PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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avril 2026

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 mise en ligne le 16 avril 2026

Loi « simplification » : 8 mesures qui détricotent nos droits sociaux et environnementaux

par Maïa Courtois sur https://basta.media/

Le Sénat vote aujourd’hui le projet de loi « simplification de la vie économique des entreprises ». La suppression des ZFE a été au centre des débats. Mais d’autres mesures portent aussi atteinte au droit du travail et au droit environnemental. Décryptage.

C’est la fin d’un long parcours parlementaire. La loi « simplification de la vie économique des entreprises » (aussi connue sous le nom de « loi Pacte 2 ») a été adoptée par l’Assemblée nationale à 275 voix contre 225, ce 14 avril. Cette loi aboutit à une mesure emblématique : la suppression d’une mesure écologique majeure, les zones à faible émission (ZFE).

Mais bien d’autres mesures régressives sont contenues dans les 87 articles d’un texte « fourre-tout » : il institutionnalise un nouveau lobby patronal ; supprime plusieurs organismes publics pourtant utiles sur la santé, la protection de l’environnement ou l’accès à la culture ; dérégule l’emploi des jeunes apprentis dans un contexte où les accidents du travail des moins de 25 ans augmentent ; ou affaiblit la possibilité pour les salariés de reprendre leur entreprise lors d’une cession.

Une « simplification » qui « cache un désir de dérégulation, notamment sur le plan des droits des travailleurs et des consommateurs, ainsi que de notre législation environnementale », résume le député Emmanuel Maurel (Gauche républicaine et socialiste). Le projet de loi a été voté grâce à l’appui de LR et du RN, après .

Annoncé fin 2023, le parcours législatif du texte été perturbé par les soubresauts politiques, en particulier la dissolution, au printemps 2024 – il se trouvait alors en lecture au Sénat – puis les débats sur le budget et les élections municipales.

La loi adoptée ce 14 avril par les députés comprend divers articles qui soulèvent plusieurs points d’alerte, comme nous l’avions relevé il y a un an. Basta! vous propose donc un décryptage des 8 mesures principales, pour mieux comprendre ce qui nous attend.

1 - La fin des « zones à faible émissions » limitant la pollution de l’air

C’était un sujet majeur sur le plan écologique : le texte prévoit l’abrogation des zones à faibles émissions (ZFE) ou zones à faibles émissions mobilités (ZFE-M), qui excluent de certains secteurs urbanisés, à certaines heures, les véhicules les plus polluants. Une quarantaine d’agglomérations étaient jusqu’ici concernées par cette législation. La loi vise sa suppression pure et simple alors qu’il s’agissait, pourtant, d’une mesure pour faire face à la pollution de l’air votée lors du premier quinquennat Macron. Instaurer des ZFE s’inscrit également dans une politique plus large pour diminuer la dépendance à la voiture thermique, donc au pétrole.

« Les ZFE sont une solution efficace pour réduire la pollution de l’air en ville, en interdisant aux véhicules les plus polluants d’y circuler, ce qui accélère le renouvellement du parc automobile et surtout en proposant des services accrus de transports en commun », a rappelé France Nature Environnement. Les supprimer revient, selon l’ONG à « condamner les populations des grandes agglomérations à continuer de souffrir quotidiennement de la pollution de l’air et d’en mourir prématurément ».

L’article 15 ter, qui abroge ces ZFE, est issu d’un amendement du Rassemblement national et du parti Les Républicains. Pour éviter le blocage d’une partie de son camp (Renaissance) ainsi que du MoDem – en plus de la gauche –, le gouvernement a tenté mardi de proposer un amendement de compromis qui laissait aux collectivités le choix de créer ces ZFE. Sans succès. La victoire revient bien à la version des RN et LR, qui ont célébré sous un tonnerre d’applaudissements son adoption hier, rapporte Le Monde. La gauche, ainsi qu’une partie du camp gouvernemental, place désormais ses derniers espoirs dans un retoquage du Conseil constitutionnel.

2 - Promouvoir les projets industriels au détriment de l’objectif zéro artificialisation

Le texte de loi issu de la CMP et adopté hier par les députés assouplit les contraintes du zéro artificialisation nette (ZAN) au profit de grands projets industriels, en suivant, sur ce point, la ligne du Sénat. « Il s’agit d’une mesure forte et d’un signal important en faveur de la réindustrialisation de notre pays et de la relocalisation d’activités stratégiques », s’est félicité Yves Bleunven, rapporteur pour le Sénat (Union Centriste).

Pour rappel, la loi sur le ZAN prévoit de réduire massivement la consommation d’espaces naturels dans les projets fonciers, pour atteindre un objectif de zéro artificialisation nette en 2050. Le but : préserver la biodiversité, mais aussi limiter les inondations favorisées par des terrains aplanis, sans arbres ni végétation.

Les zones artificialisées couvrent aujourd’hui près de 10 % du territoire métropolitain, soit deux fois plus qu’en 1982. Le rythme s’est infléchi ces dernières années, notamment depuis l’adoption de la loi ZAN en 2021, mais la France perd toujours près de 30 000 hectares d’espaces naturels par an et la loi ne cesse d’être assouplie. Preuve en est, une fois de plus.

La modification contenue dans l’article 15 visait, initialement, à faciliter l’implantation des data centers. Tous les investisseurs industriels porteurs de « projets d’intérêt national majeur et d’intérêt d’envergure nationale et européenne », comme le résume Stéphane Travert, rapporteur pour l’Assemblée nationale (Ensemble pour la République), seront désormais exemptés du décompte ZAN. Cette définition légale englobe les projets de construction liés au secteur nucléaire, ferroviaire, pénitentiaire, fluvial, maritime, électrique, ou tout projet déclaré d’utilité publique par un décret en Conseil d’État ou par arrêté ministériel.

Certains parlementaires s’inquiètent de n’avoir pu consulter aucune étude d’impact préalable à ce genre d’assouplissement forcément néfaste pour l’environnement. L’article 15 adopté hier met également à mal l’objectif de zéro artificialisation nette de la loi Climat.

3 - La suppression d’instances publiques de santé ou pour la culture

Le texte de loi retient l’essentiel des suppressions de comités, observatoires, conseils prévues initialement. Au passage, ce sont des centaines d’emplois qui passent à la trappe, dans des champs allant du droit du travail à la protection de l’environnement en passant par la prévention de la santé publique. Si les parlementaires se sont aisément accordés sur certains organismes publics, inactifs de longue date, d’autres demeurent importants pour le débat public.

Pour en donner quelques exemples : côté santé publique, ce serait la fin de la Conférence de prévention étudiante, chargée du suivi des actions de soins, dépistage, vaccination auprès des étudiants et qui avait la mérite d’associer à la réflexion les associations et syndicats étudiants.

Ou encore, de la commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d’environnement, qui a rendu de nombreux avis sur des sujets importants comme les pesticides en agriculture, le dépistage du cancer du sein ou encore la sûreté nucléaire. Cette commission indépendante recevait des signalements de la société civile, notamment de lanceurs d’alerte, via sa plateforme en ligne, jusqu’à la désactivation de celle-ci, fin 2024 par le ministère de la Transition écologique, ardemment dénoncée par ceux qui y siègent.

Sur le plan de la protection de l’environnement encore, les commissions départementales de la préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers seront supprimées. Ces commissions regroupaient des représentants de l’État, des professions agricoles, des chasseurs ainsi que des associations de protection.

Côté culture, le Haut Conseil de l’éducation artistique et culturelle est aussi voué à disparaître. Son rôle était de travailler auprès des collectivités pour encourager la présence des artistes dans les classes, le développement de projets culturels ou encore les sorties éducatives dans les théâtres, musées, médiathèques… La sénatrice socialiste Sylvie Robert, qui y siège, défend auprès de Télérama « une instance qui a été très active et qui continue de l’être aux côtés des collectivités territoriales pour valoriser et accompagner l’éducation artistique et culturelle ».

En outre, le projet de loi crée une nouvelle clause d’extinction : toute instance consultative est créée pour une durée de trois ans, renouvelable seulement si celle-ci parvient à faire preuve de son utilité.

4 - Un nouveau « lobby officiel » du patronat

À rebours de toutes ces suppressions, une nouvelle instance doit être créée : le Haut Conseil à la simplification. La CMP s’est entendue sur le retour de cette instance, chargée d’évaluer toute nouvelle proposition de loi à l’aune de ses impacts sur les entreprises, pourtant rejetée par les députés.

Ce Haut Conseil à la simplification aura un président nommé en conseil des ministres, un représentant pour chaque taille d’entreprise (grande, intermédiaire, moyenne, petite, micro), nommé à chaque fois par le Premier ministre sur conseil des organisations patronales, ainsi qu’un député, un sénateur, un membre du Conseil d’État. Excluant les organisations syndicales, il a été fortement plébiscité par les organisations patronales, comme le Medef.

Il est donc perçu comme pro-patronal et rappelle, par certains aspects, le fameux Département de l’efficacité gouvernementale (DOGE), créé par Elon Musk aux États-Unis en vue d’opérer des coupes budgétaires. « Cela revient, à mon sens, à instaurer une espèce de lobby officiel, chargé de contrôler notre travail – la loi – aux frais de l’État, afin de s’assurer d’une simplification maximale, en réalité au détriment du droit du travail, du droit de l’environnement et de la protection sanitaire », résume la députée Anne Stambach-Terrenoir (LFI).

5 - « Une attaque sans précédent » contre les conseils économiques et sociaux régionaux

Les Ceser, les conseils économiques et sociaux régionaux, sont également attaqués. Une centaine de représentants de syndicats, associations, organisations étudiantes et patronales siègent dans ces assemblées chargées de proposer, évaluer et conseiller les politiques publiques régionales. Leur mandat est renouvelé tous les six ans. Ces conseils mènent des études, organisent des débats et remettent des avis avec des propositions concrètes aux autorités régionales.

Les sénateurs estiment leur action peu utile. A l’inverse de grandes associations, comme la Fédération nationale des centres d’information sur les droits des femmes et des familles (FNCIDFF), l’un des plus importants réseaux pour les droits des femmes, décliné sur tous les territoires. La fédération estime que « la disparition de ces instances constituerait un coup d’arrêt à la participation des corps intermédiaires à la vie démocratique locale ». Ses fédérations régionales sont ainsi présentes dans tous les Ceser : « Cela permet de faire entendre la voix des femmes, y compris des plus vulnérables et marginalisées, de rendre visibles les enjeux d’égalité entre les femmes et les hommes, et d’alimenter les politiques publiques régionales par leur expertise de terrain », défend le réseau.

Or, dans la copie de la CMP adoptée hier par les députés, l’État laisse désormais au bon vouloir des régions leur suppression. L’existence d’un Ceser dépendrait dorénavant d’une délibération du conseil régional, à la demande du président de Région. Ce sera évidemment loin de se produire partout.

« Une attaque sans précédent et inacceptable », a réagi ce lundi la CGT. Les Ceser « portent l’expression de la société civile organisée, notamment des organisations syndicales de salarié·es et d’employeurs et des associations. Leurs propositions et leurs recommandations sont larges et relaient des paroles citoyennes, de travailleuses et travailleurs », rappelle leur communiqué.

« Leur expertise est une richesse qui éclaire la décision publique. S’en priver, c’est contester le rôle du dialogue et de la délibération collective dans le processus de décision démocratique », alerte de son côté la CFDT, dans un communiqué dédié également.

6 - Une dérogation de plus dans l’embauche des apprentis

Le texte de loi supprime aussi une obligation de l’employeur dans le cadre de l’apprentissage. Jusqu’ici, l’emploi d’un apprenti ne peut se faire que si, au préalable, l’employeur « déclare à l’autorité administrative prendre les mesures nécessaires à l’organisation de l’apprentissage et s’il garantit que l’équipement de l’entreprise, les techniques utilisées, les conditions de travail, de santé et de sécurité, les compétences professionnelles et pédagogiques ainsi que la moralité des personnes qui sont responsables de la formation sont de nature à permettre une formation satisfaisante ». Cette obligation figurant dans le Code du travail a été supprimée.

Pour rappel, les accidents du travail sont 2,5 fois plus fréquents chez les moins de 25 ans, selon l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS). En 2024, 22 salariés de moins de 25 ans sont morts au travail d’après le recensement de l’Assurance maladie, paru fin 2025.

7 - Des « bâtons dans les roues » des salariés qui veulent reprendre leur entreprise

L’article 6 du projet de loi modifie l’obligation de consulter les salariés préalablement à une cession d’entreprise. Une telle consultation, jusqu’ici obligatoire, peu importe la taille de l’entreprise, permettait aux salariés de pouvoir proposer eux-mêmes une offre de reprise, en coopérative par exemple.

Le texte supprime l’obligation d’information des salariés pour toutes les entreprises de plus de cinquante salariés. Argument principal : il existe déjà une consultation obligatoire du CSE (comité social et économique) pour les entreprises de cette taille. La suppression de cette obligation d’informer les salariés jugée « surabondante » par la sénatrice et rapporteure Catherine Di Folco (Les Républicains), est donc défendue comme une « simplification opportune ».

Quant à celles qui ont moins de cinquante salariés (et donc, pas de CSE), le texte de la CMP réduit de deux mois à un mois le délai de consultation des salariés. « En ce moment, des centaines de plans de licenciement sont en cours. Pourquoi mettre des bâtons dans les roues aux salariés qui veulent reprendre leur entreprise ? » interrogeait déjà dans nos colonnes, l’an dernier, Thomas Vacheron, secrétaire confédéral de la CGT. « Avec un tel article, la reprise de Duralex en coopérative n’aurait pas pu se faire », complétait Patrick Privat, secrétaire confédéral de Force ouvrière.

8 - Moins de contrôle sur les groupements d’employeurs

La loi dérégule un peu plus les groupements d’employeurs – lorsque plusieurs employeurs se regroupent en une seule société pour mutualiser la main-d’œuvre, en mettant à disposition les salariés entre leurs différentes entreprises. D’abord, lorsqu’un groupement d’employeurs se constitue, il ne sera plus obligé d’en informer l’inspection du travail.

Aujourd’hui, ceux qui cherchent à se regrouper alors qu’ils n’ont pas la même convention collective doivent choisir l’application d’une seule de ces conventions collectives, puis doivent passer par une déclaration à l’autorité administrative, qui peut alors refuser le groupement si celui-ci ne respecte pas les dispositions légales. Désormais, il n’y aura plus cette déclaration ni cette possibilité pour l’autorité administrative de s’y opposer.

L’un des risques principaux est la « fausse mutualisation », une forme de détournement du dispositif pouvant s’apparenter à du prêt illicite de main-d’œuvre. Concrètement : quand un groupement met à disposition un salarié pour une seule entreprise adhérente, et que la structure du groupement permet uniquement d’esquiver certaines obligations sur le licenciement, la période d’essai ou encore sur les seuils sociaux. Conscient des « dérives » possibles, en particulier depuis que les grandes entreprises (et plus seulement les TPE-PME) ont accès à ce modèle, le Conseil économique social et environnemental (Cese) rappelait en 2018 l’importance de l’« observation extérieure » et de la « régulation ».

Sur le plan de la concentration des entreprises aux mains d’un seul propriétaire, les seuils de chiffre d‘affaires à partir duquel une telle opération de concentration doit être notifiée à l’Autorité de la concurrence sont relevés.

   mise en ligne le 16 avril 2026

Au lieu de palier la dégradation des conditions de travail, le gouvernement préfère faire la chasse
aux arrêts maladie

Hélène May sur www.humanite.fr

Reprenant une vieille rengaine, l’exécutif promet de nouvelles mesures contre les salariés en arrêt de travail. Une réponse punitive à un phénomène dont la hausse continue, en nombre comme en durée, tient surtout à un management trop vertical et à la dégradation des conditions de travail.

La chasse aux travailleurs malades reprend de plus belle. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a annoncé de nouvelles mesures pour limiter le nombre d’arrêts maladie et leur coût pour la Sécurité sociale, en hausse de 7 milliards d’euros en dix ans pour atteindre 17,9 milliards d’euros.

Seront désormais mis à disposition de l’employeur un kit pour « faire un autodiagnostic de la qualité de son plan de prévention en matière de santé au travail » et, surtout, un « bouton d’alerte » pour prévenir l’assurance-maladie en cas de suspicion d’arrêts « de complaisance ». S’y ajoute la promesse de mener 740 000 contrôles en 2026, une hausse de 6 %. Le tout couronné d’une campagne de communication au slogan accusateur : « L’abus d’arrêts de travail nuit gravement à la Sécurité sociale ».

Deux ans de dénigrement

Ces annonces n’ont rien de surprenant. La « régulation des arrêts de travail » est depuis deux ans une obsession des gouvernements successifs. Interdiction de renouvellement par téléconsultation, possibilité pour l’employeur de mandater un médecin pour contrôler son salarié, baisse du plafond des indemnités journalières, contrôles désormais possibles par visioconférences, et même limite de la durée maximale ont ainsi été adoptés depuis 2024.

Au service de ces restrictions de droits, un discours accusateur contre l’absentéisme, les abus, les médecins qui prescrivent trop et les Français qui ne veulent pas travailler. À l’image de Louis Sarkozy, héritier sans travail, récemment parti en guerre sur RMC contre « les jeunes qui ne vont pas bosser et regardent des séries Netflix ».

L’augmentation du coût des indemnités d’arrêts de travail, de 27,9 % hors Covid entre 2019 et 2023, est pourtant en grande partie due à des évolutions structurelles. « L’effet direct des facteurs économiques et démographiques explique de l’ordre de 60 % la hausse des dépenses d’indemnités journalières (IJ) maladie entre 2010 et 2023 », rappelait, en décembre 2024, une étude conjointe de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) et de la Caisse nationale d’assurance-maladie (Cnam).

Baisse du chômage et augmentation des salaires se sont répercutées sur la quantité et le montant des IJ, tout comme l’intégration dans le régime général de certains libéraux et des indépendants. Autre facteur, lié aux reculs successifs de l’âge de départ à la retraite, le vieillissement de la population en emploi, avec un taux d’activité des 55-64 ans, passé de 43,6 % en 2010 à 61,7 % en 2023. « Les plus de 55 ans représentaient 18,3 % de la population active en 2022 mais 27 % des journées indemnisées », soulignait la Cour des comptes en 2024 dans un rapport sur l’assurance-maladie.

Des arrêts plus nombreux et plus longs

Pour autant, l’accélération est patente dans toutes les catégories. Les arrêts de moins de trois mois ont connu 5,8 % de croissance annuelle moyenne entre 2019 et 2024, contre + 3,7 % entre 2014 et 2019. La hausse a été de + 4,1 % à + 6,7 % pour les plus de trois mois.

« Même si les arrêts courts d’une durée indemnisée inférieure à huit jours sont de loin les plus fréquents et forment près de la moitié des arrêts indemnisés, ils ne représentent que 4 % de la dépense d’IJ maladie. À l’inverse, les arrêts longs de plus de six mois représentent seulement 7 % des arrêts, mais 45 % de la dépense », précise la Drees. Les uns et les autres sont tirés par l’augmentation des troubles psychologiques, qui s’expliquent par une certaine libération de la parole, notamment chez les plus jeunes, mais surtout par une dégradation des conditions de travail.

Cette question du travail est l’angle mort du discours sur les arrêts maladie. Pourtant, « essayer d’en réduire le nombre en contrôlant davantage, c’est vraiment comme casser le thermomètre plutôt que de soigner la maladie », résume la sociologue Maëlezig Bigi, maîtresse de conférences au Conservatoire national des arts et métiers, affiliée au Centre d’études de l’emploi et du travail (CEET). « Ces arrêts sont le symptôme d’organisations du travail qui font souffrir. » Au passage, la France est d’ailleurs épinglée comme un mauvais élève sur les conditions de travail : en 2024, près de 1 300 travailleurs y ont perdu la vie, le chiffre le plus élevé depuis vingt ans.

Management « louis-quatorzien »

« Tout cela est dû à des problèmes de surengagement permanent, de stress chronique et de grande faiblesse au niveau du management », résume l’économiste Jean-Claude Delgènes, président fondateur de Technologia, cabinet spécialisé en prévention des risques au travail, qui a publié, en 2025, Faire face aux risques psychosociaux. La spécificité de l’organisation du travail en France, c’est d’abord ce management vertical, « louis-quatorzien », résume l’économiste, celui d’une « petite élite qui considère qu’elle détient la vérité et qui dit « j’ai tout compris, je vous explique, vous appliquez, et je contrôle » ».

En lien avec cette conception du pouvoir, l’absence de démocratie interne et de participation, vecteur de mal-être pour des salariés utilisés comme des pions. Une tendance aggravée par la suppression, en 2017, dans les entreprises de moins de 300 salariés, du CHSCT, seul organe de négociation interne dédié à la santé et aux conditions de travail. « Il n’y a plus de dialogue social proche du terrain et on voit bien que c’est parmi ces entreprises de moins de 300 salariés que la sinistralité est la plus forte », constate Jean-Claude Delgènes.

« L’autre facteur, c’est l’intensification du travail en France depuis les années 1980, ajoute Maëlezig Bigi. Cela veut dire une accumulation de contraintes de différentes natures sur une même activité et à un rythme accéléré. Il faut à la fois répondre à son chef, respecter les process, faire du reporting et tenir des délais serrés. » Résultats, une perte de sens et une pression continue, avec, au bout, « des problèmes de récupération physiologique ».

« On demande aux gens de travailler beaucoup. Mais fournir de l’énergie sans arrêt, être en stress chronique, sans pouvoir récupérer, ça rend malade. C’est comme ça qu’on entre dans ce qu’on appelle la phase 4 du burn-out, c’est-à-dire qu’il y a un effondrement. Et là, il faut du temps pour se remettre. Un burn-out, c’est en moyenne neuf mois d’arrêt », précise Jean-Claude Delgènes.

Irresponsabilité des entreprises

Pour limiter la casse, les patrons pourraient opter pour une approche préventive. Mais ils préfèrent faire reposer la responsabilité sur d’autres, à travers deux approches rhétoriques : « La naturalisation des risques, pour dire que c’est l’activité en elle-même qui est responsable, ou une forme d’hygiénisme, qui fait peser le soupçon sur une fragilité individuelle du salarié », pointe Maëlezig Bigi.

Il est vrai que l’incitation à limiter les risques est limitée. « Il n’y a pas de bouton d’urgence pour dénoncer les entreprises, ironise Gérald Le Corre, responsable santé-travail de la CGT de Seine-Maritime. 50 % des employeurs sont en infraction avec l‘obligation de publier un document unique destiné à évaluer les risques professionnels dans leur entreprise. Et même lorsqu’il y en a, ils sont le plus souvent incomplets. »

Pourquoi faire autrement, quand le coût de la maladie professionnelle est supporté non pas par les entreprises mais par l’assurance-maladie. « La sous-déclaration et la sous-reconnaissance des accidents du travail et maladies professionnelles coûteraient tous les ans entre 2 et 3,8 milliards d’euros d’après une étude de la Cour des comptes parue en 2024, souligne Maëlezig Bigi. Cela explique que la branche accidents du travail et maladies professionnelle (AT-MP) de la Sécurité sociale soit toujours bénéficiaire et reverse de l’argent à la branche maladie. »

Inutile d’investir dans la prévention lorsque le coût de la souffrance au travail est socialisé. D’autant que si les cotisations au régime AT-MP sont en principe proportionnelles aux risques qui existent dans l’entreprise, dans les faits, les contestations sont nombreuses et la proportionnalité très peu appliquée.

Ce n’est pourtant pas une fatalité. « En repensant l’organisation collective, on réduit l’absentéisme sur le long terme », estime Jean-Claude Delgènes. La Direction générale des affaires sociales donne quelques recettes simples : « Les critères d’un management de qualité, loin d’être dispersés et hétérogènes selon les pays, les secteurs d’activité ou la taille des organisations, sont en réalité très convergents. Le « bon » management y est partout, et d’abord décrit comme celui qui se caractérise par un fort degré de participation des travailleurs, d’une part, et qui assure la reconnaissance du travail accompli, d’autre part. » Pas certain que les dirigeants français préfèrent cette option à l’habitude de blâmer et sanctionner les plus fragiles.


 


 

« Mon corps a dit stop » :
ils racontent pourquoi
ils ont dû se mettre en arrêt maladie

Pierric Marissal Léa Darnay sur www.humanite.fr

Quatre actifs ont accepté de parler de leurs arrêts de travail à « L’Humanité », loin des clichés que brandissent la Macronie, la droite et l’extrême droite.

Leila : « Ces arrêts longs ont été le dernier rempart, avant que je ne sois plus bonne à rien »

« Il y a presque deux ans, j’ai subi un épuisement professionnel et un épisode dépressif sévère. C’est ainsi que l’on qualifie en France le burn-out. J’étais vraiment au bout du rouleau.

Un jour, au travail, j’ai eu une sorte de trou noir. Je n’arrivais pas à finir un reporting, une banale tâche du quotidien de mon métier de consultante dans une agence de communication. J’ai senti que quelque chose n’allait pas et ma mère m’a embarquée chez elle en urgence. Je n’étais plus vraiment cohérente et je suis allée voir le premier médecin disponible, qui m’a arrêtée une semaine avec pour recommandation ferme de consulter mon médecin traitant.

Sauf que, comme beaucoup, je n’en avais pas. J’ai voulu retourner au travail, mais j’étais comme paralysée. Je n’avais aucune idée de ce qui m’arrivait. Alors je suis allée voir une psychiatre, qui m’a prescrit un arrêt de travail de trois mois. Pendant des semaines, j’ai tourné en rond : je craignais les répercussions, je ne savais pas ce que j’allais devenir et je ne prenais plus soin de moi.

À l’issue de cet arrêt, je suis retournée chez la psychiatre, encore très chamboulée. Elle m’a de nouveau arrêtée pour trois mois. J’ai paniqué, je lui ai répondu que ce n’était pas possible : qu’est-ce qu’on allait penser de moi ? La professionnelle a dû me calmer, m’expliquer que c’était elle qui prenait la décision, que ce n’était pas un choix de ma part et que mon employeur n’avait pas à me contacter pour me demander des justifications.

Ces trois mois supplémentaires – et les médicaments – ont tout changé. J’ai pu reprendre goût à la vie, avouer la vérité à mes amis sur ma situation. J’ai aussi réalisé que j’étais arrivée au bout de ce travail. Un arrêt plus court m’aurait renvoyée dans le mur.

J’ai du mal à comprendre ce que cherche le gouvernement en s’en prenant aux arrêts maladie : qu’on finisse en incapacité ? Ces arrêts longs ont été le dernier rempart contre un travail qui m’a usée jusqu’à l’os, avant que je ne sois plus bonne à rien. J’ai atteint un tel niveau d’épuisement que je n’étais plus rationnelle ; j’avais besoin que quelqu’un me dise : « Stop ! Tu n’en peux plus. » »

Corinne, salariée dans la restauration scolaire : « Tendinites, arthrose… Mon corps a dit stop »

Corinne a passé plus de vingt-cinq ans à travailler en tant que fonctionnaire en restauration scolaire. Au fil des années, « les conditions de travail se dégradaient de jour en jour, témoigne-t-elle. Les équipes tournaient en sous-effectif, et les arrêts de travail pour problème de santé ou pour épuisement étaient devenus notre quotidien ». Peu à peu, son corps a suivi la même pente, « avec une fatigue persistante, des douleurs diffuses dans tous les membres, certaines reconnues par les médecins ».

Dans l’espoir de trouver de meilleures conditions de travail, Corinne décide de changer de collectivité afin également de se rapprocher de son domicile. « Mais la situation s’est révélée similaire, je n’ai reçu aucune aide ni aucun encouragement », fustige le cinquantenaire. Épuisée, elle finit par renoncer à son poste à responsabilité, après « avoir tenu bon à encadrer, malgré tout, les équipes durant le Covid », précise-t-elle.

Mais, en 2022, « le corps a dit stop ». « Tendinites aux épaules, arthrose tout le long de la colonne, jusqu’au poignet », énumère-t-elle. L’arrêt de travail devient inévitable, suivi d’une déclaration d’« inaptitude définitive » à ses fonctions. S’ouvre alors un long parcours administratif : un congé longue maladie de trois ans, puis une « période préparatoire de reclassement » d’un an durant laquelle elle ne suit pas moins de 13 formations différentes.

Aujourd’hui, Corinne a demandé un reclassement. Mais, faute de poste adapté ou de mutation acceptée, elle risque d’être « radiée des cadres pour incapacité » ou poussée vers une retraite pour invalidité qu’elle conteste. « La bonne blague ! » lâche-t-elle, amère, en évoquant la possibilité qui lui a été suggérée de revenir… comme contractuelle.

Lucie, intermittente du spectacle « Quand tu es en contrat, tu ne peux pas te permettre d’être malade »

Intermittente du spectacle, Lucie (1) « court après les heures » pour conserver son statut « dans cet univers très précaire », soupire-t-elle. Depuis qu’elle évolue dans ce milieu, la jeune femme n’a jamais été en arrêt maladie. « Quand tu es en contrat, tu ne peux pas te permettre d’être malade », résume-t-elle.

Mais, en début d’année, un projet se passe de plus en plus mal. « Conditions de travail non respectées avec un rythme effréné, je travaillais six à sept jours sur sept, raconte-t-elle. Ma manageuse me mettait énormément de pression, tout cela m’a amené à un point de rupture. Je rentrais tous les soirs en pleurant. » En une semaine, elle perd 2 kilos. L’intermittente décide finalement d’aller consulter son médecin qui lui diagnostique un syndrome d’épuisement professionnel.

Mais, dans le milieu, « s’arrêter, c’est risquer sa réputation, déplore-t-elle. Tu ne peux pas faire faux bond, sinon, on ne te rappelle pas pour les prochains projets ». Face à sa situation préoccupante, Lucie décide de ne pas continuer le projet en cours – en partie responsable de son burn-out –, mais ne déclare tout de même pas son arrêt. Une sorte de compromis, « afin de ne pas perdre d’indemnités, confie l’intermittente. Je l’ai seulement montré à ma cheffe pour que je ne bosse pas sur les deux dernières semaines du projet ».

Toutefois, sa date d’anniversaire d’intermittence arrivait et « il fallait absolument que je boucle mes heures pour être renouvelée dans le statut ». Alors, pendant son arrêt maladie, la jeune femme a été obligée de travailler afin de finaliser ses heures. « Le système d’intermittence n’est pas fait pour t’aider quand tu es malade », regrette-t-elle.

(1) Le prénom a été modifié.

Alicia, paysagiste : « Dans ce milieu, il existe un véritable culte des heures supp »

Alicia (1) est paysagiste. Pendant quatre ans, elle a travaillé dans une agence d’architecture et paysage pour les marchés publics en région parisienne. Au quotidien, elle gérait jusqu’à dix dossiers simultanément, « une charge de travail démentielle ». Mais dans le secteur, explique-t-elle, « pas le choix » : la mise en concurrence tire les prix vers le bas et « multiplier les projets est nécessaire pour être rentable ». Cette accumulation et l’exigence du métier entraîne des échéances qui se chevauchent et des heures supplémentaires à répétition. « Dans ce milieu, il existe un véritable culte des heures supp », déplore-t-elle.

Atteinte d’une fragilité respiratoire, Alicia souffre régulièrement de bronchites asthmatiques l’hiver. Pourtant, elle comprend vite qu’elle « ne peut pas se permettre de s’absenter trop longtemps », au risque de surcharger ses collègues ou elle-même plus tard. Lors d’une crise particulièrement forte, son médecin traitant étant indisponible, elle consulte un autre praticien, « que je ne connaissais pas, mais pas le choix, raconte-t-elle. Il m’a arrêtée trois jours, mais une bronchite asthmatique ne se soigne pas si vite ! ». Non guérit, elle obtient ensuite un nouveau rendez-vous avec son médecin traitant qui lui a signé un nouvel arrêt. « En un mois, j’ai cumulé six jours de carence parce que je n’ai pas pu obtenir de rendez-vous de suite avec mon médecin traitant », fustige-t-elle.

La jeune femme souffre aussi d’endométriose, « qui me couche deux à trois jours par mois ». Impossible pourtant de demander un arrêt maladie aussi régulièrement. « J’ai obtenu deux jours de télétravail en saisissant la médecine du travail, mais ce n’était pas toujours compatible avec mes responsabilités », explique-t-elle.

Mais même en arrêt, la coupure reste relative. « J’ai une obligation de passation : je peux passer deux heures au téléphone à expliquer un projet à un collègue, ou recevoir des appels alors que je ne suis pas censée travailler. » Finalement, « personne ne revient vraiment guéri de ses arrêts maladie, déplore-t-elle. Et en arrêt, on ressent une certaine culpabilité. »

Plus tard, Alicia passe à 90 % pour développer des projets personnels. Mais la charge de travail reste identique. « On ne m’a pas retiré de dossiers : je devais faire le même travail en moins de temps ! », sans compensation financière. « Je n’ai pas de prime sur objectif. Que je fasse plus ou moins, mon salaire reste le même. Mais j’ai une conscience professionnelle… même si la reconnaissance, elle, n’était pas là. ».

(1)Le prénom a été modifié

   mise en ligne le 15 avril 2026 

Lignes fermées, trains de nuit abandonnés : les « sans train » à l’assaut du Sénat

Par Hortense Chauvin     sur https://reporterre.net/

Lignes fermées, trains de nuit délaissés... À Paris, des « sans trains » ont interpellé les sénateurs et exprimé leur colère quant à l’avenir du rail dans le pays, alors qu’une loi jugée « insuffisante » entre en débat le 15 avril.

Paris, reportage

Des drapeaux ornés de rails flottent devant les grilles du jardin du Luxembourg, à Paris. Une touriste étasunienne passe devant le groupe d’une cinquantaine de personnes amassées, s’enquiert des raisons de leur mobilisation sur cette artère parisienne fréquentée. « C’est pour One Piece ? » demande-t-elle, pointant une similitude entre le graphisme des affiches et celui du manga japonais. Non, c’est pour le train.

Mardi 14 avril, les représentants de quarante associations et collectifs de défense du ferroviaire — qui se sont baptisés « La colère des sans trains » — se sont rassemblés à Paris, à quelques pas du Sénat, pour faire part de leur préoccupation quant à l’avenir du rail dans le pays. La date de leur manifestation a été choisie avec soin : les débats sur un projet de loi-cadre sur les transports, porté par le ministre des Transports Philippe Tabarot, débuteront mercredi 15 avril à la chambre haute. Le vote solennel est prévu le 28 avril.

Le texte, qui vise à « refonder » le modèle de financement des transports, prévoit notamment de flécher, à partir de 2032, les recettes des péages autoroutiers vers le financement de la modernisation des réseaux de transport routier, fluvial et ferroviaire. Pour être mise en place, cette mesure nécessiterait une loi de programmation, pour l’heure hypothétique.

Un texte insuffisant face aux enjeux climatiques, selon les « sans trains ». « On s’attendait à ce qu’il y ait quelque chose sur la ruralité, sur les lignes [ferroviaires] de desserte fine, mais il n’y a rien là-dessus », dénonce Bernard Peuch, porte-parole du collectif Angoulim, qui lutte pour le maintien de la ligne Angoulême-Limoges. Les petites lignes ferment les unes après les autres, observe-t-il.

Ce mode de transport décarboné est pourtant « essentiel pour les territoires et pour les personnes qui travaillent », insiste Éliane Croci, présidente de l’association. « Le ferroviaire, c’est la vie d’une région. Ce n’est pas parce qu’on habite à la campagne qu’on doit en être démunis. »

Les « sans trains » regrettent également qu’aucun financement ne soit prévu dans le projet de loi, entre 2026 et 2032, pour sauver le ferroviaire de la « déconfiture » dans lequel il est embourbé. Selon une note interne publiée en 2025 par la SNCF et obtenue par Reporterre, il faudrait trouver au minimum 1 milliard d’euros d’argent public par an pour empêcher le « décrochage » du réseau ferré et l’« effondrement irréversible de la qualité de service » dans toutes les régions, dès 2028.

Face à ce danger « imminent », le sénateur écologiste Jacques Fernique a déploré le manque de vision à long terme du gouvernement. « Dans le texte tel qu’il est, la seule recette immédiate clairement évoquée consiste à augmenter les tarifs des usagers pour les transports publics urbains, en fonction de l’inflation et de façon automatique. C’est scandaleux. »

23 amendements

Afin de porter une autre approche des transports, les « sans trains » ont mis au point 23 amendements, dont certains seront portés en séance par les sénateurs écologistes et socialistes. Ils proposent notamment de sécuriser un financement d’urgence, de l’ordre de plusieurs milliards d’euros par an, pour « régénérer » le réseau et éviter la fermeture de nouvelles lignes. Et défendent la mise en place d’un plan national de sauvegarde et de régénération des lignes de desserte fine, ainsi qu’un plan national de développement du train de nuit.

Pour financer cette remise à niveau du réseau, le collectif recommande de créer une contribution spécifique sur les carburants aériens — qui bénéficient aujourd’hui d’un régime fiscal très favorable —, dont les bénéfices seraient intégralement reversés au financement du ferroviaire. Notamment à celui des trains de nuit, qui pourraient constituer « une vraie alternative à l’avion », précise Bernard Peuch. « Quand on habite dans des coins assez lointains, on n’est pas obligés de traverser la France en deux heures. Une nuit, c’est très bien, si on a des wagons et qu’ils sont entretenus. »

Autre piste de recettes : la fiscalité énergétique, dont une part « croissante » pourrait être affectée au réseau ferroviaire. Les « sans trains » misent aussi sur la création d’une « écocontribution » sur le transport routier international de marchandises. L’idée générale étant de faire contribuer les modes de transport les plus polluants au développement du plus vertueux.

Afin que ce dernier les remplace, une « cible claire » de report modal devrait selon eux être fixée dans le projet de loi. L’État et les régions devraient également s’assurer, via une politique tarifaire ferroviaire, que le prix du train soit systématiquement attractif — les tarifs étant aujourd’hui « le premier frein pour les usagers ».

En parallèle de leur travail avec les élus écologistes et socialistes, le collectif a lancé une pétition sur le site de l’Assemblée nationale, dans l’espoir que le train soit mis « au cœur » de la loi-cadre sur les transports. Mercredi 15 avril au matin, quelques heures avant le début des débats au Sénat, elle avait recueilli 300 signatures.

 mise en ligne le 15 avril 2026

Enfants mutilés ou tués, violences sexuelles systématiques, des millions de déplacés… Au Soudan, les atrocités de la guerre atteignent des sommets

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Alors que l’Europe et l’Union africaine doivent tenter de trouver une solution politique et humanitaire au Soudan mercredi 15 avril, les ONG alertent sur le bilan exceptionnel des trois ans de guerre.

Depuis trois ans, la guerre au Soudan tue, déplace et affame la population. Mercredi 15 avril, l’Europe et l’Union africaine doivent se réunir à Berlin pour une conférence internationale visant à relancer des pourparlers et permettre de répondre à l’une des pires crises humanitaires au monde, selon l’ONU.

Avant la guerre, déclenchée en avril 2023, « il y avait probablement environ 38 % de la population qui vivait dans la pauvreté et maintenant on estime ce chiffre à environ 70 % », a déclaré Luca Renda, le directeur du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) au Soudan. Au moins un quart de la population soudanaise est considéré comme vivant avec moins de deux dollars par jour (1,70 euro), a ajouté le directeur du PNUD.

« L’érosion méthodique de l’avenir d’un pays »

D’après le rapport publié par le PNUD et l’Institut d’études de sécurité (ISS), près de sept millions de personnes ont basculé dans l’extrême pauvreté pour la seule année de 2023 et les revenus moyens sont retombés à des niveaux qui n’avaient plus été enregistrés depuis 1992.

Les taux d’extrême pauvreté sont désormais plus élevés que dans les années 1980, selon cette analyse. « Ces chiffres ne sont pas abstraits », a estimé le directeur du PNUD dans le pays. « Ils reflètent des familles déchirées, des enfants déscolarisés, des moyens de subsistance anéantis et une génération dont les perspectives s’amenuisent inexorablement. »

Selon Luca Renda, les conditions de vie sont particulièrement difficiles dans certaines des zones les plus durement touchées par les hostilités, notamment le Kordofan-Sud, désormais principal champ de bataille, et le Darfour-Nord.

« Trois ans après le début de ce conflit, nous ne sommes pas seulement confrontés à une crise – nous assistons à l’érosion méthodique de l’avenir d’un pays », a alerté le responsable onusien. D’après l’ONU, plus de 21 millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë et les deux tiers de la population ont un besoin urgent d’assistance, alors que les combats s’intensifient au Kordofan et dans l’État du Nil Bleu (sud-est).

11 millions de déplacés, 700 civilis tués par drones depuis janvier

Près de 700 civils ont été tués par des frappes de drones depuis janvier au Soudan a rapporté dans le même temps le secrétaire général adjoint de l’ONU aux Affaires humanitaires, Tom Fletcher. La guerre entre l’armée et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) a également déplacé plus de 11 millions de personnes et plongé plusieurs régions dans la faim et la famine.

« Les femmes et les filles sont victimes de violences sexuelles systémiques et brutales (…) Des millions de personnes ont été chassées de leurs foyers à travers le Soudan et au-delà de ses frontières », a ajouté le secrétaire général adjoint.

Au moins 11 000 personnes sont portées disparues depuis le début de la guerre, a annoncé de son côté le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), insistant sur les « souffrances psychologiques profondes et durables » pour les familles. « Des milliers de familles restent sans nouvelles de leurs proches, dont elles ont été séparées lorsqu’elles ont fui les combats », a alerté le CICR dans un communiqué.

L’UNICEF a de son côté interpellé la communauté internationale à propos de la situation particulière des enfants. « Après trois ans de guerre dévastatrice, les enfants au Soudan continuent de payer un lourd tribut. Les drones sont responsables de près de 80 % de tous les cas signalés d’enfants tués ou blessés », écrit l’organisme rattaché à l’ONU.

« Rien qu’au cours des trois premiers mois de cette année, au moins 245 enfants ont été tués ou blessés », alerte Eva Hinds, responsable de la communication de l’UNICEF au Soudan. « Depuis le début de la guerre, les Nations Unies ont vérifié plus de 5 700 violations graves commises à l’encontre d’enfants à travers le Soudan. Plus de 4 300 enfants ont été tués ou mutilés », dénonce l’agence onusienne.


 


 

Au Soudan, les ingérences étrangères nourrissent la plus grande crise humanitaire du monde

Milla Daubert sur www.humanite.fr

Après la prise de la ville d’El Fasher par les paramilitaires du PSR, dimanche 26 octobre, le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a déploré une « terrible escalade du conflit ». Le dirigeant a également déploré les ingérences étrangères en cours dans la région responsables, selon lui, de la situation humanitaire catastrophique.

C’était la dernière ville du Darfour qui n’était pas sous le contrôle des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR). La prise de la ville d’El-Fasher a été revendiquée par les membres du FSR, en guerre, depuis avril 2023 contre l’armée du général Abdel Fattah Al-Bourhane, dimanche 26 octobre 2025. L’armée n’a pour l’instant pas officiellement réagi à l’annonce.

Les FSR avaient déjà installé une administration parallèle située à Port-Soudan, dans l’est du pays, mettant ainsi au défi le pouvoir du général Burhane au pouvoir depuis le coup d’État de 2021.

Pour l’ONU, une guerre civile alimentée par les ingérences étrangères

Le secrétaire général de l’ONU a déploré ce lundi 27 octobre lors d’une conférence de presse à Kuala Lumpur « une terrible escalade du conflit ». Et d’ajouter, « il est grand temps que la communauté internationale dise clairement à tous les pays qui interviennent dans cette guerre et qui fournissent des armes aux belligérants d’y mettre un terme. Car le niveau de souffrance que nous constatons au Soudan est insupportable ».

Au matin du lundi 27 octobre, les combats se poursuivaient autour de l’aéroport et dans plusieurs zones de l’ouest de la ville d’El-Fasher, rapporte le comité de résistance locale, un groupe de civils prodémocratie qui documente le conflit. La population « résiste jusqu’au dernier souffle » mais les paramilitaires progressent.

Une situation déplorée par Antonio Guterres, pour qui la responsabilité du conflit ne revient pas qu’aux acteurs sur place mais aussi aux forces étrangères qui financent et supportent les deux partis. « Il est clair qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème soudanais, opposant l’armée et les Forces de soutien rapide. Nous assistons de plus en plus à une ingérence extérieure qui compromet toute possibilité de cessez-le-feu et de solution politique au problème », a-t-il dénoncé lundi.

La guerre civile se poursuit depuis plus de deux ans, avec l’implication de nombreux acteurs étrangers qui y ont chacun un bénéfice à tirer. D’un côté, les Émirats arabes unis ou le Tchad approvisionnent en armes les FSR. De l’autre, l’Egypte et la Turquie soutiennent l’armée soudanaise.

La famine et la violence à El Fasher

Sur les dernières vidéos diffusées sur Facebook par le comité de résistance locale, on peut voir des civils en fuite, des corps jonchant le sol près de voitures en flammes. Toutes les communications satellites Starlink, le seul réseau encore fonctionnel, ont été coupées, laissant la ville dans un « black out médiatique », selon le Syndicat des journalistes soudanais.

Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a averti ce lundi qu’El-Facher était dans une « situation extrêmement précaire », avec un risque croissant de « violations et d’atrocités motivées par des raisons ethniques ».

Dans ce contexte, dimanche 26 octobre, le chef des opérations humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher, avait demandé un passage sûr pour les civils piégés à El-Fasher. « Avec les combattants avançant davantage dans la ville et les voies d’évacuation coupées, des centaines de milliers de civils sont piégés et terrifiés – bombardés, affamés, et sans accès à la nourriture, aux soins ou à la sécurité, avait-il déploré dans un communiqué. Les civils doivent pouvoir circuler en toute sécurité et accéder à l’aide. Ceux qui fuient vers des zones plus sûres doivent pouvoir le faire en toute sécurité et dans la dignité. »

À El-Facher, 260 000 civils, dont la moitié sont des enfants, sont dépourvus de nourriture, d’eau et de soins selon l’ONU. Plus d’un million de personnes ont fui la ville depuis le début de la guerre.

Pour Catherine Russell, qui dirige l’UNICEF, nous assistons avec cette guerre civile à « la plus grande catastrophe humanitaire de notre temps ». Depuis 2023, des dizaines de milliers de personnes sont mortes et des millions ont été déplacées au Soudan.


 


 

Mohamed Farouk Salman, militant des droits civiques soudanais, emprisonné depuis plus de 13 mois par les Émirats arabes unis

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Le militant des droits civiques et défenseur des droits humains soudanais, Mohamed Farouk Salm, est détenu sans justification depuis plus de 13 mois par les autorités émiraties.

Depuis plus de treize mois, Mohamed Farouk Salman est privé de liberté. Homme politique soudanais, militant des droits civiques et défenseur des droits humains, il est détenu par les Émirats arabes unis, sans inculpation formelle, sans procès équitable et sans justification.

« Il n’est pas une figure marginale. Il est un pilier du mouvement prodémocratie soudanais et un architecte clé de la révolution de 2018-2019, qui visait à instaurer un avenir pacifique et dirigé par les civils au Soudan », écrit son comité de soutien dans une lettre adressée à Amnesty, à Human Rights Watch et au Centre Raoul-Wallenberg pour les droits de la personne.

Tout au long du conflit qui ravage actuellement le Soudan, ce militant est resté un défenseur inflexible d’une paix juste et durable. Un rôle que les Émirats – qui soutiennent les redoutables Forces de soutien rapide (FSR) – ne semblent pas apprécier.

 

 mise en ligne le 14 avril 2026

Travail le 1er-Mai : Lecornu recule, les syndicats crient victoire

Mathieu Dejean et Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Le camp présidentiel pensait agir vite pour étendre les dérogations de travail le 1er-Mai. Mais la mobilisation des syndicats et les menaces de censure de la gauche ont eu raison de cette proposition de loi : à un an de la présidentielle, le premier ministre préfère ne pas crisper. 

La tactique n’était finalement pas la bonne. En déposant, vendredi 10 avril, une motion de rejet de la proposition de loi portant sur le travail le 1er-Mai, les député·es macronistes pensaient faire un coup stratégique : envoyer le texte en commission mixte paritaire (CMP) et le voir rapidement adopté, en s’évitant le débat parlementaire.

C’est raté : face à la fronde des syndicats, unis et vent debout, le gouvernement a définitivement renoncé, lundi 13 avril, à convoquer cette CMP et donc à voir  la loi entrer en vigueur dès cette année. 

Après avoir reçu pendant une heure trente les huit organisations syndicales (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, Solidaires et FSU), le ministre du travail Jean-Pierre Farandou a renvoyé le sujet « au dialogue social de branche » et plaidé pour plus de temps, nécessaire selon lui à la négociation. 

« Le gouvernement est conscient de la sensibilité particulière de ce sujet », a aussi indiqué le ministre, laissant la porte ouverte à quelques « dérogations » possibles à partir de 2027. Le parcours législatif de la proposition de loi s’achève dans cette impasse.

« La mobilisation paye : le 1er-Mai est et restera férié, chômé et payé ! », s’est félicitée la CGT dans un communiqué, publié en début de soirée. « Nous avons quitté le monde des mythos de Gabriel Attal », a aussi ironisé, devant la presse, sa secrétaire générale Sophie Binet, en référence aux arguments du président du groupe Renaissance qui avait porté la proposition de loi. 

Jointe dans la journée du 13 avril, la députée Nicole Dubré-Chirat (Renaissance), qui avait déposé la motion de rejet, confiait son dépit : « On était déjà inquiets en fin de semaine dernière quand on a su que le ministre du travail allait recevoir les organisations syndicales lundi. Nos inquiétudes sont confirmées : si cette proposition de loi ne passe pas maintenant, le sujet sera clos. » 

Ce qu’a aussi compris la présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale, qui a salué sur le réseau social X une « victoire ». « Par nos actions conjuguées, nous obtenons aujourd’hui une victoire majeure », s’est aussi réjoui le groupe communiste à l’Assemblée nationale. En touchant au 1er-Mai, le camp présidentiel s’est heurté à un front uni des syndicats et de la gauche, qui a porté ses fruits – ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. 

Une bataille sociale en défense d’un jour hautement symbolique

Une fronde syndicale à la hauteur de l’enjeu : le 1er-Mai est, selon le Code du travail, le seul jour obligatoirement férié et chômé mais intégralement payé par l’employeur. Ce n’est pas « un jour férié comme un autre », insistent depuis des mois les organisations syndicales. Pour elles, toucher à la journée internationale des travailleuses et travailleurs, « c’est remettre en cause plus d’un siècle d’histoires sociales et de conquêtes collectives ».

Vendredi soir, quelques heures après la motion de rejet, la colère des organisations syndicales est encore montée d’un cran, à la réception du projet de décret d’application de la loi, adressé par le ministère du travail et énumérant les secteurs concernés. 

Alors que le gouvernement avait promis un décret « limitatif », les syndicats ont en effet découvert un projet allant « bien plus loin que l’ouverture des boulangeries et des fleuristes » et intégrant même « des commerces qui actuellement n’ont pas le droit d’ouvrir le dimanche », se sont indigné·es les représentant·es des syndicats, dans une lettre adressée au premier ministre dimanche 13 avril. 

« Cette proposition de loi étend la possibilité de travailler le 1er mai [...] à l’ensemble des commerces de bouche [...] aux établissements qui fabriquent des produits alimentaires destinés à la consommation immédiate [...] aux animaleries et magasins de jardinage, et aux établissements culturels y compris les librairies dont la convention collective exclut pourtant l’ouverture le 1er mai », inventorie le courrier, notant que les « grandes enseignes industrielles », les « chaînes » et autres « grandes surfaces spécialisées » sont concernées, confirmant les craintes exprimées depuis des mois. 

Pour les huit organisations syndicales, l’objectif de la proposition de loi était bel et bien « l’ouverture d’un maximum d’établissements le 1er mai », journée fériée depuis 1919 en France – et depuis 1946 sous sa forme actuelle. Actuellement, la loi interdit aux employeurs de faire travailler leurs salarié·es et seules quelques dérogations sont possibles pour les secteurs ne pouvant s’interrompre « en raison de la nature de leur activité »

Un intense lobbying déçu

« Nous sommes fous furieux devant la tournure des événements ! », a fulminé, avant même la fin de la rencontre entre les organisations syndicales et le ministre du travail, le patron de la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie. Dans un entretien au Parisien, Dominique Anract dit souhaiter « que le gouvernement tienne bon » pour éviter la fermeture des boulangeries le 1er-Mai. « Sinon, ce seront des communes mortes, du chiffre d’affaires envolé, des salariés volontaires qui ne seront pas payés double et des consommateurs qui seront démunis », prédit-il.

« Nous sommes toujours ouverts depuis cent ans, nous voulons seulement régulariser une situation pour ne pas nous faire épingler », ajoute encore Dominique Anract. Au printemps 2025, sa confédération s’est émue des contrôles de l’inspection du travail le 1er-Mai – et des menaces d’amendes envers les patrons faisant travailler leurs employé·es ce jour-là – et a impulsé un intense lobbying pour mettre fin à une « insécurité juridique », que la proposition de loi entend régler. 

Le gouvernement a toujours soutenu le principe, promettant, dès avril 2025, de « regarder avec beaucoup de bienveillance » les propositions de loi « permettant aux professionnels de travailler sur la base du volontariat en étant bien sûr payés double ». Puis a enclenché la procédure d’urgence permettant une seule lecture au Sénat et à l’Assemblée nationale quand un texte a été déposé par une sénatrice et un sénateur centristes, Annick Billon et Hervé Marseille. C’est leur proposition de loi, votée en juillet 2025 au Sénat, qui est aujourd’hui en attente d’un examen par les député·es.

Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche.       Nicole Dubré-Chirat, députée Renaissance

Le groupe Les Républicains (LR) l’avait inscrite au programme de sa journée parlementaire en janvier 2026 mais le texte n’a pas été débattu, faute de temps. Repris par le groupe Renaissance pour sa propre « niche » parlementaire du 10 avril, il n’a donc pas été examiné, les députés macronistes ayant brandi la motion de rejet pour empêcher les débats et l’examen d’une centaine d’amendements déposés par la gauche, accusée de faire de l’obstruction. 

La motion de rejet a été approuvée grâce au soutien de la droite et de l’extrême droite, par 120 voix pour et 105 contre. « C’est un 49-3 parlementaire ! », ont hurlé les bancs de la gauche quand, devant l’Assemblée nationale, la secrétaire générale de la CGT dénonçait « un coup de poignard dans le dos des millions de travailleurs et travailleuses [qui] se paiera très cher »

Dans l’hémicycle, le camp présidentiel n’avait même pas fait le plein, les député·es MoDem ayant refusé de voter la motion de rejet. « Un artifice pour passer en force qui ne nous satisfaisait pas », commente le député MoDem Erwan Balanant. Celui-ci juge « logique » la reculade de Sébastien Lecornu : « Je trouve plutôt de bon sens de temporiser. Il faut arrêter avec les dispositifs qui crispent », affirme-t-il. D’autres y voient plutôt un signe de faiblesse, alors que tous les groupes de gauche menaçaient de se rallier à une motion de censure. 

Sa collègue macroniste Nicole Dubré-Chirat déplore cette concession faite à la gauche, en particulier au PS dont Sébastien Lecornu ne peut toujours pas se passer pour être assuré de ne pas chuter. « Une nouvelle fois, on va donner raison à la gauche, ce qu’on a déjà fait pour les retraites et le repas à un euro pour les étudiants », déclare-t-elle. C’est le résultat d’un rapport de force que syndicats et partis de gauche ont réussi à instaurer. Et qui prouve la fragilité du gouvernement.

 

 mise en ligne le 14 avril 2026

La loi Yadan
piétine l’Etat de droit

Pablo Pillaud-Vivien https://regards.fr/l

Toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique : par l’arbitraire qu’elle introduit, la proposition de loi Yadan menace l’État de droit et nos libertés fondamentales.

Ce jeudi, les députés examineront la « proposition de loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », portée par la députée macroniste Caroline Yadan. Qui peut s’opposer à un tel objectif ? L’antisémitisme, ancien et protéiforme, demeure une réalité  bviolente, parfois meurtrière, qu’il faut combattre sans relâche. Mais comme souvent, c’est dans les moyens proposés que le bât blesse. Et ici, il blesse profondément.

Car cette proposition de loi n’est pas une réponse juridique à un phénomène réel : elle est un objet politique. Un texte conçu pour produire du clivage. Elle fonctionne comme un marqueur idéologique, plus que comme une réponse solide et cohérente à un problème précis.

Depuis 2014, le délit d’« apologie du terrorisme » permet de poursuivre et de condamner des propos jugés favorables à des actes terroristes. Ce délit ne bénéficie pas de définition précise. Il a déjà permis de condamner à des peines de prison avec sursis des personnes ayant exprimé une analyse politique du conflit israélo-palestinien, affirmant que les massacres du 7 octobre avaient pour origine l’occupation coloniale des territoires palestiniens par Israël. L’enjeu se déplace. Il est celui de la frontière entre expression politique et infraction pénale. Or cette frontière est devenue floue, dangereusement floue.

L’article 8 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 dispose pourtant que « la loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée », autrement dit une loi claire et précise. Nous en sommes loin. Et c’est là que la proposition de loi Yadan franchit un cap inquiétant. Elle entend notamment élargir le champ des incriminations de la provocation à la haine ou à la violence à l’implicite. « , même implicitement, » est-il écrit dans la proposition de loi : vertige juridique. Qu’est-ce qu’une provocation implicite ? L’État de droit et le droit pénal moderne se construisent contre l’arbitraire et donc contre les intentions supposées ou évasives. Ils exigent des faits, des mots, des actes. Introduire l’implicite dans le champ pénal, c’est ouvrir la porte à toutes les subjectivités, à toutes les instrumentalisations. Ces précautions ont déjà été écartées dans la qualification floue d’association de malfaiteurs. Une incrimination aussi vague ne peut satisfaire aux exigences de clarté et de prévisibilité de la loi.

Le texte de Caroline Yadan a certes franchi le premier filtre du Conseil d’État. Mais on peut penser que le Conseil constitutionnel, présidé par Richard Ferrand, censurera tout ou partie de ces dispositions. Dès lors, à quoi sert ce texte ? Il place les juges dans une position intenable, sommés d’interpréter des intentions. Il expose des citoyens à des poursuites pour des propos dont ils ne pouvaient raisonnablement prévoir la qualification pénale. Et il alimente une polarisation du débat public. Car derrière la lutte contre l’antisémitisme, c’est la question du conflit israélo-palestinien, de sa critique, de ses mots, qui se retrouve juridiquement encadrée et restreinte.

La dérive ne s’arrête pas là. Le texte entend pénaliser la négation du droit à l’existence d’un État. Une rédaction aussi large est juridiquement et politiquement explosive. En prétendant lutter contre l’antisémitisme, le législateur fait ici entrer dans le champ pénal des analyses ou des prises de position politiques (comme la proposition d’un État binational). Même logique concernant la Shoah : alors que la loi Gayssot réprime déjà clairement le négationnisme, le texte veut étendre l’incrimination à des formes vagues de « banalisation » ou de « relativisation », au risque d’introduire une nouvelle zone grise, propice à l’arbitraire.

Au fond, cette proposition de loi repose sur une fuite en avant pénale : toujours plus large, toujours plus floue, toujours plus politique. On finit par exposer chacun à des poursuites imprévisibles. L’arbitraire devient possible et l’État de droit fragilisé.

   mise en ligne le 13 avril 2026

Prix de l’essence :
la colère monte dans les entreprises

par Guillaume Bernard sur https://basta.media/

Alors que les prix à la pompe atteignent des sommets, les salaires ne suivent pas. Dans les entreprises, les salariés commencent à adresser des revendications spécifiques à leurs directions et de premiers rassemblements interprofessionnels émergent.

La CGT-Aides à domicile a sorti la calculette : « En 2021, le prix moyen à la pompe était de 1,50 euro. Aujourd’hui il est de 2,10 euros, soit 40 % d’augmentation. » Sur la même période, l’indemnité kilométrique touchée par ces salariées – 93 % sont des femmes – est passée de 35 centimes à 38 centimes. Soit une revalorisation de seulement 8,5 %, actée dans la convention collective.

« Il va bientôt falloir payer pour travailler », soupire Jeanne, aide à domicile dans les Pyrénées-Orientales, qui souhaite rester anonyme car sa situation professionnelle est « assez tendue ». Elle est salariée de l’association Aide à domicile en milieu rural (ADMR), une structure qui emploie 400 à 450 salariées dans son département et plus de 94 000 en France. Chaque jour, elle accompagne les personnes âgées, ou en situation de handicap, fait les courses, aide à l’habillage, à la toilette et parcourt 100 à 120 kilomètres. « Soit environ un plein par semaine. » Avec la hausse des prix du carburant, « c’est devenu intenable », estime-t-elle.

Quelques centimes en plus d’indemnités kilométrique

Depuis le début des attaques états-uniennes et israéliennes contre l’Iran, les frappes en réponse par l’Iran d’installations énergétiques dans des pays du Golfe et le blocage par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transite 20 % du pétrole mondial, les prix du carburant ont explosé. Sur le terrain, les aides à domiciles poussent un cri d’alarme.

Il n’est qu’en partie entendu. L’association ADMR est très dépendante des subventions du Département, elles-mêmes conditionnées par celles de l’État. En mars, les aides à domicile de cette structure ont obtenu, dans plusieurs département, comme l’Hérault, la Seine-Maritime, la Haute-Saône ou le Doubs, une hausse de quelques centimes de leur indemnité kilométrique. « Dans les Pyrénées-Orientales, nous avons un rendez-vous avec le Département mi-avril. Nous en attendons beaucoup », poursuit Jeanne.

Les aides à domicile ne sont pas les seules à être particulièrement exposées à la hausse des prix du carburant. Les infirmières libérales, les moniteurs d’auto-école ou encore les chauffeurs de taxi réclament aussi une aide de la puissance publique.

Mais le gouvernement rechigne à agir, rappelant un contexte budgétaire serré. Le 27 mars, le ministre de l’Économie et des Finances, Roland Lescure, a seulement débloqué 70 millions d’euros pour avril. La somme est destinée aux marins-pêcheurs, aux agriculteurs et aux chauffeurs routiers.

Le 7 avril, la ministre déléguée à l’Énergie, Maud Bregeon, a laissé entendre que des aides seraient bientôt à l’ordre du jour pour d’autres professions, notamment les aides-soignantes et les aides à domicile. Mais rien pour l’ensemble des consommateurs. La ministre a rejeté tout blocage des prix.

Des solutions possibles du côté des patrons

L’État et les distributeurs de carburant sont les seuls en mesure de bloquer les prix à la pompe. TotalEnergies a d’ailleurs tenté un coup commercial en plafonnant dans ses stations les prix à 1,99 euro le litre pour l’essence et 2,25 euros pour le gazole jusqu’à fin avril.

Mais les employeurs ne sont pas non plus dépourvus de moyens d’action. Dans divers secteurs, des salariés insistent pour qu’ils actionnent les leviers en leur possession. Cela peut passer par l’augmentation de l’indemnité d’éloignement, qui concerne les salariés qui habitent loin de leur domicile, des augmentations de salaire ou encore la mise en place du télétravail.

Chez Vinci autoroutes, la CFDT demande une réévaluation des primes d’éloignement et le développement du télétravail. Même demande chez Michelin. « Cette situation est d’autant plus préoccupante que certaines catégories n’ont bénéficié d’aucune augmentation salariale cette année », appuie dans une lettre à la direction de Michelin Nicolas Robert, délégué syndical central de Sud.

Aux Finances publiques, Solidaires, syndicat majoritaire, ironise sur l’attitude de la direction, qui refuse toute mesure pour pallier l’augmentation du prix du carburant. « [Nos interlocuteurs], que nous découvrons […] spécialistes de la situation internationale, indiquent même à nos représentantes et représentants que la situation ne va pas durer... et donc ne considèrent pas cela comme un problème », écrit le syndicat dans un communiqué du 7 avril. Solidaires Finances publiques revendique la mise en place exceptionnelle du télétravail sur tout le territoire ainsi que la réouverture des négociations salariales.

Si la contestation se limite souvent à des courriers et des communiqués, de premiers rassemblements interprofessionnels voient aussi le jour. Dans le Loiret, la CGT a organisé cinq rassemblements le 8 avril. À Dijon, Solidaires appelle à manifester devant la préfecture le 14 avril.

Bénéfices des groupes pétroliers

Les demandes qui ont émergé dans les entreprises ont conduit les confédérations syndicales à poser des revendications nationales face à la hausse du carburant. Pour la CGT et Solidaires, un triptyque est répété : blocage des prix, augmentation générale des salaires, taxation des superprofits. En vain, pour l’heure.

La stratégie est différente du côté de la CFDT, qui demande que les aides ciblent « celles et ceux qui n’ont pas d’autres alternatives que de prendre leur véhicule personnel pour se rendre au travail ». Des demandes plus conformes aux volontés du gouvernement.

Enfin, la CGT et Solidaires pointent la responsabilité des grands groupes pétroliers, qui réalisent des profits colossaux depuis le début de la guerre. Une étude publiée par l’ONG Greenpeace conclut que « les compagnies pétrolières réalisent plus de 80 millions d’euros de profits supplémentaires par jour depuis le début de la guerre ».

Pour le seul mois de mars, ces superprofits représentent environ 2,5 milliards d’euros. TotalEnergies aurait particulièrement profité de cette situation. Anticipant la fermeture du détroit d’Ormuz, la multinationale française a acheté des barils en masse avant l’explosion des prix. « Un profit exceptionnel d’un milliard de dollars en mars en spéculant sur la guerre et la hausse des prix », dénonce l’association Attac.

 

   mise en ligne le 13 avril 2026

Accord d'association UE-Israël : presque un million d’Européens exigent la suspension du texte

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Lundi 13 avril après-midi, 960 000 Européens ont signé la pétition lancée par plusieurs partis de la gauche européenne qui exige la suspension de l'accord d'association UE-Israël. Si la pétition atteint un million, la Commission se devra de se pencher sérieusement sur cet accord entré en vigueur en 2000.

Face à une Union européenne (UE) pour le moins complaisante, avec trop peu de gouvernements ayant le courage de s’opposer à un Benyamin Netanyahou pourtant dans le viseur de la Cour pénale internationale, des citoyens européens passent à l’action pour exiger la suspension de l’accord d’association UE-Israël.

Lundi après-midi, plus de 960 000 personnes avaient déjà signé la pétition en ligne1 lancée par plusieurs partis de la gauche européenne, soit près du million de signatures nécessaires pour pousser la Commission européenne à se pencher plus sérieusement sur ce partenariat « qui contribue à légitimer et à financer un État commettant des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre ».

Pierre angulaire de la coopération bilatérale en matière de commerce, d’économie et de politique, l’accord d’association UE-Israël est entré en vigueur en 2000 et se fonde notamment sur le « respect des droits de l’homme » : un concept que le gouvernement Netanyahou piétine constamment dans la bande de Gaza et au-delà.


 

Pour signer la pétition :
https://eci.ec.europa.eu/055/public/

 

 mise en ligne le 12 avril 2026

À Monaco,
sous les dorures,
la colère sociale

Léo Schilling sur www.humanite.fr

Plusieurs centaines de travailleurs monégasques ont manifesté vendredi 10 avril dans les rues de la principauté. Si les revendications sont multiples, portant aussi bien sur les salaires que sur les conditions de travail, un projet de réforme des retraites porté par le gouvernement alimente le mécontentement général.

Derrière les yachts et les casinos, la colère gronde. À l’appel de l’Union des Syndicats de Monaco (USM), entre 1 000 et 1 500 travailleurs ont manifesté dans les rues de Monaco, pour revendiquer une hausse des salaires et l’amélioration des conditions de travail. Si le nombre de personnes mobilisées peut paraître modeste ramené aux 70 000 salariés de la principauté, cela équivaudrait à une mobilisation d’environ 500 000 travailleurs français.

En dehors des frontières, on imagine mal Monaco comme une terre de lutte des classes. Pourtant, ce vendredi 10 avril, deux cortèges se sont rejoints devant l’église Sainte-Dévote, à proximité du port, pour continuer le trajet ensemble jusqu’au bâtiment des caisses sociales, qui gère la sécurité sociale monégasque.

Résidents et touristes, manifestement peu habitués à ce genre de spectacle, s’arrêtent pour observer et s’enquièrent de la situation. « Que se passe-t-il ? », demande, en anglais, une touriste. Elle semble étonnée d’apprendre que les travailleurs Monégasques manifestent pour leurs salaires, prend une photo, puis s’éloigne. Certains habitants passent la tête par la fenêtre, font un signe de la main, ou applaudissent les manifestants. Les policiers encadrent la manifestation qui se déroule dans le calme et la bonne humeur. « Comme toujours », précise Olivier Cardot, ancien secrétaire général de l’USM, « On a d’ailleurs de très bonnes relations avec la police monégasque », ajoute-t-il.

Une croissance forte mais des salaires qui ne suivent pas

Derrière les sourires et les sons de corne de brume factices, les problématiques des salariés sont pourtant bien réelles. Olivier Cardot est l’un de ceux qui donnent de la voix. « La réalité économique, c’est qu’à Monaco, l’argent coule à flots ! La richesse produite n’a jamais été aussi élevée, pourtant jamais les habitants n’en ont reçu aussi peu ». La croissance du pays était de 8,8 % en 2024, avec un PIB qui dépasse les 10 milliards d’euros. Mais les salaires, selon les travailleurs mobilisés, ne suivent pas ; ils ont l’impression d’être laissés-pour-compte et de ne pas bénéficier de la richesse qu’ils produisent. « Chaque salarié crée 156 000 euros de richesses par an, où est cet argent ? », s’exclame Olivier Cardot.

Si les salaires restent bien plus élevés qu’en France, c’est avant tout car les Monégasques travaillent plus : trente-neuf heures au lieu de trente-cinq. Le salaire minimum horaire brut est en réalité inférieur au SMIC français : 11,88 euros en principauté, 12,02 euros en France. Le volume horaire, ajouté à l’indemnité exceptionnelle monégasque (le montant minimal des salaires est majoré d’une indemnité de 5 % non soumise à cotisations sociales), suffit à faire la différence avec son voisin.

Le coût de la vie dans la région reste pourtant au-dessus des moyens des salariés. Pour la plupart, hors de question de se loger en principauté : le mètre carré atteint les 57 000 euros en moyenne, sans parler du coût de la vie. La majorité des travailleurs vit en France, dans les Alpes-Maritimes, où le panier moyen reste 7 % plus cher que dans le reste de l’hexagone. L’une des grandes revendications des manifestants est donc l’instauration d’un Salaire Minimum Interprofessionnel des Monégasques de 2 620 euros.

« Les plongeurs dorment parfois à la gare »

Les kilomètres à parcourir pour aller travailler créent d’autres difficultés et aggravent les conditions de travail. Pour les salariés de l’hôtellerie-restauration, les trains qui s’arrêtent à 22 h 30 le soir ne sont pas une solution. Tant pis pour ceux qui ne sont pas véhiculés. D’après Meriem Benabi, secrétaire générale du syndicat des cuisiniers et pâtissiers de Monaco, les plongeurs, qui terminent souvent le travail vers une heure du matin, dorment parfois à la gare pour rentrer chez eux avec les premiers trains du matin.

Des rames dont la taille a été récemment réduite, rapportent plusieurs manifestants, où les voyageurs s’entassent « comme du bétail », et où les mouvements de foule ont conduit la principauté à poster des agents de sécurité le long des quais. La syndicaliste, pâtissière au Fairmont Monte-Carlo, un hôtel de luxe, milite également pour revoir les conventions collectives : « Certains salariés du secteur travaillent jusqu’à 44 heures par semaine, mais cela date de l’époque où on travaillait six jours sur sept, les conventions collectives ne sont plus d’actualité ».

Un projet de réforme des retraites voulu par le gouvernement, nommé par le Prince de Monaco, alimente la colère populaire. Il fait suite à une précédente réforme de 2012, qui avait acté une hausse des cotisations salariales et patronales et une modification de la méthode d’attribution des points de retraite, plus difficiles à obtenir. Les syndicats continuent de réclamer son abrogation, en plus de l’abandon du projet en cours : « Dans un pays où il y a 10 milliards d’euros de PIB, il y a la place pour mettre 100 millions sur la table pour sauver notre système de retraite. S’il existe un problème de financement de la caisse des retraites, il doit être comblé par ceux qui reçoivent la richesse : les employeurs », s’écrie Olivier Cardot.

La lutte des classes bien présente à Monaco

En septembre 2025, les agents des parkings, qui dépendent de la fonction publique, se sont déjà mobilisés et sont de retour dans les rues ce vendredi, de même que le personnel des crèches qui a fait grève pour la première fois de leur histoire en mars 2026. Elles et ils tentent de faire reconnaître la pénibilité de leur métier : « On porte des kilos chaque semaine, des tonnes dans toute une vie. On a tout le temps des douleurs, un membre ou le dos bloqué. Le métier se dégrade, il perd de l’attractivité et on manque de personnel, ce qui augmente la charge de travail », explique David, auxiliaire de puériculture.

Pour sa collègue Martine, c’est la première grève en 44 ans de vie active. Christine Giolitti, secrétaire générale adjointe du syndicat des agents de l’État et de la Commune, affirme que « Dans la fonction publique aussi, les salariés sont attaqués », pointant du doigt des retenues sur salaire injustifiées qui auraient visé les grévistes.

Les travailleurs Monégasques dans la rue ce 10 avril insistent sur la nécessité d’être entendus au-delà des frontières de leur pays. Ils sont bien conscients que la situation économique de Monaco risque d’éclipser leurs revendications, mais affirment que le syndicalisme et la lutte des classes sont bien présents en principauté. L’USM a d’ailleurs été créé en 1944, « Sous l’impulsion et avec l’aide de la CGT française », écrit Charles Soccal, le « Monégasque rouge » dans son livre L’Union des Syndicats de Monaco. Aujourd’hui encore, les deux syndicats conservent des liens, malgré l’indépendance de l’USM consacrée en 1977. Ce 10 avril, les salariés ont montré que la lutte sociale est bien présente à Monaco.

 mise en ligne le 12 avril 2026

 

Sur la situation après l’échec des négociations entre l’Iran et les USA, 3 articles, parfois complémentaires, parfois divergents :

 

Cinq questions pour comprendre les conséquences des négociations ratées entre l’Iran et les États-Unis

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Le cessez-le-feu conclu entre l’Iran et les États-Unis va-t-il tenir ? C’est la question qui se pose après la fin des négociations à Islamabad sans qu’un accord ait été conclu. Si personne ne parle d’échec et que l’on veut croire que « la diplomatie continue », les bombardements d’Israël au Liban alimentent une possible reprise de la guerre.

Les États-Unis et l’Iran n’ont pas réussi à conclure un accord pour mettre fin à leur guerre, malgré de longues négociations qui se sont achevées dimanche à Islamabad, la capitale pakistanaise, menaçant ainsi un cessez-le-feu fragile de quatorze jours. Chaque camp a rejeté la responsabilité de l’échec de ces négociations sur l’autre. Les deux délégations étaient pourtant de haut niveau.

L’Iranienne était conduite par le président du Parlement, Mohammad Ghalibaf, et comprenait le ministre des Affaires étrangères, Abbas Araghtchi. Côté états-unien, elle était dirigée par le vice-président, J. D. Vance, et incluait l’envoyé spécial de Donald Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, et Jared Kushner, gendre du président.

J. D. Vance a qualifié de « substantielles » les vingt et une heures de négociations avec la délégation iranienne, menées sous l’égide du Pakistan. « C’est la bonne nouvelle, a-t-il poursuivi. La mauvaise nouvelle, c’est que nous n’avons pas abouti à un accord, et je pense que c’est bien plus mauvais pour l’Iran que pour les États-Unis. Nous en revenons donc à la situation où les États-Unis n’ont pas conclu d’accord. »

Comment trouver une porte de sortie ?

Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis ont lancé des frappes aériennes sur l’Iran (alors que se tenaient des négociations indirectes entre Téhéran et Washington concernant le nucléaire iranien), ciblant des sites militaires et gouvernementaux, assassinant le guide suprême Ali Khamenei et d’autres responsables iraniens. En un mois de guerre, ces attaques ont fait au moins 1 900 victimes civiles iraniennes, selon la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge.

Mais très rapidement il est apparu que Trump s’était laissé piéger par Benyamin Netanyahou. Le premier ministre israélien lui a vendu cette guerre clé en main, comme l’a révélé le New York Times, expliquant que les attaques déstabiliseraient le régime, que les Iraniens, avec l’aide du Mossad, prendraient la rue et que les groupes armés kurdes finiraient le travail. Las, le président états-unien a dû se rendre à l’évidence : affaibli, l’Iran n’a pas été mis à genoux par cinq semaines de bombardements. Pis, le détroit d’Ormuz a été bloqué, jetant l’économie mondiale dans un chaos énergétique rarement atteint. Pour Trump, il fallait donc trouver une porte de sortie.

Le 23 mars, il reportait l’ultimatum qu’il avait lancé concernant la réouverture du détroit d’Ormuz, affirmant à propos des dirigeants iraniens : « Ils veulent conclure un accord, et nous sommes tout à fait disposés à conclure un accord. » Le 7 avril, Trump menaçait : « Une civilisation entière mourra ce soir, pour ne jamais renaître », si l’Iran ne parvenait pas à un accord avec les États-Unis. Le lendemain, quelques heures avant l’expiration de son ultimatum et après des discussions indirectes sous l’égide du Pakistan il annonçait qu’un cessez-le-feu de quatorze jours entrait en vigueur.

Quels étaient les points de négociation ?

Avant même l’ouverture des discussions à Islamabad, la polémique a porté sur le fait de savoir si le cessez-le-feu avait été obtenu à partir des 15 points présentés par Washington ou les 10 points de Téhéran. Les déclarations contradictoires de part et d’autre n’ont pas permis de clairement comprendre quel était le document de base.

On sait maintenant que les discussions ont porté sur différents aspects des principaux thèmes de négociation, notamment le détroit d’Ormuz, la question nucléaire, les réparations de guerre, la levée des sanctions et la fin définitive de la guerre contre l’Iran et dans la région.

Difficile, cela dit, de comprendre quelque chose lorsqu’on entend Donald Trump affirmer, comme il l’a fait samedi 11 avril, alors que les discussions étaient en cours : « Nous négocions, et que nous parvenions à un accord ou non, cela m’est égal, car nous avons gagné. »

Quelle place a occupé le Liban ?

Au lendemain de l’annonce du cessez-le-feu, Israël a bombardé de façon intense le Liban, procédant à plus d’une centaine de frappes en moins de dix minutes, sans avertissement préalable, tuant plus de 200 civils à Beyrouth. Le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, qui a joué un rôle de médiateur dans les pourparlers, a déclaré que le Liban était concerné par le cessez-le-feu.

De leur côté, Trump et Vance ont affirmé que le pays du Cèdre constituait un problème distinct, mais ont fait pression sur le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, pour qu’il réduise ses attaques contre le Liban. A priori, la question n’a pas été discutée directement, mais le dossier libanais représente évidemment l’un des paramètres géopolitiques d’importance.

D’ailleurs, tout en maintenant ses troupes dans le sud du Liban et en poursuivant son avancée militaire, Netanyahou affirme vouloir négocier directement avec Beyrouth pour obtenir le désarmement du Hezbollah, tout en sachant que l’armée libanaise se trouve dans l’incapacité de défendre le territoire.

Pourquoi n’y a-t-il pas eu d’accord ?

L’agence de presse semi-officielle iranienne Tasnim a déclaré que les exigences « excessives » des États-Unis avaient empêché la conclusion d’un accord. D’autres médias iraniens ont indiqué qu’un compromis avait été trouvé sur plusieurs points, mais que le détroit d’Ormuz et le programme nucléaire iranien constituaient les principaux points de dispute.

Esmail Baghaei, porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, dans un compte rendu des discussions publié sur X, a indiqué que le succès des négociations dépendait de la capacité à « s’abstenir de toute exigence excessive » et reposait sur le sérieux et la bonne foi de la partie adverse. Il a ajouté que les pourparlers se sont déroulés dans « une atmosphère empreinte de méfiance, de suspicion et de doute ».

« Le fait est que nous avons besoin d’un engagement ferme de leur part à ne pas chercher à se doter de l’arme nucléaire, ni des moyens de s’en procurer rapidement », a fait savoir J. D. Vance, le vice-président états-unien. Bien que les installations d’enrichissement iraniennes aient été détruites, notamment par des bombardements israéliens et américains en juin dernier et en mars (c’est en tout cas ce que ces deux pays affirment), « la question est simple : constatons-nous un engagement fondamental de la part des Iraniens à ne pas développer l’arme nucléaire, non seulement maintenant, non seulement dans deux ans, mais sur le long terme ? Nous ne l’avons pas encore constaté. Nous espérons que nous le constaterons ».

La guerre va-t-elle reprendre ?

Mohammad Ghalibaf, qui dirigeait la délégation de Téhéran lors des pourparlers avec le Pakistan, a expliqué sur X que la partie iranienne « a formulé des initiatives constructives, mais que la partie adverse n’est finalement pas parvenue à gagner sa confiance lors de ce cycle de négociations ». Il conclut ainsi : « Nous ne relâcherons pas un seul instant nos efforts pour consolider les acquis des quarante jours de la défense nationale iranienne. » Esmail Baghaei s’est toutefois voulu rassurant : « La diplomatie est un processus continu. »

ure quant au passage des navires par le détroit d’Ormuz – les États-Unis affirment déminer la zone, ce que dément l’Iran. Trump a de plus annoncé dimanche que l’armée américaine allait bloquer les navires tentant d’entrer dans ce détroit stratégique. « J’ai également ordonné à notre marine de rechercher et d’intercepter tout navire se trouvant dans les eaux internationales ayant payé un péage à l’Iran. Nul ne pourra naviguer en toute sécurité en haute mer s’il paie un péage illégal », écrit Trump sur les réseaux sociaux, au risque de déclencher l’ire des gardiens de la révolution

Alors que les délégations sont rentrées chez elles, on ne sait pas vraiment le type de canal de communication qui a été maintenu et si les discussions se poursuivent réellement. Le danger pourrait venir d’Israël, Netanyahou étant totalement opposé à un quelconque accord et prêt à toutes les provocations pour la reprise de la guerre, condition sine qua non de sa propre survie politique.


 


 

Trump annonce un blocus naval du détroit d’Ormuz après l’échec des négociations avec l’Iran

Agence France-Presse sur https://www.mediapart.fr/j

Donald Trump a ordonné dimanche un blocus naval américain du détroit d’Ormuz, accusant l’Iran de refuser de renoncer à ses ambitions nucléaires, après l’échec des pourparlers directs entre les deux camps à Islamabad qui visaient à mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient.

S’il a affirmé que les discussions, de plus de 20 heures, s’étaient « bien » déroulées et que « la plupart des points avaient fait l’objet d’un accord », le président américain a déclaré sur sa plateforme Truth Social que Téhéran avait refusé de céder sur la question nucléaire.

Il a réaffirmé être prêt à frapper les infrastructures énergétiques iraniennes en l’absence d’accord.

C’est notamment en accusant l’Iran de vouloir se doter de l’arme atomique - ce que dément Téhéran - que les Etats-Unis ont justifié l’offensive lancée avec Israël le 28 février, qui a déclenché une guerre régionale, faisant des milliers de morts, surtout en Iran et au Liban, et secoué l’économie mondiale.

Les Etats-Unis vont entamer un « processus de BLOCUS de tous les navires tentant d’entrer ou de sortir du détroit d’Ormuz » par lequel transitent une partie du pétrole, du gaz et des engrais mondiaux, a écrit le président américain dans sa première réaction à l’annonce dans la nuit de l’échec des négociations.

Mais il n’a fourni aucune précision sur les modalités d’une telle opération, alors que ce passage stratégique est verouillé par l’Iran depuis le début de la guerre.

Les Gardiens de la Révolution ont réagi en menaçant d’y piéger leurs ennemis dans un « tourbillon mortel », affirmant avoir « entièrement sous contrôle » le trafic du détroit.

Téhéran a instauré de facto des droits de passage pour le franchir, et qu’il entend maintenir. Après avoir semblé ouvert à l’idée, Donald Trump a mis en garde jeudi l’Iran contre la mise en place de tout péage, une option par ailleurs jugée « inacceptable » par l’Union européenne et qui divise dans le Golfe.

Samedi, l’armée américaine a affirmé que deux de ses destroyers avaient franchi le détroit dans une opération préalable à son déminage. Selon des données de suivi de MarineTraffic, un navire de guerre américain a franchi le détroit, tandis que des centaines de navires de commerce restent bloqués dans le Golfe.

« Concessions douloureuses »

En Iran, après six semaines de bombardements, des rationnements en pain ou essence et une coupure d’internet d’une durée inédite imposée par les autorités, l’échec des négociations est un coup.

« Nous sommes envahis par le désespoir et le sentiment d’impuissance. Nous en avons assez de cette incertitude », réagit depuis Téhéran Nahid, femme au foyer de 60 ans qui s’exprime sous le couvert de l’anonymat.

L’Organisation de médecine légale iranienne citée par l’agence de presse officielle Irna a indiqué dimanche avoir identifié 3.375 personnes tuées depuis le début de la guerre.

Dès l’annonce de l’impasse des pourparlers directs, le Pakistan, médiateur clé, a appelé au maintien de la trêve de deux semaines convenue entre Téhéran et Wahsington mercredi.

Dans la foulée, les appels internationaux se sont multiplié dimanche pour que les Etats-Unis et Iran restent sur la voie diplomatique.

Côté américain ou iranien, personne ne s’est exprimé sur le devenir de ce cessez-le-feu qui doit expirer le 22 avril.

Oman a appelé l’Iran et les Etats-Unis à faire des « concessions douloureuses » pour faire aboutir leurs négociations, appelant à « une prolongation du cessez-le-feu ».

L’Union européenne a dit rester convaincue que la diplomatie est « essentielle pour résoudre tous les sujets en suspens » dans le conflit au Moyen-Orient.

De son côté, le président russe Vladimir Poutine a déclaré à son homologue iranien, Massoud Pezeshkian, être prêt à participer à une médiation.

- « Nous verrons » -

Alors que les délégations iraniennes et américaines ont toutes deux quitté le Pakistan, elles n’ont pas fermé la porte à une poursuite des tractations.

« Nous repartons d’ici avec une proposition très simple, une approche qui constitue notre offre finale et la meilleure que nous puissions faire », a lancé le vice-président américain JD Vance avant de quitter Islamabad. « Nous verrons si les Iraniens l’acceptent ».

L’Iran a de son côté imputé l’échec des négociations aux tentatives américaines de « dicter leurs conditions ».

« Il était évident dès le départ que nous ne devions pas nous attendre à atteindre un accord en une seule session (de négociations) », a commenté dimanche le porte-parole de la diplomatie iranienne, Esmaeil Baqaei, évoquant « une atmosphère de suspicion et de méfiance »

Sur le deuxième front principal de la guerre, au Liban, des pourparlers sont prévus mardi entre des représentants libanais et américains à Washington, après le feu vert donné par Israël, sous pression américaine, à la tenue de négociations directes avec Beyrouth.

Les autorités libanaises ont recensé samedi 2.020 personnes tuées, et 6.436 blessées, par les bombardements israéliens et les combats depuis que le pays a été entraîné dans la guerre le 2 mars le Hezbollah pro-iranien.

Ce dernier a rejeté toute négociation directe entre les deux pays.

Après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, Israël a soutenu que le Liban, où il combat le mouvement chiite, n’était pas inclus dans l’accord.


 


 

« La République islamique d’Iran est prête à tout pour sa survie »

Lucie Delaporte sur www.mediapart .fr

Les négociations diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis, entamées samedi au Pakistan, ont tourné court en moins de vingt-quatre heures. L’historien Clément Therme analyse les raisons de cet échec cuisant.

Vingt-quatre heures après le début des négociations au Pakistan entre l’Iran et les États-Unis, le vice-président américain J. D. Vance a quitté Islamabad dans la nuit de samedi à dimanche sur un constat d’échec.

À l’issue de six semaines de conflit – déclenché par les États-Unis et Israël –, les premières négociations diplomatiques directes entre les deux pays à ce niveau depuis l’avènement de la République islamique en 1979 se soldent par un terrible fiasco.

En représailles, Donald Trump a annoncé ce dimanche le blocus total du détroit d’Ormuz et « l’interception de tous les navires ayant payé un péage à l’Iran pour passer ». 

Historien et chercheur à l’Institut français des relations internationales (Ifri), Clément Therme est spécialiste des relations américano-iraniennes. L’auteur de Téhéran-Washington, 1979-2025. Le grand Satan à l’épreuve de la révolution islamique (Hémisphères Éditions, 2025) décrit un espace diplomatique miné entre une administration américaine qui ne connaît pas la réalité du terrain en Iran et une République islamique prête à tout pour sa survie, jusqu’à la destruction du pays. Entretien.

« Mediapart » : Comment analysez-vous cet échec diplomatique après une seule et unique journée de discussions ? En avez-vous été surpris ?

Clément Therme : Compte tenu des lignes rouges avancées de part et d’autre, on savait qu’un accord politique de règlement du conflit était extrêmement improbable.

Pourtant, il est vrai aussi que la composition des délégations des deux côtés et le fait qu’elles étaient importantes indiquaient que les deux parties voulaient vraiment explorer l’option diplomatique. Ce haut niveau de représentation diplomatique des deux côtés reste une première depuis 1979.

Je pense que le problème est que, pour l’administration Trump, l’option diplomatique n’est pas exclusive de l’option militaire. Les deux vont de pair dans la stratégie de « pression maximale » ou de « paix par la force », telle que l’a définie l’administration Trump II.

Il est quand même très difficile d’aboutir sur le plan diplomatique alors que l’option militaire reste sur la table. C’est la différence principale avec les négociations qu’on avait connues à l’époque de l’administration Obama – les premières négociations directes sur le nucléaire –, parce que là, il y avait un engagement clair de l’administration américaine à renoncer à l’option militaire.

On a effectivement vu une diplomatie américaine très brutale, à l’image d’un président américain qui manie insultes et menaces d’anéantissement de l’Iran, tout en se disant « ouvert à la négociation ». Il semble en effet bien loin le temps des négociations de l’ère Obama sur le nucléaire…

Clément Therme : Au-delà de ces déclarations brutales, il faut rappeler que Donald Trump, qui a près de 80 ans, s’inscrit dans une grande continuité de la diplomatie américaine vis-à-vis de l’Iran.

C’est plutôt l’administration Obama qui représente, dans son rapport à l’Iran, avec un véritable cycle de diplomatie, une parenthèse et une exception, comme je le décris dans mon livre Téhéran-Washington, 1979-2025. Le grand Satan, à l'épreuve de la révolution islamique.

Trump affirme depuis les années 1980, à la suite de la prise d’otages à l’ambassade américaine [en 1979, pendant plus de quatre cents jours, 52 diplomates et civils américains ont été retenus par des étudiants iraniens dans l’ambassade américaine à Téhéran – ndlr], qu’il est favorable à une intervention militaire contre la République islamique d’Iran.

Les idées que Trump est en train de mettre en pratique sont très vieilles aux États-Unis, où la question iranienne a toujours été instrumentalisée dans des luttes politiques internes. Quand les Américains parlent de l’Iran, ils parlent d’eux-mêmes. Trump parle d’Obama, Obama parle de George W. Bush… Leurs positions ne sont pas basées sur les réalités du pays, du terrain.

De manière systémique, depuis qu’ils n’ont plus de relations diplomatiques avec l’Iran, plus de diplomates sur place, leur capacité d’analyse et de compréhension de l’Iran est très limitée.

L’administration Trump a dénoncé l’intransigeance de l’Iran sur le nucléaire pour expliquer l’échec des pourparlers. Mais l’Iran, après six semaines de bombardements intensifs, est-il encore en position de tenir ses lignes rouges ?

Clément Therme : D’abord, il me semble important de distinguer l’Iran et la République islamique, le régime. Pourquoi ? Parce qu’il faut comprendre que la République islamique est prête à détruire l'Iran pour maintenir ses lignes rouges. Il y a souvent un malentendu médiatique sur ce sujet. La République islamique n'est pas intéressée par la défense des intérêts nationaux iraniens, notamment sur le plan économique. Elle est prête à tout pour sa survie, jusqu’à la destruction du pays.

Quand le régime frappe en représailles les Émirats arabes unis (EAU), il frappe son principal partenaire commercial, après la Chine. Cela défie a priori toute logique, en tout cas économique. Il veut maintenir ses lignes rouges, avec une stratégie du « quoi qu’il en coûte » diplomatique, quitte à aller au suicide militaire.

Le nucléaire est le dossier sur lequel il se rendra en dernier, par tactique diplomatique puisque c’est l’intérêt prioritaire des Américains. Mais ce jusqu’au-boutisme est aussi un paravent des vulnérabilités réelles du régime.

Il a été en partie décapité par la dernière offensive israélo-américaine. Le nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei est gravement blessé, défiguré, et peut-être même pas en état de parler, comme l’a révélé Reuters…

S’il tient ces lignes rouges, en façade, c’est que le régime subit des tensions internes entre différents groupes, qui sont le fruit de l’autoritarisme fragmenté de la République islamique. Si la délégation iranienne était pléthorique à Islamabad, c’est que toutes ces fractions et factions se surveillent les unes les autres : vous avez un membre du Conseil suprême de sécurité nationale, vous avez le président du Parlement, qui est aussi un gardien de la révolution, vous avez le ministre des affaires étrangères, et tout cela, ce sont des institutions, des systèmes qui se chevauchent. Comme ces groupes sont en concurrence, ils jouent la surenchère pour prouver leur pureté révolutionnaire.

Dans ce contexte, quelle voie reste-t-il pour un accord diplomatique ?

Clément Therme : Si l’ensemble des factions que j’ai mentionnées estiment que la survie du régime est en jeu, à ce moment-là, elles peuvent faire un compromis pour sauver la République islamique. Le régime est prêt à sacrifier l’idéologie pour sa survie. Et c’est ce que recherche l’administration Trump, ce point de bascule : une République islamique qui considère que comme sa survie est menacée, elle doit avancer sur le nucléaire, sur le soutien aux milices amies dans la région, limiter son programme balistique.

Un point clé dans les prochains jours va être la capacité des Américains à débloquer le détroit d’Ormuz, qui reste un des leviers principaux de la République islamique.

Enfin, on n’en a pas parlé jusque-là, puisqu’il n’était pas convié à Islamabad, mais le peuple iranien peut aussi devenir un acteur dans ce grand jeu diplomatique. À ce stade, on ne connaît pas encore l’effet du choc militaire externe qui vient de se produire sur le combat des Iraniens pour se libérer de ce régime.

Le soutien au Hezbollah au Liban et, de manière générale, aux milices amies dans d’autres pays, les houthis au Yémen par exemple, est de plus en plus rejeté par la population iranienne, qui ne supporte plus que le sort de la paix repose sur leurs agendas propres.

   mise en ligne le 11 avril 2026

« Constat alarmant » :
la dématérialisation des
services publics 
vire au fiasco selon
la défenseure des droits

Nadège Dubessay sur www.humanite.fr

Elle n’a jamais été autant sollicitée. Claire Hédon, dans son dernier rapport, publié le 9 avril, s’inquiète notamment d’une administration de plus en plus inaccessible et des discriminations toujours à la hausse.

C’est un record dont elle se serait bien passée. La défenseure des droits présentait jeudi 9 avril son dernier rapport annuel d’activité – 2025. Claire Hédon, qui achève en juillet son mandat de six ans à la tête de l’institution indépendante qui veille au respect des droits et libertés, alerte sur un nombre « sans précédent » de réclamations et de demandes d’information. Quelque 250 000 sollicitations ont ainsi été enregistrées l’an dernier. Les deux tiers représentent des réclamations et demandes d’informations. Un chiffre en hausse de 17 % par rapport à 2024 et de… 70 % depuis 2020.

La cause ? Elle est malheureusement connue et dénoncée à mainte reprise par la Défenseure des droits, sans que les pouvoirs publics ne s’en préoccupent pour autant. Elle tient, selon le rapport, à « la dématérialisation des procédures, la raréfaction des guichets avec un interlocuteur humain ou bien la complexification des parcours administratifs » pour répondre aux problématiques des usagers des services publics.

« Ce phénomène prive de ressources des personnes déjà fragilisées et aggrave d’autant plus leur précarité. » Une fois de plus, Claire Hédon affirme que la dématérialisation ne doit pas être « la seule porte d’entrée » pour les démarches des usagers.

Des ruptures de droit par milliers

La défenseure des droits fait notamment face à une augmentation exponentielle des réclamations et droits des étrangers, lesquels sont passés de 10 % à plus de 40 % du total des réclamations reçues entre 2020 et 2025. De seulement 6 000 en 2019, leur nombre a dépassé les 50 000 l’an dernier.

Parmi ces réclamations, plus des trois quarts ont trait à des difficultés rencontrées avec les services préfectoraux dans le cadre d’une demande de renouvellement d’un titre de séjour, faute d’un nombre suffisant d’agents en préfecture et en raison de dysfonctionnements de la plateforme Anef (l’administration numérique pour les étrangers en France).

« Ces problèmes structurels placent chaque année des milliers de personnes en situation d’irrégularité et engendrent des ruptures de droits graves, comme la suspension d’un contrat de travail ou la perte de logement », alerte Claire Hédon.

Le monde carcéral est également pointé du doigt. La justice représente 9 % des réclamations adressées à la défenseure des droits en matière de services publics. Parmi celles-ci, six sur dix (59 %) concernent les droits des détenus. Claire Hédon évoque une situation « extrêmement préoccupante » des conditions des détenus, en particulier au sein des maisons d’arrêts « vétustes et surpeuplées ».

Les réclamations relatives aux discriminations, notamment concernant l’emploi – déjà observées l’an dernier –, sont elles aussi en hausse. Principalement pour des causes de handicap (27 % des réclamations) et d’origine (18 %). « Derrière ces chiffres, ce sont des milliers de parcours de vie suspendus à des dysfonctionnements administratifs. Des personnes qui travaillent, étudient en France, contribuent au dynamisme de notre société. L’absence de réponse de l’administration les précipite trop souvent dans la précarité », poursuit Claire Hédon qui estime que ces dysfonctionnements « appellent une réponse structurelle et durable ».

 mise en ligne le 11 avril 2026

Que les alliés traditionnels des fauteurs de guerre prennent enfin leurs responsabilités

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

« L’Iran a gagné la guerre et Trump, désespérément, essaie de sauver la face » : le général Yakovleff, qui fait cette analyse iconoclaste de la situation au Moyen-Orient, n’est pas un partisan du régime de Téhéran. Cet ancien vice-chef d’état-major de l’Otan n’ignore évidemment rien de l’écrasante supériorité militaire de l’armée américaine.

Il tire simplement de l’expérience acquise cette vérité fondamentale si difficile à admettre de la part des puissants : il n’y a pas de « solution » militaire à un problème tel que celui que pose l’Iran.

Pour autant, la paix est loin d’être acquise : la tentation est forte, pour Trump, soit de doubler la mise, en pariant sur l’envoi de troupes au sol – « une erreur catastrophique », selon le général –, soit de se livrer depuis les airs à une sorte de vengeance de la « grande puissance » humiliée contre ceux qui lui résistent, ce que Trump a appelé, avec son cynisme et sa vulgarité coutumiers, « ramener l’Iran à l’âge de pierre ».

Sauf à prendre une responsabilité ineffaçable devant l’histoire, la France, l’Europe, la « communauté internationale » en général ne peuvent continuer à rester inertes face à ces monstruosités en cascade de la part de la première puissance mondiale.

Quelle honte d’invoquer, pour justifier leur passivité sinon leur complaisance, une pseudo- « solidarité » avec le peuple iranien quand – une fois détruits les sites liés au régime – les cibles des bombes sont des infrastructures civiles : ponts, écoles, universités, usine de production de médicaments, installations énergétiques ou industrielles, Institut Pasteur de Téhéran et même une centrale nucléaire. Sans oublier des trésors du patrimoine de cette grande nation.

Autant de lourds préjudices infligés à la population, qui subit, en outre, les effets toxiques et traumatisants de quelque 15 000 bombardements « amis ».

Et ce qui est vrai pour Trump vaut pour celui qui l’a convaincu de briser des négociations prometteuses avec l’Iran – alors même que le régime de Téhéran affaibli était prêt à des concessions significatives – pour provoquer, en violation flagrante du droit international, cette guerre aux conséquences vertigineuses : Netanyahou.

Encouragé par cette insupportable impunité dont il bénéficie, quelle que soit l’ampleur de ses crimes de guerre, il ne fixe – de Gaza jusqu’à Beyrouth – aucune limite aux exactions de son armée. Là encore, rien ne peut justifier, de la part des « grandes démocraties », comme elles aiment se présenter, de ne pas réagir au niveau requis.

Y compris en faisant comprendre à celles et ceux qui s’interdisent de s’opposer à Netanyahou par attachement à Israël et à sa sécurité que « la sécurité d’Israël passe par la légitimité d’Israël, et qu’au moment où Israël cesse de devenir légitime Israël se met en danger », comme l’écrit Dominique Moïsi1.

Contre la guerre, des vérités se frayent un chemin. En Europe, les manifestations antiguerre prennent de plus en plus d’ampleur. Aux États-Unis – où les oppositions à cette guerre s’expriment jusqu’au cœur du pouvoir, comme en ont témoigné la démission fracassante du chef du contre-terrorisme et le limogeage d’une douzaine d’officiers supérieurs parmi lesquels le chef d’état-major de l’armée de terre –, la dernière journée de rassemblement contre Trump a approché les 10 millions de participants.

Y compris en Israël, malgré les restrictions strictes au droit de manifester, une foule considérable s’est rassemblée à Tel-Aviv « pour demander la fin de la guerre en Iran, de la guerre au Liban, de la guerre à Gaza qui continue et la fin des pogroms en Cisjordanie ». Puissent ces mouvements s’amplifier au point de conduire les alliés traditionnels des fauteurs de guerre à prendre enfin leurs responsabilités.

1. « Ouest-France », 4-5 avril 2026.

 mise en ligne le 10 avril 2026 

La stupeur du Liban après le sanglant
« mercredi noir »

Leila Aad et Zeina Kovacs sur www.mediapart.fr

Plus de 300 personnes ont été tuées par les frappes dévastatrices lancées le 8 avril par l’armée israélienne, peu après la conclusion du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis. Le président libanais, Joseph Aoun, tente depuis de reprendre la main sur la diplomatie de son pays.

Beyrouth (Liban).– Zahra Chami a fouillé pendant des heures les décombres de l’immeuble où habitaient son cousin, Mohamad Krisht, et sa femme Khatoun, dans le quartier huppé de Tallet el-Khayat, au centre de Beyrouth, dans l’espoir de trouver un souvenir du couple. « On espère au moins récupérer quelques affaires pour la famille, quelque chose à garder, un souvenir d’eux », explique-t-elle, en larmes, la voix brisée par le chagrin. En vain : les quatre missiles lancés par l’armée israélienne le 8 avril en début d’après-midi ont pulvérisé l’immeuble.

De ce « mercredi noir », comme l’appellent déjà beaucoup de Libanais·es, reste seulement le souvenir brutal de l’un des jours les plus sanglants au Liban depuis la guerre civile (entre 1975 et 1990). En moins de dix minutes, l’armée israélienne a bombardé plus de cent fois le petit territoire, en pleine journée, affirmant, sans apporter de preuves, viser des centres de commandement du Hezbollah. 

Ces attaques simultanées ont tué plus de 300 personnes, selon le dernier décompte du ministère de la santé libanais, dont 110 femmes, enfants et personnes en situation de handicap. Jeudi 9 avril en fin de journée, plusieurs dizaines de résident·es étaient encore porté·es disparu·es. Ce sombre bilan porte à 1 880 le nombre de personnes tuées au Liban par l’armée israélienne depuis le 2 mars et la reprise du conflit. 

Mohamad, qui travaillait dans l’immobilier, et sa femme Khatoun, poétesse, résidaient dans un des huit immeubles résidentiels visés mercredi au cœur de Beyrouth. « Ils aimaient la vie, profondément. Ils aimaient leur famille, leurs petits-enfants. C’étaient des gens simples. Ils n’avaient aucune affiliation politique. Ils aimaient simplement leur pays et voulaient y vivre en paix », raconte encore Zahra Chami. « Et Israël leur a arraché cela », ajoute-t-elle, les yeux brillants d’émotion. La Libanaise a passé la nuit de mercredi à jeudi devant les ruines du bâtiment, dans le vacarme des pelleteuses passant au peigne fin les gravats dans l’espoir de trouver des survivant·es. 

Comme sur la plupart des sites visés à Beyrouth, la défense civile n’a trouvé que des cadavres et des fragments de corps, ensevelis sous des montagnes de débris. La violence des frappes n’a laissé presque aucune chance aux familles qui résidaient dans les immeubles visés, situés dans des quartiers résidentiels souvent mixtes, où le Hezbollah n’est pas traditionnellement influent.

Une deuxième plainte devant l’ONU

Peu après les frappes, l’armée israélienne a assuré avoir pris les « mesures » nécessaires pour réduire leur impact sur les civil·es. Les hôpitaux, eux, témoignent avoir été dépassés par une vague de blessé·es sans précédent, incluant de nombreuses familles.

À l’hôpital Rizk de Beyrouth, environ 40 % des victimes étaient des femmes et des enfants, selon le médecin-chef Karl Jalad. L’ampleur des frappes et leur synchronisation, combinées à l’absence de tout avertissement préalable, ont considérablement alourdi le bilan humain, explique-t-il. Parmi les victimes qu’il a reçues, un adolescent amputé et son frère éviscéré par un obus. Leur mère a été tuée, tandis que le troisième frère était toujours porté disparu. « Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres », ajoute-t-il.

Le député indépendant Ibrahim Mneimneh a dénoncé auprès de Mediapart « un crime de guerre » visant des civil·es « sans distinction », et appelé le gouvernement à saisir la Cour pénale internationale. « Il est inacceptable de violer ainsi le droit international », assène-t-il.

Jeudi, le gouvernement libanais a annoncé déposer une plainte « urgente » devant le Conseil de sécurité des Nations unies, en réponse à la « dangereuse escalade israélienne » de la veille, la deuxième déposée en moins d’un mois. Depuis 2023, et malgré le fait que les ONG aient bien documenté les crimes de guerre perpétrés au Liban, Israël n’a jamais été contraint de rendre des comptes devant la communauté internationale.

En réponse aux frappes israéliennes, le Hezbollah a repris les attaques sur le nord de l’État hébreu : 30 roquettes ont été lancées depuis le Liban dans la nuit et la journée du jeudi 9 avril. Alors qu’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis avait été conclu dans la nuit du 7 au 8 avril, et à la veille de pourparlers prévus entre les deux pays à Islamabad (Pakistan), l’inquiétude demeure sur la tenue de l’accord après les massacres perpétrés par l’armée israélienne au Liban, théâtre d’opérations que Tel-Aviv considère hors du champ d’application de l’accord de cessez-le-feu. 

Négociation des négociations

De son côté, le président libanais, Joseph Aoun, entend reprendre la main sur la diplomatie de son pays en tentant depuis mercredi de relancer les discussions engagées avec Israël depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, au point mort depuis le début cette année.

Après un appel entre Washington et Tel-Aviv jeudi 9 avril, l’AFP informait qu’une délégation libanaise, comprenant le premier ministre Nawaf Salam, était attendue aux États-Unis le 14 avril. Une discussion qui devrait se tenir en présence de l’ambassadeur israélien à Washington, Yechiel Leiter, et que le Liban conditionne à une trêve de deux semaines, selon les informations du quotidien libanais L’Orient-Le Jour.

De son côté, Israël ne change pas de ligne en insistant sur la nécessité d’un désarmement total de la milice chiite et a d’ores et déjà annoncé ne pas avoir l’intention, en l’état actuel des choses, de retirer ses troupes du sud du Liban, où elles ont avancé. Jeudi 9 avril, le conseil des ministres libanais annonçait avoir ordonné le déploiement de l’armée dans la capitale pour « assurer le monopole des armes », décision à laquelle s’opposent les deux ministres sous étiquette du Hezbollah, au départ desquels Israël conditionne toute reprise des discussions. 

Une exigence que la communauté internationale, dont la France, ne cesse de répéter en boucle. « L’Iran doit cesser de terroriser Israël par l’intermédiaire du Hezbollah, qui doit être impérativement désarmé et rendre ses armes à l’État libanais », demandait le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, au lendemain des attaques meurtrières.

Début mars, peu après la reprise d’un conflit ouvert entre la branche armée du Hezbollah et l’armée israélienne, le commandant de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, dénonçait une condition impossible à remplir en cas de conflit ouvert. Le 8 avril, quatre soldats libanais ont été tués par les attaques israéliennes. 

Au Liban, l’annonce de ces nouvelles négociations a suscité peu d’espoir du côté des civil·es, en première ligne face aux attaques israéliennes indiscriminées. « On a vu les annonces de négociations diplomatiques, mais rien ne change. Les Israéliens répètent qu’ils visent des militants du Hezbollah mais ce n’est pas ce qu’on voit. Tous ces bâtiments sont des habitations de civils », insiste Zahra Chami. À côté d’elle, sa sœur, qui fume une cigarette, assise sur le capot d’une voiture, maudit, sans mâcher ses mots, l’État libanais et son incapacité de protéger la population de la violence des bombes israéliennes. 

Jeudi soir, après une journée de deuil national en hommage aux victimes du 8 avril, l’armée israélienne annonçait vouloir poursuivre ses attaques contre « les terroristes » du Hezbollah et ordonnait l’évacuation de Jnah, un quartier résidentiel fortement peuplé de Beyrouth. À nouveau, la panique s’est emparée de la capitale, et un stade, où plusieurs milliers de personnes s’étaient réfugiées, a dû être évacué. Dans la foulée, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a demandé à l’armée israélienne d’annuler son ordre d’évacuation, le quartier comprenant deux grands hôpitaux, saturés de centaines de personnes blessées par les frappes de la veille. 


 


 

Pendant le génocide à Gaza et le massacre au Liban,
Israël établi 34 nouvelles colonies illégales en Cisjordanie

Théo Bourrieau sur www.humanite.fr

Israël va créer 34 nouvelles colonies illégales en Cisjordanie occupée, selon l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant et la presse israélienne. Ces 34 nouvelles installations s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis 2022.

Alors qu’Israël perpétue le génocide dans la bande de Gaza et continue les bombardements intensifs au Liban, « le cabinet de sécurité a secrètement décidé de créer 34 nouvelles colonies » en Cisjordanie occupée, affirme un rapport de l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant. Ces 34 nouvelles colonies s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis sa formation fin 2022.

Cette décision n’a pas été publiée officiellement et le ministère de la Défense en charge des colonies en Cisjordanie occupée a refusé de répondre à une demande de l’Agence France-Presse sur le sujet.

Des nouvelles colonies au nord et au sud

Selon la chaîne i24News, dix des 34 nouvelles colonies sont des avant-postes existants qui seront légalisés et 24 autres sont en projet. Selon le site d’information Ynet, le chef d’état-major de l’armée israélienne Eyal Zamir aurait déclaré, durant la réunion du cabinet de sécurité sur la question, que l’armée allait « s’effondrer », la création de nouvelles colonies demandant un effort supplémentaire pour ses troupes alors qu’Israël est en guerre. Les nouvelles colonies seront établies du nord au sud de la Cisjordanie, selon les deux médias pro-régime.

La colonisation israélienne de la Cisjordanie est jugée illégale par l’ONU au regard du droit international. Quotidiennement, les colons israéliens agressent, volent, kidnappent et tuent les Palestiniens de Cisjordanie. La vie dans le territoire occupé est rythmée par les contrôles militaires aux checkpoints et par le harcèlement de l’armée génocidaire.

   mise en ligne le 10 avril 2026

Présidentielle 2027 : pourquoi la gauche est incapable de dépasser les 32% aux élections nationales depuis 2014 ?

Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr

Empêtrée dans ses débats d’appareil sur la question de l’union ou de la primaire, les partis progressistes ne voient pas l’iceberg : depuis 2014, le total de la gauche n’a jamais dépassé les 32 % aux élections nationales.

Un jour sans fin, à gauche. Union ou pas union, alliance ou pas alliance, primaire ou pas primaire. Les appareils insoumis, écologistes, socialistes et communistes s’enlisent dans d’interminables considérations stratégiques. Autant de temps médiatique épuisé à ne pas parler de fond, de programme, ou à dessiner une alternative politique au macronisme et à l’extrême droite.

Pourtant, les forces progressistes dans leur ensemble et leur diversité font face à un plafond de verre, qui pourrait bien être un mur lors de la présidentielle 2027. Depuis les européennes de 2014, le total de la gauche ne parvient plus à dépasser les 32 % des suffrages. Qu’on en juge : 26 % à la présidentielle de 2017, 30,6 % à celle de 2022. Même lors du scrutin qui a le plus souri à la gauche, à savoir les législatives anticipées de 2024, à l’issue desquelles le Nouveau Front populaire est arrivé en tête, la gauche n’a obtenu au premier tour que 31,4 % des voix exprimées.

Un constat qui s’affine quand on zoome sur la carte : la gauche dispose de zones de force où son total est très haut, comme l’ont montré, lors des municipales, les résultats dans des villes comme Montpellier, Lille, ou dans les quartiers populaires comme à Saint-Denis, Saint-Ouen, Montreuil… Et il y a des territoires où ces scores se réduisent à peau de chagrin – le Nord-Est industriel, l’Oise, l’Eure, le Sud-Est, le Massif central rural… En janvier, la dernière livraison du baromètre 2026 OpinionWay pour le Cevipof montrait par ailleurs que seuls 27 % des Français s’autopositionnent à gauche (contre 13 % au centre, 25 % à droite, 12 % à l’extrême droite).

François Hollande, premier coupable ?

Or, si elle veut conjurer la défaite, la gauche doit impérativement convaincre bien au-delà de ce score, et ne pas se battre pour savoir qui sera hégémonique au sein d’un bloc minoritaire. « Depuis 2012, la gauche ne se qualifie plus au second tour, rappelle le politologue Frédéric Sawicki. Le fait qu’elle soit éliminée dès le premier tour casse la dynamique et empêche l’élargissement de son socle au second. »

Au banc des accusés, François Hollande, toujours lui. Il faut dire que l’effet catastrophique de son mandat n’a pas été démenti depuis – sur le PS, qui ne dépasse plus 6 % à la présidentielle, et sur la gauche dans son ensemble. L’ex-président aura provoqué deux mouvements : d’abord l’émergence d’un centre politique, qui a de facto détaché du total de la gauche les électeurs modérés, partis voter Macron ; ensuite la fuite d’une partie des classes populaires, qui se sont senties trahies. « Les mêmes politiques libérales ont été menées, parfois de manière plus offensive encore que sous l’ère de Nicolas Sarkozy, pointe Léon Deffontaines, porte-parole du PCF. On le voit notamment au contact de la base sociale historique de la gauche, les ouvrières et ouvriers. »

À cela s’ajoute un cadre institutionnel globalement défavorable à la gauche : un monde du travail atomisé et ubérisé, un secteur associatif affaibli par les saignées budgétaires, des syndicats qui peinent à arracher de grandes victoires sociales face à l’inflexibilité macroniste, un espace médiatique saturé par les obsessions de l’extrême droite.

L’angle mort des « gauches irréconciliables »

Il est faux toutefois de dire que toutes les classes populaires ont déserté la gauche. Plus de 40 % de ceux qui touchent moins de 1 000 euros par mois ont voté à gauche en 2022 (dont 33 % pour LFI), 31 % chez ceux qui touchent moins de 2000 euros (dont 27 % pour Mélenchon). Mais la montée en puissance de La France insoumise, et son émergence en tant que première force de gauche lors des deux précédentes présidentielles, n’a pas permis, à elle seule, à percer le plafond de verre des 32 %.

LFI s’est construite largement sur le rejet du PS, et une partie de son électorat – jeunes diplômés précaires de moins de 35 ans – s’est politisée contre le quinquennat Hollande. Depuis, socialistes et insoumis sont dans une guerre sans fin, parfois interrompue par des accords circonstanciés – la Nupes en 2022, puis le NFP en 2024. « Quand on tape plus sur le PS que sur l’extrême droite, ça affaiblit la gauche, soupire Chloé Ridel, porte-parole du PS. L’inverse est aussi vrai. Passer son temps à expliquer que certains sont des traîtres porte préjudice. »

« On ne commence pas à élargir son socle en le divisant par deux, estime en écho Cyrielle Chatelain, présidente des députés écologistes. D’où mon scepticisme face à la logique des gauches irréconciliables, et au piège qui consiste à opposer territoires urbains et territoires ruraux. »

Mais cette guerre des gauches traduit aussi des désaccords sur la façon d’élargir le socle électoral, même si tout le monde s’accorde, au fond, sur la nécessité d’aller chercher les abstentionnistes. Au PS, l’idée de faire revenir au bercail les électeurs partis chez Macron en 2017 travaille toutefois les esprits. « S’ils reviennent, ce doit être sur nos bases, pas celles des macronistes, tempère toutefois Chloé Ridel. Nous devons définir un projet clair. »

LFI espère, de son côté, convaincre les trahis du PS sur des bases plus radicales, et mobiliser dans les « réservoirs d’abstentionnistes » que sont, notamment, les quartiers populaires, où les insoumis font effectivement des scores élevés avec un contre-récit national. « Nous ne devons pas avoir peur de cliver et de chaque désaccord fondamental, explique le député LFI Antoine Léaument. Si on ne dit pas que la police tue, si on ne dit pas le mot islamophobe, on abandonne des populations dominées qui se reconnaissent dans ce discours. » Mais quid de ceux qui ne s’y retrouvent pas, voire qui voient dans cette stratégie dite de la « nouvelle France » un repoussoir ? « Il y a effectivement des gens qui ne voient pas de quoi on parle quand on met l’accent sur les violences policières ou les phénomènes racistes, concède l’insoumis. Mais justement, l’enjeu, c’est de conscientiser et de politiser les gens sur ces sujets, pas de les abandonner. »

Le poids de la droitisation

Les communistes considèrent, eux, que l’élargissement du socle de gauche ne peut se faire que sur une base de classe. « La question sociale, industrielle, celle de la production, ou simplement du vivre-mieux disparaît peu à peu, regrette Léon Deffontaines. Les rassemblements que nous avons construits, notamment la Nupes et le NFP, au-delà des effets positifs que l’on peut saluer, ont eu un effet pervers : ils ont homogénéisé la voix de la gauche. Nous devons démontrer qu’il n’y a pas qu’une seule voix à gauche, au-delà des positions clivantes de Jean-Luc Mélenchon ou Sandrine Rousseau. »

L’enjeu, surtout, est de rendre audible les propositions de la gauche, dans leur diversité. Même si certains thèmes de droite sont toujours plébiscités, à en croire le Cevipof : 61 % des Français pensent qu’il y a trop d’immigrés en France ; 50 % qu’il faut réduire le nombre de fonctionnaires ; 53 % des sondés estiment qu’une société juste est une société où l’on rémunère davantage ceux qui travaillent plus que les autres.

« Nous avons perdu la bataille du récit, en conclut Chloé Ridel. Nous avons laissé s’installer le discours d’extrême droite selon lequel l’immigration serait une menace, mais aussi la bataille du réel. Nous ne sommes pas parvenus à empêcher que se constituent des ghettos scolaires, des difficultés d’intégration qui permettent à l’extrême droite de dire que cela ne fonctionne pas. »

Mais, à l’inverse, les travaux du sociologue Vincent Tiberj (dans la Droitisation française, mythes et réalités, PUF) montrent que chaque génération est plus progressiste que la précédente, sur les questions d’immigration, d’égalité femmes-hommes, LGBT +…

Ce qui n’en fait pas pour autant des électeurs de gauche. « La grosse difficulté pour la gauche, c’est qu’une partie des électeurs qui seraient en effet susceptibles de plébisciter ses propositions, sur les salaires ou les services publics, ne croient pas qu’elles soient réalisables, analyse le politologue Frédéric Sawicki. Le matraquage médiatico-politique sur la dette, la « gabegie des dépenses sociales » a été intériorisée. Ou alors les électeurs pensent que les promesses seront de toute façon trahies, avec le souvenir du quinquennat Hollande. » Retour au péché originel, dont la gauche, y compris radicale, peine à se défaire.

   mise en ligne le 9 avril 2026

Entre les Etats-Unis et l'Iran, un cessez-le-feu fragile menacé par Israël

Pierre Barbancey sur www.humanite.fr

Les États-Unis et l’Iran se sont entendus sur une trêve de quinze jours et l’ouverture du détroit d’Ormuz. Des négociations doivent s’engager au Pakistan, ce vendredi. Pour Téhéran, cet arrêt des hostilités doit aussi concerner le front libanais, mais pas pour Trump. Quelques heures plus tard, Israël bombardait plus d’une centaine de fois le Liban faisant, selon un bilan provisoire, plus de 100 morts et des centaines de blessés.

Beyrouth (Liban), envoyé spécial.

Donald Trump connaît certainement très bien les règles du poker et le bluff qui y est associé. Il devrait néanmoins apprendre que les Iraniens sont particulièrement forts au jeu d’échecs. Et que l’expression « échec et mat » qui sonne le glas de l’adversaire provient du persan « Shâh Mât » signifiant « le roi est vaincu ».

Le président états-unien a accepté un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran, moins de deux heures avant l’ultimatum qu’il avait lancé à Téhéran : rouvrir le détroit d’Ormuz ou s’exposer à des attaques dévastatrices contre ses infrastructures civiles.

« Une civilisation entière mourra ce soir », avait-il même osé. La guerre, qui entrait dans sa sixième semaine, a fait plus de 5 000 morts dans une douzaine de pays, dont plus de 1 600 civils en Iran. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a beau pérorer en affirmant que « la vérité est que le président Trump et nos puissantes forces armées ont obtenu de l’Iran qu’il accepte la réouverture du détroit d’Ormuz, et les négociations vont se poursuivre », personne n’est dupe.

Trump pris au piège de ses excès

On sentait bien, depuis plusieurs jours déjà, que Donald Trump cherchait une solution pour sortir du piège où il s’est laissé entraîner, poussé par Benyamin Netanyahou. La preuve par la journée de mardi et les écrits présidentiels sur les réseaux sociaux, génocidaires le matin, apaisés le soir.

Le mois dernier, le dirigeant américain déclarait que la « reddition inconditionnelle » de l’Iran serait le seul résultat acceptable pour mettre un terme à la guerre. Dans un précédent plan visant à mettre fin aux hostilités, les États-Unis exigeaient que l’Iran cesse tout nouvel enrichissement, accepte des limites à son programme de missiles et mette fin à son soutien aux groupes armés de la région, ce qui a été refusé par Téhéran. Ces exigences n’apparaissent plus.

Au contraire, un plan en dix points proposé par l’Iran pour parvenir à la fin de la guerre a été qualifié de « viable » par Donald Trump. Dans ces points, outre la levée des sanctions, on note que « les États-Unis doivent s’engager fondamentalement à garantir la non-agression », que l’Iran maintient son contrôle sur le détroit d’Ormuz ou encore que Washington accepte le droit de l’Iran à enrichir l’uranium pour son programme nucléaire civil. Mais pour des raisons qui restent obscures, cette dernière phrase était absente des versions anglaises communiquées aux journalistes par les diplomates iraniens. Elle n’apparaissait qu’en farsi. Il est également demandé le « retrait des forces de combat américaines de la région » et la mise en place d’un « cessez-le-feu sur tous les fronts, y compris dans le conflit israélo-libanais ».

Selon l’agence Associated Press, l’Iran conservera le contrôle du détroit d’Ormuz pendant le cessez-le-feu et continuera, de concert avec Oman, à percevoir des droits de transit auprès des navires. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a indiqué que le passage du détroit serait autorisé sous contrôle militaire iranien. Est-ce que cela signifie que l’Iran relâchera complètement son emprise sur cette voie maritime ? Il est encore trop tôt pour le dire. « Les États-Unis n’ont évidemment pas souscrit à l’ensemble de ces dix points. Mais le simple fait que le cadre proposé par l’Iran serve de base aux négociations constitue une victoire diplomatique majeure pour Téhéran », souligne Trita Parsi, vice-président du Quincy Institute basé à Washington, dans un texte reçu par l’Humanité.

Des discussions devraient donc démarrer ce 10 avril, à Islamabad entre le président du Parlement iranien, Mohammad Ghalibaf et le vice-président états-unien, J. D. Vance. Le premier a commencé sa carrière chez les gardiens de la révolution pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), prenant même la tête de leur force aérienne avant de devenir maire de Téhéran pendant de nombreuses années, et finalement d’occuper la présidence du Majlis, le Parlement, en 2020.

Il est peut-être l’un des seuls dirigeants iraniens encore en vie capable de faire le lien entre les gardiens, les réseaux religieux et le personnel politique. Considéré comme un conservateur dur,« il s’est cultivé une image de “pragmatique exécutif”, capable de gérer des questions complexes plutôt que de s’en remettre à des slogans », souligne le quotidien libanais Annahar.

Il aura peut-être en face de lui un J. D. Vance pas convaincu qu’il fallait entrer en guerre. Mais les responsables iraniens ont fait savoir qu’ils n’acceptaient pas de discuter avec l’envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, ni avec Jared Kushner, le gendre du président, qui dirigeaient les négociations sur le nucléaire avant la guerre.

J. D. Vance, qui parle d’une « trêve fragile », estime que « si les Iraniens sont prêts à négocier de bonne foi, (je pense que) nous pouvons conclure un accord ». Mais mercredi, le président américain a fait savoir que Vance pourrait ne pas participer à ces pourparlers« en raison de préoccupations sécuritaires ». Toutefois, peut-être est-ce à cause de ses réticences à déclencher cette guerre.

Que le cessez-le-feu soit fragile, personne n’en doute. D’autant que les déclarations états-uniennes faites au long de la journée ont semé le doute. Un haut responsable de la Maison-Blanche a assuré que le plan en dix points diffusé publiquement par l’Iran, qui contient des demandes a priori difficilement acceptables par Washington, n’était pas le document servant de base aux négociations avec les États-Unis. Par ailleurs, Téhéran a fait savoir qu’il liait les deux fronts, celui en Iran et celui au sud du Liban.

Or, si Netanyahou a, du bout des lèvres, affirmé qu’il soutenait la décision de Trump de suspendre ses bombardements sur l’Iran, il a maintenu que l’arrêt des hostilités « n’incluait pas le Liban ». Le locataire de la Maison-Blanche, interrogé par PBS, est allé dans ce sens, contredisant une annonce faite plus tôt par le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, médiateur dans le conflit, assurant que le cessez-le-feu s’appliquait « partout, y compris au Liban et ailleurs ».

Le Liban sous les bombes israéliennes

L’aviation israélienne s’est d’ailleurs déchaînée, mercredi, dans des attaques qui ont touché plusieurs villes dont la capitale, sans qu’aucun message d’avertissement n’ait été lancé auparavant, faisant 184 morts et 890 blessés selon un premier bilan provisoire dressé par le ministre libanais de la Santé, Rakan Nassereddine. Les hôpitaux libanais étaient submergés par le nombre de victimes. Les gardiens de la révolution iraniens ont promis de leur côté sur Telegram de « punir Israël pour les atrocités qu’il a commises au Liban et pour la violation des conditions du cessez-le-feu ». Un engrenage susceptible de relancer les hostilités.

« La poursuite de l’activité militaire au Liban fait peser un grave danger sur le cessez-le-feu et les efforts menés en faveur d’une paix durable et générale dans la région », a affirmé, dans un communiqué, le porte-parole d’Antonio Guterres, tout en réitérant ses appels à une fin immédiate des hostilités.

« La stratégie iranienne ne repose pas uniquement sur la solidarité avec les Palestiniens et les Libanais, fait remarquer Trita Parsi. Elle est également stratégique. La poursuite des bombardements israéliens risque de raviver la confrontation directe entre Israël et l’Iran – un cycle qui s’est déjà enflammé à deux reprises depuis le 7 octobre. Du point de vue de Téhéran, un arrêt durable du conflit avec Israël est indissociable de la fin des guerres israéliennes à Gaza et au Liban. Il ne s’agit pas d’un objectif secondaire, mais d’une condition sine qua non. » Emmanuel Macron a prévenu : « Notre souhait, c’est de nous assurer que le cessez-le-feu inclut pleinement le Liban » sur la durée, a-t-il fait savoir, alors que les deux otages français détenus en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, ont été libérés et sont arrivés en France.

Rien ne dit que les négociations qui doivent démarrer dans la capitale pakistanaise aboutiront. Selon l’agence de presse Tasnim, qui cite une source iranienne anonyme, Téhéran se retirera de l’accord de cessez-le-feu si les attaques d’Israël contre le Liban se poursuivent. Seule différence aujourd’hui, les États-Unis ne peuvent plus brandir la menace d’attaques militaires après une guerre ratée et des élections de mi-mandat qui se rapprochent. On voit mal comment Donald Trump pourrait réussir là où il vient d’échouer.

 

 mise en ligne le 9 avril 2026

Meloni : derrière le vernis modéré, un défouloir politique

William Jean  sur www.politis.fr

En trois ans et demi à la tête du gouvernement italien, Giorgia Meloni a tenu la distance sans vraiment tenir ses promesses de révolution néofasciste.

Voilà près de 1 300 jours que Giorgia Meloni s’est installée au palazzo Chigi, la résidence des premiers ministres d’Italie. Arrivée comme une outsider promettant un bouleversement néofasciste à la tête de la grande botte, l’euphorie de la campagne électorale de 2022 s’est dissipée.

Pour la première fois depuis son élection, la cote d’approbation de Meloni est descendue à 41 % selon Ipsos, portée à son plus bas niveau par une série de scandales. Elle paye aussi sa proximité avec Donald Trump, qui s’est retournée contre elle à mesure que la brutalité de la géopolitique trumpiste a mis l’Italie dans une position inconfortable vis-à-vis de ses partenaires européens et de la population italienne.

Pour comprendre le mandat de Meloni, il faut d’abord regarder vers la Méditerranée et la question de l’immigration, cheval de bataille de son parti Fratelli d’Italia. En 2022, la candidate martelait sa volonté d’imposer un « blocus naval » et de stopper « l’invasion migratoire ». Un an après, en novembre 2023, un traité est signé entre le gouvernement italien et les autorités albanaises. Avec un coût estimé à 160 millions d’euros par an pour l’Italie, l’accord visait à mettre en place des « hubs de retour », ou plutôt des centres de rétention et de déportation sur le territoire albanais pour les demandeurs d’asile.

Piégées

Le projet s’est vite effondré sous le poids de ses propres contradictions. En un an de fonctionnement, 132 personnes auraient été envoyées dans ces centres. Et le gouvernement s’est vite heurté à la réalité économique et démographique de la péninsule. Selon les projections de la Division de la population des Nations unies, l’Italie devrait subir la pire chute démographique dans les prochaines décennies : après un pic à 59,3 millions d’habitants en 2014, sa population chuterait à 35 millions d’ici à la fin du siècle.

Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour.

L’immigration totale a augmenté, atteignant plus de 450 000 arrivées en 2024, un record depuis 2010. En raison des pénuries de main-d’œuvre, le gouvernement a même publié un décret autorisant 500 000 entrées pour des travailleurs extra-européens sur la période 2026-2028. Cependant, la gestion de ces flux s’avère chaotique. Au cœur de ce fiasco bureaucratique : le « click day ». Plutôt que d’évaluer les dossiers sur le fond, l’administration se contente de classer les candidatures par ordre chronologique d’arrivée.

Selon le centre d’études et de recherches Idos, les « décrets flux » sont « de plus en plus utilisés à des fins d’exploitation au travail » et concerneraient surtout des hommes migrants absorbés dans des formes d’emploi irrégulier, voire « para-esclavagiste ». Sur les quelque 160 000 entrées prévues pour 2024, à peine 40 000 ont effectivement abouti à un permis de séjour, laissant une large majorité des personnes venues travailler en Italie piégées dans une situation irrégulière. Le gouvernement a dans le même temps multiplié les accords avec des pays comme la Tunisie ou la Libye pour bloquer les départs, quitte à déléguer le contrôle des frontières à des régimes qui bafouent les droits humains.

Une continuité néolibérale

Le choc néofasciste s’est vite mis à la remorque des politiques libérales européennes. Pour percevoir les centaines de milliards d’euros du plan de relance européen post-covid (Next Generation EU), il fallait rassurer les marchés. Et l’Italie est la première bénéficiaire de ce plan. Au total, le pays a reçu près de 200 milliards d’euros. Le ministre de l’Économie, Giancarlo Giorgetti, déjà en poste sous Mario Draghi, a poursuivi sa politique économique.

La coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces.

À la place, le gouvernement a manié la hache contre les aides sociales, supprimant dès 2023 le « revenu de citoyenneté » (l’équivalent du RSA), mettant des centaines de milliers de familles dans une situation précaire, particulièrement dans le sud du pays. Les mesures de compensation se sont limitées à des maintiens de baisses d’impôt sur le revenu et à quelques « bonus bébé » pour chaque naissance, loin de suffire face à l’inflation.

Si l’économie ne roule pas, la coalition gouvernementale s’est cherché un défouloir politique. C’est sur le champ de bataille de la culture qu’elle a lancé toutes ses forces. Quand Meloni entend les mots « hégémonie culturelle », elle sort son revolver, et depuis trois ans elle tire dans toutes les directions. Le 6 avril 2023, juste six mois après son élection, elle organise des états généraux de la culture, baptisés « Penser l’imaginaire italien ». Le but : transformer le paysage culturel en un récit national réactionnaire.

Des proches du pouvoir se sont vu offrir des postes dans de grandes institutions culturelles comme le festival de cinéma la Biennale de Venise, ou encore au ministère de la Culture, dont la direction revient à Alessandro Giuli, ancien militant néofasciste qui, s’il jure s’être « désintoxiqué » de son passé, tient à représenter toutes les « forces culturelles » du pays, dont les nationales-conservatrices, « qui n’étaient pas assez représentées », selon lui. La télévision publique, la RAI, n’y a pas échappé non plus. Surnommée « TeleMeloni » par ses détracteurs, elle a subi une mise au pas qui a conduit Reporters sans frontières à alerter sur la dégradation de l’indépendance journalistique dans la péninsule.

Droits des femmes et des minorités sous pression

Cette volonté de remodeler la société s’est étendue aux droits des femmes et des minorités. Si Giorgia Meloni avait promis de ne pas toucher au droit à l’IVG, elle l’a fragilisé. Un amendement au plan de relance européen a autorisé les militants anti-IVG à entrer dans les cliniques pour dissuader les femmes d’avorter.

Une pression qui s’ajoute au fait que, selon le ministère de la Santé italien, plus de 63 % des gynécologues italiens refusent déjà de pratiquer l’IVG au nom de l’objection de conscience. La famille traditionnelle a également servi de prétexte pour bloquer l’inscription à l’état civil des enfants de couples homoparentaux nés à l’étranger, plongeant ces familles dans une insécurité juridique.

 mise en ligne le 8 avril 2026

La colère politique et sociale monte autour du prix du carburant

Mathieu Dejean et Pierre Jequier-Zalc sur www.mediapart.fr

Le ministre de l’économie n’a pas convaincu les syndicats conviés à une table ronde au sujet de l’augmentation des prix du carburant. Malgré le cessez-le-feu accepté par Trump en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, le camp présidentiel craint une flambée de colère sociale.

Des files d’attente interminables aux stations-service, des pleins d’essence à plus de 100 euros et un gouvernement qui semble avoir atteint sa vitesse de croisière… vers le mur de la colère sociale. La hausse des prix du carburant provoquée par la guerre en Iran a pris un tour aigu le week-end dernier. Le député MoDem Pascal Lecamp, élu dans une circonscription très rurale de la Vienne où 27 % de la population a plus de 75 ans, en mesure avec inquiétude les effets sur le terrain. 

« Les premières victimes de cette hausse sont les aides à domicile et les infirmières qui vont deux fois par jour chez des gens qui ont besoin de soins, témoigne-t-il. Certaines ont commencé à faire un seul passage au lieu de deux, et ces réductions d’assistance aux personnes âgées peuvent se reporter sur les urgences, les pompiers et les CHU. À terme, c’est tout le fonctionnement de notre système de solidarité qui pourrait être bloqué. Si crise sociale il y avait, elle viendrait de ce côté-là. »

Et même si Donald Trump a accepté, mercredi 8 avril, un cessez-le-feu de deux semaines avec Téhéran en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, ce n’est pas sûr que la crise s’estompe à court terme. « Il y a un cessez-le-feu mais avec Trump, rien n’est jamais certain… Il y a peut-être un moment où le niveau de danger social, le risque d’explosion, demandera d’intervenir », ajoute le vice-président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, toutefois encore opposé aux aides non ciblées pour pallier l’augmentation des prix du carburant. 

Selon Olivier Gantois, président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les prix à la pompe pourraient baisser « dans les quarante-huit heures » de « 5 à 10 centimes ». Un recul très modeste alors que ces prix avaient atteint 2,30 euros le litre pour le gazole, et plus de 2 euros pour le sans-plomb. 

L’Assemblée nationale s’est faite l’écho de cette colère sourde mardi 7 avril, avant une réunion avec les syndicats, organisée par le ministre de l’économie, Roland Lescure. Pas moins de six questions ont été adressées au gouvernement à ce sujet.

Si la ministre déléguée chargée de l’énergie, Maud Bregeon, a tenté d’y répondre, elle n’a cependant pas donné d’indices de changement de la « méthode Lescure ». L’exécutif ne brandit même plus la menace d’encadrer les marges des distributeurs de carburants pour qu’ils ne profitent pas de la situation pour augmenter leurs prix.

Aucune mesure présentée aux syndicats

« On a un désaccord absolument majeur », a répondu Maud Bregeon à la gauche, balayant d’un revers de main toute idée de « blocage des prix ». « Nous ne sommes pas dans une économie administrée », a-t-elle justifié, ajoutant que le premier ministre aura « l’occasion d’annoncer un dispositif de soutien supplémentaire dans les jours à venir pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller au travail », notamment les secteurs du soin. La semaine passée, Sébastien Lecornu avait demandé à son gouvernement de lui faire des propositions pour mettre en place des « aides ciblées » dès cette semaine.

Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles.
Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT

Mais rien, ni dispositif d’urgence ni aides ciblées, n’a été présenté aux syndicats, reçus en fin de journée, mardi 8 avril au ministère de l’économie. « On comprend mieux pourquoi il a fallu attendre un mois pour nous recevoir. Le ministre n’avait manifestement rien à nous dire, à part la liste de ce qu’il ne peut pas faire », a lancé la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, à la sortie de cette table ronde. Cette rencontre était réclamée depuis le 10 mars par la CGT, alors que les prix à la pompe caracolent, mettant de nombreux salarié·es dans le rouge.

Le syndicat plaide vivement pour un blocage des prix, avec « un prix maximum à la pompe de 1,7 euro », alors que les prix moyens dépassent désormais allègrement les 2 euros. Une mesure de nouveau balayée par Roland Lescure, et qui ne fait pas l’unanimité parmi les centrales. La CFDT, par exemple, préfère demander des « aides ciblées » pour « celles et ceux qui en ont le plus besoin ». Une manière d’appeler le gouvernement à ne pas réitérer sa politique mise en place durant la période inflationniste de 2022.

« Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles, ceux qu’on a appelés les essentiels pendant la crise sanitaire », tance Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT, qui rappelle : « Les mesures générales n’ont absolument pas été efficaces et ont été très coûteuses ces dernières années. » En 2022, la mise en place d’un bouclier tarifaire non ciblé avait coûté au moins 24 milliards d’euros aux finances publiques. Mais sur ces demandes, bien plus minimes et conjoncturelles que le blocage des prix, Roland Lescure botte aussi en touche, renvoyant à de potentielles futures annonces du premier ministre. 

Taxer les bénéfices des grands groupes pétroliers

Au sein même du bloc central, ces mesures spécifiques ne convainquent guère. « Les aides ciblées c’est bien, mais ce n’est pas durable. Or tout le monde est concerné par ces augmentations de prix », alerte Julien Dive, député Droite républicaine (DR) et vice-président de la commission des affaires économiques, qui plaide pour « redistribuer les 270 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires générées en mars sous forme de ristournes au prix à la pompe »

Bruno Retailleau, le président du parti Les Républicains (LR), a défendu la même idée sur France Inter le 8 avril – « Consacrer le surplus fiscal à maintenir l’appareil de production » –, jugeant que la France n’avait « pas les moyens de faire des aides non ciblées ». Une mesure qui épargnerait donc les grands groupes pétroliers, alors que cinq États membres de l’Union européenne (UE), parmi lesquels l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, ont exhorté la Commission européenne à taxer les bénéfices exceptionnels des groupes pétroliers et gaziers. Une initiative dans laquelle la France fait figure de grande absente.

Pourtant, la colère est grandissante chez les salarié·es obligé·es de prendre la voiture au quotidien. « On a des salaires à la stricte limite du smic, voire en dessous si on calcule en taux horaire, et on se retrouve littéralement à payer pour travailler. On le dit depuis longtemps mais personne ne fait rien ! », s’agaçait la semaine passée, dans nos colonnes, Sandra, auxiliaire de vie à domicile. Ces travailleuses ont « besoin de prendre leur voiture pour aller travailler, [et] sont directement frappées par cette augmentation [du prix du carburant]. Il faut soutenir le pouvoir d’achat de ces salariées », a indiqué la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, sur RTL.

Un appel à la mobilisation

Pour soutenir le pouvoir d’achat, les syndicats, en revanche, ne s’y trompent pas. La hausse des salaires devient un enjeu majeur, alors que leur niveau n’a toujours pas rattrapé celui de 2020 – avant la crise inflationniste. Mais là encore, les différences sont nombreuses, et majeures.

Si à la CGT on pousse pour indexer les salaires sur l’inflation et augmenter le smic, à la CFDT, on réfute ce mécanisme, préférant appeler les employeurs, au cas par cas, à ouvrir de nouvelles négociations. Des divergences de fond qui empêchent les organisations syndicales de parler d’une seule voix et d’imposer un rapport de force avec le gouvernement, alors que le patronat est régulièrement reçu à Bercy ces derniers jours. 

C’est une situation qui peut vite dégénérer.
Julien Dive, député Droite républicaine

Politiquement, le sujet est inflammable. Le précédent du mouvement des Gilets jaunes, déclenché en 2018 après l’augmentation du prix des carburants, est dans toutes les mémoires. Alors que les habitant·es éloigné·es des transports en commun sont asphyxié·es par la crise et que TotalEnergies aurait gagné plus de 1 milliard de dollars en un mois en pariant sur une envolée durable des cours du pétrole, selon le Financial Times, les mêmes causes produiront-elles les mêmes effets ? Pour l’heure, les blocages organisés par les routiers sur les autoroutes et par les pêcheurs dans les ports n’ont pas pris l’ampleur d’un mouvement social national, mais les ferments sont là.

« Je ne pense pas qu’on soit en position de crise de type Gilets jaunes, car celle-ci avait été déclenchée par une décision prise à Paris. Aujourd’hui c’est lié à la crise internationale, et les gens savent qu’elle est évolutive », assure le député MoDem Pascal Lecamp. 

À la sortie du ministère de l’économie, Sophie Binet a toutefois appelé « l’ensemble des travailleurs et travailleuses à se mobiliser sur leur lieu de travail pour obtenir des augmentations de salaire immédiates ». « C’est une situation qui peut vite dégénérer, estime l’élu DR Julien Dive. Elle a des impacts économiques très lourds pour les PME [petites et moyennes entreprises – ndlr], les entreprises de transport et a fortiori pour les gens qui prennent leur véhicule pour travailler, se former ou se soigner. Cette flambée des prix risque malheureusement de perdurer et peut devenir un sujet de grogne sociale. » 

De manière générale, le gouvernement donne le sentiment de naviguer à vue sur le sujet, tentant d’éteindre les foyers de contestation au cas par cas. « Cette situation constitue un nouveau choc pétrolier. Et si ce choc persiste au-delà de quelques semaines, la crise pourrait se diffuser plus largement à l’économie et être au fond d’une nature plus systémique », déclarait Roland Lescure le 24 mars, auditionné par la commission des finances de l’Assemblée. Le ministre de l’économie s’était dédit quelques jours plus tard en revenant sur la notion de « choc pétrolier »

Il jugeait alors l’impact « limité à un nombre restreint de professions » – agriculteurs, pêcheurs, taxis, VTC, BTP, industries. Depuis, la crise s’est amplifiée. Le 7 avril, devant les député·es, Maud Bregeon arguait encore de ce « contexte évolutif » et d’une situation que « ni [les élu·es] ni [elle] ne maîtris[ent] ». Un aveu d’impuissance politique qui pourrait alimenter un peu plus la colère sociale, alors qu’une étude de l’Observatoire international de la fiscalité vient encore de montrer que, lors des booms des matières premières, les superprofits des géants pétroliers vont en partie dans les paradis fiscaux. 

   mise en ligne le 8 avril 2026

Rima Hassan harcelée

Catherine Tricot sur www.regards.fr

La députée européenne insoumise fait l’objet de poursuites répétées par la police française, au mépris de son immunité parlementaire. Ce harcèlement doit s’arrêter. 

Rima Hassan, la députée européenne insoumise, est ressortie dans la soirée après une garde à vue. Elle s’est toujours rendue aux convocations de la police qui l’avait déjà entendue en audition libre en avril 2024 et en avril 2025 pour « apologie du terrorisme ». Or, alors même qu’elle est protégée par son immunité de parlementaire européenne, cette convocation était cette fois-ci une garde à vue. Le flagrant délit a été invoqué pour passer outre cette immunité. Le délit : un tweet du 26 mars 2026, depuis effacé.

Cette affaire pose au moins trois questions.

La première est celle du respect fondamental de la liberté d’expression des parlementaires. L’immunité qui leur est accordée ne les autorise pas à détourner des fonds publics, comme certains procès en cours le rappellent. En revanche, elle protège leur expression politique. Revenir sur ce point est un pas dans une direction délétère pour la démocratie. Se prévaloir du flagrant délit pour un tweet effacé relève d’une torsion des principes. Comment la police française, sous le contrôle du pouvoir français, a-t-elle pu se le permettre ? Que font le Parlement européen et la Commission européenne pour défendre ce droit ? On attend.

La seconde question est celle de la fake news, relayée partout, de présence de drogues dans le sac à main de la députée. Rima Hassan est une militante responsable et il était très surprenant qu’elle ait pu se rendre à une audition de police en ayant sur elle des substances illicites. Le doute était premier. On sait désormais qu’il s’agissait de substances achetées légalement dans un magasin de CBD. Pourtant elle est à nouveau convoquée ce matin par la police. Cela confine à de l’acharnement. On se demandera comment de telles « infos », aussi sensibles, ont pu être divulguées immédiatement aux médias ? Comment se fait-il que, sur les plateaux, personne n’ait émis un doute sérieux(1) sur le fait que Rima Hassan se rende à un commissariat avec des drogues interdites ? Qui a interrogé les sources de cette info ? Le fil direct entre police/justice et médias est devenu hautement problématique. Ici, c’est la réputation et la crédibilité politique d’une parlementaire qui est mise à mal. Le ministre doit y mettre bon ordre. À l’entendre ce matin, il semble plutôt vouloir poursuivre.

Enfin, on pourra discuter de l’opportunité d’un tweet valorisant l’action d’un homme ayant massacré 26 personnes à l’aéroport de Tel Aviv il y a 55 ans. Dans son tweet, Rima Hassan ne valorisait pas cette action, mais l’engagement de cet homme en faveur du combat des Palestiniens. Il disait : « J’ai consacré ma jeunesse à la cause palestinienne. Tant qu’il y aura oppression, la résistance ne sera pas seulement un droit, mais un devoir ». La députée a supprimé ce tweet, sans bien sûr renier son soutien à la résistance palestinienne, même armée. Elle se réfère au droit de résistance reconnu par l’ONU. Faut-il pour autant valoriser cette action terroriste ? On peut franchement en douter. Tweeter moins souvent et moins vite serait sûrement une bonne idée. S’attacher à faire comprendre l’action criminelle du pouvoir israélien et faire connaître la condition des Palestiniens et les luttes qu’ils mènent, voilà qui serait un moyen plus efficace de réunir largement autour de ce combat. Rima Hassan est une femme courageuse et engagée pour son peuple, mais cette lutte doit faire l’objet d’une réflexion politique collective élargie. 


 

  1. (1) Contactée ce jeudi vers 17 heures par BFMTV, j’avais donné mon accord pour venir « défendre » Rima Hassan en plateau. Une nouvelle fois – c’est devenu un running gag –, ma venue a été annulée au dernier moment et seul le journaliste de Valeurs actuelles était présent en tant que journaliste politique sur le plateau de Marc Fauvelle. Le présentateur de la tranche a dit à l’antenne que personne n’avait accepté de venir défendre la députée. C’est faux 

 mise en ligne le 7 avril 2026

Pourquoi Israël veut occuper le Liban ?

Amine Snoussi & Léa Joe Barakat (juriste hispano-libanaise, spécialiste des relations internationales)

sur https://frustrationmagazine.fr/

À l’heure où l’on écrit ces mots, on compte plus de 1 000 morts au Liban et plus d’un million de déplacés. Les bombardements israéliens ciblent le sud de Beyrouth et toutes les nuits, les Libanais observent le ciel et se demandent si les missiles qu’ils voient passer viennent frapper leurs villes ou sont à destination de Téhéran ou Tel Aviv. Les bombes au Liban, ce n’est pas une nouveauté spécifiquement quand c’est Israël qui les largue. Si dès sa première arrivée au pouvoir en 1996, Benyamin Netanyahou s’est opposé à toute forme de négociation avec la diplomatie palestinienne, c’est car ses objectifs coloniaux ne s’arrêtent ni à la bande de Gaza ni à la Cisjordanie.

Eretz Israël (le Grand Israël) , un État dans les dimensions des prétendus royaumes de la Bible, est un fantasme historique du nationalisme sioniste. Ce territoire s’étend, selon la formule biblique, « du fleuve d’Égypte à l’Euphrate » : il inclut la Cisjordanie occupée, une partie de la Jordanie et de l’Égypte… mais aussi un morceau du Liban.

Pourquoi ce projet du Grand Israël ressurgit-il avec une telle brutalité aujourd’hui ? D’abord, parce que depuis 2022, la coalition au pouvoir de Benyamin Netanyahou inclut une aile ultra-religieuse incarnée par Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, qui n’hésitent pas à le revendiquer ouvertement. À Jérusalem, Smotrich haranguait ses partisans : « Est-ce qu’on a peur du mot occupation ? Non ! » Le 23 mars 2026, depuis la Knesset, Smotrich a déclaré à la radio que la campagne militaire au Liban devait « se terminer avec une réalité complètement différente, à la fois concernant le Hezbollah et le changement des frontières d’Israël ». Et d’enfoncer le clou : « Je le dis ici sans hésiter… et où que je me trouve : la nouvelle frontière israélienne doit être le Litani. »

Le Litani : une revendication vieille de plusieurs décennies.

La formule choisie par Smotrich est politiquement explosive pour une raison simple : le Litani, c’est la principale ressource hydraulique du sud du Liban, à environ 30 kilomètres de la frontière israélienne. Dans une région où l’eau est une ressource stratégique autant que militaire, contrôler le Litani, c’est tenir le sud du Liban par la gorge au sens littéral. L’idée d’un intérêt israélien pour les eaux du Litani ne date pas d’aujourd’hui. Des travaux anciens rappellent que ce fleuve a longtemps occupé une place dans certaines réflexions sionistes et israéliennes. Ce n’est donc pas une improvisation de Smotrich, c’est l’actualisation d’un agenda colonial structurel, porté depuis les années 1970.

L’invasion terrestre de mars 2026 est loin d’être le commencement de l’histoire. Au contraire, elle s’inscrit dans une continuité de tensions et d’interventions militaires qui remontent à plusieurs décennies. Dès les années 1970, le sud du Liban devient un espace stratégique dans le conflit israélo-arabe. Après son expulsion de Jordanie en 1970, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’installe massivement au Liban, en particulier dans le sud du pays, qui devient progressivement une base pour des opérations contre Israël.

En mars 1978, Israël lance l’opération Litani (ce n’est pas un hasard si elle porte ce nom), première invasion majeure du sud du Liban, avec l’objectif déclaré de repousser les combattants palestiniens au nord du fleuve éponyme et de sécuriser sa frontière nord. Cette intervention provoque une réaction rapide de la communauté internationale : le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 425, qui appelle au retrait immédiat des forces israéliennes et réaffirme la souveraineté du Liban. Israël ne l’entend pas de cette oreille. Les forces se retirent, mais cèdent leurs positions à l’Armée du Liban Sud, une milice supplétive directement financée par Tel Aviv pour faire le sale boulot par procuration.

1982 : l’invasion qui a fabriqué son propre cauchemar

Quelques années plus tard, en 1982, une nouvelle invasion israélienne conduit les forces de Tsahal jusqu’à Beyrouth. L’objectif déclaré d’Israël était, en juin 1982, de détruire en 72 heures les infrastructures de l’OLP sur une zone de 40 km au nord de la frontière. L’objectif réel, selon plusieurs sources, était de détruire l’OLP en allant jusqu’à Beyrouth et de modifier la structure multiconfessionnelle du pouvoir au Liban pour en faire un État chrétien allié d’Israël. Un gouvernement ami, c’est un objectif colonial classique comme l’a fait et le fait encore la France en Afrique (Tunisie de Ben Ali, Tchad de Déby, Niger de Bazoum)

L’opération s’appelle « Paix en Galilée ». Le cynisme du nom mérite d’être souligné. La spécialiste de communication Dalia Gavriely-Nuri analyse ce choix comme une forme de normalisation de la guerre, présentée comme l’inverse d’une entreprise belliqueuse, une opération pacificatrice, par conséquent légitime. La technique n’a pas pris une ride. Vingt mille Libanais et Palestiniens, en majorité des civils, sont tués. En septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila est commis par les milices phalangistes chrétiennes alliées d’Israël, pendant que l’armée israélienne occupe encore cette partie de la ville.

Et maintenant, le paradoxe : Israël obtient ce qu’il voulait militairement. L’OLP est chassée. Mais politiquement, c’est un désastre retentissant. La population chiite du sud du Liban, satisfaite dans un premier temps du départ des combattants palestiniens, devient hostile à Israël à la suite des violences qu’elle subit au cours de l’occupation israélienne. L’invasion favorise la fondation, en 1982, du Hezbollah, milice chiite islamiste soutenue par l’Iran, et anti-israélienne. Autrement dit : en voulant installer un gouvernement ami, Israël a engendré son ennemi le plus durable. Une leçon que l’histoire s’obstine à lui répéter et qu’il s’obstine à ignorer.

La victoire de Tsahal au Liban, incontestable sur le plan militaire, se retourne en grande partie contre elle au plan politique. Israël se maintient dans une zone tampon au sud du pays jusqu’en 2000. Dix-huit ans d’occupation, de résistance et de guérilla chiite qui font du Hezbollah une organisation de plus en plus structurée, populaire et redoutable. À chaque affrontement, le Hezbollah en sort renforcé.

La fragilité du Liban tient entre autre à sa structure politique et sociale particulière

Le pays repose sur un système dit confessionnel, qui organise la répartition du pouvoir entre différentes communautés religieuses. Le président doit être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président du Parlement musulman chiite. Ce système avait pour objectif de garantir la représentation des différentes composantes de la société libanaise, dans un pays où cohabitent de nombreuses confessions. Mais cette organisation politique rend également la société plus vulnérable aux divisions, notamment en période de crise ou de guerre. Dans ces moments-là, les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en tensions communautaires, chaque groupe percevant les événements à travers le prisme de son appartenance confessionnelle.

Les récents affrontements illustrent cette dynamique. Lorsque le Hezbollah a lancé des frappes contre Israël en 2026, ces actions n’ont pas seulement eu des conséquences militaires : elles ont également accentué les divisions internes au Liban. Le Hezbollah étant principalement soutenu par une partie de la communauté chiite, ses actions creusent davantage le fossé entre les différentes communautés du pays. Malgré ces divisions, une partie de la jeunesse libanaise tente aujourd’hui de dépasser ces clivages. Consciente des limites du système confessionnel, elle cherche à construire une identité nationale plus forte et à imaginer un avenir politique qui ne soit plus uniquement défini par l’appartenance communautaire.

Le Hezbollah, un État dans l’État

Le Hezbollah n’est pas une organisation que l’on peut ranger dans une seule case. C’est précisément ce qui fait sa singularité et sa complexité. Né dans le chaos de la guerre civile libanaise et dans le sillage de l’invasion israélienne de 1982, le mouvement s’est construit comme une « résistance » armée, mais il ne s’est jamais limité à cela. Le Hezbollah est à la fois une force militaire structurée, un parti politique pleinement intégré au système libanais, et un acteur social profondément enraciné dans les communautés chiites.

Cette triple identité lui permet de parler plusieurs langages à la fois. Sur le plan local, il se présente comme un protecteur, un fournisseur de services et un représentant politique. Sur le plan régional, il agit comme un acteur stratégique aligné avec l’Iran. À l’international, il est souvent perçu et désigné comme une organisation terroriste. Aucune de ces lectures n’est fausse, mais aucune n’est suffisante seule : la notion de terrorisme est toujours à relativiser dans le cadre d’une occupation et/ou d’une guerre d’agression. Dans le contexte israélien par exemple, plusieurs spécialistes palestiniens parlent de terrorisme d’État pour qualifier les actions du régime colonial. 

Le fait qu’il conserve un arsenal militaire en dehors du cadre de l’armée libanaise est, pour beaucoup, une atteinte directe à la souveraineté de l’État et alimente une fracture profonde au sein de la société libanaise, entre ses partisans et ceux qui estiment que ces armes devraient être exclusivement sous contrôle étatique. Mais il faut rappeler l’histoire à ceux qui se scandalisent de cet état de fait : c’est précisément l’occupation israélienne de 1982 à 2000 qui a rendu le Hezbollah politiquement légitime aux yeux d’une grande partie de la population. La guerre de 2006 a permis au Hezbollah de faire accréditer l’idée qu’il disposait d’une capacité de dissuasion contre Israël,  lui donnant un argument pour conserver son arsenal militaire : c’est grâce à cet arsenal qu’Israël avait été incapable d’envahir le Liban. 

Cette guerre, connue sous le nom de « guerre des 33 jours », éclate le 12 juillet 2006. Des miliciens du Hezbollah enlèvent deux militaires israéliens à Aïta el-Chaab, dans la zone frontalière, avec l’objectif de provoquer un échange de prisonniers. 

La réponse israélienne est immédiate et disproportionnée : l’armée israélienne bombarde tous les points vitaux du pays (centrales électriques, ponts, aéroport) paralysant son économie, causant environ 1 200 morts et conduisant à l’exode de près d’un million de personnes. Mais c’est militairement que le Hezbollah va marquer les esprits. Il démontre non seulement sa capacité à repousser Tsahal de façon conventionnelle lors d’affrontements en terrain ouvert, mais aussi sa maîtrise de la guérilla urbaine, notamment lors des combats autour de Bint Jebel : une ville symbolique, celle-là même où Nasrallah avait prononcé son discours de la victoire en 2000. Israël annonce avoir tué 320 combattants du Hezbollah, tandis qu’il déplore lui-même 159 morts, dont 39 civils, en 34 jours de combat. Tsahal n’a pas réussi à détruire le Hezbollah, ni même à reprendre le contrôle du sud du Liban. Pour le mouvement chiite, le bilan est suffisant pour proclamer une victoire et c’est ainsi qu’Israël à forgé l’outil majeur de sa propre résistance : la légitimité militaire du Hezbollah.

Le Hezbollah existe donc dans cet entre-deux permanent : entre État et non-État, entre légitimité politique et controverse internationale. Sa force réside précisément dans cette capacité à naviguer entre ces rôles, à s’adapter, et à imposer son propre récit. L’armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la ligne bleue comme convenu par le cessez-le-feu. Les bombardements israéliens se sont poursuivis, en violation de l’accord. 

Pourtant, cette lecture de la “résistance” se heurte aujourd’hui à la réalité du terrain en 2026. Le Hezbollah ne sort pas victorieux d’un conflit qui laisse le sud du Liban en grande partie inhabitable, Beyrouth sous la menace constante de frappes, et une population massivement déplacée et précarisée. L’économie libanaise, à peine remise des destructions de 2024, est de nouveau fragilisée. Surtout, l’entrée en escalade après la mort du guide suprême iranien souligne une logique d’alignement régional davantage qu’un calcul strictement libanais. En engageant le pays dans une guerre qu’il ne peut assumer seul, le Hezbollah expose les limites stratégiques de son propre modèle. Reconnaître les limites et les responsabilités du Hezbollah ne revient pas à relativiser la logique d’expansion et de domination territoriale à l’œuvre du côté israélien.

Ce que l’histoire répète depuis près de cinquante ans, c’est qu’Israël ne cherche pas la sécurité au Liban mais le contrôle des terres, de l’eau et surtout, des frontières redessinées à coups de bombes. Le 4 mars 2026, Israël a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l’appareil d’État israélien depuis 1978. Une zone tampon de 30 kilomètres permettant à à Tsahal de progresser dans le territoire libanais. Aujourd’hui, la zone à évacuer a été élargie de près de 10 kilomètres jusqu’au fleuve Zahrani, soit une surface totale équivalente à 10% du territoire libanais. La thèse du nettoyage ethnique est désormais une réalité : comme dans la bande de Gaza durant les deux dernières années, les incursions israéliennes précédent une extension progressive de l’occupation et donc une continuité du déplacement forcé. 

    mise en ligne le 7 avril 2026

Agression militaire contre toute la population iranienne : frapper le savoir, la vie et la mémoire

Par Marmar Kabir, journaliste, essayiste, militante associative sur www.humanite.fr


 

L’agression militaire américano-israélienne débutée le 28 février 2026, présentée à ses débuts comme une intervention visant à contenir une menace nucléaire et à « apporter la démocratie » à l’Iran, a, dès les premiers jours, largement débordé les objectifs annoncés.

Ce ne sont pas uniquement les personnalités du régime ou les installations stratégiques qui ont été visées, mais aussi les fondements mêmes d’une société : ses écoles, ses hôpitaux, ses universités, ses logements, son économie, son héritage et son histoire. Une guerre qui, au-delà du territoire iranien, s’attaque aux éléments constitutifs du patrimoine de l’humanité1.

Le premier choc survient avec la frappe contre une école de filles à Minab, au sud d’Iran, le 28 février, qui a laissé 170 morts. Plus de 600 écoles ont été endommagées ou détruites. L’éducation, censée être protégée en toutes circonstances, devient une cible directe de la guerre.

Dans le même mouvement, les structures de santé sont touchées. À Téhéran, les hôpitaux Gandhi et Khatam ont été frappés, suivis par d’autres attaques visant des centres médicaux, des établissements psychiatriques, des installations pharmaceutiques2.

L’Institut Pasteur de Téhéran, fondé en 1920, est aussi cruellement bombardé. Dans un système déjà affaibli par les sanctions, chaque frappe réduit la capacité de soigner. Les déclarations américaines évoquant des frappes contre les centrales électriques, les ponts et les infrastructures vitales traduisent une stratégie d’asphyxie.

Les hôpitaux ne pourraient fonctionner que 72 heures avec des générateurs. Ensuite, tout s’arrêterait ou presque : les services de réanimation, les machines de dialyse, les soins intensifs. Priver une population d’électricité, c’est aussi la priver d’eau potable, de chaîne du froid, de conditions sanitaires minimales. C’est ouvrir la voie à des pénuries, à des crises alimentaires, à des risques de famine et d’épidémie

Les universités, elles aussi, sont atteintes. L’Université Sharif de technologie, l’Université de technologie Amir Kabir, l’Iran University of Science and Technology, l’Université Shahid Beheshti et l’Université technologique d’Ispahan figurent parmi les établissements touchés. Il s’agit d’universités majeures, parmi les plus prestigieuses du pays, reconnues à l’échelle internationale et bien classées au niveau mondial.

Au moins 30 universités sont endommagées. Là où se tenaient des amphithéâtres et des laboratoires remplis d’étudiants, ne restent que des bâtiments éventrés. Dans un pays qui compte plus de 3 millions d’étudiants, dont 55 à 60 % de femmes, ces frappes visent directement une génération entière engagée dans la production du savoir, de la science et de la pensée.

Ces destructions traversent les vies. Kamran, doctorant iranien à Paris, témoigne : « J’ai vu au milieu de la nuit du 5 au 6 avril les images de la destruction de l’université Sharif. J’y ai passé une partie de ma vie, c’était ma seconde maison. Votre « guerre humanitaire » est criminelle, Messieurs ».

Mojghan, profitant de quelques minutes d’accès à internet, écrit de Shiraz : « Ma patrie brûle, j’ai du mal à respirer, la vie d’avant me manque. » Ghazal, étudiante iranienne arrivée en France depuis quelques mois, confie : « Ma famille a été obligée de quitter l’appartement familial, détruit par des bombes dites “ciblées”. » Derrière les chiffres, il y a des voix et des vies déplacées que les médias en France montrent peu. Les Iraniens sont déshumanisés.

Dans le même temps, les infrastructures économiques sont frappées. La zone pétrochimique de Mahshahr, pilier de l’économie iranienne, est touchée. Les conséquences dépassent le site lui-même : pollution de l’air, contamination des sols, risques écologiques majeurs. Des milliers de travailleurs perdent leur emploi. À leurs côtés, les travailleurs journaliers, dont la survie dépend d’un revenu quotidien, sont parmi les premiers touchés. Les couches les plus défavorisées, les plus vulnérables, sont celles qui paient le prix le plus lourd de cette guerre.

Les zones résidentielles, elles aussi, paient un lourd tribut. Plus de 100 000 habitations auraient été endommagées ou détruites. Derrière ce chiffre, il y a des familles déplacées, des vies déracinées, des existences basculées dans la précarité. La guerre entre dans l’espace le plus intime : celui du foyer.

Et au-delà du présent, c’est le passé lui-même qui est menacé. L’Iran, terre d’histoire millénaire, abrite des sites majeurs du patrimoine mondial. Une trentaine d’entre eux a été endommagée. Le palais du Golestan à Téhéran, dont les origines remontent à l’époque safavide et qui fut transformé sous les Qajars au XIXe siècle, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2013, a subi des dégâts liés aux ondes de choc : vitres brisées, structures fragilisées.

À proximité, le Grand Bazar, dont certaines parties datent des XVIIIe et XIXe siècles, a également été touché. Le Palais Saad Abad, à Téhéran, Le Chehelsotoun à Ispahan et d’autres joyaux sont aussi endommagés.

La promesse de démocratie avancée pour la justifier s’avère un grand mensonge. La démocratie n’en sort pas renforcée ; elle en est une victime. Dans un contexte de guerre, les exécutions augmentent, les libertés se restreignent, la société civile est mise sous pression.

Accepter qu’un pays souverain soit ainsi attaqué, même lorsqu’il est qualifié d’autoritaire, revient à ouvrir la voie à un affaiblissement profond du droit international. Cela légitime, de fait, le piétinement des règles qui protègent les populations civiles et donne un blanc-seing à des logiques de domination qui s’apparentent à un néocolonialisme décomplexé.

Les exemples récents de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Libye l’ont déjà montré : les interventions militaires menées au nom de la démocratie n’ont pas produit les sociétés libres promises, mais des instabilités durables, des destructions massives et des sociétés fragilisées. La démocratie ne peut être imposée par la force extérieure : elle ne peut naître que de la volonté d’un peuple.

Paradoxalement, cette agression extérieure alimente un autre phénomène : un renforcement du sentiment national, non pas pour soutenir le régime, mais pour défendre la patrie. Comme l’écrivait René Char : « La dignité d’un homme seul, ça ne s’aperçoit pas. La dignité de mille hommes, ça prend une allure de combat. » Et ici, La dignité de 90 millions de personnes dans un pays agressé devient une force collective, une résistance qui ne peut être brisée par la destruction.

Les motivations géopolitiques s’inscrivent dans une histoire longue. Pour Israël, il s’agit d’affaiblir une puissance régionale perçue comme stratégique et hostile. Pour les États-Unis, le conflit s’inscrit aussi dans le prolongement de la rupture de 1979, lorsque la révolution iranienne a mis fin à leur influence directe et à leur accès privilégié aux ressources pétrolières du pays. Dans ce contexte, la démocratie apparaît moins comme un objectif que comme un discours mobilisé pour légitimer une agression néocoloniale.

Le droit international humanitaire établit pourtant une règle fondamentale : les infrastructures civiles ne doivent pas être ciblées. Lorsque des écoles, des hôpitaux, des réseaux électriques, des habitations ou des sites culturels sont frappés, c’est cette règle qui est mise en cause. Les effets cumulés, sanitaires, économiques, sociaux, culturels, dessinent un tableau d’ensemble inquiétant.

Ce qui est en jeu dépasse les frontières d’un conflit. Ces attaques sont perçues par de nombreux observateurs comme des violations graves du droit international, susceptibles de constituer des crimes de guerre. Ce qui est en jeu n’est pas seulement un conflit. C’est la limite que le monde accepte – ou refuse – de franchir.

Les luttes du peuple iranien pour la justice sociale et la démocratie ne peuvent progresser que dans des conditions de paix.


 

NOTES :

1. Lire aussi « Iran. Le vrai visage de la guerre » par Marmar Kabir sur le site d’Orient XXI.

2. « Une entreprise pharmaceutique iranienne touchée par des frappes américano-israéliennes », site du Médicament Bien Commun.

   mise en ligne le 6 avril 2026

Plus de 350 000 signatures contre la proposition de loi Yadan

Emilio Meslet sur www.humanite.fr

350 000 personnes ont déjà signé la pétition contre la loi Yadan, qui vise à museler toute critique d’Israël en France.

Ils sont déjà plus de 350 000 signataires à dire « Non à la loi Yadan ! », pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale pour dénoncer un « amalgame entre l’antisémitisme et la critique d’Israël (antisionisme) ». Déposée par Caroline Yadan, députée macroniste des Français de l’étranger dans une circonscription comprenant Israël, cette proposition de loi (PPL) doit être examinée le 16 avril.

Elle a pour but officiel d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi. La PPL Yadan crée donc de fait une confusion entre haine des juifs et critique de la politique d’un État.

« Oui, il faut lutter contre l’antisémitisme de toutes nos forces, comme contre toutes les autres discriminations, est-il écrit dans la pétition. Mais pas en muselant la liberté d’expression ni en assimilant la communauté juive à la politique de Benyamin Netanyahou. »

pour signer la pétition : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5158


 

Assemblée nationale : pourquoi la proposition de loi Yadan est un bâillon pro-israélien

Cyprien Caddeo et Elisabeth Fleury sur www.humanite.fr

Le texte porté par la députée macroniste est attendu mi-avril à l’Assemblée. Critiqué par de nombreux juristes et associations, il prévoit d’élargir le champ de l’antisémitisme à certaines critiques contre Israël.

Il s’en est fallu de peu pour que le texte arrive très en avance à l’Assemblée. Programmée pour un examen dans l’Hémicycle le 16 avril, la proposition de loi Yadan contre « les nouvelles formes d’antisémitisme » devait être examinée dès ce jeudi matin. C’est la députée porteuse du texte, Caroline Yadan (Renaissance), représentante des Français établis hors de France dans la circonscription comprenant Israël, qui l’a fait savoir, dans un mail adressé à ses collègues et leur enjoignant d’être présents pour faire barrage au vote de « l’extrême gauche ». Finalement, le débat aura bien lieu à la date prévue.

Déposée à l’automne 2024 mais congelée depuis, du fait de l’enlisement des débats budgétaires et des élections municipales, la proposition de loi Yadan organise en réalité la confusion entre antisémitisme et antisionisme, haine des juifs et critique de la politique du gouvernement israélien. Dans la lettre, le texte prévoit d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi.

Une députée en croisade contre tout soutien à la Palestine

Si Caroline Yadan jure que le texte ne vise pas « à interdire toute critique du gouvernement israélien ou à museler le soutien au peuple palestinien », les déclarations de la députée ont de quoi semer le doute. « Depuis quinze ans, on tue des juifs en France « au nom de Gaza ». Nier ce lien, c’est refuser de nommer ce qui frappe », estime-t-elle. L’élue macroniste est en croisade systématique contre tous les médias qui osent rappeler les crimes israéliens en Palestine : l’Humanité, le Monde, RFI, Arte, France Info ou encore la télévision publique suisse ont été, ces derniers mois, la cible de ses attaques.

Les propos de la ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, n’arrangent rien. Soutien sans faille du texte, elle a assuré, sur la chaîne pro-israélienne I24 News, qu’il permettrait de condamner ceux qui qualifient les politiques de Netanyahou de « génocidaires ». « Dire « de la mer au Jourdain », c’est appeler à l’effacement d’Israël. C’est accepter l’idée que les Israéliens n’auraient plus leur place », a aussi déclaré le premier ministre, Sébastien Lecornu, lors du dîner annuel du Crif, en février. Ce slogan pro-palestinien serait donc condamnable au pénal et assimilé de facto à de la haine contre les juifs.

La Macronie estime, par ailleurs, qu’il existe une majorité à l’Assemblée pour voter la loi. Mais les comptes sont-ils bons ? Si le texte a été signé par 130 députés allant de LR au Modem, plus deux élus PS, François Hollande et Jérôme Guedj, il devrait être rejeté par les insoumis, les communistes, les écologistes et une grande partie du PS – Olivier Faure y étant publiquement défavorable. Même le RN a annoncé s’y opposer, par la voix de Marine Le Pen.

« Une police de la pensée »

« Ce texte est une faute, tonne de longue date le député PCF Jean-Paul Lecoq. Il n’est pas possible qu’il y ait un seul État dans le monde dont la politique ne puisse être critiquée. Paradoxalement, cela contribue à faire d’Israël un État d’exception et donc à l’isoler. » Du côté de LFI, explicitement visée dans les sorties médiatiques de Caroline Yadan, la députée Clémence Guetté dénonce une « tentative de faire taire toute critique du gouvernement israélien, quelques jours après qu’Israël a adopté la peine de mort pour les Palestiniens, quelques heures après que des soldats de Tsahal ont tiré sur des soldats français sous casques bleus ».

La proposition de loi est par ailleurs dénoncée par un large front associatif et syndical, allant de la Ligue des droits de l’homme (fondée au moment de l’affaire Dreyfus) à la CGT, en passant par le Syndicat des avocats de France. « Par le contrôle de l’implicite, c’est une véritable (et hasardeuse) police de la pensée à laquelle devrait se livrer le juge pénal », écrit ce dernier.

« L’extension du délit d’apologie du terrorisme constitue l’outil principal de répression du discours sur Gaza, dénonce auprès de l’Humanité François Dubuisson, professeur de droit international. Sur la base de ce délit, encouragées par une circulaire ministérielle, des centaines de procédures ont été ouvertes pour des propos stupides, inutilement provocateurs, mais qui n’ont rien à voir avec du terrorisme. La loi Yadan entend élargir ce délit en y incluant notamment la « minoration » ou la « banalisation » d’actes terroristes. Comme si, en contextualisant ces actes, on en atténuait la gravité. » Dénoncer la politique coloniale israélienne nous vaudra-t-il, demain, d’être traînés au tribunal ?

 mise en ligne le 6 avril 2026

Théodore Tallent : « Il y a deux manières aujourd’hui de rentrer dans l’écologie : la santé et le pouvoir d’achat »

Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

Les municipales ont marqué un net recul des listes écologistes. Pourtant, des politiques environnementales avancent à bas bruit dans les territoires. Et loin du « backlash » national, les attentes de changement sont fortes. Entretien avec le politiste Théodore Tallent.

Il est loin le temps des marches pour le climat, des espoirs de « monde d’après » et de la « vague verte ». La campagne électorale a mis sur la touche les questions environnementales et le parti Les Écologistes a encaissé de cuisantes défaites à l’issue du deuxième tour des municipales.

L’écologie politique est-elle au bord de la disparition ou est-elle en train de se transformer ? Comment la transition environnementale peut-elle avancer dans un contexte où le « backlash » anti-écolo atteint des sommets ?

Chercheur en science politique à Sciences Po, Théodore Tallent travaille sur la perception de la transition écologique dans les territoires ruraux. Dans un entretien à Mediapart, il revient sur le décalage entre l’avancée des politiques locales et les blocages au niveau national. Et ce qui permettrait de les lever.

Mediapart : Sur la dizaine de grandes villes conquises en 2020, le parti Les Écologistes n’en a conservé que trois à l’issue des élections municipales de 2026 : Tours, Lyon et Grenoble. Est-ce la fin de l’écologie politique ?

Théodore Tallent : Il faut faire attention à ne pas surinterpréter les résultats. Il y avait un ensemble d’enjeux propres aux petites communes et aux grandes métropoles, qui rend difficile toute conclusion générale sur l’état d’esprit des électeurs et électrices sur les questions environnementales.

Ce que l’on voit en tout cas, c’est que le parti Les Écologistes a du mal à s’imposer comme parti indépendant, et qu’il est renvoyé à ce qu’il a été pendant longtemps : plutôt un petit parti d’ajustement dans des coalitions, alors qu’on avait cru, en 2019-2020, avec sa poussée aux européennes puis aux municipales, qu’il pouvait devenir un grand parti structurant, comme le sont par exemple les Grünen en Allemagne.

On observe également que l’écologie en tant qu’objet politique est complètement en retrait. Pendant la campagne électorale, elle a disparu de l’espace médiatique et politique : selon l’association QuotaClimat, l’information environnementale n’a occupé que 2,3 % de temps d’antenne, et l’on voit, à travers différentes études, que l’écologie n’apparaît plus comme un sujet prioritaire chez les citoyens. C’est assez préoccupant.

Pourtant, les sujets environnementaux sont loin d’être absents des politiques locales…

Théodore Tallent : En effet, et ils font même l’objet d’un relatif consensus. À part quelques sujets spécifiques, qui sont conflictuels, comme des mesures agricoles et les zones à faibles émissions (ZFE), la plupart sont compris comme un objet d’amélioration de la qualité de vie.

C’est la préservation de la forêt autour de chez soi, la végétalisation de la commune, le développement de mobilités très concrètes comme des taxis pour des personnes âgées ou des parkings de covoiturage, la rénovation énergétique des bâtiments publics…

Dans mes études de terrain, j’ai pu voir combien les mairies développaient tout cela. Pour une municipalité, faire l’économie d’une facture d’énergie de 50 000 à 100 000 euros sur une salle communale et avoir ainsi plus d’argent pour la subvention au club de foot, ça compte ! Tout cela se traduit par une amélioration du cadre de vie. Cela n’apparaît peut-être pas comme quelque chose de très politique au premier abord, mais c’est cela qui suscite l’adhésion des gens. Ils y voient des actions sincères qui ont des impacts directs sur leur environnement proche et leur quotidien.

Une écologie qui ne se définit plus comme telle ?

Théodore Tallent : Beaucoup de maires ne vont pas mettre cette étiquette en avant. Ils vont plutôt présenter leur politique environnementale comme une politique de bon sens. Et cela fonctionne, car c’est abordé sous l’angle de la proximité, avec des mesures très concrètes. En fait, c’est une politique de protection collective.

L’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse.

La question est de trouver le moyen de faire passer du niveau local au niveau macro. Si planter des arbres et rénover des écoles fait sens localement, ce n’est pas ça qui fait adhérer à un projet écologique au plan national, où les sujets peuvent être très conflictuels. Mettre fin aux véhicules thermiques, développer les énergies renouvelables à grandes échelles, trouver les sommes nécessaires à ces transitions… On voit bien que lorsqu’il s’agit d’engager des réformes structurelles, cela suscite énormément de résistances. Que ce soit à l’Assemblée nationale, au gouvernement ou à Bruxelles, des majorités anti-écolos et des alliances droite-extrême droite détricotent les textes et la transition écologique n’avance pas.

Voyez-vous toutefois des pistes à explorer pour effectuer ce changement d’échelle ?

Théodore Tallent : Il faut, me semble-t-il, montrer concrètement comment une politique publique peut changer la vie des gens. La qualité de l’air et de l’eau améliore notre santé. La diminution de nos factures d’énergie et de carburant améliore notre quotidien. Il faut expliquer tout cela ! Puis mettre en place des politiques qui y répondent.

Au cours de mon travail de terrain, j’ai pu constater que l’impression souvent véhiculée selon laquelle la population ne voudrait pas de changement est complètement fausse. La réalité, c’est que les gens ont parfaitement compris que les changements étaient nécessaires, et qu’ils y sont prêts. Mais à certaines conditions : il faut que ce soit juste socialement, et que tout le monde y contribue.

Dans une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de l’ONG Transports & Environnement à laquelle j’ai contribué, nous avons fait par exemple la proposition d’un parc social d’un million de voitures électriques, afin qu’un maximum de personnes puissent avoir accès à ces véhicules et que cela relance la production en France.

La majorité des gens sont modérément ou véritablement contraints dans leur budget, tout en étant convaincus de la nécessité de politiques environnementales. Il faut les accompagner. L’an dernier, une étude du Climate Change Community – l’équivalent au Royaume-Uni du Haut Conseil pour le climat – a montré qu’une politique efficace de décarbonation sur les véhicules et les logements permettrait d’économiser l’équivalent de 1 700 euros par an et par foyer. Voilà un bénéfice concret de la transition…

Quelles pourraient être aujourd’hui les ressorts d’une mobilisation face aux urgences écologiques, alors que le backlash anti-écolo a atteint des sommets au niveau national ?

Théodore Tallent : Il y a selon moi deux manières aujourd’hui de rentrer dans l’écologie : le pouvoir d’achat et la santé. Le premier, on vient de le voir, ce sont notamment les économies que peut nous apporter une politique de transition énergétique. La seconde, on l’a vue avec les plus de deux millions de signatures contre la loi Duplomb. Le soutien à la fin des pesticides ne faiblit pas, et c’est la même chose avec les PFAS, le cadmium… Les gens tiennent à leur santé et à celle de leurs proches, c’est quelque chose de très mobilisateur.

 

 mise en ligne le 4 avril 2026

Racisme et mépris de classe

L'éditorial de Fabien Gay sur www.humanite.fr

Alors que la campagne des élections municipales a cristallisé les tensions, le niveau est encore monté d’un cran au sortir des résultats. Que des maires, démocratiquement élus, soient pris pour cible en raison de leur origine, de leur nom ou de leur couleur de peau est une honte pour la République.

De Saint-Denis au Blanc-Mesnil, en passant par Mantes-la-Jolie, des édiles sont victimes de racisme. Comme si, aux yeux de certains, ils ne pouvaient ni incarner l’autorité républicaine ni porter avec dignité l’écharpe tricolore. C’est l’idée même de citoyenneté qui est attaquée par ces relents xénophobes.

Pourtant, ces maires n’ont pas conquis leur mandat autrement que par les urnes, comme les autres. Ils sont l’expression d’un choix démocratique clair, celui de dizaines de milliers d’habitantes et d’habitants qui ont décidé, librement, de confier leur avenir à celles et ceux qui comprennent leur quotidien, qui ne sont pas déconnectés des problématiques locales, qui ne brutalisent pas les plus vulnérables et dont ils estiment qu’ils sont les plus à même de les représenter.

Pour certains, à droite et à l’extrême droite, l’égalité républicaine est à géométrie variable. Elle s’arrête là où commencent les origines, les patronymes, les trajectoires sociales avec l’idée insidieuse que certains Français seraient plus légitimes que d’autres pour représenter la nation. Cela délégitime les votes des habitants, en jouant sur des peurs infondées et des fantasmes malfaisants quant au devenir de ces communes.

Les réactions hostiles de responsables politiques ou de certains médias bollorisés révèlent un racisme persistant, décomplexé, mais aussi un mépris de classe profondément enraciné. Comme si la légitimité politique restait l’apanage d’un profil unique, figé dans le temps : souvent un homme, blanc, âgé, issu de certains cercles, fruit de la reproduction d’une « élite ».

À l’inverse, ces nouveaux maires incarnent une richesse et une diversité collective : celle d’un pays pluriel, traversé d’histoires multiples, mais uni par un même idéal de justice et de progrès. Leur engagement est souvent le fruit d’un long parcours, fait d’investissement local, de militantisme, de proximité avec les habitants. Leur élection est le signe d’une confiance populaire que les perdants refusent d’admettre.

Dans le même temps, une autre réalité interpelle. Comment accepter qu’un maire soit contesté pour ce qu’il est, tandis qu’un autre puisse être soutenu malgré ce qui lui est reproché, c’est-à-dire des plaintes pour quatre viols avec interdiction d’être présent sur le territoire de sa ville ? Comment tolérer que l’apparence ou le parcours social déclenchent une hostilité immédiate, quand des comportements répréhensibles sont relativisés ?

Cette injustice fragilise profondément la confiance dans les institutions et alimente un sentiment d’abandon et de colère. Nous devons être nombreux à dénoncer les dérives et attaques racistes. Nous devons continuer de refuser de caricaturer et stigmatiser les citoyens, notamment ceux des quartiers populaires.

La diversité n’est pas une menace, elle est une force. Elle enrichit notre vie collective, elle renforce notre démocratie, notamment parce que des citoyens et des citoyennes se sentent enfin représentés. C’est un fait. Tout cela doit nous interroger au moment où l’abstention est toujours aussi élevée et où la crise démocratique s’aggrave.

Ces maires, aujourd’hui pris pour cible, sont aussi les visages d’une République qui avance, celle d’une France où chacun, quelle que soit son origine, peut aspirer à représenter les autres, à servir l’intérêt général et à porter haut les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité !

 mise en ligne le4 avril 2026

Nouvelle flottille pour Gaza : une jeunesse qui s’engage pour « ne pas laisser pourrir la colère »

Caroline Coq-Chodorge sur www.mediapart.fr

À Marseille, la flottille Thousand Madleens to Gaza prépare 19 bateaux, pour un départ samedi 4 avril. À l’approche du jour J, une centaine de militants s’activent pour un projet qu’ils voient comme un geste de solidarité, pour ne pas « laisser ce monde aux fascistes ».

Marseille (Bouches-du-Rhône).– Sur le port de L’Estaque, celui des quartiers nord de Marseille, une centaine de militant·es ont investi des hangars rouillés, grignotés par le sel. Ils et elles les ont nettoyés pour les transformer en lieux de vie et de travail. Sur le quai sont amarrés dix-neuf voiliers d’une dizaine de mètres chacun, qui vont accueillir six à huit personnes. Leurs mats tintent sans arrêt sous le mistral.

Ce samedi 4 avril, la flottille Thousand Madleens to Gaza lèvera l’ancre. En Méditerranée, elle unira ses forces à la Global Sumud Flotilla qui doit partir le 12 avril de Barcelone avec cent bateaux. Ensemble, ces flottilles seront deux fois plus grandes que celles qui ont déjà fait le voyage, divisées en trois convois, à l’automne dernier.

Le 1er octobre 2025, un voilier était parvenu à quelques milles des côtes gazaouies avant d’être intercepté par l’armée israélienne, et ses passagers et passagères avaient été emprisonné·es pendant une longue semaine. « Cette fois, on va briser le blocus israélien. J’y crois », dit Manon, 31 ans, skippeuse. « Nomade », elle n’est « pas très militante en général ». Elle s’est rendue à une réunion organisée par le collectif pour mobiliser des marins. « J’ai donné mon numéro direct, avant que la réunion commence. J’ai tout de suite su que j’étais prête à prendre ce risque. Je préfère faire que dire. Et je ne veux pas laisser ce monde aux fascistes. Ils prennent de la force, ils nous serrent la gorge, petit à petit. »

Les Thousand Madleens se sont installé·es ici il y a quatre semaines environ. « Nos bateaux étaient dispersés dans plusieurs ports en France. Il fallait les regrouper. Marseille était une évidence », raconte Némo*, sur le voilier qu’il va skipper. Les militant·es ont contacté le commandement du grand port maritime de Marseille, propriétaire des lieux. « Ils n’ont pas répondu, on s’est installés. Ici, c’est la loi de la mer qui s’exerce, et la solidarité est un devoir », dit Némo.

Ce syndicaliste encarté Solidaires dans la marine marchande est un des rares « darons » du collectif, avec ses « trente ans d’engagement militant dans les milieux autonomes et anarchistes ». « Je ne suis pas un professionnel de la cause palestinienne, précise-t-il. Pour moi, c’est une lutte anticapitaliste, une lutte des classes. »

Le collectif fonctionne de manière aussi horizontale que possible. Des réunions se tiennent le matin et en début d’après-midi pour organiser la journée de travail. Chacun·e peut prendre la parole. Tino*, l’un des porte-parole, décrit « plein de cercles » qui se sont formés selon les compétences : « la navigation, le juridique, la logistique, l’électricité, les soins, la communication, les relations internationales, etc. ».

Crowdfunding et collecte de dons

La flottille a réuni un budget de 500 000 euros : « 20 % viennent de fondations, comme la fondation Danielle-Mitterrand, détaille Tino. 80 % sont des dons, recueillis via le crowdfunding sur Internet, mais aussi grâce à des collectes organisées par les différents groupes locaux du Thousand Madleens to Gaza. En Bretagne, ils ont vendu des crêpes. À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), un gars a vendu des petits drapeaux palestiniens à chaque marché, pendant six mois. Il a récolté 13 000 euros. Cela nous oblige à avoir la gestion la plus rigoureuse de l’argent. »

Celui qui se fait appeler « D. E. S. » s’occupe de la logistique à L’Estaque. Il est arrivé il y a huit jours de Poitiers (Vienne), où il a monté un groupe Thousand Madleens to Gaza l’été dernier. Lui aussi est un primo-militant : « J’étais tellement frustré de ne pouvoir rien faire. J’ai entendu Rima Hassan parler de la flottille. On a monté un groupe à Poitiers et organisé plein d’événements pour lever des fonds : des concerts, un off au festival de la BD d’Angoulême. » Il sait faire : son travail est de manager des artistes. Un de ses amis de Poitiers sera sur un des bateaux. Lui n’est pas prêt : « On sait comment les Israéliens traitent les personnes racisées. J’ai deux enfants. »

Pour donner un coup de main ou faire des dons, des personnes passent, habitant·es de L’Estaque ou de plus loin, informé·es par Facebook ou WhatsApp de ce qui se joue ici. Fatima vient de Gignac-la Nerthe, à 10 kilomètres au nord. Elle a été surprise par les lieux : il faut passer par un trou dans un mur pour rejoindre le grand hangar aux airs de squat. « Je m’attendais à quelque chose de plus officiel », dit-elle.

À bien y regarder, en réalité, l’ordre règne. Il y a une cuisine, quelques tables, et surtout du matériel donné ou acheté, en cours de tri : un paquet de gilets de sauvetage, des vêtements de seconde main, des médicaments. Fatima et son amie ont participé au tri pour constituer une pharmacie complète dans chaque bateau.

Se sentir « utiles »

L’infirmière Coraline et le kinésithérapeute Amine préparent des kits de seringues de Valium. Ils font le compte de ce qu’il manque : « des antidiarrhéiques, de la Biafine, des produits ophtalmologiques ». Amine, qui vient de Marseille, va faire jouer son réseau pour collecter des dons de médicaments. Coraline est en vacances, elle vient de Toulouse (Haute-Garonne), et consacre deux jours à la flottille. Tous deux n’ont eu aucun engagement militant auparavant.

« On est là pour ne pas laisser pourrir la colère à l’intérieur de nous », résume Coraline. « On se sent un peu utiles dans ce monde où on ne peut pas faire grand-chose, complète Amine. L’attention s’est déplacée vers la guerre en Iran, mais le massacre continue. Israël a rétabli la peine de mort pour les Palestiniens, c’est dingue… »

Dans un autre hangar, une réunion se tient en plus petit groupe, celui des personnes les plus investies. Les journalistes sont tenu·es à l’écart. S’y discute la stratégie politique de Thousand Madleens to Gaza, entre toutes les organisations participantes.

Notre protection est d’être visibles et de ne pas être isolés quand on va subir la répression israélienne.

« Ici, c’est la gauche poubelle, rigole Théo*, tout le monde s’est politisé différemment. » Deux bateaux ont été achetés par la campagne française, un regroupement de syndicats et de partis politiques : Solidaires, la CGT du Nord et de Seine-Saint-Denis, Attac, la FSU, la CNT, La France insoumise, des anarchistes, etc. 

Il y aura six à huit personnes par bateau : deux à trois skippers ou skippeuses, un medic, quatre à cinq personnes de la société civile avec diverses compétences. L’une d’entre elles doit donner de la visibilité médiatique à la flottille. Le nom des personnalités qui participeront à la flottille est tenu secret.

Chaque bateau est équipé d’une antenne Starlink, le réseau satellitaire d’Elon Musk, qui assure un accès à un Internet haut débit même au milieu de la Méditerranée. Ils ont aussi un traqueur GPS et un système vidéo qui marchera vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Notre protection est d’être visibles et de ne pas être isolés quand on va subir la répression israélienne », explique Némo. Des caméras filmeront les militaires israéliens quand ils arraisonneront les bateaux de la flottille.

Des réseaux militants qui se croisent

Dans un coin du hangar, ils sont quelques-uns affairés sur leurs ordinateurs. Ils s’occupent des réseaux sociaux de la flottille, écrivent La Gazette de L’Estaque, qui raconte jour après jour ce qui s’est passé la veille. « C’est aussi un travail d’archivage, de mémoire de ce mouvement », explique Azur*. Lui milite pour la Palestine « depuis le 7 octobre » 2023 et l’attaque du Hamas contre Israël, qui a donné lieu à la riposte que l’on sait.

Ses engagements sont plus larges : « On fait partie de cette génération qui s’est mobilisée pour le climat, derrière Greta [Thunberg]. Puis on a rejoint les luttes antiracistes, anticapitalistes, féministes. On vient de réseaux autonomes qui se croisent, se connaissent. » Dans les préparatifs pour la flottille, il est bluffé par « le mélange entre des gens qui viennent de réseaux militants et ceux qui apportent des compétences techniques. Le chantier fonctionne très bien, c’est incroyable ».

Essentiellement française, l’équipée qui s’élancera de L’Estaque compte aussi des Allemand·es, des Sud-Coréen·nes, des Écossais·es, des Italien·nes… Fry*, 29 ans, arrive tout juste de Bristol, en Angleterre. Il découvre le bateau qu’il va skipper. Il s’est mobilisé pour la Palestine quand des militant·es britanniques ont été arrêté·es parce qu’ils et elles manifestaient devant une usine d’armement qui fournit Israël. C’est à cette occasion qu’il a entendu parler des flottilles.

Membre de la Landworkers’ Alliance, un syndicat d’agriculteurs et d’agricultrices britanniques engagé·es dans l’agroécologie paysanne, il a une expérience précieuse : « J’ai skippé un bateau jusqu’au Brésil, pour participer à la COP30 ». Trans, son voilier, est celui « des minorités de genre ». Être à Marseille lui fait « du bien au cœur » : « On ne se laisse pas faire, on imprime notre marque sur le monde. »

 

   mise en ligne le 3 avril 2026

Face à l'« union des droites », reconstruire des perspectives communes à gauche

Laurent Mouloud sur www.humanite.fr

À un an de la présidentielle, la séquence municipale n’aura pas apporté la clarté politique que certains appelaient de leurs vœux. De fait, les résultats de ce scrutin local, dont les enjeux ont été nationalisés à outrance, dessinent un paysage politique fragmenté comme rarement, écartelé entre grandes métropoles et territoires, entre milieux populaires et aisés, entre une gauche et une droite tiraillée chacune par des stratégies et alliances précaires. De ce tableau impressionniste émergent, néanmoins, deux dynamiques de fond qui, à n’en pas douter, structureront l’année électorale à venir.

La première est l’élargissement des passerelles entre le RN et la droite classique. À l’évidence, le travail de sape idéologique et de banalisation des thèmes de l’extrême droite, mené depuis des années par la Macronie et LR, a fini de décomplexer l’électorat conservateur. Sans le moindre scrupule républicain, il n’hésite plus, désormais, à donner sa voix au parti à la flamme. Et vice versa.

À Marseille, le RN Franck Allisio, défait au final par la gauche, a bénéficié à plein du réservoir électoral de Martine Vassal. La candidate de la droite et du centre, donnée à 20 % dans les sondages de début de campagne, a fini laminée au second tour à 5 %.

À Clermont-Ferrand, en revanche, lors d’une triangulaire de second tour, ce sont les électeurs RN qui se sont détournés de leur candidat, cette fois, pour donner leur voix à la droite. Qui, grâce à ce report massif, arrache d’un cheveu cette commune à la gauche, qui la gérait depuis la Libération.

On le voit, l’« union des droites », fantasmée par Éric Zemmour et Jordan Bardella, a commencé dans les urnes. Bien aidée par les contorsions hypocrites du patron de LR, Bruno Retailleau, qui, jouant d’un confusionnisme irresponsable, ne conçoit aujourd’hui de barrage républicain que contre la gauche, résumée à la présence diabolisée de La France insoumise.

Ce brouillage des repères aseptise le RN, dont l’élu vendéen, mis à part un hiatus économique, partage la vision autoritaire, ethnocentrée et anti-islam. Officiellement, Retailleau se défend de cette convergence idéologique. Mais qu’importe. Son électorat a bien compris le sous-texte. Et risque d’être tenté de préférer l’original à la copie en 2027.

L’autre dynamique sous-jacente à ce scrutin est le retour du discours mortifère des « deux gauches irréconciliables ». Les bureaux de vote sitôt fermés, nombre d’élus nationaux socialistes et insoumis ont couru les plateaux pour se renvoyer la responsabilité des défaites. Chacun s’accusant d’être le « boulet » électoral de l’autre, tout en s’exonérant à bon compte des réalités locales, beaucoup moins clivées, qui ont mené à des défaites à Brest, Clermont-Ferrand ou Toulouse.

Une incessante bataille de leadership, où l’un ne conçoit que de l’emporter sur l’autre, serait forcément délétère pour l’avenir de la gauche. Si cette dernière veut espérer exister dans une future course à l’Élysée, elle ne peut faire l’économie d’un travail de rassemblement.

Oui, il est absurde de reprendre la rhétorique de diabolisation de LFI, que la droite et l’extrême droite nourrissent à longueur de journée pour précisément fracturer la gauche. Tout comme il est absurde de penser qu’une élection présidentielle ne nécessite pas de rallier tout un camp, au-delà même du sien.

Ces élections municipales ont montré que la marche vers le pouvoir de l’extrême droite n’était pas inéluctable. Les accords locaux et l’unité derrière des candidats avec de vrais projets de transformation sociale ont permis de lui barrer la route dans nombre de communes, et d’en conquérir de nouvelles.

À un an de l’échéance présidentielle, le devoir de la gauche sera, non pas de débattre d’elle-même à l’infini, mais de reconstruire une perspective commune, un projet susceptible de l’unir et de mobiliser en priorité les milieux populaires qui se sont largement abstenus dimanche dernier. À défaut, il est sûr que les « gauches irréconciliables » ne pèseront pas lourd face à l’« union des droites »…

   mise en ligne le 3 avril 2026 

Hold-up sur la santé : enquête sur les fraudes massives dans les établissements médicaux

Par Géraldine Hallot,  Cellule investigation de Radio France  sur https://www.radiofrance.fr/f

Actes surfacturés, patients fictifs, détournement de fonds, filières de blanchiment en lien avec le narcotrafic... La fraude dans le secteur de la santé ne cesse d’évoluer. La cellule investigation de Radio France lève le voile sur des pratiques désormais proches du crime organisé.

Les montants détournés donnent le tournis. La semaine dernière, 7 personnes étaient mises en examen, suspectées d’avoir escroqué l’Assurance Maladie de 58 millions d’euros dans 18 centres de santé, essentiellement dentaires, répartis sur tout le territoire. “Ce réseau a réussi à robotiser la facturation d’actes fictifs”, nous explique une source proche du dossier. “C’est une affaire exceptionnelle par son ampleur", commente pour sa part Fabien Badinier, le directeur de la lutte contre la fraude à l’Assurance Maladie. D’après des sources interrogées par la cellule investigation de Radio France, ces escrocs avaient adopté les codes du grand banditisme. Ils utilisaient de fausses identités, ne conversaient jamais par téléphone, ils étaient équipés de brouilleurs et variaient leur itinéraire à chaque déplacement. L'auteur principal logeait dans un Airbnb qu’il “pouvait quitter en 30 secondes”.

On a souvent l'impression que les fraudes aux prestations sociales viennent de particuliers qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mais ce n’est pas du tout ce qui ressort de nos enquêtes”, commente le général José Montull, chef de l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), en charge des investigations dans cette affaire hors-norme, sous l’autorité de la JIRS (Juridiction interrégionale spécialisée) de Paris. Pour le général Montull, le portrait-robot des fraudeurs de la “Sécu” a évolué ces dernières années : “Nous avons affaire à des gens qui détournent des millions d'euros et qui ont un train de vie de flambeurs. Ils louent des appartements à 13 000 euros par mois à côté de la place Beauvau [à Paris, siège du ministère de l’Intérieur, NDLR], ils se déplacent en hélicoptère et achètent des véhicules de luxe. Donc on n'est pas du tout dans un schéma de fraude du pauvre”, poursuit le général Montull.

Le système a été dévoyé”

Ces dernières années, les dérives se sont concentrées dans les centres de santé, dentaires et ophtalmologiques notamment. Ces centres ont ouvert un peu partout depuis la loi Bachelot de 2009, qui avait supprimé l’agrément préalable des autorités de santé pour faciliter leur ouverture. “Certains se sont engouffrés dans la brèche en se disant qu’il y avait de l'argent à se faire”, dénonce l’ex-députée et ancienne ministre Fadila Khattabi. “L’objectif premier, tout à fait louable, était l'installation de centres de santé dans les zones sous dotées, notamment en milieu rural. Mais on a vu des centres de santé s'installer surtout en milieu urbain. Le système a été dévoyé.”

Des consultations à 200 ou 300 euros”

Dans les 3000 centres de santé qui existent en France, on pratique le tiers payant, le patient n’a rien à débourser et cela a créé un effet d’aubaine pour les fraudeurs.

Par exemple, une personne qui vient simplement pour un renouvellement de lunettes, ça doit lui coûter entre 30 et 40 euros la consultation”, explique Thierry Bour, ophtalmologue à Metz et responsable de la commission “exercice illégal” au Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). “Mais à l'arrivée, il y a des facturations de l'ordre de 200 à 300 euros. Comme les patients ne reçoivent le relevé sur leur compte Ameli que trois jours plus tard, personne ne va vérifier et personne ne se plaint”.

Parmi les scandales de ces dernières années : l’affaire Alliance Vision, 21 millions d’euros de préjudice pour l’Assurance Maladie et une instruction toujours en cours. Notre enquête montre comment des actes fictifs y auraient été facturés par milliers. “Il y avait toujours cette petite pression ‘il faut facturer’. On cotait [facturait, NDLR] des fonds de l’œil pour 80 % des patients. Même s'ils n'étaient pas réalisés, il fallait qu'on les cote”, raconte pour la première fois Mathilde (le prénom a été modifié), ancienne secrétaire médicale au centre Alliance Vision d’Amiens. Nous révélons également que l’instigateur présumé de cette fraude gigantesque a été arrêté début mars en Israël et que la France vient de demander son extradition.

Leur objectif est de piller le système”

Depuis la loi Khattabi de 2023, l’agrément préalable à l’ouverture des centres de santé a été rétabli. Mais on assiste à une fraude de plus en plus ingénieuse. “Dans nos dernières enquêtes, on a eu affaire à des centres de santé 100 % fictifs”, raconte le général José Montull. “Auparavant, le projet d'escroquerie était consubstantiel à la création du centre. Mais pour habiller la légende, le centre dispensait des soins réels pour donner le change en cas de contrôle. Aujourd’hui, on a affaire à des coquilles vides, des centres sans patient.” Les fraudeurs adressent à l’Assurance Maladie des demandes de remboursement complètement fictives en usurpant les données de patients. “Les demandes sont dispersées dans plusieurs caisses pour retarder la détection de la fraude”, selon le général Montull.

Ce n’est plus de la fraude opportuniste”, explique Marc Scholler, le directeur financier de l’Assurance Maladie. “On a quelque chose de nouveau, d'extrêmement agressif et dont l'objectif est de piller le système extrêmement vite.” Pour lutter contre la fraude, l’Assurance Maladie dispose aujourd’hui de 1700 agents répartis dans les caisses locales (CPAM). Parmi eux, depuis début 2025, 60 enquêteurs judiciaires – d’anciens gendarmes ou d’ex-policiers – viennent apporter leur expertise. Résultat, l’an dernier, l’Assurance Maladie a pu détecter et stopper “723 millions d’euros de fraude” tous secteurs confondus, a annoncé hier la ministre de la santé Stéphanie Rist. Un chiffre en hausse de 15% par rapport à 2024.

Détournement de fonds présumé dans des cliniques

La cellule investigation de Radio France a également enquêté sur le groupe de santé Avec. Regroupant au total 10 000 salariés, il a été fondé par l’économiste Bernard Bensaid et détient plusieurs établissements médicaux. En juillet 2025, cet homme d’affaires, que ses détracteurs surnomment “le Bernard Tapie de la santé”, a été condamné à une interdiction de gérer toute société pendant 7 ans par le tribunal de commerce de Bobigny.

Et ses ennuis ne s’arrêtent pas là puisqu’il sera jugé en septembre prochain à Grenoble pour détournement de fonds et prise illégale d’intérêts. En cause, sa gestion de la clinique mutualiste de Grenoble qu’il a reprise en 2020. Il est soupçonné d’avoir fait remonter 8 millions d’euros de prêts de la clinique vers le siège de son groupe et de n’en avoir remboursé qu’une petite partie. On lui reproche également d’avoir facturé 4,2 millions d’euros à la clinique pour des prestations administratives et numériques, des frais jugés “exorbitants” par les salariés.

Cela nous a mis en difficulté”

Pour l’avocate du syndicat Force Ouvrière de la clinique, Maître Laure Germain Phion, ces manœuvres financières relèvent du détournement de fonds publics. “La clinique mutualiste est financée par des fonds qui proviennent de la Sécurité sociale et par des subventions de l'Agence régionale de santé. Il s’agit de fonds publics ou parapublics qui n’ont pas pour finalité de se retrouver dans la comptabilité d'une société commerciale”, estime l’avocate. Contacté par la cellule investigation de Radio France, Bernard Bensaid dément ces accusations et affirme qu’il a remboursé le prêt de 8 millions.

Depuis août 2023, le fondateur du groupe Avec est aussi visé par une enquête du Parquet national financier pour détournement de fonds publics, fraude fiscale, abus de biens sociaux, abus de confiance et banqueroute.

Au cœur des investigations, sa gestion de deux autres cliniques à but non lucratif, à Marseille et Toulon. Le schéma est sensiblement le même qu’à Grenoble. À la clinique Bonneveine de Marseille, le groupe Avec a fait remonter 5,2 millions d’euros de prêts et ne les aurait pas remboursés, selon une source proche de l’enquête. À la clinique Malartic de Toulon, il a facturé d'importants frais de prestations, à hauteur de “1,9 million d’euros” selon Joëlle Arnale, déléguée CGT. “Cela nous a mis en difficulté et on est entrés en litige avec lui parce qu'on n'était pas d'accord avec sa façon de faire.”

Sur ces fameux frais de prestations appliqués à tous les établissements du groupe, un ancien administrateur d’Avec témoigne pour la première fois : “On a le droit de facturer des frais de gestion quand on est un groupe national, une holding ou une structure importante. Ces frais sont en général autorisés par les pouvoirs publics”, explique-t-il à la cellule investigation de Radio France. “Mais de là à en faire un système de remontée d'argent comme c'était le cas... La location de voiture, les téléphones, les services informatiques, tout cela était facturé à un prix exorbitant par Avec à ses différents établissements." Bernard Bensaid répond à Radio France que ces conventions de services sont tout à fait “légales” et “inférieures à ce qui se pratique ailleurs”, “chez Ramsay” et dans le “groupe Pauchet” notamment.

Remontées de trésorerie tous les jours à 6 heures

Un autre ancien haut dirigeant du groupe Avec, qui a accepté lui aussi de nous rencontrer, décrit pour sa part une comptabilité “opaque”. “Le groupe Avec a géré jusqu'à 300 établissements”, explique-t-il. “On avait des remontées de trésorerie qui passaient tous les matins, souvent à 6 heures, d'établissement en établissement. Ce sont des centaines de millions d’euros qui ont transité vers les comptes des différentes structures. Et à un moment, vu le nombre de virements en une journée, on finissait par en perdre la trace.” Confronté à ce témoignage, Bernard Bensaid répond que ces virements sont tout à fait “légaux”. “C’est une pratique de cash pooling parfaitement standard dans la gestion de tous les groupes de cette envergure. Elle permet de financer les établissements déficitaires avec les excédents des établissements bénéficiaires : c'est le principe même de la mutualisation”, affirme le fondateur d’Avec.

8 millions d’euros au Luxembourg

Reste qu’un virement pose question : il apparaît dans les comptes 2024 de la société de tête du groupe Avec, bilan que nous avons pu consulter. 304 000 euros ont été transférés vers un établissement de tourisme en Israël. D’après Bernard Bensaid, cette opération serait à fait légale et correspondrait à l’acquisition par le groupe Avec de la moitié d’un hôtel nommé Maya Rishon et situé à Rishon LeZion, au sud de Tel Aviv.

Toujours selon nos informations, Bernard Bensaid dispose de 8 millions d’euros sur des comptes à l’étranger. Selon lui, il s’agit d’assurances-vie au Luxembourg “sans rapport” avec le groupe Avec, et “déclarées au fisc français”.

Cette affaire aux multiples ramifications pose en tous cas la question du manque de contrôle de l’État et des agences régionales de santé sur ces groupes privés qui reprennent des établissements de santé à but non lucratif. “Il y a des millions d'argent public qui sont derrière tout ça. C'est hyper inquiétant que l’État et son administration ne soient pas en capacité de s'organiser pour répondre à une telle prédation”, dénonce Christophe Ferrari, le président de l’agglomération grenobloise.

Lire l'enquête intégrale sur franceinfo.fr :

https://www.franceinfo.fr/enquetes-franceinfo/leur-objectif-c-est-de-piller-le-systeme-enquete-sur-les-fraudes-massives-dans-les-centres-de-sante_7909325.html        par Benoît Collombat

   mise en ligne le 2 avril 2026

3 550 milliards de dollars dans les paradis fiscaux : dix ans après les « Panama Papers », la fortune des ultrariches toujours planquée

Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr

Dix ans après le scandale des « Panama Papers », Oxfam publie, ce jeudi 2 avril, une nouvelle analyse dénonçant l’ampleur et la persistance de l’évasion fiscale à l’échelle du monde. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », pointe l’ONG qui formule une série de mesures à l’intention des gouvernements.

C’est une petite bombe qui a secoué le monde le 3 avril 2016. À cette date, les premiers articles et une première série de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca (sur 11,5 millions) sont publiés.

Les « Panama Papers » révèlent l’ampleur de la toile de l’évasion fiscale, impliquant milliardaires et célébrités comme responsables politiques. Dix ans plus tard, malgré les progrès effectués, le monde du offshore se porte bien. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », dénonce Oxfam qui publie, jeudi 2 avril, une nouvelle analyse « soulignant la nécessité urgente d’une action internationale coordonnée pour taxer les fortunes extrêmes et mettre fin aux paradis fiscaux ».

L’ONG estime « qu’en 2024, 3 550 milliards de dollars de richesses non imposées étaient dissimulés dans des paradis fiscaux et des comptes non déclarés ». Soit environ 3,2 % du PIB mondial. Pour avoir une idée de ce que ça représente : « cette somme dépasse le PIB de la France et représente plus du double du PIB combiné des 44 pays les moins avancés du monde », souligne-t-elle. Selon ses données, cette évasion est concentrée dans un petit nombre de mains à l’échelle de la planète : 0,1 % des plus fortunés détiendraient ainsi environ 80 % de l’ensemble de la richesse offshore non imposée, soit environ 2 840 milliards de dollars. Tandis que la moitié de cette richesse (1 770 milliards de dollars) viendrait des seuls 0,01 % les plus riches.

« Des conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices »

Au-delà des sommes stratosphériques, les répercussions elles sont terre à terre pour le commun des mortels, rappelle l’association. « Les conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices : nous voyons nos écoles et nos hôpitaux publics privés de moyens financiers, notre tissu social déchiré sous le poids des inégalités croissantes, et les gens ordinaires contraints de supporter les coûts d’un système manipulé par une poignée de personnes dont le seul but est de faire accroître leur fortune », souligne Christian Hallum, responsable des questions fiscales chez Oxfam International.

Si, depuis le scandale des « Panama Papers », un système d’échange automatique d’informations (EAI) a bien été mis en place beaucoup reste donc à faire. À commencer par « renforcer la coopération internationale afin d’imposer les plus riches et de mettre fin aux paradis fiscaux dans le cadre de la Convention-cadre des Nations Unies sur la coopération fiscale internationale », estime Oxfam qui propose également « la création d’un registre mondial des actifs » ou encore d’« introduire des impôts sur les fortunes extrêmes à des niveaux suffisants pour réduire les inégalités, et ce en ciblant en particulier les 1 % les plus riches ».

Le gouvernement français devrait s’en inspirer alors que 13 335 millionnaires ne payent aucun impôt sur le revenu. Depuis la révélation de cette information mi-février, environ 2 000 de ces foyers fortunés ont fait l’objet d’un redressement fiscal, a indiqué mercredi 1er avril à l’Assemblée une responsable de la Direction générale des finances publiques , évoquant la fraude comme l’une des causes possibles de ces situations. « Le total des droits qui a été redressé s’est élevé à 104 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 28 millions de pénalités », a précisé Sophie Maillard, cheffe du département des études et statistiques fiscales de la DGFiP. Un début qui est loin d’éteindre la question.


 


 

Evasion fiscale : dix ans après les Panama papers

sur https://www.oxfamfrance.org/

En 2016, un mystérieux lanceur d’alerte du nom de John Doe faisait fuiter à la presse internationale plus de de 11,5 millions de documents relatifs à des pratiques d’évasion fiscale de grande ampleur. Une véritable déflagration à l’époque, mais aujourd’hui où en est-on sur le front de la lutte contre les paradis fiscaux ?

Retour sur le scandale

C’est donc en 2026 que le scandale des Panama Papers éclate : des millions de documents provenant d’un seul et même cabinet d’avocat, Mossack Fonseca, situé au Panama. Ces documents explosifs montraient l’ampleur de l’évasion fiscale dans le monde et pointent du doigt l’incapacité des États à lutter contre les paradis fiscaux.

Les fichiers documentaient comment des milliers de personnalités politiques, hommes d’affaires, célébrités, criminels utilisaient des sociétés offshore dans des paradis fiscaux pour blanchir de l’argent, dissimuler leurs fortunes, échapper à l’impôt en contournant les sanctions internationales. 

Les Panama Papers ont mis en lumière plusieurs mécanismes bien rodés d’optimisation fiscale agressive et d’évasion fiscale :

1. Les sociétés écrans (shell companies) : C’est le cœur du système. On crée une société dans un paradis fiscal (Panama, Îles Vierges Britanniques, Bahamas…) qui n’a aucune activité réelle. Elle sert uniquement à détenir des actifs comptes bancaires, biens immobiliers, yachts, œuvres d’art au nom d’un propriétaire qui reste anonyme.

2.Le prête nom (nominee) : pour masquer l’identité du véritable propriétaire, on utilise des prête-noms : des personnes ou des entités qui apparaissent officiellement comme actionnaires ou dirigeants, mais qui n’ont aucun pouvoir réel. Mossack Fonseca proposait ce service à grande échelle.

3. L’empilement des structures : On crée des couches successives de sociétés dans différents pays, chacune détenant la suivante. Cela rend la traçabilité extrêmement difficile : remonter jusqu’au propriétaire réel peut nécessiter de traverser des dizaines de juridictions.

4. Les trusts : Un trust permet de transférer juridiquement la propriété d’un bien à un gestionnaire (le trustee), tout en continuant à en bénéficier. Le propriétaire initial disparaît des registres, tout en conservant un contrôle indirect.

5. Les comptes bancaires off shores : Les sociétés écrans ouvrent des comptes dans des banques discrètes, souvent en Suisse, au Luxembourg ou à Singapour. L’argent circule entre ces comptes en échappant au regard des fiscs nationaux.

6. La facturation truquée : Des entreprises réelles transfèrent des bénéfices vers leurs filiales offshore via de fausses factures ou des prix de transfert manipulés, faisant ainsi « disparaître » les profits dans des juridictions à fiscalité nulle.

Pourquoi c’était si facile ?

Le secret bancaire dans de nombreux pays

L’absence de registres publics des bénéficiaires réels

La coopération limitée entre États pour l’échange d’informations fiscales

Des lois locales conçues pour attirer les capitaux étrangers sans poser de questions


 

Où en est-on aujourd’hui ?

Sur le front de l’évasion fiscale, un scandale en chasse un autre. Ainsi, en 2021, c’est au tour des pandora papers de faire la Une de l’actualité sans que rien ne change véritablement la faute à des pratiques d’évasion et d’optimisation qui ont toujours un coup d’avance sur les législations nationales et internationales et qui rivalisent d’ingéniosité pour pratiquer des montages financiers élaborés. 

Notons que selon un rapport récent de l’EU Tax Observatory, environ 1000 milliards de dollars de profits ont été transférés vers des paradis fiscaux rien qu’en 2022, et l’équivalent de 10% du PIB mondial serait détenu offshore par des particuliers. 

Si le montant précis de l’évasion fiscale est par définition difficile à déterminer, en 2020 le réseau Tax Justice Network en estimait les pertes fiscales mondiales à plus de 427 milliards de dollars chaque année. L’équivalent de près de 34 millions de salaires annuels d’infirmières soit le salaire annuel d’une infirmière par seconde.

L’organisation ATTAC estime par ailleurs que grâce à la manipulation des prix de transfert, les multinationales Françaises déplacent 41 milliards d’euros de profits par an dans les paradis fiscaux. 

Au sein de l’Union Européenne, un élément de blocage important est le refus de reconnaître que certains pays de l’union sont, eux aussi, des paradis fiscaux. Il ne fait pourtant pas de doute que le Luxembourg, l’Irlande, les Pays-Bas, Malte et Chypre ont mis en place des fiscalités excessivement incitatives, qui créent une concurrence insoutenable. Les Pays-Bas à eux-seuls abritent par exemple plus de 14 000 « sociétés écran » et, selon l’économiste Gabriel Zucman, ce pays est le « paradis fiscal numéro 1 » des multinationales américaines.Malgré ce type d’obstacles, de notables avancées ont petit à petit eu lieu au niveau mondial et européen. Depuis une décennie, l’OCDE puis l’Union européenne augmentent les obligations de transparence des administrations fiscales et des entreprises, et ont permis l’échange automatique d’informations bancaires. Si des failles subsistent dans ce processus, selon l’EU Tax Observatory l’évasion fiscale offshore aurait tout de même été divisée par trois environ grâce à cette avancée, en moins de 10 ans !

Malheureusement de nombreuses entreprises continuent malgré tout de garder jalousement leur secret fiscal : seules 4% des 1600 plus grandes entreprises dans le monde rendent publiques leur stratégie fiscale mondiale et les impôts qu’elles paient pays par pays. Mais surtout, aucune obligation de transparence ne pourra mettre fin au problème, sans être associée à un meilleur système de taxation et de lutte contre le transfert de bénéfices et la concurrence fiscale à outrance.  


 

Pour aller plus loin :

Le documentaire « La (très) grande évasion » réalisé par Yannick Kergoat, à voir :

- soit sur le site : https://www.oxfamfrance.org/inegalites-et-justice-fiscale/evasion-fiscale-panama-papers-ou-en-est-on/

- soit sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=D7NsPaQCYX4

 mise en ligne le 2 avril 2026

La lâcheté française face à la folie israélienne

Loïc Le Clerc sur www.regards.fr

Tout en les condamnant, la France ménage les fascistes israéliens. Pourtant, à la fin, c’est Tel Aviv qui lâche Paris.

La France vend-elle des armes à Israël ? Et, par ricochet, participe-t-elle au massacre des Palestiniens, des Libanais, sans compter ces bombardements à tout-va en Iran, en Syrie, au Qatar, au Yémen… Depuis le début, les membres du gouvernement ont répondu fermement que non, « la position de la France est on ne peut plus claire. Il n’y a pas d’armes vendues à Israël », dixit Sébastien Lecornu, alors ministre des armées en juin 2025.

Sauf que la vérité finit toujours par remonter à la surface. Ce 1er avril (quelle ironie !), une porte-parole du ministère de la défense israélien expliquait à l’AFP que son pays avait décidé de « ramener à zéro les achats de défense effectués en France ». Raison invoquée : Israël préfère s’approvisionner auprès de « pays alliés ».

L’embarras est double. D’un côté, la supercherie de la non-vente d’armes est dévoilée. La France n’a pas cessé ses exportations, contrairement au Canada, à l’Italie ou à l’Espagne. Pourtant, en octobre 2024, Emmanuel Macron déclarait : « Si on appelle à un cessez-le-feu, la cohérence, c’est de ne pas fournir les armes de la guerre ». Tout est dit.

Prise au piège dans sa lâcheté, la France d’Emmanuel Macron s’est perdue dans un « en même temps » mortel. Et, aujourd’hui, elle paye cette lâcheté. Car Israël ne fait pas dans la mesure. C’est tout ou rien. Et avec la France, ce sera donc… rien.

De l’autre, la France se prive d’un partenaire économique – rappelons que le trafic d’armes est une des spécialités françaises et qu’Israël n’est pas un petit consommateur de ces ustensiles de mort – mais aussi se discrédite complètement sur le plan diplomatique. Entre Gaza et le Liban, la France n’aura eu de cesse de jouer les acrobates. Il faut dire que « massacrer des civils, c’est mal » sans non plus aller jusqu’à condamner le bourreau qui s’avère être dans le camp du bien, tout comme « l’allié » américain. Confondre Israël et son gouvernement suprémaciste, voilà la faute originelle.

Prise au piège dans sa lâcheté, la France d’Emmanuel Macron s’est perdue dans un « en même temps » mortel. Elle peut prôner la paix tout en alimentant la guerre. Elle peut reconnaître l’État palestinien tout en trahisant la doctrine gaullienne. Or depuis cette « reconnaissance », plus rien. Pendant que l’Irlande et l’Espagne demandent des sanctions européennes, la France défend la participation d’Israël à l’Eurovision, la France appelle à la démission de Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, la France envisage de voter une loi assimilant antisionisme et antisémitisme… Et, aujourd’hui, elle paye cette lâcheté. Car Israël ne fait pas dans la mesure. C’est tout ou rien. Et avec la France, ce sera donc… rien.

La France avait mis en garde Israël qu’elle s’opposerait à toute invasion du Liban. Ces derniers jours, l’armée israélienne a pénétré le territoire libanais. Une fois de plus, la France regarde sans rien faire. À choisir la pleutrerie, on récolte l’humiliation.


 


 

Ventes d’armes à Israël : une fin de partie peu glorieuse pour la diplomatie française

Justine Brabant sur www.mediapart.fr

La France n’a jamais osé prononcer d’embargo complet sur les livraisons d’armes vers Israël. Le gouvernement de Benyamin Nétanyahou a fini par s’en charger lui-même en refusant d’acheter français, dans une décision surtout symbolique mais qui renvoie Paris à ses propres renoncements.

Les louvoiements de l’exécutif français au sujet des crimes commis par Israël et les États-Unis au Moyen-Orient ont fini par se retourner contre lui. Depuis deux ans, en dépit de la prise de conscience progressive qu’un génocide était en cours à Gaza, et malgré la mobilisation d’associations et de syndicats, ni l’Élysée, ni le ministère des affaires étrangères, ni celui des armées n’ont assumé de prononcer un boycott complet des expéditions d’armes et de composants d’armes français vers Israël.

Les arguments invoqués ont varié dans le temps. Des représentants de l’État français, au premier rang desquels Sébastien Lecornu, alors ministre des armées, ont d’abord expliqué qu’un tel embargo ne se justifiait pas, car Israël ne faisait que se défendre. Quand la Cour internationale de justice a alerté, dès janvier 2024, sur le « risque plausible » de génocide commis par l’armée israélienne à Gaza, les mêmes ont soutenu qu’un embargo n’était pas nécessaire, car la France ne « vendait pas d’armes » à Israël.

Une manière de jouer sur les mots : la France exporte bien des composants d’armes. Lorsque des enquêtes de presse l’ont démontré, le ministre des armées est enfin venu expliquer que ces composants ne faisaient que transiter vers Israël, pour être réexpédiés ensuite, et représentaient de toute façon des volumes très faibles. Sans jamais répondre à la question : si ces volumes étaient si faibles, pourquoi, justement, ne pas prononcer un embargo qui, en plus de n’avoir quasiment aucun impact sur le tissu industriel, aurait été un signal politique et diplomatique fort ?

Dans un épilogue sans gloire et sans panache pour l’exécutif français, c’est l’État israélien lui-même qui a fini par annoncer qu’il mettait fin à ses achats d’équipements militaires en provenance de l’Hexagone. « Le directeur général du ministère […] a décidé de ramener à zéro les achats de défense effectués en France » et va « réorient[er] ces fonds vers des achats “bleu et blanc” [les couleurs du drapeau israélien – ndlr] ou vers des pays alliés », a déclaré à l’AFP une porte-parole du ministère de la défense israélien, le 31 mars.

La mesure est surtout symbolique : la France n’est pas un fournisseur clé pour Israël. En 2024, dernière année pour laquelle les chiffres sont disponibles, la France a livré pour 16,1 millions d’euros d’équipements militaires à Tel-Aviv. Les prises de commandes ont été de 27,1 millions d’euros – contre 1,25 milliard pour l’Irak, 718 millions pour les Émirats arabes unis ou 170 millions pour l’Arabie saoudite, par exemple.

Passivité coupable

Mais elle renvoie inévitablement l’État français à ses propres renoncements. Symbole du courage très relatif de ses décideurs, l’annonce israélienne a « presque été ressentie comme un soulagement au sein des cercles de défense » français, rapporte Le Monde. Prendre cette décision plus tôt, et de soi-même, aurait pu offrir une autre sorte de soulagement : arrêter de participer, fût-ce à la marge, au calvaire des Palestinien·nes.

L’annonce israélienne fait suite à un autre épisode symptomatique des tergiversations françaises : l’imbroglio autour du passage par la France d’avions utilisés pour faire la guerre en Iran.

Depuis le déclenchement de la guerre, le 28 février, l’armée états-unienne fait transiter par l’Europe des troupes et des équipements. Contrairement à l’Espagne, qui a refusé l’utilisation par Washington de deux bases militaires situées sur son territoire, la France a d’abord autorisé, sous conditions, le transit d’avions états-uniens.

La position française se voulait sans doute subtile : des avions ont « été acceptés » sur la base aérienne française d’Istres, a fait savoir l’état-major des armées début mars, mais seulement après avoir obtenu la « complète garantie » que les appareils concernés « ne particip[ai]ent en aucune mesure aux opérations menées par les États-Unis en Iran ».

La France n’a toujours pas décidé de fermer son espace aérien et d’interdire l’utilisation de ses bases à tout avion états-unien ou israélien.

Mais la distinction entre les appareils qui « participeraient aux opérations » et ceux qui ne le feraient pas est bien moins évidente que ne veut bien le faire croire l’armée française : même s’ils ne sont pas ceux qui envoient des bombes, les avions de soutien logistique participent de fait, indirectement, à la guerre menée par Washington et Tel-Aviv.

Comme pour la décision de ne pas prononcer d’embargo sur les armes israéliennes, ce refus d’assumer un choix ferme a fini par se retourner contre Paris.

Malgré la fuite en avant insensée de Washington et de Tel-Aviv, et malgré le fait que l’armée israélienne a menacé et tiré sur des Casques bleus français de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), la France n’a toujours pas décidé officiellement de fermer son espace aérien et d’interdire l’utilisation de ses bases militaires à tout avion états-unien ou israélien jusqu’à la fin de la guerre.

La dépendance française aux cartouches israéliennes

Selon un rapport d’information parlementaire qui n’a pas encore été rendu public mais dont Mediapart a pu prendre connaissance, la France connaîtrait une « forte dépendance » vis-à-vis d’Israël concernant un type particulier d’équipement militaire : les cartouches de 5,56 mm, utilisées pour les fusils d’assaut. Le corapporteur de ce texte portant sur les dépendances militaires françaises vis-à-vis de l’étranger, l’insoumis Aurélien Saintoul, souligne la nécessité de s’en « affranchir ».

Selon nos informations, le fabricant de ces cartouches serait Elbit Systems, un des principaux fournisseurs de l’armée israélienne. L’entreprise produit notamment le drone Hermes 450, qui a tué sept humanitaires de l’ONG World Central Kitchen à Gaza le 1er avril 2024, ou les bombes MPR 500, dont un exemplaire a tué sept bénévoles de services de secours au Liban en mars 2024, selon l’ONG Human Rights Watch.

Interrogé par Mediapart à ce sujet, le ministère des armées n’a pas répondu à nos questions.

Pourquoi une telle passivité ? Le gouvernement semble vouloir garder les faveurs du président états-unien afin qu’il n’abandonne pas l’Ukraine – ce qu’il a pourtant déjà fait –, et ménager une « relation diplomatique » avec Israël qui n’existe plus que dans son esprit. « Le gouvernement israélien n’a pas de diplomatie. C’est une illusion. Son seul mantra est l’insulte et le coup de poing », observe Élie Barnavi, ancien ambassadeur d’Israël en France,  qui ajoute à propos de la position française : « Se faire cracher au visage et s’essuyer en disant “c’est la pluie” ne mène à rien. »

Toutes les pudeurs de l’exécutif français ne l’ont pas empêché de se faire incendier par Donald Trump, qui a accusé la France d’être « TRÈS PEU COOPÉRATIVE » et jure que « les États-Unis s’en SOUVIENDRONT !!! ». Subir les conséquences de décisions qu’on n’a pas osé prendre : une certaine conception du « en même temps », assurément.

 mise en ligne le 1er avril 2026

Pour mieux protéger les livreurs « ubérisés », un bras de fer législatif s’annonce

Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr

Une étude inédite alerte sur les conséquences désastreuses des conditions de travail des livreurs sur leur santé physique et mentale, battant en brèche le récit d’une flexibilité choisie. Une enquête éclairante alors que la France doit transposer, avant décembre, une directive européenne sur le travail des plateformes.

C’est la première enquête du genre, destinée à documenter à grande échelle les conditions de vie et de travail des livreurs en France, ainsi que leur état de santé. Baptisée « Santé-course » et publiée mardi 31 mars, elle alerte sur la situation médico-sociale « alarmante » de ces travailleurs. Violentés, discriminés, mal payés, mal soignés : leur état de santé est « moins bon que dans le reste de la population ».

Menée entre janvier et juillet 2025, l’étude, un projet de recherche en sciences sociales et sciences pour la santé, a permis de recueillir la parole de plus d’un millier de livreurs à Paris et Bordeaux – des hommes à près 99 %. La majorité déclare travailler entre six et sept jours par semaine, cumulant en moyenne 63 heures de travail hebdomadaire pour un revenu faible : 1 480 euros brut par mois, soit moins de 6 euros brut de l’heure. Faute d’argent, plus d’un livreur sur deux dit avoir déjà passé une journée entière sans prendre un vrai repas.

« L’ubérisation a fait réémerger un travail à la tâche fondé sur l’exploitation de la précarité », commente Jean-François Corty, le président de Médecins du monde, partenaire de cette enquête. Elle est le fruit d’un travail conjoint d’associations accompagnant les livreurs et d’une équipe de recherche interdisciplinaire, en l’occurence l’IRD, Institut de recherche pour le développement, et l’Ined, Institut national d’études démographiques.

En préambule, l’étude rappelle que « ce secteur d’activité repose sur une main-d’œuvre économiquement dépendante des plateformes numériques de travail », ces dernières recourant de manière structurelle « à des travailleurs sans titre de séjour stable, sans autorisation de travail et sans statut de salarié ». Les livreurs interrogés sont en effet « à 98 % des personnes immigrées » dont « 68 % n’ont pas de titre de séjour et 76 % sont contraints de louer un compte à une personne tierce », versant en moyenne « 528 euros par mois [au] propriétaire » dudit compte.

Surveillés et contrôlés

Huit livreurs sur dix se sentent fatigués et présentent des troubles. Un tiers d’entre eux font état de maux de ventre, de perte d’appétit ou de vertiges répétés. La moitié souffrent d’essoufflement, de problèmes de sommeil et de fatigue oculaire. Mais beaucoup renoncent aux soins, faute de moyens et de titre de séjour : « 32 % des livreurs ne disposent d’aucune couverture santé », indique l’enquête « Santé-course ».

Pourtant, les accidents sont fréquents : 58,7 % des livreurs interrogés racontent avoir eu au moins un accident dans le cadre de leur travail et ont été, dans leur grande majorité, blessés. La quasi-totalité d’entre eux (94%) n’a pas tenté « de contacter une éventuelle assurance de la plateforme » et ceux qui l’ont fait – soit 21 personnes – n’ont pas été pris en charge.

Le quotidien des livreurs est également émaillé de violences. Plus de 60 % d’entre eux rapportent avoir été victimes d’agression verbale, voire physique. En majorité, ces violences sont commises par la clientèle mais aussi par le personnel des restaurants. Les discriminations sont également courantes, là encore en majorité de la part des clientes et clients. Les livreurs à vélo décrivent aussi des contrôles fréquents de la police, près des deux tiers ont été contrôlés au moins une fois au cours des douze mois précédents.

Quant à la pression, elle est permanente. Plus d’un livreur sur deux déclare « se sentir contraint d’accepter les trajets et horaires imposés par la plateforme » et trois sur quatre affirment « suivre strictement ses instructions par crainte d’être déconnectés », se sentant « surveillés et contrôlés en permanence par la plateforme ».

En démontrant ainsi « l’ampleur et la complexité des difficultés auxquelles les livreurs de plateformes sont confrontés », l’enquête « Santé-course » appelle « à une mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des plateformes, des professionnels de la santé au travail et des acteurs associatifs ». Et rappelle que la France a l’obligation de transposer, avant le 2 décembre 2026, la directive européenne visant à améliorer les conditions des travailleuses et travailleurs « ubérisés ».

Une directive européenne qui pourrait changer la donne

Arraché en 2024, malgré la franche opposition de la France, le texte impose aux États membres de l’Union européenne d’instaurer une présomption de salariat pour les travailleuses et travailleurs de plateformes. Pour l’heure, celles et ceux qui veulent faire reconnaître leur statut de salarié·e doivent engager des démarches individuelles et coûteuses devant la justice.

La directive inverse la charge de la preuve : il appartiendra aux plateformes de prouver qu’un travailleur est réellement indépendant en cas de contestation devant un tribunal. Le texte entend en effet « faciliter » les procédures dans le but de corriger le « déséquilibre des pouvoirs entre les personnes exécutant un travail via une plateforme et la plateforme de travail numérique ».

La directive prévoit aussi un encadrement du « management algorithmique » utilisé par les plateformes : elles ne pourront plus désactiver le compte d’un chauffeur ou d’un livreur sans voie de recours, comme c’est le cas aujourd’hui, et seront tenues à la transparence. « Les plateformes de travail numériques recourent largement à [...] des systèmes de prise de décision automatisés », souligne le texte qui leur impose de fournir des « informations sous une forme concise, simple et compréhensible » et de garantir « un contrôle humain ».

À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales ?     Danielle Simonnet, députée L’Après de Paris

L’enjeu de transposer le texte dans le droit français est immense et le risque d’une déclinaison a minima, particulièrement redouté. Une tribune, signée par nombre de collectifs de livreurs et d’organisations syndicales, publiée mi-mars dans le Club de Mediapart, avertit : la France devra produire une « transposition ambitieuse à la hauteur de notre modèle social » pour rendre cette présomption de salariat « opérationnelle et efficace ».

Pour l’heure, le gouvernement n’a pas avancé ses pions, tant sur le fond de la transposition que sur le calendrier de la discussion parlementaire. La députée (L’Après) de Paris Danielle Simonnet planche, elle, sur le sujet depuis près d’un an. « Nous avons quelque chose de quasi abouti qui nous permettra de présenter un contre-projet ou d’en extraire des amendements pour mener la bataille quand ils dégaineront leur proposition de loi », indique-t-elle à Mediapart.

Rétablir une réelle protection sociale

L’élue entend par exemple donner à l’inspection du travail « les moyens de requalifier les faux indépendants ». Avant d’être remaniée sous pression de la France, la directive européenne prévoyait que les autorités compétentes puissent s’adosser à la victoire d’un travailleur en justice pour requalifier tous les autres travaillant pour la même plateforme. La version finale est bien plus floue, laissant une épaisse marge de manœuvre aux États membres de l’Union européenne, obligés de transposer le texte.

« Il peut y avoir des versions maximalistes et d’autres, minimalistes », commente l’eurodéputée La France insoumise Leïla Chaibi, négociatrice de la directive pour le groupe La Gauche au Parlement européen. « Il faut vraiment faire monter la pression pour arriver à une transposition la plus ambitieuse possible », ajoute-t-elle. « On sent d’ores et déjà que le gouvernement a une interprétation bien différente de la nôtre », glisse d’ailleurs Danielle Simonnet, la députée de Paris, prête à ferrailler pour obtenir le texte le mieux-disant.

L’élue entend « protéger notre système de protection sociale afin qu’il recouvre ses droits via les cotisations patronales qui lui sont dues » et s’interroge : « À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales qui coûte plus de 3 milliards d’euros à notre système ? »

Considérer les travailleurs des plateformes comme des salariés et non des indépendants obligerait en effet les plateformes à s’acquitter des cotisations sociales. L’Urssaf réclame d’ailleurs 1,7 milliard d’euros à Uber en s’appuyant sur la situation de 71 000 chauffeurs ayant exercé entre 2019 et 2022, comme l’a révélé Revue21 en février 2026.

Selon l’organisme chargé de récolter les cotisations, l’entreprise a eu recours à de faux indépendants et devrait procéder elle-même au paiement des cotisations prises en charge par les conducteurs et conductrices de VTC –qui devraient donc bénéficier de tous les avantages liés au salariat.

La justice pénale condamne déjà les plateformes pour ce prétendu statut d’indépendant. Le 25 mars 2026, Foodora, plateforme allemande pionnière dans l’ubérisation de la livraison qui a fait travailler des milliers de livreurs en France de 2015 à 2018, a accepté d’être condamnée à 200 000 euros d’amende à l’issue d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), sorte de plaider-coupable à la française.

En 2022, une autre plateforme, Deliveroo, a été condamnée au pénal à 375 000 euros d’amende (la peine maximale prévue par la loi) pour « le détournement planifié et généralisé » du statut d’indépendant·e. 

Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. Ibrahim Ouattara, membre d’Amal à Bordeaux

La France a désormais huit mois pour intégrer la directive européenne dans son droit et, en coulisses, les associations accompagnant les livreurs jugent essentiel que les livreurs aient voix au chapitre. Les maisons des livreurs et coursiers sont donc fortement mobilisées, notamment à Paris au sein du Collectif pour l’insertion et l’émancipation des livreurs (Ciel) et à Bordeaux chez Amal, l’association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs. CoopCycle association, qui regroupe les fondatrices et fondateurs de la fédération de coopératives de livraison à vélo, est également de la partie.

« La force de ces structures, les maisons des livreurs, est d’avoir des retours directs des travailleurs », explique Kévin Poperl, de CoopCycle. Au cours des échanges, des revendications concrètes émergent, notamment autour du sujet de la location de compte par des tiers à des livreurs sans papiers. « Beaucoup de discours apparentent ça à une mafia, souligne Kévin Poperl. En réalité, ce sont des réseaux de solidarité pour des personnes qui viennent d’arriver et qui sont en galère. »

Or, en cas de demande de régularisation, la reconnaissance de ce travail par les autorités s’avère difficile, voire impossible, faute de preuves jugées tangibles. « Les personnes qui louent les comptes n’ont pas de documents officiels à leur nom, explique Ibrahim Ouattara, livreur jusqu’en 2025 et membre d’Amal à Bordeaux. Ils fournissent des preuves de virement et des captures d’écran mais ça aboutit rarement. Nous, on veut que ce travail soit pris en compte dans leur demande de régularisation », plaide-t-il, ajoutant : « Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. »

La tribune publiée mi-mars le martèle : « Un événement crucial pour la protection sociale française est en train de se jouer » dans le cadre de cette transposition, décrite comme un moment clé pour en finir avec l’hypocrisie générale qui entoure le travail des plateformes numériques. Mais une source qui planche sur le dossier prévient : « Dans cette histoire, le boss, c’est Emmanuel Macron. Il est à fond pour défendre l’ubérisation et préserver les intérêts des plateformes. » Et ajoute : « Tout ça n’augure rien de bon pour les travailleurs. »

 mise en ligne le 1er avril 2026

L’Union européenne dégaine un outil « trumpien » contre les règles environnementales

Par Alexandre-Reza Kokabi sur https://reporterre.net/

Sous couvert de « simplification », la Commission européenne multiplie les paquets législatifs dits « omnibus ». Cette méthode, permettant de remettre des lois sur le tapis, sabote des mesures phares du Pacte vert.

Elle avait promis une « révolution en matière de simplification ». Force est de constater que la promesse d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a pris la forme d’une vaste offensive législative. Depuis un an, Bruxelles multiplie les paquets de révision appelés « omnibus », censés « alléger » le droit européen.

À ce jour, onze ont été présentés. Ils touchent à l’agriculture, l’industrie, la chimie et l’environnement, parfois en revenant sur des textes adoptés très récemment. Officiellement, l’objectif est de réduire la « charge réglementaire » des entreprises du continent. Mais pour de nombreux observateurs, ces paquets sont devenus un instrument redoutablement efficace du backlash environnemental à l’œuvre dans l’Union européenne, en rouvrant rapidement des compromis négociés pendant des années.

Comme le rapporte le média Contexte, en vue du sommet européen des 19 et 20 mars consacré entre autres à la compétitivité, les Vingt-Sept appellent à s’entendre « d’ici à la fin de l’année 2026 sur tous les omnibus » sur la table, et demandent toujours plus de simplification. Enjeux, risques : Reporterre fait le point.

1- Qu’est-ce qu’un « omnibus » ?

Dans le jargon européen, un « omnibus » désigne une proposition de loi « qui modifie plusieurs textes en même temps », explique le professeur de droit européen Merijn Chamon, de la Vrije Universiteit Brussel. Plutôt que de rouvrir chaque directive ou règlement séparément, la Commission européenne rassemble toute une série de retouches dans un même projet de loi — comme un long train de réformes, avec plusieurs wagons.

Une fois présenté, ce texte est examiné comme n’importe quelle loi européenne : le Parlement européen et les États membres peuvent proposer des amendements, avant d’ouvrir des négociations pour aboutir à un texte final.

La méthode n’est pas totalement nouvelle. Jadis utilisés de manière exceptionnelle, notamment pour réviser la politique agricole commune ou adapter la législation européenne après le traité de Lisbonne, les « omnibus » se sont généralisés depuis la reconduction d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne, fin 2024.

2- Pourquoi cette méthode aujourd’hui ?

Depuis plusieurs mois, la Commission européenne justifie ces réformes par un même argument : la nécessité de renforcer la compétitivité de l’économie européenne. « Il y a un récit très clair derrière ces paquets, indique Merijn Chamon. L’idée est que l’Union européenne serait devenue trop réglementaire et que certaines règles devraient être rendues plus favorables aux entreprises. »

Selon Nicolas de Sadeleer, professeur à l’Université catholique de Louvain, ce récit s’appuie largement sur le rapport présenté en 2024 par l’ancien président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, sur l’avenir de la compétitivité européenne. Face au ralentissement industriel du continent, ce document appelle notamment à réduire certaines contraintes réglementaires. « C’est un argument récurrent : les industries européennes ne se portent pas bien, et une des solutions proposées consiste à simplifier les règles administratives », observe Nicolas de Sadeleer.

Ce diagnostic ne fait pas l’unanimité. Un autre rapport majeur sur le marché intérieur, remis quelques mois plus tôt par l’ancien Premier ministre italien Enrico Letta, proposait une lecture différente. Moins alarmiste, il mettait davantage l’accent sur le potentiel économique des politiques européennes existantes, par exemple dans le développement du marché carbone ou de l’économie circulaire.

L’essor des omnibus reflète aussi, rappelle Merijn Chamon, « une évolution du paysage politique européen validée par les votes des citoyens de l’Union européenne ». Depuis les élections européennes de 2024, le Parlement compte davantage d’élus — notamment à droite et à l’extrême droite — favorables à une réduction des contraintes réglementaires. Plusieurs États membres, dont la France, défendent également cette orientation.

Cette nouvelle méthode a déjà des conséquences concrètes : les premiers paquets adoptés ou proposés reviennent sur certaines des mesures environnementales centrales du Pacte vert européen.

3- Pourquoi sont-ils problématiques pour l’environnement ?

L’Omnibus I (Durabilité) a affecté des textes récemment adoptés, comme la directive européenne sur le devoir de vigilance des entreprises. La directive, adoptée en avril 2024 — onze ans jour pour jour après l’effondrement du Rana Plaza, au Bangladesh, qui a coûté la vie à 1 138 ouvrières et ouvriers —, oblige les multinationales à prévenir les atteintes aux droits humains et à l’environnement dans leurs chaînes d’approvisionnement.

Avec l’Omnibus I, adopté en décembre 2025, son champ d’application a été drastiquement restreint : quatre fois moins d’entreprises européennes sont concernées (1 590 au lieu de 6 139), et certaines dispositions facilitant l’accès à la justice pour les victimes à l’étranger ont été supprimées. « C’est une vision très cynique qui a été portée lors de son examen », déplore Mute Schimpf, responsable de campagne à l’ONG Friends of the Earth Europe.

Dans l’agriculture, l’Omnibus III prévoit d’assouplir les règles de la politique agricole commune. Les protections sur les prairies permanentes, essentielles pour le stockage du carbone, sont affaiblies, et une bonne partie des aides européennes, concentrées sur 20 % des exploitations, peuvent désormais être versées sans critères environnementaux stricts. « Les agriculteurs restent les premières victimes des extrêmes climatiques, mais ils ne sont plus incités à contribuer à un climat stable », explique Mute Schimpf.

« L’Europe pourrait s’engager dans un véritable scénario trumpien »

D’autres paquets concernent l’industrie et les infrastructures. L’Omnibus VIII sur l’environnement prévoit de simplifier les évaluations environnementales préalables, ce qui réduit le pouvoir de contestation des collectivités locales et des citoyens. Le secteur chimique est également touché par l’Omnibus VI (Chemicals), qui pourrait assouplir l’usage de substances dangereuses, comme les PFAS, surnommés « polluants éternels » en raison de leur persistance. Mute Schimpf insiste : « Ces produits affectent directement notre vie quotidienne, nos enfants, nos jardins. La solution la plus simple et la plus bénéfique reste de les interdire. »

La sécurité alimentaire pourrait elle aussi être fragilisée. Dans l’Omnibus X, consacré à l’alimentation et à la santé, la Commission propose de revoir plusieurs règles encadrant les pesticides, les additifs alimentaires ou encore les matériaux en contact avec les aliments. Certaines protections héritées de la crise dite de la « vache folle » seraient également réexaminées.

Selon l’ONG Foodwatch, ces changements pourraient accélérer l’autorisation de substances dans l’alimentation animale ou les produits agricoles, et assouplir certains contrôles. L’organisation s’inquiète notamment de l’idée d’approuver des pesticides pour une durée indéterminée, sans réévaluation régulière, ce qui pourrait maintenir sur le marché des molécules dont les risques apparaîtraient plus tard.

L’accumulation de ces changements dessine une tendance inquiétante : un affaiblissement progressif des piliers du Pacte vert européen adopté lors du premier mandat d’Ursula von der Leyen. La plupart des omnibus doivent encore être négociés par le Parlement européen et les États membres. Mais si la logique de dérégulation et d’allègement des normes persiste, comme le redoute Nicolas de Sadeleer, « l’Europe pourrait s’engager dans un véritable scénario trumpien ».

4- Quels sont les risques démocratiques ?

L’une des principales critiques concerne l’empressement avec lequel ces paquets sont élaborés. « Il faut souvent 2 à 4 ans pour négocier une législation européenne, alors qu’en une poignée de mois, un omnibus peut être adopté », observe Mute Schimpf.

Difficile, pour la société civile, les chercheurs et les organisations professionnelles, d’évaluer précisément les conséquences de ces modifications. « Nous avons parfois eu seulement quelques semaines pour analyser des propositions qui modifient plusieurs lois à la fois », poursuit Mute Schimpf.

« En une poignée de mois, un omnibus peut être adopté »

Ces critiques ont été partiellement confirmées par une institution européenne indépendante. Dans un rapport publié fin 2025, la Médiatrice européenne Teresa Anjinho estime que la préparation de la révision de la directive sur le devoir de vigilance — incluse dans l’Omnibus I — présentait des « lacunes procédurales » constituant un cas de « mauvaise administration ».

Son enquête pointe notamment une utilisation discutable de la procédure d’urgence. La Commission l’a invoquée pour contourner certaines règles de la politique dite de « mieux légiférer », mises en place depuis 2016 afin de garantir des décisions fondées sur des données scientifiques et ouvertes à la participation des parties prenantes.

La Médiatrice relève également que plusieurs consultations étaient dominées par des représentants de l’industrie, tandis que d’autres acteurs concernés avaient été moins associés. Elle mentionne aussi une consultation interne menée en moins de vingt-quatre heures durant un weekend, ce qui aurait limité l’expertise au sein même de la Commission.

Pour Nicolas de Sadeleer, ces évolutions soulèvent des questions plus profondes sur la manière dont se fabrique la loi européenne. Depuis le traité de Lisbonne, rappelle-t-il, l’Union affirme pourtant des principes de transparence et de participation démocratique dans l’élaboration des normes. « Ces procédures avaient été mises en place pour répondre aux critiques sur l’influence des lobbies à Bruxelles, explique-t-il. Si l’on supprime les études d’impact, les consultations ou les analyses scientifiques au nom de l’urgence, on vide en partie ces garanties de leur substance. »

Au-delà de la question procédurale, le juriste redoute aussi un changement plus profond dans la manière de légiférer en Europe. « Le droit européen a été construit sur l’idée de stabilité et de cohérence des normes. » Modifier rapidement des lois parfois à peine adoptées risque, selon lui, de créer une incertitude juridique durable. Pour les entreprises, comme pour les citoyens.

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