquences de décisions qu’on n’a pas osé prendre : une certaine conception du « en même temps », assurément.
mise en ligne le 1er avril 2026
Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr
Une étude inédite alerte sur les conséquences désastreuses des conditions de travail des livreurs sur leur santé physique et mentale, battant en brèche le récit d’une flexibilité choisie. Une enquête éclairante alors que la France doit transposer, avant décembre, une directive européenne sur le travail des plateformes.
C’est la première enquête du genre, destinée à documenter à grande échelle les conditions de vie et de travail des livreurs en France, ainsi que leur état de santé. Baptisée « Santé-course » et publiée mardi 31 mars, elle alerte sur la situation médico-sociale « alarmante » de ces travailleurs. Violentés, discriminés, mal payés, mal soignés : leur état de santé est « moins bon que dans le reste de la population ».
Menée entre janvier et juillet 2025, l’étude, un projet de recherche en sciences sociales et sciences pour la santé, a permis de recueillir la parole de plus d’un millier de livreurs à Paris et Bordeaux – des hommes à près 99 %. La majorité déclare travailler entre six et sept jours par semaine, cumulant en moyenne 63 heures de travail hebdomadaire pour un revenu faible : 1 480 euros brut par mois, soit moins de 6 euros brut de l’heure. Faute d’argent, plus d’un livreur sur deux dit avoir déjà passé une journée entière sans prendre un vrai repas.
« L’ubérisation a fait réémerger un travail à la tâche fondé sur l’exploitation de la précarité », commente Jean-François Corty, le président de Médecins du monde, partenaire de cette enquête. Elle est le fruit d’un travail conjoint d’associations accompagnant les livreurs et d’une équipe de recherche interdisciplinaire, en l’occurence l’IRD, Institut de recherche pour le développement, et l’Ined, Institut national d’études démographiques.
En préambule, l’étude rappelle que « ce secteur d’activité repose sur une main-d’œuvre économiquement dépendante des plateformes numériques de travail », ces dernières recourant de manière structurelle « à des travailleurs sans titre de séjour stable, sans autorisation de travail et sans statut de salarié ». Les livreurs interrogés sont en effet « à 98 % des personnes immigrées » dont « 68 % n’ont pas de titre de séjour et 76 % sont contraints de louer un compte à une personne tierce », versant en moyenne « 528 euros par mois [au] propriétaire » dudit compte.
Surveillés et contrôlés
Huit livreurs sur dix se sentent fatigués et présentent des troubles. Un tiers d’entre eux font état de maux de ventre, de perte d’appétit ou de vertiges répétés. La moitié souffrent d’essoufflement, de problèmes de sommeil et de fatigue oculaire. Mais beaucoup renoncent aux soins, faute de moyens et de titre de séjour : « 32 % des livreurs ne disposent d’aucune couverture santé », indique l’enquête « Santé-course ».
Pourtant, les accidents sont fréquents : 58,7 % des livreurs interrogés racontent avoir eu au moins un accident dans le cadre de leur travail et ont été, dans leur grande majorité, blessés. La quasi-totalité d’entre eux (94%) n’a pas tenté « de contacter une éventuelle assurance de la plateforme » et ceux qui l’ont fait – soit 21 personnes – n’ont pas été pris en charge.
Le quotidien des livreurs est également émaillé de violences. Plus de 60 % d’entre eux rapportent avoir été victimes d’agression verbale, voire physique. En majorité, ces violences sont commises par la clientèle mais aussi par le personnel des restaurants. Les discriminations sont également courantes, là encore en majorité de la part des clientes et clients. Les livreurs à vélo décrivent aussi des contrôles fréquents de la police, près des deux tiers ont été contrôlés au moins une fois au cours des douze mois précédents.
Quant à la pression, elle est permanente. Plus d’un livreur sur deux déclare « se sentir contraint d’accepter les trajets et horaires imposés par la plateforme » et trois sur quatre affirment « suivre strictement ses instructions par crainte d’être déconnectés », se sentant « surveillés et contrôlés en permanence par la plateforme ».
En démontrant ainsi « l’ampleur et la complexité des difficultés auxquelles les livreurs de plateformes sont confrontés », l’enquête « Santé-course » appelle « à une mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des plateformes, des professionnels de la santé au travail et des acteurs associatifs ». Et rappelle que la France a l’obligation de transposer, avant le 2 décembre 2026, la directive européenne visant à améliorer les conditions des travailleuses et travailleurs « ubérisés ».
Une directive européenne qui pourrait changer la donne
Arraché en 2024, malgré la franche opposition de la France, le texte impose aux États membres de l’Union européenne d’instaurer une présomption de salariat pour les travailleuses et travailleurs de plateformes. Pour l’heure, celles et ceux qui veulent faire reconnaître leur statut de salarié·e doivent engager des démarches individuelles et coûteuses devant la justice.
La directive inverse la charge de la preuve : il appartiendra aux plateformes de prouver qu’un travailleur est réellement indépendant en cas de contestation devant un tribunal. Le texte entend en effet « faciliter » les procédures dans le but de corriger le « déséquilibre des pouvoirs entre les personnes exécutant un travail via une plateforme et la plateforme de travail numérique ».
La directive prévoit aussi un encadrement du « management algorithmique » utilisé par les plateformes : elles ne pourront plus désactiver le compte d’un chauffeur ou d’un livreur sans voie de recours, comme c’est le cas aujourd’hui, et seront tenues à la transparence. « Les plateformes de travail numériques recourent largement à [...] des systèmes de prise de décision automatisés », souligne le texte qui leur impose de fournir des « informations sous une forme concise, simple et compréhensible » et de garantir « un contrôle humain ».
À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales ? Danielle Simonnet, députée L’Après de Paris
L’enjeu de transposer le texte dans le droit français est immense et le risque d’une déclinaison a minima, particulièrement redouté. Une tribune, signée par nombre de collectifs de livreurs et d’organisations syndicales, publiée mi-mars dans le Club de Mediapart, avertit : la France devra produire une « transposition ambitieuse à la hauteur de notre modèle social » pour rendre cette présomption de salariat « opérationnelle et efficace ».
Pour l’heure, le gouvernement n’a pas avancé ses pions, tant sur le fond de la transposition que sur le calendrier de la discussion parlementaire. La députée (L’Après) de Paris Danielle Simonnet planche, elle, sur le sujet depuis près d’un an. « Nous avons quelque chose de quasi abouti qui nous permettra de présenter un contre-projet ou d’en extraire des amendements pour mener la bataille quand ils dégaineront leur proposition de loi », indique-t-elle à Mediapart.
Rétablir une réelle protection sociale
L’élue entend par exemple donner à l’inspection du travail « les moyens de requalifier les faux indépendants ». Avant d’être remaniée sous pression de la France, la directive européenne prévoyait que les autorités compétentes puissent s’adosser à la victoire d’un travailleur en justice pour requalifier tous les autres travaillant pour la même plateforme. La version finale est bien plus floue, laissant une épaisse marge de manœuvre aux États membres de l’Union européenne, obligés de transposer le texte.
« Il peut y avoir des versions maximalistes et d’autres, minimalistes », commente l’eurodéputée La France insoumise Leïla Chaibi, négociatrice de la directive pour le groupe La Gauche au Parlement européen. « Il faut vraiment faire monter la pression pour arriver à une transposition la plus ambitieuse possible », ajoute-t-elle. « On sent d’ores et déjà que le gouvernement a une interprétation bien différente de la nôtre », glisse d’ailleurs Danielle Simonnet, la députée de Paris, prête à ferrailler pour obtenir le texte le mieux-disant.
L’élue entend « protéger notre système de protection sociale afin qu’il recouvre ses droits via les cotisations patronales qui lui sont dues » et s’interroge : « À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales qui coûte plus de 3 milliards d’euros à notre système ? »
Considérer les travailleurs des plateformes comme des salariés et non des indépendants obligerait en effet les plateformes à s’acquitter des cotisations sociales. L’Urssaf réclame d’ailleurs 1,7 milliard d’euros à Uber en s’appuyant sur la situation de 71 000 chauffeurs ayant exercé entre 2019 et 2022, comme l’a révélé Revue21 en février 2026.
Selon l’organisme chargé de récolter les cotisations, l’entreprise a eu recours à de faux indépendants et devrait procéder elle-même au paiement des cotisations prises en charge par les conducteurs et conductrices de VTC –qui devraient donc bénéficier de tous les avantages liés au salariat.
La justice pénale condamne déjà les plateformes pour ce prétendu statut d’indépendant. Le 25 mars 2026, Foodora, plateforme allemande pionnière dans l’ubérisation de la livraison qui a fait travailler des milliers de livreurs en France de 2015 à 2018, a accepté d’être condamnée à 200 000 euros d’amende à l’issue d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), sorte de plaider-coupable à la française.
En 2022, une autre plateforme, Deliveroo, a été condamnée au pénal à 375 000 euros d’amende (la peine maximale prévue par la loi) pour « le détournement planifié et généralisé » du statut d’indépendant·e.
Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. Ibrahim Ouattara, membre d’Amal à Bordeaux
La France a désormais huit mois pour intégrer la directive européenne dans son droit et, en coulisses, les associations accompagnant les livreurs jugent essentiel que les livreurs aient voix au chapitre. Les maisons des livreurs et coursiers sont donc fortement mobilisées, notamment à Paris au sein du Collectif pour l’insertion et l’émancipation des livreurs (Ciel) et à Bordeaux chez Amal, l’association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs. CoopCycle association, qui regroupe les fondatrices et fondateurs de la fédération de coopératives de livraison à vélo, est également de la partie.
« La force de ces structures, les maisons des livreurs, est d’avoir des retours directs des travailleurs », explique Kévin Poperl, de CoopCycle. Au cours des échanges, des revendications concrètes émergent, notamment autour du sujet de la location de compte par des tiers à des livreurs sans papiers. « Beaucoup de discours apparentent ça à une mafia, souligne Kévin Poperl. En réalité, ce sont des réseaux de solidarité pour des personnes qui viennent d’arriver et qui sont en galère. »
Or, en cas de demande de régularisation, la reconnaissance de ce travail par les autorités s’avère difficile, voire impossible, faute de preuves jugées tangibles. « Les personnes qui louent les comptes n’ont pas de documents officiels à leur nom, explique Ibrahim Ouattara, livreur jusqu’en 2025 et membre d’Amal à Bordeaux. Ils fournissent des preuves de virement et des captures d’écran mais ça aboutit rarement. Nous, on veut que ce travail soit pris en compte dans leur demande de régularisation », plaide-t-il, ajoutant : « Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. »
La tribune publiée mi-mars le martèle : « Un événement crucial pour la protection sociale française est en train de se jouer » dans le cadre de cette transposition, décrite comme un moment clé pour en finir avec l’hypocrisie générale qui entoure le travail des plateformes numériques. Mais une source qui planche sur le dossier prévient : « Dans cette histoire, le boss, c’est Emmanuel Macron. Il est à fond pour défendre l’ubérisation et préserver les intérêts des plateformes. » Et ajoute : « Tout ça n’augure rien de bon pour les travailleurs. »
mise en ligne le 1er avril 2026
Par Alexandre-Reza Kokabi sur https://reporterre.net/
Sous couvert de « simplification », la Commission européenne multiplie les paquets législatifs dits « omnibus ». Cette méthode, permettant de remettre des lois sur le tapis, sabote des mesures phares du Pacte vert.
Elle avait promis une « révolution en matière de simplification ». Force est de constater que la promesse d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a pris la forme d’une vaste offensive législative. Depuis un an, Bruxelles multiplie les paquets de révision appelés « omnibus », censés « alléger » le droit européen.
À ce jour, onze ont été présentés. Ils touchent à l’agriculture, l’industrie, la chimie et l’environnement, parfois en revenant sur des textes adoptés très récemment. Officiellement, l’objectif est de réduire la « charge réglementaire » des entreprises du continent. Mais pour de nombreux observateurs, ces paquets sont devenus un instrument redoutablement efficace du backlash environnemental à l’œuvre dans l’Union européenne, en rouvrant rapidement des compromis négociés pendant des années.
Comme le rapporte le média Contexte, en vue du sommet européen des 19 et 20 mars consacré entre autres à la compétitivité, les Vingt-Sept appellent à s’entendre « d’ici à la fin de l’année 2026 sur tous les omnibus » sur la table, et demandent toujours plus de simplification. Enjeux, risques : Reporterre fait le point.
1- Qu’est-ce qu’un « omnibus » ?
Dans le jargon européen, un « omnibus » désigne une proposition de loi « qui modifie plusieurs textes en même temps », explique le professeur de droit européen Merijn Chamon, de la Vrije Universiteit Brussel. Plutôt que de rouvrir chaque directive ou règlement séparément, la Commission européenne rassemble toute une série de retouches dans un même projet de loi — comme un long train de réformes, avec plusieurs wagons.
Une fois présenté, ce texte est examiné comme n’importe quelle loi européenne : le Parlement européen et les États membres peuvent proposer des amendements, avant d’ouvrir des négociations pour aboutir à un texte final.
La méthode n’est pas totalement nouvelle. Jadis utilisés de manière exceptionnelle, notamment pour réviser la politique agricole commune ou adapter la législation européenne après le traité de Lisbonne, les « omnibus » se sont généralisés depuis la reconduction d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne, fin 2024.
2- Pourquoi cette méthode aujourd’hui ?
Depuis plusieurs mois, la Commission européenne justifie ces réformes par un même argument : la nécessité de renforcer la compétitivité de l’économie européenne. « Il y a un récit très clair derrière ces paquets, indique Merijn Chamon. L’idée est que l’Union européenne serait devenue trop réglementaire et que certaines règles devraient être rendues plus favorables aux entreprises. »
Selon Nicolas de Sadeleer, professeur à l’Université catholique de Louvain, ce récit s’appuie largement sur le rapport présenté en 2024 par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, sur l’avenir de la compétitivité européenne. Face au ralentissement industriel du continent, ce document appelle notamment à réduire certaines contraintes réglementaires. « C’est un argument récurrent : les industries européennes ne se portent pas bien, et une des solutions proposées consiste à simplifier les règles administratives », observe Nicolas de Sadeleer.
Ce diagnostic ne fait pas l’unanimité. Un autre rapport majeur sur le marché intérieur, remis quelques mois plus tôt par l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta, proposait une lecture différente. Moins alarmiste, il mettait davantage l’accent sur le potentiel économique des politiques européennes existantes, par exemple dans le développement du marché carbone ou de l’économie circulaire.
L’essor des omnibus reflète aussi, rappelle Merijn Chamon, « une évolution du paysage politique européen validée par les votes des citoyens de l’Union européenne ». Depuis les élections européennes de 2024, le Parlement compte davantage d’élus — notamment à droite et à l’extrême droite — favorables à une réduction des contraintes réglementaires. Plusieurs États membres, dont la France, défendent également cette orientation.
Cette nouvelle méthode a déjà des conséquences concrètes : les premiers paquets adoptés ou proposés reviennent sur certaines des mesures environnementales centrales du Pacte vert européen.
3- Pourquoi sont-ils problématiques pour l’environnement ?
L’Omnibus I (Durabilité) a affecté des textes récemment adoptés, comme la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises. La directive, adoptée en avril 2024 — onze ans jour pour jour après l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, qui a coûté la vie à 1 138 ouvrières et ouvriers —, oblige les multinationales à prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement dans leurs chaînes d’approvisionnement.
Avec l’Omnibus I, adopté en décembre 2025, son champ d’application a été drastiquement restreint : quatre fois moins d’entreprises européennes sont concernées (1 590 au lieu de 6 139), et certaines dispositions facilitant l’accès à la justice pour les victimes à l’étranger ont été supprimées. « C’est une vision très cynique qui a été portée lors de son examen », déplore Mute Schimpf, responsable de campagne à l’ONG Friends of the Earth Europe.
Dans l’agriculture, l’Omnibus III prévoit d’assouplir les règles de la politique agricole commune. Les protections sur les prairies permanentes, essentielles pour le stockage du carbone, sont affaiblies, et une bonne partie des aides européennes, concentrées sur 20 % des exploitations, peuvent désormais être versées sans critères environnementaux stricts. « Les agriculteurs restent les premières victimes des extrêmes climatiques, mais ils ne sont plus incités à contribuer à un climat stable », explique Mute Schimpf.
« L’Europe pourrait s’engager dans un véritable scénario trumpien »
D’autres paquets concernent l’industrie et les infrastructures. L’Omnibus VIII sur l’environnement prévoit de simplifier les évaluations environnementales préalables, ce qui réduit le pouvoir de contestation des collectivités locales et des citoyens. Le secteur chimique est également touché par l’Omnibus VI (Chemicals), qui pourrait assouplir l’usage de substances dangereuses, comme les PFAS, surnommés « polluants éternels » en raison de leur persistance. Mute Schimpf insiste : « Ces produits affectent directement notre vie quotidienne, nos enfants, nos jardins. La solution la plus simple et la plus bénéfique reste de les interdire. »
La sécurité alimentaire pourrait elle aussi être fragilisée. Dans l’Omnibus X, consacré à l’alimentation et à la santé, la Commission propose de revoir plusieurs règles encadrant les pesticides, les additifs alimentaires ou encore les matériaux en contact avec les aliments. Certaines protections héritées de la crise dite de la « vache folle » seraient également réexaminées.
Selon l’ONG Foodwatch, ces changements pourraient accélérer l’autorisation de substances dans l’alimentation animale ou les produits agricoles, et assouplir certains contrôles. L’organisation s’inquiète notamment de l’idée d’approuver des pesticides pour une durée indéterminée, sans réévaluation régulière, ce qui pourrait maintenir sur le marché des molécules dont les risques apparaîtraient plus tard.
L’accumulation de ces changements dessine une tendance inquiétante : un affaiblissement progressif des piliers du Pacte vert européen adopté lors du premier mandat d’Ursula von der Leyen. La plupart des omnibus doivent encore être négociés par le Parlement européen et les États membres. Mais si la logique de dérégulation et d’allègement des normes persiste, comme le redoute Nicolas de Sadeleer, « l’Europe pourrait s’engager dans un véritable scénario trumpien ».
4- Quels sont les risques démocratiques ?
L’une des principales critiques concerne l’empressement avec lequel ces paquets sont élaborés. « Il faut souvent 2 à 4 ans pour négocier une législation européenne, alors qu’en une poignée de mois, un omnibus peut être adopté », observe Mute Schimpf.
Difficile, pour la société civile, les chercheurs et les organisations professionnelles, d’évaluer précisément les conséquences de ces modifications. « Nous avons parfois eu seulement quelques semaines pour analyser des propositions qui modifient plusieurs lois à la fois », poursuit Mute Schimpf.
« En une poignée de mois, un omnibus peut être adopté »
Ces critiques ont été partiellement confirmées par une institution européenne indépendante. Dans un rapport publié fin 2025, la Médiatrice européenne Teresa Anjinho estime que la préparation de la révision de la directive sur le devoir de vigilance — incluse dans l’Omnibus I — présentait des « lacunes procédurales » constituant un cas de « mauvaise administration ».
Son enquête pointe notamment une utilisation discutable de la procédure d’urgence. La Commission l’a invoquée pour contourner certaines règles de la politique dite de « mieux légiférer », mises en place depuis 2016 afin de garantir des décisions fondées sur des données scientifiques et ouvertes à la participation des parties prenantes.
La Médiatrice relève également que plusieurs consultations étaient dominées par des représentants de l’industrie, tandis que d’autres acteurs concernés avaient été moins associés. Elle mentionne aussi une consultation interne menée en moins de vingt-quatre heures durant un weekend, ce qui aurait limité l’expertise au sein même de la Commission.
Pour Nicolas de Sadeleer, ces évolutions soulèvent des questions plus profondes sur la manière dont se fabrique la loi européenne. Depuis le traité de Lisbonne, rappelle-t-il, l’Union affirme pourtant des principes de transparence et de participation démocratique dans l’élaboration des normes. « Ces procédures avaient été mises en place pour répondre aux critiques sur l’influence des lobbies à Bruxelles, explique-t-il. Si l’on supprime les études d’impact, les consultations ou les analyses scientifiques au nom de l’urgence, on vide en partie ces garanties de leur substance. »
Au-delà de la question procédurale, le juriste redoute aussi un changement plus profond dans la manière de légiférer en Europe. « Le droit européen a été construit sur l’idée de stabilité et de cohérence des normes. » Modifier rapidement des lois parfois à peine adoptées risque, selon lui, de créer une incertitude juridique durable. Pour les entreprises, comme pour les citoyens.