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mise en ligne le 10 avril 2026
Leila Aad et Zeina Kovacs sur www.mediapart.fr
Plus de 300 personnes ont été tuées par les frappes dévastatrices lancées le 8 avril par l’armée israélienne, peu après la conclusion du cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis. Le président libanais, Joseph Aoun, tente depuis de reprendre la main sur la diplomatie de son pays.
Beyrouth (Liban).– Zahra Chami a fouillé pendant des heures les décombres de l’immeuble où habitaient son cousin, Mohamad Krisht, et sa femme Khatoun, dans le quartier huppé de Tallet el-Khayat, au centre de Beyrouth, dans l’espoir de trouver un souvenir du couple. « On espère au moins récupérer quelques affaires pour la famille, quelque chose à garder, un souvenir d’eux », explique-t-elle, en larmes, la voix brisée par le chagrin. En vain : les quatre missiles lancés par l’armée israélienne le 8 avril en début d’après-midi ont pulvérisé l’immeuble.
De ce « mercredi noir », comme l’appellent déjà beaucoup de Libanais·es, reste seulement le souvenir brutal de l’un des jours les plus sanglants au Liban depuis la guerre civile (entre 1975 et 1990). En moins de dix minutes, l’armée israélienne a bombardé plus de cent fois le petit territoire, en pleine journée, affirmant, sans apporter de preuves, viser des centres de commandement du Hezbollah.
Ces attaques simultanées ont tué plus de 300 personnes, selon le dernier décompte du ministère de la santé libanais, dont 110 femmes, enfants et personnes en situation de handicap. Jeudi 9 avril en fin de journée, plusieurs dizaines de résident·es étaient encore porté·es disparu·es. Ce sombre bilan porte à 1 880 le nombre de personnes tuées au Liban par l’armée israélienne depuis le 2 mars et la reprise du conflit.
Mohamad, qui travaillait dans l’immobilier, et sa femme Khatoun, poétesse, résidaient dans un des huit immeubles résidentiels visés mercredi au cœur de Beyrouth. « Ils aimaient la vie, profondément. Ils aimaient leur famille, leurs petits-enfants. C’étaient des gens simples. Ils n’avaient aucune affiliation politique. Ils aimaient simplement leur pays et voulaient y vivre en paix », raconte encore Zahra Chami. « Et Israël leur a arraché cela », ajoute-t-elle, les yeux brillants d’émotion. La Libanaise a passé la nuit de mercredi à jeudi devant les ruines du bâtiment, dans le vacarme des pelleteuses passant au peigne fin les gravats dans l’espoir de trouver des survivant·es.
Comme sur la plupart des sites visés à Beyrouth, la défense civile n’a trouvé que des cadavres et des fragments de corps, ensevelis sous des montagnes de débris. La violence des frappes n’a laissé presque aucune chance aux familles qui résidaient dans les immeubles visés, situés dans des quartiers résidentiels souvent mixtes, où le Hezbollah n’est pas traditionnellement influent.
Une deuxième plainte devant l’ONU
Peu après les frappes, l’armée israélienne a assuré avoir pris les « mesures » nécessaires pour réduire leur impact sur les civil·es. Les hôpitaux, eux, témoignent avoir été dépassés par une vague de blessé·es sans précédent, incluant de nombreuses familles.
À l’hôpital Rizk de Beyrouth, environ 40 % des victimes étaient des femmes et des enfants, selon le médecin-chef Karl Jalad. L’ampleur des frappes et leur synchronisation, combinées à l’absence de tout avertissement préalable, ont considérablement alourdi le bilan humain, explique-t-il. Parmi les victimes qu’il a reçues, un adolescent amputé et son frère éviscéré par un obus. Leur mère a été tuée, tandis que le troisième frère était toujours porté disparu. « Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres », ajoute-t-il.
Le député indépendant Ibrahim Mneimneh a dénoncé auprès de Mediapart « un crime de guerre » visant des civil·es « sans distinction », et appelé le gouvernement à saisir la Cour pénale internationale. « Il est inacceptable de violer ainsi le droit international », assène-t-il.
Jeudi, le gouvernement libanais a annoncé déposer une plainte « urgente » devant le Conseil de sécurité des Nations unies, en réponse à la « dangereuse escalade israélienne » de la veille, la deuxième déposée en moins d’un mois. Depuis 2023, et malgré le fait que les ONG aient bien documenté les crimes de guerre perpétrés au Liban, Israël n’a jamais été contraint de rendre des comptes devant la communauté internationale.
En réponse aux frappes israéliennes, le Hezbollah a repris les attaques sur le nord de l’État hébreu : 30 roquettes ont été lancées depuis le Liban dans la nuit et la journée du jeudi 9 avril. Alors qu’un cessez-le-feu entre l’Iran et les États-Unis avait été conclu dans la nuit du 7 au 8 avril, et à la veille de pourparlers prévus entre les deux pays à Islamabad (Pakistan), l’inquiétude demeure sur la tenue de l’accord après les massacres perpétrés par l’armée israélienne au Liban, théâtre d’opérations que Tel-Aviv considère hors du champ d’application de l’accord de cessez-le-feu.
Négociation des négociations
De son côté, le président libanais, Joseph Aoun, entend reprendre la main sur la diplomatie de son pays en tentant depuis mercredi de relancer les discussions engagées avec Israël depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, au point mort depuis le début cette année.
Après un appel entre Washington et Tel-Aviv jeudi 9 avril, l’AFP informait qu’une délégation libanaise, comprenant le premier ministre Nawaf Salam, était attendue aux États-Unis le 14 avril. Une discussion qui devrait se tenir en présence de l’ambassadeur israélien à Washington, Yechiel Leiter, et que le Liban conditionne à une trêve de deux semaines, selon les informations du quotidien libanais L’Orient-Le Jour.
De son côté, Israël ne change pas de ligne en insistant sur la nécessité d’un désarmement total de la milice chiite et a d’ores et déjà annoncé ne pas avoir l’intention, en l’état actuel des choses, de retirer ses troupes du sud du Liban, où elles ont avancé. Jeudi 9 avril, le conseil des ministres libanais annonçait avoir ordonné le déploiement de l’armée dans la capitale pour « assurer le monopole des armes », décision à laquelle s’opposent les deux ministres sous étiquette du Hezbollah, au départ desquels Israël conditionne toute reprise des discussions.
Une exigence que la communauté internationale, dont la France, ne cesse de répéter en boucle. « L’Iran doit cesser de terroriser Israël par l’intermédiaire du Hezbollah, qui doit être impérativement désarmé et rendre ses armes à l’État libanais », demandait le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, au lendemain des attaques meurtrières.
Début mars, peu après la reprise d’un conflit ouvert entre la branche armée du Hezbollah et l’armée israélienne, le commandant de l’armée libanaise, Rodolphe Haykal, dénonçait une condition impossible à remplir en cas de conflit ouvert. Le 8 avril, quatre soldats libanais ont été tués par les attaques israéliennes.
Au Liban, l’annonce de ces nouvelles négociations a suscité peu d’espoir du côté des civil·es, en première ligne face aux attaques israéliennes indiscriminées. « On a vu les annonces de négociations diplomatiques, mais rien ne change. Les Israéliens répètent qu’ils visent des militants du Hezbollah mais ce n’est pas ce qu’on voit. Tous ces bâtiments sont des habitations de civils », insiste Zahra Chami. À côté d’elle, sa sœur, qui fume une cigarette, assise sur le capot d’une voiture, maudit, sans mâcher ses mots, l’État libanais et son incapacité de protéger la population de la violence des bombes israéliennes.
Jeudi soir, après une journée de deuil national en hommage aux victimes du 8 avril, l’armée israélienne annonçait vouloir poursuivre ses attaques contre « les terroristes » du Hezbollah et ordonnait l’évacuation de Jnah, un quartier résidentiel fortement peuplé de Beyrouth. À nouveau, la panique s’est emparée de la capitale, et un stade, où plusieurs milliers de personnes s’étaient réfugiées, a dû être évacué. Dans la foulée, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a demandé à l’armée israélienne d’annuler son ordre d’évacuation, le quartier comprenant deux grands hôpitaux, saturés de centaines de personnes blessées par les frappes de la veille.
Théo Bourrieau sur www.humanite.fr
Israël va créer 34 nouvelles colonies illégales en Cisjordanie occupée, selon l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant et la presse israélienne. Ces 34 nouvelles installations s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis 2022.
Alors qu’Israël perpétue le génocide dans la bande de Gaza et continue les bombardements intensifs au Liban, « le cabinet de sécurité a secrètement décidé de créer 34 nouvelles colonies » en Cisjordanie occupée, affirme un rapport de l’ONG anti-colonisation La Paix Maintenant. Ces 34 nouvelles colonies s’ajouteront aux 68 déjà établies par le gouvernement d’extrême droite de Benyamin Netanyahou depuis sa formation fin 2022.
Cette décision n’a pas été publiée officiellement et le ministère de la Défense en charge des colonies en Cisjordanie occupée a refusé de répondre à une demande de l’Agence France-Presse sur le sujet.
Des nouvelles colonies au nord et au sud
Selon la chaîne i24News, dix des 34 nouvelles colonies sont des avant-postes existants qui seront légalisés et 24 autres sont en projet. Selon le site d’information Ynet, le chef d’état-major de l’armée israélienne Eyal Zamir aurait déclaré, durant la réunion du cabinet de sécurité sur la question, que l’armée allait « s’effondrer », la création de nouvelles colonies demandant un effort supplémentaire pour ses troupes alors qu’Israël est en guerre. Les nouvelles colonies seront établies du nord au sud de la Cisjordanie, selon les deux médias pro-régime.
La colonisation israélienne de la Cisjordanie est jugée illégale par l’ONU au regard du droit international. Quotidiennement, les colons israéliens agressent, volent, kidnappent et tuent les Palestiniens de Cisjordanie. La vie dans le territoire occupé est rythmée par les contrôles militaires aux checkpoints et par le harcèlement de l’armée génocidaire.
mise en ligne le 9 avril 2026
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Les États-Unis et l’Iran se sont entendus sur une trêve de quinze jours et l’ouverture du détroit d’Ormuz. Des négociations doivent s’engager au Pakistan, ce vendredi. Pour Téhéran, cet arrêt des hostilités doit aussi concerner le front libanais, mais pas pour Trump. Quelques heures plus tard, Israël bombardait plus d’une centaine de fois le Liban faisant, selon un bilan provisoire, plus de 100 morts et des centaines de blessés.
Beyrouth (Liban), envoyé spécial.
Donald Trump connaît certainement très bien les règles du poker et le bluff qui y est associé. Il devrait néanmoins apprendre que les Iraniens sont particulièrement forts au jeu d’échecs. Et que l’expression « échec et mat » qui sonne le glas de l’adversaire provient du persan « Shâh Mât » signifiant « le roi est vaincu ».
Le président états-unien a accepté un cessez-le-feu de deux semaines avec l’Iran, moins de deux heures avant l’ultimatum qu’il avait lancé à Téhéran : rouvrir le détroit d’Ormuz ou s’exposer à des attaques dévastatrices contre ses infrastructures civiles.
« Une civilisation entière mourra ce soir », avait-il même osé. La guerre, qui entrait dans sa sixième semaine, a fait plus de 5 000 morts dans une douzaine de pays, dont plus de 1 600 civils en Iran. La porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a beau pérorer en affirmant que « la vérité est que le président Trump et nos puissantes forces armées ont obtenu de l’Iran qu’il accepte la réouverture du détroit d’Ormuz, et les négociations vont se poursuivre », personne n’est dupe.
Trump pris au piège de ses excès
On sentait bien, depuis plusieurs jours déjà, que Donald Trump cherchait une solution pour sortir du piège où il s’est laissé entraîner, poussé par Benyamin Netanyahou. La preuve par la journée de mardi et les écrits présidentiels sur les réseaux sociaux, génocidaires le matin, apaisés le soir.
Le mois dernier, le dirigeant américain déclarait que la « reddition inconditionnelle » de l’Iran serait le seul résultat acceptable pour mettre un terme à la guerre. Dans un précédent plan visant à mettre fin aux hostilités, les États-Unis exigeaient que l’Iran cesse tout nouvel enrichissement, accepte des limites à son programme de missiles et mette fin à son soutien aux groupes armés de la région, ce qui a été refusé par Téhéran. Ces exigences n’apparaissent plus.
Au contraire, un plan en dix points proposé par l’Iran pour parvenir à la fin de la guerre a été qualifié de « viable » par Donald Trump. Dans ces points, outre la levée des sanctions, on note que « les États-Unis doivent s’engager fondamentalement à garantir la non-agression », que l’Iran maintient son contrôle sur le détroit d’Ormuz ou encore que Washington accepte le droit de l’Iran à enrichir l’uranium pour son programme nucléaire civil. Mais pour des raisons qui restent obscures, cette dernière phrase était absente des versions anglaises communiquées aux journalistes par les diplomates iraniens. Elle n’apparaissait qu’en farsi. Il est également demandé le « retrait des forces de combat américaines de la région » et la mise en place d’un « cessez-le-feu sur tous les fronts, y compris dans le conflit israélo-libanais ».
Selon l’agence Associated Press, l’Iran conservera le contrôle du détroit d’Ormuz pendant le cessez-le-feu et continuera, de concert avec Oman, à percevoir des droits de transit auprès des navires. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a indiqué que le passage du détroit serait autorisé sous contrôle militaire iranien. Est-ce que cela signifie que l’Iran relâchera complètement son emprise sur cette voie maritime ? Il est encore trop tôt pour le dire. « Les États-Unis n’ont évidemment pas souscrit à l’ensemble de ces dix points. Mais le simple fait que le cadre proposé par l’Iran serve de base aux négociations constitue une victoire diplomatique majeure pour Téhéran », souligne Trita Parsi, vice-président du Quincy Institute basé à Washington, dans un texte reçu par l’Humanité.
Des discussions devraient donc démarrer ce 10 avril, à Islamabad entre le président du Parlement iranien, Mohammad Ghalibaf et le vice-président états-unien, J. D. Vance. Le premier a commencé sa carrière chez les gardiens de la révolution pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988), prenant même la tête de leur force aérienne avant de devenir maire de Téhéran pendant de nombreuses années, et finalement d’occuper la présidence du Majlis, le Parlement, en 2020.
Il est peut-être l’un des seuls dirigeants iraniens encore en vie capable de faire le lien entre les gardiens, les réseaux religieux et le personnel politique. Considéré comme un conservateur dur,« il s’est cultivé une image de “pragmatique exécutif”, capable de gérer des questions complexes plutôt que de s’en remettre à des slogans », souligne le quotidien libanais Annahar.
Il aura peut-être en face de lui un J. D. Vance pas convaincu qu’il fallait entrer en guerre. Mais les responsables iraniens ont fait savoir qu’ils n’acceptaient pas de discuter avec l’envoyé spécial de Trump au Moyen-Orient, Steve Witkoff, ni avec Jared Kushner, le gendre du président, qui dirigeaient les négociations sur le nucléaire avant la guerre.
J. D. Vance, qui parle d’une « trêve fragile », estime que « si les Iraniens sont prêts à négocier de bonne foi, (je pense que) nous pouvons conclure un accord ». Mais mercredi, le président américain a fait savoir que Vance pourrait ne pas participer à ces pourparlers« en raison de préoccupations sécuritaires ». Toutefois, peut-être est-ce à cause de ses réticences à déclencher cette guerre.
Que le cessez-le-feu soit fragile, personne n’en doute. D’autant que les déclarations états-uniennes faites au long de la journée ont semé le doute. Un haut responsable de la Maison-Blanche a assuré que le plan en dix points diffusé publiquement par l’Iran, qui contient des demandes a priori difficilement acceptables par Washington, n’était pas le document servant de base aux négociations avec les États-Unis. Par ailleurs, Téhéran a fait savoir qu’il liait les deux fronts, celui en Iran et celui au sud du Liban.
Or, si Netanyahou a, du bout des lèvres, affirmé qu’il soutenait la décision de Trump de suspendre ses bombardements sur l’Iran, il a maintenu que l’arrêt des hostilités « n’incluait pas le Liban ». Le locataire de la Maison-Blanche, interrogé par PBS, est allé dans ce sens, contredisant une annonce faite plus tôt par le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, médiateur dans le conflit, assurant que le cessez-le-feu s’appliquait « partout, y compris au Liban et ailleurs ».
Le Liban sous les bombes israéliennes
L’aviation israélienne s’est d’ailleurs déchaînée, mercredi, dans des attaques qui ont touché plusieurs villes dont la capitale, sans qu’aucun message d’avertissement n’ait été lancé auparavant, faisant 184 morts et 890 blessés selon un premier bilan provisoire dressé par le ministre libanais de la Santé, Rakan Nassereddine. Les hôpitaux libanais étaient submergés par le nombre de victimes. Les gardiens de la révolution iraniens ont promis de leur côté sur Telegram de « punir Israël pour les atrocités qu’il a commises au Liban et pour la violation des conditions du cessez-le-feu ». Un engrenage susceptible de relancer les hostilités.
« La poursuite de l’activité militaire au Liban fait peser un grave danger sur le cessez-le-feu et les efforts menés en faveur d’une paix durable et générale dans la région », a affirmé, dans un communiqué, le porte-parole d’Antonio Guterres, tout en réitérant ses appels à une fin immédiate des hostilités.
« La stratégie iranienne ne repose pas uniquement sur la solidarité avec les Palestiniens et les Libanais, fait remarquer Trita Parsi. Elle est également stratégique. La poursuite des bombardements israéliens risque de raviver la confrontation directe entre Israël et l’Iran – un cycle qui s’est déjà enflammé à deux reprises depuis le 7 octobre. Du point de vue de Téhéran, un arrêt durable du conflit avec Israël est indissociable de la fin des guerres israéliennes à Gaza et au Liban. Il ne s’agit pas d’un objectif secondaire, mais d’une condition sine qua non. » Emmanuel Macron a prévenu : « Notre souhait, c’est de nous assurer que le cessez-le-feu inclut pleinement le Liban » sur la durée, a-t-il fait savoir, alors que les deux otages français détenus en Iran, Cécile Kohler et Jacques Paris, ont été libérés et sont arrivés en France.
Rien ne dit que les négociations qui doivent démarrer dans la capitale pakistanaise aboutiront. Selon l’agence de presse Tasnim, qui cite une source iranienne anonyme, Téhéran se retirera de l’accord de cessez-le-feu si les attaques d’Israël contre le Liban se poursuivent. Seule différence aujourd’hui, les États-Unis ne peuvent plus brandir la menace d’attaques militaires après une guerre ratée et des élections de mi-mandat qui se rapprochent. On voit mal comment Donald Trump pourrait réussir là où il vient d’échouer.
mise en ligne le 8 avril 2026
Mathieu Dejean et Pierre Jequier-Zalc sur www.mediapart.fr
Le ministre de l’économie n’a pas convaincu les syndicats conviés à une table ronde au sujet de l’augmentation des prix du carburant. Malgré le cessez-le-feu accepté par Trump en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, le camp présidentiel craint une flambée de colère sociale.
Des files d’attente interminables aux stations-service, des pleins d’essence à plus de 100 euros et un gouvernement qui semble avoir atteint sa vitesse de croisière… vers le mur de la colère sociale. La hausse des prix du carburant provoquée par la guerre en Iran a pris un tour aigu le week-end dernier. Le député MoDem Pascal Lecamp, élu dans une circonscription très rurale de la Vienne où 27 % de la population a plus de 75 ans, en mesure avec inquiétude les effets sur le terrain.
« Les premières victimes de cette hausse sont les aides à domicile et les infirmières qui vont deux fois par jour chez des gens qui ont besoin de soins, témoigne-t-il. Certaines ont commencé à faire un seul passage au lieu de deux, et ces réductions d’assistance aux personnes âgées peuvent se reporter sur les urgences, les pompiers et les CHU. À terme, c’est tout le fonctionnement de notre système de solidarité qui pourrait être bloqué. Si crise sociale il y avait, elle viendrait de ce côté-là. »
Et même si Donald Trump a accepté, mercredi 8 avril, un cessez-le-feu de deux semaines avec Téhéran en échange d’une réouverture du détroit d’Ormuz, ce n’est pas sûr que la crise s’estompe à court terme. « Il y a un cessez-le-feu mais avec Trump, rien n’est jamais certain… Il y a peut-être un moment où le niveau de danger social, le risque d’explosion, demandera d’intervenir », ajoute le vice-président de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, toutefois encore opposé aux aides non ciblées pour pallier l’augmentation des prix du carburant.
Selon Olivier Gantois, président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip), les prix à la pompe pourraient baisser « dans les quarante-huit heures » de « 5 à 10 centimes ». Un recul très modeste alors que ces prix avaient atteint 2,30 euros le litre pour le gazole, et plus de 2 euros pour le sans-plomb.
L’Assemblée nationale s’est faite l’écho de cette colère sourde mardi 7 avril, avant une réunion avec les syndicats, organisée par le ministre de l’économie, Roland Lescure. Pas moins de six questions ont été adressées au gouvernement à ce sujet.
Si la ministre déléguée chargée de l’énergie, Maud Bregeon, a tenté d’y répondre, elle n’a cependant pas donné d’indices de changement de la « méthode Lescure ». L’exécutif ne brandit même plus la menace d’encadrer les marges des distributeurs de carburants pour qu’ils ne profitent pas de la situation pour augmenter leurs prix.
Aucune mesure présentée aux syndicats
« On a un désaccord absolument majeur », a répondu Maud Bregeon à la gauche, balayant d’un revers de main toute idée de « blocage des prix ». « Nous ne sommes pas dans une économie administrée », a-t-elle justifié, ajoutant que le premier ministre aura « l’occasion d’annoncer un dispositif de soutien supplémentaire dans les jours à venir pour ceux qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture pour aller au travail », notamment les secteurs du soin. La semaine passée, Sébastien Lecornu avait demandé à son gouvernement de lui faire des propositions pour mettre en place des « aides ciblées » dès cette semaine.
Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles.
Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT
Mais rien, ni dispositif d’urgence ni aides ciblées, n’a été présenté aux syndicats, reçus en fin de journée, mardi 8 avril au ministère de l’économie. « On comprend mieux pourquoi il a fallu attendre un mois pour nous recevoir. Le ministre n’avait manifestement rien à nous dire, à part la liste de ce qu’il ne peut pas faire », a lancé la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, à la sortie de cette table ronde. Cette rencontre était réclamée depuis le 10 mars par la CGT, alors que les prix à la pompe caracolent, mettant de nombreux salarié·es dans le rouge.
Le syndicat plaide vivement pour un blocage des prix, avec « un prix maximum à la pompe de 1,7 euro », alors que les prix moyens dépassent désormais allègrement les 2 euros. Une mesure de nouveau balayée par Roland Lescure, et qui ne fait pas l’unanimité parmi les centrales. La CFDT, par exemple, préfère demander des « aides ciblées » pour « celles et ceux qui en ont le plus besoin ». Une manière d’appeler le gouvernement à ne pas réitérer sa politique mise en place durant la période inflationniste de 2022.
« Il faut vraiment des mesures ciblées, en particulier sur les salariés les plus fragiles, ceux qu’on a appelés les essentiels pendant la crise sanitaire », tance Luc Mathieu, secrétaire national de la CFDT, qui rappelle : « Les mesures générales n’ont absolument pas été efficaces et ont été très coûteuses ces dernières années. » En 2022, la mise en place d’un bouclier tarifaire non ciblé avait coûté au moins 24 milliards d’euros aux finances publiques. Mais sur ces demandes, bien plus minimes et conjoncturelles que le blocage des prix, Roland Lescure botte aussi en touche, renvoyant à de potentielles futures annonces du premier ministre.
Taxer les bénéfices des grands groupes pétroliers
Au sein même du bloc central, ces mesures spécifiques ne convainquent guère. « Les aides ciblées c’est bien, mais ce n’est pas durable. Or tout le monde est concerné par ces augmentations de prix », alerte Julien Dive, député Droite républicaine (DR) et vice-président de la commission des affaires économiques, qui plaide pour « redistribuer les 270 millions d’euros de recettes fiscales supplémentaires générées en mars sous forme de ristournes au prix à la pompe ».
Bruno Retailleau, le président du parti Les Républicains (LR), a défendu la même idée sur France Inter le 8 avril – « Consacrer le surplus fiscal à maintenir l’appareil de production » –, jugeant que la France n’avait « pas les moyens de faire des aides non ciblées ». Une mesure qui épargnerait donc les grands groupes pétroliers, alors que cinq États membres de l’Union européenne (UE), parmi lesquels l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, ont exhorté la Commission européenne à taxer les bénéfices exceptionnels des groupes pétroliers et gaziers. Une initiative dans laquelle la France fait figure de grande absente.
Pourtant, la colère est grandissante chez les salarié·es obligé·es de prendre la voiture au quotidien. « On a des salaires à la stricte limite du smic, voire en dessous si on calcule en taux horaire, et on se retrouve littéralement à payer pour travailler. On le dit depuis longtemps mais personne ne fait rien ! », s’agaçait la semaine passée, dans nos colonnes, Sandra, auxiliaire de vie à domicile. Ces travailleuses ont « besoin de prendre leur voiture pour aller travailler, [et] sont directement frappées par cette augmentation [du prix du carburant]. Il faut soutenir le pouvoir d’achat de ces salariées », a indiqué la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, sur RTL.
Un appel à la mobilisation
Pour soutenir le pouvoir d’achat, les syndicats, en revanche, ne s’y trompent pas. La hausse des salaires devient un enjeu majeur, alors que leur niveau n’a toujours pas rattrapé celui de 2020 – avant la crise inflationniste. Mais là encore, les différences sont nombreuses, et majeures.
Si à la CGT on pousse pour indexer les salaires sur l’inflation et augmenter le smic, à la CFDT, on réfute ce mécanisme, préférant appeler les employeurs, au cas par cas, à ouvrir de nouvelles négociations. Des divergences de fond qui empêchent les organisations syndicales de parler d’une seule voix et d’imposer un rapport de force avec le gouvernement, alors que le patronat est régulièrement reçu à Bercy ces derniers jours.
C’est une situation qui peut vite dégénérer.
Julien Dive, député Droite républicaine
Politiquement, le sujet est inflammable. Le précédent du mouvement des Gilets jaunes, déclenché en 2018 après l’augmentation du prix des carburants, est dans toutes les mémoires. Alors que les habitant·es éloigné·es des transports en commun sont asphyxié·es par la crise et que TotalEnergies aurait gagné plus de 1 milliard de dollars en un mois en pariant sur une envolée durable des cours du pétrole, selon le Financial Times, les mêmes causes produiront-elles les mêmes effets ? Pour l’heure, les blocages organisés par les routiers sur les autoroutes et par les pêcheurs dans les ports n’ont pas pris l’ampleur d’un mouvement social national, mais les ferments sont là.
« Je ne pense pas qu’on soit en position de crise de type Gilets jaunes, car celle-ci avait été déclenchée par une décision prise à Paris. Aujourd’hui c’est lié à la crise internationale, et les gens savent qu’elle est évolutive », assure le député MoDem Pascal Lecamp.
À la sortie du ministère de l’économie, Sophie Binet a toutefois appelé « l’ensemble des travailleurs et travailleuses à se mobiliser sur leur lieu de travail pour obtenir des augmentations de salaire immédiates ». « C’est une situation qui peut vite dégénérer, estime l’élu DR Julien Dive. Elle a des impacts économiques très lourds pour les PME [petites et moyennes entreprises – ndlr], les entreprises de transport et a fortiori pour les gens qui prennent leur véhicule pour travailler, se former ou se soigner. Cette flambée des prix risque malheureusement de perdurer et peut devenir un sujet de grogne sociale. »
De manière générale, le gouvernement donne le sentiment de naviguer à vue sur le sujet, tentant d’éteindre les foyers de contestation au cas par cas. « Cette situation constitue un nouveau choc pétrolier. Et si ce choc persiste au-delà de quelques semaines, la crise pourrait se diffuser plus largement à l’économie et être au fond d’une nature plus systémique », déclarait Roland Lescure le 24 mars, auditionné par la commission des finances de l’Assemblée. Le ministre de l’économie s’était dédit quelques jours plus tard en revenant sur la notion de « choc pétrolier ».
Il jugeait alors l’impact « limité à un nombre restreint de professions » – agriculteurs, pêcheurs, taxis, VTC, BTP, industries. Depuis, la crise s’est amplifiée. Le 7 avril, devant les député·es, Maud Bregeon arguait encore de ce « contexte évolutif » et d’une situation que « ni [les élu·es] ni [elle] ne maîtris[ent] ». Un aveu d’impuissance politique qui pourrait alimenter un peu plus la colère sociale, alors qu’une étude de l’Observatoire international de la fiscalité vient encore de montrer que, lors des booms des matières premières, les superprofits des géants pétroliers vont en partie dans les paradis fiscaux.
mise en ligne le 7 avril 2026
Amine Snoussi & Léa Joe Barakat (juriste hispano-libanaise, spécialiste des relations internationales)
sur https://frustrationmagazine.fr/
À l’heure où l’on écrit ces mots, on compte plus de 1 000 morts au Liban et plus d’un million de déplacés. Les bombardements israéliens ciblent le sud de Beyrouth et toutes les nuits, les Libanais observent le ciel et se demandent si les missiles qu’ils voient passer viennent frapper leurs villes ou sont à destination de Téhéran ou Tel Aviv. Les bombes au Liban, ce n’est pas une nouveauté spécifiquement quand c’est Israël qui les largue. Si dès sa première arrivée au pouvoir en 1996, Benyamin Netanyahou s’est opposé à toute forme de négociation avec la diplomatie palestinienne, c’est car ses objectifs coloniaux ne s’arrêtent ni à la bande de Gaza ni à la Cisjordanie.
Eretz Israël (le Grand Israël) , un État dans les dimensions des prétendus royaumes de la Bible, est un fantasme historique du nationalisme sioniste. Ce territoire s’étend, selon la formule biblique, « du fleuve d’Égypte à l’Euphrate » : il inclut la Cisjordanie occupée, une partie de la Jordanie et de l’Égypte… mais aussi un morceau du Liban.
Pourquoi ce projet du Grand Israël ressurgit-il avec une telle brutalité aujourd’hui ? D’abord, parce que depuis 2022, la coalition au pouvoir de Benyamin Netanyahou inclut une aile ultra-religieuse incarnée par Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir, qui n’hésitent pas à le revendiquer ouvertement. À Jérusalem, Smotrich haranguait ses partisans : « Est-ce qu’on a peur du mot occupation ? Non ! » Le 23 mars 2026, depuis la Knesset, Smotrich a déclaré à la radio que la campagne militaire au Liban devait « se terminer avec une réalité complètement différente, à la fois concernant le Hezbollah et le changement des frontières d’Israël ». Et d’enfoncer le clou : « Je le dis ici sans hésiter… et où que je me trouve : la nouvelle frontière israélienne doit être le Litani. »
Le Litani : une revendication vieille de plusieurs décennies.
La formule choisie par Smotrich est politiquement explosive pour une raison simple : le Litani, c’est la principale ressource hydraulique du sud du Liban, à environ 30 kilomètres de la frontière israélienne. Dans une région où l’eau est une ressource stratégique autant que militaire, contrôler le Litani, c’est tenir le sud du Liban par la gorge au sens littéral. L’idée d’un intérêt israélien pour les eaux du Litani ne date pas d’aujourd’hui. Des travaux anciens rappellent que ce fleuve a longtemps occupé une place dans certaines réflexions sionistes et israéliennes. Ce n’est donc pas une improvisation de Smotrich, c’est l’actualisation d’un agenda colonial structurel, porté depuis les années 1970.
L’invasion terrestre de mars 2026 est loin d’être le commencement de l’histoire. Au contraire, elle s’inscrit dans une continuité de tensions et d’interventions militaires qui remontent à plusieurs décennies. Dès les années 1970, le sud du Liban devient un espace stratégique dans le conflit israélo-arabe. Après son expulsion de Jordanie en 1970, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) s’installe massivement au Liban, en particulier dans le sud du pays, qui devient progressivement une base pour des opérations contre Israël.
En mars 1978, Israël lance l’opération Litani (ce n’est pas un hasard si elle porte ce nom), première invasion majeure du sud du Liban, avec l’objectif déclaré de repousser les combattants palestiniens au nord du fleuve éponyme et de sécuriser sa frontière nord. Cette intervention provoque une réaction rapide de la communauté internationale : le Conseil de sécurité des Nations Unies adopte la résolution 425, qui appelle au retrait immédiat des forces israéliennes et réaffirme la souveraineté du Liban. Israël ne l’entend pas de cette oreille. Les forces se retirent, mais cèdent leurs positions à l’Armée du Liban Sud, une milice supplétive directement financée par Tel Aviv pour faire le sale boulot par procuration.
1982 : l’invasion qui a fabriqué son propre cauchemar
Quelques années plus tard, en 1982, une nouvelle invasion israélienne conduit les forces de Tsahal jusqu’à Beyrouth. L’objectif déclaré d’Israël était, en juin 1982, de détruire en 72 heures les infrastructures de l’OLP sur une zone de 40 km au nord de la frontière. L’objectif réel, selon plusieurs sources, était de détruire l’OLP en allant jusqu’à Beyrouth et de modifier la structure multiconfessionnelle du pouvoir au Liban pour en faire un État chrétien allié d’Israël. Un gouvernement ami, c’est un objectif colonial classique comme l’a fait et le fait encore la France en Afrique (Tunisie de Ben Ali, Tchad de Déby, Niger de Bazoum)
L’opération s’appelle « Paix en Galilée ». Le cynisme du nom mérite d’être souligné. La spécialiste de communication Dalia Gavriely-Nuri analyse ce choix comme une forme de normalisation de la guerre, présentée comme l’inverse d’une entreprise belliqueuse, une opération pacificatrice, par conséquent légitime. La technique n’a pas pris une ride. Vingt mille Libanais et Palestiniens, en majorité des civils, sont tués. En septembre 1982, le massacre de Sabra et Chatila est commis par les milices phalangistes chrétiennes alliées d’Israël, pendant que l’armée israélienne occupe encore cette partie de la ville.
Et maintenant, le paradoxe : Israël obtient ce qu’il voulait militairement. L’OLP est chassée. Mais politiquement, c’est un désastre retentissant. La population chiite du sud du Liban, satisfaite dans un premier temps du départ des combattants palestiniens, devient hostile à Israël à la suite des violences qu’elle subit au cours de l’occupation israélienne. L’invasion favorise la fondation, en 1982, du Hezbollah, milice chiite islamiste soutenue par l’Iran, et anti-israélienne. Autrement dit : en voulant installer un gouvernement ami, Israël a engendré son ennemi le plus durable. Une leçon que l’histoire s’obstine à lui répéter et qu’il s’obstine à ignorer.
La victoire de Tsahal au Liban, incontestable sur le plan militaire, se retourne en grande partie contre elle au plan politique. Israël se maintient dans une zone tampon au sud du pays jusqu’en 2000. Dix-huit ans d’occupation, de résistance et de guérilla chiite qui font du Hezbollah une organisation de plus en plus structurée, populaire et redoutable. À chaque affrontement, le Hezbollah en sort renforcé.
La fragilité du Liban tient entre autre à sa structure politique et sociale particulière
Le pays repose sur un système dit confessionnel, qui organise la répartition du pouvoir entre différentes communautés religieuses. Le président doit être chrétien maronite, le Premier ministre musulman sunnite et le président du Parlement musulman chiite. Ce système avait pour objectif de garantir la représentation des différentes composantes de la société libanaise, dans un pays où cohabitent de nombreuses confessions. Mais cette organisation politique rend également la société plus vulnérable aux divisions, notamment en période de crise ou de guerre. Dans ces moments-là, les tensions politiques peuvent rapidement se transformer en tensions communautaires, chaque groupe percevant les événements à travers le prisme de son appartenance confessionnelle.
Les récents affrontements illustrent cette dynamique. Lorsque le Hezbollah a lancé des frappes contre Israël en 2026, ces actions n’ont pas seulement eu des conséquences militaires : elles ont également accentué les divisions internes au Liban. Le Hezbollah étant principalement soutenu par une partie de la communauté chiite, ses actions creusent davantage le fossé entre les différentes communautés du pays. Malgré ces divisions, une partie de la jeunesse libanaise tente aujourd’hui de dépasser ces clivages. Consciente des limites du système confessionnel, elle cherche à construire une identité nationale plus forte et à imaginer un avenir politique qui ne soit plus uniquement défini par l’appartenance communautaire.
Le Hezbollah, un État dans l’État
Le Hezbollah n’est pas une organisation que l’on peut ranger dans une seule case. C’est précisément ce qui fait sa singularité et sa complexité. Né dans le chaos de la guerre civile libanaise et dans le sillage de l’invasion israélienne de 1982, le mouvement s’est construit comme une « résistance » armée, mais il ne s’est jamais limité à cela. Le Hezbollah est à la fois une force militaire structurée, un parti politique pleinement intégré au système libanais, et un acteur social profondément enraciné dans les communautés chiites.
Cette triple identité lui permet de parler plusieurs langages à la fois. Sur le plan local, il se présente comme un protecteur, un fournisseur de services et un représentant politique. Sur le plan régional, il agit comme un acteur stratégique aligné avec l’Iran. À l’international, il est souvent perçu et désigné comme une organisation terroriste. Aucune de ces lectures n’est fausse, mais aucune n’est suffisante seule : la notion de terrorisme est toujours à relativiser dans le cadre d’une occupation et/ou d’une guerre d’agression. Dans le contexte israélien par exemple, plusieurs spécialistes palestiniens parlent de terrorisme d’État pour qualifier les actions du régime colonial.
Le fait qu’il conserve un arsenal militaire en dehors du cadre de l’armée libanaise est, pour beaucoup, une atteinte directe à la souveraineté de l’État et alimente une fracture profonde au sein de la société libanaise, entre ses partisans et ceux qui estiment que ces armes devraient être exclusivement sous contrôle étatique. Mais il faut rappeler l’histoire à ceux qui se scandalisent de cet état de fait : c’est précisément l’occupation israélienne de 1982 à 2000 qui a rendu le Hezbollah politiquement légitime aux yeux d’une grande partie de la population. La guerre de 2006 a permis au Hezbollah de faire accréditer l’idée qu’il disposait d’une capacité de dissuasion contre Israël, lui donnant un argument pour conserver son arsenal militaire : c’est grâce à cet arsenal qu’Israël avait été incapable d’envahir le Liban.
Cette guerre, connue sous le nom de « guerre des 33 jours », éclate le 12 juillet 2006. Des miliciens du Hezbollah enlèvent deux militaires israéliens à Aïta el-Chaab, dans la zone frontalière, avec l’objectif de provoquer un échange de prisonniers.
La réponse israélienne est immédiate et disproportionnée : l’armée israélienne bombarde tous les points vitaux du pays (centrales électriques, ponts, aéroport) paralysant son économie, causant environ 1 200 morts et conduisant à l’exode de près d’un million de personnes. Mais c’est militairement que le Hezbollah va marquer les esprits. Il démontre non seulement sa capacité à repousser Tsahal de façon conventionnelle lors d’affrontements en terrain ouvert, mais aussi sa maîtrise de la guérilla urbaine, notamment lors des combats autour de Bint Jebel : une ville symbolique, celle-là même où Nasrallah avait prononcé son discours de la victoire en 2000. Israël annonce avoir tué 320 combattants du Hezbollah, tandis qu’il déplore lui-même 159 morts, dont 39 civils, en 34 jours de combat. Tsahal n’a pas réussi à détruire le Hezbollah, ni même à reprendre le contrôle du sud du Liban. Pour le mouvement chiite, le bilan est suffisant pour proclamer une victoire et c’est ainsi qu’Israël à forgé l’outil majeur de sa propre résistance : la légitimité militaire du Hezbollah.
Le Hezbollah existe donc dans cet entre-deux permanent : entre État et non-État, entre légitimité politique et controverse internationale. Sa force réside précisément dans cette capacité à naviguer entre ces rôles, à s’adapter, et à imposer son propre récit. L’armée libanaise a pourtant affirmé en janvier 2026 avoir achevé le désarmement du Hezbollah entre le Litani et la ligne bleue comme convenu par le cessez-le-feu. Les bombardements israéliens se sont poursuivis, en violation de l’accord.
Pourtant, cette lecture de la “résistance” se heurte aujourd’hui à la réalité du terrain en 2026. Le Hezbollah ne sort pas victorieux d’un conflit qui laisse le sud du Liban en grande partie inhabitable, Beyrouth sous la menace constante de frappes, et une population massivement déplacée et précarisée. L’économie libanaise, à peine remise des destructions de 2024, est de nouveau fragilisée. Surtout, l’entrée en escalade après la mort du guide suprême iranien souligne une logique d’alignement régional davantage qu’un calcul strictement libanais. En engageant le pays dans une guerre qu’il ne peut assumer seul, le Hezbollah expose les limites stratégiques de son propre modèle. Reconnaître les limites et les responsabilités du Hezbollah ne revient pas à relativiser la logique d’expansion et de domination territoriale à l’œuvre du côté israélien.
Ce que l’histoire répète depuis près de cinquante ans, c’est qu’Israël ne cherche pas la sécurité au Liban mais le contrôle des terres, de l’eau et surtout, des frontières redessinées à coups de bombes. Le 4 mars 2026, Israël a ordonné le déplacement de toute la population libanaise présente au sud du fleuve Litani vers le nord, correspondant aux projections coloniales expansionnistes de l’appareil d’État israélien depuis 1978. Une zone tampon de 30 kilomètres permettant à à Tsahal de progresser dans le territoire libanais. Aujourd’hui, la zone à évacuer a été élargie de près de 10 kilomètres jusqu’au fleuve Zahrani, soit une surface totale équivalente à 10% du territoire libanais. La thèse du nettoyage ethnique est désormais une réalité : comme dans la bande de Gaza durant les deux dernières années, les incursions israéliennes précédent une extension progressive de l’occupation et donc une continuité du déplacement forcé.
mise en ligne le 6 avril 2026
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
350 000 personnes ont déjà signé la pétition contre la loi Yadan, qui vise à museler toute critique d’Israël en France.
Ils sont déjà plus de 350 000 signataires à dire « Non à la loi Yadan ! », pétition déposée sur le site de l’Assemblée nationale pour dénoncer un « amalgame entre l’antisémitisme et la critique d’Israël (antisionisme) ». Déposée par Caroline Yadan, députée macroniste des Français de l’étranger dans une circonscription comprenant Israël, cette proposition de loi (PPL) doit être examinée le 16 avril.
Elle a pour but officiel d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi. La PPL Yadan crée donc de fait une confusion entre haine des juifs et critique de la politique d’un État.
« Oui, il faut lutter contre l’antisémitisme de toutes nos forces, comme contre toutes les autres discriminations, est-il écrit dans la pétition. Mais pas en muselant la liberté d’expression ni en assimilant la communauté juive à la politique de Benyamin Netanyahou. »
pour signer la pétition : https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-5158
Cyprien Caddeo et Elisabeth Fleury sur www.humanite.fr
Le texte porté par la députée macroniste est attendu mi-avril à l’Assemblée. Critiqué par de nombreux juristes et associations, il prévoit d’élargir le champ de l’antisémitisme à certaines critiques contre Israël.
Il s’en est fallu de peu pour que le texte arrive très en avance à l’Assemblée. Programmée pour un examen dans l’Hémicycle le 16 avril, la proposition de loi Yadan contre « les nouvelles formes d’antisémitisme » devait être examinée dès ce jeudi matin. C’est la députée porteuse du texte, Caroline Yadan (Renaissance), représentante des Français établis hors de France dans la circonscription comprenant Israël, qui l’a fait savoir, dans un mail adressé à ses collègues et leur enjoignant d’être présents pour faire barrage au vote de « l’extrême gauche ». Finalement, le débat aura bien lieu à la date prévue.
Déposée à l’automne 2024 mais congelée depuis, du fait de l’enlisement des débats budgétaires et des élections municipales, la proposition de loi Yadan organise en réalité la confusion entre antisémitisme et antisionisme, haine des juifs et critique de la politique du gouvernement israélien. Dans la lettre, le texte prévoit d’élargir la notion d’apologie du terrorisme aux propos « implicites », de créer un délit de négation de l’État d’Israël et d’élargir le délit de négation de la Shoah aux comparaisons entre Israël et le régime nazi.
Une députée en croisade contre tout soutien à la Palestine
Si Caroline Yadan jure que le texte ne vise pas « à interdire toute critique du gouvernement israélien ou à museler le soutien au peuple palestinien », les déclarations de la députée ont de quoi semer le doute. « Depuis quinze ans, on tue des juifs en France « au nom de Gaza ». Nier ce lien, c’est refuser de nommer ce qui frappe », estime-t-elle. L’élue macroniste est en croisade systématique contre tous les médias qui osent rappeler les crimes israéliens en Palestine : l’Humanité, le Monde, RFI, Arte, France Info ou encore la télévision publique suisse ont été, ces derniers mois, la cible de ses attaques.
Les propos de la ministre chargée de la Lutte contre les discriminations, Aurore Bergé, n’arrangent rien. Soutien sans faille du texte, elle a assuré, sur la chaîne pro-israélienne I24 News, qu’il permettrait de condamner ceux qui qualifient les politiques de Netanyahou de « génocidaires ». « Dire « de la mer au Jourdain », c’est appeler à l’effacement d’Israël. C’est accepter l’idée que les Israéliens n’auraient plus leur place », a aussi déclaré le premier ministre, Sébastien Lecornu, lors du dîner annuel du Crif, en février. Ce slogan pro-palestinien serait donc condamnable au pénal et assimilé de facto à de la haine contre les juifs.
La Macronie estime, par ailleurs, qu’il existe une majorité à l’Assemblée pour voter la loi. Mais les comptes sont-ils bons ? Si le texte a été signé par 130 députés allant de LR au Modem, plus deux élus PS, François Hollande et Jérôme Guedj, il devrait être rejeté par les insoumis, les communistes, les écologistes et une grande partie du PS – Olivier Faure y étant publiquement défavorable. Même le RN a annoncé s’y opposer, par la voix de Marine Le Pen.
« Une police de la pensée »
« Ce texte est une faute, tonne de longue date le député PCF Jean-Paul Lecoq. Il n’est pas possible qu’il y ait un seul État dans le monde dont la politique ne puisse être critiquée. Paradoxalement, cela contribue à faire d’Israël un État d’exception et donc à l’isoler. » Du côté de LFI, explicitement visée dans les sorties médiatiques de Caroline Yadan, la députée Clémence Guetté dénonce une « tentative de faire taire toute critique du gouvernement israélien, quelques jours après qu’Israël a adopté la peine de mort pour les Palestiniens, quelques heures après que des soldats de Tsahal ont tiré sur des soldats français sous casques bleus ».
La proposition de loi est par ailleurs dénoncée par un large front associatif et syndical, allant de la Ligue des droits de l’homme (fondée au moment de l’affaire Dreyfus) à la CGT, en passant par le Syndicat des avocats de France. « Par le contrôle de l’implicite, c’est une véritable (et hasardeuse) police de la pensée à laquelle devrait se livrer le juge pénal », écrit ce dernier.
« L’extension du délit d’apologie du terrorisme constitue l’outil principal de répression du discours sur Gaza, dénonce auprès de l’Humanité François Dubuisson, professeur de droit international. Sur la base de ce délit, encouragées par une circulaire ministérielle, des centaines de procédures ont été ouvertes pour des propos stupides, inutilement provocateurs, mais qui n’ont rien à voir avec du terrorisme. La loi Yadan entend élargir ce délit en y incluant notamment la « minoration » ou la « banalisation » d’actes terroristes. Comme si, en contextualisant ces actes, on en atténuait la gravité. » Dénoncer la politique coloniale israélienne nous vaudra-t-il, demain, d’être traînés au tribunal ?
mise en ligne le 4 avril 2026
L'éditorial de Fabien Gay sur www.humanite.fr
Alors que la campagne des élections municipales a cristallisé les tensions, le niveau est encore monté d’un cran au sortir des résultats. Que des maires, démocratiquement élus, soient pris pour cible en raison de leur origine, de leur nom ou de leur couleur de peau est une honte pour la République.
De Saint-Denis au Blanc-Mesnil, en passant par Mantes-la-Jolie, des édiles sont victimes de racisme. Comme si, aux yeux de certains, ils ne pouvaient ni incarner l’autorité républicaine ni porter avec dignité l’écharpe tricolore. C’est l’idée même de citoyenneté qui est attaquée par ces relents xénophobes.
Pourtant, ces maires n’ont pas conquis leur mandat autrement que par les urnes, comme les autres. Ils sont l’expression d’un choix démocratique clair, celui de dizaines de milliers d’habitantes et d’habitants qui ont décidé, librement, de confier leur avenir à celles et ceux qui comprennent leur quotidien, qui ne sont pas déconnectés des problématiques locales, qui ne brutalisent pas les plus vulnérables et dont ils estiment qu’ils sont les plus à même de les représenter.
Pour certains, à droite et à l’extrême droite, l’égalité républicaine est à géométrie variable. Elle s’arrête là où commencent les origines, les patronymes, les trajectoires sociales avec l’idée insidieuse que certains Français seraient plus légitimes que d’autres pour représenter la nation. Cela délégitime les votes des habitants, en jouant sur des peurs infondées et des fantasmes malfaisants quant au devenir de ces communes.
Les réactions hostiles de responsables politiques ou de certains médias bollorisés révèlent un racisme persistant, décomplexé, mais aussi un mépris de classe profondément enraciné. Comme si la légitimité politique restait l’apanage d’un profil unique, figé dans le temps : souvent un homme, blanc, âgé, issu de certains cercles, fruit de la reproduction d’une « élite ».
À l’inverse, ces nouveaux maires incarnent une richesse et une diversité collective : celle d’un pays pluriel, traversé d’histoires multiples, mais uni par un même idéal de justice et de progrès. Leur engagement est souvent le fruit d’un long parcours, fait d’investissement local, de militantisme, de proximité avec les habitants. Leur élection est le signe d’une confiance populaire que les perdants refusent d’admettre.
Dans le même temps, une autre réalité interpelle. Comment accepter qu’un maire soit contesté pour ce qu’il est, tandis qu’un autre puisse être soutenu malgré ce qui lui est reproché, c’est-à-dire des plaintes pour quatre viols avec interdiction d’être présent sur le territoire de sa ville ? Comment tolérer que l’apparence ou le parcours social déclenchent une hostilité immédiate, quand des comportements répréhensibles sont relativisés ?
Cette injustice fragilise profondément la confiance dans les institutions et alimente un sentiment d’abandon et de colère. Nous devons être nombreux à dénoncer les dérives et attaques racistes. Nous devons continuer de refuser de caricaturer et stigmatiser les citoyens, notamment ceux des quartiers populaires.
La diversité n’est pas une menace, elle est une force. Elle enrichit notre vie collective, elle renforce notre démocratie, notamment parce que des citoyens et des citoyennes se sentent enfin représentés. C’est un fait. Tout cela doit nous interroger au moment où l’abstention est toujours aussi élevée et où la crise démocratique s’aggrave.
Ces maires, aujourd’hui pris pour cible, sont aussi les visages d’une République qui avance, celle d’une France où chacun, quelle que soit son origine, peut aspirer à représenter les autres, à servir l’intérêt général et à porter haut les valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité !
mise en ligne le 3 avril 2026
Laurent Mouloud sur www.humanite.fr
À un an de la présidentielle, la séquence municipale n’aura pas apporté la clarté politique que certains appelaient de leurs vœux. De fait, les résultats de ce scrutin local, dont les enjeux ont été nationalisés à outrance, dessinent un paysage politique fragmenté comme rarement, écartelé entre grandes métropoles et territoires, entre milieux populaires et aisés, entre une gauche et une droite tiraillée chacune par des stratégies et alliances précaires. De ce tableau impressionniste émergent, néanmoins, deux dynamiques de fond qui, à n’en pas douter, structureront l’année électorale à venir.
La première est l’élargissement des passerelles entre le RN et la droite classique. À l’évidence, le travail de sape idéologique et de banalisation des thèmes de l’extrême droite, mené depuis des années par la Macronie et LR, a fini de décomplexer l’électorat conservateur. Sans le moindre scrupule républicain, il n’hésite plus, désormais, à donner sa voix au parti à la flamme. Et vice versa.
À Marseille, le RN Franck Allisio, défait au final par la gauche, a bénéficié à plein du réservoir électoral de Martine Vassal. La candidate de la droite et du centre, donnée à 20 % dans les sondages de début de campagne, a fini laminée au second tour à 5 %.
À Clermont-Ferrand, en revanche, lors d’une triangulaire de second tour, ce sont les électeurs RN qui se sont détournés de leur candidat, cette fois, pour donner leur voix à la droite. Qui, grâce à ce report massif, arrache d’un cheveu cette commune à la gauche, qui la gérait depuis la Libération.
On le voit, l’« union des droites », fantasmée par Éric Zemmour et Jordan Bardella, a commencé dans les urnes. Bien aidée par les contorsions hypocrites du patron de LR, Bruno Retailleau, qui, jouant d’un confusionnisme irresponsable, ne conçoit aujourd’hui de barrage républicain que contre la gauche, résumée à la présence diabolisée de La France insoumise.
Ce brouillage des repères aseptise le RN, dont l’élu vendéen, mis à part un hiatus économique, partage la vision autoritaire, ethnocentrée et anti-islam. Officiellement, Retailleau se défend de cette convergence idéologique. Mais qu’importe. Son électorat a bien compris le sous-texte. Et risque d’être tenté de préférer l’original à la copie en 2027.
L’autre dynamique sous-jacente à ce scrutin est le retour du discours mortifère des « deux gauches irréconciliables ». Les bureaux de vote sitôt fermés, nombre d’élus nationaux socialistes et insoumis ont couru les plateaux pour se renvoyer la responsabilité des défaites. Chacun s’accusant d’être le « boulet » électoral de l’autre, tout en s’exonérant à bon compte des réalités locales, beaucoup moins clivées, qui ont mené à des défaites à Brest, Clermont-Ferrand ou Toulouse.
Une incessante bataille de leadership, où l’un ne conçoit que de l’emporter sur l’autre, serait forcément délétère pour l’avenir de la gauche. Si cette dernière veut espérer exister dans une future course à l’Élysée, elle ne peut faire l’économie d’un travail de rassemblement.
Oui, il est absurde de reprendre la rhétorique de diabolisation de LFI, que la droite et l’extrême droite nourrissent à longueur de journée pour précisément fracturer la gauche. Tout comme il est absurde de penser qu’une élection présidentielle ne nécessite pas de rallier tout un camp, au-delà même du sien.
Ces élections municipales ont montré que la marche vers le pouvoir de l’extrême droite n’était pas inéluctable. Les accords locaux et l’unité derrière des candidats avec de vrais projets de transformation sociale ont permis de lui barrer la route dans nombre de communes, et d’en conquérir de nouvelles.
À un an de l’échéance présidentielle, le devoir de la gauche sera, non pas de débattre d’elle-même à l’infini, mais de reconstruire une perspective commune, un projet susceptible de l’unir et de mobiliser en priorité les milieux populaires qui se sont largement abstenus dimanche dernier. À défaut, il est sûr que les « gauches irréconciliables » ne pèseront pas lourd face à l’« union des droites »…
mise en ligne le 2 avril 2026
Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr
Dix ans après le scandale des « Panama Papers », Oxfam publie, ce jeudi 2 avril, une nouvelle analyse dénonçant l’ampleur et la persistance de l’évasion fiscale à l’échelle du monde. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », pointe l’ONG qui formule une série de mesures à l’intention des gouvernements.
C’est une petite bombe qui a secoué le monde le 3 avril 2016. À cette date, les premiers articles et une première série de documents confidentiels issus du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca (sur 11,5 millions) sont publiés.
Les « Panama Papers » révèlent l’ampleur de la toile de l’évasion fiscale, impliquant milliardaires et célébrités comme responsables politiques. Dix ans plus tard, malgré les progrès effectués, le monde du offshore se porte bien. « La fortune non imposée dissimulée dans les paradis fiscaux par les 0,1 % les plus riches est supérieure à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité (4,1 milliards de personnes) », dénonce Oxfam qui publie, jeudi 2 avril, une nouvelle analyse « soulignant la nécessité urgente d’une action internationale coordonnée pour taxer les fortunes extrêmes et mettre fin aux paradis fiscaux ».
L’ONG estime « qu’en 2024, 3 550 milliards de dollars de richesses non imposées étaient dissimulés dans des paradis fiscaux et des comptes non déclarés ». Soit environ 3,2 % du PIB mondial. Pour avoir une idée de ce que ça représente : « cette somme dépasse le PIB de la France et représente plus du double du PIB combiné des 44 pays les moins avancés du monde », souligne-t-elle. Selon ses données, cette évasion est concentrée dans un petit nombre de mains à l’échelle de la planète : 0,1 % des plus fortunés détiendraient ainsi environ 80 % de l’ensemble de la richesse offshore non imposée, soit environ 2 840 milliards de dollars. Tandis que la moitié de cette richesse (1 770 milliards de dollars) viendrait des seuls 0,01 % les plus riches.
« Des conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices »
Au-delà des sommes stratosphériques, les répercussions elles sont terre à terre pour le commun des mortels, rappelle l’association. « Les conséquences sont aussi prévisibles que dévastatrices : nous voyons nos écoles et nos hôpitaux publics privés de moyens financiers, notre tissu social déchiré sous le poids des inégalités croissantes, et les gens ordinaires contraints de supporter les coûts d’un système manipulé par une poignée de personnes dont le seul but est de faire accroître leur fortune », souligne Christian Hallum, responsable des questions fiscales chez Oxfam International.
Si, depuis le scandale des « Panama Papers », un système d’échange automatique d’informations (EAI) a bien été mis en place beaucoup reste donc à faire. À commencer par « renforcer la coopération internationale afin d’imposer les plus riches et de mettre fin aux paradis fiscaux dans le cadre de la Convention-cadre des Nations Unies sur la coopération fiscale internationale », estime Oxfam qui propose également « la création d’un registre mondial des actifs » ou encore d’« introduire des impôts sur les fortunes extrêmes à des niveaux suffisants pour réduire les inégalités, et ce en ciblant en particulier les 1 % les plus riches ».
Le gouvernement français devrait s’en inspirer alors que 13 335 millionnaires ne payent aucun impôt sur le revenu. Depuis la révélation de cette information mi-février, environ 2 000 de ces foyers fortunés ont fait l’objet d’un redressement fiscal, a indiqué mercredi 1er avril à l’Assemblée une responsable de la Direction générale des finances publiques , évoquant la fraude comme l’une des causes possibles de ces situations. « Le total des droits qui a été redressé s’est élevé à 104 millions d’euros, auxquels s’ajoutent 28 millions de pénalités », a précisé Sophie Maillard, cheffe du département des études et statistiques fiscales de la DGFiP. Un début qui est loin d’éteindre la question.
sur https://www.oxfamfrance.org/
En 2016, un mystérieux lanceur d’alerte du nom de John Doe faisait fuiter à la presse internationale plus de de 11,5 millions de documents relatifs à des pratiques d’évasion fiscale de grande ampleur. Une véritable déflagration à l’époque, mais aujourd’hui où en est-on sur le front de la lutte contre les paradis fiscaux ?
Retour sur le scandale
C’est donc en 2026 que le scandale des Panama Papers éclate : des millions de documents provenant d’un seul et même cabinet d’avocat, Mossack Fonseca, situé au Panama. Ces documents explosifs montraient l’ampleur de l’évasion fiscale dans le monde et pointent du doigt l’incapacité des États à lutter contre les paradis fiscaux.
Les fichiers documentaient comment des milliers de personnalités politiques, hommes d’affaires, célébrités, criminels utilisaient des sociétés offshore dans des paradis fiscaux pour blanchir de l’argent, dissimuler leurs fortunes, échapper à l’impôt en contournant les sanctions internationales.
Les Panama Papers ont mis en lumière plusieurs mécanismes bien rodés d’optimisation fiscale agressive et d’évasion fiscale :
1. Les sociétés écrans (shell companies) : C’est le cœur du système. On crée une société dans un paradis fiscal (Panama, Îles Vierges Britanniques, Bahamas…) qui n’a aucune activité réelle. Elle sert uniquement à détenir des actifs comptes bancaires, biens immobiliers, yachts, œuvres d’art au nom d’un propriétaire qui reste anonyme.
2.Le prête nom (nominee) : pour masquer l’identité du véritable propriétaire, on utilise des prête-noms : des personnes ou des entités qui apparaissent officiellement comme actionnaires ou dirigeants, mais qui n’ont aucun pouvoir réel. Mossack Fonseca proposait ce service à grande échelle.
3. L’empilement des structures : On crée des couches successives de sociétés dans différents pays, chacune détenant la suivante. Cela rend la traçabilité extrêmement difficile : remonter jusqu’au propriétaire réel peut nécessiter de traverser des dizaines de juridictions.
4. Les trusts : Un trust permet de transférer juridiquement la propriété d’un bien à un gestionnaire (le trustee), tout en continuant à en bénéficier. Le propriétaire initial disparaît des registres, tout en conservant un contrôle indirect.
5. Les comptes bancaires off shores : Les sociétés écrans ouvrent des comptes dans des banques discrètes, souvent en Suisse, au Luxembourg ou à Singapour. L’argent circule entre ces comptes en échappant au regard des fiscs nationaux.
6. La facturation truquée : Des entreprises réelles transfèrent des bénéfices vers leurs filiales offshore via de fausses factures ou des prix de transfert manipulés, faisant ainsi « disparaître » les profits dans des juridictions à fiscalité nulle.
Pourquoi c’était si facile ?
Le secret bancaire dans de nombreux pays
L’absence de registres publics des bénéficiaires réels
La coopération limitée entre États pour l’échange d’informations fiscales
Des lois locales conçues pour attirer les capitaux étrangers sans poser de questions
Où en est-on aujourd’hui ?
Sur le front de l’évasion fiscale, un scandale en chasse un autre. Ainsi, en 2021, c’est au tour des pandora papers de faire la Une de l’actualité sans que rien ne change véritablement la faute à des pratiques d’évasion et d’optimisation qui ont toujours un coup d’avance sur les législations nationales et internationales et qui rivalisent d’ingéniosité pour pratiquer des montages financiers élaborés.
Notons que selon un rapport récent de l’EU Tax Observatory, environ 1000 milliards de dollars de profits ont été transférés vers des paradis fiscaux rien qu’en 2022, et l’équivalent de 10% du PIB mondial serait détenu offshore par des particuliers.
Si le montant précis de l’évasion fiscale est par définition difficile à déterminer, en 2020 le réseau Tax Justice Network en estimait les pertes fiscales mondiales à plus de 427 milliards de dollars chaque année. L’équivalent de près de 34 millions de salaires annuels d’infirmières soit le salaire annuel d’une infirmière par seconde.
L’organisation ATTAC estime par ailleurs que grâce à la manipulation des prix de transfert, les multinationales Françaises déplacent 41 milliards d’euros de profits par an dans les paradis fiscaux.
Au sein de l’Union Européenne, un élément de blocage important est le refus de reconnaître que certains pays de l’union sont, eux aussi, des paradis fiscaux. Il ne fait pourtant pas de doute que le Luxembourg, l’Irlande, les Pays-Bas, Malte et Chypre ont mis en place des fiscalités excessivement incitatives, qui créent une concurrence insoutenable. Les Pays-Bas à eux-seuls abritent par exemple plus de 14 000 « sociétés écran » et, selon l’économiste Gabriel Zucman, ce pays est le « paradis fiscal numéro 1 » des multinationales américaines.Malgré ce type d’obstacles, de notables avancées ont petit à petit eu lieu au niveau mondial et européen. Depuis une décennie, l’OCDE puis l’Union européenne augmentent les obligations de transparence des administrations fiscales et des entreprises, et ont permis l’échange automatique d’informations bancaires. Si des failles subsistent dans ce processus, selon l’EU Tax Observatory l’évasion fiscale offshore aurait tout de même été divisée par trois environ grâce à cette avancée, en moins de 10 ans !
Malheureusement de nombreuses entreprises continuent malgré tout de garder jalousement leur secret fiscal : seules 4% des 1600 plus grandes entreprises dans le monde rendent publiques leur stratégie fiscale mondiale et les impôts qu’elles paient pays par pays. Mais surtout, aucune obligation de transparence ne pourra mettre fin au problème, sans être associée à un meilleur système de taxation et de lutte contre le transfert de bénéfices et la concurrence fiscale à outrance.
Pour aller plus loin :
Le documentaire « La (très) grande évasion » réalisé par Yannick Kergoat, à voir :
- soit sur le site : https://www.oxfamfrance.org/inegalites-et-justice-fiscale/evasion-fiscale-panama-papers-ou-en-est-on/
- soit sur youtube : https://www.youtube.com/watch?v=D7NsPaQCYX4
mise en ligne le 1er avril 2026
Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr
Une étude inédite alerte sur les conséquences désastreuses des conditions de travail des livreurs sur leur santé physique et mentale, battant en brèche le récit d’une flexibilité choisie. Une enquête éclairante alors que la France doit transposer, avant décembre, une directive européenne sur le travail des plateformes.
C’est la première enquête du genre, destinée à documenter à grande échelle les conditions de vie et de travail des livreurs en France, ainsi que leur état de santé. Baptisée « Santé-course » et publiée mardi 31 mars, elle alerte sur la situation médico-sociale « alarmante » de ces travailleurs. Violentés, discriminés, mal payés, mal soignés : leur état de santé est « moins bon que dans le reste de la population ».
Menée entre janvier et juillet 2025, l’étude, un projet de recherche en sciences sociales et sciences pour la santé, a permis de recueillir la parole de plus d’un millier de livreurs à Paris et Bordeaux – des hommes à près 99 %. La majorité déclare travailler entre six et sept jours par semaine, cumulant en moyenne 63 heures de travail hebdomadaire pour un revenu faible : 1 480 euros brut par mois, soit moins de 6 euros brut de l’heure. Faute d’argent, plus d’un livreur sur deux dit avoir déjà passé une journée entière sans prendre un vrai repas.
« L’ubérisation a fait réémerger un travail à la tâche fondé sur l’exploitation de la précarité », commente Jean-François Corty, le président de Médecins du monde, partenaire de cette enquête. Elle est le fruit d’un travail conjoint d’associations accompagnant les livreurs et d’une équipe de recherche interdisciplinaire, en l’occurence l’IRD, Institut de recherche pour le développement, et l’Ined, Institut national d’études démographiques.
En préambule, l’étude rappelle que « ce secteur d’activité repose sur une main-d’œuvre économiquement dépendante des plateformes numériques de travail », ces dernières recourant de manière structurelle « à des travailleurs sans titre de séjour stable, sans autorisation de travail et sans statut de salarié ». Les livreurs interrogés sont en effet « à 98 % des personnes immigrées » dont « 68 % n’ont pas de titre de séjour et 76 % sont contraints de louer un compte à une personne tierce », versant en moyenne « 528 euros par mois [au] propriétaire » dudit compte.
Surveillés et contrôlés
Huit livreurs sur dix se sentent fatigués et présentent des troubles. Un tiers d’entre eux font état de maux de ventre, de perte d’appétit ou de vertiges répétés. La moitié souffrent d’essoufflement, de problèmes de sommeil et de fatigue oculaire. Mais beaucoup renoncent aux soins, faute de moyens et de titre de séjour : « 32 % des livreurs ne disposent d’aucune couverture santé », indique l’enquête « Santé-course ».
Pourtant, les accidents sont fréquents : 58,7 % des livreurs interrogés racontent avoir eu au moins un accident dans le cadre de leur travail et ont été, dans leur grande majorité, blessés. La quasi-totalité d’entre eux (94%) n’a pas tenté « de contacter une éventuelle assurance de la plateforme » et ceux qui l’ont fait – soit 21 personnes – n’ont pas été pris en charge.
Le quotidien des livreurs est également émaillé de violences. Plus de 60 % d’entre eux rapportent avoir été victimes d’agression verbale, voire physique. En majorité, ces violences sont commises par la clientèle mais aussi par le personnel des restaurants. Les discriminations sont également courantes, là encore en majorité de la part des clientes et clients. Les livreurs à vélo décrivent aussi des contrôles fréquents de la police, près des deux tiers ont été contrôlés au moins une fois au cours des douze mois précédents.
Quant à la pression, elle est permanente. Plus d’un livreur sur deux déclare « se sentir contraint d’accepter les trajets et horaires imposés par la plateforme » et trois sur quatre affirment « suivre strictement ses instructions par crainte d’être déconnectés », se sentant « surveillés et contrôlés en permanence par la plateforme ».
En démontrant ainsi « l’ampleur et la complexité des difficultés auxquelles les livreurs de plateformes sont confrontés », l’enquête « Santé-course » appelle « à une mobilisation conjointe des pouvoirs publics, des plateformes, des professionnels de la santé au travail et des acteurs associatifs ». Et rappelle que la France a l’obligation de transposer, avant le 2 décembre 2026, la directive européenne visant à améliorer les conditions des travailleuses et travailleurs « ubérisés ».
Une directive européenne qui pourrait changer la donne
Arraché en 2024, malgré la franche opposition de la France, le texte impose aux États membres de l’Union européenne d’instaurer une présomption de salariat pour les travailleuses et travailleurs de plateformes. Pour l’heure, celles et ceux qui veulent faire reconnaître leur statut de salarié·e doivent engager des démarches individuelles et coûteuses devant la justice.
La directive inverse la charge de la preuve : il appartiendra aux plateformes de prouver qu’un travailleur est réellement indépendant en cas de contestation devant un tribunal. Le texte entend en effet « faciliter » les procédures dans le but de corriger le « déséquilibre des pouvoirs entre les personnes exécutant un travail via une plateforme et la plateforme de travail numérique ».
La directive prévoit aussi un encadrement du « management algorithmique » utilisé par les plateformes : elles ne pourront plus désactiver le compte d’un chauffeur ou d’un livreur sans voie de recours, comme c’est le cas aujourd’hui, et seront tenues à la transparence. « Les plateformes de travail numériques recourent largement à [...] des systèmes de prise de décision automatisés », souligne le texte qui leur impose de fournir des « informations sous une forme concise, simple et compréhensible » et de garantir « un contrôle humain ».
À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales ? Danielle Simonnet, députée L’Après de Paris
L’enjeu de transposer le texte dans le droit français est immense et le risque d’une déclinaison a minima, particulièrement redouté. Une tribune, signée par nombre de collectifs de livreurs et d’organisations syndicales, publiée mi-mars dans le Club de Mediapart, avertit : la France devra produire une « transposition ambitieuse à la hauteur de notre modèle social » pour rendre cette présomption de salariat « opérationnelle et efficace ».
Pour l’heure, le gouvernement n’a pas avancé ses pions, tant sur le fond de la transposition que sur le calendrier de la discussion parlementaire. La députée (L’Après) de Paris Danielle Simonnet planche, elle, sur le sujet depuis près d’un an. « Nous avons quelque chose de quasi abouti qui nous permettra de présenter un contre-projet ou d’en extraire des amendements pour mener la bataille quand ils dégaineront leur proposition de loi », indique-t-elle à Mediapart.
Rétablir une réelle protection sociale
L’élue entend par exemple donner à l’inspection du travail « les moyens de requalifier les faux indépendants ». Avant d’être remaniée sous pression de la France, la directive européenne prévoyait que les autorités compétentes puissent s’adosser à la victoire d’un travailleur en justice pour requalifier tous les autres travaillant pour la même plateforme. La version finale est bien plus floue, laissant une épaisse marge de manœuvre aux États membres de l’Union européenne, obligés de transposer le texte.
« Il peut y avoir des versions maximalistes et d’autres, minimalistes », commente l’eurodéputée La France insoumise Leïla Chaibi, négociatrice de la directive pour le groupe La Gauche au Parlement européen. « Il faut vraiment faire monter la pression pour arriver à une transposition la plus ambitieuse possible », ajoute-t-elle. « On sent d’ores et déjà que le gouvernement a une interprétation bien différente de la nôtre », glisse d’ailleurs Danielle Simonnet, la députée de Paris, prête à ferrailler pour obtenir le texte le mieux-disant.
L’élue entend « protéger notre système de protection sociale afin qu’il recouvre ses droits via les cotisations patronales qui lui sont dues » et s’interroge : « À l’heure où le gouvernement insiste sur la nécessité de lutter contre la “fraude sociale”, comment accepter que persiste une fraude massive aux cotisations sociales qui coûte plus de 3 milliards d’euros à notre système ? »
Considérer les travailleurs des plateformes comme des salariés et non des indépendants obligerait en effet les plateformes à s’acquitter des cotisations sociales. L’Urssaf réclame d’ailleurs 1,7 milliard d’euros à Uber en s’appuyant sur la situation de 71 000 chauffeurs ayant exercé entre 2019 et 2022, comme l’a révélé Revue21 en février 2026.
Selon l’organisme chargé de récolter les cotisations, l’entreprise a eu recours à de faux indépendants et devrait procéder elle-même au paiement des cotisations prises en charge par les conducteurs et conductrices de VTC –qui devraient donc bénéficier de tous les avantages liés au salariat.
La justice pénale condamne déjà les plateformes pour ce prétendu statut d’indépendant. Le 25 mars 2026, Foodora, plateforme allemande pionnière dans l’ubérisation de la livraison qui a fait travailler des milliers de livreurs en France de 2015 à 2018, a accepté d’être condamnée à 200 000 euros d’amende à l’issue d’une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC), sorte de plaider-coupable à la française.
En 2022, une autre plateforme, Deliveroo, a été condamnée au pénal à 375 000 euros d’amende (la peine maximale prévue par la loi) pour « le détournement planifié et généralisé » du statut d’indépendant·e.
Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. Ibrahim Ouattara, membre d’Amal à Bordeaux
La France a désormais huit mois pour intégrer la directive européenne dans son droit et, en coulisses, les associations accompagnant les livreurs jugent essentiel que les livreurs aient voix au chapitre. Les maisons des livreurs et coursiers sont donc fortement mobilisées, notamment à Paris au sein du Collectif pour l’insertion et l’émancipation des livreurs (Ciel) et à Bordeaux chez Amal, l’association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs. CoopCycle association, qui regroupe les fondatrices et fondateurs de la fédération de coopératives de livraison à vélo, est également de la partie.
« La force de ces structures, les maisons des livreurs, est d’avoir des retours directs des travailleurs », explique Kévin Poperl, de CoopCycle. Au cours des échanges, des revendications concrètes émergent, notamment autour du sujet de la location de compte par des tiers à des livreurs sans papiers. « Beaucoup de discours apparentent ça à une mafia, souligne Kévin Poperl. En réalité, ce sont des réseaux de solidarité pour des personnes qui viennent d’arriver et qui sont en galère. »
Or, en cas de demande de régularisation, la reconnaissance de ce travail par les autorités s’avère difficile, voire impossible, faute de preuves jugées tangibles. « Les personnes qui louent les comptes n’ont pas de documents officiels à leur nom, explique Ibrahim Ouattara, livreur jusqu’en 2025 et membre d’Amal à Bordeaux. Ils fournissent des preuves de virement et des captures d’écran mais ça aboutit rarement. Nous, on veut que ce travail soit pris en compte dans leur demande de régularisation », plaide-t-il, ajoutant : « Les plateformes, la police, l’État… Tout le monde sait que ce sont des sans-papiers qui font les livraisons, mais c’est un sujet tabou. »
La tribune publiée mi-mars le martèle : « Un événement crucial pour la protection sociale française est en train de se jouer » dans le cadre de cette transposition, décrite comme un moment clé pour en finir avec l’hypocrisie générale qui entoure le travail des plateformes numériques. Mais une source qui planche sur le dossier prévient : « Dans cette histoire, le boss, c’est Emmanuel Macron. Il est à fond pour défendre l’ubérisation et préserver les intérêts des plateformes. » Et ajoute : « Tout ça n’augure rien de bon pour les travailleurs. »
mise en ligne le 31 mars 2026
par Ludovic Simbille sur https://basta.media/
80 à 100 milliards d’euros de fraude fiscale d’un côté, 15 milliards de fraude sociale de l’autre, surtout du fait des entreprises. Mais c’est aux demandeurs d’emploi et aux allocataires de minimas sociaux qu’un nouveau projet de loi s’attaque.
Les débats ont repris à l’Assemblée nationale sur le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. Les députés doivent étudier près de 400 amendements jusqu’au 1er avril, après une première séance de discussion les 25 et 26 février, interrompue pour cause de campagne pour les élections municipales.
Le texte vise à mieux détecter et mieux sanctionner ces fraudes qui constituent une « atteinte directe au pacte républicain », pointait le dossier de presse du projet législatif, au moment de sa présentation en conseil des ministres en octobre dernier.
Il s’agit de « muscler le jeu face à des fraudeurs qui n’ont aucun état d’âme », disait son rapporteur, le sénateur (centriste) Olivier Henno, lors du passage du texte au Sénat en novembre. Et ce – nous étions alors en plein débat sur le budget – afin de « garantir l’acceptabilité des mesures d’effort demandées aux Français en luttant davantage contre ceux qui ne respectent pas les règles du jeu ». Et au passage « mieux récupérer » plusieurs milliards d’euros dans les finances publiques.
Rien pour lutter contre la fraude fiscale
Le Parlement va-t-il ainsi enfin s’attaquer aux dizaines de milliards d’euros qui échappent, via les paradis fiscaux et des montages financiers complexes, à l’effort commun en faveur de l’intérêt général ? Aucunement. La future loi « ne contient pas de réforme d’ampleur des outils de lutte contre les fraudes sociales et fiscales », relevait le Conseil d’État dans son avis.
Plutôt fourre-tout, le projet concerne autant le crime organisé, le travail dissimulé, la formation professionnelle, le transport sanitaire que les victimes d’accidents du travail ou de maladies professionnelles. Et cible surtout les chômeurs, les personnes au RSA, ou à revenus modestes et en situation de handicap...
Le texte demeure « très orienté vers la lutte contre la fraude sociale », regrette l’Observatoire de la justice fiscale, qui appelle le gouvernement à « ne pas se tromper de cible ». Sur les 23 mesures étudiées par l’association, 4 concernent la fraude fiscale et le blanchiment, tandis que 16 s’attaquent à ladite fraude sociale. Trois sont communes aux deux fraudes. Les deux préjudices ne sont pourtant ni de la même nature – percevoir indûment des allocations pour joindre les deux bouts ne s’apparente pas tout à fait à éviter l’impôt par des montages financiers – ni du même ordre de grandeur…
Dernier exemple en date, la révélation d’après laquelle plus de 13 000 familles millionnaires, redevables de l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), donc propriétaire d’un patrimoine supérieur à 1,3 million d’euros, ne payaient aucun impôt sur le revenu. Mais ce ne sont pas ces personnes fortunées que vise le projet de loi relatif à la lutte contre les fraudes sociales et fiscales. C’est bien sur les chômeurs indemnisés ou les personnes percevant l’allocation adulte handicapée que vont porter les efforts de contrôle.
« Le chômeur n’est pas un fraudeur »
S’il reste « très difficile d’évaluer précisément l’ampleur de la fraude fiscale, qui repose par définition sur des comportements dissimulés », selon le Conseil d’analyse économique, le manque à gagner fiscal oscillerait entre 80 et 100 milliards d’euros. Pour la fraude sociale, c’est autour de 15 milliards par an, sachant que la moitié de celle-ci provient d’employeurs qui sous-déclarent les cotisations sociales à l’Urssaf, ou de quelques escroqueries massives, comme, dans le cas de l’assurance-maladie, l’affaire des fausses facturations de soins dentaires par des centres de santé fictifs.
Du côté des prestations sociales (RSA, allocations chômage ou même retraite), le plus gros poste de fraude s’élève à moins de 10 % des sommes distribuées, comme le rappelle Alternatives Économiques. La fraude au chômage représente, elle, environ 110 millions d’euros sur 36 milliards d’euros d’allocations versés en 2024, soit une part minime de 0,3 %. « C’est la démonstration que le chômeur n’est pas un fraudeur », soutient Christophe Moreau, membre du bureau national du syndicat FSU-Emploi. Cet élu au conseil économique et social central de France Travail voit dans le projet de loi, une nouvelle occasion de « taper sur les plus pauvres ».
À commencer par contrôler les revenus des autoentrepreneurs bénéficiant du RSA. Ou en permettant aux maisons départementales des personnes handicapées (MDPH) d’échanger des informations pour contrôler la fraude à l’allocation adulte handicapé (AAH), pourtant très marginale (1,46 % de l’ensemble des prestations, pour 1,3 million d’allocataires).
Donner aux administrations sociales – Caisse nationale d’assurance-maladie, Caisse nationale des allocations familiales et France Travail – les « mêmes moyens que la direction des finances publiques », voilà l’esprit général de loi. Ainsi que « renforcer la coopération entre les administrations fiscales, douanières et sociales ».
France Travail is watching you !
En langage administratif, ce partage d’informations s’appelle un « droit de communication ». Instauré en 2008, il permet aux agents de vérifier auprès d’un tiers les informations déclarées par l’allocataire. Et depuis des années, les diverses bases de données « communiquent » de plus en plus.
Les auditeurs de l’ex-Pôle Emploi, chargés de lutter contre ces manquements, disposent déjà d’accès aux comptes bancaires ou fournisseurs d’énergie des fraudeurs présumés. La création de France Travail en janvier 2024 a permis aux organismes d’insertion sociale (Cap emploi, missions locales…) de mutualiser les données de chaque inscrit sur la plateforme.
Le témoignage de Gaëlle, agricultrice près de Brest et allocataire du RSA en attendant que son activité génère suffisamment de revenus, est édifiant sur la manière dont ce type de contrôles peut se muer en harcèlement institutionnel. Le projet de loi ouvre la voie pour étendre ce type de contrôle à toute personne indemnisée ou allocataire d’un minima social.
Cela n’a pas empêché la sénatrice LR de l’Isère Frédérique Puissat de faire adopter un amendement en commission des affaires sociales, permettant aux agents de France Travail l’accès au fichier des compagnies aériennes, au registre des Français établis hors de France, aux opérateurs de téléphonie ou encore de traiter les données de connexion des inscrits sur la plateforme.
Pourquoi savoir si les assurés voyagent ou ouvrent des comptes à l’étranger ? « C’est toujours ce présupposé que les gens vont s’actualiser au bled ou ailleurs pour toucher leurs allocations au soleil », raille Christophe Moreau, en référence à des chômeurs pistés sur les réseaux sociaux ou des travailleurs immigrés accusés de toucher leurs indemnités sans vivre en France. « En plus, c’est absurde ! Il suffit de prendre un VPN pour faire croire qu’on se connecte en France », ajoute le syndicaliste. Ces deux dernières mesures introduites par le Sénat ont été annulées par les députés.
Des « manquements délibérés » peu vérifiables
Pour percevoir une allocation, il faut résider de façon stable et effective en France, avait tranché la Cour de cassation en 2018. Dans le même esprit, la loi prévoit que le versement des indemnités chômage s’effectue exclusivement sur des comptes domiciliés en France ou en pays de la zone euro.
Une mesure ni « nécessaire, ni appropriée », a jugé le Défenseur des droits dans son avis sur le projet de loi, au nom du principe de non-discrimination. Car « le contrôle de la condition de résidence en France peut se faire par d’autres moyens ». En clair, pas besoin de cette nouvelle loi pour contrôler le respect des conditions de résidence.
Autre mesure prévue par le législateur : la possibilité de procéder directement sur le compte de l’assuré à des saisies administratives pour retenir la totalité des versements à venir d’allocation chômage, en cas d’indus engendrés par un « manquement délibéré ou manœuvres frauduleuses ». Comme l’a repéré sur son blog l’économiste Michel Abhervé, cette formulation « susceptible d’interprétation » ne figurait pas dans l’étude d’impact de la loi. Le Conseil d’État a donc suggéré de ne pas retenircette mesure envisagée car « aucun élément (…) ne permet d’apprécier l’importance des situations, vraisemblablement marginales ».
« Des risques d’atteintes aux droits »
Pour les chômeurs indemnisés, les cas de « fraude » sont le plus souvent le fait de fausses déclarations, de documents erronés ou d’une mauvaise actualisation de son activité professionnelle générant des trop-perçus. En pratique, la distinction entre irrégularités volontaires et erreurs « peut être difficile à opérer », estimait en 2020 la Cour des comptes. Dans le même sens, le Défenseur de droits recommande plutôt « d’harmoniser les qualifications utilisées », entre erreurs, manquements délibérés ou pas, ou fraudes avérées, pour éviter un grand « risque d’incertitude juridique ».
Au contraire, le projet de loi prévoit de suspendre le versement de l’indemnité chômage ou de l’allocation en cas de simple suspicion. « Tout cela participe à un contrôle renforcé des plus démunis », regrettait Christophe Moreau. D’autant que « dès qu’il y a suspicion, on suspend l’allocation. Il n’y a aucune présomption d’innocence, ce qui est contraire à notre justice ».
Résultat, le médiateur de France Travail voit le nombre de recours exploser ces dernières années, avec plus de 60 000 sollicitations en 2025. Le ministre du Travail, Jean-Pierre Farandou, a déclaré en février que le gouvernement pourrait être favorable à des amendements venus de la gauche pour « maintenir le reste à vivre des allocataires le temps de la suspension conservatoire ».
Pour la défenseure des droits, Claire Hédon, cette « focalisation exclusivement répressive » présente « des risques d’atteintes aux droits et libertés » et « d’aggraver le phénomène de non-recours [quand des citoyens renoncent à faire valoir leurs droits, ndlr], aujourd’hui bien plus massif que la fraude sociale elle-même »…
Rachel Garrat-Valcarcel sur www.humanite.fr
Des députés de droite et macronistes ont voté en faveur d’un amendement du RN anti-pauvres, lui permettant d’être adopté. Dans le même temps, les propositions de la gauche contre la fraude fiscale ont été rejetées.
Pas de surprise à l’Assemblée nationale : l’examen du projet de loi de « lutte contre les fraudes sociales et fiscales » est un prétexte pour faire la chasse aux pauvres. Lundi soir, les députés ont en effet adopté un amendement du Rassemblement national pour considérablement durcir les pénalités en cas de fraude aux prestations sociales. Bien entendu, l’adoption de cet amendement n’a été rendue possible que grâce aux voix de certains députés de droite, marconistes et même centristes, alors que la gauche a voté contre. Résultat des courses : 27 pour (dont 8 de la coalition gouvernementale), 24 contre (dont 20 de gauche).
D’après l’AFP, l’amendement RN adopté instaure une amende plancher « égale au triple des montants indûment perçus », puis à « cinq fois le montant concerné » à la première récidive. À partir de la troisième infraction, c’est la suspension. « Retirer une prestation sociale à quelqu’un, c’est le condamner à la mort sociale », a lancé le député insoumis Louis Boyard.
Le gouvernement, par la voix du ministre des Comptes publics David Amiel, avait émis un avis défavorable à l’amendement. Il a déploré un « discours populiste » du RN consistant « à faire de la fraude sociale, une fraude des plus précaires (…) Ce n’est pas vrai. La fraude sociale est faite en majorité par des professionnels de la fraude. » En effet, quand elle existe, la « fraude sociale » est rarement le fait des assurés, mais le plus souvent celui des professionnels de santés et des patrons.
Le renforcement de la lutte contre la fraude fiscale rejeté
Et surtout, les 13 milliards d’euros estimés (2,1 milliards détectés) de « fraude sociale » ne sont pas grand-chose au regard des 80 à 120 milliards d’euros estimés (16,7 milliards détectés) de fraude fiscale d’après les chiffres même du ministère de l’Économie et des Finances pour 2024. Or, à ce sujet, la droite et l’extrême droite semblent moins allantes. Toujours lundi soir, les amendements de gauche visant à renforcer la lutte contre la fraude fiscale ont eux été rejetés.
Notamment, d’après l’AFP, une proposition du groupe socialiste de créer un registre répertoriant les œuvres d’art d’un montant supérieur à 50 000 euros avec l’objectif d’éviter d’éluder les impôts. « C’est hallucinant ce que vous demandez à des gens qui touchent des prestations sociales, et ce que vous refusez de demander à ceux qui ont des œuvres d’art de 50 000 euros », a dénoncé Mathilde Feld (LFI). Le socialiste Laurent Baumel a même jugé que la partie fraude fiscale du projet de loi n’était qu’un « prétexte » pour un texte « entièrement ciblé vers la mise en question des personnes les plus pauvres, les plus précaires ».
mise en ligne le 30 mars 2026
Nadège Dubessay sur www.humanite.fr
La fin de la trêve hivernale, mercredi 1er avril, marque la reprise des procédures d’expulsion. Le record atteint en 2025 pourrait être à nouveau dépassé. Derrière ces chiffres, des vies brisées et des familles de plus en plus criminalisées.
Toutes ces dernières années, il n’a pas lâché l’affaire. Chaque matin, il se disait que, s’il avait encore un toit, alors il y aurait de l’espoir. Pourtant, au bout, l’expulsion arrivait, inévitablement. Mais aujourd’hui, Rémi sourit en nous ouvrant la porte de son appartement. Depuis cinq mois, l’homme de 37 ans a emménagé au cœur du 20e arrondissement, dans un logement HLM de la Régie immobilière de la ville de Paris (RIVP).
Le bailleur social a racheté l’immeuble à la Fondation Rothschild et dans le hall, fraîchement repeint, des électriciens s’affairent. La visite est rapide : un 23 m2 avec une minuscule cuisine, qui côtoie une pièce où Rémi a installé un lit, un bureau et une bibliothèque abondamment fournie. Il peut maintenant dormir tranquille.
Durant plus d’une décennie, celui qui travaille pour une compagnie théâtrale a coulé des jours heureux dans un 24 m2 de Belleville. Chaque mois, l’intermittent du spectacle honorait son loyer de 500 euros – une aubaine, dans la capitale. Mais en 2019, l’appartement est racheté. À la fin de son bail, Rémi reçoit un appel : « Mon loyer n’était pas assez rentable pour la nouvelle propriétaire, pourtant multipropriétaire. Elle m’annonce qu‘elle veut le doubler et menace de me mettre à la porte. »
1 800 euros de revenu mensuel, insuffisant pour se loger à Paris
Dans la foulée, il reçoit un courrier de l’avocat de la propriétaire, qui lui réclame… 42 000 euros de dommages et intérêts ! Rémi s’en aperçoit à ses dépens : son statut précaire, ses 1 800 euros mensuels ne lui permettent pas de prétendre à un logement sur Paris. « Je n’ai essuyé que des refus. » Alors il reste là où il est, et continue de payer 500 euros chaque mois.
Sa première assignation au tribunal arrive en 2021 : la juge considère comme irrecevable la demande de la propriétaire. Mais celle-ci revient à la charge et, via la SCI qu’elle a créée, envoie un congé par voie d’huissiers, expliquant qu’elle veut loger son fils – devenu entre-temps associé de la SCI. « Moi, raconte Rémi, on me demande de partir sans me proposer de solution. » 2024 : la juge valide le congé.
Première convocation au tribunal en février 2025, durant la trêve hivernale qui interdit toute expulsion mais « qui n’empêche pas les dossiers d’avancer », note Rémi. La préfecture autorise le concours des « forces de l’ordre » : « Quand la police entre dans l’histoire, vous savez que vous êtes expulsable au 1er avril. Les bruits dans l’escalier ne sont plus perçus de la même façon. »
Rémi le sait aujourd’hui : ce qui l’a sauvé, c’est d’être sorti de l’isolement. « J’ai frappé à toutes les portes : la Ccapex (le service de prévention contre les expulsions de la préfecture, NDLR), les services sociaux de la Ville de Paris, mais aussi les associations comme Droit au logement et la Fondation pour le logement des défavorisés. J’y ai rencontré des gens formidables. » Dès 2014, il avait fait une demande de logement social, ce qui l’autorise à monter un dossier Dalo (droit au logement opposable) qui permet aux demandeurs d’un logement social, dans certaines situations, d’être reconnus prioritaires.
« J’ai eu de la chance, on est tous des expulsables »
Régulièrement, il appelle le commissariat du 20e pour savoir si une date d’intervention est prévue. Un sale matin, on lui répond que c’est pour la deuxième semaine d’octobre. Durant l’été, Rémi avait accepté deux propositions de HLM. « Mais la procédure d’expulsion galopait. Aux services sociaux, on m’avoue qu’ils ne savent plus quoi faire. La préfecture expulse de plus en plus et ne les écoute plus. »
Rémi prend son courage à deux mains et expose sa situation aux élus : le maire, l’adjoint au logement, la députée… « Ils ont fait une demande de suspension de la date d’intervention d’expulsion à la préfecture, jusqu’à ce que je sois relogé. » Le 25 octobre, il emménage dans son nouvel appartement : « J’ai eu de la chance. Mais je me dis que le système n’est pas tendre avec nous. Qu’on est tous des expulsables… »
Ce genre de dénouement heureux devient rare. Pour beaucoup, le 1er avril tombe comme un couperet. L’an dernier, le nombre d’expulsions exécutées par la police, sur décision du préfet, est monté à 30 500, selon les commissaires de justice (ex-huissiers), soit une hausse de 27 % en un an et de 60 % en deux ans. Deux fois plus qu’en 2015 : du jamais-vu. Déjà, en 2024, les expulsions étaient reparties à la hausse après le Covid, explosant de 87 % par rapport à 2023. La faute à l’aggravation de la crise du logement, à la baisse des APL, à l’inflation, à l’augmentation du coût de la vie… Mais pas que.
L’année 2024 marque le durcissement des politiques publiques en matière d’expulsions. Une dérive qui trouve son point d’orgue dans la loi dite Kasbarian-Bergé du 27 juillet 2023 : délais raccourcis, pouvoirs du juge restreints, conditions d’accès aux délais de paiement durcies, recours accru à la force publique… Résultat : des ménages en difficulté peuvent être expulsés manu militari, même s’ils essaient de régulariser leur situation. Et peu importe s’il s’agit de personnes âgées, ou s’il y a un nourrisson dans le foyer.
« Il est quasi impossible aujourd’hui d’avoir une décision de justice qui accorde un échéancier et un maintien dans les lieux, même pour un ménage ayant repris ses paiements », constate amèrement Marie Rothhahn, responsable de la plateforme Allô prévention à la Fondation pour le logement. « Derrière ces mécanismes juridiques, ce sont des ménages expulsés pour quelques centaines d’euros, des procédures absurdes et des parcours de vie brisés », alerte la fondation.
« En 2022, nous avons enquêté sur ce que devenaient les ménages expulsés. Il s’avère qu’un à trois ans plus tard 32 % n’ont toujours pas retrouvé de logement et vivent encore à l’hôtel, chez un tiers ou dans d’autres formes de non-logement. Un pourcentage qui a dû augmenter depuis », commente Marie Rothhahn.
« Plutôt que de régler la crise du logement, l’État s’en prend aux plus faibles »
Rebecca fait partie de ceux à qui la vie n’a pas fait beaucoup de cadeaux. À fleur de peau, elle ne dort plus beaucoup, le moindre bruit l’insupporte. Elle s’excuse pour le désordre dans son appartement, un T1 de 28 m2 qu’elle loue depuis dix-huit ans à un bailleur social, dans le 19e arrondissement. La comédienne de 45 ans a souvent alterné son intermittence avec des moments de galère, des formations bidon proposées par France Travail et des boulots de survie : serveuse, hôtesse d’accueil…
« Une histoire de vie précaire comme beaucoup d’autres », sourit-elle en tirant sur sa clope : « Le Covid a été fatal. Après l’année blanche accordée aux intermittents, qui a permis de maintenir le droit au chômage, je n’ai pas réussi à rebondir. » Rebecca se retrouve au RSA, les dettes de loyers s’accumulent. « Mais jamais des grosses sommes, j’arrivais toujours à me remettre à flot », précise-t-elle.
Elle obtient 280 euros d’APL et, avec un loyer de 400 euros, réussit vaille que vaille à s’en sortir, même avec moins de 700 euros pour vivre. Mais sa santé mentale en prend un coup, jusqu’à en perdre les pédales. Comme cette nuit où, en rentrant, elle actionne bruyamment le couvercle des poubelles dans la cour commune, ce qui fait caisse de résonance et réveille pas mal de voisins, forcément mécontents.
Rebecca n’a plus de dettes, mais son bail n’a pas été renouvelé. Ne supportant plus son barouf, certains voisins ont fini par se plaindre auprès du bailleur social. En octobre, elle reçoit un courrier du commissariat. Un dernier avis pour rendre les clés de son appartement avant l’expulsion. « J’ai trouvé enfin un CDI comme agent d’accueil dans une boîte de formation linguistique. Je me fais soigner. Je me bats tout le temps. Seule. Mais peut-être que le1er avril, je serai à la rue », souffle-t-elle, les yeux rougis.
Une plateforme pour conseiller et orienter les ménages sur tout le territoire
Face à une injustice sociale insupportable, des élus locaux, des associations tentent de limiter les dégâts. La Ville de Paris mène de longue date une politique de prévention des expulsions. Une charte a été signée avec les différents acteurs du logement, les services sociaux municipaux accompagnent les locataires en difficulté. À la Fondation pour le logement, une plateforme de prévention des expulsions informe, conseille et oriente vers la cinquantaine d’associations qui accompagnent les ménages, sur tout le territoire.
Droit au logement (DAL) se bat depuis des années pour l’arrêt des expulsions sans relogement et le respect des lois qui protègent les locataires, comme la loi Dalo. Mais aussi pour la baisse des loyers, la réalisation de logements sociaux et la réquisition des logements vacants.
Jeudi 26 mars, sous les fenêtres du ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, la plateforme Un logement pour tou·te·s – qui regroupe des associations, des collectifs et des syndicats – conviait la presse. Jean-Baptiste Eyraud, l’infatigable fondateur du DAL, est bien évidemment aux premières loges. « Plutôt que de régler la crise du logement, l’État s’en prend aux plus faibles », martèle-t-il. Encore et encore, il dénonce « la cruauté sociale » et la criminalisation des plus pauvres. Qui atteint de bien tristes sommets.
mise en ligne le 29 mars 2026
Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr
L’artiste a fait une visite surprise aux salariés d’Erasteel, à l’occasion du concert de l’Harmonie municipale. Un événement auquel, sans le véto de l’éducation nationale, les élèves des écoles et d’un collège se seraient associés en chantant « les Mains d’or ».
Une sirène d’usine a retenti pour l’ouverture du second acte du grand concert annuel de l’Harmonie commentryenne. Ce 28 mars 2026, l’événement rend hommage aux forgerons de cette ville de l’Allier, en passe d’être licenciés par Erasteel. Quelques‑uns d’entre eux, en tenue orange, ont gagné la scène sous une haie d’honneur.
La chorale a rejoint l’orchestre. Aline Schwartz a lâché sa contrebasse pour diriger les chœurs. Alors qu’ils entament le troisième couplet des Mains d’or accompagnés par les cuivres, une voix grave se joint aux leurs. L’auteur de cette chanson mythique a surgi des coulisses, micro en main. Le refrain « travailler encore » est repris ad libitum par les enfants.
Dans le public, très peu étaient dans la confidence. « C’est vraiment lui ? » entend‑on chuchoter. Avant de s’éclipser, Bernard Lavilliers se fend de quelques mots : « Je suis venu parce que j’ai écrit cette chanson et que j’assume de dénoncer la suppression dégueulasse de la possibilité de gagner sa vie. Je vous soutiens parce que j’ai fait le même métier que vous à une époque de ma vie. »
Des enfants interdits de chanter « les Mains d’or »
Un geste fort, motivé par une double injustice. Celle de voir des salariés sacrifiés sur l’autel de la rentabilité à court terme, au mépris d’un projet d’avenir élaboré par les salariés qui permettrait de sauver l’usine et une large partie des emplois en développant la filière de recyclage déjà en place.
« Le fonds d’investissement qui nous a rachetés rejette tout en bloc, on ne sait même pas si notre projet est présenté à des repreneurs potentiels. C’est lamentable que les pouvoirs publics n’interviennent pas plus efficacement », expliquait dans les loges à Bernard Lavilliers Dorian Durban, le responsable CGT de l’usine, avant de rejoindre l’orchestre et d’emboucher son cor d’harmonie.
L’autre injustice qui a décidé le Stéphanois, en plein enregistrement de son prochain opus, à prendre la route pour Commentry, a été de voir les écoliers et collégiens empêchés de chanter sa chanson en public. En février, comme l’a révélé l’Humanité, sous couvert d’« atteinte à la laïcité » et de « devoir de neutralité », les instances de l’éducation nationale ont commencé à faire pression sur les écoles primaires de la ville, où la dumiste Aline Schwartz apprenait cette chanson aux élèves.
La professeure de musique du collège, qui avait prévu de se joindre avec des élèves au concert, a elle aussi reçu l’injonction écrite d’y renoncer. « Certains élèves ont pu venir avec leurs parents, mais au lieu de plusieurs centaines, ils ne seront finalement qu’une soixantaine à chanter », regrette Marina Rajewski, enseignante au collège.
Face à cette injonction dénuée de toute rationalité, elle et plusieurs de ses collègues ont décidé de monter sur scène lors du concert, avec un casque orange sur la tête. « Ce soir, je suis là en tant que fille de forgeron », précise celle qui, comme presque tout le monde dans la ville, vit dans sa chair le drame de la perte de 80 % des effectifs de l’usine.
« Je n’ai jamais oublié d’où je viens »
« Dans toutes les classes, les gamins sont touchés : leur père ou leur mère va être licencié. Alors, quand ils ont cru qu’on n’allait pas chanter les Mains d’or, certains se sont mis à pleurer… » raconte Aline Schwartz, très blessée d’avoir été soupçonnée de vouloir « instrumentaliser les enfants », alors qu’elle fait chanter cette chanson aux écoliers depuis plus de dix ans.
Une indignation partagée par Bernard Lavilliers qui, dès qu’il a eu vent de cette censure, a remué ciel et terre pour obtenir des explications. « J’ai même appelé le ministère de l’Éducation nationale… » confie ce fils d’une institutrice et d’un syndicaliste de la métallurgie, qui a lui-même éprouvé le travail de l’acier en fusion entre hauts-fourneaux et laminoir. « Je suis là par fidélité à moi‑même, à la condition ouvrière, assure‑t‑il. (…) Je n’ai jamais oublié d’où je viens. D’ailleurs, j’ai chanté à Florange, pour les ouvriers de l’usine de chaussures Bata, et tant d’autres… Ça ne se tient même pas à la politique, c’est presque organique. »
Quant au chef d’orchestre, Renaud Lacas, il a du mal à contenir son émotion : « Qu’on ait tenté d’empêcher un moment fraternel, beau, humain, est compliqué à gérer. Mais le voir se concrétiser enfin, avec la présence surprise de l’auteur des Mains d’or est quelque chose de merveilleux. Pour les enfants, c’est encore mieux qu’un cadeau de Noël ! » Une joie partagée par le maire, Sylvain Bourdier, réinstallé le matin même à l’hôtel de ville après avoir remporté l’élection face à la droite et à l’extrême droite.
Quant aux salariés d’Erasteel, Bernard Lavilliers leur a dédicacé une affiche originale des Mains d’or, réalisée par son épouse graphiste, avant de reprendre la route. Une marque de considération qui ne sauvera peut‑être pas l’usine, mais leur donne des forces pour continuer la lutte. « Et si l’espoir revenait ? »
mise en ligne le 28 mars 2026
Olivier Chartrain sur www.humanite.fr
C’est en tant qu’ancien dirigeant de l’agence européenne de contrôle des frontières que l’eurodéputé RN Fabrice Leggeri fait depuis 2024 l’objet d’une plainte déposée par la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et Utopia 56.
Au téléphone Maître Kamel Daoud, l’avocat de la LDH, se félicite : « Cela montre qu’il ne faut jamais baisser les bras et que la pugnacité des associations doit être saluée. » Avec Utopia 56, la Ligue avait déposé plainte en avril 2024 contre Fabrice Leggeri en tant que patron de Frontex, l’agence européenne aux frontières – un poste qu’il a occupé de janvier 2015 à avril 2022.
Après deux ans de procédure, cette plainte connaît un premier aboutissement. Selon une décision en date du 18 mars, rendue publique le mardi 24, la cour d’appel de Paris a décidé qu’il y avait « lieu à informer sur les faits tels qu’ils résultent de la plainte ». Cela entraînera la désignation prochaine d’un juge d’instruction à l’encontre de celui qui est devenu, en juin 2024, député européen pour le Rassemblement national.
34000 morts en Méditerranée depuis 2014
Les faits visés par la plainte pour complicité de crime contre l’humanité et d’actes de torture sont précis et documentés. Il s’agit, rappelle Me Daoud, des actes « de refoulement, de détention arbitraire, parfois de violences, commis par les garde-côtes grecs » en mer Égée, et qui ont pu aboutir à des disparitions. La mort du petit Aylan Kurdi, 3 ans, retrouvé noyé en septembre 2015 sur une plage grecque, était devenue le symbole terrible du drame qui se jouait alors en Méditerranée orientale.
Également visée par la plainte, « la collaboration étroite avec les garde-côtes libyens et l’appui financier, logistique et matériel » qui leur a été apporté par Frontex. Une collaboration poussée, « sous la responsabilité de Fabrice Leggeri », puisque Frontex allait jusqu’à fournir les coordonnées des bateaux d’exilés aux garde-côtes libyens, lesquels sont parfois intervenus hors de leurs eaux nationales.
Des opérations qui aboutissaient soit au retour des exilés en Libye, pays en guerre où ils sont livrés à tous les trafics et à toutes les exactions, soit aux tragédies qui ont fait de la Méditerranée le plus grand cimetière du monde avec 34 000 morts depuis 2014, selon les chiffres – parfois considérés comme sous-estimés – de l’Office international des migrations.
La responsabilité des donneurs d’ordres
Toujours selon l’avocat de la LDH, Fabrice Leggeri « avait conscience que tout cela était, a minima, irrégulier » car à l’époque, « il a délibérément caché et donné des consignes pour dissimuler les faits aux officiers des droits humains » intégrés au sein de l’agence qu’il dirigeait.
Le conseil espère que l’enquête qui va s’ouvrir « permettra de poser des questions aux témoins, aux collaborateurs et aux autorités de tutelle » de l’agence, afin « au moins de connaître les faits et savoir comment Frontex a pu déployer ainsi une politique de soutien aux agissements des garde-côtes grecs et libyens ».
Surtout, il souhaite que soit posée la question de « la responsabilité, institutionnelle et pénale, de ceux qui ont impulsé et organisé ces politiques de chasse aux migrants, au mépris des droits humains ». Selon l’entourage de l’eurodéputé RN, interrogé par l’AFP, celui-ci n’a « pas de commentaire à faire à ce stade ».
mise en ligne le 27 mars 2026
Tribune sur www.humanite.fr
Nous publions cet appel signé par des associations et des syndicats en soutien à la mobilisation citoyenne du 28 mars pour une résistance démocratique.
Les États-Unis de Trump, la Russie de Poutine, l’Italie de Meloni, mais aussi le Chili, l’Argentine, la Hongrie, la Slovaquie… Le constat est brutal : la démocratie et les droits humains sont en recul dans le monde, et ce recul s’accélère. Partout où l’extrême droite et les populistes illibéraux passent, les contre-pouvoirs sont attaqués, les droits régressent, à commencer par ceux des plus vulnérables : les immigrés, les minorités, les LGBTQ +, et ceux des femmes. Là où ses idées gagnent du terrain, l’autoritarisme s’installe.
Partout, l’internationale réactionnaire met ses immenses ressources à disposition de celles et ceux qui partagent ses idées. Cette mutualisation crée une force de frappe sans précédent.
Ce samedi 28 mars, de grandes manifestations sont prévues dont une journée « No Kings » contre les politiques du gouvernement Trump dans plus de 2000 villes aux États-Unis et une grande mobilisation contre les politiques du gouvernement Meloni en Italie.
Ces appels à la résistance démocratique sont inspirants pour tous ceux, toutes celles, qui veulent défendre une démocratie qui inclut. Elle est inspirante pour les citoyens engagés dans les combats de l’égalité et de la solidarité, pour la préservation du climat. Les pierres de la digue à construire contre les extrêmes droites se taillent chaque jour, partout, dans ses résistances.
En appelant à un rendez-vous citoyen ce même 28 mars, nous affirmons notre solidarité avec celles et ceux qui sont en lutte pour la défense de l’état de droit et les libertés fondamentales. Nous réaffirmons la force universelle des principes démocratiques et notre engagement aux côtés de toutes celles et ceux qui défendent la démocratie, les droits des travailleurs.euses, les droits de toutes et tous.
Solidaires avec les mobilisations dans les autres pays, nous sommes aussi conscients du risque désormais très plausible d’une bascule électorale qui mènerait la France à rejoindre la cohorte des gouvernements illibéraux et fascistes. Des signes sont là, toujours présents avant chaque bascule : saturation médiatique reprenant comme des évidences les idées de lʼextrême droite avec le rejet de tout ce qui fait la diversité de nos sociétés, glissements sécuritaires au détriment des libertés fondamentales élémentaires, attaques contre les droits et contre lʼégalité pour lʼaccès aux droits pour toutes et tous.
Lʼagenda de lʼextrême droite ne doit pas s’imposer, avec ses mots, ses obsessions discriminatoires. La France est dans cet entre-deux inquiétant, où les menaces sur la démocratie et lʼétat de droit se multiplient, mais où nous pouvons nous organiser pour la défendre. Et, face au non-respect de lʼétat de droit, nous pouvons en appeler aux juridictions, en gagnant. Si rien n’est perdu, il y a de quoi appréhender les secondes dʼun compte à rebours qui peut s’avérer délétère. Nous pouvons encore empêcher le pire, à condition de nous mobiliser et de nous engager.
Plus que jamais, nous devons défendre la démocratie et les droits humains et toutes celles et ceux qui, ici comme ailleurs, voient leurs droits et leur dignité menacés par la montée de l’illibéralisme et du fascisme.
Signataires :
Pouria Amirshahi, Président de la Digue
Nathalie Tehio, Présidente de la Ligue des Droits de l’Homme
Adèle Tellez et Karl Ghazi, Co-secrétaires de la CGT Paris
Anne Savinel, Présidente d’Amnesty International France
Youlie Yamamoto, Porte-parole d’Attac France
Caroline Chevé, Secrétaire Générale de la FSU
Julie Ferrua et Murielle Guilbert, Co-déléguées générales de Solidaires
Judith Allenbach, Présidente du Syndicat de la magistrature
Ada Shen, Porte-parole des Indivisible Paris
mise en ligne le 26 mars 2026
Cyprien Boganda sur www.humanite.fr
Ce jeudi, la CGT organise ses assises du made in France, au Pont-de-Claix (Isère). L’occasion de dresser un premier bilan de l’action du ministre de l’Industrie face à la casse sociale, près de six mois après son entrée en fonction.
Personne ne pourra l’accuser de ne pas mouiller la chemise. On a vu Sébastien Martin, ministre de l’Industrie depuis octobre dernier, faire la tournée des usines en crise, porter plainte contre un fonds vautour anglais, marteler son amour de l’industrie sur les plateaux de télé ou sonner le tocsin face à la concurrence déloyale. Tous les observateurs nous l’ont confirmé : l’énergie déployée par le ministre tranche avec cette désinvolture teintée de morgue qui était l’apanage de son prédécesseur.
« Quand on parle avec Martin, on a face à nous quelqu’un qui s’intéresse à l’industrie, résume une syndicaliste. Ça nous change de Marc Ferracci (en poste de septembre 2024 à l’automne 2025, NDLR), qui ne cachait pas son peu d’intérêt pour la chose ! »
« En novembre, j’ai sollicité le ministre de l’Économie, Roland Lescure, pour avoir un rendez-vous, raconte Laurent Indrusiak, secrétaire général de la CGT de l’Allier. Cinq minutes plus tard, il me renvoyait un SMS. Dans le quart d’heure, j’avais un collaborateur au bout du fil et, au bout d’une heure, j’obtenais un rendez-vous au ministère de l’Industrie. Côté réactivité, il n’y a rien à dire… »
100 000 emplois menacés ou supprimés
Mais si l’actuel ministre donne le sentiment d’être sur le pont en pleine tempête, il reste à savoir s’il a vraiment l’intention (ou le pouvoir) de peser sur le gouvernail pour imprimer un changement de cap au navire. Il y a pourtant urgence. Depuis des mois, les annonces de plans de restructuration pleuvent : ArcelorMittal, Vencorex, Bosch, Arc France, SEB, Erasteel…
À la fin de l’année dernière, la CGT recensait plus de 100 000 emplois menacés ou supprimés depuis 2023, tous secteurs confondus, dont près de la moitié dans l’industrie. Le syndicat nous a transmis ses dernières données, mises à jour en mars. Plus de 60 000 emplois sont désormais concernés dans l’industrie.
De son côté, le cabinet Trendeo note que, l’année dernière, le nombre de fermetures d’usines a largement dépassé celui des ouvertures, avec un solde négatif (– 63) jamais atteint en France depuis 2013.
À qui la faute ? Une étude du cabinet d’expertise 3E Consultants, commandée par la CGT, liste les facteurs explicatifs : des stratégies financières court-termistes et opportunistes des grands groupes « qui plombent littéralement l’économie française », une demande finale en berne du fait de l’inflation post-Covid, l’instabilité politique tricolore, les secousses géopolitiques, la hausse des prix de l’énergie…
Une chose est sûre, l’avalanche de faillites prend à rebours les discours triomphalistes d’Emmanuel Macron, sauveur de l’industrie autoproclamé. Au vu de l’ampleur de la crise, on ne voit pas bien ce que le camp macroniste pourra se mettre sous la dent en 2027 quand il s’agira de défendre son bilan.
“Nous sommes dans une nouvelle phase de désindustrialisation”
Enseignant au Cnam spécialiste de l’industrie, Olivier Lluansi redoute même que la poursuite des tendances actuelles fasse faire un bond de dix ans en arrière au pays. « Nous sommes bien dans une nouvelle phase de désindustrialisation, dont on peut penser qu’elle pourrait durer trois ans, à cause de l’inaction de l’année électorale de 2027 et du temps que prennent généralement les mesures de réindustrialisation pour se mettre en place, nous explique-t-il. À ce rythme, cela signifierait que l’on retomberait fin 2028 au point bas historique atteint en 2016-2017, en termes de nombre d’emplois dans le secteur manufacturier (soit 2,6 millions contre 3,6 millions en 2020). »
Comme toujours, la crise fait le malheur du plus grand nombre mais profite à quelques-uns. C’est le cas des fonds de retournement (spécialisés dans la reprise de boîtes en difficulté), qui profitent de l’orage pour racheter des entreprises à vil prix, avec la bienveillance des tribunaux de commerce et, souvent, une forme de laxisme des pouvoirs publics.
C’est pourtant contre l’un de ces fonds que le gouvernement a tapé du poing sur la table en début d’année : l’État a annoncé son intention de porter plainte contre Greybull, accusé d’avoir abandonné l’aciériste Novasco sans avoir respecté ses engagements (il promettait d’injecter 15 millions d’euros dans l’entreprise), alors même que les pouvoirs publics avaient subventionné la société. Au passage, Greybull n’en est pas à sa première casserole.
Créé par un duo de Français fortunés, le fonds a suscité une émotion quasi nationale en Grande-Bretagne avec la liquidation de British Steel, en 2019 (5 000 salariés), une société rachetée pour une bouchée de pain, à laquelle il a facturé des dizaines de millions de livres d’honoraires.
Le retour de l’Etat “gendarme” ?
« La procédure engagée contre Greybull est aujourd’hui en cours, et il appartient désormais à la justice d’en établir précisément les responsabilités, nous explique-t-on dans l’entourage du ministre. Mais, au-delà de l’aspect juridique, cette décision envoie un signal politique très fort. L’État ne restera pas passif lorsque des comportements sont susceptibles de fragiliser durablement un outil industriel et les emplois qui y sont attachés. »
Rarissime, cet acte d’autorité signerait-il le retour de l’État « gendarme » dans la jungle du marché ? Ce serait aller un peu vite en besogne. Sur le fond, l’exécutif reste fidèle à sa ligne libérale de non-intervention. Exemple parmi d’autres, le ministre de l’Industrie a balayé d’un revers de main le projet de nationalisation d’ArcelorMittal, expliquant sans ciller : « Je ne souhaite pas que l’on perde du temps avec un tel sujet. »
« Le gouvernement porte un intérêt réel aux entreprises en difficulté, mais il s’agit surtout d’un accompagnement social de la crise, regrette Baptiste Talbot, secrétaire confédéral CGT. Cela ne suffit pas à définir une politique industrielle. Tant que l’État persistera à ne pas vouloir intervenir dans l’économie, le capital financiarisé continuera à produire des ravages sur le tissu économique. »
« Martin fait plutôt bien un boulot ingrat, renchérit un bon connaisseur des dossiers industriels. Il incarne une sorte d’État pompier, qui essaie d’éteindre les incendies : quand une grosse boîte se casse la figure, il va sur le terrain, fait preuve d’empathie… C’est mieux que rien, mais ça ne suffit pas. »
En 24h, 5 millions d’euros de promesses d’investissement levés
En première ligne, salariés et élus locaux se battent comme ils peuvent, avec parfois, le sentiment de vider l’océan à la petite cuillère. Surtout lorsque les projets de reprise finissent étouffés dans l’œuf. « En 2025, à peine une trentaine d’entreprises en difficulté ont été reprises par leurs salariés », sur près de 70 000 faillites, relève la Fondation Jean-Jaurès dans une note parue début mars, qui souligne le peu d’empressement des pouvoirs publics à mettre la main à la poche. Même dans les dossiers les plus emblématiques, comme Duralex, reprise en coopérative.
La fondation rappelle que cette dernière a levé, en vingt-quatre heures, 5 millions d’euros de promesses d’investissement, « preuve de l’attachement des citoyens à notre patrimoine industriel ». Mais que la Scop n’avait obtenu que 750 000 euros de prêt de l’État à sa création, en 2024, après négociation d’un taux d’intérêt exorbitant, fixé initialement à 14 %.
De fait, c’est lorsque les questions de gros sous se posent que l’État temporise. « Dans l’Allier, nous épaulons les salariés d’Erasteel dans leur projet de reprise, raconte Laurent Indrusiak. Depuis novembre, nous avons une réunion de travail par semaine avec les collaborateurs de Sébastien Martin sur le sujet. Ils ont l’air sincèrement intéressés. Mais, dès qu’il s’est agi de demander à l’État une prise de participation financière dans le projet de coopérative montée par les salariés, ils ont fermé la porte ! »
Interrogé par l’Humanité, l’entourage du ministre assure suivre les dossiers de près : « Les projets de reprise portés par les salariés sont toujours considérés avec attention, car ils traduisent un engagement fort en faveur de l’emploi et du maintien de l’activité industrielle. Mais il faut être très clair sur le cadre : ce ne sont pas l’État ni le ministre qui choisissent les repreneurs, ce sont les tribunaux des affaires économiques, en toute indépendance. » Avec, trop souvent, de la casse en bout de course.
Made in France : une journée pour construire un avenir
Ce jeudi 26 mars, la CGT organise ses « assises du made in France », à proximité du site de Vencorex, au Pont-de-Claix (Isère). La journée est conçue en deux temps. Le matin, un temps de discussion est prévu avec les fédérations CGT de l’industrie, autour des batailles et projets portés par le syndicat. À 14 heures, la secrétaire générale de la confédération, Sophie Binet, débattra de l’avenir industriel avec le ministre de l’Industrie, Sébastien Martin, Gisèle Rossat-Mignod, directrice du Réseau de la Banque des territoires et administratrice de Bpifrance, et un représentant du patronat.
mise en ligne le 25 mars 2026
Pierric Marissal sur www.humanite.fr
La Présidente du tribunal correctionnel de Paris a homologué ce 25 mars midi la peine pour travail dissimulé que la plateforme et ses dirigeants avaient négocié avec le parquet, dans le cadre d’une comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité. Foodora échappe à un vrai procès public, au détriment des victimes.
Ce n’est clairement pas ainsi que les milliers de livreurs, qui ont pédalé pour Foodora de 2015 à 2018 en France, auraient voulu que cela se déroule. Le procès de la plateforme de livraison de repas pour travail dissimulé, pour avoir employé des auto-entrepreneurs sous contrat commercial alors qu’ils relevaient du salariat, devait se tenir pendant une dizaine de jours à partir de ce 30 mars.
Il a été évacué en une grosse heure ce mercredi midi, sans qu’aucun des travailleurs n’ait pu témoigner. En outre, la peine négociée : 200 000 euros d’amende pour la plateforme, reste en deçà du maximum, 375 000 euros, qui avait été obtenu contre Deliveroo. « C’est 30 euros par livreur exploité » a dénoncé à la barre l’avocat de 231 d’entre eux, Kevin Mention.
Même l’Urssaf fait des rabais
Les deux anciens dirigeants de Foodora, Boris Mittermüller et Stéphane Mac Millan, ont négocié leur amende à respectivement 50 000 et 20 000 euros chacun. Qu’on se rassure pour eux, le premier est cadre dirigeant du Bon Coin, le second, qui vient de lever 20 millions d’euros pour sa nouvelle startup, serait devenu un « chef d’entreprise vertueux » assure son avocate.
Outre l’amende, l’enjeu pour la défense était que la peine d’interdiction de diriger une société pendant trois ans, soit bien assortie de sursis. Quant à la prison, requise en première instance pour les dirigeants de Deliveroo, il n’en a pas été question.
Au chapitre des rabais, l’Urssaf, qui était aussi représenté à l’audience pour réclamer près de 5 millions d’euros d’arriérés de cotisation à la plateforme, s’est aussi dit prêt à faire des efforts. L’organisme avait pourtant déjà fait un beau cadeau à Foodora, en ne calculant son redressement que sur 2 ans, alors que la société a été active plus de 3 ans et demi en France…
Les avocats des parties civiles, Me Stephano et Mention ont plaidé contre l’homologation de cette peine négociée. Ce n’est pas tant que les amendes soient faibles au regard des milliers des livreurs exploités, mais pour la reconnaissance des victimes. « Certains témoignent encore les larmes aux yeux 8 ans après les faits et souffrent des conséquences d’accidents graves qu’ils ou eu, ou de troubles musculosquelettiques » a rappelé Me Mention.
Chose peu commune, le dispositif de la comparution avec reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) fait que les représentants des victimes se sont retrouvés face à une alliance de circonstance entre la procureure et la défense des prévenus, ces derniers acquiesçant vigoureusement de la tête quand le parquet défendait « une amende qui reste quand même à un montant de plus de 50 % du maximum possible ».
La défense a même menacé de se battre contre la reconnaissance de culpabilité, si la peine négociée n’était pas homologuée, arguant -en évitant de regarder les quelques livreurs qui avaient pu venir à l’audience – que « les plateformes comme Foodora permettent d’insérer un public très en difficulté ». Des déclarations qui ont beaucoup choqué dans la salle.
Une forme de Fast Justice
Pour Kevin Mention, cette audience a montré que la reconnaissance de culpabilité est peu bien sincère, d’ailleurs Delivery Hero (Glovo, Food Panda…) poursuit ses activités sous la même forme dans d’autres pays et a réalisé près de 4 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2025. L’important pour eux était de limiter au maximum la publicité d’un procès. Cela, les avocats de la défense l’ont clairement rappelé, jetant des regards noirs aux quelques journalistes présents dans la salle.
Les représentants des parties civiles ont aussi questionné la légitimité d’une CRPC pour cette affaire. C’est une forme de Fast Justice : les deux parties rappellent qu’elles sont d’accord, le juge homologue la peine préalablement négociée, et en 20 minutes tapantes, le prévenu ressort avec sa condamnation imprimée et dûment tamponnée sur place. « Et si vous payez en moins d’un mois vous avez droit à une réduction de 20 % » doit même chaque fois rappeler le juge.
Mais dans cette affaire Foodora, il y a entre 4500 et 6000 parties civiles potentielles, et les avocats n’ont été prévenus que quelques jours avant l’audience. Ils pourront néanmoins, en contactant le parquet, réclamer à la plateforme et ses anciens dirigeants français des indemnités pour préjudice moral et financier, lors d’une prochaine audience le 23 septembre.
mise en ligne le 24 mars 2026
Romaric Godin sur www.mediapart.fr
Les Italiens ont rejeté à 53,8 % la réforme judiciaire proposée par la cheffe du gouvernement. Faisant passer ce message qu’ils ne sont pas prêts à voir la Constitution et l’État de droit attaqués. La présidente du Conseil comptait sur ce scrutin pour asseoir sa légitimité, alors que son bilan intérieur est mitigé.
Pari perdu pour Giorgia Meloni. La réforme de la justice de la présidente du Conseil italien était soumise à référendum ces 22 et 23 mars. La majorité de droite et d’extrême droite entendait séparer les carrières des juges et des procureurs, et réformer leur supervision en renforçant le pouvoir du gouvernement.
Mais, selon les résultats provisoires publiés par le ministère de l’intérieur italien, le « non » à cette réforme l’a emporté nettement, avec 53,8 % des suffrages exprimés. Cette victoire est d’autant plus nette que la participation, autour de 59 % des inscrits, était bien plus élevée que prévu.
C’est que les Italiens ne se sont pas trompés sur l’enjeu de ce vote crucial pour l’avenir du pays. Au-delà du sujet un peu technique qui était soumis à leur vote, ce qui était en jeu était le maintien de la justice comme contre-pouvoir face à un gouvernement Meloni qui jouait le durcissement.
Le projet prévoyait non seulement de séparer entièrement la carrière des juges de celle des procureurs, une division déjà réelle dans les faits, mais aussi de soumettre les conseils disciplinaires des magistrats à une influence plus grande de l’État en retirant à ces derniers le droit d’élire leurs propres représentants dans ces instances.
Pour Giorgia Meloni, ce référendum était un moyen de renouveler son capital politique et son emprise sur ses alliés à dix-huit mois des élections générales prévues en septembre 2027. Car si la présidente du Conseil a pu faire illusion à l’international, devenant l’égérie de « l’union des droites » en France et de ceux qui voient en elle une « médiatrice » entre Washington et Bruxelles, son bilan italien est très mitigé.
Le pays s’enfonce de nouveau dans la stagnation économique depuis son arrivée et ses idées en termes de politique économique sont extrêmement réduites. Le dernier budget ne portait en lui que peu de mesures importantes, alors même que le pays reste marqué par la paupérisation d’une partie de la population et par des pertes de parts de marché industriel face à la puissance montante de la Chine.
Pour garder la main, Giorgia Meloni continue de tenir un discours nationaliste et, en parallèle, cherche à conserver le pouvoir par des réformes institutionnelles. C’est dans ce mouvement que s’inscrivait cette réforme de la justice, destinée à mieux contrôler le contre-pouvoir judiciaire, avec lequel Giorgia Meloni a toujours eu maille à partir.
Mais une victoire du « oui » devait ouvrir aussi la voie à un deuxième acte très important : la réforme du mode de scrutin. Ce projet de nouvelle loi électorale a été lancé le mois dernier et prévoit une prime majoritaire renforcée pour la coalition arrivée en tête. Elle permettrait, dans l’esprit de Giorgia Meloni, d’asseoir sa domination sur ses alliés, tout en l’assurant d’une majorité confortable en 2027.
Mais après la victoire du « non », l’affaire apparaît comme plus délicate à faire passer. Car ce revers de Giorgia Meloni est un désaveu de sa tendance autoritaire. Le résultat est, en cela, politiquement déterminant.
Les conséquences de la victoire du « non »
L’an passé, les nombreuses élections régionales où la majorité et l’opposition unie s’étaient affrontées avaient pu laisser l’impression d’un « match nul », chacune remportant les régions qu’elle possédait déjà. La locataire du palais Chigi en avait peut-être alors conclu que la réforme pouvait passer grâce à la mobilisation de son électorat.
Mais, sur un sujet touchant explicitement à un contre-pouvoir essentiel en Italie et impliquant ainsi le mode de gestion politique de Giorgia Meloni, les Italiens ont voulu poser une limite. La majorité a indiqué qu’on ne pouvait pas laisser la République italienne dériver vers un autoritarisme où la démocratie n’est qu’un rite creux.
Dès lors, l’esprit même de la future réforme électorale est remis en cause : la majorité parlementaire doit reconnaître qu’elle n’est pas majoritaire lorsqu’elle tente de jouer avec les règles démocratiques. Pour les alliés de Giorgia Meloni, cela génère une crainte légitime : celle d’une sanction électorale s’ils défendent une réforme électorale qui chercherait à « forcer » le résultat des élections de 2027.
Pendant la campagne, Giorgia Meloni a limité son implication, afin de sortir le plus possible indemne d’une éventuelle victoire du « non ». À la différence de Matteo Renzi en 2016, elle n’entend pas démissionner et ne démissionnera pas. Mais, qu’elle le veuille ou non, une de ses réformes phares, qu’elle portait déjà dans son programme de 2022, est rejetée par une majorité claire d’Italiens, renforcée par une participation importante.
Dans le détail, les résultats sont, d’ailleurs, préoccupants pour la cheffe du gouvernement. Le « non » est majoritaire dans toutes les régions d’Italie, à l’exception des trois régions du Nord-Est (Lombardie, Vénétie et Frioul-Vénétie Julienne), où la droite est dominante. C’est le signe que la majorité n’a pas convaincu du bien-fondé de la réforme en dehors de ses cercles les plus fidèles.
Certaines régions comme le Piémont, la Ligurie, l’Ombrie, les Marches ou le Latium, où la droite est forte et où, parfois, l’élection régionale avait été remportée en 2025, ont voté « non ». Le rejet de la réforme atteint 55 % dans le Latium, 54 % dans les Marches et l’Ombrie, et même 60 % en Sardaigne et 61 % en Sicile, régions pourtant gérées par la droite. Cela conduit même à relativiser les succès régionaux de la majorité l’an passé, alors que l’opposition, elle, peut se prévaloir de larges victoires du « non » dans ses bastions comme la Campanie, la Toscane ou l’Émilie-Romagne.
Leçons pour l’opposition
La campagne menée par l’opposition s’est révélée payante et apporte quelques éléments sur la campagne qu’il conviendra de mener pour 2027. D’un côté, elle a été unie et a laissé le champ libre à la société civile et au « comité civique pour le “non” », constitué de juristes et de magistrats. Giuseppe Conte, chef de file du Mouvement Cinq Étoiles (M5S), s’est ainsi dit ouvert à des « primaires » avant l’élection de 2027 pour proposer une opposition unie.
Et cela amène à la deuxième leçon : l’axe de campagne principal a été la défense de la Constitution et de l’État de droit contre un pouvoir présenté comme voulant instaurer un « nouveau régime ». À peine le résultat connu, Giuseppe Conte a salué la victoire du « non » par un « Vive la Constitution ! ». Cette approche est importante, car la volonté de transformer la Constitution a un écho très particulier dans l’esprit des Italiens.
La Constitution de 1947 est née de la lutte antifasciste et de la résistance. Sa défense est donc très liée en Italie à ces combats. D’ailleurs, le président du « comité civique pour le “non” », Giovanni Battista Bachelet, a immédiatement comparé cette victoire à « la lutte des partisans » ou « au référendum entre monarchie et République de 1947 ».
Ce socle est idéal pour une opposition qui, par ailleurs, est assez divisée dans ses projets politiques. Entre un M5S souverainiste et un Parti démocrate très atlantiste et europhile, entre Matteo Renzi et la gauche rouge et verte, les projets divergent. Mais tous peuvent se retrouver autour de la défense de l’esprit de la Constitution. L’affaire durera ce qu’elle durera, mais elle peut permettre de briser l’élan de la droite et de l’extrême droite.
Ce sera cela, l’enjeu principal de la campagne de 2027. Une campagne qui démarre dès maintenant. En réponse à cette lourde défaite, la réaction de Giorgia Meloni reste incertaine. Va-t-elle tenter d’avancer encore dans son projet de réforme électorale ? Va-t-elle jouer l’apaisement pour présenter un profil plus consensuel avant l’élection ? Y aura-t-il des tensions dans la coalition ? Tout demeure possible.
Lundi, la présidente du Conseil a publié un message vidéo pour reconnaître sa défaite et annoncer : « Nous irons de l’avant, comme nous l’avons toujours fait, avec responsabilité et [dans le] respect du peuple italien et de l’Italie. » Un message suffisamment flou pour laisser toutes les options ouvertes. Une chose est certaine : celle qui, jusqu’à peu, pensait être maîtresse du destin de l’Italie va devoir compter avec un boulet à ses pieds : cette lourde et inattendue défaite.
mise en ligne le 23 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Si l’on en croit les porte-paroles des partis, tout le monde a gagné. À regarder d’un peu plus près, on a surtout la confirmation d’un paysage politique éclaté, avec quelques tendances fragiles, dont toutes ne sont pas réjouissantes.
Au second comme au premier tour, la participation n’a pas retrouvé son niveau de 2014, pourtant lui-même en baisse sur les précédents scrutins municipaux. Il fut un temps où, dans les villes très populaires, les équipes municipales étaient élues par 10 à 15% de la population en âge de voter. Depuis, ce tableau s’est élargi à l’ensemble du territoire national et le phénomène s’est encore amplifié, avec la hausse des triangulaires, quadrangulaires et même quinquangulaires. Voilà qui érode un peu plus la légitimité des décideurs et amplifie la crise de la représentation.
Globalement, le paysage politique n’a pas été bouleversé, mais il s’est plutôt dégradé du côté de la gauche. Si l’on prend le groupe des villes de plus de 50 000 habitants, on constate ainsi qu’une trentaine a changé d’étiquette : une quinzaine en faveur de la droite et du centre, onze en faveur de la gauche et trois en faveur de l’extrême droite.
L’évolution en nombre n’est pas une révolution. Ce sont plutôt les équilibres internes aux grandes familles qui sont modifiés. Le PS reste certes la force la mieux lotie à gauche. Il garde ses fleurons, parfois brillamment : Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille et Rennes. Il gagne Saint-Etienne et Pau. Mais il perd Saint-Denis, Clermont-Ferrand et Brest.
Les moins bien lotis sont les Verts et le PCF. Les Verts font la surprise en conservant Lyon, mais perdent Bordeaux, Strasbourg, Annecy, Besançon, Colombes et Poitiers. Le PC va de son côté retrouver l’essentiel de ses 630 communes. Il récupère Aubagne et Nîmes, mais bute in fine sur la reconquête du Havre, de Saint-Pierre-des-Corps, de Champigny, de Sète ou d’Arles. Il perd une quarantaine de communes, dont cinq au bénéfice du RN (Vierzon et Lillers notamment). Vénissieux, Champs-sur-Marne, Rive-de-Gier, Pont-du-Château, Somain, Douchy-les-Mines ne sont plus communistes.
Il n’y aura pas de maire insoumis à Toulouse ou à Limoges, mais La France insoumise s’installe dans le paysage de banlieue. Quand elle s’est maintenue au second tour, elle retrouve peu ou prou ses scores de premier tour dans les villes sans risque de droite. Elle progresse même parfois, comme à Lille. À l’exception de Roubaix, conquise sur le centre, c’est la gauche qui fait les frais de sa progression, le PC comme le PS (Saint-Denis, Vaulx-en-Velin). LFI commence à se sortir de son dénuement communal et le fait en terres de gauche, pas dans les zones de force de la droite et du RN.
Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels.
Quant au RN et à ses alliés, on insiste à juste titre sur leurs échecs dans les grandes villes, à part Nice. Mais c’est sous-estimer la poursuite de leur enracinement au-delà, qu’illustrent les gains de Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou Montargis. Le sommet de la France urbaine continue d’échapper au parti de Jordan Bardella, mais pas les villes moyennes et petites, où il dispute la place aux autres composantes de la droite française.
Qui peut freiner une poussée d’un RN qui, comme en 2024, s’avère finalement résistible ? Au sortir de la séquence électorale municipale, les Républicains et la mouvance dite centriste (revigorée par le succès d’Édouard Philippe au Havre) se présentent comme les mieux placés pour le faire. Mais les élections ont étalé la profondeur de leurs divisions, y compris au second tour. Quant à la gauche, elle s’en est finalement mieux sortie qu’on ne le prédisait parfois. En réalité, elle est dans une situation délicate.
Globalement, ses scores de premier tour ne l’ont pas sortie de ses basses eaux. Mais au second tour, on constate que, confortée dans le sommet de la pyramide urbaine, elle a perdu tout de même des villes ou n’est pas parvenue à en reconquérir d’autres, alors que les résultats du premier tour lui donnaient une majorité arithmétique. Dans quelques cas, la désunion peut expliquer la déception : c’est par exemple le cas à Saint-Brieuc, à Champs-sur-Marne ou au Kremlin-Bicêtre.
Or quand l’union s’est réalisée entre les deux tours, elle a eu des effets divergents. Elle a fonctionné à Nantes, à Lyon, à Grenoble et à Tours, mais pas à Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Besançon, Toulouse ou Tulle. Pourquoi ? Sans doute parce que l’union n’est pas à elle seule un facteur explicatif. L’étiquette de la tête de liste a pu bien sûr jouer un rôle, en particulier quand des insoumis portaient cette charge, comme à Toulouse ou à Limoges. Mais on ne saurait laisser dans l’ombre le besoin de renouvellement que la population pouvait attendre de la gauche et que la gauche en place n’a pas su ou n’a pas pris en compte suffisamment en amont du tour décisif
Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l’union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels. À leur manière, Grégoire à Paris et Payan à Marseille ont considéré que les bases du rassemblement n’étaient pas assez crédibles pour le rendre attractif et gérable au-delà du moment électoral. On peut alors faire l’hypothèse qu’il était plus facile et plus crédible de se rapprocher entre écolos et insoumis, ou entre communistes et insoumis, qu’entre insoumis et socialistes.
Dès lors, on peut esquisser deux conséquences. La première est qu’il vaut mieux s’écarter résolument de la culture des deux gauches irréconciliables. Elle porte en germe la certitude de la défaite, parfois sur le terrain local, plus sûrement sur le plan national. Sur les terrains de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité, rien ne sépare les gauches de façon irrémédiable. La gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l’union.
Et pour que les rapprochements nécessaires n’apparaissent pas improvisés, voire opportunistes, il est vital de faire du débat permanent de fond une pratique en continu, sur les finalités, les valeurs, le projet de société et sur une stratégie rendant possibles les changements, partiels ou globaux.
mise en ligne le 22 mars 2026
Antoine Portoles sur www.humanite.fr
Tout en attaquant l’Iran et le Liban, Tel-Aviv intensifie chaque jour son emprise dans l’enclave palestinienne au mépris du plan de paix conclu avec le Hamas. L’armée israélienne instrumentalise le contexte au Moyen-Orient pour transformer Rafah en goulet d’étranglement.
Sans surprise, la deuxième phase du plan de paix conclu entre Israël et le Hamas sous l’égide de Donald Trump, qui prévoit notamment un retrait progressif de l’armée israélienne dans la bande de Gaza, le désarmement du mouvement islamiste ainsi que le déploiement d’une force internationale dite de stabilisation, est au point mort.
Au moyen d’une ligne de démarcation jaune, tracée du nord au sud de l’enclave palestinienne, Tel-Aviv marque ostensiblement son occupation sur plus de la moitié du territoire et n’a aucune intention de s’en retirer. L’armée israélienne continue de bombarder tout ce qui se trouve en dehors, en violation du cessez-le-feu. Les civils palestiniens qui osent s’approcher de ce périmètre militarisé sont pris pour cible par les snipers, l’artillerie ou les drones israéliens.
À l’intérieur, l’attention est surtout focalisée sur le point de passage de Rafah. L’unique porte d’accès au monde extérieur pour les Gazaouis, qui relie le sud de la bande de Gaza à l’Égypte, a été rouverte partiellement mercredi par l’armée israélienne, mais « uniquement pour une circulation limitée de personnes », a averti dans un communiqué le Cogat, organisme du ministère israélien de la Défense chargé des affaires civiles dans les territoires occupés.
Dès le 28 février, date du début de la guerre illégale provoquée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, les forces d’occupation avaient fermé tous les passages frontaliers vers le territoire palestinien, dont Rafah. En rouvrant ce dernier au compte-goutte, elles créent ainsi un véritable goulet d’étranglement et s’assurent un contrôle total de ceux qui entrent et qui sortent de Gaza.
L’aide acheminée par l’Unicef suspendue
Ces opérations sont menées en coopération avec des milices palestiniennes armées, ouvertement anti-Hamas. L’une d’elles se fait appeler « Forces populaires », assiste les soldats israéliens aux checkpoints en toute illégalité. La même situation prévalait déjà durant les quatre semaines de première réouverture du point de passage, le mois dernier.
À l’approche de la fin du ramadan, les distributions de denrées alimentaires sont toujours limitées de manière draconienne. De nombreux déplacés peinent à se nourrir chaque jour. Au point de passage de Kerem Shalom, par lequel transite et est inspectée l’aide humanitaire depuis l’Égypte, le Cogat a annoncé mardi suspendre les cargaisons acheminées par l’Unicef, prétextant avoir déjoué une tentative de contrebande de tabac et de nicotine. L’agence onusienne pour l’enfance a annoncé l’ouverture d’une enquête interne. L’organisme israélien a prévenu que la reprise des livraisons serait soumise à des réponses sur ces soupçons.
Cette décision est d’autant plus préoccupante que l’ONU réclame depuis des mois l’ouverture de nouveaux points de passage. Dans un contexte de génocide à Gaza et d’offensive en Iran, de nombreux Palestiniens se sentent esseulés. « L’impunité règne et les actions disproportionnées se normalisent dans un contexte d’escalade des conflits au Moyen-Orient, a fustigé sur X Philippe Lazzarini, directeur de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens. C’est un cercle vicieux : plus les violations sont nombreuses, plus la culture de l’impunité se renforce. Et cette culture est même célébrée sans aucune honte. »
Léonor Varda sur www.humanite.fr
Dans la nuit du samedi 14 au dimanche15, à Tamoun, l’armée israélienne a massacré une famille palestinienne. Seuls deux enfants ont survécu. Aucune charge ne pèse contre les auteurs de ce crime. Dans ces territoires soumis aux actions des militaires et des colons, l’ONU dénonce des expulsions massives d’une ampleur inédite.
À Tamoun, la prière du midi résonne. Dans la cour carrelée de la maison des Bani Odeh, des dizaines de Palestiniennes veillent silencieusement, ce mardi, et se succèdent par petits groupes dans la pièce principale de la maison. Elles chuchotent un « Allah Yarhamhoum » (condoléances en arabe palestinien) à Najah Bani Odeh. Visage fier noyé dans un mouchoir, la septuagénaire raconte des minutes entières son amour pour Ali, son fils aîné de 37 ans, abattu par des dizaines de balles israéliennes au cours de la nuit de samedi à dimanche dans une rue de cette ville d’ordinaire paisible.
Ce père de famille rentrait alors avec sa femme, Waad, et ses quatre fils Mohammad, Othman, Khaled et Mustafa, d’une escapade à Naplouse, où ils avaient fait des emplettes pour l’Aïd el-Fitr et la fin du mois de ramadan. À quelques minutes de route de leur foyer, la famille a été visée par des tirs des forces d’occupation israéliennes. Seuls Khaled, 12 ans, et Mustafa, 10 ans, ont survécu en se protégeant des tirs derrière le corps de leurs parents assis sur les sièges avant de la voiture.
Au milieu des pleureuses, le plus âgé des deux enfants survivants, regard dans le vide, raconte : « On a tourné à gauche et on a entendu les premiers tirs, beaucoup de tirs. Ma mère a hurlé et elle est morte. Quand les balles se sont tues, j’ai ouvert la porte de la voiture et j’ai vu les soldats. Ils sont venus, m’ont attrapé par les cheveux, et m’ont frappé à même le trottoir. » Sur le visage de son frère Mustafa, qui est assis à ses côtés, des éclats de balle ont ouvert une plaie rouge et fait de petites coupures. Voix adulte dans un corps d’enfant, Khaled ajoute : « Je veux que chaque personne impliquée soit tenue pour responsable. »
« Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser »
Les deux mois précédents, Ali Bani Odeh était employé sur un chantier de construction de l’autre côté du mur de séparation, près de Tel-Aviv. Comme à des milliers de Palestiniens, Israël lui a retiré son permis de travail au lendemain du 7 octobre 2023 – mais il continuait d’y travailler illégalement. « Ali est revenu plein d’amour, a embrassé ses sœurs, nous nous sommes assis en famille et nous avons pris le déjeuner, raconte sa mère. Mohammad, 5 ans, disait souvent : « Mamie, je suis un oiseau. » Il était vif, aimant, attentionné. »
Najah Bani Odeh demeure dans l’incompréhension. Entourée de sa famille, elle s’exclame : « Mes enfants sont morts et les crimes doivent cesser. Où sont les droits de l’homme ? Où sont les droits des enfants ? Nous voulons la justice, un procès, que les responsables rendent des comptes. » Une vidéo prise le soir de la mort de son fils montre deux Jeep militaires emporter la voiture criblée de balles de la famille Odeh.
Sollicitée par l’Humanité, l’armée israélienne nie la présence de soldats sur place cette nuit-là et nous redirige vers la police des frontières. Dans une réponse transmise le lundi 16 mars, le porte-parole de la police explique qu’une unité d’élite menait une opération spéciale à Tamoun afin « d’arrêter des terroristes présumés impliqués dans des activités liées à des engins explosifs ». La voiture de la famille Bani Odeh aurait, selon lui, désobéi aux ordres d’arrêt et accéléré : « Les agents, percevant une menace immédiate, ont ouvert le feu. » Si la police annonçait alors qu’un « examen par les autorités compétentes » était en cours, mardi soir, aucun des officiers de police impliqués dans les tirs n’a été entendu, a relevé le journal israélien Haaretz. Les personnes interviewées dans cet article nient également avoir été approchées.
« Ils auraient pu simplement l’arrêter »
Sur les lieux de la fusillade, des flaques de sang sont encore visibles sur une dizaine de mètres, ainsi que des morceaux de chair projetés sur des poteaux électriques. À la vue du virage serré emprunté par la voiture des Odeh, l’hypothèse d’une accélération avancée par la police paraît improbable. « Vers minuit et demi entre samedi et dimanche, j’ai vu ici de nombreux Israéliens habillés en civil, ils conduisaient des voitures avec des plaques vertes (celles des véhicules conduits par les Palestiniens en territoires occupés – NDLR) », témoigne celui que nous appellerons Yazan, résident du quartier qui souhaite garder l’anonymat par peur de représailles des services de renseignements israéliens. « Après la fusillade, j’ai vu les voisins ramasser les balles, je pense qu’il y en avait plus de 200 », ajoute-t-il.
Il pointe trois endroits du doigt, de part et d’autre du virage, affirmant y avoir vu des forces de police spéciale embusquées. « Je pense qu’ils étaient venus arrêter quelqu’un près d’ici, que la voiture est arrivée à ce moment-là et qu’ils ont cru qu’il essayait de s’échapper », suppute-t-il. À quelques mètres, un « hajj » palestinien (formule arabe pour désigner les anciens) observe la rue de son balcon.
Ahmad Mahmoud Odeh, 93 ans, affirme avoir été réveillé par des bruits de tir et a prudemment gagné son balcon, cette nuit-là, pour en apercevoir la source. « Je savais qu’ils étaient là pour arrêter quelqu’un, à mon avis ils ont tiré sur la voiture sans sommation. Ils auraient pu simplement l’arrêter pour vérifier qui conduisait », s’indigne-t-il de sa voix grave vieillie par le temps. À son tour, il désigne deux endroits où il affirme avoir aperçu des forces israéliennes discrètement positionnées, identiques à ceux indiqués par Yazan. « J’ai vu beaucoup de sang ce soir-là », souffle-t-il.
Scène d’horreur
Le Croissant rouge palestinien de Tamoun a répondu à l’appel d’un habitant en pleine nuit et a immédiatement dépêché deux ambulances sur les lieux. L’un des employés de l’organisation accepte de témoigner depuis les locaux, situé à une dizaine de minutes en voiture, sous couvert d’anonymat.« On a été appelés à propos d’une fusillade vers 1 heure et demie du matin dimanche », confirme Hassan, dont le prénom a été modifié. À l’arrivée des ambulances, la route est bloquée par des forces armées israéliennes. « On ne voyait pas la voiture, il faisait nuit noire. Des soldats nous ont d’abord amené deux enfants qui étaient en état de choc et nous ont demandé de les ausculter », poursuit-il.
Les soldats auraient ensuite annoncé la mort du reste des passagers de la voiture puis demandé aux travailleurs de santé un délai d’une demi-heure pour ouvrir la zone et récupérer les corps. « Toutes les lumières étaient éteintes, mais ils nous ont demandé d’éteindre les flashs de nos téléphones et de ne pas prendre de photos », rapporte Hassan, qui totalise quinze ans de service comme ambulancier en Cisjordanie occupée et dit n’avoir jamais reçu ce type de demande auparavant.
À l’ouverture de la voiture, il découvre une scène d’horreur : Ali, le père, « le cerveau à l’air », et Waad, la mère, criblée de balles ainsi, qu’un enfant qu’elle tient encore dans les bras.
Les Nations unies craignent un nettoyage ethnique
Le ministère des Affaires étrangères de l’Autorité palestinienne (AP) a condamné dimanche soir dans un communiqué publié sur Telegram un « massacre » qualifié d’« exécution extrajudiciaire » qui viserait à « expulser de force » les Palestiniens de leurs terres.
Le lendemain, Salim Faqha, Palestinien de 17 ans, a été abattu par les forces israéliennes près de Ramallah, selon le ministère de la santé de l’AP, portant le nombre de victimes palestiniennes tuées par l’armée ou les colons israéliens en Cisjordanie occupée à 1 071, dont 233 enfants, depuis le 7 octobre 2023.
L’ONU a dénoncé le 17 mars le déplacement d’une « ampleur inédite » de 36 000 Palestiniens en un an en Cisjordanie et à Gaza, « qui soulève des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique ». Volker Türk, haut-commissaire aux droits de l’homme des Nations unies, a appelé Israël « à cesser immédiatement et complètement la création et l’expansion des colonies, à évacuer tous les colons et à mettre fin à l’occupation » des territoires palestiniens occupés.
mise en ligne le 21 mars 2026
Catherine Tricot | sur www.regards.fr
Dimanche soir s’achèvent les élections municipales. Quand bien même ce deuxième tour ne concerne qu’une minorité de Français, c’est ce dimanche que se jouera la leçon politique définitive du scrutin.
Dimanche dernier, à l’issue du premier tour des élections municipales, les écologistes ont plutôt mieux résisté qu’attendu ; mais ce qui sera retenu est le nombre de villes qu’ils continueront de diriger. Les listes de rassemblement à gauche sans LFI ont bien fonctionné et ont placé leur candidat en tête des gauches dans la plupart des villes. Vont-elles transformer l’essai ? L’avenir de Paris, Marseille, Nîmes ou Le Havre sera déterminant pour juger de leur capacité à entraîner toute la gauche et à remporter l’élection.
À Toulouse et Limoges, ce sont les listes LFI qui sont arrivées en tête et qui bénéficient de la fusion avec les autres listes de gauche. Est-ce que cela permettra de remporter la mairie ? Sur le papier, oui. Qu’en sera-t-il dimanche ? Les électeurs de gauche vont-ils massivement se reporter sur la nouvelle liste ? Il le faut, pour gagner.
La France insoumise sera-t-elle suivie quand elle se maintient face au reste de la gauche ? Dimanche soir, les analystes vont examiner les comportements de ses électeurs. À Paris, vont-ils réitérer leur vote LFI du premier tour et confirmer la constitution d’un noyau solide autour de 10% ? Ou vont-ils faire le choix du vote Grégoire pour bloquer Rachida Dati ? Même chose à Villejuif, où la liste du maire sortant communiste n’est pas parvenue à un accord avec LFI malgré la pression de la droite. La question du comportement des électeurs insoumis se posera également dans toutes les villes où il n’existe pas un danger de droite. Sur 51 candidatures estampillées LFI présentes au second tour, 46 affronteront au moins une autre liste de gauche (dont 18 en région parisienne).
Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber.
À Marseille, en revanche, on peut s’attendre au report massif des électeurs sur le maire sortant, Benoît Payan, pour empêcher que la ville tombe dans les mains du RN.
Si, par malheur, pour cause de divisions, des villes normalement gagnables ne le sont pas, voire si des villes sont perdues pour cause de désunion, les cicatrices seront longues à résorber. À un an d’une bataille que tout le monde perçoit comme décisive pour la France, affaiblir, meurtrir la gauche n’est vraiment pas une bonne idée.
Le premier tour a montré une bonne tenue de la gauche au-delà même des grandes villes et des listes des partis de gauche. Partout en France, de très nombreuses listes citoyennes relèvent aussi de cette culture écologique et humaniste. En face, l’extrême droite a confirmé son ancrage territorial mais n’a pas cassé l’opprobre qui l’entoure : une majorité d’électeurs ne veut pas d’elle au pouvoir, ni à la mairie, ni à l’Élysée après lui avoir fermé Matignon. La droite macroniste a disparu, les LR sont divisés, déboussolés et en capilotade.
Si la gauche ne se déchire pas, elle n’aura donc pas dit son dernier mot. Dimanche, il ne faut pas aggraver les blessures.
mise en ligne le 20 mars 2026
Matt Huber sur https://lvsl.fr/
La pénurie croissante de pétrole explique-t-elle les guerres au Moyen-Orient, en Irak hier, en Iran aujourd’hui ? Une telle grille de lecture néo-malthusienne ignore que les abondantes réserves d’or noir encore disponibles dans les sous-sols. Elle ignore également la hausse spectaculaire des prix provoquée par les conflits en zones pétrolifère : l’interventionnisme des États-Unis au Moyen-Orient est systématiquement corrélé à un renchérissement du pétrole. Cette réactualisation de la théorie du « pic pétrolier » voile les véritables causes des guerres américaines.
Derrière l’idée d’une guerre d’Irak menée « pour le pétrole » se cache une hypothèse aujourd’hui largement démentie : celle d’un monde au bord de la pénurie énergétique. En projetant sur le conflit une lecture malthusienne fondée sur la rareté, nombre d’analyses ont confondu tensions géopolitiques et contraintes matérielles. Or, loin d’être dictée par le manque, la guerre s’inscrit dans un contexte d’abondance croissante – révélant moins une lutte pour l’accès aux ressources qu’une volonté d’affirmer, par la force, la puissance américaine.
À la suite de l’offensive menée contre l’Iran par les États-Unis et Israël – et de l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro – les lectures de l’impérialisme centrées sur le pétrole reviennent sur le devant de la scène. À l’approche du vingt-troisième anniversaire de l’invasion américaine de l’Irak, cette séquence offre l’occasion de rouvrir un débat ancien : la guerre de 2003 relevait-elle, comme l’écrivait David Harvey dans The New Imperialism – rédigé en réaction directe à cette guerre – d’une entreprise « entièrement dictée par le pétrole » ?
À première vue, l’argument paraît difficile à contester. D’une part, après le chaos provoqué par la guerre civile qui a suivi l’invasion, la production pétrolière irakienne a fini par bondir. L’Irak est aujourd’hui le sixième producteur mondial de pétrole.
La difficulté pour les producteurs n’est pas la pénurie, mais l’abondance de pétrole.
D’autre part, nul n’ignorait à l’époque les liens étroits unissant le président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney à l’industrie pétrolière. Cheney, ancien patron de Halliburton, déclarait ainsi en 1999 que le Moyen-Orient, regorgeant de pétrole, était « l’endroit où se trouve, en définitive, l’enjeu majeur ». Quant à Paul Wolfowitz, alors numéro deux du Pentagone et figure de proue du courant néoconservateur, il répondait sans détour à ceux qui s’étonnaient du choix de l’Irak plutôt que de la Corée du Nord : « La différence essentielle, c’est que [l’Irak] baigne dans une mer de pétrole. » Même Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale à l’époque, finira par reconnaître : « Je regrette qu’il soit politiquement délicat d’admettre ce que tout le monde sait : la guerre en Irak est largement liée au pétrole ».
Affaire classée ? Pas si vite.
Premier problème : le postulat malthusien
Nombre de thèses présentant l’invasion de l’Irak comme une guerre pour le pétrole s’appuyaient sur la théorie du « pic pétrolier », très en vogue à l’époque – et aujourd’hui largement discréditée. L’idée était simple : les États-Unis s’approcheraient de l’épuisement de leurs ressources nationales et deviendraient, par conséquent, dangereusement dépendants du pétrole étranger.
L’un des principaux défenseurs de cette lecture fondée sur la rareté des ressources fut Michael Klare, auteur d’une série d’ouvrages aux titres de plus en plus alarmistes – Rising Powers, Shrinking Planet, The Race for What’s Left, etc. Tous reposaient sur la même hypothèse : la raréfaction des ressources serait le moteur des conflits géopolitiques en général, et de l’impérialisme américain en particulier. Dans les années 2000, Klare s’imposa comme une référence à gauche sur les questions énergétiques, influençant notamment les analyses de David Harvey – ironie de l’histoire, puisque celui-ci avait signé dès 1974 l’une des critiques les plus incisives du malthusianisme. La revue Monthly Review publia même un article intitulé « Peak Oil and Energy Imperialism », reprenant les thèses de Klare et d’autres géologues alarmistes.
Ces approches se popularisent dans le contexte de prix élevés… qui incitent le capital à intensifier la recherche de nouveaux gisements. Celle-ci a été couronnée de succès : l’essor du pétrole de schiste aux États-Unis a non seulement bouleversé le marché mondial, mais il a permis au pays de dépasser son précédent pic de production – celui de 1970, anticipé par M. King Hubbert – pour devenir, de loin, le premier producteur mondial [géologue proche du Club de Rome, devenu célèbre pour avoir prophétisé la fin des gisements de pétrole dans les années 1970, M. King Hubbert a par la suite été critiqué pour avoir conféré une justification écologique à la hausse des prix pratiquée par les majors pétrolières NDLR].
Dès lors, la difficulté pour les producteurs n’est plus la pénurie, mais l’abondance – et le risque d’effondrement des prix, comme ils l’ont expérimentée entre 2014 et 2016, puis à nouveau en 2020. Aujourd’hui encore, le marché pétrolier reste globalement excédentaire, même si l’offensive lancée par Donald Trump contre l’Iran a provoqué une remontée des cours.
Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient.
On pourrait objecter que, même erronée, la théorie du pic pétrolier paraissait crédible en 2003 et a pu peser sur les décisions de l’administration Bush. L’argument convainc peu. Compte tenu de leurs liens étroits avec l’industrie pétrolière, Bush et Cheney avaient de bonnes raisons de se méfier de ce type de discours malthusien. Le secteur avait déjà connu plusieurs vagues de prophéties catastrophistes – dans les années 1920, 1950 et 1970 – toutes démenties par les faits. Pourquoi celle-ci aurait-elle été différente ?
Surtout, Cheney était vraisemblablement informé des innovations en cours dans le domaine de la fracturation hydraulique et du forage horizontal. La loi énergétique de 2005 – à laquelle il a très probablement contribué – comportait d’ailleurs la fameuse « faille Halliburton », qui exemptait la fracturation hydraulique des dispositions du Safe Drinking Water Act.
Du pétrole, mais pour qui ?
Affirmer que la guerre d’Irak visait le pétrole ne suffit pas : encore faut-il préciser au bénéfice de qui. Trois grandes interprétations dominent.
La première, résumée notamment par Jacob Mundy à partir des travaux d’Andrew Bacevich, voit dans ce type de guerre un moyen de préserver le « mode de vie américain » – fondé sur une certaine conception de la liberté et sur l’accès à une énergie abondante et bon marché. En ouvrant l’accès au pétrole irakien, les États-Unis auraient ainsi contribué à faire baisser les prix mondiaux, au bénéfice de leurs consommateurs.
Cet argument résiste mal à l’examen. Quiconque connaît un tant soit peu le fonctionnement du marché pétrolier sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen de faire monter les prix que de déclencher un conflit majeur au Moyen-Orient – comme l’a encore montré la flambée des cours après les bombardements contre l’Iran. L’invasion de l’Irak a elle-même été suivie de l’un des plus forts cycles haussiers de l’histoire du pétrole (largement accentué, il est vrai, par une demande chinoise croissante). Si les prix ont fini par reculer, ce n’est guère grâce à l’Irak, mais bien davantage en raison de l’essor de la production américaine.
Une deuxième thèse, plus directe, avance que Washington ne cherchait pas seulement à faire baisser les prix, mais à s’approprier le pétrole irakien pour sa propre consommation – à « prendre le pétrole », comme le suggérait Donald Trump en 2011. Là encore, les faits ne suivent pas. D’après l’Energy Information Administration, en 2024, seuls 6 % des exportations de brut irakien étaient destinés aux États-Unis. Ce n’est pas une anomalie : la part était de 4 % en 2021 et d’environ 14 % en 2014. Comme la plupart des flux pétroliers du Moyen-Orient aujourd’hui, ceux de l’Irak se dirigent majoritairement vers l’Asie, qui absorbe près des trois quarts de ses exportations.
La troisième hypothèse – sans doute la plus séduisante au vu des liens entre l’administration Bush et l’industrie pétrolière – consiste à voir dans la guerre une opération menée au profit du capital pétrolier américain. Beaucoup s’attendaient à une privatisation massive du secteur irakien et à une manne pour les grandes compagnies américaines.
Mais là encore, la réalité dément ces attentes. Le régime mis en place sous l’égide des États-Unis a privatisé une grande partie de l’économie… à l’exception notable du pétrole. Comme le résume une analyse publiée en 2016 : « Il n’existait aucun soutien, ni parmi les responsables politiques ni au sein de la population irakienne, en faveur d’une privatisation. L’occupation n’était pas non plus en mesure d’imposer une réforme qui aurait uni contre elle la quasi-totalité des forces politiques du pays. En définitive, l’administration dirigée par les États-Unis annonça en septembre 2003 que les investissements étrangers seraient autorisés dans le reste de l’économie, mais pas dans le secteur pétrolier ».
On pourrait toutefois penser que, même sans privatisation, les compagnies pétrolières américaines ont investi et tiré profit des immenses réserves irakiennes. Là encore, la réponse est négative. Selon le dernier rapport de l’Energy Information Administration, les principaux projets pétroliers en Irak sont exploités par des entreprises comme l’italienne Eni, la française TotalEnergies, la russe Lukoil, PetroChina, ainsi que – pour un seul projet – British Petroleum. Un rapport récent indique que l’Irak chercherait aujourd’hui à proposer des conditions plus favorables aux investisseurs américains afin de s’attirer les bonnes grâces de Donald Trump, mais il est difficile de voir là l’aboutissement d’une stratégie engagée vingt-trois ans plus tôt pour envahir le pays au profit du capital pétrolier américain.
Une guerre au nom de quoi ?
En dernière analyse, il semble difficile de soutenir que l’invasion de l’Irak était « entièrement dictée par le pétrole » – ou bien il faudrait admettre qu’il s’agit d’une opération d’une remarquable inefficacité. Il n’existe, en pratique, aucun lien clair entre les immenses réserves pétrolières irakiennes et des bénéfices directs pour l’État américain, ses consommateurs ou ses grandes compagnies pétrolières.
Si ce n’est pas le pétrole, quelle explication retenir ? On peut avancer l’hypothèse suivante : la guerre d’Irak s’inscrivait dans une stratégie plus large visant à projeter la puissance américaine au Moyen-Orient et au-delà. La révolution iranienne de 1979, puis l’invasion du Koweït par Saddam Hussein en 1991, avaient montré qu’une région échappait partiellement au contrôle étroit des États-Unis. En renversant le régime de Saddam Hussein, Washington espérait installer un nouvel allié aux côtés de l’Arabie saoudite et d’Israël afin de sécuriser ses intérêts dans la région.
Cette hypothèse pose toutefois ses propres difficultés, dans la mesure où l’invasion a débouché sur un chaos et une instabilité quasi permanents. Cette instabilité se prolonge aujourd’hui encore, alors même que les États-Unis cherchent à favoriser un changement de régime en Iran – un objectif peu susceptible d’être atteint par de simples bombardements.
Il existe néanmoins des éléments montrant que les néoconservateurs et le Project for the New American Century pensaient bien la guerre d’Irak dans ces termes. Dans leur déclaration fondatrice de 1997, ils appelaient les États-Unis à affirmer plus vigoureusement leur puissance à l’échelle mondiale et à résister aux « tentations isolationnistes ». Ils plaidaient notamment pour une augmentation significative des dépenses militaires afin de remplir les « responsabilités globales » des États-Unis et pour la promotion, à l’étranger, d’un ordre politique et économique conforme à leurs principes.
Comme au Venezuela et en Iran aujourd’hui – et comme hier en Irak – la logique de l’intervention américaine semble ainsi moins relever d’un besoin en pétrole ou en ressources que de la nature même de la puissance impériale des États-Unis. L’objectif reste, fondamentalement, de projeter une domination géopolitique présentée comme non négociable et incontestable à l’échelle mondiale. Le pétrole, dans cette perspective, n’apparaît guère que comme un bénéfice secondaire.
Cet article a été originellement publié dans les colonnes de notre partenaire Jacobin sous le titre « The Iraq War Was Not About Oil ».
mise en ligne le 19 mars 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
À quelques jours des municipales, la division à gauche semble devenue une stratégie en soi. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Dans un contexte où l’extrême droite progresse, régler ses comptes relève d’un étrange sens des priorités.
À quelques jours des municipales, le spectacle qu’offre la gauche a quelque chose de désolant. Non pas seulement parce qu’elle est divisée – elle l’a souvent été – mais parce que cette division semble devenue une stratégie en soi. Dans une large majorité de villes, les forces de gauche et écologistes n’ont pas réussi à se rassembler. Les uns, du côté des insoumis, semblent parfois considérer l’affaiblissement des socialistes comme un objectif politique. Les autres, du côté socialiste, privilégient des accords avec communistes et écologistes pour mieux tenir à distance les insoumis. Chacun trace ses lignes rouges, cultive ses blessures et défend sa cohérence.
Et, pendant ce temps-là, l’électeur de gauche regarde le puzzle sans parvenir à en reconstituer l’image. Le paradoxe est frappant : dans nombre de communes, la gauche pourrait gagner. Elle pourrait gagner si elle acceptait de regarder la réalité en face : la dispersion des candidatures transforme parfois des victoires possibles en défaites programmées. Nous allons ainsi assister à des situations presque ubuesques où des villes gagnables ne le seront pas, simplement parce que des forces qui gouvernaient ensemble hier refusent aujourd’hui de se parler.
Dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis.
Il y a à peine trois ans, socialistes et insoumis faisaient campagne côte à côte avec un programme commun. Aujourd’hui, dans certaines villes, des responsables socialistes expliquent préférer perdre plutôt que de s’associer aux insoumis. La formule, censée incarner une vertu politique, dit surtout l’état d’un camp qui semble parfois avoir perdu le goût de la victoire. Pendant ce temps, la droite et l’extrême droite n’ont pas ces pudeurs.
À Paris, pour ne prendre que cet exemple, personne ne doute que la droite municipale saura tendre la main quand il le faudra. Il n’est pas absurde d’imaginer Rachida Dati discuter sans trembler avec l’extrême droite de Sarah Knafo si les circonstances électorales l’exigent. Là où la gauche se déchire sur des questions d’orthodoxie, ses adversaires savent faire preuve d’un pragmatisme redoutable.
Hégémonie et exclusion
Tout le monde a une part de responsabilité dans cette impasse. Les stratégies d’hégémonie des uns nourrissent les réflexes d’exclusion des autres. Les procès en illégitimité répondent aux procès en trahison. Et cette mécanique finit par produire ce que l’on voit aujourd’hui : une gauche qui débat beaucoup de ses frontières internes et trop peu de la société qu’elle prétend transformer. Peut-être est-il temps de se rappeler une chose simple : en démocratie, les élections servent aussi à gagner.
Il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir.
Avant de conclure, un mot pour certain·es lecteur·rices qui s’émeuvent parfois de lire ici un éditorial qui ne correspond pas exactement à leurs convictions. Rappelons une évidence : un éditorial engage celui qui l’écrit, pas l’ensemble d’une rédaction. Un journal n’est pas une chapelle où l’on répète une ligne unique ; c’est un espace où des points de vue peuvent s’exprimer, parfois divergents. Les lecteur·rices qui souhaitent répondre peuvent le faire : la page Agora est précisément faite pour cela. Le pluralisme n’est pas un slogan décoratif ; il suppose d’accepter la contradiction. On ne peut pas célébrer l’indépendance éditoriale un jour et appeler au boycott le lendemain parce qu’une opinion déplaît. Le pluralisme n’est pas à géométrie variable.
Mais revenons à l’essentiel. À force de s’écharper, la gauche oublie peut-être l’urgence politique du moment. À un an de l’élection présidentielle, dans un contexte où l’extrême droite progresse, continuer à régler ses comptes comme si l’adversaire principal était à l’intérieur du camp progressiste relève d’un étrange sens des priorités. Se parler, débattre, confronter des désaccords : tout cela est normal. Mais ces débats doivent rester ceux d’une même famille politique qui partage un horizon commun. Car il existe une boussole simple pour la gauche : empêcher l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Et à l’approche des municipales comme de la présidentielle, il serait peut-être temps de s’en souvenir.
mise en ligne le 18 mars 2026
Léo Schilling sur www.humanite.fr
À l’appel de la CGT, une cinquantaine de salariés de l’établissement public chargé de l’approvisionnement en eau de la capitale se sont mis en grève illimitée mardi 17 mars et exigent des revalorisations salariales pour les postes d’ouvriers et de techniciens. Le syndicat pointe du doigt une « fracture salariale » et demande la garantie d’une « évolution de carrière plus juste et plus équilibrée ».
Ils sont une quinzaine, parmi la cinquantaine de grévistes, à être présents à proximité de l’Hôtel de ville ce mardi matin. Déjà en grève en juillet 2024, en plein durant les Jeux Olympiques, pour protester contre des conditions de travail qu’ils jugeaient indécentes, les salariés d’Eau de Paris ont remis le couvert entre les deux tours des élections municipales. Cette fois, les salariés, soutenus par la CGT, s’indignent à propos de salaires qu’ils jugent insuffisants.
Au cœur de leurs revendications, à la fois « des disparités de rémunération » injustifiables entre techniciens et cadres aux responsabilités parfois similaires, mais également des « sauts de rémunération clairement insuffisants entre certaines catégories ». « On a constaté en étudiant les grilles salariales que les ouvriers et techniciens sont sous-rémunérés par rapport au reste des employés », observe Romaric Montbobier, technicien de maintenance et délégué CGT Eau de Paris.
Des grilles salariales incohérentes
Pour bien faire comprendre les enjeux, il montre une fiche présentant les différents échelons de rémunération, allant de B1, pour les ouvriers, à D2 pour les postes les plus élevés. « On s’est rendu compte que des techniciens managers (échelon C2), ayant plusieurs personnes sous leur responsabilité, sont sous-rémunérés par rapport à l’échelon supérieur. Les cadres à l’échelon D1, avec une expertise proche et parfois sans fonction managériale, touchent quarante-deux euros supplémentaires par jour. À l’échelle d’une carrière, c’est un gouffre. » Le délégué syndical insiste sur le fait que « ce n’est pas un combat contre les cadres ».
L’indignation de la CGT vient du fait que le passage de l’échelon C1 à C2, preuve d’une certaine expertise et qui s’accompagne d’une augmentation des responsabilités, n’est que très peu rémunéré : moins de cinq euros supplémentaires par jour. « Pas même un sandwich », est-il écrit sur le tract distribué par le syndicat. « Quelqu’un qui passe cadre gagne environ 9 000 euros supplémentaires par an. Pour l’échelon inférieur, c’est seulement entre 1 000 et 2 000 euros supplémentaires », résume Romaric Montbobier.
La CGT fustige l’évolution d’une « entreprise à deux vitesses : d’un côté des populations dont le pouvoir d’achat est très protégé, de l’autre, des salariés ouvriers et techniciens qui ne bénéficient pas de la même protection tout au long de leur carrière ». Une impression renforcée par le nombre de cadres dans l’entreprise : 250 salariés sur les 900 que compte Eau de Paris seraient concernés par ce statut. C’est donc presque « un tiers de la population qui gagne beaucoup mieux sa vie face à l’indice des prix à la consommation », d’après Romaric Montbobier, qui fait le constat que les grilles ouvrières et techniciennes peinent à couvrir l’inflation, quand les échelons supérieurs sont largement au-dessus.
Polémique autour du salaire de la directrice
La CGT demande donc de « ne plus utiliser les grilles B1 et B2 », jugées insuffisantes, de « repositionner les salariés en C1 sur la grille C2 », et de faire passer en C2 +, une grille intermédiaire assurant une meilleure rémunération, les « managers non-cadres et salariés reconnus pour leur expertise technique ». Cette révision des grilles permettrait également aux salariés présents depuis longtemps, aux salaires plafonnés, de gagner « quatre à huit ans d’augmentation ».
Le mécontentement des salariés provient également du fait que la nouvelle directrice générale d’Eau de Paris a vu son salaire revalorisé, portant celui-ci à 177 000 euros par an (dont une variable de 10 000 euros). Après l’augmentation du directeur précédent, qui était passé de 145 000 à 167 000 euros, les salariés sont dans l’incompréhension, alors que la direction fait jusqu’alors la sourde oreille à leurs revendications salariales. La CGT demande également des précisions sur la prime du directeur général, indexée sur l’atteinte d’objectifs et « entourée de la plus grande opacité ».
Contactée, la direction d’Eau de Paris précise qu’elle « souhaite pouvoir aborder toutes les questions de rémunération dans le cadre de la négociation annuelle obligatoire », prévue en septembre, dans le cadre « du calendrier social d’Eau de Paris présenté aux organisations syndicales au moment de la prise de fonction de la nouvelle directrice générale », en janvier 2026.
D’autre part, la direction explique qu’il n’y a pas eu « d’augmentation de salaire de la directrice générale », mais une « rémunération votée par le conseil d’administration au moment de la prise de fonction, sur proposition du comité de rémunération de la ville de Paris », rémunération fixée « en fonction du profil du directeur ou de la directrice ».
mise en ligne le 17 mars 2026
Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/
Municipales - Malgré les scores du Rassemblement national au premier tour, l’extrême droite ne renforce pas son ancrage local, estime Lumir Lapray. Selon la consultante, la gauche pourrait l’emporter dans davantage de communes, en investissant les territoires ruraux.
L’écologiste Lumir Lapray est déterminée à ne pas abandonner le vote populaire rural au Rassemblement national. Dans son livre Ces gens-là, plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer (Éd. Payot, 2025), celle qui a été candidate Nupes aux législatives en 2022 raconte le quotidien de ses proches et de ses voisins. Leurs colères, et leurs désillusions aussi. Issus des classes populaires et moyennes blanches, ce sont eux qui « pourraient tout faire basculer » lors de l’élection présidentielle de 2027, en votant notamment pour l’extrême droite.
En tant que consultante politique pour le mouvement citoyen Victoires populaires, la trentenaire a œuvré pour faire gagner des listes de gauche dans les villages, comme à Crest (Drôme) ou Bourg-d’Oisans (Isère), passés à gauche dès ce premier tour des municipales, dimanche 15 mars.
Reporterre — L’enseignement que l’on peut d’ores et déjà tirer à l’issue de ce premier tour, c’est une abstention jamais vue (42,8 %) en dehors des élections de 2020 bouleversées par la pandémie de Covid-19. Comment comprenez-vous un tel score ?
Lumir Lapray : Les électeurs ne comprennent plus à quoi sert la politique, ils ont le sentiment que les candidats sont tous les mêmes. Force est de constater que le travail mené par le collectif Démocratiser la politique, qui alerte sur la faible présence en politique de personnes issues de milieux populaires, leur donne raison. Le pouvoir comme les richesses sont captés par des gens aux origines sociales identiques, et le décalage entre ces deux mondes est réel. Les citoyens ont l’impression que les politiques ne vont de toute façon rien faire pour les aider, donc si l’on suit ce raisonnement, à quoi bon se déplacer aux urnes ?
La France insoumise, qui a investi pour la première fois ce scrutin local, obtient de bons résultats. Le RN renforce son ancrage dans les villes qu’il dirigeait déjà, mais peine à faire la percée qu’il espérait. Quels enseignements tirez-vous de ce premier tour ?
Lumir Lapray : Mise à part Perpignan, où Louis Aliot a été réélu dès le premier tour, le parti de Marine Le Pen n’a pour l’instant pas remporté de grande ville. Pour un parti politique soi-disant à deux doigts de prendre le pouvoir en 2027, le constat est clairement en demi-teinte : l’extrême droite ne renforce pas réellement son ancrage local. Même la ville de Lens passe à gauche dès le premier tour alors qu’elle est située au cœur d’un bassin minier.
L’extrême droite progresse, certes dans le Sud-Est, notamment dans le Var, mais globalement, ce qu’il faut retenir, c’est que le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée. À Marseille par exemple, sa percée se fait à la faveur de l’affaiblissement de Martine Vassal (LR).
« Le vote RN monte surtout dans les communes où la droite s’est radicalisée »
Aujourd’hui, plusieurs figures des Républicains, tels que Laurent Wauquiez, tiennent des discours très proches de ceux de l’extrême droite, à tel point que l’on ne sait plus bien qui parle. La droite a une responsabilité majeure : elle a banalisé son idéologie. Dans ce contexte, plutôt que de voter pour une pâle copie, les gens sont de plus en plus attirés par de nouvelles figures.
« Je pense que la négligence de toute la gauche pour les ruralités va se voir aux municipales », disiez-vous dans « Libération » en décembre dernier. Qu’entendez-vous par là exactement ? Votre prédiction se confirme-t-elle ?
Lumir Lapray : La poussée dégagiste est faible aux élections municipales dans ces territoires où la prime au sortant est très forte. En revanche, la gauche aurait pu gagner beaucoup plus de communes si elle avait mis davantage de ressources. Il est évident que la question qui a le plus occupé les partis de gauche était de savoir quelle nuance de gauche allait emporter les métropoles. C’est quand même dingue, à force de s’invectiver, ils ont laissé le camp adverse progresser.
Le score du RN à Marseille, c’est la honte pour les différents partis de gauche qui ont préféré s’affronter tout du long de la campagne. Malgré ce désintérêt profond pour les campagnes et le périurbain, je trouve que l’on s’en sort pas trop mal. La gauche unie peut en réalité gagner quasiment toutes les villes de France. Ces résultats nous rappellent combien l’union est la seule solution pour battre l’extrême droite.
Le chercheur Félicien Faury, qui a étudié le comportement des électeurs du RN dans la région Sud-Paca entre 2016 et 2022, documente les ressorts identitaristes et sociaux de ce vote. Que faites-vous du racisme, qui est l’un des moteurs de ces électeurs ?
Lumir Lapray : Je crois qu’il faut faire attention à ne pas généraliser ces conclusions. Félicien Faury analyse surtout la racialisation des rapports sociaux, et il ne faut pas oublier qu’il s’intéresse au Sud-Est. Il est question d’un territoire structuré par la colonisation violente de l’Algérie, et par l’incapacité de la France à gérer ce fait colonial. Je pense sincèrement que le racisme n’est pas la justification primordiale du vote d’une grande majorité des électeurs du RN.
Attention, je ne dis pas qu’il n’est pas l’une des motivations, mais il me semble que la raison principale, c’est la mise en concurrence et le sentiment de perte de prise sur son quotidien. Par contre, le racisme est clairement la pierre angulaire de ce vote. S’il disparaissait, les gens se rendraient compte que leurs alliés objectifs sont en réalité ceux auxquels ils disent s’opposer.
La question qu’il faut se poser, c’est comment accompagner un processus de déconstruction. Prenons le cas du masculinisme, l’autre pierre angulaire du vote RN dont on parle peu : ces hommes sont traversés par une perte de valeurs, le sentiment de ne plus avoir de place dans la société, etc. Pour autant, pour gagner, la gauche ne peut pas les laisser de côté.
À ce stade, rien n’est encore joué pour les maires Les Écologistes sortants… Quelles leçons l’écologie politique doit-elle en tirer ? N’ont-ils pas convaincu ?
Lumir Lapray : Ce qu’il faut retenir, c’est qu’une vague électorale doit être portée par un mouvement social. Lors des élections municipales de 2020, les maires écologistes ont été portés par le mouvement citoyen massif, souvent jeune, qui s’est mobilisé partout en France dans les rues en 2018 et 2019. Il s’agit d’une vraie mise en garde de tout l’appareil politique : vous ne pouvez pas faire sans nous les syndicats, les associations, les mouvements sociaux, et les communautés organisées. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, c’est nous qui allons en payer directement les conséquences.
Au-delà, il faut arriver à construire un rapport, non pas de force, mais de pouvoir afin que nous, les communautés organisées et politisées, soyons sûrs que les partis politiques représentent nos aspirations plutôt qu’ils nous ignorent tout du long et attendent qu’on vienne à leur rescousse à chaque élection. Force est de constater que le processus de délégation de notre pouvoir ne fonctionne plus, il faut que les citoyens s’organisent.
Pierre-Édouard Stérin, ce milliardaire anti-avortement qui prévoit d’injecter 150 millions d’euros pour faire gagner 300 villes au Rassemblement national lors des élections municipales de 2026, comme l’a révélé le journal « L’Humanité », finance énormément d’associations proches de ses idées et qui maillent le territoire, notamment en ruralité. Comment lutter contre ce phénomène de conquête « au ras du sol » ?
Lumir Lapray : J’en constate en effet d’ores et déjà les conséquences sur le terrain. Chez moi, à Châtillon-sur-Chalaronne [dans l’Ain], une école catholique hors contrat pour jeunes filles, en partie financée par Pierre-Édouard Stérin, où on leur apprend à faire de la couture et de l’art floral vêtues comme dans la série The Handmaid’s Tale, a été fermée sur décision préfectorale en novembre.
« Dans les campagnes, il y a de moins de moins d’associations, et les syndicats sont en chute libre »
En réalité, la gauche doit investir plus que jamais ce terrain-là, car dans les campagnes, si les gens se tournent vers ce type de structures, c’est avant tout parce qu’ils sont face à un vide : il y a de moins en moins d’associations sportives ou culturelles, et les syndicats sont en chute libre.
Par exemple, dans l’Ain, les ouvriers de la logistique sont nombreux, mais à peine 3 % d’entre eux sont syndiqués. Il y a aussi un vrai enjeu à reconstruire de la fierté, de l’appartenance, du collectif… Bref, des espaces qui politisent notre expérience. L’extrême droite catholique propose des rituels ridicules, mais où sont les nôtres ?
L’écologie peut-elle permettre de créer d’autres imaginaires, loin de celui de l’écologie dite « punitive » ?
Lumir Lapray : Énormément de ruraux font des actes profondément écologiques à la campagne, c’est juste qu’ils ne l’appellent pas comme ça. La sociologue Fanny Hugues a par exemple travaillé sur la notion « d’écologie de la débrouille » et montre bien que des pratiques vertueuses existent, mais elles ne sont juste pas valorisées comme telles.
Il est primordial de toujours faire le lien avec la justice environnementale, dans tout ce que l’on propose, pour montrer comment elle permet d’améliorer la vie des classes populaires et moyennes tout en taxant les ultrariches. En gros, il faut montrer comment l’écologie permet d’opérer une redistribution des valeurs.
« Il est urgent de faire exister des leaders écologistes qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront de cette transition »
Pour mettre en place cet imaginaire, il est urgent que l’on fasse exister des leaders du mouvement écologiste qui ressemblent à celles et ceux qui bénéficieront les premiers de cette transition, qu’ils travaillent dans le BTP, qu’elles soient des mères célibataires qui vont payer moins cher parce qu’elles auront bénéficié d’aides pour rénover leur maison, qu’il y ait des paysans soucieux de ne pas s’empoisonner, ou que des enseignants viennent expliquer ce que ça fait de faire classe quand il fait 40 °C.
mise en ligne le 16 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Le premier tour des municipales ne bouleverse pas le paysage politique. Mais il en accentue certains traits et fait bouger les équilibres internes de la gauche et de la droite.
Roger Martelli nous livre ici ses premières impressions sur le premier tour des élections municipales. Nous publierons d’autres analyses plus détaillées, en fonction des grands enjeux qui se dessinent.
Ce premier tour des élections municipales, ce dimanche 15 mars, n’a pas contredit une tendance de long souffle : le poids de l’abstention. On pouvait croire que la faible participation de 2020 était due à la seule épidémie et, de fait, la participation est à la hausse cette année. Mais c’est la deuxième fois depuis 1959 qu’elle passe sous la barre des 60%. La crise de la représentation n’est pas derrière nous et il n’y a pas de vaccin pour la contenir.
Un autre aspect s’est trouvé confirmé ce dimanche : après le choc des législatives de 2024, celui de l’éclatement du paysage politique, dont atteste le grand nombre de listes habilitées à accéder au second tour, dans la France urbaine des plus de 10 000 habitants. Il ne faut certes pas exagérer cette dimension : le PS et les LR continueront vraisemblablement de se partager un grand nombre des 7 à 8% des communes concernées. Mais les deux partis qui ont gouverné la France en alternance depuis 1981 devront compter sur le poids d’autres forces.
Le RN était ainsi annoncé une fois de plus comme le grand gagnant de la consultation. Et, de fait, sa présence s’est avérée massive dans de vastes portions du territoire métropolitain. Il a conforté ses bases antérieures, réélues dès le premier tour. En dehors des centres métropolitains, qui restent globalement rebelles à son emprise, il obtient des scores importants qui lui assureront des entrées notables dans de très nombreux conseils municipaux. Mais s’il a d’ores et déjà conquis des petites villes dans le Nord, l’Est et le Sud et s’il est en tête dans de nombreuses villes (Narbonne, Menton, Toulon, Castres, Douai ou Draguignan), il n’est pas parvenu à s’emparer de villes moyennes comme Avion, Lens, Charleville-Mézières, Narbonne ou Saint-Dizier.
L’extrême droite a progressé partout, elle a fait un pas vers cette union de toutes les droites qui doit être la base de sa future hégémonie, mais elle n’a pas encore éloigné cette méfiance qui ne joue pas dans les élections européennes, mais qui se manifeste encore quand il s’agit de passer de la simple influence à un pouvoir réel, local comme national.
Quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix.
Et si le RN n’est pas au bout de sa dédiabolisation, il devra tenir compte que la diabolisation corrélative de La France insoumise a connu son premier couac significatif. Comme le parti de Marine Le Pen, celui de Jean-Luc Mélenchon a décidé de faire de ces élections l’occasion d’inscrire le local dans ses bases d’implantation. Il a donc cherché opiniâtrement à politiser le scrutin, en faisant tourner « sa » vedette et ses figures de proue plus jeunes. Comme le RN, il a jeté nombre de ses députés dans la bataille municipale.
Cet effort a manifestement payé, en tout cas dans ses zones de force qu’il a labourées sans compter. La violence anti-LFI, notamment après la mort de Quentin Deranque à Lyon, n’a pas enrayé la mécanique insoumise. Elle l’a sans doute même confortée, comme ce fut le cas pour le PCF dans la rude période de « classe contre classe ». La hargne contre les insoumis et la mansuétude relative à l’égard du RN ont surmobilisé en faveur de LFI une large part de la gauche de gauche, notamment dans la jeunesse, racisée et éduquée.
La France insoumise a ainsi consolidé son ancrage au cœur de la France urbaine, dans la jeunesse et sans doute une part des catégories populaires. Ses bons résultats s’observent sans surprise dans les territoires où Jean-Luc Mélenchon a fait ses meilleurs scores, ainsi que la liste Aubry des européennes. En général, il est vrai que les résultats sont en dessous de ceux de 2022 et 2024, notamment à Paris et à Marseille qui font un peu figure de contre-performances. Mais ils égalent les résultats précédents (Lille) ou les dépassent sensiblement (Toulouse, Bordeaux ou Limoges).
Dans la plupart des cas de figure, le reste de la gauche doit enregistrer lucidement le phénomène, dans toute sa complexité. Au fond, il est difficile d’oublier que la poussée en longue durée des insoumis est l’envers des carences des autres composantes de la gauche. Si le vote Mélenchon de 2017 et 2022 n’a pas été qu’un vote insoumis, ceux de 2026, comme les réélections au premier tour de maires communistes, disent que la gauche de gauche n’a pas disparu de l’espace politique français. Force est alors de constater, comme à Nîmes ou au Havre, que lorsque cet espace est occupé par d’autres, le score des insoumis est nettement plus faible. Le PS gagnerait à ne pas l’oublier, pas seulement parce qu’il a conjoncturellement besoin de l’apport insoumis au second tour, mais parce qu’il en va de l’avenir de la gauche française.
Le message doit donc être entendu à gauche, dans toute la gauche. Les raisons ne manquent certes pas, politiques comme éthiques, pour critiquer La France insoumise et ses principaux responsables. Mais quand l’esprit de critique vire à l’anathème et à l’excommunication, c’est la gauche tout entière qui paie le prix. Il y avait sans nul doute des raisons d’être anticommuniste dans les périodes les moins ouvertes de l’histoire communiste. Mais l’anticommunisme de principe a toujours fini par anémier la République. Il en est de même de l’appel incessant à la mise au ban des insoumis.
Mieux vaut l’entendre aujourd’hui encore. La gauche peut débattre avec franchise, rudement s’il le faut. Elle ne doit pas oublier ce qui différencie ses composantes, mais sans jamais oublier qu’elle doit se retrouver pour faire majorité. Plutôt que d’osciller en permanence entre bordées d’insultes et embrassades contraintes, mieux vaut apprendre à être à la fois différents et unitaires.
Surtout quand le spectre de l’extrême droite continue de planer. Ce premier tour d’élections a montré, il est vrai, que les enfants du lepénisme n’ont pas encore partie gagnée. On y verra une bonne nouvelle. Mais pour qu’elle se confirme, puisque la droite déchirée est incapable de faire barrage, c’est la qualité de la gauche, sa rigueur et sa tranquillité qui sont la clé de nos lendemains.
Dans les jours qui viennent, toute la gauche devra s’en souvenir, pour ne pas décourager cette part de la France populaire qui continue de croire en elle et qui veut continuer une grande histoire, même s’il est impératif de la refonder.
mise en ligne le 14 mars 2026
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
Après les bascules de 2020, les majorités PS-PCF-Les Écologistes abordent les scrutins municipaux dans une position plutôt défensive, de son côté LFI compte peser grâce à une stratégie autonome. Une division qui pourrait coûter cher, y compris dans les villes de conquête.
Les bascules de 2020 en sa faveur font que la gauche, hors LFI qui ne gère que deux communes, aborde de fait ces élections municipales dans une position assez défensive. D’où une angoisse palpable chez de nombreux cadres qu’ils soient socialiste, écologiste ou communiste. Conserver notamment les 103 des 281 principales villes du pays reste leur objectif prioritaire pour ne céder du terrain ni à la droite ni au Rassemblement national.
Aujourd’hui, la gauche est à la tête de neuf des onze centres urbains de plus de 200 000 habitants. À Rennes (Ille-et-Vilaine), Montpellier (Hérault) et Nantes (Loire-Atlantique), les majorités sortantes dirigées par le PS ne semblent pas particulièrement menacées.
Lille (Nord) et Strasbourg (Bas-Rhin) devraient rester dans le giron de la gauche mais être le théâtre d’une lutte entre forces de l’ex-Nouveau Front populaire (NFP), notamment dans la préfecture de l’Alsace où l’ancienne maire socialiste Catherine Trautmann part favorite face à la sortante écologiste Jeanne Barseghian.
En revanche, les majorités PS-PCF-Les Écologistes se trouvent challengées par une droite aux accents trumpistes à Paris, avec Rachida Dati, et à Lyon, avec Jean-Michel Aulas, ainsi qu’à Marseille où l’extrême droite est en embuscade. Dans ces trois villes, une division de la gauche au second tour pourrait être fatale.
« C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite »
La gauche part aussi à l’offensive pour (re) conquérir des grandes métropoles et des villes moyennes qui, aujourd’hui, lui échappent. Les socialistes visent des victoires à Toulouse (Haute-Garonne), Amiens (Somme), Saint-Étienne (Loire), Limoges (Haute-Vienne) ; les écologistes à Lorient (Morbihan), Nevers (Nièvre), Caen (Calvados), Mulhouse (Haut-Rhin) et les communistes au Havre (Seine-Maritime), à Nîmes (Gard), Alès (Gard), Arles (Bouches-du-Rhône), Montargis (Loiret) ou encore Agen (Lot-et-Garonne).
Un élargissement de l’escarcelle de la gauche enverrait un signal plutôt positif aussi pour la présidentielle. C’est ce qu’espère notamment le Parti socialiste qui a « fait de ces municipales un enjeu stratégique de positionnement politique » en présentant majoritairement des listes dans un périmètre d’union de la gauche sans LFI. « Ce doit être le même en 2027. C’est la seule offre politique en capacité de battre l’extrême droite », assure Pierre Jouvet, secrétaire général du parti à la rose.
Dans une stratégie autonomiste confortée par le refus du PS de faire alliance avec des mélenchonistes, LFI espère conquérir Roubaix (Nord) et Évry-Courcouronnes (Essonne), chiper Vénissieux (Rhône) aux communistes, en plus d’être en capacité de récolter plus de 10 % dans nombre de grandes villes.
Une façon d’obtenir des grands électeurs pour les sénatoriales et d’affirmer son poids électoral à l’approche de la présidentielle. Mais cette tactique pourrait se heurter à une dynamique de vote utile d’un électorat stratège plutôt unitaire voulant éviter des bascules ou faciliter des conquêtes.
mise en ligne le 13 mars 2026
Par Marche des Solidarités sur https://blogs.mediapart.fr/
Samedi 14 mars, plus de 100 manifestations sont annoncées. Alors que le RN et Reconquête menacent de gagner certaines villes, que la droite veut s'allier aux fascistes pour faire « barrage républicain », nous serons des centaines de milliers à prendre la rue contre le racisme, les fascistes et les violences d’État.
D’où que l’on vienne, où que l’on soit né·e, Notre pays s’appelle Solidarité
Samedi 14 mars, nous serons des centaines de milliers à prendre la rue à travers tout le pays contre le racisme, les fascistes et les violences d’État à l'appel de plus de 360 organisations qui ont répondu à l'initiative lancée par la Marche des Solidarités et le Réseau d'Entraide Vérité et Justice.
Dans les villes comme Marseille et Nice directement menacées par le RN, à Lyon où 3000 fascistes ont manifesté il y a quelques semaines, à Nantes où la droite la plus raciste pourrait gagner en s'alliant aux fascistes pour faire barrage à la gauche, dans les villages du Finistère, des Cévennes, de l'Ariège et d'ailleurs, partout nous prenons la rue, nous décidons de nous unir, de résister, de riposter, et de construire la solidarité comme un moyen et comme un objectif.
A Paris, le parcours demandé par les organisateur.rices a été autorisé par la préfecture, la manifestation commencera à 14H00 Place de la Nation, passera dans le 20ème arrondissement pour rendre hommage à El Hacen Diarra à Père Lachaise et à la lutte des mineur.e.s isolé.e.s à Couronnes (occupation de la Maison des Métallos pour résister aux expulsions pendant les Jeux Olympiques de Paris en 2024) pour finir Place de la République où il y aura de la nourriture et des boissons pour rompre le jeune.
Voir ci-dessus la conférence de presse des collectifs organisateurs de la mobilisation (Marche des Solidarités, Réseau Entraide Vérité et Justice, collectifs de sans-papiers et mineur.e.s isolé.e.s en lutte avec la participation de la famille de Djamel Bandjaballah, de El Hacen Diarra et des représentant.e.s des cadres unitaires de mobilisation à Lyon, Marseille et Audierne (29 - Finistère)
Pour cette campagne, 8000 affiches ont été imprimées sur la région parisienne, des dizaines de milliers de tracts, des banderoles, des panneaux... La Marche des Solidarités n’a pas de subvention. Nous lançons un appel à toutes celles et ceux qui reconnaissent que ce que fait la Marche est utile et qu’il faudrait faire plus à nous soutenir financièrement. Ensemble, on va gagner ! Voilà le lien de la cagnotte : https://www.we-solidaire.com/fr/collecte/plateforme-marche-des-solidarites
Retrouvez-dessous :
La liste des 102 villes où des mobilisations sont annoncées - à retrouver aussi ici : https://www.antiracisme-solidarite.org/14-mars-2026-plus-que-jamais-lutter-contre-le-fascisme
Le texte du tract qui sera diffusé dans la manifestation à Paris pour appeler à une assemblée publique place de la République lundi 16 mars à 18H30 pour réagir aux résultats du 1er tour des élections et nous organiser, sur nos quartiers, dans nos lieux de travail, avant le second tour. Pour bloquer la route aux fascistes, pour faire entendre nos exigences d’égalité et de solidarité.
Montpellier - 14h30 - Place de la Comédie
Sète - 12h - Place de la mairie
Texte du tract qui sera diffusé dans la manifestation du samedi 14 mars à Paris
Au premier, au second tour comme dans le monde entier,
Non au fascisme, Non à la guerre
Ouvrons les frontières !
Nous sommes des centaines de milliers dans le pays. Nous manifestons, ensemble, ce 14 mars dans des dizaines et des dizaines de villes et communes dans tout le pays.
En solidarité avec les immigré.es, en solidarité avec les musulman.es, contre le racisme, contre le fascisme. Pour l’égalité des droits de toutes et tous, l’accès égal au logement, à l’éducation, à la santé, à la culture, au travail. Pour la régularisation des sans-papiers et la fin des violences policières.
Nous étions déjà des centaines de milliers le 8 mars. Pour l’égalité des droits, déjà. Ni les sionistes, ni les fascistes de Némésis n’ont pu marcher ce jour-là. A Paris le collectif Némésis a dû se réfugier dans le 16è arrondissement et n’a réuni que 200 personnes.
A Marseille les sionistes de Nous Vivrons ont été bloqués malgré le renfort de la candidate de la droite et du gouvernement, celle qui a repris la devise de Pétain, « travail, famille, patrie ».
Nous appelons à nous réunir ce lundi, au lendemain du premier tour des élections municipales. Pour réagir aux résultats et nous organiser, sur nos quartiers, dans nos lieux de travail, avant le second tour. Pour bloquer la route aux fascistes, pour faire entendre nos exigences d’égalité et de solidarité.
Assemblée publique à Paris
Place de la République
Lundi 16 mars – 18H30
(Avec Ftour – Rupture du jeun)
Et pour préparer à la journée de mobilisation internationale du samedi 28 mars.Dans toutes les villes des Etats-Unis des millions manifesteront à l’appel du mouvement No Kings et de Minneapolis. Contre Trump, en solidarité avec les migrant.es, contre ICE et contre la guerre.
De Londres à Athènes, comme à Rome, Madrid et Barcelone, des centaines de milliers vont défiler contre le racisme et le fascisme.
Dans le monde entier, comme en France, des millions célèbreront la Journée de la Terre aux côtés du peuple palestinien.
Faisons donc du 28 mars une journée mondiale de manifestation contre le fascisme et contre la guerre avec tous les peuples notamment les peuples d’Iran et du Liban.
Plate-forme de la MARCHE DES SOLIDARITÉS :
https://antiracisme-solidarite.org // site
https://blogs.mediapart.fr/marche-des-solidarites // blog
https://www.youtube.com/@AntiracismeEtSolidarite // youtube
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mise en ligne le 12 mars 2026
Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr
Le célèbre établissement créé par Jean Oury en 1953 à Cour-Cheverny dans le Loir-et-Cher, est le théâtre de tensions sociales. Le syndicat CGT réclame l’ouverture de négociations sur les embauches et davantage de transparence de la part des héritiers du fondateur qui gèrent l’établissement.
Pour la première fois de son histoire, la clinique psychiatrique de La Borde, institution emblématique de la psychothérapie institutionnelle fondée en 1953 par le psychiatre Jean Oury, connaît un mouvement de grève. Depuis le 20 février, une partie des salariés proteste contre ce qu’ils décrivent comme un manque de transparence de la direction et une absence de dialogue sur la gestion de l’établissement. Environ un quart des 60 à 70 soignants a participé à ce mouvement, initié par le tout jeune syndicat CGT du site.
Un lieu « mythique » confronté à des tensions internes
La clinique de La Borde occupe une place singulière dans le paysage psychiatrique français. L’établissement privé, fondé sur les principes de la psychothérapie institutionnelle, défend une organisation du travail relativement horizontale, où infirmiers, aides-soignants, cuisiniers, psychologues ou éducateurs participent conjointement à l’accompagnement des pensionnaires.
« La Borde reste un lieu exceptionnel et une poche de résistance dans le climat actuel du soin », explique Clara Cumer, infirmière dans l’établissement depuis six ans et secrétaire du syndicat CGT récemment créé. Dans cette approche, les statuts professionnels comptent moins que la participation collective au soin. « Le matin, je fais souvent le même travail que mes collègues, qu’ils soient aides-soignants, psychologues ou ergothérapeutes », souligne-t-elle.
Des conditions de travail dégradées
Mais selon plusieurs salariés, cet équilibre serait fragilisé depuis quelques années, notamment par « une politique de recrutement qui favorise les contrats précaires », selon l’infirmière. En effet, si la directrice adjointe, Flore Pulliero‑Vitez, évoque « un nombre de soignants en équivalent temps plein globalement stable ces dernières années », les équipes constatent une dégradation progressive des conditions de travail. Cela se traduit notamment par une augmentation du turnover, des arrêts maladie plus fréquents et des difficultés à recruter.
« Les plus anciens salariés nous disent qu’il y a une dizaine d’années ce n’était pas le cas. La clinique avait alors un taux d’arrêts maladie très inférieur à la moyenne nationale, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Au printemps dernier, c’était l’hécatombe… », précise la syndicaliste.
Le problème salarial est également pointé. « Une infirmière récemment partie travailler à l’hôpital voisin gagne environ 300 euros de plus par mois. L’écart s’est creusé avec d’autres structures, déplore Clara Cumer. Nos collègues en contrats précaires sont à peine plus payées que le SMIC, et encore, c’est grâce à la « prime Ségur ». »
Pour faire face à la pénurie d’infirmiers, la direction a instauré une prime spécifique destinée à ces professionnels. Mais cette décision, prise sans concertation, a suscité des tensions. Dans une clinique où les équipes revendiquent un fonctionnement égalitaire, cette mesure a été perçue comme une source de division. « Habituellement, dans notre structure, les primes sont partagées équitablement entre tous les salariés. Je comprends la nécessité de recruter des infirmiers et infirmières, car leur présence sur le site est requise légalement 24 heures/24, mais cette manière de faire rompt avec les principes fondateurs de notre clinique », pointe encore Clara Cumer.
De son côté, la directrice adjointe revendique « la responsabilité de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables ».
La non‑pérennisation de contrats précaires, élément déclencheur
La contestation sociale a été déclenchée par le non-renouvellement de CDD de plusieurs salariés. L’éviction de l’une d’entre eux, présente depuis 18 mois et impliquée notamment dans le fonctionnement du club thérapeutique — un dispositif central dans la psychothérapie institutionnelle — a été vécue comme une forme de « mépris » par l’équipe soignante. « Nous avions formé cette collègue pendant un an et demi. Elle travaillait bien. Nous demandions simplement qu’elle puisse rester. De plus, pour la continuité du soin, dans un lieu qui met en avant le travail au long cours, étant donné la chronicité des pathologies des personnes prises en charge, des embauches pérennes sont cruciales », explique Clara Cumer.
La direction invoquait dans un premier temps une politique interne limitant la durée des CDD à 18 mois… une justification balayée par le syndicat, car cette « règle » ne correspond à aucune obligation légale. D’ailleurs, deux des trois personnes en CDD ont finalement vu leurs contrats renouvelés, mais la secrétaire du club thérapeutique a dû quitter son poste en février, ce qui a été le déclencheur de la grève. « Mais on veille à ne pas perturber l’organisation des soins. Ce qu’on défend, c’est une manière de soigner et de travailler ensemble », précise Clara Cumer.
La création d’un syndicat dans une institution atypique
Alors que les tensions commençaient à apparaître, un groupe de salariés a décidé de créer un syndicat CGT en juillet dernier. Une initiative inédite dans l’établissement. Leurs revendications portent notamment sur les salaires, mais pas seulement. « C’est le fonctionnement de la structure qu’il faut améliorer, car elle ressemble de moins en moins à ce qu’elle était du temps de Jean Oury. Lui, en tant que médecin, travaillait toute la journée à la clinique avec les pensionnaires. Il y a désormais une séparation nette entre la direction et les salariés », développe la jeune infirmière.
Pour pallier ce manque de démocratie, les cégétistes demandent la création d’une commission d’embauche associant direction et soignants, ainsi que la transparence sur les informations économiques et sociales de l’établissement. En effet, selon les salariés, les documents financiers fournis au comité social et économique (CSE) sont difficiles à interpréter et ne permettent pas de comprendre clairement la situation de la clinique.
De fait, la clinique de La Borde est une société privée à but lucratif, dirigée aujourd’hui par Marino Pulliero, gendre de Jean Oury, tandis que la direction adjointe est assurée par Flore Pulliero‑Vitez, sa petite‑fille. Selon cette dernière, le dialogue social fait historiquement partie de la vie de l’établissement.
Elle rappelle toutefois que le syndicat CGT récemment créé ne dispose pas encore de représentants élus au CSE. « Cela ne disqualifie pas l’expression syndicale, mais constitue un élément de contexte important », indique celle qui se défend de tout écart par rapport aux objectifs de son aïeul. « Cette filiation ne m’oblige pas à figer un modèle, mais à préserver une exigence : maintenir vivant un projet de soin capable d’évoluer sans renier ses fondements », assure‑t‑elle.
L’incertitude autour de l’avenir de la clinique dans un contexte de crise de la psychiatrie
En parallèle de ces tensions sociales, la clinique fait face à une autre question majeure : celle de son autorisation d’exercer en tant qu’établissement de soins. Dans le cadre d’une réorganisation nationale du secteur psychiatrique, l’Agence régionale de santé (ARS) réexamine les autorisations d’activité de plusieurs établissements du département. « La tendance est aux fermetures de lits », déplore la syndicaliste.
Dans ce cadre, il a été proposé à la clinique de La Borde de devenir un établissement à caractère médico‑social. Un changement majeur pour cet établissement comptant 107 lits d’hospitalisation complète et 30 places d’hôpital de jour, que ni la direction ni les salariés ne souhaitent. « Dans le médico‑social, explique l’infirmière, c’est la Maison départementale des personnes handicapées qui choisit les dossiers des gens et décide qui va où, alors qu’à La Borde il y a une commission d’admission composée de médecins et de soignants qui choisissent ensemble les personnes accueillies, après réception d’une lettre de motivation des futurs pensionnaires. » Les soignants comme la direction semblent attachés à ce fonctionnement qui mise sur l’agentivité des personnes soignées.
C’est pourquoi la direction travaille actuellement en concertation avec l’ARS « à un projet visant à consolider le modèle de soins de la clinique tout en l’adaptant aux nouvelles exigences ». Parmi les pistes évoquées figure notamment la création d’appartements thérapeutiques permettant d’accompagner certains patients vers davantage d’autonomie.
« Notre responsabilité est donc de tenir ensemble exigence clinique, cadre juridique et contraintes économiques, pour préserver un projet de soin qui s’adresse à des personnes atteintes de troubles sévères et souvent très vulnérables », affirme Flore Pulliero‑Vitez. Une ambition que ne renient pas les grévistes, à condition de ne pas en faire les frais.
mise en ligne le 11 mars 2026
Émilien Urbach sur www.humanite.fr
À la frontière franco-italienne, le sénateur écologiste Guy Benaroche a exercé son droit de contrôle parlementaire sur les locaux de la police aux frontières. Mais cette fois, le rideau est tombé pour la presse.
À peine arrivé, dans les locaux de la Police aux frontières (PAF) de Menton‑Saint‑Louis (Alpes-Maritimes), ce mardi 11 mars, le sénateur écologiste Guy Benaroche se heurte à un mur. « Les journalistes restent dehors », lui annonce la commandante Dubos. La raison : officiellement, les locaux seraient « assimilables à de la garde à vue (GAV) ».
À l’extérieur, l’observatrice associative échange avec nous un regard lassé : ce scénario se répète depuis des années, alors même qu’à l’exception de deux d’entre eux, les Algeco où sont quotidiennement enfermées des dizaines de personnes exilées ne relèvent pas du régime de GAV. « Ils jouent là‑dessus », glisse Agnès Lerolle, de la Coordination d’actions aux frontières intérieures (Cafi). Un flou juridique devenu paravent là où, en 2019, l’Humanité avait pu librement suivre deux députées dans ces mêmes murs. La préfecture n’aurait-elle pas apprécié ce qui avait alors été révélé ?
Un sas où les droits fondamentaux sont devenus optionnels
En l’absence d’élus, désormais, aucun regard extérieur ne franchit ces grilles. Et lorsque la presse est tenue à distance, il ne reste donc plus que la visite officielle pour percer l’opacité. À l’intérieur, le sénateur observe une réalité qui contredit les discours officiels. Si quelques recommandations du rapport de la Contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, publié à l’automne 2025, ont été appliquées, avec notamment l’affichage des droits sous plexiglas et des sanitaires enfin en état, l’essentiel demeure.
Dans les préfabriqués, la température oscille, les matelas se posent à même le sol, et des hommes s’enroulent dans des couvertures de survie. « On traite comme des délinquants des gens qui n’ont commis ni crime ni délit », s’indigne Guy Benaroche à sa sortie. Il évoque « une goutte d’eau disproportionnée » pour désigner ce dispositif policier massif, mobilisé pour des réadmissions vers l’Italie qui ne sont de fait que provisoires, puisque les personnes exilées trouveront de toute façon un moyen de passer.
Agnès Lerolle témoigne en outre d’une mécanique administrative qui fonctionne hors des radars : téléphones confisqués au mépris du droit, interprétariat expéditif, signatures de documents incompris, contrôles au faciès. En clair, la frontière franco‑italienne fonctionne comme un sas où les droits fondamentaux sont devenus optionnels. Un détail cristallise le fossé entre parole policière et réalité. La commandante assure qu’un représentant du Conseil départemental est « toujours présent » pour les mineurs isolés. Les bancs, pourtant, ce jour-là, sont bel et bien vides. Guy Benaroche en prend note : les garanties annoncées n’ont pas grande valeur.
Des visites parlementaires devenues essentielles
Pour les associations, ces visites parlementaires « sont essentielles », insiste Agnés Lerolle. Elles permettent de signaler des irrégularités, de recouper les témoignages et de rappeler que ces lieux, malgré leur isolement géographique et juridique, ne sont pas hors de l’État de droit. Elles ouvrent une brèche, là où la PAF tente de « verrouiller l’image », comme elle le fait avec les journalistes en invoquant abusivement le régime de la GAV.
À sa sortie, Guy Benaroche laisse transparaître sa consternation. Il pointe l’absurdité d’un dispositif d’enfermement indigne imposé à « des personnes qui n’ont commis ni délit ni crime ». Pour lui aussi, ces contrôles parlementaires restent l’un des rares contre‑pouvoirs capables de documenter ce qui se joue derrière les grillages. Sans eux, à Menton, l’invisibilisation aurait déjà gagné.
mise en ligne le 10 mas 2026
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
Fondé par d’anciens membres du FN, le Parti de la France, pétainiste assumé, soutient bien des candidats RN aux municipales. Ce qui encombre les cadres, mais réjouit bien des membres de leurs listes.
En 2024, Ludivine Daoudi, candidate Rassemblement national (RN) aux législatives dans le Calvados, et membre du Parti de la France (PDF), perd son investiture, épinglée pour avoir posé en photo avec une casquette nazie. Deux ans plus tard, à quelques semaines des municipales, le PDF, ce parti pétainiste assumé, revient troubler les plans de Marine Le Pen pour « normaliser » l’extrême droite.
Sur ses réseaux sociaux, depuis le début de l’année, le parti communique au compte-gouttes la liste des candidats qu’il soutient. Parmi eux, beaucoup de Reconquête, comme Jean-Michel Lamberti à Bastia, qui a remercié la formation par un commentaire personnel posté sur Facebook. Mais aussi bien des listes RN et UDR. Dont à Amiens (Somme), où, comme l’a relevé Libération, l’une de ses cadres, Florence Perdu, membre du conseil national du PDF, est candidate sur la liste RN. Ces liens gênent les directions lepénistes et ciottistes, mais localement comblent de joie de nombreux membres de ces listes, comme a pu le constater l’Humanité en épluchant leurs réseaux sociaux.
« Enfin, on l’attendait ! »
Fondée en 2009 par Carl Lang, ex-eurodéputé du Front national, pour « réunir les nationalistes hostiles à Marine Le Pen », la formation revendique une filiation vichyste. Le 15 novembre 2025 à Verdun (Meuse), à l’occasion d’une messe en hommage à Philippe Pétain, son secrétaire général actuel, Pierre-Nicolas Nups, interprétait Maréchal, nous voilà. En 2014, Bruno Hirout, son secrétaire général, posait en photo lors d’un barbecue à côté d’une bonbonne étiquetée « Zyklon B ». Et aujourd’hui, le parti brandit un slogan bien particulier : « Ni keffieh, ni kippa : la France aux Français ! »
Rien qui permette de couper les ponts entre le PDF et ses anciens « camarades » du RN et affiliés. À Saint-Quentin, dans l’Aisne, la liste RN-UDR de Claire Géronimi, saluée comme « dynamique » par le PDF, a reçu son soutien. « Je me désolidarise totalement de ce mouvement », nous répond celle qui est également vice-présidente du parti d’Éric Ciotti.
Sauf que sur Facebook, sept de ses colistiers ont partagé la nouvelle sur leurs pages pour s’en féliciter, dont le numéro deux de la liste, Philippe Adoux. Sur la publication du PDF, on note aussi un like : celui de Thierry Comble, assistant parlementaire de l’eurodéputé RN Philippe Olivier, mari de Marie-Caroline Le Pen. « Enfin, on l’attendait ! » s’exclame de son côté le sixième de la liste, Joseph Doucy.
Un schéma qui se répète dans bien des villes. À Villers-Cotterêts, dans le même département, trois colistiers de la RN Gaëlle Lefèvre ont partagé et célébré le ralliement du PDF à leur candidate. Un soutien « aimé » par le député Jocelyn Dessigny, en deuxième position, avec sa page officielle. Un même enthousiasme constaté du côté de plusieurs candidats à Carcassonne (Aude) et Marseille (Bouches-du-Rhône), autour des RN Christophe Barthès et Franck Allisio. Ces derniers ont cependant rejeté personnellement ces alliés encombrants, le second dénonçant un « groupuscule ».
Reste que ces liens sont évidents. À Caudry (Nord), par exemple, la tête de liste RN, l’eurodéputée Mélanie Disdier, est une ancienne cadre du PDF, qu’elle a d’ailleurs participé à fonder. Contacté, le RN n’a pas donné suite à nos sollicitations. Les affaires de famille se règlent en privé.
mise en ligne le 9 mars 2026
Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr
Le premier ministre s’est fendu d’un tweet, dimanche 8 mars dans la soirée, pour annoncer qu’un « plan exceptionnel de 500 contrôles sera réalisé, dans les stations-service, entre lundi et mercredi par la répression des fraudes (DGCCRF) ». Pour autant, il n’est pas question pour l’heure ni de sanctions ni de bloquer les prix.
La flambée est historique. Ce lundi, le baril de pétrole s’est envolé de 30 % en quelques heures et a tutoyé brièvement les 120 dollars. Face à la guerre au Moyen-Orient et au blocage du détroit d’Ormuz, ces hausses ont déjà des conséquences sur les prix à la pompe à travers le globe. En France, le gouvernement avait annoncé vendredi que le SP95-E10, l’essence la plus consommée dans l’Hexagone, avait augmenté de 10 centimes par rapport à la semaine précédente.
Cela correspond à une augmentation d’environ 5 euros pour le plein de 50 litres d’une petite voiture. L’augmentation du gazole est encore plus marquée : il se vendait vendredi à 1,98 euro le litre en moyenne contre autour de 1,72 euro le 27 février, soit 26 centimes d’augmentation (+ 15 %). Que fait Sébastien Lecornu pour faire face ?
« À la rigueur, le gouvernement nous demandera peut-être de déployer des agents sur le terrain, pour qu’ils fassent le tour d’un échantillon représentatif de stations-service dans les départements. On pourra alors faire des comparaisons avec les prix affichés sur le site gouvernemental (prix-carburant.gouv.fr). Cela fera de belles images pour le JT de 20 heures, mais pas plus ! », avait parié dans nos colonnes en fin de semaine dernière, Jean-Philippe Simon, secrétaire général de la CGT de la DGCCRF (Direction générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes). Et, bingo !
500 contrôles sur… 10 000 stations
Ce dimanche, dans la soirée, le premier ministre s’est fendu d’un tweet pour annoncer qu’un « plan exceptionnel de 500 contrôles sera réalisé, dans les stations-service, entre lundi et mercredi par la répression des fraudes (DGCCRF) ». « C’est l’équivalent d’un semestre complet du plan de contrôle habituel qui sera réalisé sur seulement 3 jours », insiste Sébastien Lecornu sur X, estimant que « la guerre au Moyen-Orient ne peut pas servir de prétexte à des hausses abusives des prix à la pompe ».
« Si les (abus) sont confirmés, on procédera sans sourciller au ‘”name and shame” », avait de son côté affirmé plus tôt le ministre de l’Économie Roland Lescure. Pas question donc de sanction ni d’intervention de l’État sur les prix à la pompe. Interrogée la possibilité de mettre en place des aides ciblées face à cette hausse des prix de l’essence et du gasoil, « aujourd’hui il est trop tôt pour en parler. Je le redis, nous étudions tous les scénarios », a également balayé la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon, lundi matin sur RTL.
Ironisant de son côté sur le nombre de contrôles alors qu’il y a « 10 000 stations-service en France », l’insoumis Jean-Luc Mélenchon a lui jugé sur X qu’il « serait plus simple de bloquer les prix, car toute hausse dans le contexte est abusive ».
L’extrême droite tente elle aussi de se présenter en défenseuse du pouvoir d’achat, Marine Le Pen et Jordan Bardella se relayant depuis la semaine dernière pour plaider en faveur d’une baisse des taxes qui en réalité permettrait de préserver les marges des grands groupes en présentant la facture à l’État. « Baisser les taxes, cela signifierait que les raffineurs et les pétroliers continueraient de se gaver, pendant que l’État supporterait un manque à gagner, a rappelé le secrétaire national du PCF, Fabien Roussel. La vraie solution consiste à bloquer les prix de l’essence, ce qui a déjà été fait par exemple sous le gouvernement de Pierre Bérégovoy (en pleine guerre du Golfe, en 1990, NDLR). »
mise en ligne le 8 mars 2026
Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr
Transports, cantines et fournitures scolaires : la gratuité des services publics est au cœur de la campagne municipale. La France insoumise en a fait une mesure phare. L’idée n’a pourtant pas toujours fait l’unanimité à gauche et les écologistes continuent d’y opposer un certain scepticisme.
À Bordeaux (Gironde), c’est Philippe Poutou qui juge « complètement logique » d’avoir « un accès gratuit à des choses importantes », comme « se déplacer, aller se soigner, aller travailler », et le maire sortant écologiste Pierre Hurmic qui lui répond que « ceux qui peuvent se payer un ticket de tramway peuvent le faire ». À Lens (Pas-de-Calais), c’est le maire socialiste sortant, Sylvain Robert, qui vante le bus gratuit et son opposant du Rassemblement national (RN) qui lui lance : « Avec les impôts des habitants ! Avec [vous], c’est : donne-moi ta montre, je te donnerai l’heure. »
À chacun des débats télévisés des élections municipales, dont la fréquence s’accélère alors qu’approche le premier tour, le sujet arrive inévitablement comme un élément de clivage entre les différentes listes. Qu’il s’agisse des transports, de l’eau, de la cantine, des fournitures scolaires ou encore du petit-déjeuner en classe, l’idée de la gratuité s’impose comme un des marqueurs principaux des programmes de gauche à l’occasion du scrutin des 15 et 22 mars.
Le maire socialiste sortant de Marseille (Bouches-du-Rhône), Benoît Payan, propose par exemple la gratuité des transports pour les jeunes. Son concurrent La France insoumise (LFI), Sébastien Delogu, va plus loin en promettant d’offrir également aux enfants de la commune un petit-déjeuner, un déjeuner et du soutien scolaire chaque jour.
À Nîmes (Gard), les débats programmatiques entre socialistes, communistes et écologistes réunis derrière la candidature de Vincent Bouget ont abouti à une position médiane : gratuité des transports pour les jeunes et les plus précaires, en attendant mieux. « Les mobilités sont un droit », a expliqué la tête de liste au micro d’Ici Occitanie.
Une lente conversion
LFI, de son côté, en a fait un point saillant de sa campagne nationale. Le « nouveau communalisme » défendu par le mouvement de Jean-Luc Mélenchon promeut une « extension du domaine des communs », au nom de la lutte contre la marchandisation et les intérêts privés. De façon plus opérationnelle, la gratuité des transports et des cantines – au moins à moyen terme – fait partie des mesures que LFI a fixées comme le socle incontournable de toute éventuelle investiture ou alliance.
« Notre courant de pensée, déjà à l’époque où nous étions à la gauche du PS, a toujours promu l’égalité des droits quand d’autres défendaient l’égalité des chances et la discrimination positive, explique le député insoumis Gabriel Amard. Quelles que soient vos ressources, il y a des domaines où la référence au porte-monnaie n’est pas admise. Nous défendons la gratuité au nom du droit inconditionnel aux services publics. Cela concerne les domaines vitaux, comme les premiers mètres cubes d’eau ou kilowattheures d’électricité, mais aussi ce qui est du ressort de l’émancipation, comme les médiathèques et l’éducation. »
L’adhésion de la quasi-totalité des formations de gauche au principe de gratuité dans la gestion municipale n’est pas toujours allée de soi. En 2001, c’est une municipalité de droite qui, tout juste élue, décide de rendre les bus gratuits à Châteauroux (Indre), souvent citée en exemple depuis. L’actuel maire, Gil Avérous, appelle à regarder les annales : « La gauche évoque souvent le sujet de la gratuité mais ce sont, finalement, souvent les élus de droite qui la mettent en œuvre. La boussole, c’est d’abord la performance des services publics et l’utilisation des deniers de la collectivité. »
Quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Gabriel Amard, député LFI du Rhône
À Drancy (Seine-Saint-Denis), Jean-Christophe Lagarde se souvient avec une pointe d’ironie du moment où il a rendu les cantines de ses écoles primaires gratuites, en 2007. « C’est formidable que la gauche se convertisse à cette solution, explique l’ancien président de l’Union des démocrates et indépendants (UDI), à nouveau candidat cette année. Dommage qu’ils aient mis un peu de temps à y venir. À l’époque, au conseil municipal, l’opposition avait voté contre. Ils expliquaient que les gens allaient perdre la valeur des choses, que les familles les plus aisées pouvaient payer… »
Maire de Viry-Châtillon (Essonne) de 1995 à 2006, à l’époque sous la bannière du Parti socialiste (PS), Gabriel Amard avertit : ce qui valait hier ne vaut plus forcément aujourd’hui. « Dans le passé, on mettait en place le quotient individualisé pour tendre vers notre objectif de justice sociale, explique l’élu insoumis, auteur de plusieurs livres sur la gestion publique de l’eau. Mais quand on est dans un pays avec 12 millions de pauvres et des gamins qui ne mangent pas à leur faim, on cherche de nouveaux mécanismes. Quand de tels besoins émergent, le politique doit trouver de nouvelles solutions. »
La gratuité totale, vraiment de gauche ?
Le débat est encore insuffisamment éclairé : les études sur l’efficacité de la gratuité des transports, pour ne citer qu’elles, se concentrent essentiellement sur la faculté de la mesure à convaincre des automobilistes, des piétons ou des cyclistes de changer leur mode de transport. Un rapport réalisé en 2024 par le Cerema, un centre d’études public expert sur les questions de mobilité, avançait « l’hypothèse que la gratuité totale facilite l’accès pour tous », mais nuançait : « Toutefois, aucune étude spécifique n’a encore pu étudier ce phénomène plus finement et de façon quantitative. »
Si un flou demeure sur l’efficacité sociale de telles mesures, un débat plus profond encore traverse les formations de gauche : dans le contexte budgétaire actuel, le chemin vers la gratuité est-il celui de la justice sociale ? Le politiste Paul Ariès défend depuis des années, à la tête de l’Observatoire international de la gratuité, le concept comme une notion à rendre structurante dans la pensée politique.
« L’enjeu est de multiplier les îlots de gratuité dans l’espoir qu’ils forment demain des archipels et après-demain des continents, écrivait-il en 2018 dans Le Monde diplomatique. Outre qu’elle répond également à l’urgence sociale et écologique, la gratuité offre le moyen de terrasser les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète : marchandisation, monétarisation, utilitarisme et économisme. »
D’autres sont moins emballés. À Lyon (Rhône), le versant communiste de la coalition qui dirige la ville depuis six ans a tenté de pousser le principe de gratuité dans le programme du maire sortant, Grégory Doucet. Fin de non-recevoir des écologistes, qui défendent le quotient familial, jugé plus juste sur le plan social et plus soutenable vu les contraintes budgétaires du moment.
« On nous dit que c’est impossible, mais la carte Vitale nous prouve l’inverse, a lancé Florestan Groult, tête de liste LFI pour la métropole lyonnaise, lors d’un meeting le 26 février. Qui remettrait en question aujourd’hui cet accès universel aux soins ? »
La question reviendra sans aucun doute le 15 mars au soir, lorsque les listes de gauche auront deux jours pour fusionner avant le second tour. Les insoumis lyonnais, qui martèlent leur attachement à la gratuité des transports et des repas scolaires, ont déjà prévenu, y compris par la voix de Jean-Luc Mélenchon lors du meeting du 26 février : « Nous aurons nos conditions. » Convaincre LFI de fusionner sa liste avec les autres listes de gauche ne sera donc, paradoxalement, pas gratuit.
mise en ligne le 7 mars 2026
Maryse Dumas sur www.humanite.fr
Ancré dans l’histoire depuis plus d’un siècle et pourtant toujours en adéquation avec les aspirations de son temps, le 8 mars accompagne depuis 116 ans le mouvement d’émancipation des femmes. Dénommé « Journée internationale de lutte pour les droits des femmes », il lui arrive souvent que l’un ou l’autre de ses qualificatifs passe à la trappe, le plus souvent celui de lutte. Cette dimension a même failli disparaître, avalée par la dimension institutionnelle donnée au 8 mars, par l’ONU d’abord, puis par la présidence Mitterrand. L’officialisation du 8 mars a eu pour effet d’élargir sa surface, ce qui est positif, mais aussi d’estomper son caractère subversif et de luttes, ce qui l’est moins. Fort heureusement, la CGT, le parti communiste et un certain nombre d’associations proches, dont le 8 mars est resté l’apanage quasi exclusif jusqu’aux années 1970, ont su ne pas céder aux sirènes institutionnelles.
Ainsi le 8 mars a-t-il permis chaque année à des générations successives de travailleuses d’exprimer leurs exigences : de la reconnaissance pleine et entière de leur droit au travail à l’égalité dans tous les domaines, en premier lieu professionnel jusqu’au mitan du XXe siècle, puis, à partir des années 1960, celles de leur droit à enfanter « si je veux quand je veux ». Enfin, l’exigence de liberté des femmes quant à leur corps a ouvert la phase actuelle de refus de toute violence sexiste et sexuelle. À chaque étape, les enjeux et les formes de mobilisations s’en sont trouvés infléchis ou enrichis. Depuis le début des années 2000, une nouvelle génération féministe rencontre le combat historique et donne de nouvelles couleurs à ce rendez-vous, en convergence, en particulier, avec la CGT. Ainsi, ces dernières années, et en 2026 aussi, les mobilisations de rues voient-elles défiler ensemble des organisations syndicales et des associations féministes. Ce qui était impensable quelques années auparavant.
Mais, rançon du succès, depuis 2019, l’association féminine (pas féministe) d’extrême droite Némésis perturbe les manifestations. Elle s’infiltre dans les cortèges syndicaux, voire veut en prendre la tête. Elle y déploie des mots d’ordre et pancartes à caractère raciste. Protégée par des militants, hommes, de groupuscules d’extrême droite, elle cherche à provoquer dans les manifestations des réactions violentes qui pourront lui servir à se victimiser sur les réseaux sociaux, voire au-delà, et à affaiblir le message à la fois féministe et internationaliste du 8 mars. Cette méthode a été récemment employée à Lyon. On en a vu l’épouvantable résultat. Pour ces raisons, la CGT, plusieurs syndicats et associations ont demandé en commun au ministre de l’Intérieur la dissolution de cette association.
Quoi qu’il en soit, la portée féministe du 8 mars n’en sera pas affaiblie. Hier comme aujourd’hui l’émancipation des femmes se joue autour de deux enjeux fondamentaux et étroitement liés l’un à l’autre : l’égalité et la liberté. Un troisième en est le trait d’union : la dignité. Or, même si d’immenses progrès ont été accomplis, aucun n’est ni complètement, ni définitivement acquis. C’est pourquoi il ne faut rien lâcher. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles complète celle pour l’égalité professionnelle, elle ne s’y substitue pas. C’est ce que rappelle en substance le communiqué commun à toutes les organisations syndicales qui fait de l’enjeu d’égalité un enjeu social et démocratique de premier plan à porter ce 8 mars 2026.
La Cimade sur https://blogs.mediapart.fr/
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, La Cimade alerte sur une réalité trop souvent passée sous silence : les droits des femmes migrantes sont quotidiennement bafoués.
Alors que les femmes représentent près de la moitié des personnes migrantes dans le monde, elles restent peu visibles et ont trop rarement la parole. En France comme en Europe, elles subissent un cumul de discriminations : racistes et xénophobes en tant qu’étrangères, sexistes en tant que femmes, mais aussi spécifiques à leur situation de femmes étrangères, à l’intersection de ces rapports de domination.
Précarité administrative, difficultés d’accès au logement, à l’emploi, à la santé, exposition accrue aux violences, dépendance liée au titre de séjour : pour beaucoup, les droits proclamés restent théoriques. En France, le statut administratif conditionne encore l’accès à des droits fondamentaux.
Dans une semaine auront lieu les élections municipales. Les communes sont en première ligne : accès aux services publics locaux, hébergement d’urgence, scolarisation des enfants, action sociale, prévention des violences, vie associative. Les choix municipaux ont des conséquences directes sur la vie des femmes migrantes.
Quelles garanties concrètes pour l’accès effectif aux droits, sans discrimination liée à la nationalité ou au statut administratif ? Quels moyens pour protéger les femmes migrantes victimes de violences ? Quelle politique municipale pour favoriser l’autonomie, l’accès à l’information, l’accompagnement social et juridique ?
Selon Violaine Husson, directrice des pôles thématiques de La Cimade, les femmes migrantes vivent, travaillent, participent à la richesse sociale et économique de nos villes. « Beaucoup des femmes sont exclues du débat démocratique et privées de la possibilité même de voter. Cela impose une responsabilité accrue aux élu·es locaux : gouverner pour toutes, sans exception », souligne Violaine Husson.
À quelques jours du scrutin, La Cimade affirme que la dignité et les droits des femmes migrantes ne sont pas des variables d’ajustement électoral. Ils constituent un test démocratique. Ignorer ou restreindre ces droits ne fragilise pas seulement les femmes concernées : cela nourrit le terrain de la division et favorise la montée des extrêmes. Une ville qui protège les plus vulnérables et garantit l’égalité pour toutes est une ville plus juste, plus solidaire et plus résiliente face aux idéologies d’exclusion.
En cette journée, les équipes de la Cimade se mobilisent. Ce 8 mars ne doit pas être une journée de déclarations symboliques. Il doit marquer un engagement clair : faire des droits des femmes migrantes une priorité politique locale, immédiate et mesurable. Sans relâche, nous nous battrons, ensemble, pour que chaque personne, d’où qu’elle vienne, puisse espérer jouir de ses droits, vivre dignement et sereinement en France.
Pour aller plus loin :
18 propositions de la Cimade pour un accès effectif aux droits des femmes étrangères
Quizz Cimade : testez vos connaissances sur la situation des femmes étrangères en France
12 Recommandations pour lutter contre les discriminations liées à l’emploi
Découvrez notre podcast « Toute cette bravoure qui était en moi » : 4 épisodes donnant la parole à des femmes victimes de violences, accompagnées dans notre permanence spécialisée. Disponible dès le 8 mars sur notre site et les plateformes d’écoute.
mise en ligne le 6 mars 2026
sur https://www.politis.fr/
À l’approche du 8 mars, dans un contexte marqué par la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran et par une offensive réactionnaire en France, des organisations féministes appellent à un 8 mars antifasciste, antiraciste et anti-impérialiste.
Ce 8 mars aura lieu dans un contexte politique inédit. Sur le terrain international, les États-Unis et Israël ont déclenché avec les bombardements contre l’Iran la plus grande offensive militaire au Moyen Orient depuis la guerre d’Irak en 2003. En France, depuis la mort de Quentin Deranque, militant néofasciste, à Lyon, une grande campagne de criminalisation de la gauche radicale et de l’antifascisme et de dédiabolisation de l’extrême droite est en cours. Elle se déroule avec la complicité du régime, qui a organisé une minute de silence à l’Assemblée et entend profiter de la situation pour avancer dans son offensive autoritaire, de la même manière que Donald Trump a utilisé la mort de Charlie Kirk aux États-Unis.
Pendant que des groupuscules défilent à Lyon avec l’aval du gouvernement, lors d’un « hommage » aux allures de parade fasciste, d’autres attaquent des bars de gauche, des permanences LFI ou menacent des organisations syndicales comme la CGT et Solidaires. Alors que ces dernières années, toutes les grandes mobilisations féministes nationales ont été marquées par des provocations de l’extrême droite, ce 8 mars est voué à être impacté par cette situation, et il est fondamental de s’y préparer.
D’ores et déjà, le groupuscule Némésis, qui se retrouve sous le feu des projecteurs après avoir joué un rôle central dans les événements à Lyon, a annoncé sa volonté de participer une nouvelle fois à la mobilisation. Ses méthodes de provocation sont connues : happening racistes, slogans réactionnaires, défense des expulsions de masse et de la chasse aux immigrés… Pour le collectif proche d’organisations néo-nazies comme Audace Lyon, il s’agit d’instrumentaliser le féminisme pour faire la promotion de ses idées d’extrême droite.
« Cette année, ce combat est encore plus d’actualité »
Le même type de provocation réactionnaire se prépare du côté du collectif pro-Israël Nous Vivrons, qui entend venir à la marche pour pouvoir ensuite accuser les féministes pro-palestiniennes d’antisémitisme, comme il le fait depuis plus de deux ans. Nous Vivrons est un soutien inconditionnel de la colonisation et de l’oppression du peuple palestinien, qui harcèle a gauche et les anticolonialistes, il n’a rien à faire dans nos manifestations.
Ce 8 mars, nous, organisations, collectifs et militant-es féministes et LGBTI, appelons à refuser de façon unitaire la présence de forces réactionnaires qui défendent le racisme, l’islamophobie et le génocide en Palestine dans nos cortèges. Nous défendons un féminisme antifasciste, antisioniste et antiraciste, un féminisme qui se bat contre notre impérialisme et contre la course à la guerre. Dans le contexte actuel de répression de l’antifascisme et alors que les procès des soutiens de la Palestine continuent à s’enchaîner, il est primordial de le réaffirmer !
Il y a un an, le ministre de l’Intérieur avait tenté d’interdire la manifestation parisienne féministe radicale de nuit avant de chercher à imposer la présence de Némésis et Nous Vivrons dans nos cortèges le lendemain. Le 8 mars, toutes les organisations de la manifestation féministe parisienne avaient cependant décidé de ne pas défiler avec Némésis et Nous Vivrons. Malgré une répression sans précédent pour un rassemblement féministe et de multiples charges policières, notre unité nous a permis d’obtenir une importante victoire politique en obtenant que ces deux collectifs ne marchent pas avec nous.
Cette année, ce combat est encore plus d’actualité. Il est la condition pour un 8 mars qui refuse toute tentative de récupération réactionnaire par l’extrême droite ou le fémonationalisme, qui reconnaît que les attaques contre les droits des femmes sont le fait d’un système d’oppression et d’exploitation à renverser, qui affirme que la solidarité inconditionnelle du mouvement féministe avec les peuples palestinien, iranien, kurde, ainsi qu’avec tous les groupes opprimés, est la condition essentielle pour défendre nos droits et nos libertés et en arracher des nouveaux. À l’heure d’une attaque historique contre l’Iran, justifiée notamment par une propagande sur la libération des femmes et du peuple iranien, le mouvement féministe a le devoir de s’opposer à l‘offensive impérialiste des États-Unis et d’Israël au Moyen-Orient !
Nous appelons à refuser la présence de forces réactionnaires qui défendent le racisme, l’islamophobie et le génocide en Palestine dans nos cortèges.
Face à un gouvernement dont les politiques pavent la voie à l’extrême droite, ce 8 mars, défendons un féminisme qui se dresse contre les violences patriarcales, contre le gouvernement qui protège les riches et réprime les populations immigrées et racisées, contre les politiques qui privent des millions de personnes de soins, de logement, de vie digne et épanouie. Il ne peut y avoir de féminisme qui hiérarchise, qui reproduit les oppressions du patriarcat, du capitalisme, de l’impérialisme, qui ne lutterait pas pour l’égalité, la libération et l’autodétermination des corps et des peuples.
Ce 8 mars, il nous faudra dénoncer les violences patriarcales et celles faites aux enfants, défendre la libération totale de la Palestine, revendiquer la liberté de circulation et la régularisation de toutes les personnes sans papiers, et exiger des investissements massifs dans les services publics. Rendez-vous le 8 mars dans la rue, afin de le crier haut et fort : fémonationalistes et sionistes, hors de nos manifs féministes !
Personnalités et organisations signataires voir sur www.politis.fr
Stéphane Guérard sur www.humanite.fr
Némésis ne troublera pas le cortège parisien « Nous toutes » du 8 mars. Dimanche, le collectif d’extrême droite se rassemblera dans un petit coin de Paris, au fin fond du 16e arrondissement. De quoi donner satisfaction aux nombreuses militantes qui avaient signé un appel initié par l’Humanité, demandant « solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire sa présence dans et aux abords des manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes ».
Les tribunes et appels, dont celui lancé par l’Humanité ce jeudi 5 mars, contre la présence de Némésis à la manifestation parisienne du 8 mars pour la journée internationale des droits des femmes, ont payé. Némésis ne prendra pas part au cortège mis en place par les organisations féministes et les syndicats, qui s’élancera de la place Stalingrad à partir de 14 heures, dimanche, pour rejoindre la place de la République.
Le collectif d’extrême droite organisera son propre rassemblement« statique » place Jean-Lorrain, dans le très bourgeois et préservé 16e arrondissement de Paris, selon un message transmis par sa présidente Alice Cordier à l’AFP. Corroborant l’information, la préfecture de police de Paris a expliqué que cette décision avait été prise à l’issue d’un « dialogue avec les organisateurs des différents rassemblements (…) afin de concilier la liberté de manifester et la sécurité de l’ensemble des publics ».
Dissolution du collectif identitaire
La mise à l’écart de Némésis intervient après les révélations de l’Humanité sur les liens entre les fémonationalistes et d’autres groupuscules d’extrême droite pour planifier de véritables traquenards visant à attirer les militants antifascistes dans des guets-apens. Des voix se sont élevées à gauche, dans le mouvement syndical et les organisations féministes, pour réclamer la dissolution de ce collectif identitaire.
Jeudi 26 février dernier, une lettre ouverte signée par la CGT, la CFDT, l’Unsa, Solidaires, la FSU, le Planning familial ou encore Osez le féminisme, demandait l’interdiction de Némésis de participer à la manifestation, dénonçant, par la voie du collectif Osez le Féminisme « les intrusions répétées de militantes de Némésis dans des rassemblements, des manifestations et des événements féministes », leurs « accointances avec des groupuscules identitaires » et une « instrumentalisation du discours féministe à des fins racistes » qui est, selon l’organisation, « la définition du fémonationalisme ».
Ce jeudi, l’Humanité a elle aussi demander à mettre « Némésis hors du 8 mars ! », dans un appel très largement signé par des militantes féministes. Le voici :
APPEL
« Ce collectif fémonationaliste appartient aux forces réactionnaires. Nous demandons solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire sa présence dans et aux abords des manifestations organisées à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes.
Depuis sa fondation en 2019, le collectif identitaire d’extrême droite Némésis multiplie les provocations et s’emploie à perturber des événements et des manifestations féministes pour y installer un climat de tension et de violence verbale, voire physique. Au carrefour des multiples courants de l’extrême droite française, ses militantes fémonationalistes, qui entretiennent des liens étroits avec les mouvances néofascistes et néonazies, gravitent dans l’orbite du Rassemblement national et de Reconquête. Elles instrumentalisent la lutte contre les violences sexistes et sexuelles pour tenter d’imposer leur rhétorique raciste, islamophobe, avec le soutien actif des médias de la galaxie Bolloré. Leurs discours dirigés contre les immigrés contribuent à banaliser des positions xénophobes sous couvert de protection des femmes.
Leurs actions « coups de poing » bénéficient le plus souvent de complaisances policières, alors qu’elles visent sciemment à perturber l’ordre public dans l’espoir de provoquer des réactions violentes. Némésis est un acteur structuré de l’extrême droite identitaire, qui tente de détourner les codes du féminisme pour semer la haine, la division, la violence.
Complaisance policière
Ce collectif appartient aux forces réactionnaires qui nient le droit des femmes à disposer de leur corps, qui prônent leur retour à la maison au nom de prétendues valeurs traditionnelles, qui répandent des discours masculinistes décomplexés, qui combattent toutes les politiques en faveur de l’égalité. Ses militantes ne peuvent en aucune manière se réclamer de la cause féministe.
Elles n’ont rien à faire dans les manifestations féministes organisées le 8 mars à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes. Nous demandons solennellement au ministre de l’Intérieur d’interdire la présence de ce collectif dans et aux abords de ces manifestations. »
Les signataires :
Elsa Abderhamani, autrice et dessinatrice
Léane Alestra, journaliste et autrice
Isabelle Alonso, autrice
Melissa Amneris, vidéaste et chroniqueuse
Irène Ansari, coordinatrice de la Ligue des femmes iraniennes pour la démocratie
Juliette Arnaud, actrice, scénariste, autrice
Ariane Ascaride, actrice
Camille Besse, dessinatrice
Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT
Manon Bril, historienne et youtubeuse
Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU
Mona Chollet, essayiste
Ekin Cudi, porte-parole du mouvement des femmes kurdes
Typhaine D, autrice, comédienne et militante féministe
Emmanuelle Dancourt, journaliste indépendante, présidente de MeTooMedia
Sophie Darcq, autrice de bande dessinée
Violaine De Filippis-Abate, avocate
Florence Dupré la Tour, autrice de bande dessinée
Sarah Durocher, présidente du Planning familial
Giulia Foïs, journaliste
Mathilde Forget, écrivaine et compositrice
Hélène Frappat, écrivaine et traductrice
Murielle Guilbert et Julie Ferrua, codéléguées générales de Solidaires
Florence Loiret Caille, actrice
Lisa Mandel, autrice de bande dessinée
Lumi, vidéaste et chroniqueuse
Anna Margueritat, autrice et féministe
Corinne Masiero, actrice
Marie-Christine Ménard-Chevalier, présidente de la Fédération nationale des CIDFF
Florence Mendez, autrice et comédienne
Fanny Michaëlis, autrice BD et illustratrice
Mélodie Molinaro, comédienne et fondatrice de l’association Derrière le rideau
Manon Moret, secrétaire général de l’Unef
Modiie, vidéaste et streameuse
Clémence Pajot, directrice générale de la Fédération nationale des CIDFF
Delphine Panique, autrice de BD
Anne Pauly, écrivaine
Anouk Ricard, autrice BD
Soph’, dessinatrice
Suzy Rojtman, cofondatrice du Collectif féministe contre le viol
Blanche Sabbah, activiste et autrice
Anne Simon, autrice BD
Fanny Taillandier, écrivaine
Christelle Taraud, historienne et féministe
Elene Usdin, autrice de bande dessinée
Catherine Weil Sinet, éditrice de Siné Mensuel
Youlie Yamamoto, militante féministe, porte-parole d’Attac et cofondatrice du collectif des Rosies
mise en ligne le 5 mars 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
Le PS l’a décidé : il refusera tout accord national avec LFI aux municipales. Il rompt avec une pratique installée depuis près de 60 ans. Un choix stratégique qui intervient au moment où l’extrême droite domine largement le paysage politique.
Le bureau national du Parti socialiste vient de trancher : il n’y aura pas d’accord national avec La France insoumise entre les deux tours des municipales. Les compromis locaux restent possibles mais l’esprit général est à la rupture avec LFI, comme le prône continûment la droite du PS. Le parti à la rose acte ainsi la fin de six décennies où l’union de la gauche au second tour avait fini par devenir un principe pour toutes les élections.
Il est vrai que, si la « discipline républicaine » s’est installée dès la fin du 19ème siècle contre les ambitions monarchistes ou bonapartistes, sa mise en œuvre est loin d’avoir été uniforme. Ce n’est qu’avec la montée du péril fasciste, entre 1934 et 1935, que se met en place un modèle, qui va désormais faire figure de référence.
En 1936, les partis du Front populaire se présentent séparément au premier tour et se désistent au second en faveur du candidat de gauche le mieux placé. Cette méthode est massivement suivie, ce qui permet à la gauche d’obtenir une majorité en voix et en sièges. En s’unissant, la gauche est parvenue à la victoire que la division lui refusait. La mémoire de la gauche s’est ainsi fixée, consacrant le processus de convergence amorcé en 1934.
Certes, cette mémoire se brouille avec la guerre froide. Le temps est alors aux vitupérations des communistes contre le reste de la gauche accusée de s’engloutir dans le « parti américain » et aux accusations des socialistes contre les communistes qui « n’étaient pas à gauche, mais à l’Est ». Pendant plus de dix ans, le désistement de second tour n’a pas disparu, notamment sur le plan local, mais il n’est plus une norme partagée.
Il l’est redevenu au début des années 1960 quand le PCF fait de l’union de la gauche autour d’un programme commun la base de sa stratégie politique. Les élections municipales sont pour lui le terrain par excellence de sa mise en œuvre. Dès lors, la gauche revient au modèle de 1936 : ses organisations concourent séparément au premier tour (sauf aux municipales) et se désistent en faveur du mieux placé au second tour. La gauche pouvait se disputer et se cliver, elle pouvait se laisser aller à la théorie des « deux gauches ». Mais, loin d’être irréconciliable, elle se retrouvait au second tour.
Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?
Désormais, doit-on se résigner à l’irréconciliabilité ? Les insoumis concentrent leurs feux aux municipales sur des majorités de gauche sortantes et les socialistes ne veulent plus entendre parler d’accord avec La France insoumise. On pourra dire que la gauche en a vu d’autres et que les exclusions réciproques n’ont pas toujours accompagné les défaites. Mais nous sommes dans une autre époque. Depuis 2017, nous avons face à face une gauche dans ses plus basses eaux, une droite électoralement ultra-majoritaire et ultra-droitisée et, sur les bords du chemin, un peuple qui n’y croit plus guère.
Les données les plus récentes sur l’état de l’opinion montrent à quel point la situation est critique. Dans un sondage Ifop-Fiducial publié ce mercredi sur les intentions de vote à la prochaine présidentielle, le candidat du Rassemblement national Jordan Bardella arrive très largement en tête avec 36% des voix au premier tour, quand aucun candidat de gauche ne dépasse les 11% et que le total de la gauche reste sensiblement au-dessous du tiers des exprimés. On peut toujours dauber sur les sondages, leurs imperfections et leur non-prédictibilité. C’est vrai. Mais dans leur ensemble, ils nous replacent devant un ordre de réalité qu’il faut transformer du mieux possible et qu’on doit regarder en face.
Et pourtant, dans ce contexte, même le projet de primaire commune de la gauche et des écologistes apparaît incertain. La difficulté n’est pas organisationnelle, mais politique. Si le Parti socialiste affirme qu’il ne veut plus d’une partie de la gauche – en l’occurrence LFI –, d’autres forces continuent de penser que l’unité reste possible, souhaitable et même nécessaire. Le pari de la primaire est d’ouvrir la porte à l’unité de toute la gauche. Mélenchon, Glucksmann et Roussel la récusent. Si le PS écarte officiellement une composante de la gauche, que reste-t-il comme espace pour les tenants d’une primaire ? Que reste-t-il de ce qui fut le choix propulsif du Nouveau Front populaire ?
Comme lors de la rupture du programme commun, on va passer des semaines, des mois, à se renvoyer le mistigri de la rupture. Pourtant les faits sont têtus : les électeurs de gauche veulent l’union. Et ils ont raison. En effet, l’enjeu n’est plus seulement de savoir si la gauche peut dépasser la droite, mais de dire si l’on accepte de rompre radicalement avec notre histoire démocratique.
Nous avons pris l’habitude de répéter avec Marx que l’histoire se joue deux fois, d’abord en drame, puis en farce. Nous avons la pantomime aujourd’hui et, pour demain, la promesse de l’apocalypse.
mise en ligne le 4 mars 2026
Naïm Sakhi sur www.humanite.fr
Des coiffeuses occupent depuis le 3 mars leur salon, dans le 10e arrondissement parisien, pour protester contre le racket dont elles se disent victimes. Une lutte de travailleuses étrangères, parfois sans papiers, qui fait écho à un précédent combat mené entre 2014 et 2016.
Devant la bourse du travail de Paris, ce mardi 3 mars, une vingtaine de militants CGT convergent. Il est 9h30, l’heure des croissants. Entre deux bouchées, ces cégétistes attendent le feu vert pour envahir un salon de coiffure africain, à quelques encablures.
C’est Bintou, l’une des coiffeuses, qui le leur donne. « Nous touchons 1 300 euros par mois et les vacances, comme les congés maladie ou maternité ne sont pas payés, assure la salariée de 32 ans. Et nous travaillons six jours sur sept. » Sans compter que « le service pouvait durer jusqu’à 2 heures du matin, selon les clients », jusqu’à ce que la mairie rende obligatoire la fermeture à 20 heures.
Quarante-cinq minutes plus tard, le salon situé au 65, boulevard de Strasbourg, dans le 10e arrondissement, est occupé. Les drapeaux CGT y sont déployés. « Patron voleur, on veut notre argent ! » s’exclament alors les travailleurs immigrés. Une poignée de la vingtaine de coiffeuses était dans la confidentialité de cette opération coup de poing. Les autres, d’abord surprises, prennent part à l’action. Certaines se prêtent au jeu des vidéos avec leurs familles : « On fait la grève ! »
Des salariées qui se disent rackettées
Le gérant du salon use d’un stratagème inédit pour exploiter ces salariées, la plupart sans papiers. « Tous les mois, pour recevoir nos fiches de paie, nous devons payer en cash 250 euros », affirme Diaye. Or, les fiches de paie sont nécessaires pour constituer les dossiers permettant d’obtenir un titre de séjour auprès de la préfecture. « À ma connaissance, ce racket est une première, note le sénateur PCF Ian Brossat, venu les soutenir. C’est un scandale, le patron abuse sans vergogne de la vulnérabilité de ces femmes. Raison de plus pour les régulariser. »
Au 65, boulevard de Strasbourg, l’exploitation des salariées a atteint un point de non-retour. En plus du racket dont elles se disent victimes, certaines d’entre elles ne sont plus payées. Bintou, la leadeuse, assure ne pas recevoir de rémunération depuis quatre mois. « Je ne veux plus parler avec mon patron », tranche Diaye, qui enchaîne par ailleurs les journées de dix heures sans pause.
Assise sur un fauteuil et chasuble rouge sur les épaules, Fofana, elle, dispose d’un titre de séjour depuis peu et n’est plus soumise au racket. Pour autant, la coiffeuse assure que, depuis sa régularisation, « mon patron ne me déclare que deux heures par jour ». Touchant ainsi un salaire de… 379 euros mensuels, malgré des semaines complètes.
« J’ai peur des conséquences des produits toxiques »
Responsable du collectif Migrants de l’union départementale (UD) CGT de Paris, Cécile Boulai confirme que l’ensemble des rémunérations de ce salon « sont en deçà de la convention collective ». Selon la cégétiste, « ce salon a fait l’objet d’un contrôle de l’inspection du travail et les règles élémentaires d’hygiène et de sécurité ne sont pas respectées ».
Devant son plan de travail, Fadimatou, ongulaire, montre volontiers les produits chimiques qu’elle estime dangereux pour sa santé. « Je souhaite avoir un enfant, mais avec ces conditions de travail… j’ai peur des conséquences des produits toxiques », confie celle qui s’occupe de soigner les ongles depuis quatre ans dans ce salon. Les protections individuelles ? De simples masques chirurgicaux qui ne filtrent pas l’air respiré. La hotte aspirante ? Absente. La climatisation ? « On ne sait même pas si elle fonctionne. »
Mi-décembre, quelques salariées du salon ont bravé leurs peurs et ont poussé la porte de l’union locale CGT du 10e arrondissement. Le syndicat a planifié l’opération, en accord avec les travailleurs immigrés. « Nous sommes organisés pour rester jour et nuit sur place pour que le patron paie ce qu’il doit à ses salariées », tranche Adèle Tellez, secrétaire générale de l’UD. Au total, selon Hélène Bidard, adjointe à la maire de Paris en charge de l’égalité femmes-hommes, « une centaine de salons et plus de 1 000 salariées sont potentiellement à la merci de patrons voyous », dans la capitale.
Entre mai 2014 et novembre 2015, la grève des « coiffeuses du 57 », du même boulevard, avait débouché sur la condamnation du gérant pour traite d’êtres humains. Figure de ce mouvement, Élie Joussellin assure « ne pas être surpris qu’un tel mouvement reparte ». Selon l’élu PCF du 10e arrondissement, « le boulevard de Strasbourg est une zone de non-droit social ».
mise en ligne le 26 février 2026
Laurent Mouloud sur www.humanite.fr
On imagine déjà les paillettes et les larmes. Les zooms serrés sur le parterre de stars. Les remerciements entre rires et sanglots. Les trophées brandis. Et puis ? Et puis rien d’autre. La 51e cérémonie des Césars, organisée ce jeudi 26 février à l’Olympia, risque bien de n’être que cette lisse parade du cinéma français.
Sans aspérité, colère ou revendication. Les intermittents du spectacle, dont le régime d’indemnisation chômage est sous la menace d’un nouveau durcissement, seront relégués à l’extérieur de la salle. Un signal d’alarme. Ces indispensables fabricants du cinéma n’auront pas la place qu’ils méritent dans cette fête du 7e art, plus que jamais aseptisée.
Ne nous y trompons pas. Cette cérémonie des Césars, bordée de près, n’est pas le signe d’une dépolitisation. Mais bien le témoignage, au contraire, de la bollorisation qui menace aujourd’hui le cinéma français. Propriétaire de Canal Plus – principal financeur privé – et nouvel actionnaire depuis octobre des salles UGC, le milliardaire réactionnaire est désormais présent à toutes les étapes de la création cinématographique : financement, diffusion, distribution, exploitation. Avec une minutie glaçante, Vincent Bolloré reproduit dans ce secteur la stratégie d’intégration verticale qu’il a appliquée dans l’édition et la presse, rendant toute une industrie dépendante de ses subsides et, ô combien, vulnérable à ses visées idéologiques.
La conquête du monde culturel est l’un des piliers du projet politique de Vincent Bolloré. À l’image du projet de parc de loisirs de Pierre-Édouard Stérin, l’autre grand mécène de la galaxie réac, le milliardaire breton sait que, s’il veut imposer son récit et rabattre une majorité de Français à l’extrême droite, il doit conquérir les imaginaires, contrôler ce qui fait rêver, penser, désirer. Face à cette emprise grandissante, les pouvoirs publics ne peuvent rester les bras ballants et se contenter d’un sous-investissement complice. La liberté de création est l’un de nos fondements démocratiques. En ce sens, le silence dans les rangs auquel on pourrait assister ce soir doit tous nous alerter.
Yunnes Abzouz et Ludovic Lamant sur www.mediapart.fr
Alors que la cérémonie des César se tient jeudi, l’heure est au bilan pour le cinéma français, presque un an après le renouvellement de l’accord de financement avec Canal+. Dépendance à Bolloré, baisse de la fréquentation des salles, menaces sur la diversité... difficile de trouver des signaux positifs.
Comme chaque année depuis 2021, la cérémonie des César du cinéma français se tiendra à l’Olympia, salle de concert mythique du cœur de Paris, dans le giron du groupe Canal+, contrôlé par Vincent Bolloré. L’absence de favori pour le César du meilleur film devrait nourrir le suspense jusqu’à tard dans la soirée, jeudi 26 février.
On peut parier sur quelques moments d’émotion au moment de la remise des prix. Peut-être des sorties plus politiques, à l’instar de celle du cinéaste Arthur Harari en 2022, qui avait appelé à davantage de « volonté » des pouvoirs publics en réponse à la montée en puissance des plateformes états-uniennes. Et surtout beaucoup de sourires crispés dans la salle.
Car le cinéma français vient de boucler une année 2025 compliquée, avec une fréquentation en repli de 13,6 % sur un an (un peu plus de 156 millions d’entrées). Les meilleurs chiffres du début 2026, portés par les succès du dernier Avatar, de La femme de ménage et de Gourou, et la résilience des films étiquetés « Art et essai » en 2025 (en recul de 0,9% seulement, soit 45 millions d’entrées) peinent à rassurer l’industrie. Le succès du film ouvertement prosélyte Sacré-Cœur et les pressions exercées sur des salles pour le programmer ont encore aiguisé les inquiétudes d’exploitant·es qui redoutent des ingérences politiques plus fréquentes.
Dans ce contexte tendu, les effets de l’accord de financement conclu il y a un an entre Canal+, premier argentier du cinéma français, et les organisations de la filière commencent à se préciser. Pour l’année 2025, la contribution de la chaîne cryptée au cinéma a diminué de 50 millions d’euros par rapport à l’année précédente, pour s’établir à 150 millions d’euros. En 2025, Canal+ a ainsi financé cinquante films de moins qu’en 2024. Cette baisse, aboutissement d’un bras de fer entre le cinéma français et Canal+, était largement anticipée par la filière.
La clause de l’article 7
Dès 2024, les négociations entre le groupe privé et le cinéma français ont achoppé sur la nouvelle position de Disney+ dans la chronologie des médias – le fait qu’un film passe d’abord au cinéma puis, dans un second temps, sur les autres écrans. La plateforme américaine s’était mise d’accord avec les organisations du cinéma pour relever son niveau de financement, de 20 % à 25 % de son chiffre d’affaires réalisé en France, en échange du droit à diffuser ses films neuf mois après leur sortie en salle (contre dix-sept auparavant). Un accord contre lequel Maxime Saada, le patron de Canal, avait tempêté, menaçant en représailles d’un désengagement massif de son groupe envers le cinéma français.
La chaîne cryptée s’était surtout servie opportunément de cet accord pour mettre la pression sur la filière cinéma afin à la fois de baisser ses investissements tout en préservant son principal avantage concurrentiel face aux plateformes américaines, à savoir sa capacité à diffuser des films seulement six mois après leur sortie en salle. « Canal a joué la montre, témoigne un gros producteur indépendant. Pendant tout le temps des négociations, le groupe a gelé les comités de validation qui se réunissent pour choisir les films à financer, ce qui a forcé plusieurs productions à attendre, retarder ou déplacer leur projet. » La baisse des investissements de Canal n’a d’ailleurs pas été entièrement compensée par Disney+. Voilà pour les contreparties connues.
Car il en est d’autres, passées plus inaperçues, qui nourrissent tout autant l’inquiétude des réalisateurs, réalisatrices, producteurs et productrices indépendant·es. En passant au crible l’accord signé avec Canal+ en mars 2025, certain·es sont tombé·es de leur chaise en découvrant une clause, inscrite à l’article 7, qui offre la possibilité au groupe crypté de remplir ses obligations de financement en investissant dans ses productions maison. Dans les accords précédents, aucune exception n’était prévue à la règle qui limite à 25 % le taux de financement accordé aux productions dépendantes pour les chaînes accessibles par le câble ou le satellite. En l’occurrence, dans le cas de Canal, il s’agit principalement des films chapeautés par la filiale de production du groupe, StudioCanal.
Sauf que le nouvel accord signé en 2025 et pour trois ans autorise Canal+ à dépasser ce plafond de production dépendante. Jusqu’en 2027, le groupe pourra ainsi consacrer en moyenne par an 5,5 millions d’euros supplémentaires au financement de ses propres films. Une somme certes anecdotique au vu de l’enveloppe globale de 480 millions d’euros sur trois ans. « Mais c’est la première fois qu’un acteur de la diffusion obtient une dérogation de ce type », souligne une source proche des négociations.
L’Autorité de la concurrence enquête
Un premier pied dans la porte qui laisse craindre que Canal puisse encore davantage piocher dans ses obligations de financement pour développer sa propre filiale de production. « On sait d’expérience que les films distribués et coproduits par StudioCanal sont mieux traités et mieux financés par la chaîne Canal+. Donc cette clause donne un avantage compétitif à StudioCanal sur tous les autres groupes indépendants », analyse un ponte du secteur de la production. En contrepartie, Canal s’est engagé à rehausser son engagement en faveur des films au budget inférieur à 4 millions d’euros.
« Dans une négociation, il y a ce que l’on donne, et ce que l’on obtient. Dans un monde idéal, il est certain que les producteurs indépendants auraient préféré que cette part reste à 25 %. Mais si nous l’avons signé, c’est qu’on a estimé que c’était une contrepartie acceptable », défend Marc Missonnier, producteur indépendant, mandaté avec six autres personnes pour négocier avec Canal au nom de l’ensemble des organisations du cinéma.
De son côté, Canal+, contacté par Mediapart, se targue de « la diversité structurelle et pérenne de ses liens avec les sociétés de production indépendantes » et en veut pour preuve le nombre conséquent de sociétés de productions différentes avec lesquelles elle a travaillé, 129 en 2024, puis 92 en 2025. « Par ailleurs, StudioCanal est au cœur de la diversité du cinéma comme en témoigne la grande variété de producteurs indépendants auxquels il s’associe pour coproduire et/ou distribuer des films touchant l’ensemble des publics du cinéma », ajoute la chaîne cryptée.
Des nominations plus féminines aux César
La cérémonie des César affiche un taux record de nominations féminines, à 43 % selon le calcul du collectif 50/50, contre 33 % l’an dernier. L’une des catégories les plus prestigieuses, celle de la meilleure réalisation, a retenu deux femmes sur cinq (Carine Tardieu pour L’Attachement et Hafsia Herzi pour La Petite Dernière), alors qu’aucune femme n’y figurait l’an dernier.
Cette embellie s’explique, selon le producteur Patrick Sobelman, président de l’Académie, par une féminisation du collège des votant·es impulsée depuis 2022, dans la foulée de la démission d’Alain Terzian et son équipe deux ans plus tôt. Le collège de votant·es (5 000 personnes) est désormais formé à 44 % de femmes, contre 34 % il y a dix ans. « C’est le résultat d’une approche volontariste, explique Sobelman à Mediapart. Nous avons assoupli certains critères d’admission, en n’exigeant pas autant de films ou de rôles par le passé, par rapport à ce que le règlement prévoit, en assumant de vouloir féminiser – et rajeunir par la même occasion – le collège. »
L’association qui organise les César s’est aussi dotée d’instances paritaires, dont un bureau de douze membres reflétant les métiers du secteur. Il reste que cet effort, côté César, n’est pas forcément une photographie révélatrice des tendances de fond de la profession. Comme l’avait documentée une étude du CNC en novembre 2025, la part de femmes réalisatrices a reculé, et ce, pour la deuxième année consécutive : 62 films d’initiative française ont été réalisés ou coréalisés par des femmes en 2024, soit moins d’un quart de l’ensemble (24,2 %), la proportion la plus basse depuis 2019.
Le sentiment d’une partie du cinéma français d’une trop forte dépendance à Canal s’est encore accentué par l’existence d’une autre clause, contenue à l’article 2, qui autorise la chaîne cryptée à rompre unilatéralement l’accord de financement dans le cas où un concurrent négocie et obtienne une meilleure fenêtre de diffusion.
Une clause, certes présente dans les accords précédents, mais que Canal n’a pas craint de renouveler, malgré l’enquête ouverte en octobre 2024 par l’Autorité de la concurrence au sujet « d’éventuelles pratiques dans le secteur de la télévision payante » et de l’acquisition et la diffusion de films. L’autorité avait à l’époque pris soin de ne pas nommer le ou les groupes concernés.
Cette clause, c’est un peu la bombe nucléaire. D’un côté, le cinéma français perdrait une partie des financements de Canal et de l’autre, Canal reculerait dans la chronologie des médias. Marc Missonnier, président de l’Association des producteurs de cinéma
Selon nos informations, l’Autorité de la concurrence s’intéresse de près à cette clause, susceptible de relever d’une pratique anticoncurrentielle. Les représentant·es du cinéma mandaté·es pour négocier l’accord de financement avec Canal ont d’ailleurs été entendu·es par l’Autorité de la concurrence. « Canal essaie avec cette clause de figer la chronologie des médias, de sorte que personne ne vienne les concurrencer sur leur première fenêtre d’exposition. Mais ce faisant, il entrave aussi les négociations que le cinéma français pourrait avoir avec d’autres diffuseurs comme Netflix, Amazon ou Disney+ », commente la même source proche des négociations.
« Cette clause, c’est un peu la bombe nucléaire. D’un côté, le cinéma français perdrait une partie des financements de Canal et de l’autre, Canal reculerait dans la chronologie des médias. Donc finalement, c’est un peu je te tiens, tu me tiens par la barbichette », veut croire Marc Missonnier. Le groupe Canal+ défend de son côté une clause « très commune » dans ce type d’accord, car il est normal que « si [la chronologie des médias] était amenée à évoluer de manière significative, Canal+ puisse rediscuter avec ses partenaires des modalités de ses investissements ». « Canal+ n’a aucune intention de dénoncer son accord Cinéma », ajoute le groupe (lire l’ensemble des réponses de Canal dans les annexes).
Soupçon de conflits d’intérêts
Par ailleurs, plusieurs interlocuteurs proches du dossier indiquent que l’Autorité de la concurrence pourrait aussi être amenée à se pencher sur de possibles conflits d’intérêts. En effet, parmi les sept membres de la « task force » mandatée par les organisations représentatives du cinéma français pour négocier un accord de financement avec Canal, se trouvaient Alain Sussfeld, le directeur général d’UGC, et Mathieu Debusschère, directeur des affaires publiques du réseau de salles. Or, à peine sept mois après la conclusion de l’accord entre le cinéma français et Canal+, la chaîne cryptée annonçait en grande pompe mettre la main sur UGC.
Questionné à ce propos par Mediapart, Canal+ « dément formellement toute discussion concernant le capital d’UGC avec Alain Sussfeld et Mathieu Debusschère durant leur mandat de négociateurs des accords cinéma ». « Et quand bien même des personnes d’UGC ont été parties prenantes de la discussion, les accords avec Canal+ ont été approuvés par l’unanimité des organisations du cinéma, de sorte à garantir l’impartialité du résultat », ajoute Marc Missonnier, président de l’Association des producteurs de cinéma et membre de la task force mandatée par la filière.
Avec cet accord et toutes les clauses qu’il contient, si on voulait débolloriser le cinéma français, c’est raté. Un producteur indépendant
Toujours est-il que le rachat d’UGC renforce la mainmise du groupe de Vincent Bolloré sur le cinéma français, désormais présent à tous les niveaux de la chaîne de valeur d’un film, de la production à l’exploitation en salle et à la télé. « Avec cet accord et toutes les clauses qu’il contient, si on voulait débolloriser le cinéma français, c’est raté, souffle un producteur indépendant. Mais la situation de fragilité du cinéma français fait que ce qui nous aurait fait râler il y a dix ans devient un moindre mal aujourd’hui. »
Car même si la dépendance à Canal+ est un sujet, l’autre grande préoccupation du moment tient aux menaces qui pèsent sur France Télévisions, l’autre gros guichet de la création française. Confrontée à l’offensive tous azimuts de l’extrême droite, qui menace de la liquider, et aux incessantes coupes budgétaires – baisse de 20 % des budgets en deux ans –, la télé publique a d’ores et déjà annoncé devoir amputer de 5 millions d’euros son enveloppe de 80 millions allouée au préfinancement et à l’achat de films. Cela signifie concrètement que des films ne pourront voir le jour faute de financements – deux ou trois longs métrages selon France Télévisions.
Et même si les plateformes américaines semblent désireuses, à l’instar de Disney+, d’augmenter leurs investissements en France, elles jettent principalement leur dévolu sur les films populaires et grand public, qui disposent déjà de gros budgets et n’ont généralement aucun mal à se financer. « La concurrence que se livrent Canal et les plateformes portent sur les films les plus coûteux, ce qui a tendance à encore augmenter leurs moyens et à assécher l’enveloppe restante pour les autres films », déplore un représentant de la filière.
À l’autre bout de la chaîne de fabrication des films, des directrices et directeurs de casting disent aussi leur inconfort, face à l’assèchement de leur métier. Ils et elles ont lancé, lors d’une conférence au Sénat mi-février, un cri d’alerte inédit, dépité·es de voir l’industrie dépendante d’un nombre toujours plus restreint de comédien·nes « bankable », de Pierre Niney à François Civil, dont les seuls noms suffisent à financer un projet.
« De plus en plus de projets se fragilisent ou sont reportés de quelques mois, parfois abandonnés. Parce que le cinéma, les plateformes et les chaînes convergent tout le temps vers les mêmes visages », a ainsi déploré Okinawa Guerard, coprésidente de l’Association des directeur·ices de casting.
Alors, au vu du contexte morose, le gratin du cinéma français présent aux César, se contentera surtout, dans la grande salle de l’Olympia, de ne pas froisser son hôte du soir.
mise en ligne le 25 février 2026
Alexandre Berteau sur www.mediapart.fr
La députée d’extrême droite Lisette Pollet a annoncé mardi qu’elle se séparait de son collaborateur Vincent Claudin, juste après avoir reçu nos questions sur les tweets pro-Hitler et antisémites publiés pendant des années par celui-ci. Le militant était un des meilleurs amis de Quentin Deranque.
C’est par un simple message posté sur le réseau social X, mardi 24 février en fin d’après-midi, que la députée Rassemblement national (RN) Lisette Pollet a soudainement et publiquement remercié l’un de ses assistants parlementaires. « Suite aux dernières révélations de la presse je me sépare de mon collaborateur », a écrit l’élue d’extrême droite, sans plus de précisions.
De quelles révélations parlait-elle ? Le 20 février, Mediapart avait effectivement dévoilé que Vincent Claudin, qui travaille à ses côtés depuis avril 2025, avait été membre du groupuscule violent Lyon populaire, dissous en juin de la même année, notamment pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie. Déjà questionnée en amont de la publication de cette enquête, Lisette Pollet n’y avait vu aucune raison de se séparer de son assistant.
Selon elle, « il ne faisait partie d’aucun groupe militant » lors de son recrutement puisqu’il avait été « exclu en juin 2024 » de Lyon populaire « suite à son refus de cautionner » une action violente menée par le groupuscule. « Il suit scrupuleusement la ligne politique fixée par le groupe et je n’ai pas eu à me plaindre de son travail », le défendait alors l’élue de la Drôme.
Depuis une dizaine de jours, Vincent Claudin s’est fait connaître du grand public comme « Vincent », « l’un des meilleurs amis » de Quentin Deranque, le militant d’extrême droite tué le 14 février à Lyon (Rhône) lors d’un affrontement avec des antifascistes. Lui et son frère cadet Baptiste Claudin – également passé par Lyon populaire – font partie des très rares proches de l’étudiant de 23 ans à avoir pris la parole dans les médias pour honorer la mémoire de leur camarade, rencontré à l’église traditionaliste lyonnaise Saint-Georges.
Mais Vincent Claudin est aussi et surtout un authentique militant néofasciste, tendance nazie, comme Mediapart a pu le documenter en exhumant plus de 4 400 posts publiés sur X entre décembre 2021 et février 2026 par le Lyonnais, avec deux comptes anonymes successifs. Le jeune homme y affiche son admiration pour le Troisième Reich, son espoir de l’avènement d’un régime fasciste et eugéniste en France, et déverse sa haine des juifs, des personnes racisées et des homosexuels.
Moins d’une heure après avoir reçu nos questions sur les publications de son collaborateur, Lisette Pollet a annoncé se séparer de celui-ci. Également interrogé par Mediapart, Vincent Claudin n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Lecteur de Hitler et de Goebbels
En plus d’être un utilisateur frénétique de X – y compris pendant ses journées à l’Assemblée nationale –, Vincent Claudin est aussi un lecteur compulsif. Ses références, distillées à longueur de tweets : Joseph Goebbels ; le nazi belge Léon Degrelle, qui a combattu pendant la Seconde Guerre mondiale avec la Waffen-SS ; ou encore l’écrivain négationniste Hervé Ryssen. Autant de « lectures recommandables », écrit-il en janvier 2022.
L’intellectuel antisémite Édouard Drumont en fait également partie. Et surtout José Antonio Primo de Rivera, fondateur du parti fasciste espagnol La Phalange, à qui le militant rend hommage dans ses pseudonymes : @PrimeDeRiviere puis @JosephAntoine_. En février 2025, Vincent Claudin suggère aussi la lecture de l’essai La Doctrine du fascisme, coécrit par Mussolini, un dictateur qui « était terriblement cool », s’enthousiasme-t-il déjà en septembre 2024.
Alors, quand le jeune homme annonce en mai 2022 à ses abonné·es avoir découvert dans la bibliothèque de son grand-père des ouvrages d’Adolf Hitler et de deux autres figures du Reich, Erwin Rommel et Albert Speer, il interprète ses propres obsessions comme de l’« atavisme ».
Caché derrière son pseudo, Vincent Claudin s’autorise à faire sans détour l’apologie du nazisme.
Ces lectures imprègnent sans surprise ses publications nauséabondes, entrecoupées de posts plus personnels sur sa retraite dans un couvent, les visites qu’il rend à sa mère dans un village de Haute-Corse, ou sa fréquentation de l’église traditionaliste Saint-Georges. Le 8 avril 2025, au moment même où il est recruté par la députée Lisette Pollet, il s’indigne que l’on puisse « se métisser avec des races de singes ». « L’eugénisme permettra de retrouver ces pouvoirs », conclut-il, caché derrière son pseudo. Deux mois plus tôt, il se félicitait que les catholiques fassent « beaucoup, beaucoup d’enfants racés ».
L’opposition farouche de Vincent Claudin à l’avortement vient parfois rencontrer son antisémitisme viscéral, comme quand il appelle, en juin 2022, à « brûler Élisabeth Bornstein et dégager la Constitution ». La première ministre de l’époque, Élisabeth Borne, dont le père est un rescapé des camps de concentration, vient alors de soutenir l’inscription de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. Deux ans plus tard, ce catholique intégriste fustigera encore les « grognasses qui veulent tuer leurs bébés ».
En août 2022, le jeune homme s’amuse de la rafle du Vél d’Hiv sous Vichy. « Je retiens que c’est acceptable à condition de faire ça dans des conditions dignes. Heureusement que la SNCF climatise désormais ses voitures », ose-t-il. Lorsqu’un utilisateur feint de s’inquiéter de « se faire insulter d’antisémite », il s’étonne : « C’est une insulte ? »
« Ultra-provocation outrancière »
Sollicité en amont de cet article, Vincent Claudin nous a répondu après sa parution, mercredi 25 février. « Je suis effondré de causer du tort à mes proches et mes camarades et tiens à préciser que ces publications d’un compte anonyme privé, sur le registre de l’ultra-provocation outrancière et sulfureuse et de l’humour noir hors contexte, ne reflètent pas ma véritable structuration idéologique actuelle, le catholicisme intégral », a-t-il précisé. L’ex-collaborateur RN a présenté ses excuses « à tous ceux qui ont pu être sincèrement atteints par ces propos immatures, blessants et choquants ».« C’est ma responsabilité strictement individuelle », a-t-il conclu.
Pensant n’être jamais identifiable, Vincent Claudin s’autorise à faire sans détour l’apologie du nazisme. En janvier 2022, à un internaute qui se demande ce qu’il se passerait si Hitler était au pouvoir, il répond sans hésiter : « L’Europe se régénère. » Quelques mois plus tard, il se réjouit qu’une femme ait trouvé qu’il ressemblait à Hitler. « Il n’y a que deux solutions, soit l’anarchie libérale, soit la révolution nationale-socialiste. Tout le reste est palabres », publie-t-il en septembre 2024.
Plonger dans les centaines de tweets du militant permet de prendre la mesure du racisme décomplexé dont fait preuve celui qui a choisi d’envoyer son CV au RN en 2025. Il n’hésite pas à parler de « marrons » pour désigner les personnes noires, ou à employer le terme « bougnoules ». En avril 2022, un utilisateur affirme que « le problème du voile c’est l’islam, pas le voile en lui-même ». « Et l’Arabe qu’il y a en dessous », lui répond-il.
Des liens durables avec le groupuscule Lyon populaire
Sous pseudo, Vincent Claudin se revendique nationaliste révolutionnaire, autrement dit néofasciste. En février 2025, quelques semaines avant d’être embauché par la députée RN Lisette Pollet, il relayait d’ailleurs encore les publications du groupuscule violent Lyon populaire, quatre mois avant sa dissolution. Le 20 février, l’élue assurait pourtant à Mediapart qu’il en avait été exclu en juin 2024.
Comme nous l’avons révélé, plusieurs ex-membres de Lyon populaire ont pris part à l’organisation de la marche d’hommage à Quentin Deranque, qui a rassemblé samedi 21 février à Lyon de nombreux néonazis, en l’absence des parents du militant tué. Proche de la famille, Vincent Claudin avait lui-même fait l’intermédiaire avec le père de Quentin Deranque. Alors encore assistant parlementaire, il était présent à la marche, en retrait.
Multipliant aussi les insultes homophobes, Vincent Claudin s’impatiente de l’avènement d’un régime à même de sévir contre les personnes LGBTQI+. « Si nous sommes au pouvoir, ce jeune homme sera rééduqué », promet-il sur X en mai 2022 à propos d’un homosexuel.
Deux mois avant son arrivée à l’Assemblée nationale, le futur assistant parlementaire s’adresse à la présidente du Palais-Bourbon, Yaël Braun-Pivet, avec une misogynie et un racisme crasses : « OK grognasse, en attendant ton plus beau pays du monde devient un coupe-gorge qui offre ses enfants en sacrifice aux métèques », écrit-il. Au même moment, il assène que les musulmans « ne sont pas français » et prône la « remigration totale ».
Son choix de finalement travailler pour une députée interroge, tant il affiche une détestation profonde de la République et de la démocratie. En janvier 2022, quand un éditorialiste de BFMTV estime que « s’en prendre physiquement aux élus, c’est le début du fascisme », il répond : « Si seulement. » Un mois plus tard, il se « félicite de savoir que la religion est contraire à la démocratie, qu[’il] exècre ».
L’assistant parlementaire a vraisemblablement jugé plus prudent de supprimer son dernier compte anonyme lorsque les projecteurs médiatiques se sont braqués sur Quentin Deranque et sur la mouvance néofasciste au sein de laquelle ce dernier s’était engagé. Le dernier tweet de Vincent Claudin que Mediapart a pu retrouver date du 10 février, soit deux jours avant l’agression mortelle de son ami. Il a également effacé son compte LinkedIn.
Quelques semaines avant de rejoindre la députée RN Lisette Pollet, il reprochait sur X au parti lepéniste de tenter de faire le ménage parmi ses candidat·es, collaborateurs et collaboratrices aux propos problématiques. « Le RN mandate des gens pour fouiller l’historique de ses gars et virer ceux qui ont été militants ou ont aimé un truc sur Facebook il y a dix ans », pestait-il.
Florent LE DU sur www.humanite.fr
À la suite de révélations sur des tweets faisant l'apologie du nazisme de son assistant parlementaire Vincent Claudin, la députée RN Lisette Pollet a annoncé qu'elle se séparait de son collaborateur. En revanche, malgré les révélations de "l'Humanité" en juillet dernier, elle embauche toujours Clotilde Guéry, liée au groupuscule identitaire Auctorum.
Le Rassemblement national recrute toujours dans les groupuscules d’extrême droite, et seul le scandale public entraîne des prises de distance. La députée de la Drôme Lisette Pollet annonce se séparer d’un de ses assistants parlementaires, Vincent Claudin, tout en maintenant une autre, Clotilde Guéry, dont les liens avec le groupuscule Auctorum ont été révélés par l’Humanité en juillet dernier.
Présenté ces dernières semaines comme un ami de Quentin Deranque, et interrogé en cette qualité par plusieurs médias, Vincent Claudin était son assistant parlementaire depuis avril 2025. Quelques mois plus tôt, il était un membre éminent du groupuscule néofasciste Lyon populaire, dissous pour exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie.
Un assistant contre le métissage “avec des races de singes”
Dans un article de Médiapart paru le 20 février, la parlementaire a affirmé que Vincent Claudin en a été « exclu en juin 2024 », « suite à son refus de cautionner » une action violente menée par le groupuscule. Pourquoi, alors, Lisette Pollet finit-elle par publier ce tweet, le 24 février : « Suite aux dernières révélations de la presse je me sépare de mon collaborateur » ?
Médiapart indique ce mercredi matin que ce message est intervenu peu de temps après l’envoi par le média d’investigations de questions concernant des publications de son collaborateur. En effet, le site d’information a exhumé plus de 4 400 posts publiés sur deux comptes anonymes, sur X, entre décembre 2021 et février 2026.
Des messages à la gloire du Troisième Reich ainsi que des tweets antisémites, racistes et homophobes. Il considère notamment que « l’eugénisme permettra de retrouver » le pouvoir, s’insurge que certains puissent « se métisser avec des races de singes », suggère de « rééduquer » un jeune homosexuel, parle des femmes se faisant avorter comme des « grognasses qui veulent tuer leurs bébés » et prône clairement « la révolution nationale-socialiste ».
Auctorum, un groupe d’ultradroite versaillais
Face à cette déferlante nazie, difficile en effet pour le Rassemblement national de continuer à fermer les yeux. Parmi les assistants parlementaires de Lisette Pollet figure toujours Clotilde Guéry. Ce, malgré les révélations de l’Humanité, en juillet dernier, sur ses liens avec Auctorum, un « groupuscule d’ultradroite versaillais », selon la terminologie des services de renseignement.
Ces derniers l’a notamment identifiée lors d’un rassemblement organisé à Versailles le 14 décembre 2023, au milieu de membres de Jeunesse Boulogne, groupe relié aux néonazis de Zouaves Paris ou encore des pétainistes du Renouveau français et des activistes de Némesis.
Les renseignements indiquent également que le frère de Clotilde Guéry était connu de leurs services pour « pour une infraction en lien avec son activité militante », comme membre d’Auctorum. Tandis que leur père serait connu pour évoluer « au sein de l’ultra-droite pétainiste et de la sphère catholique traditionaliste », écrivent les agents de la direction nationale du renseignement territorial (DNRT) dans une note que l’Humanité a consultée.
Malgré ces liens avec l’extrême droite radicale, Clotilde Guéry est quelques mois plus tard investie par le RN aux législatives de juin 2024, dans la 15e circonscription de Paris. Contactée par l’Humanité, l’élue avait nié en bloc, malgré les éléments de la note : « Ma collaboratrice n’a jamais fait partie de ce groupe, ni participé à aucune manifestation. »
mise en ligne le 24 février 2026
par Rozenn Le Carboulec sur https://basta.media/
Le Planning familial publie une étude inédite sur l’offensive contre l’éducation à la sexualité à travers l’Europe. Le rapport met en lumière un réseau d’organisations qui utilisent les mêmes mécanismes que pour s’attaquer au droit à l’avortement.
L’éducation à la sexualité est « au cœur d’une offensive coordonnée en Europe », alerte le Planning familial dans un rapport dévoilé lundi 23 février.
“L’offensive contre l’éducation complète à la sexualité - Cartographie des acteurs et analyse des stratégies d’opposition en Europe”. Le rapport est disponible sur le site du Planning familial.
L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), reconnue internationalement sous le nom d’éducation complète à la sexualité (ECS), est attaquée à travers le continent, constate l’association. La mise en œuvre de l’éducation à la sexualité « se heurte à des résistances croissantes qui se multiplient et s’intensifient », et ce « depuis les années 2010 », note le rapport.
À l’origine de cette étude, « l’importante réaction conservatrice, assez violente, et à laquelle on ne s’attendait pas », qui a fait suite au dépôt de plainte de trois associations contre l’État, contextualise la présidente du Planning familial, Sarah Durocher. En mars 2023, son organisation, Sidaction et SOS Homophobie attaquaient la France pour son inaction en matière d’Evars, dont la mise en œuvre est pourtant obligatoire, à raison d’au moins trois séances annuelles dans les écoles, collèges et lycées, depuis une loi de 2001. Cette action a finalement porté ses fruits, l’État ayant été condamné, début décembre 2025, à payer un euro symbolique pour avoir manqué à son obligation légale. Mais c’est au prix d’attaques virulentes de nombreux mouvements conservateurs.
« Un projet politique derrière »
« Il était important pour nous d’analyser ça. Nous sommes parti·es de ce qui s’est passé en France pour observer ce qui se fait ailleurs, et constater deux choses : d’abord que les attaques contre l’éducation à la sexualité reprenaient les mêmes mécanismes que celles contre l’avortement, et ensuite que cela répondait à une stratégie très claire, avec un vrai projet politique derrière », détaille Sarah Durocher.
En France, un programme officiel d’éducation à la sexualité s’applique pour la première fois depuis la rentrée 2025, mais de nombreux trous dans la raquette persistent pour que sa mise en œuvre soit effective. « Nous subissons une baisse de financements au Planning, et déplorons plus généralement un manque de moyens sur le sujet », dénonce Sarah Durocher, qui attend désormais une réelle évaluation de l’Éducation nationale à ce sujet. Entre l’éviction du Planning familial du premier degré, et la crainte d’une privatisation de l’Evars, il existe toujours « une grande disparité entre le cadre législatif et sa mise en application », note le rapport du Planning.
Des situations différentes selon les pays
Pour montrer qu’il ne s’agit pas ici que d’un enjeu national, mais européen, le rapport a souhaité dresser une étude comparative dans six pays : France, Suède, Allemagne, Espagne, Italie, Hongrie. On y lit ainsi qu’en 1955, la Suède devenait le premier pays au monde à rendre l’éducation à la sexualité obligatoire dans toutes les écoles publiques. Depuis 2021, l’éducation à la sexualité y est même un élément obligatoire des programmes de formation des enseignant·es à l’université.
En Italie, l’éducation sexuelle est à l’inverse interdite dans les écoles et dépend de l’initiative du personnel des établissements – parfois même des élèves pour les collèges et lycées –, sans uniformité ni obligation. Dans ce pays, « plusieurs propositions de loi ont été faites entre 2013 et 2025 par des partis de gauche afin d’introduire l’éducation sexuelle dans les écoles, sans qu’aucune ne soit adoptée », note le rapport.
En Hongrie, depuis 2021, « l’État détient un pouvoir très restrictif sur l’accès à l’éducation sexuelle en milieu scolaire. Celle-ci est quasiment exclusivement assurée par les enseignant·es, dans une approche axée sur les valeurs d’une vie de famille traditionnelle, et par le prisme de la biologie principalement ». On apprend également que, dans ce pays, « tout contenu non conforme à l’image traditionnelle hétérosexuelle ou familiale est prohibé des programmes ».
La Hongrie à la tête des attaques
La Hongrie, dirigée depuis 2010 par Viktor Orbán, incarne l’un des principaux acteurs de l’actuelle offensive anti-Evars en Europe. Dans son étude, le Planning alerte sur un mouvement d’opposition « structuré et transnational », qui repose sur une constellation hétérogène d’acteurs, parmi lesquels des partis politiques comme le Fidesz de Viktor Orbán, le Rassemblement national et Reconquête pour la France, Vox en Espagne, mais aussi un certain nombre d’associations familiales, de médias conservateurs, d’organisations religieuses et de collectifs de parents.
En France, les acteurs les plus influents sont, par exemple, le Syndicat de la famille (ancienne Manif pour tous), le collectif Parents vigilants, créé par Reconquête, ou encore, plus récemment, le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Loin d’être des acteurs isolés, ces derniers s’appuient sur des structures européennes et internationales, telles que le World Congress of Families, Family Watch International, CitizenGO, ou encore One of Us, une initiative citoyenne contre le droit à l’avortement en Europe, coordonnée par la Fondation Jérôme-Lejeune.
Ce réseau est dense et structuré. Une récente étude du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF) a mis en avant ses nombreuses sources de financement. C’est la même constellation qui s’oppose, encore aujourd’hui, au droit à l’avortement. Elle s’appuie pour cela sur des rhétoriques qui restent inchangées au fil du temps.
L’offensive documentée par le Planning familial s’insère dans un mouvement global de diabolisation du concept de genre, renommé par ses détracteurs « idéologie » ou « théorie du genre ». Cette rhétorique anti-genre, qui a émergé depuis le Vatican à la fin des années 1990 et a fortement imprégné la mobilisation contre le mariage pour toutes et tous en France en 2013, s’en prend tout à la fois aux droits LGBT+, à l’avortement et à l’éducation à la sexualité.
Elle diabolise tout ce qui est perçu comme une menace idéologique pour la perpétuation d’un modèle familial traditionnel, catholique et hétérosexuel. « La rhétorique anti-ECS exprime l’idée d’une “guerre culturelle” qui serait menée par le mouvement woke », résume le Planning. Elle s’appuie, pour cela, sur une stratégie discursive autour de la protection de la famille traditionnelle et de l’enfance, l’image de l’enfant « innocent et en danger » étant systématiquement mobilisée par ces mouvements anti-genre.
« En Hongrie, l’introduction de la Loi LXXIX, rendant quasiment impossible l’ECS à l’école, a été défendue par ses auteurs comme un projet de prévention et de protection visant à prendre action contre les agressions pédophiles », prend pour exemple le rapport. Autre outil commun de ces rhétoriques : la diffusion de fausses informations et la création de « paniques morales » autour de sujets progressistes.
Or, ces actions anti-ECS ont des effets, alerte le Planning familial, qui observe que certains établissements scolaires s’autocensurent, annulent des ateliers ou des interventions et retirent certains contenus pédagogiques face à des « campagnes d’intimidation ». En réaction, le Planning familial formule plusieurs recommandations stratégiques aux institutions européennes.
Parmi elles : intégrer l’ECS dans la politique sociale européenne ; garantir la mise en place d’une éducation à la sexualité obligatoire et inclusive dans tous les États membres ; identifier un·e eurodéputé·e référent·e pour l’ECS pour chacun de ces États ; assurer une coordination transnationale des acteurs de l’ECS à l’échelle européenne ; ou encore, bien sûr, la sécurisation de financements pérennes. Et ce, afin de « de ne pas laisser le monopole des discours sur l’Evars aux mouvements conservateurs », insiste Sarah Durocher.
mise en ligne le 21 février 2026
Hayet Kechit sur www.humanite.fr
Les 82 agents des bibliothèques du Muséum d’histoire naturelle de Paris se battent depuis un mois pour obtenir une rémunération décente, alignée sur celle de leurs collègues de l’Enseignement supérieur et de la recherche. La direction de l’établissement se retranche derrière le manque de moyens alloués par le ministère.
Il en fallait de la détermination, ce samedi 14 février, pour affronter le froid mordant qui s’est soudain abattu sur la capitale. Pendant quatre heures, une vingtaine d’agents des bibliothèques du Muséum national d’histoire naturelle (5e arrondissement) ont pourtant tenu ainsi, debout devant le portail fermé de leur établissement, rue Geoffroy Saint-Hilaire, en ce troisième samedi de grève.
Difficile d’imaginer que, derrière les murs du petit bâtiment historique à la façade grise, à l’ombre du jardin des Plantes, se niche un des trois fonds les plus importants au monde sur les sciences naturelles et la biodiversité. Un patrimoine unique qui doit en grande partie sa préservation et sa diffusion à ses 82 agents, pourtant fort malmenés.
Comme chaque samedi depuis un mois, ils sont donc là, drapeaux de la CGT au vent, pour alerter sur leurs conditions de rémunération, symptomatiques, à leurs yeux, d’une injustice devenue intolérable. « Le Muséum est l’établissement qui paie le moins bien ses agents par rapport aux autres bibliothèques de l’enseignement supérieur. Cela fait des années qu’on alerte. En vain. Il y a un ras-le-bol général », résume Nicoleta Boukercha-Mindru, représentante CGT et bibliothécaire assistante spécialisée.
200 euros mensuels en moins
Le décalage est tout aussi important avec les bibliothèques dépendant du ministère de la Culture. La syndicaliste en veut pour preuve ces cas aberrants : « Des collègues qui travaillaient à la Bibliothèque nationale de France avaient passé un concours qui les a fait passer de la catégorie C à B. En arrivant au Muséum, ils gagnaient moins ici en catégorie B, qu’en catégorie C à la BnF ! »
Comment expliquer ces disparités entre des fonctionnaires dont les rémunérations devraient être alignées en fonction de leur catégorie et de leur grade ? L’explication tient en quatre lettres : IFSE. Si le salaire d’un agent est constitué d’une partie fixe, dépendante de son indice, il existe aussi, depuis la loi de 2014 sur les salaires de l’enseignement supérieur, une partie variable, dite « IFSE ». À savoir, une prime… laissée à la discrétion de chaque établissement.
« Au Muséum, je perds environ 200 euros par mois, par rapport à ce que je gagnerais au même poste dans un autre établissement de l’enseignement supérieur », confie Nicoleta qui, en catégorie B, avec quinze ans d’ancienneté, atteint à peine 2 000 euros nets mensuels. Les salaires, jusqu’à 2019, étaient même en dessous du seuil légal, avant une revalorisation de l’IFSE de 25 euros par mois pour les catégories C et de 45 euros pour les catégories B et A (à l’exception des conservateurs).
Le symbole d’un service public qui s’effrite
« Mais ça reste très bas », assène la syndicaliste. Et ce n’est pas sans conséquences sur la stabilité des équipes et leurs conditions de travail : « Il y a un turn-over permanent et des difficultés à recruter. Personne n’a envie de venir d’une autre bibliothèque pour perdre jusqu’à 400 euros par mois. »
Face à cette mobilisation, « la direction renvoie la balle au Muséum qui renvoie la balle au ministère », déplore une militante FSU, qui a voulu garder l’anonymat. Contacté par l’Humanité, le service de presse du Muséum confirme « une situation indemnitaire défavorable par rapport à la moyenne des établissements de l’Enseignement supérieur et de la recherche » et assure « porter une attention aux plus bas salaires ».
La direction met toutefois en avant l’impossibilité, pour des raisons « d’équité entre tous les agents du Muséum », « d’accorder une revalorisation salariale aux seuls agents des bibliothèques », ajoutant n’avoir « pas les moyens d’une mesure collective et transversale ». Elle propose cependant « de leur accorder une prime exceptionnelle ». Qui serait d’un montant de 250 euros, en une fois, selon des sources syndicales.
Pas sûr que cela suffise à éteindre la colère : « C’est la première fois qu’on se mobilise de façon aussi unie à la bibliothèque. Nous continuerons jusqu’à obtenir gain de cause », affirment les grévistes interrogés, qui se sont donné une nouvelle fois rendez-vous le samedi 21 février.
Pour la militante de la FSU, l’enjeu dépasse la question des salaires : « les personnels ne sont plus une priorité au Muséum. Ce mépris pour nos conditions de travail est le symbole d’un service public qui s’effrite. On est là, tous soudés, afin d’apporter un savoir pour tous de façon gratuite, mais on démobilise de plus en plus les gens qui sont au cœur de ces missions. »
mise en ligne le 20 février 2026
Denis Sieffert sur www.politis.fr
L’ex-déléguée générale de Palestine en France et auprès de l’Union européenne est décédée ce 18 février. Une forte personnalité qui aura marqué toute une génération de militants ou de journalistes engagés.
La situation était-elle trop désespérante ? Leïla Shahid, qui vivait le sort des Palestiniens dans sa chair, ne l’a pas supportée. Elle est morte mercredi 18 février dans sa maison de Lecques, près d’Uzès. Je l’avais eue au téléphone en fin de semaine dernière alors qu’elle était encore à l’hôpital. Elle m’avait dit souffrir d’un sentiment d’enfermement.
Sa voix, d’habitude si forte portée par son accent chantant, était faible. On osait à peine évoquer avec elle la situation du Proche-Orient tan18 ptt on mesurait à quel point c’était douloureux. Depuis sa retraite d’une longue carrière diplomatique, elle se consacrait à de nombreuses activités culturelles qui n’étaient pas un substitut, mais une passion de toujours.
C’est la guerre des Six Jours, en juin 1967, qui a décidé de son engagement dans le Fatah, le parti de Yasser Arafat.
Leïla Shahid était née le 13 juillet 1949 à Beyrouth dans une grande famille palestinienne dont la généalogie s’écrivait comme une page d’histoire. Sa mère Sirine Husseini Shahid, issue des al-Husseini et des al-Alami, était la petite fille du maire de Jérusalem à la fin de la domination ottomane. Ses aïeux, auxquels on avait promis l’indépendance, avaient vécu la trahison des accords Sykes-Picot et de la Déclaration Balfour.
Rencontres
C’est la guerre des Six Jours, en juin 1967, qui a décidé de son engagement dans le Fatah, le parti de Yasser Arafat. En 1968, elle suit des études de sociologie et d’anthropologie à l’université américaine de Beyrouth. Mais c’est à Paris qu’elle vient soutenir sa thèse sur la structure sociale des camps de réfugiés palestiniens. Et c’est à Paris qu’elle fait la rencontre décisive d’Ezzedine Kalak, futur représentant de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine) en France. Son assassinat par des mercenaires d’Abou Nidal en 1978 est resté comme une plaie jamais refermée.
C’est au cours de ces années qu’elle côtoie Jean-Luc Godard et Jean Genet, avec lequel elle se liera d’une solide amitié. Avec lui, elle se rend à Beyrouth en septembre 1982, au lendemain des massacres de Sabra et Chatila. La visite des camps jonchés de cadavres inspirera à Genet son texte fameux et sublime Quatre heures à Chatila. À cette époque, elle rencontre l’écrivain marocain Mohamed Berrada qu’elle épouse en 1978. Ils vivent pendant dix ans au Maroc.
Mais son engagement diplomatique est tracé. En 1989, Leïla Shahid est nommée représentante de l’OLP en Irlande, puis aux Pays-Bas et au Danemark. Avant d’être nommée en 1994 déléguée générale de Palestine en France, puis de 2005 à 2015 auprès de l’Union européenne, de la Belgique et du Luxembourg, à Bruxelles. Une ville où elle disait avoir beaucoup aimé vivre.
En mars 2009, Michèle Collery lui a consacré un film : Leïla Shahid, l’espoir en exil. En 2015, elle prend sa retraite pour se consacrer à des actions culturelles pour la diaspora palestinienne. Elle qui fut une proche de Yasser Arafat, tirait alors un bilan amer de la stratégie de l’Autorité palestinienne : « Soyons honnêtes, nous avons échoué », reconnaissait-elle. Deux jours après le 7-Octobre, cette femme profondément tolérante, qui a aussi lutté toute sa vie contre l’antisémitisme, avait refusé de condamner l’attaque du Hamas, tout en jugeant les images « terribles ».
Elle remportait pour son peuple des victoires symboliques dans des débats où elle excellait.
Courage et générosité
Toute une génération de militants ou de journalistes engagés, qui ont suivi ou vécu la longue tragédie palestinienne, a aimé la générosité et le courage de cette femme. Son inlassable combativité a souvent fait mettre un genou à terre à des contradicteurs qui osaient devant elle falsifier l’histoire. Elle remportait pour son peuple des victoires symboliques dans des débats où elle excellait. Comme autant de petites revanches sur l’histoire qui se déroulait inexorablement dans le sens d’injustices que les grandes puissances avaient décidé.
Celles et ceux qui ont connu Leïla Shahid en amitié, parfois depuis près de quarante ans, comme l’auteur de ces lignes, éprouvent une émotion profonde. Ils garderont le souvenir d’une femme, certes habitée par son combat, mais pleine de vie et d’humour. Nous transmettons à Mohamed, dont la présence était toujours si apaisante quand la passion emportait Leïla, l’expression de notre amitié.
Par Patrick Le Hyaric sur www.humanite.fr
Pour beaucoup de nos concitoyennes et concitoyens, la Palestine vivante, La Palestine au cœur vaillant, la Palestine désirée et enjouée, la Palestine, c’est elle : Leïla. Leïla Shahid. Son visage doux et souriant, sa voix reconnaissable entre toutes, ses yeux pétillants et gourmands, son énergie pleine d’espoir. Leïla. Leïla Shahid.
Elle restera dans nos cœurs et nos mémoires, tant elle a marqué nos vies, nos combats, nos manières d’être, souvent. En témoigne la foule de messages de chagrins, de messages de gratitude qui court les réseaux du monde. Pour elle.
En français, en arabe, en anglais, la ferme tendresse de sa voix portait loin. De la rue aux rédactions des médias, jusqu’aux chancelleries du continent européen et du monde. Leïla Shahid était l’incarnation de la Palestine, de son peuple et de sa terre, de son histoire et de sa culture.
Intellectuelle et diplomate, énergique et passionnée ; attachante et rigoureuse, elle portait partout et en tout temps l’image de la Palestine, non comme on brandit une pancarte ou une identité fermée, mais comme une humanité à faire reconnaître.
Solaire, elle aimantait les regards et les corps. Ses mots, choisis, pesés, étaient fermes sans jamais être fermés. Ses fidélités étaient éloignées de l’aveuglement. Habitée par une grande cause humaine, Leïla Shahid ne méprisait pas les complexités, les contradictions. Elle savait manier la nuance, condition souvent du lien, de la mise en relation humaine.
Son arme était la force du verbe. La justesse des mots nourris d’un incontestable argumentaire qui désarmait celles et ceux qui font profession de nier, de cacher et de déchirer les résolutions de l’Organisation des Nations unies sur l’autel de l’injustice et du pillage des terres, de l’accaparement de l’eau et la destruction des maisons. Tous ceux-là qui bafouent le droit sous les chenilles de leurs chars et les tombereaux de bombes qui tuent ou mutilent les femmes et les enfants de Gaza.
Écouter Leïla, c’était entendre un chant profond mêlé d’histoire et de géographie, de droit et de poésie, d’anthropologie et de politique. La politique au sens noble, telle qu’on aimerait qu’elle soit.
Diplomate infatigable, Leila était la flamme vivante d’un peuple que les complices occidentaux ont laissé l’État d’Israël enfermer à l’intérieur d’un mur de honte et de béton, et réduire au silence sous des tonnes de poussière, de cendres et de pierres.
Leïla partageait avec Yasser Arafat, dont elle était une infatigable sœur en fraternité de combat, la connaissance des blessures, des fêlures et des douleurs des uns, le tragique de l’histoire et les peurs des autres.
C’était tout le sens du rameau d’olivier brandit à la tribune de l’ONU. C’était le sens du travail pour aboutir aux accords d’Oslo dont Leïla épousa les méandres pour un pas en avant tandis que les Occidentaux les piétinaient de leurs lourds sabots.
De toutes ses forces, elle essaya d’en tirer le meilleur non sans partager la déception de la jeunesse palestinienne qu’elle ne cessait d’encourager sans jamais la quitter des yeux. Elle savait depuis longtemps que nous avions changé de monde et qu’il fallait laisser cette ardente jeunesse en quête d’avenir s’organiser autrement, imaginer sa Palestine.
Leïla Shahid n’a eu de cesse d’ériger des barrages contre les haines, de construire des ponts entre les citoyens, les intellectuels, les travailleurs israéliens et palestiniens. Elle chérissait l’altérité pour progresser vers la justice, la liberté, la souveraineté et la paix.
Lectrice passionnée, elle partageait les œuvres des grands esprits du monde en revenant toujours boire à la source de l’œuvre poétique de son fraternel complice, Mahmoud Darwich. Avec lui, elle partageait la conviction qu’on peut toujours occuper une terre, mais pas l’imaginaire qui lui restera libre et se transformera en une force constructive. Elle portait passionnément, indéfectiblement, la visée d’un Moyen-Orient apaisé, démocratique, laïque, pacifique arrosant le monde de sa riche histoire et de sa culture en partage.
Le bouleversement historique qu’ont constitué les attaques du Hamas, le 7 octobre 2023, et l’anéantissement de Gaza par l’extrême droite israélienne a été pour Leïla un dur moment de bascule au point d’ouvrir sous les pieds de cette porteuse d’espoir un immense vide, un vertigineux abîme comme un effacement des engagements de toute une vie.
De chacune de nos conversations, depuis coulait à la fois une analyse profonde et lucide mêlée à de douloureuses émotions engendrant des torrents de larmes aussi vastes que les tas de cendres ensevelissant Gaza et ses enfants. Elle ne manquait jamais de dire à quel point la lecture de L’Humanité lui réchauffait le cœur, nourrissait son esprit. Avec L’Humanité c’était une amitié exigeante, une forte reconnaissance du seul quotidien de la cause Palestinienne.
Nous pleurons Leïla Shahid. Leïla. La combattante et la penseuse, la défenseure du droit. Nous pleurons. Nous pleurons une amie très chère. Avec le poète, nous murmurons, « Tu aurais pu vivre encore un peu ». Notre fidélité et notre respect se manifesteront dans la poursuite de ses combats.
Leïla Shahid, un nom qui s’inscrit désormais pour l’éternité en lettres d’or sur les frontons de la conscience humaine.
mise en ligne le 19 février 2026
Cyprien Boganda sur www.humanite.fr
Une note de Bercy le confirme : en France, plusieurs milliers de millionnaires ne payent aucun impôt sur le revenu, contrairement à ce qu’affirmait Amélie de Montchalin en janvier. Éric Coquerel, président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, dénonce une rétention d’informations.
C’est un sacré pavé dans la mare que vient de lancer Bercy (ministère de l’économie). Dans une note transmise par l’administration aux sénateurs Claude Raynal (PS) et Jean-François Husson (LR), respectivement président et rapporteur général de la commission des Finances au Sénat, les fonctionnaires confirment que les très riches ne payent pas d’impôt.
Plus précisément, d’après les chiffres auxquels Le Monde a eu accès, 13 335 contribuables soumis à l’Impôt sur la fortune immobilière (IFI, qui a remplacé l’ISF), se débrouillent pour ne payer aucun impôt sur le revenu. Ce sont donc des gens dont le patrimoine immobilier atteint au moins 1,3 million d’euros.
Détail qui a son importance : il s’agit ici uniquement de patrimoine immobilier. Or, on sait, grâce notamment aux travaux de l’économiste Gabriel Zucman, que les ultra-riches (les milliardaires) possèdent avant tout du patrimoine financier (actions d’entreprises). « Si l’on incluait le reste du patrimoine, dont les actions, le phénomène serait encore plus marqué », souligne à juste titre Claude Raynal, cité par Le Monde.
L’évasion fiscale des riches en question
On le sait, en France, la fiscalité est régressive : pour le dire autrement, au-delà d’un certain niveau de revenu, plus on est riche, moins on paye d’impôt. C’est dû à la fois à la composition du revenu des plus fortunés (la seule richesse de l’immense majorité des Français n’est constituée que de leur salaire ou de leurs allocations, là où les plus fortunés détiennent du capital financier, moins taxé) mais aussi aux nombreuses niches fiscales permettant aux plus aisés d’échapper à l’impôt.
Fiscaliste et secrétaire général d’Attac, Vincent Drezet expliquait dans nos colonnes en janvier dernier : « Par exemple, un gros propriétaire immobilier peut déduire de son revenu imposable toute une série de charges – intérêts d’emprunts, travaux d’investissement – pour réduire drastiquement sa feuille d’imposition. De même, on sait que les riches passent par le système des holdings (sociétés-écrans) pour échapper à l’impôt et transmettre leur fortune à leurs héritiers. » Il existe aussi une batterie de techniques d’optimisation fiscale « agressives », qui pour certaines sortent franchement des clous de la légalité.
Cette note confirme donc ce que disent la plupart des spécialistes du sujet, ainsi que l’ensemble de la gauche, depuis des années. Elle vient aussi appuyer les propos de l’ancien ministre de l’Économie, Éric Lombard, qui avait mis le feu en plein débat budgétaire le 11 janvier dernier, en déclarant que « des milliers » de grandes fortunes échappaient à l’impôt.
À l’inverse, les chiffres constituent un désaveu cinglant pour Amélie de Montchalin, alors ministre chargée des Comptes publics, désormais présidente de la Cour des comptes, qui avait recadré son ancien collègue, en l’accusant à demi-mot de mensonges. « Il n’est pas vrai que des dizaines de milliers de Français fortunés ne paieraient aucun impôt sur le revenu, affirmait-elle à l’Assemblée nationale le 12 janvier. Il n’y a pas de document à Bercy qui le montrerait. Et si cela était le cas, cela ferait longtemps que cette situation aurait été corrigée ».
Ce qui pose plusieurs questions : la présidente de la Cour des comptes a-t-elle menti en connaissance de cause face aux députés ? Ou bien n’avait-elle tout simplement pas les éléments à sa disposition à ce moment-là ? Question subsidiaire, mais tout aussi capitale : les services de Bercy ont-ils fait de la rétention d’information ?
Que savaient les services de Montchalin ?
Pour tenter de comprendre, il faut refaire le film. Le 16 janvier dernier, Éric Coquerel (LFI), président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale, débarque à Bercy pour faire la lumière sur les propos d’Éric Lombard. Il s’entretient alors avec Amélie Verdier, directrice générale de la Direction générale des finances publiques (DGFIP), comme il le raconte à l’« Humanité ». Les seuls documents qu’il récupère alors ne lui permettent pas complètement d’étayer les propos de l’ancien ministre de l’Économie. S’il y a bien des milliers de contribuables fortunés qui payent un impôt trop faible au regard de leur richesse, rien ne permet d’affirmer que leur feuille d’imposition tombe à zéro.
Avant de repartir (à moitié) bredouille, le député LFI demande expressément à la DGFIP de lui transmettre tout document complémentaire. « Après ça, je les ai relancés sans arrêt, nous raconte-t-il. Le 27 janvier, je reçois un mail émanant de la DGFIP, m’indiquant que je vais recevoir des documents complémentaires. Je ne les ai jamais reçus. A priori, c’est le cabinet de la ministre Amélie de Montchalin qui devait me les envoyer. »
Selon nos informations, la note est datée du 30 janvier 2026. Autrement dit, après la sortie de Montchalin devant les députés… Mais il y a fort à parier que les éléments chiffrés utilisés par la note étaient déjà connus des fonctionnaires de Bercy deux semaines auparavant. « Ce ne sont pas des données nouvelles, nous confirme Éric Coquerel. c’est un recoupement de données qui existaient déjà. Quand je me suis rendu à Bercy, je leur avais bien stipulé que je me contentais des données, mêmes brutes ! Comment imaginer que les tableaux contenus dans la note n’existaient pas ? »
Aujourd’hui, le député se dit furieux de ce qui ressemble fort à de la rétention d’information. Au final, la DGFIP a préféré transmettre les données aux sénateurs plutôt qu’au député insoumis. Et comme par un bienheureux hasard du calendrier, lorsque la note finit par sortir dans la presse, ce 18 février, le débat parlementaire sur la taxation des riches est désormais clos…
mise en ligne le 18 février 2026
Marie Coquille-Chambel sur www.politis.fr
Après la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, la chroniqueuse Marie Coquille-Chambel pointe la responsabilité du collectif fémonationaliste dans les violences commises par l’extrême droite et appelle à sa dissolution, dénonçant son rôle présumé dans l’organisation et la médiatisation d’affrontements politiques.
À la suite de la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, de nombreuses personnalités d’extrême droite groupusculaire et institutionnelle ont pointé la prétendue responsabilité de la France insoumise concernant ces événements et ont demandé la dissolution du parti politique de gauche. Si de nouvelles images de l’affrontement entre militants fascistes et antifascistes publiées par Contre Attaque ou Le Canard enchaîné ont mis en difficulté la version initiale des événements par les groupes d’extrême droite, au niveau politique et médiatique à gauche, une exigence manque. Celle de la dissolution du collectif Némésis.
Créé en 2019, ce collectif féministe fasciste s’est fait connaître grâce à une méthodologie assez simple et bien rodée : s’infiltrer dans des événements ou manifestations de gauche, accompagnées de journalistes d’extrême droite ou d’un service de sécurité informel ou privé afin d’obtenir des images d’agressivité envers elles, dans le but de se rendre ensuite sur les plateaux bolloréens pour décrier la « violence de l’extrême gauche ». Un processus semblable à celui du média Frontières.
Afin de sécuriser leur happening à Lyon, les membres de Némésis affirment alors avoir fait appel à Quentin Deranque, militant dans plusieurs groupes néofascistes ou royalistes comme l’Action française, les Allobroges Bourgoin, Audace ou l’organisation catholique identitaire Academia Christiana – bien que l’information ait été démentie par ses parents. Toutefois, ce n’est pas la première fois que Némésis organiserait son service d’ordre avec des militants fascistes.
Il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.
Streetpress a par exemple révélé qu’à la manifestation du 8 mars 2025, les militantes de Némésis étaient accompagnées de Louis Nabucet afin d’assurer leur sécurité. Selon le journal en ligne, ce dernier serait « membre de la division Martel – un groupuscule néonazi parisien dissous en 2023 – condamné en mai 2024 à six mois de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction de port d’armes pour violences volontaires en raison de la race et attroupement armé en vue de la commission de violences aggravées par le motif racial ».
Responsabilité
Des images qui nous sont parvenues du drame survenu à Lyon, on peut voir les militants fascistes initier l’action violente cagoulés, armés de gants coqués, de béquilles et de lacrymogènes. Cette rixe se termine alors par la mort de Quentin, lequel, comme l’affirme Alice Cordier, aurait été directement appelé par son collectif pour venir sur les lieux de l’événement. Cette déclaration l’oblige. Dès lors, la responsabilité du collectif Némésis est gravement engagée. Pour cette raison, il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.
Depuis la médiatisation de la mort de Quentin, de nombreux actes de violence sont à recenser : appels à venger le meurtre par la violence, permanences ou domiciles de membres de la France insoumise saccagées, militant.e.s antifascistes frappés, menacé.e.s et doxé.e.s, manifestations illégales par des milices fascistes qui se clôturent de saluts nazis, appel du chroniqueur de CNews Radouan Kourak à « tabasser » et « mettre hors de nuire » les militants antifascistes ou encore celui de Jean Messiah à « exterminer » et « éradiquer » les antifas.
Si, comme le rapporte Europe 1, le ministère de l’Intérieur a demandé à Alice Cordier de stopper sa communication politique sur la mort de Quentin Deranque, c’est bien que ses prises de parole ont une incidence matérielle et concrète sur la sécurité nationale et l’ordre public.
Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus.
Pour une demande de dissolution, certains éléments doivent être démontrés comme la provocation d’agissement à l’encontre de personne, qui contribuent à la discrimination ou à la haine raciale et propagent des idées qui tendent à justifier ou encourager cette haine. C’est exactement ce que l’on trouve pour Némésis, dont les membres ont plus de procédures pénales engagées contre elles que n’importe quel militant antifasciste.
Contrairement à la dissolution d’autres groupes identitaires, celle de Némésis peut réellement porter un coup à l’extrême droite en raison de sa médiatisation et identification, contrairement à l’anonymat des autres militants d’extrême droite. Empêcher Alice Cordier, Anaïs, Mélissa, Yona Faedda de se réunir ne peut qu’empêcher leur désir fondamental : celui d’engager, à l’instar d’Éric Zemmour, une guerre civilisationnelle qui opposerait les « patriotes » et ceux qu’elles identifient comme des ennemis.
Au moment où l’antifascisme est criminalisé au niveau national, alors qu’il s’agit d’une réaction à une violence initiale, nos ennemis s’arment et s’organisent, à cause de la responsabilité de Némésis et d’Alice Cordier sans que, médiatiquement, leurs torts politiques et moraux ne soient pointés ou décriés.
Piège
Aujourd’hui, les membres du collectif se drapent dans le pacifisme, insistant sur leur genre, leur âge et leur poids afin de justifier leur prétendue non-violence. Mais plusieurs questions persistent. Qui a demandé à Quentin de venir sur les lieux ? Qui a engagé un militant dont le groupuscule fasciste Luminis déclare que, comme Quentin, « la lutte à mort (les) rend joyeux » ? Qui a fait appel à un service d’ordre armé ? Qui, par sa dénonciation de la mort du militant nationaliste, est responsable de la mise en danger de nombreux militants ?
Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus. Pour nous protéger collectivement, pour protéger la gauche, les personnes racisées, pour protéger nos camarades antifascistes, nous devons porter la demande de dissolution du collectif Némésis.
L’antifascisme est un devoir politique.
Ne tombons pas dans son piège de la respectabilité ou de son invocation d’atteinte aux droits des femmes ou à la liberté d’expression des femmes, lorsque Mathilde Panot demande au collectif de ne plus se rendre à ses réunions, faisons appliquer la loi face à l’organisation de la violence politique que Némésis représentent. L’antifascisme est un devoir politique, la mise à l’arrêt total de groupuscules fascistes également, par tous les moyens dont nous disposons. La dissolution en est une.
Tania Meller sur www.humanite.fr
L’affrontement ayant conduit à la mort de Quentin Deranque ne doit pas occulter l’implantation des groupuscules d’extrême droite à Lyon. Laboratoire des idées xénophobes, la capitale des Gaules est régulièrement le théâtre d’attaques à l’encontre des militants de gauche et progressistes.
Lyon, envoyé spécial.
« Excusez-moi d’être méfiant, mais avez-vous une preuve d’appartenir à l’Humanité ? » Depuis le jeudi 12 février et la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, en marge d’une action des fémonationalistes de Némésis contre la venue de l’eurodéputée Rima Hassan, les étudiants de l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon redoublent de vigilance. « Un groupe Signal (une messagerie cryptée, NDLR) s’est fait pirater et des personnes ont tendu des guets-apens », confie l’un d’entre eux.
Dans la capitale des Gaules, la tension reste palpable. Les appels à la vengeance fleurissent sur les murs du Vieux-Lyon, quartier du 5e arrondissement où les groupes d’extrême droite radicale se sont installés depuis une quinzaine d’années. Plus loin, au cœur de la réputée progressiste colline de la Croix-Rousse, la mosquée Koba a été taguée dans le week-end, pour la quatrième fois en deux ans, quelques jours seulement avant le début du ramadan. « La vigilance est de mise, des consignes sont données aux camarades, comme d’aller aux rassemblements groupés, ne pas être trop identifié », confirme Benoît Roux, secrétaire fédéral du PCF dans le Rhône.
Dans le milieu étudiant, on est en vacances scolaires depuis samedi. « Pour autant, des étudiants ont peur de revenir à Sciences-Po ou de participer à une réunion politique. Ils craignent d’être fichés par l’ultradroite, que leurs visages soient diffusés sur les réseaux, confirme une personne présente lors du happening de Némésis. D’autant que des groupes rôdent autour de l’IEP. »
400 à 500 activistes d’ultradroite
Pour assouvir leurs pulsions vengeresses, ce samedi 21 février, les groupes identitaires, renforcés par la présence de groupuscules venus de toute l’Europe, prévoient une manifestation en direction de la rue Victor-Lagrange, à l’endroit même de la rixe.
Lyon est frappée d’un contraste. En 2022, au premier tour de la présidentielle, l’extrême droite obtenait 17,82 %, loin de ses scores nationaux. Pourtant, selon les renseignements territoriaux cités par le Progrès, la ville dénombre 400 à 500 activistes identitaires. Un chiffre grossi par des renforts venus de la banlieue et des départements avoisinants.
Militant contre ces groupuscules de longue date, Benoît Roux rappelle que Lyon est depuis longtemps « un centre de la réflexion d’extrême droite ». Selon le communiste, avant de se répandre, « la notion de « grand remplacement » a été popularisée par ces groupes depuis une vingtaine d’années ».
Les locaux syndicaux et politiques sont particulièrement ciblés. Le 17 février, un responsable du syndicat Solidaires, qui souhaite rester anonyme, constate les dégâts. Dans la nuit de samedi à dimanche, le local du 3e arrondissement, loin du Vieux-Lyon, a été attaqué à coups de barre de fer. « Dès le soir de la rixe et avant que le militant identitaire ne décède, Alice Cordier de Némésis a désigné Solidaires étudiants comme l’un des responsables des débordements », insiste-t-il. Constat d’un climat de peur, dès l’annonce du décès de Quentin Deranque, le syndicat avait pris ses précautions : « Nous nous attendions à une attaque. » En octobre, des dégradations avaient été constatées sur la serrure du local.
Comme d’autres, l’union syndicale ouvertement antifasciste subit régulièrement les descentes de l’extrême droite radicale. En décembre 2020, lors d’une campagne de solidarité à la Croix-Rousse lors de la crise du Covid, « deux militants ont été tabassés et envoyés à l’hôpital » par huit identitaires. Trois ans plus tard, un autre a été attaqué dans le Vieux-Lyon. « Ces agressions sont révélatrices du climat d’impunité. Le collectif Némésis est présent à chacune des manifestations féministes. Elles espèrent des débordements filmés pour se victimiser », mesure le syndicaliste.
Un local du PCF a dû fermer
En juin 2023, le PCF a d’ailleurs été contraint d’abandonner son local à la Croix-Rousse, à force d’être vandalisé par les groupes identitaires. Face à ces violences, « aucune compagnie ne voulait assurer nos locaux », précise Benoît Roux. Tête de liste Front de gauche dans le 5e arrondissement aux municipales de 2014, le communiste est une cible identifiée. « On te chopera », avait été tagué sur ses affiches, agrémenté de croix gammées et celtiques. Contactés, les responsables de La France insoumise (LFI) à Lyon n’ont pas donné suite. La formation est prise pour cible depuis la mort du militant d’extrême droite.
Le contrôle de la rue fait partie de la stratégie de terreur des groupuscules lyonnais. En 2008, dans le quartier de Gerland, un premier lieu identitaire, le Bunker (sic), était ouvert. En réaction, la gauche riposte et lance le collectif Vigilance 69, et obtient la fermeture du local. Par la suite, les groupuscules se sont efforcés de s’implanter dans le Vieux-Lyon. La Traboule, un bar associatif et salle de sport qui se présente comme une « maison des jeunes (MJC) et de la culture alternative des patriotes », est le point névralgique de cette toile de lieux identitaires. Cette dernière comprend notamment un salon de tatouage et l’église fondamentaliste Saint-Georges, que fréquentait Quentin Deranque.
Juste en face du lieu de culte, en novembre 2023, dans la maison des passages, une dizaine d’identitaires s’étaient attaqués à une conférence de solidarité pour la Palestine, à coups de barre de fer. « Nous étions près de 150, dont des mères et des personnes âgées. Notre seule peur était que la porte ne cède, rapporte un des participants. Alors que le service d’ordre bloquait les entrées avec les tables, on entendait les tirs de mortiers. La fumée entrait à l’intérieur. Ces fascistes hurlaient « on va vous éclater ». » Prévenues par le collectif Palestine 69, les forces de police mettront dix minutes à intervenir. « La préfecture nous a indiqué ne pas envoyer n’importe qui sur ces opérations. » À la suite de cette attaque, le participant, qui souhaite rester anonyme, s’est fait une promesse : « Ne plus mettre les pieds dans le Vieux-Lyon. »
Lyon-III, un « bastion » à défendre
Les facultés lyonnaises n’échappent pas à ces chasses à l’homme. Après Mai 68, l’université de Lyon est éclatée. Les matières scientifiques sont confiées à Lyon-I. Mais la séparation entre Lyon-II, classée à gauche, et Lyon-III, est motivée par des fondements idéologiques. Cette dernière a longtemps été un bastion identitaire. L’ex-eurodéputé du FN Bruno Gollnisch y exerçait comme professeur en langue et civilisation japonaises. Au point qu’en 2001, le ministère de l’Éducation nationale lançait une commission « sur le racisme et le négationnisme au sein de l’université ».
Depuis, l’administration de Lyon-III affiche une tolérance zéro. Traditionnellement, c’est devant un site de l’université, la Manufacture des tabacs, que les manifestations syndicales s’élancent. Le 31 mars 2016, le GUD, depuis devenu Bastion social, tombait sur des lycéens arrivés avant les cortèges syndicaux. Plusieurs dizaines de mineurs ensanglantés furent pris en charge par les militants d’organisations de jeunesse.
Deux ans plus tard, en 2018, Marion Maréchal a installé son école de cadres, l’Issep, entre Rhône et Saône. Et à Lyon-III, l’extrême droite est incarnée par deux syndicats étudiants : l’Uni et la Cocarde. « Sinisha Milinov, ancien président de la Cocarde, a été condamné à six mois de prison ferme après une agression raciste au couteau qui a défiguré une victime », rappelle un cadre de l’Union étudiante.
Le 5 février dernier, aux derniers jours des élections du Crous, la Cocarde s’est abattue sur des militants de l’Union étudiante, sur le campus des Quais, à Lyon-III. Malgré l’intervention des vigiles de la faculté, plusieurs étudiants ont été matraqués. « La confrontation est permanente. La Cocarde dispose de nos noms et de nos visages. Cela nous oblige à la prudence pour se protéger, poursuit le syndicaliste étudiant. Dimanche, des militants sont allés au stade la peur au ventre. »
Au Groupama Stadium, depuis la sortie du Covid, les dérives racistes se multiplient. Certes, des noyaux d’extrême droite tiennent depuis longtemps les tribunes. Mais, jusque-là, les débordements étaient contenus. Le Kop Virage Nord, fort de 5 000 adhérents, le plus important de l’Hexagone, est à l’image de la diversité de la métropole. Mais le « noyau dur » – les Bad Gones – multiplie les dérapages. Avant le coup d’envoi contre Nice, dimanche, une banderole « Repose en paix Quentin » était déployée.
En 2024, un groupe ouvertement cosmopolite, les 69 Pirates (SNP), tente de s’implanter dans les travées du stade. Les 26 septembre, puis le 6 octobre, lors des matchs contre l’Olympiakos et Nantes, les SNP sont victimes de guets-apens à la sortie du stade. « Deux d’entre nous ont été plantés », rapporte un ex-membre. Le groupe s’est depuis dissous. En parallèle, la South Side Lyon (SS Lyon, sic) a pris place dans le virage Sud. Benoît Roux alerte : « Le RN n’est pas le seul à se mettre dans une dynamique de prise du pouvoir. Ces mouvances aussi. »
mise en ligne le 17 février 2026
Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.
Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.
Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.
Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.
« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.
Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet.
Menaces de mort
Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice.
Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».
Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain.
« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein ».
Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.
La complaisance de LFI en débat
C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier.
Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres.
Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.
Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».
À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.
Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI. Aurélie Trouvé, députée LFI
Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.
Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »
La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.
L’antifascisme mis en cause
Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.
« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.
Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.
Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.
Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.
L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.
Appel à l’unité des gauches
Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.
« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.
Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique. Sarah Durieux, activiste
Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.
« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.
« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.
« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.
Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.
C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.
La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.
L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…
Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.
Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance.
Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !
L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.
Marion d'Allard sur www.humanite.fr
Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.
Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.
Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.
Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.
mise en ligne le 16 janvier 2026
par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
À Lyon, la mort de Quentin endeuille des proches et saisit tout un pays. Elle révèle un climat où la violence physique et la violence politique s’alimentent. Elle impose ses questions politiques.
À 15h ce lundi, le procureur qui a ouvert une enquête pour « coups mortels aggravés et violences aggravées », organise une conférence de presse qui devrait permettre de mieux comprendre l’enchainement des faits et d’identifier les responsabilités dans la mort de Quentin à Lyon. Il ne s’agit pas d’un fait divers : cette mort s’inscrit dans un enchaînement d’affrontements connus entre les groupes d’extrême droite et les antifascistes dont la Jeune Garde (dissoute en juin 2025) fut un emblème. La mort de ce jeune homme est le symptôme d’une violence qui s’installe, qui s’épaissit, qui se banalise, dans notre pays comme dans le monde.
Ce week-end, le débat public s’est focalisé sur les responsabilités politiques. Sans attendre les résultats de l’enquête, les accusations ont visé la Jeune Garde et, par extension, La France insoumise qui a fait d’un de ses fondateurs, Raphaël Arnault, l’un de ses députés. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, sans attendre quelque décision judiciaire que ce soit, a désigné le coupable, « l’ultragauche » et violemment mis en cause le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « les mots aussi tuent ». Sait-il que les siens aussi peuvent tuer ? L’incrimination d’un important courant politique est lourde de conséquences. Un attaché parlementaire de Raphaël Arnault est accusé par le groupuscule d’extrême droite Némésis d’avoir participé au lynchage. Il conteste fermement ces accusations mais il fait d’ores et déjà l’objet de menaces de mort – ainsi que de nombreux militants antifascistes. Des permanences d’élus insoumis ont aussi été dégradées. Là encore, la mécanique est connue : accusation publique, emballement, désignation, puis intimidation. Cette situation est inquiétante.
Un autre fait devrait nous inquiéter tout autant : il n’est pas admissible, en démocratie, que des réunions publiques autorisées nécessitent des services d’ordre pour se tenir. La venue de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon s’est déroulée dans un climat de tension tel qu’un dispositif de protection militant a été jugé nécessaire. Quels que soient les désaccords, le débat d’idées ne devrait jamais se tenir sous la menace. Les moyens de la police doivent être mobilisés pour le prémunir. Elle manquait jeudi.
La violence prospère dans des atmosphères saturées de ressentiment, d’humiliation, de concurrence généralisée. Elle surgit là où le commun se défait. Le monde, aujourd’hui, est un champ de braises. Partout, la force s’exhibe, la norme et le progrès humain s’effritent, la possibilité de vivre ensemble est moquée comme faiblesse. La France est traversée par ces tensions globales et par ses propres fractures. La violence physique ne surgit pas du néant. Elle est encouragée, tolérée, parfois même excitée par une violence symbolique et verbale devenue ordinaire. Il est vrai que les mots tuent quand ils transforment des adversaires politiques en menaces existentielles.
Mais il y a là un paradoxe qu’il faut affronter. Oui, certains adversaires politiques sont des menaces existentielles : pour la démocratie, pour l’État de droit, pour les libertés publiques, et parfois très concrètement pour la vie et la sécurité de celles et ceux qui appartiennent à des minorités. Ces projets et ces militants doivent être combattus fermement, politiquement, démocratiquement. Il n’y a pas de chemin de traverse possible : il faut défendre la démocratie sans adopter les procédés qui la minent. Résister à des menaces réelles sans céder à la logique de la guerre civile symbolique permanente. La brutalité sauvage ne peut être une arme pour défendre les libertés.
Dans ce contexte, la responsabilité des gouvernants est immense. Quand le garde des Sceaux accuse, d’une manière générale, la gauche en utilisant le concept flou d’ultragauche, que fait-il au juste ? Il rompt avec ce principe fondamental selon lequel la justice est rendue de manière individualisée, sur des faits, par des juges indépendants. À trop manier l’anathème collectif, Gérald Darmanin fragilise l’État de droit qu’il est censé faire vivre. Il installe l’idée que les camps sont irréconciliables, que les responsabilités sont toujours celles des autres, que la complexité doit céder devant l’invective. Gouverner, ce n’est pas attiser, flatter les colères pour en tirer un bénéfice électoral.
Chacun a le devoir de faire retomber la tension. La démocratie est traversée de conflits. Elle en a besoin. Les intérêts divergent, les visions du monde s’opposent, les projets s’affrontent. Mais il y a une différence entre le conflit politique et la conflictualité permanente comme mode de faire de la politique.
À gauche, il faut aussi entendre ce signal. On ne gagnera rien en s’abandonnant au bruit et à la fureur. Se penser comme une minorité assiégée, parler uniquement à son propre camp, radicaliser le discours jusqu’à l’isolement : voilà une impasse qui peut être des plus cruelles.
L’heure est au rassemblement dans un monde qui brûle. Rassemblement ne signifie pas uniformité. Les bases et les projets peuvent et doivent être portés dans une perspective qui vise la majorité, pas dans la logique de tribu retranchée.
Nous ne sommes pas des blocs ennemis. Nous sommes une société. Quentin en faisait partie. Sa mort nous oblige. Elle nous rappelle que derrière les mots, derrière les postures, derrière les stratégies, il y a des vies. Aucune victoire politique ne vaut que l’on s’habitue à les perdre.
mise en ligne le 15 février 2026
sur www.humanite.fr
Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est dit vendredi 13 février « extrêmement inquiet » face à l’aggravation de la situation socio-économique à Cuba, en proie à une très grave crise énergétique du fait du blocus états-unien.
« Des objectifs politiques ne sauraient justifier des actions qui, en elles-mêmes, violent les droits humains ». Ainsi, le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme s’est dit vendredi 13 février « extrêmement inquiet » face à l’aggravation de la situation socio-économique à Cuba, en proie à une très grave crise énergétique due au blocus états-unien.
« Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, réitère son appel à tous les États pour qu’ils lèvent les mesures sectorielles unilatérales, compte tenu de leurs répercussions importantes et indiscriminées sur la population », a déclaré une porte-parole du Haut-Commissariat, Marta Hurtado, lors d’un point de presse à Genève.
Trump décidé à aller jusqu’au bout ?
Le Haut-Commissariat souligne également que les sanctions sectorielles engendrent des difficultés économiques et affaiblissent la capacité de l’État à remplir ses responsabilités fondamentales. « Cela accroît le risque de troubles sociaux à Cuba », a notamment relevé Marta Hurtado.
En instaurant un blocus pétrolier pour priver la Grande Île de combustible, Donald Trump semble décidé à aller jusqu’au bout pour asphyxier la révolution cubaine, convaincu que les Cubains ne supporteront pas une énième crise dans un pays sous blocus criminel, à la fois économique, financier et commercial, et ce depuis plus de soixante ans.
À La Havane, les autorités ont pris des mesures drastiques pour rationner au maximum l’or noir. « Cuba est prêt à un dialogue avec les États-Unis, sur n’importe quel sujet », a réitéré le président Miguel Diaz-Canel, mais « dans le respect (…) de notre indépendance, de notre autodétermination ».
Luis Reygada sur www.humanite.fr
Durement impacté par les sanctions états-uniennes, le système de soins - universel et gratuit - de l’île tient bon grâce à des hommes et des femmes dévouées, qui continuent de donner un sens humaniste à la médecine.
Lundi matin, 8 heures. La « guagua » – bus local – des travailleurs pénètre l’enceinte toujours ouverte de la polyclinique Celia Sanchez Manduley, où une trentaine de personnes de tous âges ne les ont pas attendus pour aller et venir entre les bâtiments qui forment le complexe couleur vert d’eau.
À l’entrée de l’édifice principal, quelques femmes d’une soixantaine d’années échangent sur les maux qui les amènent ici, au centre de santé de Playa Larga. Situé au bord de l’eau, au fond de la baie des Cochons, le chef-lie<u de Cienaga de Zapata – la plus grande zone marécageuse de Cuba – n’a aucune chance d’échapper à l’épidémie transmise par les moustiques qui frappe l’île depuis plusieurs mois.
« Nous avons toutes eu le chikungunya, et sinon c’est la dengue », blague l’une d’elles venue se faire traiter pour les douleurs articulaires typiques de cette maladie. « Comme tout le monde chez moi ! » Et comme un tiers de la population du pays si l’on en croit les autorités sanitaires1, pourtant familières de ces virus et fortes d’une structure conçue pour enrayer les épidémies dès leur apparition.
Mais s’il était autrefois l’orgueil d’une révolution qui montrait au monde ce qu’un pays du Sud, loin d’être riche mais doté d’une volonté inébranlable, était en mesure d’accomplir, le système de santé publique cubain est aujourd’hui plus que jamais victime des sanctions états-uniennes, et forcé à passer de la prévention à la gestion de crise. Toutefois, le système tient toujours, et s’efforce tant bien que mal de n’abandonner personne sur le bas-côté. Ce qui continue de faire figure d’exception dans un continent où la règle générale reste « pas d’argent, pas de soins ».
Une fuite de cerveaux
« Nous disposons d’une salle de rééducation physique ; le médecin physiatre y reçoit les personnes touchées par l’épidémie, beaucoup suivent des traitements en raison des séquelles », explique Yalixys Betancourt, docteure de 33 ans et plus que fière directrice de la polyclinique. Les 10 420 habitants de la Cienaga de Zapata sont pris en charge, dont 4 425 résidents ici, à Playa Larga. Le reste dans des endroits bien plus reculés et parfois difficiles d’accès – Soplillar, Santo Tomas, Guasasa, Cocodrilo, La Ceiba, El Rincon – grâce à deux annexes, à Playa Giron et Cayo Ramona.
Diplômée depuis dix ans et en poste ici depuis cinq, la jeune médecin liste les services offerts de façon totalement gratuite à la population dans ce centre qui tient son nom d’une illustre guérillera, la première femme à occuper le poste de soldat combattant dans les rangs de l’armée rebelle de Fidel Castro.
Médecine générale, ophtalmologie, radiologie, psychologie, psychiatrie, stomatologie, traumatologie, « maison de naissance » pour le suivi prénatal… « Et un laboratoire de biologie médicale doté du système ultra-micro-analytique – Suma –, une technologie 100 % cubaine » (développée dans les années 1980 et adoptée dans une vingtaine de pays latino-américains, africains ou asiatiques), précise Yalixys Betancourt. Pour les autres branches, des spécialistes de Jagüey Grande, 30 km plus au nord, passent chaque mois pour le suivi…
« En tout il doit y avoir autour de 300 travailleurs, dont 33 médecins et une soixantaine d’infirmières, répartis entre la polyclinique et ses deux annexes. » C’est le second niveau d’attention médicale, avant le troisième : l’hôpital. Le premier niveau consiste en un maillage territorial tenu par des dispensaires de proximité, explique-t-elle devant un tableau : il y en a 11 dans ce secteur, avec un médecin et une infirmière chacun, qui reçoivent et effectuent des visites chez les voisins, assurant un suivi personnalisé à caractère préventif.
Mais actuellement trois dispensaires n’ont pas de médecin. La raison ? Au cours des dernières années, la crise économique – plus terrible encore que la « période spéciale » du début des années 1990 – a conduit un nombre record de Cubains à quitter le pays, frappant l’île d’une fuite de cerveaux qui a aussi impacté le secteur de la santé. Censées viser « les autorités du régime », c’est en fait la population tout entière qui subit de plein fouet les conséquences du blocus imposé par Washington, que les sanctions intensifiées depuis le premier mandat de Donald Trump (2017-2021) n’ont fait que rendre plus cruel.
Dans un récent rapport préliminaire sur « l’impact des sanctions unilatérales états-uniennes sur les droits humains » à Cuba, la rapporteuse spéciale de l’ONU Alena Douhan décrit implacablement les catastrophiques répercussions en matière de santé de la politique d’asphyxie et « de pression maximale » instaurée par l’Oncle Sam.
Les postes vacants ne font que s’ajouter aux mille et une difficultés que rencontre le secteur : « Inaccessibilité, de 69 %, des médicaments (…) et des intrants nécessaires pour leur production locale ; des équipements et des pièces détachées pour leur maintenance ; problèmes d’entretien des infrastructures essentielles »… De quoi provoquer, selon la spécialiste onusienne, « une mortalité croissante ; une détérioration de l’état de santé (de la population) violant inévitablement ses droits, sa qualité de vie, sa dignité ».
Être médecin à Cuba, avant tout une vocation
« La vague d’émigration a été très forte, confirme Yalixys Betancourt, beaucoup de gens sont partis, mais ici la situation se rétablit peu à peu, et cette année trois nouveaux médecins originaires de Cienaga de Zapata viennent d’obtenir leur diplôme, ils vont bientôt intégrer nos équipes. »
Avec des salaires autour de 5 500 pesos par mois (15 euros au taux informel, pratiqué dans la rue), être médecin à Cuba est avant tout une question de vocation, et Yalixys peine à comprendre qu’on puisse vouloir faire ce type d’études pour s’enrichir. « Il faut aimer son métier, le contact humain, être sensible. Chez moi c’est une tradition familiale : mon père est médecin, ma sœur est médecin ; nous sommes fiers d’offrir avec amour le peu que nous avons et nous essayons de faire tout notre possible, voire l’impossible, pour aider nos patients. »
Dans le hall d’entrée, la docteure Lusay Andrade, 35 ans, termine son tour de garde en raccompagnant un grand-père et son petit-fils de 2 ans et demi. « Le petit présente des symptômes broncho-respiratoires, nous lui avons administré des stéroïdes, des antihistaminiques et fait des nébulisations », explique la jeune femme, qui n’envisage pas d’exercer ailleurs qu’auprès de sa communauté.
Malgré un thermomètre frôlant les 30 degrés l’après-midi, c’est la période hivernale : changements brusques de température, humidité, poussière, pollens et allergies… Les infections respiratoires sont de mise – bronchites, asthme ou simples rhumes… – et traitées par aérosolthérapie.
Le docteur Ruben Socorro s’occupe d’un autre enfant qui a du mal à respirer. Lui est « médecin généraliste intégral », et a plus la bougeotte que sa collègue. Il est parti au Brésil, pour une de ces missions de coopération médicale qui font l’honneur de Cuba et enrager le département d’État nord-américain : deux ans auprès du peuple autochtone des Xavantes, dans l’État du Mato Grosso, de 2016 à 2018.
Mais aussi pour se former, avec à la clé un diplôme en thérapie intensive décerné par l’Hôpital israélite de São Paulo, considéré comme un des meilleurs d’Amérique latine. « C’était un programme d’échanges, de formation, de coopération et d’apprentissage mutuels… Et puis (Jair) Bolsonaro a été élu, et nous (les médecins cubains) avons été expulsés », hausse-t-il les épaules en pénétrant dans la salle des urgences.
Beaucoup de matériel vient de Chine. L’électrocardiographe, un Nihon Kohden OPV-1500K, est japonais et approche la vingtaine d’années de bons et loyaux services. « Il nous donne du fil à retordre : l’écran est en surbrillance, impossible de lire les données affichées ! » Pas les moyens de le réparer, encore moins d’en acheter un autre, alors on fait avec. Le défibrillateur, l’oxymètre et l’aspirateur de mucosités paraissent tout aussi vétustes, « mais ils fonctionnent », sourit Ruben.
« Je pense que la santé restera toujours une priorité de notre gouvernement »
Dans un autre bâtiment, Marcelis, la responsable du service d’imagerie, montre le seul appareil à ultrasons de la polyclinique : un Toshiba hors service depuis un an, faute de pouvoir acheter une pièce de rechange. « C’est très embêtant, car je dois transférer mes patients à Jagüey, mais il n’y a pas toujours de place là-bas. De plus il s’agit de personnes âgées, handicapées physiques, malades, ou des femmes enceintes : difficiles pour elles de se déplacer », bougonne-t-elle.
D’autant plus que la polyclinique ne dispose pas d’ambulance, ni d’aucun type de transport médicalisé. Pour les femmes enceintes, la mairie se débrouille pour fournir une « guagua » tous les vendredis. Mais, pour les échographies Doppler, pas le choix : c’est jusqu’à Matanzas, la capitale de la province, qu’il faut aller, à trois heures d’ici.
« Même si nous avons des problèmes, des lacunes ou des contraintes, je pense que la santé restera toujours une priorité de notre gouvernement », assure avec le sourire la docteure Betancourt. La directrice ne connaît pas les chiffres du budget alloué à la santé par la municipalité, ou le montant des frais dépensés pour les soins apportés aux habitants de la Cienaga de Zapata : ici ce n’est pas la logique comptable qui prime, et l’on n’aborde pas ces questions en termes de « coûts ».
Et puis certaines choses n’entrent pas dans les tableaux Excel, comme la solidarité internationale. Derrière une porte, elle montre une montagne de boîtes de toutes sortes de médicaments et matériels : paracétamol, seringues, tests de grossesse, compresses mais aussi morphine pour des traitements contre le cancer. La provenance ? Un don apporté la veille par un groupe de lecteurs de « l’Humanité », dans le cadre d’un voyage organisé par Cuba Linda.
Pour son président, Didier Lalande, la démarche est avant tout politique. « Nous considérons que ce pays est le dernier rempart contre l’impérialisme ; l’aider c’est soutenir une résistance, un modèle différent qui prouve qu’une autre façon de penser la société – la santé, l’éducation – est possible, avec de vrais droits, en dehors des lois du profit. »
À l’heure où le blocus fait rage, et alors que le président Trump semble prêt à toutes les barbaries pour faire plier la révolution cubaine, c’est une épidémie de solidarité avec l’île communiste qui est plus que jamais nécessaire.
mise en ligne le 14 février 2026
Hayet Kechit sur www.humanite.fr
Jordan Bardella, Marion Maréchal, Éric Zemmour… Depuis la mainmise de Vincent Bolloré sur Lagardère, en 2022, ces boutiques installées dans les gares et les aéroports ont vu proliférer les ouvrages des auteurs ultraconservateurs publiés et propulsés par l’empire médiatique du milliardaire breton. Ces espaces publics offerts à la propagande d’extrême droite donnent à voir un condensé saisissant de la puissance de feu mise au service des idées rances. Une arme de plus dans le projet politique d’ouvrir un boulevard à leurs représentants en 2027.
C’est pour certains voyageurs une sorte de passage obligé, voire un petit rituel, que de « faire un saut au Relay » avant d’embarquer dans l’avion ou le train. Difficile en effet de passer à côté des magasins à la devanture grise et rouge, devenus, depuis leur fondation en 1853 par Louis Hachette, partie intégrante du décor des gares, puis des aéroports français.
Aujourd’hui propriété de Lagardère Travel Retail, filiale du groupe Lagardère, la chaîne de 450 magasins implantés en France compte parmi les multiples marques historiques tombées aux mains du milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré depuis qu’il a pris, en 2022, le contrôle du groupe au chiffre d’affaires de 965 millions d’euros, détenteur entre autres d’Hachette et d’Europe 1. Autant dire que le basculement, visible à l’œil nu, est vertigineux.
Ce jeudi de février, dans l’une des boutiques Relay d’Orly, le voyageur en quête de lectures croisera fatalement le présentoir central planté à proximité du rayon friandises. Petit florilège des ouvrages politiques, avec couverture visible assortie d’un bandeau rouge représentant la photo des auteurs : Si tu te sens Le Pen de Marion Maréchal – publié aux éditions Fayard, propriété de Bolloré ; Je ne regrette rien du député UDI rallié au RN, Eric Ciotti (Fayard) ; Populicide du catholique réactionnaire Philippe de Villiers (Fayard) ; La Messe n’est pas dite du président de Reconquête et multi-condamné pour provocation à la haine raciale Eric Zemmour (Fayard), mais aussi L’Anarchie positive (Plon) de Michel Onfray.
Prolifération de prose aux relents bruns
L’essayiste, cofondateur de la revue Front populaire, ne fait pas partie de l’écurie Fayard, mais compte, comme les autres, parmi les figures familières de la bollorosphère, bénéficiant de son rond de serviette sur la chaîne Cnews et sur Europe 1… médias aux mains de Vincent Bolloré. Leurs livres ont en outre bénéficié d’élogieuses recensions dans le JDnews – autre propriété du milliardaire breton – qui trône en bonne place sur le présentoir des magazines à l’entrée du Relay, aux côtés de Front populaire et de Causeur, l’hebdomadaire de la polémiste Elizabeth Lévy, autre intervenante star de CNews.
Au milieu de cette prolifération de prose aux relents bruns, il y en a certes pour d’autres goûts. Touche dissonante dans cet ensemble, le livre Résister de la journaliste Salomé Saqué, véritable manuel de résistance à l’extrême droite et gros succès de librairie (plus de 150 000 exemplaires vendus), occupe ainsi une place de choix, tout comme l’incontournable dernier opus de Pierre Lemaitre.
Le Prix Goncourt 2013 trône dans la rangée des « meilleures ventes » aux côtés de Nicolas Sarkozy et du président du RN Jordan Bardella, deux auteurs mis sur orbite par Fayard. L’ancien président de la République et celui qui caresse l’ambition de lui succéder à l’Elysée en 2027 ont bénéficié pendant plusieurs semaines des forces conjuguées de toute la bollorosphère. Une puissance de feu mise au service des idées rances dont cet espace commercial offre un condensé saisissant.
« Qu’est-ce que je peux faire ? Les bouquins de Bardella et de Zemmour nous arrivent en masse, il faut bien les caser », lâche, ton fataliste, le vendeur d’un des Relay d’Orly. La même tonalité désabusée teinte la plupart des témoignages recueillis dans la dizaine de boutiques arpentées au fil des semaines. Tous ces témoins ont requis l’anonymat. « On reçoit les livres avec un petit papier qui nous dit où on doit les placer en fonction de leur succès commercial », précise un autre vendeur, dans un magasin Relay d’une gare de Haute-Garonne, ajoutant : « Au siège, ils disent que ce sont des » tops ventes «, mais on ne sait pas trop de qui, ni de quoi… »
Logique commerciale et guerre idéologique
« La logique commerciale est ce qui prévaut dans ces magasins. Et, c’est un fait, le livre de Bardella par exemple, se vend très bien sur Amazon », témoigne une libraire indépendante parisienne, passée chez Virgin, qui a tenu à garder l’anonymat. Celle qui a fait le choix de ne pas commander le livre du président du RN pour sa librairie tempère pourtant quelque peu le tableau sur les Relay. D’abord, précise-t-elle, la directrice du secteur livre chez Lagardère, Catherine Lebel, en poste depuis 1997, aurait une réputation d’impartialité parmi les acteurs du monde de l’édition et peu d’entre eux lui feraient grief de les léser. Contactée par l’Humanité pour mieux comprendre ces arbitrages, Catherine Lebel n’a pas répondu à nos sollicitations.
Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, qui gère la diffusion des livres publiés chez Payot (éditeur de Salomé Saqué), assure pour sa part que « les équipes de Relay sont d’excellents partenaires qui ont toujours défendu nos titres. Leur sélection ne se fait pas en fonction de la couleur politique mais par le potentiel de ventes. »
La libraire indépendante souligne aussi que les interrogations liées à une surreprésentation des ouvrages d’Hachette (dont font partie notamment Calmann-Lévy, Grasset, Stock, Fayard…) dans les Relay ne datent pas de l’arrivée de Bolloré au capital de Lagardère. Et pour cause, comme le décrit Patricia Sorel, professeure d’histoire à l’Université Paris-Nanterre (et co-autrice de l’ouvrage Des bibliothèques de gare aux Relay : reconversion des précurseurs de la distribution moderne) : « Dès le départ, non seulement Louis Hachette avait signé des contrats qui lui donnaient le pouvoir exclusif d’installer des librairies dans les gares, mais il était aussi libre de ce qu’il voulait y vendre. »
Livres de Bardella camouflés
La libraire comme l’historienne s’accordent cependant sur une différence de poids : dans le cas de l’offensive de Bolloré, la logique commerciale se double d’une visée idéologique et politique. Une situation inédite qui met au jour l’absence flagrante de digues efficaces face à un tel projet : « Il y a une question qui ne se posait pas avant et qui se pose maintenant, c’est celle de la légitimité de laisser un tel monopole à une entreprise privée, dans les gares et dans les aéroports qui, en tant qu’espaces publics, auraient besoin d’une régulation similaire à celle de l’espace médiatique », soulève ainsi Olivier Petitjean, coordinateur de l’Observatoire des multinationales.
Sur le sujet, la position des autorités s’en tient à une vigilance au strict respect de la législation régissant la concurrence. Selon Olivier Petitjean, ce discours laisserait cependant dans un angle mort cette question de la concentration des pouvoirs, mais aussi celle d’une « certaine opacité dans les relations entre les différents maillons de la chaîne au sein de l’empire Bolloré » qui permettraient de contourner facilement ces règles, « notamment à travers ces envois massifs d’ouvrages d’extrême droite ».
En attendant, certains lecteurs en sont rendus à « réguler » les choses à leur façon. « Il ne se passe pas un jour sans qu’on soit obligé de remettre en place les livres de Jordan Bardella, de Zemmour ou Marion Maréchal qui sont retournés ou enfouis sous une pile », raconte un vendeur d’un Relay dans une gare de région parisienne.
« Les gens prennent ce qu’ils trouvent »
D’autres clients se refuseraient même à y faire leurs achats, pensant pour certains trouver un refuge dans les Fnac Travel qui ont essaimé il y a une dizaine d’années aux côtés des Relay. Un jeune vendeur au sein de l’une de ces Fnac raconte avoir ainsi dû détromper une cliente en lui apprenant que ces boutiques étaient elles-mêmes liées par un partenariat avec Lagardère Travel Retail. Cela implique-t-il pour autant une influence dans les choix de livres ?
Contactée par l’Humanité, la direction des relations médias du groupe Fnac-Darty assure que « les Fnac Travel bénéficient de la préconisation de la direction commerciale du groupe Fnac-Darty en termes d’offre culturelle et que la Fnac travaille de façon étroite avec l’ensemble de ses partenaires éditeurs, sans discrimination ni partenariat privilégié », ajoutant que « le choix des titres mis en avant reflète essentiellement les tendances de vente du moment ».
Pour le jeune vendeur de la Fnac Travel, l’argument ne tient pas : « En fait, les gens viennent rarement ici avec une idée de livre en tête. Ils prennent ce qu’ils trouvent. Ce sont surtout des achats d’impulsion. » Dès lors, interroge-t-il, « comment expliquer que la boutique reçoive systématiquement tout Fayard et jamais en un seul ou deux exemplaires ? »
« Pour Sarkozy, c’était carrément 70 exemplaires et une dizaine pour Bardella, ce qui est bien au-dessus des quantités moyennes d’envois », ajoute le vendeur. Une aubaine pour le président du Rassemblement national qui peine à trouver une visibilité dans les librairies de la capitale, où le débat sur la pertinence de l’exposer agite les esprits. Les chiffres issus de la base de données Data Lib, commune à 300 librairies indépendantes et transmis à l’Humanité par l’une d’entre elles, sont à cet égard éloquents : alors que le jeune leader d’extrême droite fait son plus gros carton à Toulon (Var), Paris n’apparaît qu’à la 27e position dans une librairie qui, sur n’importe quel autre titre, caracole en tête des ventes. Dès lors, les Relay et les hypermarchés font figure d’arme de distribution massive pour les auteurs d’extrême droite dont les chiffres de vente en librairie sur le territoire épousent la géographie de l’électorat du RN et de Reconquête.
Face à cette fuite en avant, le rayon très fourni des titres jeunesse, publiés en majorité par Bayard, apparaît dans les Relay comme une oasis préservée de ces assauts. Il s’en est pourtant fallu de peu : en 2024, le grand groupe de presse catholique avait recruté Alban du Rostu, ex-bras droit et allié du milliardaire réactionnaire Pierre-Édouard Stérin, animé comme Vincent Bolloré par le projet de faire gagner les droites extrêmes lors des prochaines élections. Avant de renoncer à cette collaboration sous la vive pression de ses salariés qui ont ainsi échappé à un destin comparable à celui des journalistes du JDD. Jusqu’à quand ?
mise en ligne le 13 février 2026
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
Face au déferlement de fausses informations dont Francesca Albanese est la cible, l’association Juristes pour le droit international a interpellé, jeudi 12 février, la procureure de la République de Paris. Le collectif estime, dans son signalement, que plusieurs députés macronistes et le ministre des Affaires étrangères se sont rendus fautifs de « délit de diffusion de fausse nouvelle ».
Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a beau affirmer l’inverse, l’association Juristes pour le droit international (Jurdi) souhaite rétablir la réalité des faits. « Il est évident qu’à aucun moment Israël n’est désigné comme un ennemi commun de l’humanité » dans la prise de parole de Francesca Albanese du 7 février à l’occasion d’un forum organisé par la chaîne Al Jazeera.
Dans un signalement de délit de diffusion de fausse nouvelle envoyé le jeudi 12 février à la procureure de la République de Paris, Jurdi pointe que le « simple visionnage de l’interview » montre que Francesca Albanese n’a jamais prononcé la phrase tronquée ayant été diffusée sur les réseaux sociaux : « Israël est l’ennemi commun de l’humanité. » Mais aussi que « ces propos (…) relèvent d’une analyse juridique et structurelle des violations graves du droit international » commises par Tel-Aviv.
« Déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat »
Pour rappel, une cinquantaine de députés macronistes – dont Caroline Yadan, Élisabeth Borne, Olivia Grégoire, Éric Woerth, Guillaume Kasbarian et Franck Riester – ont réclamé, dans une lettre envoyée mardi à Jean-Noël Barrot, que la rapporteuse spéciale de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés soit « déchue de tout mandat onusien avec effet immédiat ». Interpellation réitérée le lendemain à l’Assemblée nationale, lors d’une séance de question au gouvernement.
Jean-Noël Barrot a annoncé que « la France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de Mme Francesca Albanese » et que le Quai d’Orsay demande sa démission.
« Il est important de préciser que l’envoi de la lettre des députés Renaissance au ministre est intervenu après que, sur le réseau social X, plusieurs comptes ont relayé la fausse nouvelle à partir du 8 février, rappelle Patrick Zahnd, président de Juristes pour le droit international. Tel est notamment le cas des comptes de Mme Caroline Yadan, première signataire de la lettre et de Mme Shannon Seban. »
Les deux élues sont notamment visées par le signalement, pour avoir « persévéré dans leurs affirmations fallacieuses », malgré la rediffusion du passage de Francesca Albanese dans son intégralité sur X. Les juristes derrière le signalement estiment donc que les députés signataires de la lettre, le ministre des Affaires étrangères et plusieurs médias sont fautifs de « délit de diffusion de fausse nouvelle », comme expliqué dans l’article 27 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Cette dernière prévoit une amende qui peut aller jusqu’à 45 000 euros.
La députée des Français de l’étranger, notamment d’Israël, Caroline Yadan a d’ailleurs continué d’accuser Francesca Albanese. L’élue estime ainsi que la rapporteuse spéciale « a multiplié des prises de position marquées par une rhétorique radicale, des comparaisons inappropriées et une posture systématiquement à charge, incompatibles avec les exigences de neutralité, d’impartialité et de crédibilité attachées à ce mandat ».
« Une telle pratique, qui constitue un délit et relève à ce titre de votre domaine d’intervention, est à la fois délétère pour le débat public et dangereuse pour les personnes diffamées, conclut Patrick Zahnd. Il est donc particulièrement important que vous donniez suite à ce signalement. »
Une manière de décrédibiliser les critiques – documentées et appuyées par les Nations unies, la Cour internationale de justice (CIJ) ou encore la Cour pénale internationale (CPI) – émises depuis plusieurs années par Francesca Albanese, à l’encontre de Tel-Aviv. Mais aussi de réduire au silence ce qui doit être dénoncé : le génocide du peuple palestinien par Israël.
Loïc Le Clerc sur https://regards.fr/
Un montage vidéo mensonger de la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, et voilà la France qui exige sa démission ? For sure !
Qu’il semble loin ce mois de septembre 2025 où Emmanuel Macron reconnaissait, à la tribune des Nations unies, l’État palestinien. Le geste n’était pas qu’un symbole. Il pouvait ouvrir une brèche diplomatique. Mais à force de reculer d’un pas après chaque avancée, à force de s’excuser presque d’avoir osé un geste de droit, ce « en même temps » se transforme en mauvaise conscience permanente. Le problème de ce gouvernement n’est pas tant qu’il fasse un pas – c’est qu’il passe son temps à le neutraliser.
Or voilà qu’en ce mercredi, le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, appelle à la démission de la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese. Et la France exigera officiellement cette démission le 23 février, lors de la session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies. Une décision grave : on ne s’en prend pas impunément à une représentante mandatée par l’ONU.
Qui est donc Francesca Albanese ? Juriste italienne spécialisée en droit international, experte reconnue des droits humains, elle est depuis 2022 rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. Son mandat consiste à documenter les violations du droit international, quelles qu’elles soient. Elle est soutenue par de nombreuses ONG et universitaires pour la rigueur de ses rapports ; elle est également violemment attaquée pour la clarté de ses mots. Parce qu’elle nomme les choses. Parce qu’elle rappelle que l’occupation est illégale. Parce qu’elle parle de crimes de guerre lorsque les faits l’y conduisent. Parce qu’au fond, elle dit le droit international.
Qu’a-t-elle donc raconté pour recevoir les foudres du Quai d’Orsay ? Rien d’autre que son travail minutieux exige : « Le fait qu’au lieu d’arrêter Israël, la plupart des pays du monde l’ont armé, lui fournissant des excuses politiques, un appui politique, un soutien financier et économique, c’est un défi. Le fait que la plupart des médias dans le monde occidental amplifient le discours pro-apartheid, le narratif génocidaire, c’est un défi. Et en même temps c’est aussi une opportunité. Car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n’a connu les défis auxquels nous sommes tous confrontés, nous qui ne contrôlons pas d’importants capitaux financiers, ni d’algorithme, ni d’armes. Nous voyons maintenant que l’humanité a un ennemi commun, et que le respect des libertés fondamentales est la dernière voie pacifique, le dernier outil pacifique dont nous disposons pour recouvrer notre liberté. »
Mais ces déclarations, Jean-Noël Barrot ne les a pas entendues. Pour appeler à la démission de Francesca Albanese, il se base sur un montage vidéo diffusée par la députée Renaissance Caroline Yadan, où les propos sont déformés et tronqués pour lui faire dire qu’Israël serait « l’ennemi commun de l’humanité ». In fine, 53 députés macronistes se sont associés à la demande de démission de la rapporteuse onusienne. 53. Ce n’est plus un dérapage isolé, c’est une ligne politique.
Il faut rappeler que Caroline Yadan est notamment à l’origine d’une proposition de loi visant à assimiler l’antisémitisme à toute critique de la politique de l’État d’Israël – une confusion grave. Depuis des mois, elle mène campagne pour faire taire toute voix critique, jusqu’au sein des institutions internationales.
Mais cette fois, elle est suivie dans sa cabale par le parti présidentiel ainsi que par le gouvernement. Jean-Noël Barrot devient alors plus royaliste que le roi. Il justifie sa demande par « une longue liste de prises de position scandaleuses », accusant Francesca Albanese d’avoir justifié le 7-Octobre, évoqué un « lobby juif », comparé Israël au IIIème Reich. Des accusations extrêmement graves. Fondées sur des montages et des déformations. Rien qui ne résiste à l’examen des textes et des interventions complètes. L’association Juristes pour le respect du droit international a d’ailleurs saisi la justice pour « diffusion de fausses nouvelles ».
À l’heure de la désinformation généralisée, nous pensions que la Macronie avait fait de la lutte contre les fake news une priorité. La voilà qui s’appuie sur une fake news pour attaquer une représentante des Nations unies. Mieux : le porte-parole du Quai d’Orsay reconnaît que toute cette affaire s’appuie sur une fake news mais que le ministère demande tout de même à l’ONU la suspension de Francesca Albanese pour son « absence de neutralité » et son « militantisme » !
Nous assistons à une trumpisation assumée : décrédibiliser les institutions internationales, attaquer les mécanismes de contrôle, personnaliser la vindicte. Comme Donald Trump, on s’en prend à l’ONU quand elle dérange. Et puisque tout le monde tape sur l’ONU, pourquoi pas la France ?
Avec une telle attitude, la France peut bien refuser de siéger au « conseil de paix » de Donald Trump : en quoi son action serait-elle plus respectueuse du droit international ? S’en prendre à une rapporteuse indépendante parce qu’elle documente des violations massives, c’est affaiblir encore un peu plus l’architecture fragile du droit international.
Pendant ce temps, les chiffres restent. Depuis le 7 octobre 2023 :
71 824 personnes ont été tuées à Gaza [depuis le 7 octobre 2023], dont 21 298 enfants ;
en Cisjordanie, plus de 1030 personnes ont été tuées, dont 239 enfants ;
depuis le cessez-le-feu, un enfant est tué chaque jour à Gaza.
Mais la priorité du ministre semble être le non-boycott de l’Eurovision et la mise au pas d’une experte de l’ONU.
« C’est donc ça, un pays qui se tient aux côtés d’un peuple opprimé », écrivions-nous fin janvier à propos de la mobilisation de la Catalogne. La France, elle, choisit l’antithèse : reconnaître un État palestinien d’une main, délégitimer celles et ceux qui documentent son écrasement de l’autre.
S’il y a une démission que les macronistes devraient exiger, ce n’est pas celle de Francesca Albanese. C’est celle de Caroline Yadan de leur groupe parlementaire – pour avoir fait de la manipulation un instrument diplomatique.
mise en ligne le 12 février 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Ce jeudi 12 février, les enseignants du lycée professionnel Léonard de Vinci, situé dans le quartier de la Paillade, étaient en grève. Face à une augmentation des violences au sein de l’établissement, ils demandent des embauches d’un CPE et de trois assistants d’éducation, ainsi qu’une baisse du nombre d’élèves par classes
Sur une soixantaine d’enseignants et de personnel de l’établissement, ils sont quarante en grève, ce jeudi 12 février. Depuis la rentrée, le lycée professionnel Léonard de Vinci, situé dans le quartier de la Paillade, à Montpellier, a connu trente conseils de discipline. “Il est arrivé des choses très graves”, décrit Matthieu Brabant, enseignant en maths-sciences et syndiqué à la CGT : “Agressions sexuelles, intrusions d’armes ou de drogues et de personnes extérieures à l’établissement, bagarres, incivilités, menaces et insultes quotidiennes envers toute la communauté éducative… On est en grève aujourd’hui pour alerter, on a peur qu’un drame arrive”, complète Sylvain Marchand, un autre enseignant du lycée, en faisant référence à l’attaque au couteau d’une enseignante d’un collège de Sanary-sur-Mer par l’un de ses élèves le 3 février dernier.
“Les moyens ne cessent de baisser”
“Il y a des choses qui se passent dans ce quartier qui se répercutent sur l’établissement, mais le manque de moyens ne fait qu’aggraver la situation, cela fait des années qu’on le dit mais on n’est pas entendu. Moi par exemple, des fois, je n’ai pas assez de chaises dans ma salle pour faire assoir tous mes élèves”, raconte Matthieu Brabant. Actuellement, un conseiller principal d’éducation (CPE) et six assistants d’éducation s’occupent de 600 élèves. “Trois AED sont destinés à l’internat, et avec les repos, on se retrouve parfois avec un seul assistant d’éducation en poste dans la journée, voire même avec une vie scolaire fermée”, décrit l’enseignant, pour qui supprimer l’internat afin de récupérer des heures d’encadrement la journée n’est pas une solution. “Nous demandons des classes de 24 élèves maximum que l’on peut dédoubler et l’embauche d’un CPE et de 3 AED”, énumère-t-il. Le sujet sera bien entendu à l’ordre du jour du conseil d’administration de l’établissement, qui devrait se tenir la semaine prochaine.
mise en ligne le 11 février 2026
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
La gigantesque pétition contre la loi Duplomb a franchi les seuils imposés par les institutions. Mais elle restera sans effet législatif. La Ve République confirme sa capacité à absorber – et à dissoudre – la contestation citoyenne.
Avec ses 2,1 millions de signataires réunis en quelques jours, elle était difficile à ignorer. Mais, près de huit mois après avoir été le feuilleton démocratique de l’été 2025, la pétition contre la loi Duplomb n’est désormais plus très difficile à balayer. C’est la magie des mécanismes de la Ve République, véritable machine à créer de la défiance.
Ce mercredi, il y aura bien une discussion dans l’Hémicycle sur cette loi rédigée l’an passé par Laurent Duplomb, sénateur LR et VRP de l’agro-industrie. Elle autorise notamment d’énormes reculs environnementaux, la construction de nouvelles méga-bassines ou encore de maxifermes. Le débat sans vote ne servira, d’un point de vue législatif, absolument à rien : il « ne pourra en aucun cas revenir sur le texte voté » prévenait dès le 21 juillet Yaël Braun-Pivet, présidente macroniste de l’Assemblée nationale.
C’est justement pour ne servir à rien qu’a été conçue cette forme de participation citoyenne institutionnalisée, hors élections. « En 2008, pour une grande partie de la classe politique, il y a le traumatisme de 2005 : un référendum peut donner le résultat inverse de celui souhaité, retrace le constitutionnaliste Benjamin Morel. On conçoit alors le référendum d’initiative citoyenne (RIC) pour qu’il ne serve jamais, une usine à gaz. »
Aucun RIC ne peut alors concerner une loi votée dans l’année écoulée. La loi Duplomb ayant été adoptée le 8 juillet, « les citoyens sont obligés de se replier sur la pétition, un dispositif anecdotique dont l’utilité est le simple témoignage », juge Benjamin Morel.
Du moins sur le plan institutionnel, la pétition restant un instrument de choix pour mobiliser et alerter l’opinion. Il faut 500 000 signatures pour forcer une commission parlementaire à se pencher sur une pétition. Mais libre à elle de l’examiner ou de la classer, comme ce fut le cas pour le texte concernant la dissolution de la Brav-M, une unité de policiers à moto impliquée dans de nombreux cas de violences policières.
« Non, c’est non, M. Duplomb ! »
La pétition contre la loi Duplomb a réussi à passer une étape jusqu’à arriver dans l’Hémicycle. Mais son parcours institutionnel s’arrêtera là. « J’aurais aimé que lorsqu’une pétition dépasse un seuil de signatures, on puisse remettre la loi au vote. Ce serait un exercice démocratique plus complet », regrette Stéphane Peu, président communiste du groupe GDR.
L’agro-industrie et ses relais politiques ont, eux, déjà enjambé le débat parlementaire. Ils se projettent déjà vers un projet de « loi d’urgence » gouvernemental pour répondre à la colère des agriculteurs. Et même, provocation ultime, une loi Duplomb 2 a déjà été déposée par le sénateur qui insiste, malgré le veto du Conseil constitutionnel, pour réintroduire des pesticides interdits, dont l’acétamipride.
« On parle d’une substance qui provoque des malformations du cerveau des enfants, rappelle la députée insoumise Aurélie Trouvé. Tout cela, c’est la capitulation face à l’agrobusiness. C’est du trumpisme absolu, soit la négation de la démocratie et la négation de la science. »
Et Benjamin Lucas, porte-parole du groupe Écologique et social, de renchérir : « Soit M. Duplomb aime l’idée d’empoisonner les gens avec des pesticides, soit il est soumis aux lobbys de l’agrochimie. » Une nouvelle pétition a été déposée le 2 février sur le site de l’Assemblée : « Non, c’est non, M. Duplomb ! » Mardi, à 16 heures, elle n’avait recueilli qu’à peine plus de 70 000 signatures
Jessica Stephan sur www.humanite.fr
Son visage et sa colère avaient marqué les esprits. Alors que la pétition contre la loi Duplomb doit être discutée ce 11 février à l’Assemblée nationale, Fleur Breteau revient sur la lutte contre les pesticides.
Elle avait porté la colère jusqu’à l’Hémicycle. Le 8 juillet 2025, Fleur Breteau interpellait les députés lors du vote de la loi Duplomb. Atteinte de deux cancers du sein en quatre ans, la fondatrice du collectif Cancer Colère (dont le livre du même nom est sorti le 6 février aux éditions du Seuil) s’était engagée dans la mobilisation citoyenne contre ce texte, délétère pour l’environnement et la santé. Mercredi 11 février, les députés doivent débattre de la pétition qui a rassemblé plus de 2 millions de signatures contre cette loi. ONG, chercheurs et syndicats ont appelé à un rassemblement non loin de l’Assemblée.
Car l’offensive se poursuit. Le Conseil constitutionnel a eu beau censurer la réautorisation de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes, Laurent Duplomb revient à la charge avec une nouvelle proposition de loi, qui permettrait son utilisation dans certaines filières.
Sourd à la colère populaire mais à l’écoute des revendications de la FNSEA, le sénateur LR martèle sur les plateaux télé qu’« aucune étude sérieuse » n’a démontré que le pesticide serait cancérigène. Pourtant, des études ont détecté sa présence dans le liquide céphalorachidien d’enfants et d’adultes, et les travaux scientifiques s’accumulent pour pointer ses effets nocifs sur la santé humaine.
Qu’attendez-vous du débat sur la pétition contre la loi Duplomb ?
Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère : Rien, mais cela nous permet d’alerter à nouveau les députés. En mai-juin dernier, on leur a demandé s’ils seraient les alliés du cancer. On leur a envoyé des informations scientifiques, des rapports. Jeudi 12 février, une proposition de loi de Jean-Claude Raux (député du groupe Écologiste et social, NDLR) sera débattue. Elle permettrait d’éviter la contamination aux pesticides des points de captage d’eau.
C’est une urgence et ça concerne 100 % de la population. Si des députés osent voter contre cela, ils se font les alliés du cancer, des ennemis avérés de la santé publique. L’eau est un sujet d’intérêt général majeur. Or, c’est marqué noir sur blanc dans le Code de déontologie des parlementaires : l’intérêt général doit primer sur tout intérêt privé. Le message que je leur adresse, c’est que les malades les regardent.
Parallèlement, le gouvernement a annoncé une loi d’orientation agricole et l’un des paquets européens de simplification réglementaire « omnibus » contient des autorisations à durée illimitée pour certains pesticides…
Fleur Breteau : C’est une attaque en règle, avec un agenda politique délirant exigé par les industriels de l’agriculture, qui veulent une marchandise produite à grand renfort de pesticides pour spéculer sur le marché international et vendre de la malbouffe. Extrême centre, droite et extrême droite soutiennent en France et en Europe les industriels de l’agriculture et de la chimie, au détriment de la population et du monde paysan.
Paysans et malades subissent le même mépris de la part du gouvernement et de la Commission européenne. Nous avons les mêmes adversaires. Certaines multinationales qui produisent des pesticides fabriquent aussi des traitements contre le cancer. Lorsqu’on est malade, on leur rapporte de l’argent. La Cour des comptes le dit dans un rapport de 2024 : le cancer est une manne financière pour eux.
Or, la politique d’Emmanuel Macron ne s’attaque jamais aux causes du cancer. Il débloque 1,7 milliard d’euros sur cinq ans pour la recherche contre le cancer, dont une partie va aux laboratoires privés. Mais ce sont les causes environnementales qui font que le cancer augmente, et c’est là que nous attendons des choix politiques forts.
Pourquoi cette accélération législative et réglementaire, malgré les constats scientifiques, les décisions de justice, l’opposition citoyenne ?
Fleur Breteau : Parce qu’il y a une peur. Tout avait été organisé pour que la loi Duplomb soit votée sans aucun débat démocratique et public sur les pesticides. Malgré cela, on n’a jamais autant parlé des pesticides que l’année dernière. Ce qui s’est passé est extraordinaire. Des millions de Français ont signé une pétition. Des agriculteurs ont dit qu’il fallait arrêter les pesticides. Des représentants de mutuelles de santé, de l’école AgroParisTech, des citoyens se mobilisent.
Après la Ligue contre le cancer et des milliers de médecins, le Conseil national de l’ordre des médecins a pris position. La Cour de justice administrative de Paris a condamné l’État en septembre 2025 pour non-respect de la loi sur l’autorisation des pesticides. Donc ce qu’on est en train de vivre, c’est une contre-offensive du système, parce qu’on lui fout la trouille ! Mais que peuvent-ils faire contre des millions de personnes ?
Comment agir contre cette nouvelle offensive ?
Fleur Breteau : Nous allons demander au président du Sénat d’examiner officiellement la compatibilité de la nouvelle loi Duplomb avec la déontologie sénatoriale. Nous compilons également les alternatives. Par exemple, des betteraviers des Hauts-de-France ont arrêté les pesticides et monté une coopérative de sucre bio.
Cela fonctionne, ils gagnent leur vie. Aujourd’hui, pour l’examen de la pétition contre la loi Duplomb, le collectif Cancer Colère chantera avec la chorale Nos voix contre vos lois devant l’Assemblée nationale. Nous allons diffuser des témoignages d’agriculteurs pendant le Salon de l’agriculture. Il faut lutter contrer la désinformation, être clair sur les dangers.
Quel message adressez-vous au gouvernement ?
Fleur Breteau : Nous avons montré qu’on ne s’excusait pas d’être malades, qu’on n’allait pas se cacher. Au contraire : on veut que la honte soit portée par les responsables de l’épidémie de cancers. Non seulement ils ne nous protègent pas, mais ils aggravent la situation. Nous sommes face à des adversaires très puissants mais nous sommes très nombreux. On reçoit des milliers de messages de gens de tous les âges qui sont malades, qui ont des enfants malades, qui ont perdu un proche, d’agriculteurs victimes des pesticides ou qui ont perdu leur épouse – qui ne travaillait pas forcément sur l’exploitation…
Ce sont des gens qui bossent plus que tout le monde, qui ne gagnent pas leur vie, et qui portent une culpabilité énorme. Ce n’est pas à eux de la porter ! Le système est organisé pour qu’ils utilisent des pesticides. Depuis qu’ils sont au lycée agricole, on leur dit que c’est ce qu’il faut faire. Pour ne pas en utiliser, il faut être entouré, avoir de l’argent, ne pas être endetté. Et, en parallèle, le ministère de l’Agriculture est en train de démanteler la filière bio.
Il y a l’argent pour faire la transition agricole. Si on s’y met tous, on peut exiger d’arrêter de biberonner les industriels de l’agriculture avec les milliards d’euros de la PAC et les utiliser pour la transition agricole. On peut taxer l’alimentation ultratransformée, appliquer le principe contamineur-payeur.
Comment installer le rapport de force ?
Fleur Breteau : Avec Cancer Colère, on s’est informés, on a partagé les informations. Les gens en parlent, la discussion est passée des réseaux sociaux aux repas de famille. Nous devons passer un cran au-dessus. C’est aberrant : des malades en traitement doivent défendre la santé publique, se lever à 4 heures du matin pour bloquer le périphérique avec des paysans de la Confédération paysanne, des étudiants d’AgroParisTech, des gens des Soulèvements de la Terre, pour créer le rapport de force. Le regard de la société sur les pesticides a changé. Les gens réalisent que les industriels sont en train d’accaparer l’agriculture. Ça va être quoi, la nature ? Des monocultures de betteraves bourrées d’acétamipride ?
Le cancer est-il devenu un enjeu politique ?
Fleur Breteau : Des gens nous racontent que la prise de conscience que le système nous rend malades fait exploser leurs croyances et remet en question leur vote. On démasque des politiques : comprendre pour qui vote un parti politique sur la santé publique, c’est comprendre ses intentions réelles. Dans le collectif, on est capable d’oublier nos opinions pour travailler ensemble. Même si on n’est pas d’accord avec le voisin, on boit la même eau, on respire les mêmes cochonneries, on mange la même chose.
La politique, c’est ce qu’on est en train de faire : défendre ce qui nous est essentiel à tous. Des gens qui vivent près d’une des rivières les plus polluées de France me disent que leurs enfants ne peuvent pas se baigner dans l’eau où eux se baignaient. Ce sont leurs souvenirs d’enfance. On nous prive aussi d’un imaginaire. C’est d’une grande violence. L’avenir, ce n’est pas la chimio, l’endométriose ou un diabète à 30-40 ans.
Nous voulons un avenir serein, une sérénité alimentaire. Nous voulons que les agriculteurs et les éleveurs indépendants puissent gagner leur vie, avoir des week-ends et embaucher sur leur ferme, être respectés et définir les prix de ce qu’ils produisent.
Cette lutte a donc créé du commun…
Fleur Breteau : Quand on vit plusieurs années de traitement contre le cancer, une solitude sociale s’installe, une crainte, une précarité. Il y a une joie immense à se réunir alors qu’on vient d’endroits différents, des urbains, des ruraux, des agriculteurs, des gens qui n’ont jamais mis un pied dans un champ. On peut partager nos détresses, nos colères, nos angoisses. On bosse ensemble, on se marre… et on apprend des mauvaises nouvelles, des membres de Cancer Colère qui sont ou retournent à l’hôpital.
On est rappelés à l’urgence de notre lutte. Et quand on est autour d’une table, il y a une telle énergie que la peur n’est plus là. On est en train de fissurer ce mur politique qui protège les industriels de l’agriculture et de la chimie. Personne n’accepte de tomber malade pour protéger des profits industriels. On sait que la lutte va être longue et féroce, mais on a une énergie du diable.
Cela nourrit-il l’espoir ?
Fleur Breteau : Des camarades du collectif sont en train de monter un pôle collectif de soins, pour parler de nos angoisses et nos espoirs. Si nous, on voit la lumière, alors qu’on a un risque de récidive permanent au-dessus de nos têtes, des gens qui ne sont pas malades peuvent voir la lumière avec nous. Ce que je voudrais dire, c’est : ne laissez pas l’inquiétude vous saisir.
Où que vous soyez, vous pouvez faire quelque chose. Si je n’avais pas une sérieuse probabilité d’y arriver, je ne serais pas là. Ce qui nous empêche, c’est un système politique qui protège des intérêts de quelques-uns. Donc, il faut changer ce système, transformer le modèle agricole. On ne va rien lâcher. Mon espoir, il est solide comme un chêne. La vie est plus forte que leur politique de mort.
mise en ligne le 10 fèvrier 2026
par Sofia Goudjil sur https://www.streetpress.com/
Plusieurs lieux identifiés à gauche ont été la cible de dégradations d’extrême droite à Lille le week-end du 6 février.
« Lorsqu’on laisse la parole à des politiques comme Trump ou Bardella, les groupes fascistes se sentent en force. » Martin est gérant du bar Le Bouquet à Lille (59) depuis trois ans. Comme d’autres établissements du quartier de Wazemmes, son troquet a été vandalisé avec des tags de croix celtiques dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 février. Ce symbole de l’extrême droite nationaliste française et de la mouvance néofasciste s’est également retrouvé sur les façades des bars Le Lyautey et Le Bel Ouvrage dans la même soirée. Les trois endroits sont considérés dans le Nord comme étant des lieux emblématiques de la gauche locale et accueillent des conférences ou des événements.
« On n’avait pas d’inquiétude jusqu’à aujourd’hui », explique Martin, encore « choqué » par cette attaque. Depuis cette agression, les équipes du bar Le Bouquet discutent pour voir quels aménagements apporter à l’établissement :
« Leur but, c’est de casser ces endroits où il y a du lien social. On n’a pas envie de leur donner raison mais la priorité reste la sécurité des équipes et des clients. »
Le gérant du zinc assure tout de même avoir reçu plusieurs messages de sa clientèle. « J’ai l’impression que c’est plus un climat de soutien que de peur qui s’installe. » À quelques rues du Bouquet, le boss du Lyautey affirme que ça ne « l’empêchera pas » de continuer son activité. « Je n’ai pas envie de leur donner du crédit. Ils s’expriment déjà sans qu’on leur donne la parole », ajoute-t-il avec lassitude. Il assène :
« Ce n’est pas à nous, les commerçants de quartier, d’entreprendre des actions, si les politiques ne font rien. »
Pas les premières attaques
Le centre LGBTQIA+ J’en suis, j’y reste a également été la cible de dégradations durant la nuit du 6 au 7 février. L’une de ses vitres a été brisée par un disque en fonte de deux kilos, là aussi tagué d’une croix celtique. La façade du centre a déjà été recouverte des mêmes symboles le 31 janvier. Si elle n’a pas souhaité répondre à StreetPress, l’association renvoie à son communiqué publié sur les réseaux sociaux : « Ces actions s’inscrivent dans un mouvement plus large de violences envers des milieux militants LGBTQIA+ et antiracistes. » Le collectif estime également que ces attaques ont des motivations racistes.
Le 15 janvier, c’est le centre culturel libertaire qui a été la cible d’une attaque violente. Lors d’un concert en soirée, un groupe de huit personnes s’est introduit. L’attaque aura fait plusieurs blessés, dont au moins cinq ont porté plainte selon « Libération ». Les agresseurs n’ont pas été identifiés mais semblent affiliés à un groupuscule d’extrême droite, selon les informations de « La Voix du Nord ». Le 6 septembre, durant la braderie de Lille, un DJ portant un tee-shirt antifasciste avait également été agressé.
Aurélien Lecoq, député La France insoumise de la 1re circonscription du Nord, a dénoncé auprès de StreetPress « la libération des actes violents » d’une extrême droite « raciste et LGBTphobe, qui n’hésite plus à sortir pour s’en prendre physiquement à des lieux de solidarité ». « Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu autant d’attaques », estime-t-il.
L’Offensive, une organisation antifasciste créée il y a quatre ans, constate également une augmentation des agressions de la mouvance dans les rues de Lille, selon son porte-parole :
« On voit une augmentation des violences ces dernières semaines et une forte montée des groupuscules capables de passer à l’acte. »
Une manif d’extrême droite le lendemain
Les tags de croix celtiques ont par ailleurs ciblé des bars dans lesquels l’Offensive a réalisé des assemblées générales ou des ateliers, le groupe était le 17 janvier au Bel Ouvrage.
Si les responsables des dégradations ne sont pour le moment pas encore identifiés, le porte-parole de l’Offensive assure que « trois ou quatre groupes seraient susceptibles de passer à l’action ». Selon lui, la montée des violences à Lille s’introduirait aussi dans les milieux étudiants. La Cocarde serait « très présente » sur le campus de Lille 3.
Au lendemain des attaques du vendredi, le 7 février, un rassemblement de l’association Les Citoyens Patriotes — groupe né en octobre 2025, encore inconnu, mais porté par des influenceurs d’extrême droite — a rameuté environ 150 personnes dans le centre lillois. À la manière de nombreux groupes identitaires depuis la dissolution en 2021 de Génération identitaire, le collectif se présente comme « un mouvement engagé pour la défense de l’identité ». Dans la nuit du 7 au 8 février, un sticker bleu blanc rouge avec écrit « On est chez nous » a été collé sur le local de la CNT, l’union locale du syndicat Confédération nationale du travail.
Contactée, la mairie de Lille n’a pas répondu aux sollicitations de StreetPress.
mise en ligne le 9 février 2026
Par Hamama Temzi, etLilia Aoudia sur https://www.bondyblog.fr/
Face à l'extrême droite, la contre-attaque se joue aussi dans les salles de concerts et cela commence par le Grünt municipal tour. Hier a eu lieu la première date de la tournée au Temps Machine à Tours. Avec un casting qui diffère d’une ville à l'autre, la surprise est entière pour chacune des représentations et fait appel à une participation bénévole de la part des artistes qui souhaitent se mobiliser.
Cette tournée est particulière. Elle s’inscrit dans une lutte contre la montée de l’extrême droite. Et si beaucoup ont en tête la prochaine élection présidentielle, la bataille commence dès les municipales du 15 et 22 mars. Le Grünt Municipal Tour se veut « un rassemblement contre la haine », un sursaut face à la montée d’une idéologie « xénophobe, autoritaire, antisociale et climatosceptique ». Avec le succès de cette tournée quasi complète, Grünt a ajouté des concerts en aval mais a aussi dû annuler certaines dates pour des « raisons juridiques ». C’est le cas à Boulogne-sur-mer. « Le contexte local ne nous permet pas d’assurer cette date comme nous l’entendions », regrette le média via un communiqué publié sur les réseaux sociaux. Même sort pour le concert prévu dans la ville de Nice, dirigée par Christian Estrosi, dont la bataille à la mairie se joue quoi qu’il arrive : à droite.
Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite
Dans la ville de Tours, le maire écologiste sortant Emmanuel Denis est bien placé pour conserver son siège à la mairie. Mais l’institut de sondage Opinionway observe tout de même une percée de l’extrême droite : une première dans l’histoire de la ville. Le candidat et porte-parole Rassemblement national (RN), Aleksandar Nikolic, aurait pour l’instant 15 % des intentions de vote, soit 10 points de plus par rapport aux dernières municipales. Ce qui placerait le parti en troisième position, devant La France Insoumise (LFI). Ici, la jeunesse tourangelle est à l’image d’un clivage déjà bien inscrit. Pour une grande partie d’entre eux, le militantisme se fait entre les “Jeunes du Parti Communistes” et les groupuscules d’extrême droite, à l’image des “Tours et des lys”, proche du GUD.
« Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite », précise Jean Morel, fondateur de Grünt. Dans un contexte où des artistes comme Médine ou le groupe Sniper se voient ciblés par le RN, le passionné de rap voit l’organisation de cette série de concerts comme une nécessité. « Une société malade est une société qui se désintéresse de la culture », prononce fermement Jean qui, le temps d’une soirée, cherche à « trouver l’espoir ».
Une démonstration de taille pour une première date à guichet fermé
Tours est la première date de la tournée à avoir affiché sold-out. Sur scène, les associations présentes entre les shows d’artistes n’hésitent pas à rappeler le danger que représente l’extrême droite. Inès, membre d’Utopia 56 dénonce les intimidations dont l’association a fait l’objet après avoir hébergé des mineurs isolés dans une paroisse à Tours : « Si le RN passe aux municipales, nos 50 jeunes vont se retrouver à la rue et ça, ça serait vraiment la honte ». Sa crainte fait écho à celle d’Esme, venue parler de la maison internationale populaire, un squat d’habitation et d’hébergement à Tours pour les personnes sans papiers et demandeuses d’asile.
Dans la petite salle du Temps machine, les huées du public contre l’extrême droite résonnent. Très vite amplifiées par l’arrivée des rappeurs. Entre musiques posées et sons plus énervés, aux textes engagés, Edge, Keroué et Ben PLG défilent. Quand Edge entame les paroles de son morceau Interlude, c’est tout le public qui répète en coeur « Fuck un facho de manière hardcore ». Même ambiance lorsque Ben PLG entonne « Je suis à Marbella, il y a moins de niqués chez moi que dans les tiktoks de Bardella ». La musique se termine sous les applaudissements de la salle entière qui reprend le célèbre slogan politique antifasciste “Siamo tutti antifascisti”.
Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là
Les jeunes venus assister au spectacle ont pris leur place pour la cause antifasciste avant tout. Concernant la programmation restée secrète, ils font confiance à Grünt. « Le barrage à l’extrême droite est très important, observe Mohamed. Même si on ne connaît pas les noms des artistes, on connaît Grünt et on sait ce que ça vaut. » Dans la file d’attente pour le concert, Mohamed s’est lié d’amitié avec Amy qui renchérit à ses côtés : « Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là. »
Un t-shirt avec inscrit « Qui prétend du rap sans faire position », Anes, étudiant de 22 ans rappelle que « le rap ne sert à rien s’il n’est pas engagé ». Un avis unanime dans le public et particulièrement pour Pacôme qui estime qu’il n’est pas concevable qu’un fan de rap « ne se mobilise pas face à l’extrême droite », de part l’engagement historique et politique du genre musical. Pour Anes, le rap c’est un art, mais avant tout « notre art contre leur propagande ». Grünt et son public confirment avec cette tournée municipale contre l’extrême droite que le rap n’est pas si dépolitisé qu’il peut laisser entendre depuis quelque temps.
Les salles de spectacles ont aussi leur mot à dire
L’équipe du Temps machine n’hésite pas, elle aussi, à prendre position. Invité à prendre la parole entre deux concerts, Odran Trumel, directeur de la salle appelle le public à voter dans toutes les communes. « Soyez sur les listes, parlez-en autour de vous, c’est hyper important ! », s’exclame-t-il, avant d’ajouter : « Les élections municipales ont un impact sur la composition du Sénat, sur les lois ». Ce concert est l’occasion de faire de la sensibilisation et de résister ensemble. Marie-Line Calvo, programmatrice de la salle, est originaire de Perpignan. Devant les quelque 600 spectateurs, elle parle de sa ville qui a déjà basculé à l’extrême droite, avec l’élection du maire RN Louis Aliot en 2020. « Pour ne pas que ça se reproduise, il faut continuer à lutter », appelle-t-elle, pleine d’espoir devant cette génération engagée.
Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies
Lutter c’est aussi aller dans les salles de concerts, valoriser les métiers de la musique, créer là où l’extrême droite menace. Jean Morel s’attache à le faire comprendre : « Ce monde a terriblement besoin d’empathie et l’art, la culture sont des espaces empathiques. » Avec de prochaines dates prévues à Saint-Brieuc, Laval, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Rennes, Tourcoing, Caen puis Paris, ce tour de France s’annonce fédérateur et entièrement politique. « Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies », enjoint le fondateur de Grünt. « La culture est le remède contre l’obscurantisme, on emmerde le RN. »
Avant d’éteindre les lumières de la salle, Jean propose de faire résonner une dernière chanson entre les murs du Temps machine, “Un autre jour” de FEMTOGO et neophron. Le concert se termine sur ces paroles : « C’est juste un autre jour, demain tout ira mieux ».
mise en ligne le 8 fevr 2026
Clément Le Foll sur www.mediapart.fr
Près de 450 personnes se sont réunies samedi 7 février près de Verdun pour demander aux pouvoirs publics de fermer La taverne de Thor, lieu de rassemblement historique des néonazis français et européens.
Combres-sous-les-Côtes (Meuse).– Jamais Combres-sous-les-Côtes n’a connu un tel dispositif policier. Samedi 7 février, une dizaine de camionnettes de gendarmerie bloque l’accès de La taverne de Thor, hangar agricole planté à la lisière de ce village meusien d’une centaine d’âmes, situé à une vingtaine de kilomètres de Verdun.
Le calme autour de ce bâtiment gardé comme une forteresse tranche avec la festivité de la manifestation qui se tient dans la rue principale. Plus de quatre cents personnes déambulent coiffées de chapeaux, perruques et autres déguisements, reprenant en chœur le slogan : « Pas de facho dans les villages, pas de hangar pour les fachos. »
Organisé par le collectif « Fermez-la ! » et le Réseau antifasciste du Grand Est, cet événement voulu comme un carnaval réclame la fermeture de ce lieu de ralliement de néonazis français et européens. Une journée à laquelle se sont associées de nombreuses organisations dont le drapeau flotte au-dessus du cortège : antennes locales de La France insoumise, du PCF, des écologistes, du NPA, de Solidaires ou de la CGT.
Un local indissociable des Hammerskins
Installée au début des années 2010 à Toul, La taverne de Thor déménage en 2015 à Combres-sous-les-Côtes après une fermeture administrative. Le local appartient, depuis, à un Lorrain de 43 ans, Jérémy Flament, adepte de MMA et figure française des Hammerskins.
Implanté dans de nombreux pays européens, ce groupe criminel est né aux États-Unis en 1988, où il est notamment lié à une tuerie raciste de masse. En guise de piqûre de rappel, les organisateurs disposent le long de la manifestation des petites silhouettes noires frappées du nom de personnes tuées par les Hammerskins au cours des dernières décennies.
« Il ne faut pas oublier la violence extrême de ce groupe. Notre objectif n’est pas uniquement de fermer La taverne, mais de bannir les Hammerskins de France », précise Christophe Renel, porte-parole de SUD Rail, qui prend l’exemple de l’Allemagne, qui a interdit l’organisation depuis 2023.
Pendant plusieurs années, La taverne de Thor a revendiqué son affiliation à ce groupe criminel : les lettres LHS, acronyme de League of Hammerskins, ont un temps été inscrites sur la façade jaunâtre du bâtiment. Aujourd’hui, Jérémy Flament affirme avoir rompu tout contact avec le groupe criminel.
« Mon local est appelé abusivement “La taverne de Thor”… Depuis fin 2017, il n’a plus rien à voir avec les Hammerskins. Moi-même, je n’ai plus rien à voir avec les Hammerskins. Et les Hammerskins n’ont plus rien à voir avec Combres. Nos chemins se sont séparés », a-t-il indiqué à L’Est républicain la veille de la manifestation.
Jérémy Flament y explique que son local serait aujourd’hui une simple salle de pratique de sport de combat. « C’est donc un lieu d’entraînement qui peut rassembler des jeunes de toute la région, avec le risque que cela soit un moyen de les faire rentrer dans ces mouvements », s’inquiète Olivier Guckert, secrétaire fédéral du Parti socialiste en Meuse.
Si Jérémy Flament assure avoir pris ses distances avec la mouvance néonazie depuis 2017, son hangar demeure un lieu de rassemblement. Le 15 juin 2024, plusieurs centaines de militant·es d’extrême droite venu·es de plusieurs pays d’Europe s’y sont retrouvé·es pour un gala clandestin de MMA.
Derrière l’organisation de cet événement – que la gendarmerie n’avait pu empêcher –, Tomasz Szkatulski, figure de la mouvance néonazie. Ancien des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (le groupe de Serge Ayoub dissous en 2013 par le gouvernement après le meurtre de Clément Méric), de la Losc Army (des hooligans du club de football lillois), il dirige une boutique en ligne de vente de matériel sportif et de vêtements néonazis Pride France.
Szkatulski a été condamné à deux reprises pour des agressions commises sur des personnes sans domicile fixe, à Lille, en 2006 et 2008, et il est mêlé à des attaques de bars associatifs et LGBT dans la capitale des Flandres, en 2012 et 2013. Il est aussi proche de skinheads un temps mis en cause dans l’affaire dite des « noyés de la Deûle », une série de cinq meurtres irrésolus dans ce canal du Nord en 2010 et 2011.
« Ces gens sont les mêmes que ceux qui ont agressé les membres de Young Struggle France en criant “Paris est nazi”. Les mêmes qui ont assassiné le rugbyman Federico Aramburú. Leur idéologie tue et continue de tuer », alerte Thomas Portes.
Le 16 décembre, le député La France insoumise a d’ailleurs adressé une question gouvernementale au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, à propos de la fermeture de La taverne de Thor. Sans réponse. Samedi, il a dénoncé « l’inaction politique, notamment au plus haut sommet de l’État ».
Son collègue insoumis à l’Assemblée nationale Christophe Bex, originaire de la Meuse, a rappelé « la nécessité pour les élus de gauche de réinvestir le terrain rural », dans une région Grand Est où l’influence du Rassemblement national est grandissante.
Les organisateurs ont quant à eux pointé du doigt l’attitude de la préfecture de la Meuse. Selon eux, elle ne ferait rien pour fermer l’établissement malgré une pétition signée plusieurs dizaines de milliers de fois dès 2015. Vendredi, L’Humanité indiquait que la préfecture avait néanmoins déposé un signalement au procureur de la République concernant La taverne de Thor, sans donner plus de détails.
Mais les critiques ont également fusé sur le dialogue avec la préfecture en marge de l’organisation de la manifestation. « Ils n’ont rien fait pour favoriser la tenue de l’événement », souffle un membre de l’antenne locale du PCF, évoquant notamment les multiples contrôles de police aux alentours du village.
Dans la matinée, les organisateurs ont souhaité tenir la conférence de presse sur le parvis de la mairie de Combres-sous-les-Côtes, dont les volets verts étaient fermés. Une référence à l’absence de la maire, Cynthia Pector, « qui a refusé tout dialogue avec [eux] et a déserté son village, ce qu’elle n’a pas fait lorsque trois cents néonazis se sont réunis pour un gala de MMA », a regretté Angélique, membre de « Fermez-la ! ».
Peur des représailles
Si le collectif s’est félicité de la mobilisation du jour, peu d’habitant·es de Combres-sous-les-Côtes se sont joint·es au cortège ou sur le lieu de rassemblement installé devant la mairie. Durant l’intégralité de la journée, les volets des maisons sont restés clos. Quelques curieux ont observé le passage du cortège depuis leur perron ou discrètement derrière un carreau ou un rideau.
Les quelques riverains interrogés par Mediapart expriment leur « soutien aux revendications de la manifestation » aussi bien que leur agacement face à l’agitation occasionnée par le rassemblement. « Les habitants sont derrière nous, mais ils ont peur des représailles. C’est un petit village, tout le monde se connaît », assurait-on du côté du collectif « Fermez-la ! », composé notamment d’habitant·es des villages alentour.
Parmi les simples citoyens présents, Franck et son ami Hoang sont venus accompagnés de leurs enfants respectifs. « C’est important de leur montrer que le nazisme, ce n’est pas que dans les livres d’histoire, que certains lieux y restent affiliés aujourd’hui », témoigne Franck, avant de s’interrompre, voyant que les forces de police barrent la route à une partie du cortège voulant s’approcher de La taverne de Thor. « La voilà, la symbolique : ce sont les policiers qui protègent ce hangar. »
mise en ligne le 7 février 2026
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
Face aux propositions insuffisantes de la Méridionale, de la Corsica Linea et du ministère des Transports, les marins marseillais ont décidé de poursuivre leur grève, en cours depuis le début de semaine. Les élus syndicaux restent dans l'« attente d’engagements écrits pour défendre l’emploi maritime français » face aux escales sous pavillon italien de Corsica Ferries, annonce Frédéric Alpozzo, secrétaire général CGT des marins de Marseille.
Les marins de Marseille ne comptent pas plier face à la précarisation de leur secteur. En grève, ces derniers poursuivent leur « lutte contre le dumping social » et la défense du pavillon français en Méditerranée. Leur mouvement social a été reconduit jusqu’à ce vendredi 6 février, dans la matinée.
Ces derniers restent dans l’« attente d’engagements écrits pour défendre l’emploi maritime français », résume Frédéric Alpozzo, secrétaire général CGT des marins de Marseille. « On n’est pas satisfait des propositions faites par l’État et les compagnies », ajoute-t-il.
Le transport maritime de passagers sous pavillon français affecté
La CGT souhaite qu’un plan commun sur la desserte en Algérie entre la Corsica Linea et La Méridionale, depuis Sète et Marseille, soit mis en place. De plus, le syndicat prône une exonération de la taxe carbone pour les déplacements insulaires. Les organisations syndicales revendiquent enfin « l’arrêt des autorisations d’escale de Corsica Ferries sous pavillon international italien entre Sète et les ports de Corse », « l’interdiction du pavillon italien international sur les lignes territoriales françaises à passagers » et « l’engagement écrit de l’État garantissant le financement des délégations de service public (DSP) jusqu’en 2030 ».
Une réunion de conciliation s’est tenue un jour plus tôt, à la préfecture des Bouches-du-Rhône, avec les syndicats (SAMMM, STC la Méridionale et CGT marins Corsica Linea et la Méridionale), les directions de la Méridionale et de la Corsica Linea et un membre du cabinet du ministère des Transports. Lors de ces échanges, les représentants du personnel ont insisté sur la situation affectant le transport maritime de passagers sous pavillon français.
En réaction, le ministre des Transports, Philippe Tabarot – coutumier des attaques envers le droit de grève -, a désigné, jeudi 5 février, Bernard Mazuel et François Lambert comme nouveaux interlocuteurs. Respectivement consultant en économie portuaire et maritime, membre de l’Académie de marine et directeur général de l’École nationale supérieure maritime, ces derniers sont chargés « d’animer une consultation (…) pour définir des axes structurants donnant des perspectives concrètes sur le court et moyen terme aux acteurs concernés ».
Ce travail « devra produire des conclusions rapides, dans un délai de six à huit semaines », avec de premiers contacts entre les parties « dès la semaine prochaine », a ajouté Philippe Tabarot. La CGT Marins lui avait dressé, ainsi qu’au patron de la CMA CGM, le milliardaire Rodolphe Saadé, une lettre pour dénoncer la « concurrence déloyale » opérée par les compagnies Corsica Ferries et GNV, sous pavillon italien.
Les élus syndicaux dénoncent aussi, annonçait le quotidien local, la Provence, mercredi 4 février, que la Méridionale se soit séparée de son navire nommé le Kalliste, vendu en Turquie et voué à la destruction. Deux navires de la Corsica Ferries ont été déroutés, jeudi, vers Propriano et L’Île-Rousse, après avoir été empêchés d’accoster à Ajaccio et Bastia par des marins grévistes de la Corsica Linea.
mise en ligne le 6 février 2026
Vadim Kamenka sur www.humanite.fr
Les Vingt-Sept ont fait le choix de multiplier les sources d’approvisionnement en terres rares, sans se soucier des conséquences climatiques et humaines. Pour l’eurodéputée Lynn Boylan, il faut développer le recyclage et réduire la demande.
« Les menaces des États-Unis d’annexer le Groenland poussent cette mentalité à l’extrême, mais fondamentalement, les deux approches reposent sur une vision du monde qui accorde peu d’importance aux droits et au développement économique durable des pays qui détiennent ces ressources », explique Lynn Boylan.
Cette course effrénée pour les terres rares vous
inquiète-t-elle au niveau européen au moment où les États-Unis se disent prêts à annexer le Groenland ?
Lynn Boylan , Députée européenne du parti irlandais du Sinn Féin, membre du groupe de la Gauche : La recherche par l’UE de terres rares et d’autres matières premières critiques a été dominée par des préoccupations économiques, sans que l’on accorde beaucoup d’attention à la durabilité, aux droits humains ou à la justice internationale. La politique de l’UE consiste à donner priorité à l’accès de l’industrie européenne à ces matières premières, en mettant en place un modèle extractiviste néocolonial qui ignore les violations des droits humains tout au long des chaînes d’approvisionnement de ces matières.
Les menaces des États-Unis d’annexer le Groenland poussent cette mentalité à l’extrême, mais fondamentalement, les deux approches reposent sur une vision du monde qui accorde peu d’importance aux droits et au développement économique durable des pays qui détiennent ces ressources.
Les zones d’exploration se multiplient partout en réponse à la demande, avec des investissements massifs. Quels sont les risques de cette guerre des enchères ?
Lynn Boylan : Les plus importants concernent l’environnement local et les droits des populations locales. En tant que députée européenne, je suis régulièrement contactée par des collectivités qui subissent les conséquences de la ruée mondiale vers les matières premières critiques. De la Birmanie au Brésil en passant par la République démocratique du Congo, j’ai rencontré des militants et des responsables qui voient leur environnement et leurs ressources en eau pollués par une exploitation minière non réglementée, souvent menée par des multinationales peu soucieuses de rendre des comptes.
Ces atteintes à l’environnement s’accompagnent souvent de violations des droits humains et d’attaques contre ceux qui tentent de défendre leurs foyers. Ces problèmes sont très peu pris en compte dans la stratégie de l’UE sur les matières premières critiques, d’autant plus que l’UE revient sur sa propre législation en matière de droits de l’homme. Il existe également un risque géopolitique majeur. Comme pour les combustibles fossiles, les matières premières critiques pourraient devenir une source de conflit. L’UE ne doit pas reproduire sa dépendance vis-à-vis des puissances étrangères pour les combustibles fossiles lorsqu’il s’agit de terres rares.
L’Union européenne qui veut diversifier ses importations se préoccupe-t-elle de l’impact écologique ?
Lynn Boylan : La politique actuelle de l’UE n’est pas suffisamment axée sur l’impact environnemental de l’extraction. Nous constatons une accélération des processus d’octroi de permis pour les projets miniers « stratégiques », ce qui limite la capacité des autorités locales et des ONG à défendre leur environnement dans le cadre du processus de planification. Afin de minimiser l’extraction, nous devons nous concentrer davantage sur le recyclage des matières premières critiques.
Ce qui manque complètement, c’est l’accent mis sur la réduction de la demande. Il est important de rappeler que la politique de l’UE en termes de matières premières critiques ne se concentre pas uniquement sur celles nécessaires à la transition énergétique, mais aussi sur celles jugées importantes à des fins de défense. Nous ne devrions pas soutenir des projets miniers nuisibles dans le but d’accroître la production d’armes.
mise en ligne le 5 février 2026
Par Guénolé Carré sur https://reporterre.net/
La multinationale a été jugée le 3 février pour homicide involontaire, après la mort d’un agent d’une société sous-traitante lors d’un accident, en 2019, dans une raffinerie près du Havre. Le verdict sera rendu le 19 février.
Le Havre (Seine-Maritime), reportage
« Ça fait sept ans que l’on attendait d’avoir des réponses. » À la barre du tribunal judiciaire du Havre le 3 février, Carole M., dont l’époux Cédric M. est mort dans un accident survenu le 15 février 2019 à la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher, a eu du mal à retenir sa colère : « Ce sont des entreprises qui brassent des milliards [d’euros], pour eux ça n’a pas d’incidence mais nous, notre vie est brisée. »
Ce jour-là, son mari âgé de 38 ans, agent d’une société sous-traitante de TotalEnergies, a chuté d’une hauteur de près de 8 mètres après le décrochement d’une barrière amovible à laquelle il venait d’accrocher un tuyau destiné à remplir un réservoir de sable. Gravement blessé, il est mort le soir même, laissant derrière lui quatre enfants.
« Notre vie est brisée »
Chose rare, c’est pour homicide involontaire que comparaissait le 3 février TotalEnergies, ainsi que la société Bataille, pour qui travaillait Cédric M. Une qualification retenue par le parquet en raison d’une présumée « violation délibérée d’une obligation fondamentale de sécurité ».
Dans l’actualité récente, seule une poignée de grandes sociétés ont été condamnées pour ce chef, comme Saipol en mars 2025, spécialisée dans la transformation du colza et du tournesol, et Eiffage en juillet, respectivement à des amendes de 250 000 et 200 000 euros.
Total nie toute responsabilité
Devant la cour, les avocats de TotalEnergies et son sous-traitant ont nié en bloc toute responsabilité, avançant que Cédric M. et son collègue présent à ce moment n’auraient pas dû réaliser cette opération, mais la laisser à une autre société sous-traitante. Pourtant, a rappelé la juge, il n’y avait dans tous les cas aucune indication que la barrière était amovible et pouvait se décrocher si elle était tirée vers le haut.
Appelé à son tour, le représentant de TotalEnergies, le haut cadre Yves Houilliez, a tenté de faire bonne figure, mais assailli de questions, l’homme aux sévères lunettes cerclées de noir et aux cheveux grisonnants a fini par admettre : « Malheureusement, ce risque n’a pas été perçu et il n’a pas été mentionné ni identifié. S’il l’avait été, ce garde-corps aurait été verrouillé pour éliminer le risque à la source. »
« Malheureusement, ce risque n’a pas été perçu et il n’a pas été mentionné ni identifié »
Derrière cette affaire, c’est le recours massif à la sous-traitance qui est dénoncé. D’après Alexis Antonioli, le secrétaire général de la CGT plateforme Normandie de TotalEnergies, les salariés d’entreprises externes seraient entre 1 500 et 2 000 à intervenir à la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher, contre 1 500 employés de Total.
Une façon pour la multinationale de réaliser des économies, selon lui. « La maintenance du site repose quasi exclusivement sur des sous-traitants sur lesquels Total vient appuyer en négociant toujours à la baisse les budgets de maintenance, alors que notre site vieillit de plus en plus », a-t-il déclaré.
De son côté, Me Elsa Marcel a encore enfoncé le clou. « Ce dossier, c’est un cas d’école parfait d’à quoi sert la sous-traitance pour des entreprises comme Total, a dit l’avocate de la CGT Total Normandie, qui s’est portée partie civile aux côtés de la veuve de Cédric M., de leurs quatre enfants, et du collègue de Cédric M., qui a vécu un traumatisme psychologique. C’est évidemment économique, c’est idéologique parce que ça permet de diviser les travailleurs selon leur statut. Mais c’est aussi juridique, parce que ça permet de dire, quand il y a un accident grave, que ce n’est de la faute de personne. »
« Il est assez rare qu’on ait autant d’éléments pour caractériser un homicide involontaire »
En 2023, TotalEnergies avait déjà été condamné à 120 000 euros d’amende en appel à la suite d’une explosion survenue en 2016 dans la même raffinerie et qui avait blessé cinq sous-traitants. En octobre 2021, encore dans la même raffinerie, c’est un autre employé d’une entreprise détachée qui est mort lors d’une opération de maintenance en scaphandre dans une tour de vapocraquage, utilisée pour faire réagir les hydrocarbures à haute température avec de la vapeur d’eau. Aucun procès n’a, pour l’heure, eu lieu.
Pour le cas de Cédric M., « il est assez rare qu’on ait autant d’éléments pour caractériser un homicide involontaire », a lancé sans ambages la procureure. Celle-ci a requis une amende de 150 000 euros à l’encontre de TotalEnergies et de 50 000 euros pour la société Bataille. Une réquisition bien maigre, de l’aveu même de la magistrate, au regard des bénéfices monstres du pétrolier qui a réalisé un bénéfice de 15 milliards d’euros en 2025. Le verdict de cette affaire, mise en délibéré, sera rendu le 19 février.
mise en ligne le 4 février 2026
La rédaction sur www.humanite.fr
Quatorze exilés ont été tués mardi 3 février au soir après la collision de leur embarcation avec un bateau des gardes-côtes grecs au large de l’île de Chios, en mer Égée.
Une nouvelle catastrophe en mer dont les circonstances et responsabilités seront à éclaircir. « Quatorze personnes sont mortes après la collision d’un patrouilleur de la police portuaire avec une vedette à grande vitesse », a une responsable de la police portuaire grecque à l’AFP mardi 3 février au soir. Les autorités grecques n’ont fourni, dans un premier temps, aucune précision sur les causes du drame qui a impliqué une embarcation d’exilés au large de l’île de Chios, en mer Égée, à proximité des côtes de la Turquie voisine.
Vingt-cinq migrants ont pu être secourus. Parmi les blessés transférés à l’hôpital général de Chios figurent sept enfants et une femme enceinte, selon la chaîne publique ERT et l’agence de presse grecque ANA. Deux membres des gardes-côtes grecs y ont également été envoyés. Les gardes-côtes et l’armée de l’air grecque avec un hélicoptère participent à l’opération de recherche en cours, selon la même source.
Responsabilités à déterminer
Si selon ERT, le patrouilleur de la police portuaire qui avait repéré auparavant le bateau de migrants a émis des signaux sonores avant que ce dernier n’effectue des manœuvres pour lui échapper, les responsabilités restent à déterminer alors que les interventions des garde-côtes ont fait l’objet à plusieurs reprises de mises en cause sur le continent ces dernières années. En témoigne, le procès vendredi 30 janvier six membres de la police et des garde-côtes italiens accusés d’être intervenus trop tard pour secourir un bateau d’exilés en 2023, dont le naufrage a coûté la vie à au moins 94 personnes.
En Grèce, début décembre, 17 personnes avaient été retrouvées mortes après le naufrage de leur embarcation au large de la Crète (sud) et 15 autres portées disparues. Seules deux personnes avaient survécu. En 2023, plus de 600 personnes avaient perdu la vie dans le naufrage de l’Adriana, un petit chalutier parti de Tobrouk en Libye qui a coulé au large de Pylos, sur la côte ouest du Péloponnèse.
Le Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR), une agence de l’ONU, avait recensé en novembre un total de plus de 1 700 personnes mortes ou portées disparues en 2025 sur les voies migratoires de Méditerranée et au large de l’Afrique de l’ouest, dans l’Atlantique. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) des Nations unies a ajouté le 26 janvier que des centaines de migrants auraient disparu ou seraient morts en Méditerranée lors de plusieurs naufrages durant le premier mois de 2026.
Mathilde Weibel sur https://blogs.mediapart.fr/
Mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le « rêve hallucinatoire de la communauté sans étrangers ».
Lesbos. Hier soir, mardi 3 février, quinze personnes ont été tuées lors d’un pushback au large de l’île grecque de Chios. Parties de Turquie sur un bateau de fortune, elles tentaient de rejoindre l'Europe. Onze hommes, quatre femmes dont deux enceintes, et deux enfants sont morts. Il y a au moins vingt-cinq blessés : sept hommes, sept femmes dont une enceinte et onze enfants.
Dans cette mer Égée devenue cimetière, les corps indésirables sont assassinés alors qu’ils tentent d’aller vers la vie. Michel Agier écrit : « les puissances occidentales […] font de la frontière un spectacle, […] sous la forme des murs, mais aussi des naufrages, voire de la mort, aboutissement ultime de l’indésirabilité mais aussi preuve bien sordide de l’étanchéité des frontières » (Michel Agier, La peur des autres. Essai sur l’indésirabilité, Payot&Rivages, p. 52).
La frontière est devenue « un gouffre et un enfer » pour celles et ceux qui sont nés du mauvais côté de la distribution injuste des privilèges et de la mort, et qui cherchent juste à survivre – quelle audace. « Le lieu du naufrage est très exactement le cœur de la frontière, le lieu du Gouffre lui-même » (p. 58). En arabe, rappelle Agier, on utilise le mot barzakh برزخ: « l’« entre-monde », l’espace-frontière entre les mondes matériel et spirituel, [mais] aussi les limbes entre la vie et la mort, une sorte d’état liminal où se trouvent en effet toutes celles et tous ceux qui ne savent pas s’ils vont vivre ou mourir » (p. 64). C’est en tentant de traverser ce barzakh, d’atteindre l’autre rive d’un Achéron qui mènerait non vers la mort mais vers la vie, qu’ils et elles ont été tué.e.s, englouti.e.s par les eaux. Le Gouffre les a avalé.e.s, et avec eux leurs rêves et leurs espoirs.
Dans un des derniers épisodes de La Série Documentaire (LSD) diffusé ce lundi sur France Culture (et que je vous conseille vivement d’écouter ici, Marie-Josée Tubiana, grande spécialiste du Soudan, rappelle : « Tous ceux qui s’enfuient de chez eux, ce n’est pas le désir d’avoir une vie meilleure. C’est le désir d’avoir une vie tout court ». Hier soir, celles et ceux qui croyaient pouvoir braver la violence des nécropolitiques européennes sont mort.e.s, assassiné.e.s par cette frontière liquide et par les hommes qui croyaient la défendre. Inutile d'ajouter que les garde-côtes nient, comme d’habitude, toute responsabilité.
Les survivant.e.s sont isolé.e.s, on leur interdit de parler aux journalistes, et leurs téléphones sont confisqués, pour éviter que ne fuitent des vidéos ou des photos qui pourraient prouver l’implication des garde-côtes dans ces crimes. Rien de tout cela n’est nouveau. Lors du naufrage de Pylos aussi (le 14 juin 2023), les survivant.e.s avaient eu interdiction de parler aux journalistes, et les garde-côtes avaient nié toute responsabilité dans la catastrophe au cours de laquelle plus de 600 personnes avaient perdu la vie (on en avait parlé ici, et sur le rôle des garde-côtes ici.
Ces morts ne sont pas « accidentelles ». Au contraire, elle sont nécessaire à la survie de l’illusion de la civilisation occidentale, qui vit dans le "rêve hallucinatoire […] de la « communauté sans étrangers » » (Achille Mbembe, Politiques de l’inimitié, La Découverte, p. 15).
Assez.
Quand pourrons-nous cesser d’annoncer les morts et les naufrages,
Quand pourrons-nous enfin nous occuper de la vie ?
mise en ligne le 3 février 2026
Marti Blancho sur www.mediapart.fr
Plus d’un demi-million de personnes devraient obtenir un titre de séjour, surtout pour des raisons économiques, et donc utilitaristes. La mesure marque la victoire d’une initiative citoyenne, bloquée un temps au Parlement avant que le gouvernement de Pedro Sánchez ne se l’approprie.
Barcelone (Espagne).– Elle a fini par arriver. La régularisation dite extraordinaire des personnes sans papiers était abandonnée entre les bancs du Parlement espagnol depuis plus d’un an. L’exécutif socialiste s’est décidé à la sortir de la léthargie. Mardi 27 janvier, le gouvernement de Pedro Sánchez a annoncé un décret qui permettra aux étrangers et étrangères en situation irrégulière d’obtenir un permis de séjour, après une longue mobilisation citoyenne ayant permis d’obtenir 700 000 signatures pour déposer une proposition de texte dans le cadre de l’« initiative populaire des lois » (ou IPL).
« C’est un jour historique pour notre pays, s’est targuée Elma Saiz, ministre de l’inclusion, de la sécurité sociale et des migrations. Nous ne voulons pas seulement être un phare, mais aussi le germe d’une lutte contre la vague d’extrême droite. » Ces belles paroles ne viennent pas de nulle part, soulignait en octobre dernier Silvana, membre du mouvement Regularización Ya (« Régularisation maintenant »), à l’origine de cette mesure. « L’Espagne fait ça parce qu’on a poussé pour imposer cette idée. L’initiative vient de nous. Les personnes migrantes sont allées dans la rue pour obtenir les signatures des citoyens, on a mis nos problématiques au cœur des discussions », rappelait-elle.
840 000 personnes, dont 91 % de Latino-Américain·es, résident en Espagne sans papiers, selon les dernières estimations, et pourraient donc bénéficier de cette régularisation. Elle concerne les personnes arrivées jusqu’au 31 décembre 2025, et celles qui ont demandé l’asile avant 2026, lorsqu’elles justifient d’une résidence sur le territoire pendant au moins cinq mois au moment de la requête. Ces critères permettent sans doute au gouvernement d’anticiper les accusations d’« appel d’air », théorie infondée d’extrême droite banalisée par des responsables politiques de droite et du centre au sein des pays européens, dont la France. Celle-ci laisse entendre que des régularisations massives pourraient inciter d’autres exilé·es à venir en Europe.
Un titre de séjour d’un an sera attribué aux concernés en Espagne, à condition de présenter également un casier judiciaire vierge. Les enfants mineurs sans papiers bénéficieront de la mesure simultanément à leurs parents, et pour une durée de cinq ans. « Il s’agit simplement de régulariser la situation des personnes qui vivent et travaillent déjà ici mais n’existent pas aux yeux de l’administration », nuance Redwan Baddouh, 21 ans, laissant entendre qu’il n’y a peut-être rien d’exceptionnel à cela. Né aux Canaries d’un père immigré, il est l’un des porte-parole de Regularización Ya.
Si elle s’inscrit à rebours des politiques migratoires européennes qui ne visent qu’à éloigner toujours plus les exilé·es, la décision est surtout, pour l’exécutif espagnol, l’occasion de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. En effet, le travail jusqu’alors dissimulé sera progressivement remplacé par de l’emploi dûment déclaré. Chaque salarié·e désormais en règle pourrait rapporter jusqu’à 4 000 euros net par an aux finances du royaume, sans augmenter les dépenses publiques. Les personnes sans papiers régularisées cotisent en effet plus qu’elles ne coûtent à l’État.
Arguments économiques
C’est ce que constate Joan Monràs, professeur-chercheur en économie à l’université Pompeu-Fabra, en analysant les recettes fiscales et dépenses dérivées de la dernière régularisation massive en 2005, sous le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. « Les immigrés qui arrivent sont déjà scolarisés et formés. Ils ont entre 20 et 25 ans en moyenne et ont donc moins recours aux services de santé. Et une fois âgés, un certain nombre rentrent dans son pays d’origine. Ils contribuent donc plus à l’État-providence qu’ils n’en profitent », explique l’auteur d’un des articles scientifiques utilisés par le gouvernement pour mesurer l’opportunité de la régularisation. Joan Monràs n’a d’ailleurs constaté aucun effet d’« appel d’air » : « La mesure n’a eu aucune influence sur les flux migratoires. »
La ministre de l’inclusion le répète à foison, reprenant les arguments économiques qui aujourd’hui sonnent mieux que celui de l’humanité ou du droit à circuler librement pour justifier une telle mesure : « 10 % des recettes de la Sécurité sociale proviennent des immigrés en situation régulière, alors qu’ils ne représentent que 1 % des dépenses. » Les ONG, ou encore la fondation PorCausa, reprennent elles aussi ces arguments, conscientes de leur poids dans un contexte politique mondial peu favorable aux migrations.
Pour Redwan Baddouh, « cette mesure va enfin garantir des droits au travail » aux concerné·es. « Ils pourront exiger un contrat, une journée de huit heures et le revenu minimum au lieu des quinze heures par jour et le salaire de misère qu’ils reçoivent. » La mesure les aidera aussi à accéder à des emplois plus qualifiés. Les emplois jusqu’ici occupés par la population étrangère extracommunautaire s’inscrivaient dans l’hôtellerie, l’agriculture et la construction, mais aussi les métiers du soin, des plus précaires.
La régularisation annoncée permet ainsi de mettre fin à une politique hypocrite visant à se servir des travailleuses et travailleurs sans papiers sans leur offrir les droits auxquels ils devraient pouvoir prétendre. « Il n’y a rien qu’un citoyen espagnol puisse faire sans une personne immigrée, rappelle Redwan Baddouh. Il y en a certainement derrière le café que vous buvez le matin, par exemple : celui ou celle qui le sert, qui le transporte, qui le conditionne… Si les migrants s’arrêtent, l’Espagne s’arrête. »
Mais la démarche reste purement utilitariste et rattachée au travail, légitimant une vision de l’immigration qui ne pourrait être acceptée et acceptable que lorsqu’elle apporte une plus-value (souvent économique et financière) au pays d’accueil. Que se passerait-il si, demain, l’Espagne estimait ne plus avoir besoin de main-d’œuvre étrangère ? Leur titre de séjour sera-t-il renouvelé sans difficulté dans la durée ?
Dans la même logique, les immigré·es apparaissent tout aussi « nécessaires » pour contrebalancer le déclin démographique et ses conséquences sur la protection sociale – une petite musique qui revient régulièrement dans des pays comme la France, l’Espagne, l’Italie ou l’Allemagne. « Entre fin 2020 et le quatrième trimestre 2024, les flux migratoires ont apporté à l’Espagne plus d’un million et demi d’actifs, malgré la baisse de la population native », calcule la banque centrale espagnole.
Même la très conservatrice Conférence épiscopale espagnole (CEE) a soutenu la régularisation, et ce dès le début. La hiérarchie ecclésiastique a fait pression sur le Parti populaire (PP, droite) pour qu’il accepte la première étape du parcours législatif de l’initiative, en avril 2024. « C’est une reconnaissance de la dignité humaine », a célébré l’archevêque Luis Argüello, président de la CEE, après l’annonce de la décision, en rappelant néanmoins la « nécessité de réguler les flux migratoires ».
Droite et extrême droite opposées au décret
Dans un contexte de grande polarisation de la vie politique, le Parti populaire (PP, droite) et Vox (extrême droite) se sont opposés au décret de régularisation porté par les gauches. La position du PP confirme le durcissement du parti sur ces questions, alors que son leadeur Alberto Núñez Feijóo avait soutenu du bout des lèvres, en avril 2024, le fait que l’initiative citoyenne en faveur de la régularisation, portée notamment par de nombreux collectifs catholiques, devait déboucher sur un texte à débattre au sein du Congrès. À l’époque, seul Vox s’y était opposé.
Le PP n’a, cette fois, pas hésité à reprendre cette semaine des rumeurs infondées, alimentées par Vox, selon lesquelles la coalition des gauches au pouvoir a lancé cette vague de régularisations avec l’objectif principal de modifier les listes électorales, d’ici aux prochaines élections générales. En clair, une manière pour Pedro Sánchez, sous couvert de bonnes intentions « humanistes », de sauver sa peau dans les urnes. Pedro Sánchez « n’a pas le droit d’accroître la population en droit de voter de 800 000 personnes », a lancé Alberto Núñez Feijóo mercredi lors d’un meeting près de Saragosse.
Face à la polémique, le PP a fait marche arrière en fin de semaine : le parti, par la voix d’Alma Ezcurra, l’une de ses vice-présidentes, a reconnu que la régularisation ne donnait pas accès, mécaniquement, au droit de vote. En règle générale, il faut attendre environ cinq ans, pour les sans-papiers qui ont obtenu un permis de résidence, et qui sont originaires d’un pays signataire d’accords avec l’Espagne, pour qu’ils et elles puissent voter, et ce, uniquement aux élections municipales.
L’affaire a d’ailleurs fait l’objet d’un affrontement, sur les réseaux sociaux, entre Elon Musk, propriétaire de X, et Pedro Sánchez. Alors que le premier a réagi, avec indignation, au message d’un abonné laissant entendre que les socialistes espagnols trafiquaient les listes électorales du pays (« Wow »), le second lui a répondu : « Mars peut attendre. L’humanité, non. » Depuis quelques jours, Vox sature certains réseaux sociaux d’une campagne contre ce décret, à partir d’images réalisées avec l’intelligence artificielle, et un seul slogan, repris notamment par son leadeur Santiago Abascal : « Non à l’invasion ! L’invasion tue. »
Le PP a par ailleurs encaissé un autre revers tactique dans la semaine. Alberto Núñez Feijóo a d’abord fait savoir qu’il allait paralyser le décret du gouvernement, en arguant de son incompatibilité avec la batterie de textes décidés au niveau européen et rassemblés sous le nom de « pacte migratoire ». Mais le commissaire européen aux affaires intérieures et aux migrations, l’Autrichien Magnus Brunner, lui a rétorqué dès jeudi que la Commission européenne n’avait rien à dire sur le sujet, la régularisation de sans-papiers constituant une compétence exclusive des États membres.
C’était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’UE. Redwan Baddouh, porte-parole de Regularización Ya
En Espagne, le combat devra désormais se porter sur d’autres fronts. Les résidents et résidentes étrangères gagnent 30 % de moins que les Espagnol·es (une différence de 19 % en France), d’après une étude publiée dans la revue Nature en juillet 2025. Pour Unai Sordo, secrétaire général du syndicat Commissions ouvrières, il est indispensable que les immigré·es « ne deviennent pas une main-d’œuvre bon marché » et que soit garantie « la bonne application des conventions collectives ».
La régularisation annoncée par l’exécutif socialiste n’est pas exceptionnelle. L’Espagne en a mené une dizaine depuis les années 1980, autant sous des gouvernements de droite que de gauche. « Mon père a été régularisé en 2000, grâce à une mesure de José María Aznar [alors président (PP) du gouvernement – ndlr] », confie Redwan Baddouh, rappelant les contradictions d’un Parti populaire toujours plus xénophobe.
Le porte-parole de Regularización Ya prévient : « La régularisation était la première étape, garantir des droits fondamentaux. Il faut désormais réformer le droit des étrangers et mettre un terme à la politique migratoire criminelle de l’Union européenne. » S’il reconnaît que l’Espagne est à contre-courant, il espère voir surgir des mouvements similaires dans d’autres pays européens pour enfin changer le cap. En France, la régularisation des sans-papiers de manière dite massive est réclamée par les principaux concernés et leurs soutiens sans qu’ils ne soient entendus. Pire, les derniers chiffres de l’immigration montrent une baisse de 10 % en 2025, conséquence de la circulaire Retailleau.
mise en ligne le 2 février 2026
dèle Cailleteau sur www.mediapart.fr
Vingt et une personnes physiques et trois entreprises sont jugées à partir du 2 février au tribunal de Bobigny pour avoir fait travailler des salariés sans papiers dans la construction du village des athlètes des Jeux de Paris. L’Urssaf estime son préjudice à 8 millions d’euros.
GrosGros groupe du bâtiment, entreprises sous-traitantes, dirigeants de fait et dirigeants de paille vont se retrouver côte à côte sur le banc des prévenus. À partir de ce lundi 2 février, et pour trois semaines, vingt et une personnes physiques et trois sociétés sont jugées au tribunal judiciaire de Bobigny (Seine-Saint-Denis), notamment pour des faits de travail dissimulé en bande organisée et d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail en bande organisée.
Un procès qui s’annonce complexe mais emblématique, puisqu’il concerne les chantiers de construction olympiques. À commencer par le plus symbolique d’entre eux : le village des athlètes, construit à cheval sur les communes de Saint-Denis, Saint-Ouen et l’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
L’affaire éclate en janvier 2022. La société GCC, positionnée « parmi les dix premières entreprises » du BTP selon ses dires, est alors chargée de construire six bâtiments dans ce haut lieu des Jeux de Paris 2024. Comme d’usage dans le secteur, elle fait appel à plusieurs entreprises sous-traitantes pour y réaliser les travaux.
Abou (prénom d’emprunt) explique avoir travaillé pour plusieurs d’entre d’elles, alors qu’il n’avait pas de papiers. Il raconte ne pas avoir été payé pour toutes les heures effectuées, et avoir eu un accident de travail non signalé ni indemnisé. « Tout le temps où tu es blessé, tu ne travailles pas et tu n’es pas payé », résume-t-il. Retourné sur le chantier avant d’être rétabli, il ajoute : « Si on réclame des choses, ils nous menacent de nous virer. Il faut qu’on accepte toutes les conditions. »
Abou ainsi qu’une douzaine de travailleurs sans papiers exerçant pour différents sous-traitants ont contacté la CGT à Bobigny. Alertée de la situation, l’inspection du travail se rend en mars 2022 sur le chantier du village olympique. Les agents de contrôle constatent que des ouvriers ne sont pas déclarés, tandis que d’autres n’ont pas de titre de travail.
« Ils se ressemblent tous »
Les inspecteurs auditionneront ensuite, à leur demande, quatre travailleurs sans papiers, qui expliquent s’être cachés dans le sous-sol du chantier durant le contrôle, sur ordre de leur chef. Selon eux, pas de doute, il s’agissait de dissimuler qu’ils étaient sans papiers.
Auditionné dans le cadre de l’enquête, leur responsable a nié en bloc. « Avec moi, il y avait trois ou quatre Maliens avec leurs papiers, et moi je ne peux pas savoir qui, ils se ressemblent tous », a-t-il assuré, estimant qu’« ils font les malins pour avoir leurs papiers ». Mis en cause en tant que dirigeant de fait de deux entreprises sous-traitantes, l’homme assure qu’il n’est que commercial et responsable de chantier, mais en aucun cas gérant, et qu’il ne peut donc pas être tenu pour responsable.
Sur le papier, le gérant de l’une de ces entreprises sous-traitantes était âgé à l’époque de 28 ans. Aux policiers, il a expliqué ne rien savoir de cette société et ne s’être même jamais rendu dans les bureaux : « J’ai mis mon nom en tant que gérant de la société sur la demande d’un ami à mon père », a-t-il assuré.
Un « dirigeant de paille », selon la CGT de Bobigny, comme on en retrouve d’autres dans cette affaire. Rodés à la défense des travailleurs sans papiers, les syndicalistes ont décortiqué un montage complexe, organisé autour de la sous-traitance en cascade et de l’intérim.
Au total, ils ont identifié vingt-six sociétés impliquées dans ce que le syndicat nomme le « réseau turc » : la plupart des personnes impliquées ont un lien avec la Turquie, et en particulier avec la ville de Yapraklı, connue pour être un haut lieu de l’extrême droite et du mouvement ultranationaliste des Loups gris.
Échapper à l’impôt
Autre point commun : « Ce sont des entreprises éphémères, explique Jean-Albert Guidou, ancien inspecteur des impôts désormais responsable du collectif francilien Travailleurs sans papiers du syndicat. Avec des gérants de paille, des entreprises de domiciliation, un capital social faible d’environ 1 000 euros et une durée de vie de quelques années, on est sur le stéréotype d’entreprises dont le but est d’échapper au paiement des impôts et des cotisations sociales. »
Les enquêteurs ont mené des investigations sur onze entreprises, qui ont depuis presque toutes été radiées du registre du commerce ou sont en cours de liquidation. Des procédures qui, pour certaines, sont intervenues juste avant le début de démarches entamées par dix anciens travailleurs des chantiers olympiques aux prud’hommes. « On casse une branche mais le réseau demeure, puisqu’il suffit de recommencer avec une autre boîte », regrette Jean-Albert Guidou.
L’un des enjeux du procès sera d’identifier le degré de responsabilité de GCC, groupe qui affiche son ambition « d’avoir un impact positif en favorisant l’entrepreneuriat, l’actionnariat salarié et l’emploi durable ». Un fait en particulier intrigue les enquêteurs : en novembre 2021, la société a signé un contrat de sous-traitance d’un montant de 842 000 euros avec un prestataire ne disposant officiellement que d’un seul salarié.
Interrogé sur ce point, le président de GCC, Jacques Marcel, a rejeté la responsabilité du choix des sous-traitants sur le directeur de chantier, qui se trouve être mort en 2022.
Tout aussi embarrassant pour GCC, celui qui était son chef de chantier sur le village des athlètes entre juillet 2021 et avril 2022 s’est contredit pendant l’enquête. Lors de sa première audition, en tant que témoin, il expliquait ne pas connaître certains dirigeants des sociétés incriminées. Placé en garde à vue et auditionné une seconde fois, après perquisitions par les enquêteurs et exploitation de son téléphone, il a reconnu avoir menti.
Selon le quotidien L’Équipe, il a expliqué aux policiers que « le juriste de GCC » lui avait demandé « de ne pas [s]’éloigner de GCC dans [ses] réponses », « de ne pas parler des personnes qui ne font pas partie du dossier », « de ne parler que du village des athlètes, ne pas parler des personnes qu’on connaît ».
Huit millions de préjudice pour l’Urssaf
Sollicitée, GCC n’a pas souhaité s’exprimer. Mais l’entreprise a contesté auprès de nos confrères avoir donné toute consigne pouvant gêner l’enquête et indique avoir porté plainte contre un des sous-traitants en mai 2022, parce qu’elle s’estime victime de ce système.
Au total, trois personnes travaillant chez GCC à l’époque des faits sont mises en cause dans la procédure, aux côtés de l’entreprise en tant que personne morale, pour « recours aux services d’une personne exerçant un travail dissimulé » et « recours aux services d’un employeur d’un étranger non autorisé à travailler ».
Pour une source proche du dossier, le réseau mis au jour à l’occasion de cette procédure est une illustration de pratiques courantes dans le bâtiment : « Le régime sous lequel ont été construites ces infrastructures olympiques est un révélateur de la norme sociale dans le BTP. Ça apparaît au grand jour parce qu’ils ont été un peu gourmands en allant s’attaquer à des chantiers particulièrement scrutés. »
En se penchant sur ce dossier, l’Urssaf a estimé son préjudice à 8 millions d’euros au total. Une somme importante, alors même que la CGT estime que la procédure ne cible qu’une partie du réseau. Toutes les entreprises identifiées par le syndicat n’ont en effet pas été examinées durant l’enquête.
« Cela continue sans doute », déplore Jean-Albert Guidou. Il espère que les travailleurs sans papiers concernés, qui ont depuis été régularisés, pourront être placés au centre de l’audience. À la veille du procès, seulement dix-huit d’entre eux avaient été identifiés comme victimes. L’avis officiel leur signalant l’audience a été envoyé moins d’une semaine avant le début des débats.
mise en ligne le 23 janvier 2026
Clément Garcia sur www.humanite.fr
La CGT représentée par Sophie Binet a fait irruption aux Bis de Nantes pour dénoncer « le plan social invisible » qui frappe le secteur culturel. Le débat s’est poursuivi pour défendre un service public de la culture en danger face à l’offensive idéologique des droites.
L’inquiétude prévaut dans les allées des Biennales internationales du spectacle (BIS) qui se tiennent les 21 et 22 janvier à Nantes, face au vent mauvais qui souffle contre le service public de la culture, gage de cette « exception culturelle » qui a façonné l’image de la France.
D’autant que la ville hôte de ce rendez-vous incontournable des acteurs culturels est aussi la capitale de la Région des Pays de la Loire, transformée en laboratoire trumpiste par sa présidente Christelle Morançais (Horizons) qui s’est violemment attaquée au tissu culturel local et a signé un retrait inédit des financements régionaux dans la culture (-70 %).
À ce qu’il faut bien appeler un volontarisme de droite répond la crise qui frappe les collectivités locales, sommées par l’État de passer à la diète. Et c’est la culture qui trinque, partout, laissant planer « un immense plan social invisible », selon les mots de la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet.
« Rachida Dati fait preuve d’un mépris de classe » déclare Sophie Binet
Cette édition, placée sous le sceau de la résistance, n’aura pas eu l’honneur d’un déplacement ministériel, Rachida Dati jugeant sûrement l’évènement incompatible avec un emploi du temps, il est vrai, bien rempli par ses obligations de campagne parisienne.
Personne ne semblait se soucier de son absence, et on imagine un accueil pour le moins frais si elle avait pointé le bout de son nez. Reste le sentiment d’une trahison de mandat pour tout un secteur malmené et abandonné par sa principale tutelle.
C’est ce que l’on pouvait ressentir lorsque le nom de la ministre, prononcé mercredi matin par le directeur général de la Création artistique, Christopher Miles, lors d’une rencontre introductive, suscitait des huées polies. L’irruption de la CGT spectacle avec son secrétaire Ghislain Gauthier et Sophie Binet en personne, permettait de mettre enfin des mots sur le malaise, et des points sur le i : « Rachida Dati fait preuve d’un mépris de classe. Oui, les travailleurs sont capables d’aller au théâtre pour peu qu’on leur laisse la possibilité », déclarait la secrétaire générale de la CGT, en évoquant « une crise bien plus profonde ».
Après avoir pointé « le grand basculement organisé par le capital et l’extrême droite », Sophie Binet a proposé aux acteurs culturels de se ressembler autour de trois grands axes : une bataille pour affirmer que la culture n’est pas un coût, lutter contre sa marchandisation et enfin pour l’indépendance de la création. Autant de propositions au travers desquelles se dessine la lutte pour défendre et promouvoir le service public de la culture.
Bataille des imaginaires
« Quel service public de la culture pour demain ? », était justement l’intitulé d’un débat organisé l’après-midi. Il aurait fallu pousser les murs pour faire entrer la foule qui s’est pressée à cette rencontre autour de Sophie Binet, Pierre Dharréville responsable de la commission culture du Parti communiste, François Ruffin de Debout ! Andy Kerbrat, député insoumis de la Loire-Atlantique, et Alexie Lorca, adjointe à la culture de la ville de Montreuil.
Le panel marqué à gauche à toutefois laisser entrevoir des divergences. Pierre Dharréville a introduit la rencontre en proposant une définition du service public de la culture : « tout ce qui permet le développement non marchand du secteur culturel, avec des institutions publiques et acteurs subventionnés et conventionnés, autour d’une gouvernance démocratique ».
Le débat s’est vite éloigné de son objet pour questionner, au sens large, la place de la culture dans le débat politique. François Ruffin s’en est remis aux formules qu’il affectionne, « remettre de l’air et de l’imaginaire », « construire une société des liens plutôt qu’une société des biens ».
Une bataille des imaginaires, donc, qui pourrait selon lui passer par la création d’un « Puy du fou de gauche ». Proposition qui a fait tiquer le communiste qui pointait le risque qu’en reprenant les méthodes de la droite on affaiblisse le combat émancipateur.
Les nouveaux États généraux de la culture
Sophie Binet a rappelé que « la culture n’est pas neutre » et, relevant le rôle de la CGT dans la création du festival de Cannes et l’engagement syndical d’illustres personnalités culturelles, a appelé à « ne pas laisser le contrôle de nos cerveaux à des puissances technologiques ». « Il y a désormais une bataille culturelle qui est menée par les milliardaires », poursuivait-elle. Actant la rupture avec les conceptions héritées de Malraux, dont l’actuelle ministre est comptable, elle pointait une « repolitisation partisane, et le financement de la culture en fonction des affiliations idéologiques ».
Le débat a pris une tournure plus polémique quand François Ruffin a soulevé le divorce entre les classes populaires et les acteurs culturels, appelant à nouveau à construire un « récit fédérateur ». Andy Kerbrat a, de son côté, osé le néologisme « artistocratie », pour définir ce divorce, ce qui n’a laissé indiffère ni la secrétaire générale de la CGT, ni le responsable communiste.
Pour la première, il convient d’analyser comment le patronat a cherché, depuis 1968, à couper les classes populaires de la culture. Pour le second, prenant exemple sur la dynamique du Front populaire, de faire de la culture « le cœur d’un projet d émancipation. Elle ne peut pas qu’être l’aliéna d’un programme mais irriguer l’ensemble ».
C’est justement ce à quoi s’attachent à réfléchir les nouveaux États généraux de la culture, lancés l’année dernière dans les pas de ceux commencés en leur temps par Jack Ralite, dont tous autour de la table étaient partie prenante, et auxquels Pierre Dharréville a appelé chacun à prendre part.
mise en ligne le 21 janvier 2026
Benjamin König sur www.humanite.fr
L’exécutif se targue d’avoir obtenu la signature d’un « pacte de refondation » historique du territoire. En réalité, ce texte, très favorable à la droite calédonienne, est explosif. Il ouvre la voie à une partition de fait de l’archipel. Le mouvement indépendantiste légitime du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a annoncé, mercredi 21 janvier, rejeter « sans équivoque » l’accord.
Via un communiqué publié sur les réseaux sociaux, le mouvement indépendantiste légitime du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a annoncé, mercredi 21 janvier, rejeter « sans équivoque » l’accord signé lundi à l’Elysée, et a critiqué un « chantage économique » destiné à faire accepter « le projet de l’État ». Ce texte « ouvre en fait la voie au dégel du corps électoral » déplorent les rédacteurs. Le nouveau document « entérine un passage en force de l’État », dénonce le mouvement de libération, qui rappelle avoir refusé l’accord de Bougival « du fait de sa totale incompatibilité avec la trajectoire de décolonisation de Kanaky ».
Avec le titre pompeux d’« accord Élysée-Oudinot », référence à celui de « Matignon-Oudinot » signé en 1988 sous l’égide de Michel Rocard qui avait permis de sortir de la guerre civile des années 1980 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (KNC), le texte signé ce 19 janvier par l’État français et cinq des six forces politiques calédoniennes représentées au Congrès local est mis en avant comme un « pacte de refondation » historique. Il en est très loin, en l’absence du principal mouvement indépendantiste, le FLNKS. Ce texte risque plutôt de connaître le même sort que de nombreux autres, jetés aux oubliettes non sans avoir mis le feu à l’archipel.
Cet « accord complémentaire à l’accord de Bougival », comme il est mentionné dans le titre, se limite donc à « approfondir les équilibres définis », en juillet 2025. Un texte qui n’était qu’un protocole, mais qu’Emmanuel Macron s’est empressé de faire passer en force, tant il répond aux revendications de la droite calédonienne tout en posant des verrous sur un maintien du territoire au sein de la République française.
La reconnaissance de l’identité kanak, purement et simplement oubliée
« Globalement, sur les aspects politiques et institutionnels, ce texte est quasiment identique à Bougival, analyse Benoît Trépied, anthropologue au CNRS spécialiste de l’archipel. Il comporte les mêmes mécanismes pour l’accession à la souveraineté, que beaucoup considèrent en pratique comme des verrous infranchissables. » Le texte prévoit en effet que, même en cas de transfert de l’ensemble des compétences régaliennes, la pleine souveraineté ne soit pas automatique. Si un État et une nationalité calédonienne seront créés, ils restent adossés à la République française et ne constituent pas un processus de décolonisation.
Le droit à l’autodétermination reste donc hypothétique, malgré la mention du « processus de décolonisation de l’accord de Nouméa », que l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), signataire de cet accord, a réussi à réintroduire. L’UNI sert d’ailleurs de caution indépendantiste pour cet accord, mais est très contestée, y compris par une partie de sa base militante. L’autre mention obtenue par l’UNI est « la reconnaissance de l’identité kanak », purement et simplement oubliée dans le texte de Bougival et pourtant au cœur de l’accord de Nouméa.
Pour le reste, cet accord répond aux exigences des anti-indépendantistes. « Il rappelle, voire, renforce, les grands acquis pour la droite : ouverture du corps électoral et hyperprovincialisation », décrypte Benoît Trépied. Le dégel du corps électoral constitue un nœud crucial pour le territoire, à l’origine de tous les grands mouvements de contestation de la population kanak, en 1984 comme en 2024. Quant au transfert aux trois provinces (Nord, Sud, îles Loyauté) de la compétence fiscale, elle ouvre la voie à une véritable partition du territoire. Exactement ce que la droite de Sonia Backès (ex-ministre macroniste aujourd’hui proche d’Éric Zemmour) appelle de ses vœux, partisane d’un apartheid de fait, elle qui déclarait encore en 2024 : « Au même titre que l’huile et l’eau ne se mélangent pas (…), le monde kanak et le monde occidental ont des antagonismes encore indépassables. »
Un accord basé sur un chantage
Le troisième point de l’accord porte sur l’attractivité économique et le soutien à une économie exsangue, avec un PIB en chute de 15 % l’année dernière en raison des révoltes de 2024, et des comptes sociaux dans le rouge. « C’est le seul plus de cette négociation, pointe Benoît Trépied, mais cela pose la question d’un chantage pétrole contre nourriture », poursuit-il.
Pétrole contre nourriture, c’est précisément l’expression employée le 14 janvier par la sénatrice socialiste Corinne Narassiguin pour interpeller la ministre des Outre-mers, Naïma Moutchou, pour redire le refus du PS – et de la gauche – de tout accord sans le FLNKS et basé sur un chantage.
Or, il s’agit des prochaines échéances : il va falloir, dans un premier temps, que le Parlement adopte la loi constitutionnelle, par les deux Chambres, puis aux trois cinquièmes en Congrès à Versailles. Or, sans le PS, rien n’est possible. « La préoccupation du FLNKS est qu’il y ait un « deal » global entre le PS et le gouvernement, y compris sur le budget, et que la KNC soit encore une fois prise en otage par les enjeux de politique française », pointe Benoît Trépied.
Ensuite viendra le temps d’un référendum, rebaptisé « consultation » pour ne pas rappeler des souvenirs douloureux, en juin ou juillet. Enfin les élections provinciales, déjà repoussées trois fois et que ce texte renvoie à décembre 2026. Un véritable « déni de démocratie, avec un Congrès élu en 2019 pour un mandat de cinq ans prolongé de deux ans et demi, pour l’unique raison que la droite refuse le corps électoral actuel (gelé), pourtant validé par le Conseil constitutionnel en décembre 2025 », rappelle Benoît Trépied. Pour ces deux échéances majeures, notamment le référendum, on peut craindre le pire. « Je n’imagine pas que cela puisse être voté sans faire de vagues. Cela sent très mauvais », déplore le chercheur. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la Kanaky-Nouvelle-Calédonie s’avance vers une année qu’il y a tout lieu de craindre.
mise en ligne le 20janvier 2026
sur www.humanite.fr
Après le décès en garde à vue d’El Hacen Diarra dans le commissariat du XXe arrondissement de Paris, le parquet a annoncé, lundi 19 janvier, avoir ouvert une information judiciaire pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort. “La famille de M. El Hacen Diarra ne comprendrait pas que ces faits ne donnent pas lieu aux mesures coercitives prévues par la loi et habituellement utilisées dans les dossiers criminels où un homme a perdu la vie”, dénonce Maître Yassine Bouzroun, l’avocat de la famille du défunt.
Dans l’affaire de la mort d’El Hacen Diarra, décédé dans la nuit du mercredi 15 au jeudi 16 janvier dans le commissariat du XXe arrondissement de Paris, le parquet de Paris a annoncé, lundi 19 janvier avoir ouvert une information judiciaire pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort. Un juge d’instruction va donc désormais enquêter sur les circonstances de la mort de ce Mauritanien de 35 ans.
Une décision qui arrive trop tard, pour l’avocat de la famille du défunt, Maître Yassine Bouzrou. “Après cinq jours de dysfonctionnements graves et d’une communication qui a retardé l’accès à la vérité, la pratique judiciaire impose désormais des actes immédiats”, l’interpellation des “policiers impliqués” et leur présentation “sans délai” au juge d’instruction, réclame Me Bouzrou dans un communiqué transmis à l’AFP.
Une première lésion “classiquement observée lors d’étranglements”
L’avocat déplore un “délai (…) préjudiciable à la recherche de la vérité, tant en raison de l’absence de diligences immédiates que d’une communication institutionnelle exclusivement fondée sur les déclarations des policiers impliqués, sans aucun élément objectif de corroboration, présentant le décès comme un simple malaise”. “La famille de M. El Hacen Diarra ne comprendrait pas que ces faits ne donnent pas lieu aux mesures coercitives prévues par la loi et habituellement utilisées dans les dossiers criminels où un homme a perdu la vie”, ajoute-t-il.
L’avocat s’appuie sur les conclusions de l’autopsie : fracture de la corne du cartilage de la thyroïde et plaie profonde à la tempe. La première lésion, “grave et non-anodine (est) classiquement observée lors d’étranglements”, et la seconde est “incompatible avec l’hypothèse d’un malaise spontané et (traduit) des violences d’une intensité particulière”, dénonce Me Bouzrou.
De son côté, le parquet a fait état de ces résultats. Mais affirme de son côté qu’ils n’apportent “pas à ce stade de certitude sur la causalité du décès”. Il assure que la fracture peut être “antérieure au décès ou consécutive à l’autopsie” et que des examens complémentaires ont été ordonnés “dont les conclusions ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines”.
Me Bouzrou dénonce également l’absence d’images par les caméras-piétons des policiers qui “n’étaient pas activées, en raison d’un prétendu défaut de batterie”, une explication pour l’avocat “peu crédible (qui) soulève désormais la question d’une éventuelle dissimulation” de preuves.
D’autant que les enquêteurs n’ont pas trouvé de caméra qui couvrirait les lieux d’interpellation, et qu’il n’y a à ce stade pas d’images de son transport au commissariat. Un appel à témoins a été lancé lundi soir par le parquet.
« Il a été tabassé ici et il est mort ensuite au commissariat »
Jeudi 15 janvier, aux alentours de 21 h 30, El Hacen Diarra sort du foyer de travailleurs migrants où il réside depuis quatre ans. À l’angle de la rue des pruniers et de la rue Fernand Léger dans le XXe arrondissement de Paris, l’homme de 35 ans originaire de Mauritanie avait pour habitude de s’offrir ce moment de détente. Ce soir-là, la police passe et le soumet à un contrôle.
« Il a été tabassé ici et il est mort ensuite au commissariat », relatait Ibrahima Diarra dimanche. « Grâce à un voisin qui a tout filmé nous avons une vidéo qui montre la violence de l’interpellation et notre avocat Yassine Bouzrou l’a faite authentifier », poursuivait-il.
En effet, une vidéo a notamment été filmée par des voisins au moment de son interpellation devant le foyer de travailleurs migrants où il résidait. Circulant sur les réseaux sociaux, on y distingue deux policiers, dont l’un, à genoux, donnant deux coups de poing en direction d’un homme plaqué au sol. Selon l’analyse du son réalisée par la famille du défunt, on entend aussi El Hacen Diarra crier : « Vous m’étranglez ! »
Mais les policiers donnent une toute autre version. Selon le parquet, ils auraient interpellé El Hacen Diarra parce qu’« il roulait un joint de cannabis ». L’homme se serait alors « rebellé et les policiers ont été contraints d’utiliser leur pistolet à impulsion électrique, en mode contact au niveau du mollet, pour le maîtriser ». Toujours d’après le parquet, il a ensuite chuté au sol, entraînant les deux policiers. Jusqu’à maintenant, l’enquête était ouverte pour recherche des causes de la mort et confiée à l’IGPN, la police des polices.
Dimanche, des centaines de personnes s’étaient réunies dans le 20e arrondissement à l’appel de la famille d’El Hacen Diarra pour que « la vérité éclate et que justice soit faite », avait lancé le grand frère du défunt, Ibrahima Diarra, devant un parterre de citoyens, de responsables du secteur associatif et d’élus de gauche venus soutenir la famille.
Des conclusions d’examens complémentaires « ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines »
Mais après l’annonce de la saisine d’un juge d’instruction, le ministère public a annoncé à l’AFP : « Toute personne ayant été témoin ou disposant d’éléments permettant d’objectiver le déroulé des faits est invitée à les porter à la connaissance des enquêteurs ».
Le parquet a de son côté fait valoir s’être rendu sur place « dès qu’il avait été avisé » du décès, « accompagné du commissaire de permanence de l’IGPN ». Puis, « en l’absence initiale de tout élément connu sur les causes du décès, une enquête en recherche des causes de la mort a été ouverte, cadre juridique permettant le recueil des auditions et la possibilité d’ordonner une autopsie, ce qui a été fait immédiatement », a-t-il souligné. Après réception des « premiers éléments » et du rapport d’autopsie, le parquet a ouvert une information judiciaire, « comme systématiquement lorsqu’une personne décède dans des conditions suspectes ou inexpliquées dans un lieu de privation de liberté ».
« Le rapport d’autopsie n’apporte pas à ce stade de certitude sur la causalité du décès » et des « analyses toxicologiques et anatomopathologiques » doivent être menées, précise-t-il. « Un réexamen du scanner par des radiologues a été ordonné, de même que les examens complémentaires dont les conclusions ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines », ajoute le ministère public. Pour les proches d’El Hacen Diarra, la situation est claire : « Nous savons que les policiers l’ont tué et nous voulons la vérité. »
mise en ligne le 19 janvier 2026
sur https://www.oxfamfrance.org/
Dans notre nouveau rapport publié par Oxfam à l’occasion de l’ouverture du Forum économique mondial 2026 à Davos, nous dévoilons que la fortune des milliardaires a bondi de plus de 16 % en 2025, soit trois fois plus vite que la moyenne des cinq années précédentes, pour atteindre 18 300 milliards de dollars, son plus haut niveau historique.
Et ce, alors même qu’une personne sur quatre n’a souvent pas de quoi manger à sa faim et que près de la moitié de la population mondiale vit dans la pauvreté.
Inégalités mondiales : les chiffres-clés
Monde
En 2025, la fortune des milliardaires a augmenté 3 fois plus vite que pendant les 5 années précédentes. Cette augmentation équivaut à la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité.
La barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois en 2025.
La fortune des milliardaires a augmenté de 81 % depuis 2020. Elle a atteint en 2025 son plus haut niveau historique : 18 300 milliards de dollars cumulés.
Les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyen·nes ordinaires.
France
Les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes réunies, soit près de la moitié de la population.
En 24 minutes en moyenne, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français, soit 42 438 euros.
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé. Ce gain de plus de 220 milliards d’euros, concentré sur à peine 32 personnes, équivaut au financement de plus de 10 000 postes d’enseignants pendant près de 400 ans.
Résumé du rapport en vidéo : https://youtu.be/2xvZmLr_HKM
Résister au règne des plus riches
Le rapport « Résister au règne des plus riches : Défendre la liberté contre le pouvoir des milliardaires » analyse comment les ultra-riches accaparent le pouvoir politique afin de façonner les règles de nos économies et de nos sociétés au service de leurs propres intérêts et au détriment des droits et libertés des populations à travers le monde.
Cette hausse spectaculaire de la fortune des milliardaires accompagne une politique américaine résolument orientée en faveur des plus riches sous l’administration Trump. Cette dernière a réduit les impôts des ultra-riches, sapé les efforts déployés dans le monde pour taxer les grandes entreprises,fait échouer les tentatives visant à lutter contre le pouvoir monopolistique et contribué à la croissance des actions liées à l’IA, véritable aubaine pour les investisseurs fortunés du monde entier.
Le rapport d’Oxfam démontre que la montée de l’oligarchie dépasse les frontières des États-Unis pour miner les sociétés du monde entier. Il met en avant plusieurs chiffres édifiants :
● La fortune cumulée des milliardaires a bondi de 16% l’année dernière, soit de 2 500 milliards de dollars, presque l’équivalent de la richesse totale détenue par la moitié la plus pauvre de l’humanité, à savoir 4,1 milliards de personnes.
● La barre des 3 000 milliardaires a été franchie pour la première fois l’année dernière, tandis que le plus riche d’entre eux, Elon Musk, est devenu la première personne à posséder une fortune supérieure à 500 milliards de dollars.
● Moins de 70 % des 2 500 milliards de dollars d’augmentation de la fortune des milliardaires suffiraient à éradiquer l’extrême pauvreté 26 fois.
L’ultra-richesse érode la démocratie et crée des inégalités politiques
D’après Amitabh Behar, directeur général d’Oxfam, « Le fossé grandissant entre les riches et les autres se traduit par un déficit politique grave et insoutenable. »
Oxfam estime que les milliardaires ont 4 000 fois plus de chances d’occuper un poste politique que les citoyen·nes ordinaires. Selon l’enquête World Values Survey menée dans 66 pays, près de la moitié des personnes interrogées estiment qu’il est fréquent de voir les plus riches acheter les élections dans leur pays.
Les risques de recul démocratique, par exemple à travers l’érosion de l’État de droit ou la compromission des élections, sont sept fois plus élevés dans les pays où les inégalités sont fortes. « Personne ne peut se permettre de sous-estimer la gravité de la situation. Les inégalités économiques et politiques peuvent accélérer l’érosion des droits et de la sécurité des personnes à une rapidité effrayante », poursuit Amitabh Behar.
L’éradication de la pauvreté menacée par l’accroissement vertigineux des inégalités
« Les gouvernements font de mauvais choix pour satisfaire l’élite et favoriser les grandes fortunes tout en réprimant les droits et la colère des citoyen·nes face au coût de la vie devenu inabordable et insupportable pour un trop grand nombre » Amitabh Behar.
Des milliards de personnes font face à des difficultés qui ne sont pourtant pas une fatalité, telles que la pauvreté, la faim et la mort due à des maladies évitables, du fait d’un système qui leur est défavorable. Une personne sur quatre dans le monde fait face à une insécurité alimentaire et doit régulièrement sauter des repas.
Le taux de réduction de la pauvreté stagne, avec des niveaux globalement identiques à ceux de 2019. L’extrême pauvreté recommence à gagner du terrain en Afrique. Les coupes budgétaires en matière d’aide décidées l’année dernière par les gouvernements du monde entier frappent directement les personnes vivant dans la pauvreté et pourraient se traduire par plus de 14 millions de décès supplémentaires d’ici 2030.
Les libertés civiles et les droits politiques sont restreints et réprimés. L’année 2024 a été la dix-neuvième année consécutive de recul en la matière, voyant un quart des pays entraver la liberté d’expression. L’année dernière, plus de 142 manifestations antigouvernementales d’envergure ont éclaté dans 68 pays, auxquelles les autorités ont généralement répondu par la violence.
« La pauvreté économique engendre la faim. Et la pauvreté politique alimente la colère », ajoute Amitabh Behar.
Les médias et les réseaux sociaux aux mains de quelques-uns
Les gouvernements laissent toute latitude aux ultra-riches pour dominer les médias et les réseaux sociaux. Les milliardaires possèdent plus de la moitié des plus grands médias dans le monde et les principaux réseaux sociaux.
Le rapport mentionne l’achat du Washington Post par Jeff Bezos, celui de Twitter/X par Elon Musk, celui du Los Angeles Times par Patrick Soon-Shiong ou encore l’acquisition d’une part importante de The Economist par un consortium de milliardaires. En France, le milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré contrôle désormais CNews, qu’il a rebaptisée « l’équivalent français de Fox News ». Au Royaume-Uni, quatre familles extrêmement riches contrôlent à elles seules les trois quarts de la diffusion des journaux.
Le rapport stipule que seulement 27 % des rédacteurs et rédactrices en chef dans le monde sont des femmes et seulement 23 % des personnes issues de minorités ethniques. Cela conduit à la marginalisation de leurs voix, tandis que les minorités telles que les personnes migrantes et les personnes racisées sont souvent stigmatisées et accusées de toute une série de maux. Les critiques s’en trouvent muselées.
Les autorités kényanes utilisent X pour traquer, punir, voire enlever et torturer les détracteurs et détractrices du gouvernement. Selon une étude menée par l’université de Californie, l’occurrence des discours haineux a augmenté d’environ 500 % dans les mois qui ont suivi l’acquisition de X par Elon Musk.
En France, la fortune des milliardaires a doublé sous les mandats d’Emmanuel Macron
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron en 2017, la fortune des milliardaires français a doublé. Ce gain de plus de 220 milliards d’euros, concentré sur à peine 32 personnes, pourrait financer 10 000 postes d’enseignants pendant 377 ans. Cette explosion des richesses de quelques-uns intervient alors que le niveau de pauvreté en France a atteint 15,4 % en 2023 selon l’INSEE, son plus haut niveau depuis 30 ans.
« Emmanuel Macron aura été le président des milliardaires. Au cours de ses deux mandats, le principe républicain d’égalité a été profondément mis à mal. Les ultra-riches disposent aujourd’hui d’un accès privilégié aux sphères du pouvoir. Le constat est frappant : dans le gouvernement Bayrou par exemple, 22 ministres sur 36 étaient millionnaires. Cette surreprésentation des plus riches au sommet de l’État alimente un cercle vicieux : ceux qui détiennent déjà le plus de ressources économiques façonnent des politiques publiques qui servent leurs intérêts, tout en aggravant les inégalités. Pendant ce temps, les plus modestes sont relégués au rang de laissés-pour-compte du débat politique », déclare Layla Abdelké Yakoub, responsable de plaidoyer “Justice fiscale et inégalités” à Oxfam France.
« L’explosion de l’ultra-richesse n’est ni neutre ni anodine. Elle est très coûteuse pour l’ensemble de la société française car elle se fait au prix des inégalités, de l’affaiblissement des finances publiques et de la mise en danger de notre démocratie. En France, la sous-imposition des grandes fortunes représente un manque à gagner de plusieurs dizaines de milliards pour les caisses de l’État, tandis que certains milliardaires utilisent leur puissance économique pour orienter le débat médiatique et bloquer toute réforme fiscale ambitieuse. Les débats sur le budget 2026 en témoignent : les propositions visant à corriger les inégalités devant l’impôt, comme la taxe Zucman, ont suscité une contre-offensive majeure de grandes fortunes, comme Bernard Arnault, et des grands patrons incarnés par le Medef », poursuit Layla Abdelké Yakoub.
Le rapport d’Oxfam avertit que les 53 milliardaires français sont désormais plus riches que plus de 32 millions de personnes réunies, soit près de la moitié de la population. En 24 minutes en moyenne, un milliardaire gagne l’équivalent du revenu annuel moyen d’un Français, soit 42 438 euros.
« Les alertes d’Oxfam sur les inégalités grandissantes sont désormais une réalité confirmée par une institution majeure comme l’INSEE ou encore la Banque postale. Malgré ce diagnostic alarmant désormais largement partagé, les responsables politiques continuent d’ignorer les solutions fiscales qui s’offrent à eux, même lorsqu’elles sont soutenues par 85 % des Français, comme c’est le cas de la taxe Zucman. Ce déni démocratique alimente un climat politique dangereux. À l’approche de 2027, alors que l’extrême droite progresse et que certains milliardaires, comme Vincent Bolloré, utilisent leurs empires médiatiques pour diffuser ses idées, remettre la justice fiscale au centre du débat est une urgence démocratique », conclut Layla Abdelké Yakoub.
Les recommandations d’Oxfam
Oxfam appelle les États à réduire rapidement et radicalement le fossé entre les ultra-riches et le reste de la société grâce notamment aux mesures suivantes :
Augmenter les impôts sur les ultra-riches
Oxfam estime qu’un impôt sur la fortune pour les multimillionnaires et les milliardaires du monde entier pourrait rapporter 1 800 milliards de dollars par an.
Plus précisément, Oxfam France formule une série de recommandations fiscales qui permettraient de dégager 88 milliards d’euros par an, tout en préservant le pouvoir d’achat de 70% des Français, dont :
Un impôt sur la fortune climatique pour les multimillionnaires et les milliardaires : Il s’agit de taxer, d’une part, le niveau de patrimoine (la taille de la fortune), et d’autre part, la quantité de CO2 qu’il contient (son impact sur le climat).
Réguler les multinationales
Encadrer la part des bénéfices versés aux actionnaires
Conditionner les aides publiques aux entreprises aux investissements dans la transition
Imposer un écart de rémunération de 1 à 20 entre le salaire du dirigeant et le salaire médian de l’entreprise.
mise en ligne le 18 janvier 2026
Marie Toulgoat sur www.humanite.fr
La société de collecte de déchets est accusée de complicité d’emploi de personnes sans autorisation de travail. L’audience, ce lundi 19 janvier, pourrait être l’aboutissement de la lutte de ces travailleurs étrangers et précaires, employés en intérim, qui s’étaient mobilisés contre leur exploitation en 2021.
La plupart d’entre eux ont quitté les poids lourds de ramassage des ordures de Sepur depuis de nombreux mois, ont retrouvé un travail, parfois en CDI, et ont obtenu leur régularisation. Mais ils n’ont pas tourné la page de leur expérience chez Sepur, ce mastodonte du ramassage des déchets qui rafle les marchés publics.
Ce lundi 19 janvier, en effet, une vingtaine d’anciens ripeurs (éboueurs) et conducteurs témoigneront contre la société, ainsi que deux entreprises d’emploi temporaire, Drop Intérim et Mistertemp, au tribunal correctionnel de Versailles (Yvelines). Les deux sociétés d’intérim et leurs dirigeants devront répondre d’accusations d’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation d’emploi. Sepur, auprès de qui ces travailleurs étaient mis à disposition, et son président Youri Ivanov sont accusés de complicité pour ces mêmes faits, révélés notamment par des enquêtes de l’Humanité.
« Pour ces employés, cette procédure est une question de dignité », rapporte Cathy Farran, avocate des parties civiles, dont fait aussi partie l’Urif CGT. « Ils se sentent exploités, ils sont mis en danger. Pendant le Covid, ils ont été des salariés de première ligne sans que les règles de sécurité soient respectées. » C’est notamment ce sentiment d’exploitation qui avait poussé une partie des intérimaires sans papiers de Sepur à entamer une grève, en octobre 2021.
« Mon chef d’équipe m’a demandé de changer d’alias »
« J’étais censé faire des semaines de 35 heures pour un salaire moyen de 1 400 euros par mois, mais ça arrivait souvent qu’on me demande de rester plus longtemps… Ces heures supplémentaires n’étaient pas toujours payées. On peut faire des semaines de 50 heures sans que ça se voie sur le bulletin de paie. Si tu réclames, ils ne te donnent plus de travail : ils savent qu’on n’a pas de papiers et qu’on ne peut pas aller se plaindre », détaillait alors Mahamadou, jeune éboueur malien. Lui comme ses collègues réclamaient alors leur régularisation. Les 59 grévistes l’ont obtenue.
Cheick Camara, alors éboueur sur le dépôt des Pavillons-sous-Bois, était aux avant-postes de ce mouvement social d’ampleur. Il sera entendu par le tribunal comme victime. « Sepur m’a surexploité, a volé mes heures de travail, ne m’a pas fourni les EPI (équipement de protection individuelle) dont j’avais besoin. Ils ont joué avec ma santé et je veux qu’ils soient sanctionnés », martèle-t-il.
Comme beaucoup d’autres travailleurs, il confie avoir été recruté directement par des chefs d’équipe de Sepur, sans jamais entrer en contact avec les sociétés d’intérim qui étaient pourtant ses employeurs légaux. Ces cadres avaient connaissance de son statut administratif, assure-t-il. « Début 2021, mon chef d’équipe m’a même demandé de changer d’alias pour passer outre le délai de carence entre missions d’intérim. J’ai dû me démerder pour trouver une nouvelle identité, j’ai travaillé pendant six mois avec ce nouvel alias. Administrativement, l’intérimaire avait changé, mais sur le terrain, c’était toujours moi qui travaillais », raconte-t-il. Régularisé après le mouvement de grève, Cheick Camara occupe désormais un emploi stable « qui n’a rien à voir avec Sepur », où ses « droits sont respectés ».
Sepur s’estime victime d’escroquerie
Certains de ses camarades se seraient même fait racketter par des chefs d’équipe. « Ils demandaient 10 % de leur salaire en contrepartie de missions de 35 heures par semaine. Si les ripeurs ne payaient pas, ils n’étaient pas réembauchés. Ces chefs d’équipe ont clairement profité de la faiblesse des travailleurs », détaille Cheick Camara. Ce sont ces pratiques présumées d’extorsion qui ont poussé une petite dizaine d’intérimaires à porter plainte contre deux chefs d’équipe de Sepur, qui seront également jugés ce 19 janvier. La procédure a ensuite été liée à celle initiée par l’enquête de l’inspection du travail et du parquet, en 2022, pour emploi de personne dépourvue d’autorisation de travail.
Sur le banc des accusés, Sepur nie toutefois fermement avoir joué un quelconque rôle dans l’emploi de travailleurs étrangers sans autorisation de travail. Pire, selon une plainte contre X qu’elle a déposée en janvier 2022 et que l’Humanité a consultée, la société estime avoir été victime d’escroquerie.
« Pour contourner (l’)interdiction (d’emploi de personnes sans papiers), des personnes étrangères en situation irrégulière ont volontairement produit d’authentiques titres de séjour appartenant à des tiers. (…) L’usurpation de la qualité d’étranger en situation régulière avait pour but de tromper Sepur. (…) Sepur a ainsi subi un préjudice financier certain du fait de ces agissements », peut-on y lire.
Pour l’entreprise et son dirigeant, qui effectuent des délégations de service public auprès des collectivités, la responsabilité de contrôler l’identité des travailleurs reposait entièrement sur les sociétés d’intérim. « Cette plainte est toujours pendante devant le juge d’instruction », précise l’entreprise par la voix de son service de presse.
Dans les dépôts, jusqu’à 92 % d’intérimaires
Pourtant, les témoignages de travailleurs, de syndicalistes et même les observations de l’inspection du travail racontent une tout autre histoire. « Ces travailleurs sans papiers se font embaucher au cul du camion directement par des chefs d’équipe de Sepur. Leur situation est ensuite régularisée par des sociétés d’intérim, dont certaines sont entièrement dématérialisées », détaille le défenseur syndical CGT Richard Bloch.
Si l’embauche directe par l’entreprise destinataire de missions d’intérim n’est pas illégale, cet usage peut mettre en lumière les responsabilités de Sepur dans l’embauche de ces travailleurs étrangers, estime-t-il. D’autant que ce procédé a été entaché de nombreuses irrégularités.
Un constat d’huissier effectué à la demande de la CGT, que l’Humanité a pu consulter, établit que certains salariés intérimaires ont reçu par voie postale leurs contrats de travail plusieurs semaines après la fin de leurs missions. Celles-ci, à chaque fois, ne duraient que quelques jours. « La première fois que j’ai entendu parler de Sepur, c’est lorsqu’un salarié s’est présenté à ma permanence juridique en 2019. Il avait moins de cinq ans d’ancienneté et avait enchaîné plus de 350 missions d’intérim », ajoute Richard Bloch.
Bien qu’aucun des prévenus, sur les bancs du tribunal, n’aura à répondre d’une utilisation abusive de l’intérim, ces agissements seraient bel et bien au cœur d’un « système Sepur » qui profite à la société aux dépens des travailleurs, estiment les parties civiles. « Le recours à l’intérim et l’embauche de travailleurs sans papiers sont très liés, l’un permet l’autre. Lors de ses contrôles, l’inspection du travail a observé que dans certains dépôts, le taux d’employés intérimaires s’élevait à 92 % », détaille l’avocate Cathy Farran.
Contactée, l’entreprise conteste l’existence d’un « système Sepur ». « Pour ce qui est des alias (vrais papiers mais porteurs usurpateurs) c’est en réalité un problème dont Sepur est la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises. Certains syndicats poussent d’ailleurs des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure. »
Une économie de 7 000 euros par an et par intérimaire
Richard Bloch, qui a accompagné de nombreux travailleurs aux prud’hommes faire requalifier leurs missions d’intérim en CDI, considère que ce recours massif au travail temporaire est volontaire de la part de Sepur, et qu’il permet à la société de casser ses prix. « Si je suis ripeur intérimaire chez Sepur, on me propose plusieurs courtes missions par semaine qui représentent moins d’heures que si j’étais en CDI, même avec les heures supplémentaires. On ne me paiera pas non plus de 13e mois, ni de prime d’ancienneté, je n’irai jamais chez le médecin du travail », illustre-t-il.
Une économie que le syndicaliste estime à plus de 7 000 euros par an et par intérimaire pour l’entreprise de ramassage des ordures. « Si nous ne parlons pas de ce système et du gain économique qu’il représente pour Sepur, nous ne pouvons pas nous attaquer aux causes réelles de l’emploi de travailleurs sans papiers », ajoute-t-il. Il fera valoir au tribunal l’application scrupuleuse de l’amende prévue par la loi de 3 750 euros (et 7 500 en cas de récidive) par salarié intérimaire œuvrant sur un emploi permanent. Celle-ci pourrait dissuader durablement Sepur d’entretenir ce « système », pense-t-il. Cette économie permettrait en effet à Sepur d’être très concurrentiel par rapport à des concurrents dans la bataille pour les marchés publics.
Sepur et son dirigeant Youri Ivanov, présumés innocents, contestent les faits qui leur sont reprochés. « Nous choisissons ce système de recrutement de ripeurs car nous avons un absentéisme de 14 % et j’ai besoin de 600-800 personnes par jour, la seule solution est les sociétés de travail temporaire », expliquait ainsi le président dans son audition de police, en mai 2025. La société a même attaqué pour diffamation plusieurs médias – dont l’Humanité – s’étant fait écho des faits qui lui sont reprochés. Tous ont été relaxés.
En cas de condamnation, le dirigeant encourt, lui, une peine de cinq ans de prison et une amende de 30 000 euros par personne étrangère illégalement employée. La société Sepur pourrait aussi être condamnée à une interdiction de marché public pendant cinq années.
Adèle Cailleteau sur www.mediapart.fr
Plus de 250 collectivités territoriales ont délégué la gestion de leurs ordures à l’entreprise. Elle est jugée le 19 janvier, aux côtés de deux entreprises d’intérim, pour emploi et complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Deux chefs d’équipe sont aussi jugés pour extorsion.
C’est en mars 2019 que Camara commence à travailler en intérim pour la société de collecte de déchets Sepur, à Pantin (Seine-Saint-Denis). Il nettoie les rues et les trottoirs du quartier des Quatre-Chemins, où ses 2,02 mètres lui facilitent la tâche face à des usagers de drogues et des vendeurs de cigarettes à la sauvette qui « viennent parfois [le] chercher avec les couteaux ».
En janvier 2021, après plus d’un an et demi à travailler comme intérimaire, « le chef d’équipe dit qu’il faut que tout le monde ramène de nouveaux papiers à cause des carences », relate Camara. Étranger sans titre de séjour en France, il avait fourni les documents d’identité d’un ami en situation régulière pour pouvoir travailler. Pour contourner la réglementation du travail temporaire qui impose des délais de carence entre deux missions, il change donc d’« alias », tout en gardant exactement les mêmes missions, au même endroit.
Pour les salariés concernés, il n’y a aucun doute : Sepur savait qu’ils n’avaient pas d’autorisation de travail. Cette question sera au cœur de l’audience, lundi 19 janvier, au tribunal judiciaire de Versailles, où l’entreprise et son PDG vont être jugés pour complicité d’emploi d’étrangers non autorisés à travailler. Les deux sociétés d’intérim par lesquelles passait l’embauche des travailleurs sont aussi mises en cause pour l’emploi d’étrangers non munis d’une autorisation de travail.
Deux chefs d’équipe seront aussi jugés pour extorsion. Moussa, un autre ex-travailleur sans papiers, explique en effet que son chef de dépôt à Villejust (Essonne) exigeait de recevoir 10 % de son salaire pour lui donner des missions.
Sur son téléphone, le travailleur malien montre quelques échanges de messages. « On ne peut plus te faire travailler à cause de ta bêtise mais tu sais ce que tu dois quand même non ???? », lui écrit par exemple ce chef. Quand Moussa répond qu’il ne comprend pas, son interlocuteur précise : « Le wari » – l’argent, en bambara. Alors chaque mois, de juillet 2020 à octobre 2021, il lui a donné entre 150 et 200 euros. Comme sept autres ex-salariés, il a porté plainte. « Si les faits reprochés à certains employés de Sepur venaient à être confirmés par la justice, Sepur prendra immédiatement les sanctions les plus fermes qui soient à leur encontre », affirme l’entreprise à Mediapart.
Camara et Moussa, désormais en CDI dans des structures où les conditions de travail n’ont « rien à voir », se rendront à l’audience et vont se constituer parties civiles, comme la CGT et une vingtaine d’autres anciens travailleurs sans papiers de Sepur. En octobre 2021, ils faisaient partie des 59 travailleurs sans papiers, majoritairement venus du Mali en traversant la Méditerranée, à tenir un piquet de grève sur le parvis de l’hôtel de ville de Bobigny pour demander leur régularisation, qu’ils ont finalement obtenue.
La CGT dénonce un « système »
Juste avant le début de leur mobilisation, des inspecteurs du travail s’étaient rendus sur cinq sites Sepur en Île-de-France. Plus de quatre ans plus tard, le procès-verbal qu’ils ont transmis au parquet est au cœur du dossier pénal. Confirmant les récits des anciens manifestants, il indique que les travailleurs se rendaient directement sur les sites Sepur pour trouver du travail et que les sociétés d’intérim ne rencontraient pas les salariés, ne vérifiaient pas leurs pièces d’identité et ne faisaient qu’enregistrer formellement les embauches via des procédures dématérialisées.
« Le rôle essentiel joué par Sepur dans le processus de recrutement des salariés en fournissant aide et assistance aux entreprises de travail temporaire en toute connaissance de cause permet de caractériser sa complicité », résume le procès-verbal, rappelant que l’entreprise connaît pourtant bien le sujet, pour avoir déjà été confrontée à plusieurs mobilisations sociales de travailleurs sans papiers (en 2013 et 2018, puis de nouveau en 2021 et 2023).
Placé en garde à vue et auditionné dans le cadre de l’enquête, le PDG de la société Sepur, Youri Ivanov, n’a pas reconnu les faits et s’est dédouané de toute responsabilité. « Je ne recrute pas car je ne suis pas l’employeur », a-t-il indiqué aux enquêteurs. « Si des salariés n’ont jamais vu la boîte d’intérim, c’est leur responsabilité […]. Il s’agit d’un dysfonctionnement des boîtes d’intérim », a-t-il insisté avant de préciser, preuves à l’appui, avoir « fait un rappel des obligations qui incombaient aux sociétés de travail temporaire » en 2022.
Son service de communication renchérit auprès de Mediapart : « Sepur n’a strictement aucun intérêt (financier, social, réputationnel) à employer des sans-papiers. » Selon son avocat Olivier Baratelli, Sepur se réserve d’ailleurs la possibilité « de donner des suites judiciaires […] dès lors que serait affirmé que Sepur ne respecterait pas la loi, aurait des pratiques illicites, aurait mis en place un système ou une pratique habituelle ».
La société assure être « la première victime, comme beaucoup d’autres entreprises », des travailleurs qui empruntent une autre identité. Les patrons des deux entreprises d’intérim mises en cause ont assuré auprès des policiers avoir toujours respecté les règles, et n’ont pas répondu aux questions de Mediapart.
Du côté des parties civiles, le discours est bien différent. La CGT dénonce un « système Sepur », pensé et organisé pour réduire les coûts et remporter les appels d’offres lancés par les collectivités territoriales – Sepur dessert plus de 250 collectivités territoriales, au bénéfice de 13 millions d’habitants. Le tout grâce à un rouage simple, assure le syndicat : le recours massif à l’intérim.
Si le PDG de Sepur n’a parlé lors de son audition que de « six cents intérimaires par jour » nécessaires pour faire face à l’« absentéisme », des documents internes à son entreprise mettent en évidence qu’en 2022 et 2023, 40 % des 3 500 salarié·es de l’entreprise étaient des intérimaires.
Habituée des tribunaux
Le procès-verbal de l’inspection du travail indique aussi que « le travail intérimaire représente plus de 94 % des salariés inscrits sur le registre unique du personnel » du site de Pantin (Seine-Saint-Denis), 92 % à Villejust , 88 % à Wissous (Essonne) et 46 % à Sarcelles (Val-d’Oise). Des chiffres « totalement faux », rétorque l’entreprise, qui s’indigne de ne pas avoir eu accès au document.
Sepur a néanmoins déjà été sanctionnée à plusieurs reprises pour l’irrégularité de son recours à des travailleurs intérimaires : au moins une quinzaine de décisions de justice (conseils des prud’hommes et cours d’appel) ont condamné la société à requalifier des CDD d’intérimaires en CDI.
Richard Bloch, défenseur syndical à la CGT, déposera prochainement trois nouveaux dossiers qui concernent au total 1 250 contrats de travail. Pour lui, qui a pris l’habitude d’accompagner d’anciens intérimaires de Sepur aux prud’hommes, c’est évident : « S’il n’y avait pas ce modèle économique, il n’y aurait pas de travailleurs sans papiers, ni de racket. »
« On peut mettre une pression énorme sur un travailleur sans papiers. A fortiori sur un intérimaire sans papiers », insiste Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT « Travailleurs migrants », qui a accompagné la grève d’octobre 2021.
Camara confirme, expliquant avoir dû s’acheter des bottes à sa taille pour travailler et n’avoir pas été payé pour toutes les heures effectuées. « Tu te plains, tu expliques mais à un moment donné le chef d’équipe essaie de te remplacer, donc tu es obligé de te taire, raconte-t-il. C’est de la surexploitation. »
Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous. Jean-Albert Guidou, coordinateur du pôle régional CGT
De mémoire de syndicaliste, le procès qui s’ouvre relève de l’exceptionnel. La CGT espère que le recours abusif à l’intérim, défini par le Code du travail, sera reconnu, et que l’audience contribuera à dissuader les collectivités territoriales d’octroyer de nouveaux marchés à Sepur.
« On ne peut pas confier des missions de service public à des entreprises qui ne respectent pas la loi. Il suffirait d’une pression des collectivités locales pour que Sepur se mette dans les clous ou disparaisse », insiste Jean-Albert Guidou.
L’entreprise est habituée des tribunaux, et pas seulement en matière de droit du travail : en 2022, la société menait (et perdait) une procédure-bâillon contre quatre médias (Politis, Le Monde, L’Humanité et France Inter), qui avaient relaté les faits pour lesquels l’entreprise est aujourd’hui jugée.
Au même moment, elle a aussi porté plainte pour escroquerie, avec dans le viseur les travailleurs sous alias. « Certains syndicats poussent des sans-papiers à commettre ces escroqueries dans l’espoir d’une régularisation ultérieure », prétend l’entreprise. Elle indique que la procédure est toujours entre les mains d’un juge d’instruction.
Quatre ans plus tard, c’est bien Sepur qui devra rendre des comptes. Outre les sanctions pénales, elle risque une exclusion des marchés publics pour cinq ans, alors que son activité repose principalement sur la délégation au privé de la gestion des déchets par les collectivités territoriales.
mise en ligne le 17 janvier 2026
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
Le président de la commission des Finances a consulté ce vendredi à Bercy des documents qui confirment que les plus riches ne paient quasiment pas d’impôt sur le revenu, suite au propos d’Éric Lombard.
Il y a bien des riches qui évitent très largement l’impôt sur le revenu. Éric Coquerel le confirme. Le président insoumis de la commission des Finances de l’Assemblée nationale s’est rendu ce vendredi à Bercy, pour consulter les documents cités par Éric Lombard, ancien ministre de l’Économie, qui a annoncé la semaine dernière que des milliers de personnes fortunées ne paient quasiment pas d’impôt sur le revenu en France.
« Effectivement, il y a plusieurs milliers de personnes, voire plusieurs dizaines de milliers, qui déclarent des revenus fiscaux très inférieurs à leurs revenus économiques estimés », a confirmé le député LFI au sortir de sa visite.
« J’ai vu un tableau des dix personnes les plus extrêmes dans celles qui ne paient pas l’impôt sur le revenu correspondant à leurs revenus économiques estimés », a-t-il précisé. Un cas notamment l’a alerté. « Vous avez un contribuable qui a un revenu professionnel dix fois supérieur à son patrimoine non professionnel. Ça nous donne une idée de ce qui échappe complètement à l’impôt ».
Les milliardaires paient moins de 2 % d’impôt sur le revenu
Éric Coquerel, qui a été reçu par la direction du budget, a pu consulter plusieurs notes. Notamment celles qui ont servi à la préparation d’une contribution différentielle sur le patrimoine, qui n’a finalement pas vu le jour. Et celles destinées à l’instauration d’une contribution différentielle sur les hauts revenus, qui a finalement été mise en place.
Des études déjà connues confirment le phénomène. Notamment celle réalisée par l’Institut des politiques publiques, en collaboration avec Bercy, qui documente que « 150 personnes, des milliardaires en gros, payaient toutes moins de 2 % d’impôt sur le revenu », rappelle Éric Coquerel. « Ces gens un taux effectif moyen d’imposition de 26 % quand le taux marginal d’imposition sur le revenu des 75 000 personnes les plus riches de ce pays est de 46 % ». En résumé, si les 150 plus fortunés contribuaient à l’impôt comme les 75 000 les plus riches situés juste sous eux, « cela rapporterait 18 milliards d’euros à l’État en plus », pointe Éric Coquerel.
Mais en plus de ces études, les documents vus par le président de la commission des Finances ce vendredi confirment qu’il existe « un décalage entre ce que les riches paient et ce qu’ils devraient payer ». Les plus fortunés ont « une part d’impôt très minime par rapport à leurs revenus économiques, et plus encore par rapport à leur patrimoine professionnel », a-t-il dénoncé.
Des échelles difficilement quantifiables depuis 2017
Le tout, « à des échelles qui ne sont même plus quantifiables ». « Depuis 2017 et la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), il y a une méconnaissance quasi complète du patrimoine mobilier des plus riches, comme ils n’ont plus à le déclarer. La plupart des statistiques datent d’avant 2017. On peut penser que la situation s’est depuis dégradée et que tous ces chiffres se sont aggravés », considère-t-il.
Le député a précisé que Bercy travaille à une actualisation des documents. Il était temps, car ce sont les citoyens et les services publics qui depuis 2017 paient toujours plus les cadeaux fiscaux faits aux plus riches.
Les propos d’Éric Lombard, ancien ministre de l’Économie de François Bayrou, ont notamment permis de relancer les débats autour de l’instauration de la taxe Zucman, qui vise à ce que les plus riches qui échappent à l’impôt sur le revenu soient mis à contribution via une taxe calculée sur leur patrimoine.
mise en ligne le 16 janvier 2026
Pierric Marissal sur www.humanite.fr
Juste avant la clôture des comptes de LVMH, la CGT appelle les salariés champenois à la mobilisation ce jeudi 15 janvier pour réclamer leur participation aux bénéfices, dont ils sont privés pour la première fois.
Quand on est employé par un géant du luxe comme LVMH, la prime de participation peut représenter entre 15 et 30 % du revenu annuel. Pour la première fois, depuis soixante ans que le groupe existe sous cette forme, ses salariés vont être privés de cette part variable de revenu, comme ils l’ont été de prime de fin d’année. La direction le justifie par des résultats en baisse, pour la deuxième année d’affilée. Un argument difficilement entendable, car « LVMH a pourtant versé à ses actionnaires un acompte de dividendes identique à celui de l’année dernière, et c’est nous seuls, les salariés qui produisons la valeur, qui devons-nous serrer la ceinture ! » conteste Alexandre Rigaud, délégué CGT chez Moët & Chandon, le « M » de LVMH.
Alors, le syndicat dans son ensemble – ouvriers, employés, techniciens et cadres – organise une deuxième journée de mobilisation ce jeudi 15 janvier. Une première avait suivi l’annonce de la suppression des primes, le 5 décembre, et la CGT avait rassemblé près de 600 salariés en colère à Epernay (Marne), devant les caves de Moët.
Cette fois ce sera à Reims, devant la maison de la Veuve Clicquot Ponsardin, également propriété de LVMH. « Il s’agit de mettre la pression avant la clôture des comptes, le 19 janvier », précise Alexandre Rigaud. Des salariés de toutes les autres maisons du groupe, Moët, Ruinard, Mercier, Dom Pérignon et Krug, tous concernés par la baisse des revenus, seront mobilisés.
1 200 postes en moins sur trois ans
Le contexte social est morose dans la branche vins et spiritueux du géant du luxe. Les menaces de scission du groupe ont été quelque peu apaisées par l’arrivée du fils du patron, Alexandre Arnault, comme n° 2 de LVMH l’année dernière : « C’est au moins la preuve que le champagne et le cognac importent encore à Bernard Arnault », estimaient alors les syndicats. L’alcool pèserait sur l’image de marque de la multinationale de luxe, dans certains pays. « C’est vrai qu’en termes de chiffre d’affaires, on pèse moins que Sephora, mais les bonnes années on réalise 30 % de marge, c’est important pour les résultats du groupe », grince le délégué CGT.
La mesure phare de la nouvelle direction reste l’annonce d’une baisse d’effectifs de 1 200 postes sur trois ans. « Déjà, 450 départs n’ont pas été remplacés, principalement au siège ou dans les services techniques, précise Alexandre Rigaud. Chez nous, à la production, ce sont surtout les précaires, les CDD et les intérimaires, qui font les frais des mesures d’économie. » La ligne est en tout cas celle-là : couper dans les coûts, mais pas de réorientation stratégique. Pour écouler ses stocks accumulés et maintenir des prix élevés, LVMH mise sur le marketing et surtout une baisse de la production.
En champagne, les volumes récoltés pour l’AOC sont votés chaque année par les producteurs. La multinationale de Bernard Arnault, qui représente environ 30 % des volumes et 50 % de la valeur du champagne, a donc pu imposer à tous une baisse de rendement, en passant de 12 000 kg de raisins récoltés en 2024 à moins de 11 000 kg l’année suivante. Alors les vendanges 2025, bien qu’elles furent bonnes, donneront près de 60 millions de bouteilles de champagne en moins qu’il y a trois ans.
mise en ligne le 15 janvier 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Croix celtiques, slogans suprémacistes, intimidations : le syndicat SUD Collectivités territoriales interpelle Carole Delga après la découverte répétée de symboles néo-nazis dans plusieurs lycées d’Occitanie, tandis que syndicats de l’Éducation nationale et parents d’élèves alertent sur une montée de l’extrême droite à l’école
Croix celtiques taguées dans les sanitaires, slogans suprémacistes gravés sur les murs, autocollants de groupuscules identitaires aux abords des établissements : dans plusieurs lycées d’Occitanie, des symboles d’extrême droite ont été découverts ces derniers mois. Une situation jugée suffisamment grave pour que le syndicat SUD collectivités territoriales région Occitanie adresse une lettre ouverte à la présidente de Région, Carole Delga, rendue publique le 8 janvier.
Parmi les faits signalés figure la présence répétée de tags fascistes au lycée Georges-Pompidou de Castelnau-le-Lez, où des croix celtiques et le slogan « Europe Jeunesse Révolution » ont été retrouvés dans les toilettes des élèves. Selon le syndicat, une croix celtique a même été apposée directement sur le logo de la Région avant d’être effacée par les services, sans que la question d’un dépôt de plainte ne soit clairement tranchée. D’autres établissements sont cités, comme le lycée Le Garros à Auch, où des gravures de croix celtiques ont également été relevées.
« Dog whistle »
Dans un communiqué diffusé sur Instagram, des lycéens de Georges-Pompidou parlent d’« attaques répétées » menées depuis le mois octobre par « l’extrême droite néo-nazie ». « Ce n’est pas du vandalisme, c’est une offensive idéologique », écrivent-ils, dénonçant une stratégie d’intimidation et de marquage du territoire. Ils appellent à ne pas banaliser ces actes et à refuser « le silence complice ».
Si certains de ces signes peuvent sembler anodins ou obscurs, leur signification est pourtant bien documentée. Selon le site Indextrême, spécialisé dans les symboles repris par l’extrême droite, la croix celtique — à l’origine un symbole ancien mêlant roue solaire préchrétienne et croix chrétienne — a été progressivement détournée par les mouvances nationalistes et néonazies au XXᵉ siècle. Utilisée dès l’entre-deux-guerres par des courants collaborationnistes et reprise après 1945 par des groupes d’extrême droite radicale comme Jeune Nation ou Occident, elle est aujourd’hui un marqueur central du suprémacisme blanc et du néonazisme. En France comme en Europe, la croix celtique sert de « dog whistle » : un signe de reconnaissance compris des initiés, mais suffisamment ambigu pour passer inaperçu ou être minimisé.
« Climat de banalisation du racisme »
SUD CT alerte aussi sur un climat plus large de banalisation du racisme et des discriminations, évoquant des propos racistes entre personnels, des organisations du travail jugées discriminantes et une tendance persistante au « pas de vague ». Le syndicat rappelle avoir déjà signalé des menaces visant le lycée Joffre de Montpellier, ciblé le 16 décembre dernier par un groupuscule identitaire violent qui promettait de dégager un blocus lycéen en soutien à la Palestine. Si le blocage s’est déroulé sans incidents ce jour-là, le 18 septembre, lors d’une journée de mobilisation dans le cadre du mouvement « Bloquons tout », des élèves du lycées avaient subi des intimidations et insultes sexistes de la part d’un groupe d’extrême droite, qui a commis plusieurs exactions durant cette journée.
Lors d’une rencontre le 15 décembre dernier, Carole Delga avait assuré vouloir agir avec fermeté et aborder la question avec les proviseurs début 2026, selon Sud CT, qui dit désormais attendre des actes concrets : enquêtes administratives, dépôts de plainte systématiques et travail avec les syndicats et la communauté éducative. « Quand les bâtiments scolaires deviennent les supports de propagande raciste, la collectivité doit réagir », insiste le syndicat.
« Des saluts nazis dès le collège »
Ce constat de banalisation du racisme et des idéologies d’extrême droite, Christine Saint-Joannis, représentante héraultaise de la FSU, le dresse aussi : « Depuis quelques années, les collègues font remonter à notre syndicat de plus en plus de problèmes, voire de conseils de disciplines, liés à les élèves qui affichent une idéologie d’extrême droite. On en a vu faire des saluts nazis au collège… »
« Quand j’ai dis à mes élèves que le travail de groupe permettait de progresser, un élève de troisième m’a cité l’exemple de Goebbels comme d’une réussite individuelle car il est devenu cadre du IIIe Reich tout en ayant un handicap physique… », raconte de son côté Jordan Homps délégué syndical et enseignant dans un collège héraultais.
Une question que la section héraultaise de la FCPE, principale fédération d’association de parents d’élèves, dit prendre au sérieux : « C’est un phénomène très nouveau, et d’autant plus étonnant que la plupart du temps, les familles des élèves concernées sont surprises au moment où elles apprennent les agissements de leurs enfants », analyse Marie Nikichine, présidente de la FCPE 34, qui fait un lien avec « les vidéos masculinistes très populaires sur les réseaux sociaux ». L’association de parents d’élèves entend d’ailleurs alerter le rectorat sur cette problématique pour tenter de trouver des solutions.
Un « pôle académique valeurs » en réponse
Rectorat qui, contacté, affirme que « le nombre d’atteintes aux valeurs de la République — qui inclue les propos ou actes racistes et antisémites — demeure stable au sein de l’académie de Montpellier depuis deux ans. Il reflète les évolutions de la société ». Pour faire face à ces problématiques, les responsables de l’Académie de Montpellier évoquent notamment un « pôle académique Valeurs » pour prévenir et traiter ces situations, en coordonnant « référents laïcité, équipes mobiles de sécurité et acteurs éducatifs ». Le rectorat met également en avant un plan de formation lancé en 2021, avec un parcours de neuf heures destiné à l’ensemble des personnels jusqu’en 2029, axé notamment sur « l’esprit critique, l’éducation aux médias et le climat scolaire », avec l’aide d’un réseau de 100 formateurs académiques.
Un dispositif jugé insuffisant pour Christine Saint-Joannis, qui y voit surtout « une énième communication pour dire qu’il y a eu une réaction après la mort de Samuel Paty ». Selon elle, « 100 personnes sur toute l’Académie, c’est trop peu pour traiter ces problèmes. Il nous faut avant tout des moyens pédagogiques pour discuter avec nos élèves.
mise en ligne le 14 janvier 2026
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Dans « Libération », l’ancien ministre de l’économie et des finances a expliqué que des milliers de foyers fiscaux fortunés déclaraient chaque année zéro euro de revenu fiscal à l’administration. Une nouvelle preuve, s’il en fallait, que les ultrariches échappent à l’impôt en France.
Un ancien ministre macroniste ne devrait pas dire cela. L’éphémère locataire du ministère de l’économie et des finances en 2025, Éric Lombard, a lâché une petite bombe le 11 janvier dans Libération au sujet du débat sur la taxation des ultrariches. Un sujet qui a fait la une de l’actualité à l’automne dernier, lorsque la taxe Zucman était au centre des attentions.
Éric Lombard a concrètement indiqué au quotidien avoir consulté son administration durant son court passage à Bercy pour connaître la réalité de la situation fiscale des contribuables les plus fortuné·es.
Et la réponse de ses services a été on ne peut plus claire : « La direction des finances publiques avait regardé : parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro. Ils ne paient aucun impôt sur le revenu ! Au lieu de payer des charges sociales sur leur salaire, ils se font rémunérer dans les holdings. Ces mécanismes sont légaux, mais injustes. »
Selon Éric Lombard, les riches de France échappent donc massivement à l’impôt. Un pavé dans la mare pour l’exécutif macroniste en place, vu le pedigree de celui qui a lancé la saillie : un ancien ministre du gouvernement de François Bayrou, alors membre du « socle commun » allant du centre à la Droite républicaine (DR). Socle qui s’est toujours refusé doctement à taxer de manière significative les grandes fortunes qui échappent à l’impôt.
Le constat d’Éric Lombard dans Libération prolonge, du reste, celui de l’Institut des politiques publiques (IPP), qui révélait dans une note publiée en juin 2023 que, contrairement au commun des mortels, les milliardaires français·es ne paient quasiment pas d’impôts ni de prélèvements sociaux au regard des centaines de millions, voire des milliards d’euros de revenus économiques qu’ils et elles perçoivent.
Cela est dû au fait que l’immense majorité des revenus des ultrariches est logée dans des sociétés holdings qu’ils et elles contrôlent et qui échappent aux radars de l’administration fiscale. Pour élaborer leur constat dévoilé en juin 2023, les chercheurs de l’IPP s’étaient notamment appuyés sur des données fiscales de Bercy. Ce qui constituait alors une avancée majeure en matière de transparence pour les politiques publiques.
Rien à déclarer
Toutefois, l’ancien ministre de l’économie et des finances va plus loin que l’IPP, car il parle dans son interview à Libération de « revenu fiscal de référence » – autrement dit le revenu que tout un chacun inscrit chaque année sur sa feuille d’impôts – qui serait égal à zéro pour des milliers de contribuables fortuné·es.
Bref, il révèle que de nombreux foyers fiscaux fortunés n’auraient rien à déclarer au fisc. Ce qui n’est pas exactement ce que disaient les chercheurs de l’IPP – ni d’ailleurs les données qu’ils ont mises à disposition du grand public –, qui raisonnaient, eux, en pourcentage d’impôts payés par rapport à des revenus économiques gargantuesques.
Pour l’économiste Gabriel Zucman, à l’origine de la taxe qui porte son nom et professeur à l’École normale supérieure, « ce que dit Éric Lombard, c’est que de nombreux contribuables très fortunés ont un revenu fiscal déclaré de zéro ou proche de zéro. C’est-à-dire qu’ils déclarent un revenu imposable extrêmement faible, parce qu’ils ne se versent pas de salaires, ne se paient pas de dividendes, etc. ».
À Mediapart, il ajoute : « Bien sûr, leur véritable revenu est en réalité très élevé mais ils se débrouillent pour n’avoir rien à déclarer fiscalement dans leurs feuilles d’impôts individuelles. Exactement comme Jeff Bezos, qui avait même réussi l’exploit de toucher les allocations familiales il y a une dizaine d’années aux États-Unis en ne déclarant aucun revenu fiscal ! »
S’ils sont donc d’accord sur le constat que les ultrariches ne paient pas d’impôts, Éric Lombard et Gabriel Zucman ne s’entendent en revanche absolument pas sur les solutions à mettre en œuvre. Lorsqu’il était aux affaires, Éric Lombard dit en effet avoir « commencé à travailler sur un projet qui était la taxation différentielle des hauts patrimoines » et regrette de ne jamais avoir eu « l’accord de l’Élysée, ni de Matignon d’ailleurs, pour faire prospérer cette idée ».
Un problème majeur d’équité fiscale
Mais ses propos sont une pirouette pour se parer d’un vernis de gauche, car l’ancien ministre propose en réalité un impôt minimum sur les patrimoines « excluant l’outil de travail ». En effet, cela irait, selon lui, « à l’encontre de la croissance, de l’innovation et de l’attractivité de la France ». Son idée n’a donc rien à voir avec la taxe Zucman, qui propose 2 % d’impôt par an sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d’euros, sans aucune exonération.
Ce qu’Éric Lombard nomme improprement « outil de travail », ce sont les milliards de titres de sociétés logés dans des holdings contrôlées par les grandes fortunes. Ce sont ces milliards qui constituent leur extrême richesse et dont les revenus qu’elles en tirent échappent à l’impôt à cause d’une multiplicité de dispositifs d’optimisation fiscale dont elles usent et abusent.
Autrement dit, la proposition d’Éric Lombard échouerait à taxer les ultrariches. Et elle n’est en réalité pas très éloignée de ce que propose l’exécutif actuel en matière de taxe sur les holdings.
Il a en effet été inscrit dans le projet de budget 2026 de Sébastien Lecornu – qui sera encore discuté cette semaine à l’Assemblée nationale – la création d’une taxe minimale sur les holdings qui compte de nombreuses exemptions, notamment l’« outil de travail », si cher à Éric Lombard.
Sans surprise, son rendement atteindrait péniblement le milliard d’euros. Autant dire rien au regard du manque à gagner pour le fisc français.
Faire aussi peu pour imposer les grandes fortunes, au mépris du consensus économique de plus en plus évident sur le sujet, pose un problème majeur d’équité fiscale. D’autant que l’exécutif tente chaque année de trouver des dizaines de milliards d’euros pour réduire le déficit public et préfère, pour ce faire, mettre à contribution le modèle social et les services publics.
C’est pourquoi, selon Gabriel Zucman, « il est urgent de faire la lumière sur la réalité du phénomène aujourd’hui : combien les milliardaires français ont-ils payé d’impôts en 2024 ? Pour mettre fin au privilège fiscal des ultrariches, il faut continuer à dissiper l’opacité qui entoure cette question. L’Assemblée nationale doit exiger la transparence sur la contribution réelle des grandes fortunes à la solidarité nationale ».
mise en ligne le 13 janvier 2026
Yunnes Abzouz et Samia Dechir sur www.mediapart.fr
Le collectif Boycott, désinvestissement et sanctions de l’Hérault dénonce depuis deux ans et demi un acharnement de la préfecture. Se défendant de tout antisémitisme, le mouvement de soutien à la Palestine compte sur la Cour européenne des droits de l’homme pour rétablir ses droits.
Depuis l’été 2025, la place de la Comédie leur est interdite. Ce lieu central de Montpellier était le point de rendez-vous privilégié des manifestations organisées par BDS France/Urgence Palestine (BDSF/UP). Ce collectif local est issu du mouvement international Boycott, désinvestissement et sanctions. Lancé en 2005 pour faire pression sur Israël contre la colonisation des territoires palestiniens, le mouvement appelle à boycotter les produits israéliens et les entreprises accusées de soutenir l’État israélien, comme Carrefour ou Axa.
Depuis sa création en 2009, le collectif BDS Montpellier a été particulièrement actif mais, depuis le 7 octobre 2023, il lui est devenu difficile, voire impossible, de manifester.
En deux ans, Mediapart a recensé pas moins de vingt-cinq interdictions de manifester prononcées par la préfecture de l’Hérault pour risques de trouble à l’ordre public. « C’est une volonté de nous faire taire, de faire en sorte qu’on ne puisse pas s’exprimer pour dénoncer le génocide », accuse José-Luis Moraguès, l’un des animateurs de BDSF/UP. À plusieurs reprises, le tribunal administratif de Montpellier a pourtant donné raison au collectif, et annulé les arrêtés préfectoraux, considérés comme des « atteintes graves et illégales » à la liberté de manifester.
Mais le 3 septembre, la préfecture interdit de nouveau une manifestation prévue trois jours plus tard « contre le génocide à Gaza et ses complices ». Cette fois, le tribunal administratif approuve la décision préfectorale. BDS Montpellier porte l’affaire devant le Conseil d’État, en vain. Depuis, chaque demande de manifestation est systématiquement refusée au collectif propalestinien.
En tant que déclarant de la manifestation, José-Luis Moraguès a donc porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Le 7 janvier, ses avocats ont déposé un recours pour dénoncer la violation des articles 10 et 11 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la liberté d’expression, de réunion et d’association.
Le boycott dans le viseur de la préfecture
Pour justifier son interdiction, la préfecture reproche notamment au collectif plusieurs actions de boycott : celles régulièrement organisées dans des centres commerciaux Carrefour des environs sans déclaration préalable, et une autre organisée en juin 2025 dans le McDonald’s de la place de la Comédie, au cours de laquelle les militant·es ont appelé à ne plus commander de menus de l’enseigne de fast-food, et mis au sol des tables et des chaises de la terrasse. La préfecture accuse le collectif d’avoir « depuis plus d’un an, [...] multiplié les violences et les provocations », ce que José-Luis Moraguès conteste fermement.
Âgé de 80 ans, le militant assure n’avoir jamais fait l’objet d’aucune condamnation. « On est non violents, précise-t-il d’emblée. Dans nos actions, par exemple à Carrefour, c’est rare qu’il n’y ait pas eu des gens qui adressent des propos racistes aux femmes voilées en leur disant “Retourne dans ton pays”. On forme les gens à ne pas réagir à ce genre de situation. » BDSF/UP Montpellier se dit au contraire victime de violences de la part des vigiles de plusieurs supermarchés Carrefour. En décembre, trois militant·es ont porté plainte après des blessures qui leur ont valu des incapacités totales de travail allant de trois à huit jours.
Si le collectif se tourne aujourd’hui vers la CEDH, c’est aussi parce que sa jurisprudence pourrait lui être favorable. En juin 2020, dans l’affaire Baldassi, la Cour européenne a condamné la France à verser plus de 100 000 euros à onze militant·es du mouvement BDS, sanctionné·es par la justice française pour une action de boycott de produits israéliens dans un hypermarché d’Illzach (Haut-Rhin). La justice européenne a ainsi reconnu la légalité du boycott, tant qu’il n’appelle pas à la discrimination et à la haine.
Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal. Salim, membre de l’association Nidal
Un véritable revers pour le gouvernement israélien, qui n’a pas ménagé ses efforts pour réduire l’impact de la décision européenne dans les tribunaux français, au prix d’un intense travail de lobbying documenté par Mediapart. « Dans son arrêté, le préfet nous dit : “Vous appelez au boycott de McDo, donc il y a un risque de trouble à l’ordre public”, rapporte Théo Gauthier, l’un des avocats de José-Luis Moraguès. C’est contraire à l’arrêt Baldassi qui dit qu’un simple appel au boycott n’est pas une infraction pénale. »
Le recours de José-Luis Moraguès devant la CEDH a reçu le soutien de l’association Nidal, qui a notamment pour but la défense juridique des voix palestiniennes. Salim* tient d’emblée à préciser que le recours déposé auprès de la CEDH n’est pas seulement une action symbolique, mais qu’il s’agit bien de faire appliquer le droit. « Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal. Les accusations de violence ne sont fondées sur rien, ce n’est que la continuation de la répression du mouvement de soutien à la Palestine qu’on connaît depuis des décennies et qui s’est accélérée depuis deux ans et demi », s’indigne ce militant de Nidal qui préfère garder l’anonymat.
Acharnement judiciaire
Les interdictions de manifester sont loin d’être les seuls démêlés judiciaires auxquels sont confrontés le collectif BDS de Montpellier et l’antenne locale de l’association La Libre Pensée, co-organisatrice de plusieurs manifestations de soutien au peuple palestinien.
Depuis sa création, le collectif BDS semble faire l’objet d’un acharnement répressif de la préfecture et du parquet, qui n’ont à ce jour pas donné suite aux questions de Mediapart. En plus de vingt-cinq interdictions de manifestation, Mediapart a recensé au moins treize contraventions et procès-verbaux, ainsi que quatre amendes. Le collectif n’ayant pas de personnalité juridique propre, elles sont systématiquement adressées à José-Luis Moraguès.
En septembre et octobre 2024, le préfet de l’époque, François-Xavier Lauch, lui écrit personnellement à deux reprises, pour lui reprocher d’avoir pris part à des manifestations propalestiniennes place de la Comédie, dont il n’était pas l’organisateur. « Cette pratique opportuniste constitue un détournement de procédure qui peut être lourd de conséquences », menace le préfet, qui demande explicitement à José-Luis Moraguès de ne plus se rendre place de la Comédie avec les membres de son collectif.
Une pratique pour le moins inhabituelle, s’étonne Damia Taharraoui, l’une des avocates de José-Luis Moraguès. « C’est fait en dehors de tout cadre légal, ça n’a aucune valeur. Ça traduit un acharnement personnel, qui est incompréhensible et inquiétant. »
Sur le plan pénal, le collectif doit aussi se défendre de plusieurs plaintes, dans des affaires où l’attitude du parquet est tout aussi surprenante. En avril 2024, José-Luis Moraguès relaie une affiche réclamant des sanctions « contre Israël et ses complices » accusés de génocide. Sur ce visuel, dont il n’est pas l’auteur, on peut voir la photo de personnalités internationales mais aussi locales, dont Carole Delga, présidente de la région, Hussein Bourgi, sénateur, Kléber Mesquida, président du département, et Michaël Delafosse, maire de Montpellier, .
Sans plainte de leur part, le parquet décide de sa propre initiative d’engager des poursuites pour diffamation contre José-Luis Moraguès, convoqué devant un officier de police judiciaire. « C’est rarissime en droit de la presse », précise Damia Taharraoui. Parmi les quatre élu·es socialistes visé·es par l’affiche, trois ont finalement porté plainte. Contactée par Mediapart, Carole Delga dénonce une « accusation d’une gravité extrême [qui] l’expose publiquement à la vindicte, nourrissant des réactions haineuses ».
Le sénateur Hussein Bourgi, quant à lui, ne comprend pas ce qui lui vaut d’être accusé de complicité de génocide, ce qu’il estime « outrancier, faux, injuste et infamant » (lire l’intégralité des réponses de Carole Delga et Hussein Bourgi en annexes de cet article). En mai 2025, José-Luis Moraguès est relaxé, mais le parquet fait appel, tout comme Carole Delga. « C’est tellement rare que l’avocat général s’en est étonné au cours de l’audience » et a lui-même plaidé pour une nouvelle relaxe.
Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière. Damia Taharraoui, avocate
En avril 2025, José-Luis Moraguès fait de nouveau l’objet de deux plaintes pour la publication sur les réseaux sociaux d’une vidéo dans laquelle son collectif dénonce l’organisation à Montpellier de la 48e Journée de Jérusalem, qui célèbre la ville comme « capitale une et indivisible de l’État d’Israël ». Michèle Bensoussan, présidente du centre culturel juif Simone-Veil et organisatrice de l’événement, porte plainte pour diffamation, ainsi que Perla Danan, présidente du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) Languedoc-Roussillon.
Une nouvelle fois, José-Luis Moraguès est convoqué devant un officier de police judiciaire, le 19 février prochain, une démarche là encore « rarissime » en matière de diffamation, rappelle Damia Taharraoui. L’avocate dénonce une volonté de limiter l’expression du collectif, qui ne serait pas étrangère à la cause qu’il défend. « Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière. »
Alban Desoutter, secrétaire départemental de La Libre Pensée de l’Hérault, a lui aussi été visé par une plainte en diffamation déposée par le préfet. Sont visés des propos tenus dans la presse et lors d’une audience au tribunal administratif où il dénonçait la collusion entre le préfet et « les complices des génocidaires ». Selon nos informations, le parquet a classé sans suite la plainte du préfet. « C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que notre association est inquiétée judiciairement par la préfecture, s’indigne Alban Desoutter. La préfecture cherche à nous intimider. »
Tous les collectifs propalestiniens se heurtent à la même accusation : un antisémitisme maquillé en antisionisme. Ainsi, parmi les justifications aux multiples interdictions de manifester, la préfecture invoque un attentat perpétré le 24 août 2024 contre la synagogue de La Grande-Motte, dont l’auteur n’a pourtant aucun lien avec le mouvement BDSF/UP.
« On nous associe à quelque chose qui nous est complètement étranger. Ça montre la volonté de créer des amalgames complètement artificiels, en dehors de toute réalité, pour nous salir », s’agace José-Luis Moraguès. Quelques semaines après l’attentat, le préfet s’inquiète ainsi d’une « multiplication des actions et manifestations à l’encontre de la communauté juive et de ses représentants [qui] pourrait inciter certains individus à passer à l’acte ». Un argumentaire relayé par le Crif Languedoc-Roussillon et par l’Organisation juive européenne (OJE) devant le tribunal administratif de Montpellier pour plaider en faveur des interdictions de manifester contre La Libre Pensée.
Tout comme la préfecture, le Crif accuse les organisations propalestiniennes de « tentatives répétées d’importation du conflit israélo-palestinien », arguant qu’elles « donnent fréquemment lieu à la tenue d’actes et de propos antisémites ». Des propos très mal vécus par José-Luis Moraguès. « On se bat pour des motifs politiques, contre la colonisation. On n’attaque pas les personnes, on n’attaque pas les juifs », précise le militant, qui se dit « sali » par ces accusations d’antisémitisme, et espère obtenir auprès de la CEDH une forme de réhabilitation auprès de l’opinion publique.
À la tribune du rassemblement contre l’antisémitisme organisé après l’attentat contre la synagogue de La Grande-Motte, le préfet François-Xavier Lauch a affirmé qu’il continuerait à interdire les manifestations propalestiniennes sur la place de la Comédie, même s’il n’obtenait pas « gain de cause devant les tribunaux administratifs ».
« Les pratiques de la préfecture s’inscrivent dans un contexte de dégradation extrême des libertés fondamentales dans l’Hérault », s’insurge Sophie Mazas, avocate montpelliéraine et présidente de la section locale de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Et de citer les coups de pression par courrier dont l’ancien préfet était coutumier ou la répression policière violente dont a fait l’objet le mouvement social du 10 septembre. « Les entraves à manifester ont commencé à viser les militants de la cause palestinienne car ils sont les plus faciles à attaquer et s’étendent aujourd’hui bien au-delà à tous les mouvements sociaux. »
mise en ligne le 12 janvier 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Ce lundi 12 janvier, une quarantaine de personnes s’est réunie devant la mairie de Montpellier pour tenter de remettre au maire une pétition demandant l’ouverture de lieux d’accueils pour abriter les personnes vivant à la rue dans ces périodes de grand froid
Les grilles de l’hôtel de ville se ferment alors qu’une quarantaine de personnes se rassemble devant le bâtiment. “On vient pour remettre une pétition au maire pour lui demander d’ouvrir des gymnases pour accueillir des personnes à la rue”, explique Samuel Forest, fondateur de l’association Solidarité Partagée, spécialisée dans l’ouverture de lieux pour loger des gens dans le besoin. Le texte, qui a récolté 600 signatures depuis le 7 janvier, exhorte “la préfecture et la mairie de Montpellier d’activer le plan grand froid. Cela comprend la réquisition des gymnases et autres lieux vacants pour qu’ils puissent servir d’hébergement temporaire et l’organisation d’un système d’accueil bien structuré et adapté pour toutes ces personnes en détresse.”
Depuis le 4 janvier, l’association manifeste quasiment quotidiennement devant la préfecture de l’Hérault. “Il y a urgence”, martèle Samuel Forest, en évoquant la mort d’un jeune homme de 28 ans dans les rues de Montpellier le 30 décembre dernier, à l suite d’une hypothermie. “La mairie à ouvert un gymnase de 55 places pendant quatre jours alors qu’on estime que 1 000 personnes dorment à la rue à Montpellier, ce n’est clairement pas assez, nous demandons la réquisition de lieux pour de l’hébergement”, précise-t-il.
Antoine, travailleur social syndiqué chez Sud Santé Sociaux, pointe quant à lui la responsabilité de l’État :“C’est la compétence de l’État de financer des structures qui permettent l’accompagnement pour l’hébergement d’urgence des personnes. Le Conseil départemental a la même compétence pour les mineurs, il est également responsable. Ils se renvoient tous la balle.”
A la fin du rassemblement, Fatima, une femme vivant à la rue, prend la parole au micro en se cachant derrière une grande écharpe. “C’est dur, je suis tombée malade, il nous faudrait une grande salle chauffée. J’ai beau appeler le 115 pour un hébergement d’urgence plusieurs fois par jour, c’est saturé, j’en ai marre.”
Venus pour rencontrer Michaël Delafosse, maire de Montpellier, les manifestants n’ont pas été reçus. Les organisateurs du rassemblements appellent à une réunion publique sur la question du sans-abrisme ce mercredi 14 janvier à 18 h 30 à la brasserie Le Dôme (arrêt de tram Saint-Denis, ligne 3.)
mise en ligne le 11 janvier 2026
Par Marmar Kabir, militante associative, journaliste à Orient XXI et au Monde diplomatique sur www.humanite.fr
La dynamique actuelle de contestation en Iran s’inscrit dans la continuité des mouvements sociaux de 2017, 2019 et 2022. Ces mobilisations reposent sur un même socle, une fragilisation socio-économique profonde, l’absence persistante d’organisations capables de représenter la colère sociale et une société prise en étau entre les oligarques d’un côté, l’appauvrissement de l’autre, ainsi que la pression extérieure et les sanctions, dans une région explosive et un monde où le droit international est de moins en moins respecté.
Le mouvement actuel a d’abord pris racine dans les espaces marchands, bazars et centres commerciaux. Parti de Téhéran, il s’est rapidement étendu à 27 villes, avec une intensité plus forte dans les régions frontalières.
La flambée sans précédent du dollar, combinée aux pressions exercées sur les commerçants, a mis le feu aux poudres. Les mesures de formalisation fiscale, de traçage bancaire, la fermeture d’environ 6 000 comptes jugés suspects et la suppression annoncée des taux de change préférentiels sont perçues comme des contraintes imposées à une économie historiquement opaque et informelle. Pour de nombreux acteurs, ces réformes frappent surtout les petites structures, tandis que les véritables centres de pouvoir économique restent protégés.
En neuf mois, seules 21 entreprises souvent liées au pouvoir, ont reçu la moitié des 9,24 milliards de dollars de devises subventionnées, tandis que plus d’un millier d’entreprises se partageaient l’autre moitié. Le gouvernement Pezeshkian a annoncé la suppression du taux préférentiel et demandé la restitution d’une partie des profits, sans prendre de mesures concrètes contre les oligarques. Les politiques néolibérales, poursuivies depuis des années par différents gouvernements, « réformateurs » comme « conservateurs », continuent d’alimenter le chômage et la précarité d’une jeunesse pourtant diplômée.
L’inflation structurelle, durablement supérieure à 40 %, affecte fortement le pouvoir d’achat des classes populaires et moyennes. Elle fragilise l’accès aux biens essentiels et aux médicaments pour les couches populaires et la classe moyenne appauvrie.
La colère des commerçants s’est propagée à l’ensemble de la population. Mais la contestation demeure fragmentée, sans coordination nationale ni slogan fédérateur. Les réformateurs, malgré la création du parti Promesse, ne disposent plus d’une base sociale. Leur discours apparaît déconnecté de la violence économique vécue au quotidien.
Dans ce contexte, Reza Pahlavi tente de s’imposer depuis l’étranger comme figure alternative. Soutenu par des réseaux occidentaux et aligné avec Benyamin Netanyahou, dont la politique à Gaza est reconnue comme génocidaire, il bénéficie d’une forte visibilité dans les médias persanophones basés en Occident. Le 9 janvier, il a publiquement appelé Donald Trump à intervenir, renforçant l’idée d’une opposition dépendante d’une ingérence étrangère plutôt que d’un ancrage social interne.
Parallèlement, les États-Unis et Israël maintiennent une pression politique et militaire constante. Le récent enlèvement du président vénézuélien illustre le mépris du droit international de l’impérialisme américain, soutenu par ses alliés européens.
Selon les informations disponibles, les manifestations se poursuivent et sont réprimées. Les coupures d’internet imposées par le régime depuis le 9 janvier empêchent d’évaluer l’ampleur réelle de la répression.
La question demeure ouverte, la société iranienne pourra-t-elle s’organiser de manière autonome pour faire émerger une alternative démocratique enracinée dans les revendications populaires, sans entrer dans une instabilité chronique et une tutelle américaine comme en Irak et dans d’autres pays de la région ?
mise en ligne le 10 janvier 202+6
Florent LE DU sur www.humanite.fr
Le procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN, qui s’ouvre le 13 janvier, devrait décider du candidat du parti d’extrême droite en 2027. Loin du fantasme d’une rivalité entre les deux figures du RN, Marine Le Pen a façonné depuis huit ans le produit politique Jordan Bardella, désormais favori dans la course à l’Élysée.
Les municipales des 15 et 22 mars prochains pourraient être historiques pour l’extrême droite. Le Rassemblement national et ses alliés espèrent un « raz-de-marée » avec ses 700 listes – un record – pour bâtir l’ancrage local qui lui manque encore et conquérir de grandes villes comme Toulon, Menton, Nice voire Marseille. Pourtant, il ne s’agit pas de l’enjeu principal du parti, en ce début d’année 2026.
Car leur cheffe, Marine Le Pen, jouera son avenir politique à la cour d’appel de Paris, du 13 janvier au 12 février, dans l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN. À son issue, les juges pourraient confirmer la peine de cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire prononcée en première instance, qui la disqualifierait pour l’élection présidentielle de 2027. « Je suis convaincue que la cour va entendre ce que je dis, c’est-à-dire que les faits reprochés ne participent pas d’une qualification pénale », a-t-elle répété sur CNews, le 18 décembre.
Il faudra sans doute à Marine Le Pen une autre ligne de défense pour répondre à la foule d’éléments retenus contre elle en première instance, et qui a poussé les juges à conclure que « l’existence d’un système mis en place pour rémunérer, sous couvert de contrats fictifs, des personnes qui travaillent en réalité pour le parti ou pour ses dirigeants ne fait, selon le tribunal, pas de doute ».
Depuis, Marine Le Pen ne cesse de dénoncer un « procès politique » visant à « priver les Français d’une candidate à la présidentielle ». Un argument qui ne tient plus, car depuis cette condamnation du 31 mars 2025, Jordan Bardella se prépare. Le « plan B » assure au RN sa place dans la course à l’Élysée.
Le candidat RN le plus probable
La tournée promotionnelle de son deuxième livre, Ce que veulent les Français, paru chez Fayard, propriété de Vincent Bolloré, démarrée le 29 octobre et toujours en cours début janvier, a des allures de précampagne. Des interviews à la pelle pour occuper l’espace médiatique et des dédicaces partout en France pour mesurer – et mettre en scène – sa popularité : Jordan Bardella prépare bien la présidentielle de 2027.
Dans les longues files qui se créent systématiquement, trois fois par semaine, à l’occasion de ces signatures de livres, l’idée que l’eurodéputé remplace sa patronne comme candidat à l’Élysée a été parfaitement intégrée par les militants : « Ce serait injuste pour Marine parce qu’elle n’a rien fait mais elle a perdu trois fois, elle a montré ses limites, Jordan va gagner », nous confiait Sophie, drapeau tricolore sur les épaules, après une bise échangée avec son favori, à Joigny (Yonne), début novembre.
Le président du RN a réussi en quelques mois à s’imposer – du moins auprès de son électorat, des observateurs politiques et des instituts de sondage, ces derniers préférant désormais tester sa candidature plutôt que celle de Marine Le Pen –, comme le candidat le plus probable pour le parti d’extrême droite. Un crime de lèse-majesté ?
Déjà, à l’automne 2024, avec la sortie de son premier livre coïncidant avec le procès en première instance de Marine Le Pen, l’idée d’une fracture, voire d’une trahison à venir, se répand dans la presse. Le Monde parle alors de « turbulences », Marianne évoque l’idée d’un « putsch », l’Express d’une « guerre de leadership ».
« Ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch »
Deux sorties du jeune loup, à qui on prête de longues dents, ont pu accréditer la thèse d’une lente rupture. En février 2023, dans l’Opinion, Jordan Bardella, dénonce « une naïveté collective à l’égard des ambitions de Vladimir Poutine ». Difficile de ne pas y voir un tacle à Marine Le Pen, fervente soutien du président russe, au moins jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, et une volonté de tester son nouveau pouvoir de chef de parti.
La triple candidate à la présidentielle assoit son autorité seulement deux jours plus tard, via une lettre dans laquelle elle esquive toute critique contre Vladimir Poutine et concentre ses griefs sur les partisans d’un soutien à l’Ukraine. La ligne du parti est ainsi tracée et Jordan Bardella, renvoyé à ses chères études, ne récidivera pas. Si ce n’est en novembre 2024.
Interrogé sur les « brebis galeuses » du RN, l’eurodéputé explique sur BFM TV exiger « un casier judiciaire vierge pour être candidat du RN », au moment même où Marine Le Pen se trouvait devant le tribunal correctionnel.
Trahison ou maladresse ? Pierre-Stéphane Fort, qui a enquêté sur le président du RN, tranche pour la seconde option : « Jordan Bardella n’a ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch. Il est isolé en interne, son écurie, c’est son cabinet, c’est tout. Il sait aussi ce qu’il s’est passé pour Bruno Gollnisch ou Florian Philippot. Il ne fera pas la même erreur. »
Bardella : produit marketing
Pour l’auteur du livre-enquête le Grand Remplaçant. La face cachée de Jordan Bardella (StudioFact, 2024), la supposée concurrence entre les deux figures de la formation d’extrême droite ne serait qu’une construction journalistique.
Selon lui, l’agenda de l’eurodéputé visant à le rendre présidentiable aurait même été dicté par la cheffe : « Cela fait presque dix ans qu’elle prépare ce procès et, même si au RN envisager à haute voix que Marine Le Pen puisse être condamnée et empêchée en 2027 était proscrit, c’est notamment en prévision d’une possible inéligibilité qu’elle a fait monter Jordan Bardella. »
C’est d’ailleurs toute l’histoire politique du natif de Drancy (Seine-Saint-Denis). Celle d’une fabrication voulue par Marine Le Pen. « Il a l’immense avantage d’être très jeune donc, dans l’esprit de Marine Le Pen, plus malléable, le profil idéal pour renforcer son offre électorale sans la menacer en interne », raconte Pierre-Stéphane Fort. Elle va mettre trois hommes au service de son poulain dans le but de « concevoir un produit marketing », insiste le journaliste.
Jean-Lin Lacapelle, ancien directeur marketing de L’Oréal, se charge de la stratégie globale et d’inventer le « storytelling » autour de Jordan Bardella Philippe Vardon, ex-responsable du Bloc identitaire, écrit les discours et les éléments de langage, répétés ad nauseam par son protégé jusqu’à aujourd’hui. Et Pascal Humeau, ancien présentateur télé, se charge d’un « media training » poussé, jusqu’à façonner un nouveau sourire, éclatant, au futur cadre du RN que le communicant qualifie de « coquille vide ».
Un entraînement médiatique qui s’est poursuivi après l’élection de Jordan Bardella comme eurodéputé en 2019, mais cette fois aux frais du Parlement européen. Selon le Canard enchaîné, dans un article de novembre 2025, 133 300 euros issus des fonds de formation attribués à son groupe auraient servi à rémunérer la société de Pascal Humeau. Ces séances n’auraient pas eu pour objet l’actualité européenne, comme l’exige le Parlement, mais de préparer sa présidentielle 2022, ce qui pourrait constituer un détournement de fonds publics.
Un investissement qui a porté ses fruits
L’investissement de Marine Le Pen a porté ses fruits. Jordan Bardella a conduit deux campagnes européennes victorieuses en affichant une image rajeunie de l’extrême droite, lisse, souriante, participant grandement à la stratégie de dédiabolisation du parti.
Alors même qu’il n’a jamais caché son admiration pour Jean-Marie Le Pen – dont il estime qu’il n’était « pas antisémite ». Que son vide idéologique a été rempli par Philippe Vardon, qui a fait ses gammes auprès de groupes de rock néonazis.
Qu’il doit une partie de sa carrière au néofasciste Frédéric Chatillon, « envers qui il reste redevable », assure Pierre-Stéphane Fort. Ou que son directeur de cabinet, François Paradol, a été membre du mouvement antisémite d’Alain Soral Égalité et Réconciliation, comme l’a révélé Mediapart le 13 décembre dernier.
Un entourage qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas ébranlé Jordan Bardella, que Marine Le Pen continue à soutenir et à couver. Depuis l’échec relatif des législatives de 2024, où Bardella a échoué à s’imposer à Matignon mais où le RN a gagné des sièges, une dernière étape reste à franchir : le rendre présidentiable.
Dans cette optique, la (vraie) patronne du RN lui laisse plus de champ sur le plan programmatique. Alors que l’annonce de nouvelles mesures dans les médias était la chasse gardée de l’héritière de Montretout, son poulain les a enchaînées ces derniers mois.
C’est lui, officiellement, qui a ajouté au corpus du RN le rétablissement du service militaire, la renégociation « par branche » des trente-cinq heures pour relever le temps de travail hebdomadaire ou l’abandon d’un âge légal de départ à la retraite.
Au service des grands patrons
Une simple question de mise en scène ou la preuve que Jordan Bardella impose ses propres idées ? La question se pose en particulier sur le plan économique. Le député européen incarne une ligne libérale assumée. Il affirme être « pro-business », enchaîne les rendez-vous avec les patrons, fait du zèle auprès du Medef et écrit en septembre dernier une « lettre aux entrepreneurs » pour leur jurer que son parti « incarne le véritable garant de la stabilité économique »… Sous cette impulsion, le RN a mis, de manière plus explicite, son projet économique au service des riches et du grand patronat.
Jordan Bardella incarne sans sourciller les nouveaux points du programme comme « l’allégement massif des impôts de production, afin de les réduire de 20 % », une cure d’austérité avec 100 milliards d’euros de baisse des dépenses publiques sur cinq ans et le rejet d’une fiscalité ambitieuse des plus riches.
Un discours qui rassure riches et patrons tandis que Marine Le Pen, avec une campagne axée sur le pouvoir d’achat en 2022 – même sans proposition ambitieuse –, était parvenue à se créer une image « sociale ». « Tout cela découle de la même stratégie de ratisser au plus large, c’est une manipulation politique. Les réelles convictions de Bardella, à part la xénophobie, il n’y en a pas beaucoup », tranche Pierre-Stéphane Fort.
Paradoxalement, c’est au contraire pour attirer une partie des classes populaires que Marine Le Pen a choisi Jordan Bardella comme nouvelle figure montante de son parti, avec un prénom marqué socialement et une enfance fragmentée entre les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis et la banlieue huppée de Montmorency auprès de son père chef d’entreprise.
« Un récit a été bâti autour d’une enfance modeste, sa mère vivant avec quelques pièces sur la table, les trafiquants cagoulés qu’ils voyaient à l’entrée de l’immeuble… Une histoire largement exagérée que Bardella a ensuite apprise par cœur. » Cette narration lui sert aussi de réponse magique au procès en incompétence et en inexpérience qui lui est régulièrement opposé.
15 mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite
Nombreuses sont les séquences télévisées dans laquelle sa méconnaissance des dossiers et la faiblesse de son logiciel idéologique sont apparues au grand jour.
« J’y vois une forme de mépris social », a-t-il l’habitude de répliquer. À l’image des casseroles judiciaires de Marine Le Pen qui renforcent son image « antisystème », Jordan Bardella retourne le stigmate : s’il n’est pas au niveau de ses concurrents, c’est qu’il n’est pas issu du même moule que les « élites médiatiques et politiques » qu’il prétend combattre, tout en leur prêtant allégeance.
« Le RN et singulièrement son président bénéficient d’une telle dynamique que leur base électorale, solide, va faire corps y compris lors de séquences qui leur sont moins favorables », avance Luc Rouban, politologue au Cevipof. Toutefois, les difficultés rencontrées par Jordan Bardella lors de la campagne des législatives de 2024 ont été identifiées comme une des causes de l’échec relatif du RN au second tour.
Une baudruche médiatique peut exploser en vol. Certes les études d’opinion montrent qu’aujourd’hui une majorité de Français semble prête à mettre au pouvoir une candidate condamnée en première instance à un détournement de fonds publics de 4,1 millions d’euros ou un candidat aux manques politiques criants. Mais l’élection présidentielle n’a lieu que dans quinze mois. Quinze mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite, pour l’État de droit, les minorités et les classes populaires, mais aussi révéler ses mensonges électoralistes.
mise en ligne le 9 janvier 2026
Tribune d’associations et syndicats sur www.humanite.fr
Nous publions cet appel lancé à Emmanuel Macron par plus d’une trentaine d’organisations de la société civile. Ce texte a été rédigé et signé avant l’annonce d’Emmanuel Macron de ce jeudi 8 janvier soir selon laquelle la France allait s’opposer à la ratification de l’accord UE-Mercosur ce vendredi 9 janvier. Les revirements incessants de Macron à l’automne ont pourtant rendu bien plus difficile la constitution d’une minorité de blocage permettant de garantir que l’accord ne puisse être ratifié. L’histoire n’est pas finie. D’abord parce que le Parlement européen devra se prononcer. Et ensuite parce qu’il est urgent de dessiner les contours d’une autre politique commerciale européenne : la France doit désormais promouvoir « une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète ».
Monsieur le Président de la République,
Le 6 décembre 2024, alors que la présidente de la Commission européenne annonçait avoir conclu les négociations du contenu de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et les pays du Mercosur, vous faisiez savoir que le texte « restait inacceptable en l’état ». Lors du dernier Salon de l’agriculture, en février 2025, vous qualifiiez le contenu de « mauvais texte », précisant que vous feriez « tout pour qu’il ne suive pas son chemin, pour protéger cette souveraineté alimentaire française et européenne ».
Depuis, le contenu de l’accord n’a été l’objet d’aucune modification : son économie générale et ses dispositions n’ont pas été modifiées d’une seule virgule. Cet accord est à la fois parmi les plus nocifs jamais négociés mais aussi le plus contesté de l’histoire de l’UE : il soulève toujours autant d’objections sévères pour ses impacts des deux côtés de l’Atlantique en matière agricole, mais aussi de climat, de droits humains et des peuples autochtones en particulier, de déforestation, de biodiversité, de bien-être animal, d’extraction minière, d’emplois et de justice sociale.
Par cette lettre ouverte, nous vous appelons donc solennellement à refuser la ratification de cet accord obsolète dans ses fondements et désastreux par ses effets.
Ce n’est pas « la clause de sauvegarde », présente dans l’accord depuis 2019 et jamais renforcée depuis, qui saurait changer la donne : on ne règle pas des risques de déstabilisation structurelle de marchés agricoles par l’activation d’une mesure par définition temporaire et dont l’usage est limitatif et exceptionnel. Qui plus est alors que tous les amendements votés par le Parlement européen pour renforcer ses modalités d’application unilatérale par l’UE ont été supprimés par le Conseil et la Commission. Face à ces risques structurels persistants, la réponse de l’UE consiste à mettre sur pied un fonds de compensation des agriculteur·ices mis en danger par cette concurrence déloyale : les agriculteur·ices veulent vivre de leur travail, pas être indemnisé·es pour disparaître.
Précisons également que les lignes rouges énoncées par la France à l’automne 2020 ne sont pas satisfaites. Ni sur la déforestation puisque l’annexe sur le développement durable ne comporte aucune dimension exécutoire en la matière et que la mise en œuvre du règlement européen contre la déforestation est toujours repoussée. Ni sur le climat puisque l’accord ne saurait être suspendu si un État menait des politiques contraires à la lutte contre le changement climatique. Ni sur le respect des normes sanitaires et environnementales de l’Union européenne que quelques mesures unilatérales françaises sur quelques produits phytosanitaires ne sauraient régler.
Enfin, c’est parce que nous sommes pleinement conscient·es de la situation géopolitique mondiale que nous disons qu’importer des carcasses de bœufs réfrigérées depuis l’autre côté de l’Atlantique et y exporter des pesticides interdits d’utilisation sur le sol européen et des voitures thermiques qui ne pourront plus y être commercialisées à partir de 2035, ne régleront aucun des problèmes géopolitiques actuels : les accords de libre-échange négociés par l’UE depuis 20 ans ne permettent ni d’exporter nos normes, nos règles et la démocratie, ni de faire refluer l’influence de la Chine dans l’économie mondiale ou sud-américaine, et ils ne renforcent pas non plus la place de l’UE dans le concert des nations.
Voter contre cet accord, ce n’est pas signer la fin du commerce international. C’est dire que nous ne voulons ni de la loi de la jungle de Donald Trump, ni de la poursuite d’une mondialisation néolibérale désastreuse, mais une relocalisation écologique et solidaire qui permette de satisfaire les besoins des populations sans détruire les activités des agriculteur·ices et des salarié·es, ni la planète.
Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, nos respectueuses salutations.
Plus d’informations sur https://www.collectifstoptafta.org/
Signataires :
ActionAid France
Action non-violente COP21
Alofa Tuvalu
Aitec
Alternatiba
Amis de la Terre France
Attac France
BLOOM
CADTM France
Collectif national Stop Mercosur
Combat Monsanto
Comité de solidarité internationale avec les Autochtones des Amériques (CSIA-Nitassinan)
Comité Français pour la Solidarité Internationale
Confédération paysanne
Déclic Collectif
Ekō
France Amérique Latine – FAL
France Nature Environnement
Fédération Artisans du Monde
foodwatch
Fondation Copernic
FSU
Générations Futures
Greenpeace France
L’Atelier Paysan
La Confédération Syndicale des Familles
LDH
Les Ami⸱e⸱s de la Confédération paysanne
MRJC
Notre Affaire à Tous
Notre Maison Brûle
Pôle InPact
Pollinis
Secrets Toxiques
Terre d’Abeilles
Union syndicale Solidaires
mise en ligne le 8 janvier 2026
Par Emmanuel Clévenot sur https://reporterre.net/
Avec ses 300 lits de camp installés, le Carreau du Temple, à Paris, s’est transformé en centre d’hébergement d’urgence pour parer aux températures glaciales. « Dehors, c’est l’enfer », confie une sans-abri.
« J’ai traversé la mer avec ma fille de 5 ans, et j’ai accouché de lui en Italie. » D’une main délicate, Fatoumata, originaire du Mali, caresse la nuque d’un petit garçon en équilibre sur de fragiles gambettes. Les yeux rivés sur sa brique de jus, le bonhomme peine à y planter sa paille. « Il est tombé malade avec le froid, poursuit sa mère. J’ai dû l’amener à l’hôpital. » Arrivée en France il y a sept mois, la trentenaire se heurte depuis au labyrinthe administratif français. Sa demande d’asile lui a été refusée, précise-t-elle en sortant d’une pochette transparente ses documents. « J’arrive à peine à nourrir mes enfants correctement. L’hiver est rude pour nous. »
Dans le 3ᵉ arrondissement de Paris, le Carreau du Temple, ancien marché couvert aux grandes verrières, s’est métamorphosé en centre d’hébergement d’urgence depuis le 4 janvier. Pressée par la municipalité, la préfecture d’Île-de-France a déclenché entre Noël et le Jour de l’An un dispositif baptisé « Grand froid » visant à renforcer l’aide aux plus démunis. Trois cents lits de camp disposés côte à côte, pour que les personnes sans-abri puissent échapper à la neige et aux températures négatives ayant glacé la capitale.
Ici, se côtoient des adolescents isolés, des femmes seules avec leurs bambins et une poignée d’hommes. Dès l’ouverture, une mère s’est présentée avec un bébé de 1 mois et 10 jours, témoigne Aurélie El Hassak-Marzorati. Deux jours après, c’était au tour d’un père de franchir le seuil avec trois enfants. « La maman est décédée, poursuit la directrice générale de l’association CASP, chargée de l’organisation du site. Chez certains, des troubles psychiatriques se manifestent. Nous avons besoin que l’État nous accorde une aide médicale. »
« Je n’aurais pas tenu une nuit »
La veille, la crainte d’un renvoi immédiat à la rue s’est envolée pour toutes les personnes accueillies au Carreau du Temple. Censé s’achever le 7 janvier, le dispositif a été prolongé sept jours. « Je cogite toute la nuit, confie Virginie. On m’a mis à l’abri ici, mais pour combien de temps ? J’ai peur. Dehors, c’est l’enfer. » Avant d’obtenir un lit dans ce grand hall, l’Ivoirienne de 37 ans vivait sous un pont à Porte de la Chapelle. Le soir, elle se faufilait dans un bâtiment à la serrure défaillante. « Je n’aurais pas tenu une nuit avec un tel froid. »
Au décès de ses parents, Virginie a été menacée de mort par son oncle. « Il me déteste… alors j’ai fui. » À son arrivée à Paris, une âme charitable l’a hébergée. Puis exploitée. « Je travaillais pour elle, et dormais sur un minuscule bout de matelas. Si petit que je devais me recroqueviller. » Ses genoux douloureux en portent encore les séquelles. De retour à la rue, le curé d’une église l’a orienté vers une association humanitaire. Désormais, de liste d’attente en liste d’attente, elle attend que la chance lui sourie pour dénicher un toit.
À l’entrée du centre éphémère, une humanitaire note les noms et prénoms des nouveaux entrants. Une autre les interroge un à un pour comprendre leur situation et les orienter au mieux. Un gymnase du Crous, une crèche désaffectée et des salles de réunion de la préfecture ont aussi été réquisitionnées aux mêmes fins. « Il semble y avoir une véritable volonté de mettre tout le monde à l’abri de façon inconditionnelle. Ce qu’il faut saluer, observe Aurélie El Hassak-Marzorati. Seulement notre grande inquiétude, c’est la suite. Qu’adviendra-t-il de toutes ces personnes ? » La directrice regrette que les politiques d’austérité de l’État empêchent l’élaboration de stratégies plus durables.
Traversée en zodiac
Au Carreau du Temple, seuls les besoins primaires sont pris en charge : un toit, un lit et trois repas par jour. Ce jour-là, à midi, des barquettes de purée et poissons panés sont distribuées à la chaîne. Attablée avec son fils de 12 ans, Sabrina, décrit leur vie de misère de bouche de métro en chambre d’hôpital. « Le froid, le bruit et la peur nous privent de sommeil. J’en ai attrapé une hernie discale. » La Kabyle a fêté son 43e anniversaire le 25 décembre. Les larmes aux yeux, elle ajoute : « C’est difficile un petit peu. Le moral n’est pas bon. Et sans moral, rien ne va. »
La lueur d’espoir à laquelle elle s’accroche ? La scolarité de ses enfants. Son aînée a pu décrocher une carte de séjour grâce à l’obtention de son baccalauréat. Axel, son benjamin occupé à lécher jusqu’à la dernière trace de sa crème au caramel, est lui inscrit à l’école. « Nous avons fui la répression, poursuit Sabrina. Là-bas [en Algérie], nous n’avions pas de liberté d’expression. Si tu parles trop, tu finis… Comment dit-on en français ? » Terminant sa bouchée, l’adolescent complète : « En prison. »
À l’autre bout de la table, Sowé pianote sur son téléphone. Originaire de Gambie, le mineur a quitté seul son pays en quête d’un avenir meilleur. « La France est le pays de mes rêves depuis que je suis tout petit, dit-il d’un sourire pétillant. Je m’imaginais devenir footballeur professionnel. » À 17 ans, le garçon a déjà affronté bien des épreuves. Un voyage à travers le désert, le travail en Libye, la traversée de la mer en zodiac et le passage de la frontière franco-italienne. « Je grimpais inlassablement dans les trains à destination de Paris mais les contrôleurs me repérait facilement comme j’étais sale, poursuit-il en anglais. J’ai insisté encore et encore. » Jusqu’au jour où, enfermé dans les toilettes du wagon, il atteignit sa destination.
Électricien de formation, Sowé a abandonné en chemin ses rêves de star du ballon rond. Arrivé à la mi-décembre, il poursuit désormais un seul objectif : obtenir une place à l’école pour apprendre le français. « Je suis déterminé. J’apprends vite. En quelques mois, je connaîtrai votre langue par cœur, et je pourrai vivre comme vous. Je n’ai besoin que d’une main tendue. »
Quelques pas derrière lui, deux petits garçons assis à genoux sur un tapis rose sont plongés dans le dessin animé Potobot. Une histoire d’amitié entre Chloé et son robot arrivé tout droit d’une époque frappée de plein fouet par la crise climatique. Des adultes, emmitouflés dans d’épaisses couvertures, dorment à côté d’eux.
Maintenir un climat de dissuasion
Au total, quelque 1 450 lits ont été déployés à Paris, d’après le préfet Marc Guillaume : « Un effort sans précédent. » Aux yeux de Nikolaï Posner, l’État et les collectivités se gardent toutefois d’évoquer tous les sans-abri laissés sur le carreau. Le 6 janvier, sur LinkedIn, ce porte-voix d’Utopia 56 assurait qu’au moins 300 adolescents isolés avaient passé la nuit dehors sous des températures frôlant les -6 °C dans la capitale : « Parmi eux, il y a Seydou. Il a 17 ans et a quitté le Mali il y a environ un an. Chaque nuit, il se retrouve seul dans sa tente. Il tremble et ne dort pas. Dans la tente voisine, recouverte de neige, un autre jeune pleure. »
La campagne de communication autour du dispositif « Grand Froid » offre aux autorités le luxe de se donner bonne conscience, poursuit Nikolaï Posner : « Dans le monde réel, pour tous ces jeunes, comme pour de très nombreux demandeurs d’asile et réfugiés, il n’existe aucune solution. Non par manque de capacité, l’État français étant largement en mesure de mettre à l’abri quelques milliers de personnes, mais par la volonté délibérée de maintenir un climat de dissuasion, au nom de la rhétorique de l’appel d’air. » Autrement dit, « si tu viens en France, tu passeras par la rue, tu aura18 pts mal, tu auras peur ».
Sur le quai de l’Hôtel-de-Ville, dominé par la cathédrale Notre-Dame aux toits drapés d’un manteau blanc, un dépôt de sapins de Noël aux épines à moitié envolées jouxte des dizaines de tentes. Sous le poids de la neige, leurs toiles s’affaissent, voire se déchirent, laissant entrevoir les matelas qu’elles abritent. Sur le trottoir d’en face, des effluves de marmite s’échappent d’une grande tonnelle. Des rires avec. « Oh non, ce n’est pas pour les sans-abri, s’excuse un homme, talkie-walkie à la ceinture. C’est la cantine de notre équipe. On tourne un film de l’autre côté du pont. » Confus, l’assistant au bonnet de laine ajoute : « Le côté glamour de Paris… et juste à côté, des gens qui crèvent la dalle. »
Souleymane observe la scène. Un sac plastique dans la main, il trie des vêtements. Un pantalon tâché de peinture qu’il plie soigneusement. Une paire de gants intacte qu’il met de côté. Un sourire triste fend son visage, à demi dissimulé sous son écharpe. À 16 ans, ce Guinéen passe ses journées seul. Il survit. « J’ai obtenu une place dans un gymnase pour quelques jours », tente-t-il de se réjouir. Et après ? Sûrement reviendra-t-il ici, dans sa tente. « Quand il ne neigera plus, il pleuvra. Le froid sera toujours là. Et nous, nous dormirons dehors. »
mise en ligne le 7 janvier 2026
Par Pablo Patarin sur https://reporterre.net/
Depuis le 3 janvier, les salariés de Biocoop Place des Fêtes à Paris sont en grève pour dénoncer le management et leurs conditions de travail. Ils espèrent la mise en place d’une charte sociale commune à l’ensemble des magasins.
Dès 7 h 30, malgré le froid et la neige, une trentaine de personnes se sont retrouvées devant le Biocoop Place des Fêtes, à Paris, pour installer un piquet de grève, samedi 3 janvier. Au total, 16 des 20 salariés de l’équipe se sont mobilisés. « Ceux qui ne sont pas là sont trop précaires pour se joindre à nous », explique un employé, alors que les intérimaires et alternants s’affairent pour préparer l’ouverture du magasin. Mais celle-ci n’a finalement pas eu lieu.
En cause ? Des pratiques managériales jugées « toxiques, malveillantes et destructrices » de la part de la gestionnaire et propriétaire du magasin. « On a vu partir beaucoup d’employés ces dernières années à cause de ses propos déplacés », affirme Bastien [*], délégué du personnel.
Interrogée, la gérante n’a pas souhaité répondre aux questions de Reporterre.
Arrivée il y a deux ans, Justine abonde : « Chaque magasin Biocoop fonctionne comme une franchise. Chaque patron fait sa propre politique au niveau social. Notre patronne est toute-puissante. Il y a des soucis de harcèlement moral au travail sur beaucoup de collègues, des violences verbales, des pressions psychologiques… »
Les salariés évoquent un climat de défiance généré par l’interdiction faite à son adjointe d’entretenir des relations amicales avec le personnel. Cette dernière aurait particulièrement été prise pour cible par la gérante, qui l’aurait menacée de la « griller » auprès d’autres magasins du réseau.
« Le harcèlement est presque un rite de passage, surtout pour les nouveaux. Ça ne laisse pas d’autre choix que le rapport de force », résume Thierry, employé polyvalent.
Surcharge de travail et climat de peur
Les équipes du magasin, principalement composées de jeunes travailleurs, évoquent une surcharge de travail, un climat de peur, un manque de reconnaissance et l’opacité des décisions managériales. Côté rémunération, les salariés rappellent que Biocoop recommande une base de salaire équivalente au Smic majoré de 10 %. Une règle qui ne serait pas respectée dans le magasin, selon plusieurs témoignages.
Ils dénoncent également « une incompétence managériale » et des soucis au niveau de la gestion du planning, dont les conséquences retomberaient systématiquement sur les équipes.
Tout au long de la matinée, les soutiens affluent sur le piquet de grève : militants de la CGT Paris 19, collectifs de quartier, mais aussi l’élue communiste du 19ᵉ arrondissement Gwenaëlle Austin, puis La France insoumise et le NPA plus tard dans la journée. De nombreux clients et habitants du quartier, étonnés de la situation, témoignent aussi de leur soutien.
Après une tentative de dialogue à l’été dernier, qui avait permis une « accalmie très temporaire » selon plusieurs salariés, l’idée d’une grève s’était imposée ces dernières semaines. Prévenue la veille, à la suite d’un collage effectué dans le quartier pour annoncer le mouvement de grève, la gérante, présente au magasin dès le matin, a finalement décidé de fermer les lieux jusqu’à nouvel ordre. Elle enjoignait les grévistes à une discussion en fin de matinée.
Parmi les revendications évoquées lors de la réunion : des renforts d’effectifs, des revalorisations salariales, des changements de management, mais surtout son départ de la gestion du magasin. « Quand autant de salariés acceptent de perdre des jours de salaire, c’est que le problème est sérieux, estime Gwenaëlle Austin. Le management toxique, on ne s’attend pas à le trouver dans une entreprise qui se réclame de l’économie sociale et solidaire. Mais derrière le vernis bienveillant, c’est parfois pire. »
Le modèle Biocoop en question
« Beaucoup d’entre nous ont rejoint Biocoop pour ses valeurs humaines et sociales, confie Améline, employée au rayon sec. C’est triste de voir ce qu’elles deviennent dans la réalité. »
Le cas du Biocoop Place des Fêtes n’est en effet pas isolé. Ces dernières années, plusieurs magasins de l’enseigne ont connu des mouvements sociaux — à Paris, Marseille et Strasbourg à l’été 2020 — dénonçant des situations de mal-être au travail et de pressions managériales. Un paradoxe pour un réseau qui promeut un engagement social et démocratique dans sa charte, mais dont le fonctionnement semble favoriser des dérives proches de celles des supermarchés conventionnels.
Pour Adèle Tellez, secrétaire générale de l’union locale CGT Paris 19, « les salariés de ce magasin ont fait preuve de patience, mais le système Biocoop rend le rapport de force difficile. Les responsabilités sociales sont diluées, il y a peu de représentants du personnel… » Un modèle de plus en plus calqué sur la grande distribution, alors que l’enseigne affiche l’objectif d’atteindre 900 magasins d’ici 2029, posant la question de la compatibilité entre croissance rapide et engagements sociaux.
Alors que les discussions devraient se poursuivre entre les salariés et la direction lundi 5 janvier, Biocoop a transmis un court communiqué : « La coopérative est composée de 740 magasins indépendants. Chaque magasin du réseau est autonome dans la gestion de son personnel, dont il est seul employeur. La coopérative, attentive aux problématiques exprimées, met tout en œuvre pour favoriser un dialogue constructif entre les parties concernées, dans le respect du cadre légal. » La gérante a quant à elle fait appel à un médiateur extérieur, et assure à Reporterre espérer une « issue rapide et constructive à cette situation ».
Déjà soutenus par d’autres Biocoop parisiens, les grévistes de Place des Fêtes espèrent, au-delà de la satisfaction de leurs revendications locales, la mise en place d’une « charte sociale commune à l’ensemble des magasins franchisés », « le droit à une organisation syndicale commune » ou encore « un engagement ferme à ne pas sanctionner les salarié·es grévistes ». Avec l’espoir que le mouvement puisse essaimer ailleurs.
mise en ligne le 6 janvier 2026
Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr
Depuis plus de vingt ans, face au problème des déserts médicaux, les gouvernements successifs ont empilé des mesures d’incitation auprès des médecins libéraux pour tenter d’améliorer la situation. Au fil du temps, dans l’indifférence générale, les bilans d’échec s’accumulent au grand dam des patients qui trouver un médecin traitant.
La dernière invention, dite de « solidarité territoriale », consiste à demander à des médecins généralistes d’aller exercer jusqu’à deux jours par mois dans l’une des 151 zones en tension identifiées par le gouvernement, moyennant une indemnité de 200 euros par jour. Sauf que le bilan est maigre, seuls 250 volontaires se sont manifestés et, au fil du temps, les effectifs se réduisent. Ainsi, dans le Centre-Val de Loire, qui comporte 21 zones concernées, il n’y a que 3 médecins dans le dispositif sur les 16 médecins inscrits initialement.
À l’origine de cet échec, un effet d’annonce du gouvernement sans réelle concertation avec les médecins concernés dans un système de médecine libérale au bout du rouleau. À la veille des municipales, alors que la santé est une des premières préoccupations des Français, il paraissait difficile de laisser les communes tenter de trouver des réponses sous la pression de leurs citoyens dans un domaine qui ne relève pas de leur compétence.
Le mal est profond et nécessite des réponses dans l’intérêt des assurés sociaux et des professionnels de santé. En ce qui concerne ces derniers, leur mouvement de grève, du 5 au 15 janvier, traduit une insatisfaction et un mécontentement profond face à un budget de la Sécu qui leur demande notamment d’appliquer un certain nombre de mesures d’économies au détriment de leurs patients.
Cependant, il est dans l’intérêt des deux parties de réfléchir à l’avenir de notre système de santé et de la nécessité d’évolutions pour conserver un système public solidaire. Cela nécessite de poser la question des freins actuels que constituent à la fois la liberté d’installation et la rémunération à l’acte.
À trop vouloir s’arc-bouter sur des modalités d’exercice qui ne correspondent plus aux besoins de la population, ni aux aspirations de nombreux jeunes médecins, il ne faudrait pas donner des moyens supplémentaires aux néolibéraux pour basculer encore plus vite vers un système marchand financiarisé à l’américaine. Il s’agit de faire des choix et de gérer des transitions dans l’intérêt collectif de la population et des professionnels de santé.
En ce début d’année 2026, soyons exigeants pour un véritable débat sur ces questions. Bien entendu, il y aura des résistances, des oppositions, mais je crois que la majorité penchera en faveur des valeurs du service public, financé intégralement par une Sécurité sociale solidaire à qui il faudra assurer des moyens suffisants.
mise en ligne le 5 janvier 2026
Fabien Escalona sur www.mediapart.fr
Les dirigeants du Vieux Continent se sont globalement abstenus de condamner le kidnapping de Nicolás Maduro. C’est la pire manière de défendre les principes dont ils se réclament et de se protéger contre l’avenir de vassaux que leur préparent Trump et ses soutiens.
Donald Trump ne fait pas que s’agiter, il fait ce qu’il dit. Les responsables gouvernementaux européens devraient s’en inquiéter mais leurs réactions au kidnapping de Nicolás Maduro sont comme on le craignait : désolantes. Elles n’expriment aucune originalité sur la scène internationale, sont contradictoires avec les principes que la « coalition des volontaires » en faveur de l’Ukraine est censée défendre, et dessinent un continent spectateur d’une évolution historique qui le dévorera bientôt.
Depuis samedi, les déclarations sont faites en ordre dispersé et oscillent entre des protestations molles et des communiqués aux accents complices. Comme à propos des crimes de Benyamin Nétanyahou en Palestine, c’est la voix de l’Espagne qui se distingue le plus, le premier ministre Pedro Sánchez ayant condamné explicitement une « violation du droit international » et dénoncé le « militarisme » gagnant le sous-continent américain.
Les représentant·es de l’Union européenne (UE) se sont borné·es à rappeler leur attachement aux « principes du droit international et de la Charte des Nations unies », comme la cheffe de la diplomatie Kaja Kallas ; à exprimer leur « inquiétude », comme le président du Conseil européen António Costa ; et à affirmer leur soutien à « une transition juste et pacifique », comme la présidente de la Commission Ursula von der Leyen.
Du côté des chef·fes d’État et de gouvernement, le ton est tout aussi précautionneux. La présidente du Conseil italienne d’extrême droite, Giorgia Meloni, a absous l’administration Trump en parlant d’une opération « légitime ». Sans crainte de ridicule, elle a rappelé que la position de son pays n’était pas de soutenir des « actions militaires extérieures » contre des régimes opprimant leur peuple mais qu’en l’espèce, il s’agissait d’une « intervention défensive ».
Même lorsque la proximité idéologique avec Donald Trump est moins évidente, aucune trace de condamnation. Le chancelier allemand Friedrich Merz a choisi l’euphémisme en qualifiant de « complexe » la base juridique de l’enlèvement du président Maduro. Le premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré « ne pas verser de larmes » sur ce qu’il considère, un peu rapidement, comme la « fin du régime » bolivarien.
Quant au président français Emmanuel Macron, il n’a eu de mots durs que pour Maduro, se projetant lui aussi vers « une transition respectueuse de la volonté du peuple vénézuélien ».
Le fantasme d’une « transition démocratique »
Pour un peu, certains responsables nous expliqueraient quasiment que « si les Ricains n’étaient pas là », comme chantait l’autre, les Vénézuélien·nes ne se seraient pas vu offrir l’opportunité de goûter de nouveau à la liberté. La réalité est pourtant bien plus sordide, et les dirigeant·es européen·nes ne s’en aperçoivent pas. Ou alors font mine de ne pas le remarquer – soit qu’ils s’en accommodent, ce qui est pitoyable, soit qu’ils pensent en retirer une forme de récompense de la part de l’homme fort de Washington, ce qui est naïf.
Ce qui s’est passé à Caracas dans la nuit de vendredi à samedi n’était évidemment pas de la légitime défense – les États-Unis n’étant aucunement agressés, ni un usage cavalier de la force contre un despote, même si Maduro en était un. Croire une seule seconde que l’administration Trump ait à cœur le rétablissement de la démocratie au Venezuela est une vaste plaisanterie.
Au demeurant, le président états-unien ne s’est pas embarrassé de ces justifications. Ne se préoccupant même pas des vainqueurs réels des dernières élections générales au Venezuela, il entend surtout que le pouvoir vénézuélien lui soit soumis et mette à disposition son pétrole, en échappant à toute autre influence étrangère, qu’elle soit chinoise, iranienne ou russe.
La décapitation du régime ne signifiant pas sa fin effective, on ne peut d’ailleurs pas écarter l’hypothèse que Washington travaille avec une partie vassalisée de ce dernier. C’est le sens des « demandes » faites aux autorités locales par le secrétaire d’État Marco Rubio, qui a rappelé l’embargo en cours et la possibilité d’un autre recours à la force de la première puissance mondiale. Les effusions de joie des exilé·es du Venezuela, compréhensibles quand il s’agit de victimes de la kleptocratie maduriste, pourraient dès lors être de courte durée.
Une complaisance contreproductive
Quand bien même il s’agirait d’un changement de régime depuis l’extérieur, il existe non seulement des principes de droit qui l’interdisent mais aussi des expériences récentes (en Afghanistan ou en Irak) qui attestent du caractère catastrophique de ce genre d’entreprise. Cela ne veut pas dire qu’aucun soutien concret n’est envisageable à des peuples opprimés, mais il ne s’agit aucunement de cela dans le cas d’espèce. Autrement, il serait concerté et conçu pour appuyer des forces démocratiques sur le terrain.
Comme lorsque l’Iran avait été frappé, les réactions des responsables européens font preuve d’une complaisance et d’un double standard coupables, qui minent leur justification du soutien à l’Ukraine, ou en tout cas le réduisent à la poursuite d’un intérêt égoïste. À l’heure de l’affirmation internationale de puissances moyennes du Sud dit « global », que les impérialismes russe et chinois tentent d’attirer dans leur propre orbite, ce choix est lamentable.
Même d’un point de vue cynique, cette rhétorique de paillasson semble mal avisée. Car les puissances européennes sont les prochaines sur la liste. Pas de la même façon – après tout, elles n’ont pas de pétrole –, mais leurs élites devraient relire la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis, récemment analysée par notre chroniqueuse Maya Kandel.
Le « corollaire Trump à la doctrine Monroe », que l’on trouve explicitement défini dans le document, n’est pas une simple réaffirmation du droit d’ingérence des États-Unis dans leur supposée arrière-cour américaine. Il inverse le principe de « neutralité » vis-à-vis des puissances européennes que contenait la fameuse « doctrine » élaborée par le président Monroe au XIXe siècle.
Le scénario glauque de la vassalité
L’administration Trump assume de vouloir s’ingérer dans les affaires européennes, en soutenant notamment les forces d’extrême droite qui relaient ses obsessions idéologiques et s’uniront contre toute édification d’une puissance publique européenne capable d’agir en autonomie de Washington. Pensons aussi aux provocations répétées du président au teint orange à propos d’une prise de contrôle du Groenland, ou à ses menaces liées aux régulations européennes entravant le bon vouloir des géants états-uniens du numérique.
Dimanche 4 janvier, dans un entretien au journal The Atlantic, Trump a encore assumé que le Venezuela pouvait n’être qu’un début : « Nous avons besoin du Groenland, absolument », a-t-il lancé aux journalistes, parlant de l’île danoise pourtant membre de l’Otan.
Certaines des forces politiques du continent pourraient s’accommoder d’un avenir peu glorieux de vassaux des États-Unis ayant basculé dans un modèle autocratique et identitaire, en espérant bénéficier de leur protection et d’un pillage modéré de leurs ressources. Mais les responsables qui prétendent sérieusement échapper à ce scénario glauque devraient y réfléchir à deux fois avant de s’aplatir devant les coups de force de la Maison-Blanche.
L’interprétation la plus charitable de leur comportement serait qu’ils tentent de ménager Donald Trump à un moment crucial des négociations concernant le sort de l’Ukraine. Mais outre que cela ne change rien à l’image publique désastreuse que leur attitude renvoie au reste du monde, on peut douter des résultats de cette tactique du type « encore une minute, monsieur le bourreau ». La faiblesse excite le mépris de Trump, et il ne semble pas que la capitulation commerciale de l’été dernier l’ait empêché de concocter une hypothétique paix injuste pour l’Ukraine.
L’enlèvement de Maduro illustre en tout cas l’avènement d’un monde dont les coordonnées changent à toute vitesse, au détriment du continent européen et des principes sur lesquels il a fondé un début d’unification. Les dirigeant·es en place qui ne défendent ces principes qu’à géométrie variable, comme l’avait déjà illustré la guerre génocidaire à Gaza, ne sont pas crédibles et mettent en danger l’avenir de leurs sociétés.
Notons aussi que la crédibilité fait défaut à ces composantes de la gauche européenne, parfois importantes selon les pays, qui tempêtent contre la brutalité trumpiste mais n’ont jamais eu un mot pour les personnes opprimées par le régime de Maduro, ou sont prêtes à jeter sous le bus les peuples d’Ukraine et de Taïwan, en invoquant l’impératif de « la paix » ou en reprenant les narratifs russe et chinois. L’altermondialisme viré en alterimpérialisme ne vaut guère mieux qu’un atlantisme obsolète et coupable.
Bref. L’hiver est venu. Les monstres ont surgi. Mais rassurez-vous : l’Union européenne appelle à la « retenue ».
mise en ligne le 4 janvier 2026
Léo Schilling sur www.humanite.fr
Ce lundi 5 janvier 2026, les personnels de l’établissement public du musée du Louvre (EPML) se réunissent en assemblée générale pour décider de la suite à donner à leur mobilisation, trois semaines après une grève qui a duré du 15 au 18 décembre. « L’Humanité » a suivi Gary Guillaud, surveillant de salle et délégué CGT, à la découverte des failles du « musée le plus connu au monde ».
Ce n’est « même pas la peine d’essayer d’entrer côté pyramide », nous dit Gary Guillaud, face à la foule qui s’agglutine autour de l’entrée principale du musée à la mi-journée du dernier jour de l’année 2025. Nous ferons notre entrée passage Richelieu, où, là aussi, la file d’attente s’allonge et le personnel chargé du désengorgement s’active pour essayer de maintenir un semblant d’ordre.
Un premier symptôme des nombreux dysfonctionnements que connaît le Louvre, dans la tourmente depuis le vol des bijoux de la couronne de France, le 19 octobre. Ce cambriolage spectaculaire a révélé au monde entier les problèmes de sécurité et de sous-effectif sur lesquels alertent les syndicats depuis déjà plusieurs années, sans que la direction n’en tienne vraiment compte.
Presque un mois après le vol, le 17 novembre, la galerie Campana fermait ses portes au public à la suite de la détection de « faiblesses structurelles sur les planchers du deuxième étage » qui, en clair, menaceraient de s’effondrer. Dix jours plus tard, une fuite d’eau endommageait plusieurs centaines d’ouvrages de la bibliothèque des antiquités égyptiennes.
« La première fois que des conservateurs font grève »
Le 15 décembre, les employés du Louvre se mettaient massivement en grève. Une mobilisation qui a rassemblé la quasi-totalité du personnel. « Depuis 2003, c’est la première fois que des conservateurs viennent nous demander comment se mettre en grève. Je n’ai jamais vu une mobilisation d’une telle ampleur en plus de vingt ans », souligne Gary Guillaud. La surcharge de travail, conséquence d’une politique de réduction des effectifs, est au cœur des revendications des grévistes.
En dix ans, 190 postes de sureté-surveillance ont été supprimés, soit une baisse d’environ 15 %, selon la CGT. Du fait de ce qu’ils considèrent comme une surfréquentation (malgré une jauge maximale fixée à 30 000 visiteurs par jour par la présidente-directrice, Laurence des Cars), les agents de surveillance ne parviennent plus à effectuer leur travail correctement.
À mesure que l’on avance – lentement – à travers les différentes galeries, le surveillant de salle continue d’énumérer les difficultés. « Nous demandons à baisser encore la jauge de visiteurs journaliers, car, comme on peut le voir, on n’est pas sur ce qu’on pourrait appeler une visite fluide. » Effectivement, il faut se frayer un chemin parmi la foule, quand on ne piétine pas en attendant que le trafic reprenne.
Ce sont de véritables bouchons humains qui se forment dans les endroits les plus fréquentés du musée. Les effectifs sont si bas que de nombreuses salles se retrouvent fermées pendant les week-ends et les vacances, faute de pouvoir les surveiller, à des périodes où le Louvre est censé être ouvert en totalité.
Gary Guillaud nous guide vers les cours Marly et Puget et la crypte Girardon, symptomatiques des carences que le délégué syndical pointe du doigt. « Dans les salles que nous voyons ici, quand je suis arrivé (il y a plus de vingt ans, NDLR) , il y avait 16 agents de surveillance. Aujourd’hui, nous sommes huit ou neuf. Dans la cour Marly, nous sommes cinq, mais trois pendant les pauses, qui ont lieu toutes les trente minutes. Trois personnes pour quatre sorties de secours… c’est ingérable. »
Même son de cloche du côté de Julien Dunoyer, délégué syndical SUD culture Solidaires et également agent de surveillance, qui craint que les visiteurs puissent chuter depuis les parapets, et atterrir sur le sol en marbre vingt mètres plus bas : « Nous demandons aux agents de faire particulièrement attention, surtout aux enfants. Ça demande parfois de prioriser les choses, et donc de ne pas surveiller d’autres endroits, étant donné la taille de l’espace. »
Des salles fermées pour températures négatives
Le manque de personnel est tel que Gary Guillaud considère comme une « chance » le fait que le vol des bijoux de la couronne se soit déroulé le matin, autour de 9 h 30. « L’ensemble des équipes de surveillance étaient présentes, car les pauses n’avaient pas commencé. On a pu évacuer dans le calme, et tous les agents ont été félicités pour leur professionnalisme. Un quart d’heure plus tard, il y aurait eu deux agents au lieu de cinq, ça aurait été beaucoup plus compliqué. »
Le délégué syndical souligne également que l’intervention de l’agent qui a fait fuir les voleurs a sans doute permis d’éviter une catastrophe plus grande encore. S’ils avaient réussi à incendier la nacelle grâce à laquelle ils avaient accédé à la galerie, comme ils semblaient l’avoir prévu (des bidons d’essence ayant été retrouvés sur place), l’incendie aurait probablement gagné l’intérieur de cette partie du musée, essentiellement fabriquée en bois. « S’il y avait eu un départ de feu à cet endroit, le risque de morts et de destruction massive d’œuvres d’art était bien plus important que le vol en lui-même. »
Pendant la visite, les nombreuses galeries fermées au public se révèlent, parfois pour travaux, parfois à cause du manque de personnel, parfois pour cause de… températures négatives. « On a souvent des salles à – 2 degrés en hiver, ou à 32 degrés en été. La semaine dernière encore, une salle a dû fermer car il faisait trop froid pour accueillir le public et le personnel. C’est un problème récurrent. Si on remonte toutes les demandes d’intervention technique, on se rend compte que la climatisation n’a jamais fonctionné dans l’entièreté du musée. Pour le moment, aucun travail de rénovation n’est prévu à ce niveau », explique Gary Guillaud.
La rénovation en profondeur du Louvre est également l’une des revendications des personnels du musée. Les alertes sur la vétusté se sont multipliées ces dernières années, et des incidents ont régulièrement lieu, obligeant à condamner de nombreux espaces. En novembre 2023, une conduite d’eau a explosé dans le pavillon de l’Horloge, provoquant la fermeture d’une exposition temporaire.
Début 2025, des intempéries ont provoqué une infiltration d’eau dans la Grande Galerie, l’une des plus visitées du musée, conduisant les agents à décrocher certaines œuvres. En conséquence, la présidente, Laurence des Cars, a envoyé un courrier confidentiel à la ministre de la Culture, Rachida Dati, pointant « un niveau d’obsolescence inquiétant ». Des remontées qui n’ont pas empêché, donc, la fermeture de la galerie Campana, pas plus que la fuite d’eau ayant abîmé des ouvrages du département des antiquités égyptiennes en novembre 2025.
« Universalité bafouée »
Peu de temps après la lettre de Laurence des Cars, Emmanuel Macron annonçait le plan Nouvelle Renaissance du Louvre, qui a fait bondir les syndicats. En effet, ce plan est constitué de deux projets accolés l’un à l’autre : Louvre demain, censé rénover les bâtiments actuels et considéré comme nécessaire par le personnel, et Louvre grande colonnade, qui prévoit la construction d’une nouvelle entrée et d’une nouvelle salle pour la Joconde, et est « en décalage total avec les finances du musée », selon Julien Dunoyer.
Les syndicats demandent la priorisation du projet de rénovation sur celui du Louvre grande colonnade, ce que refuse pour l’instant le ministère. « Il faut se concentrer sur les missions de base, l’entretien du bâtiment, la conservation des œuvres déjà exposées. On ne construit pas une terrasse quand la maison est en train de s’écrouler », s’insurge Gary Guillaud.
Le prix des billets est un autre fer de lance des revendications syndicales. Alors que la CGT milite pour la gratuité des musées pour tous, le prix des billets pour les visiteurs non européens devrait augmenter de 10 euros dès le 14 janvier 2026. « L’universalité bafouée, la mise en place d’un obstacle pécuniaire, un tarif exorbitant tendant à devenir discriminant », selon un communiqué de la CGT culture.
Les discussions avec la direction du Louvre sont au point mort, selon les deux délégués syndicaux interrogés. À tel point que le préavis de grève du 15 décembre avait été envoyé au ministère et non à la hiérarchie du musée, car « tout le monde convient que nous n’obtiendrons rien du dialogue avec celle-ci », précise Julien Dunoyer.
Les propositions du ministère ne satisfont cependant pas plus les revendications du personnel : « Alors qu’on demandait notamment l’alignement de l’Isse (une prime mensuelle fixe) sur la médiane du ministère, car nous sommes très en dessous, on nous a proposé une prime annuelle non reconduite de 350 euros, à condition de lever le préavis de grève. Les agents ont refusé », poursuit-il.
« On est là pour alerter sur des conditions de travail et de gestion, pas pour quelques euros de plus », abonde Gary Guillaud. Ils ne constatent pas non plus de progrès du côté du recrutement. Le ministère s’est contenté de proposer l’embauche sans concours de 40 agents, ce qui ne compense même pas les départs à la retraite à venir.
L’assemblée générale de ce lundi sera décisive pour la suite du mouvement social. « Nous espérons une reprise de la grève, car nous souhaitons obtenir plus de réponses du ministère », explique Julien Dunoyer. Mais le délégué syndical reste ouvert : « Nous discuterons des modes d’action avec les agents, pour voir si la grève est le seul moyen de pression efficace. »
mise en ligne le 3 janvier 2026
Axel Nodinot sur www.humanite.fr
L’administration Trump et le gouvernement vénézuélien ont confirmé que Washington avait bombardé Caracas dans la nuit du 2 au 3 janvier, violant le droit international. Le président Nicolas Maduro a été enlevé, selon son homologue états-unien.
Il y avait des menaces. Mais les États-Unis, jamais avares de destruction et d’ingérence dans les pays du Sud, sont désormais passés aux actes. Dans la nuit du jeudi 2 et la matinée du vendredi 3 janvier, Washington a bombardé le Venezuela. Des explosions ont été entendues à l’aéroport et au port de Caracas, la capitale, ainsi que sur la base militaire de Fuerte Tiuna. Selon Al Jazeera, la maison du ministre de la Défense Padrino Lopez, qui se trouve sur cette base, aurait été touchée également. Le gouvernement vénézuélien y ajoute les régions de Miranda, Aragua, et La Guaira, y compris des “zones résidentielles de population civile“.
Tandis que Donald Trump annonçait sur son réseau Truth social : « Les États-Unis d’Amérique ont mené avec succès une opération militaire de grande envergure contre le Venezuela et son dirigeant, le président Nicolas Maduro, qui a été capturé avec son épouse et exilé hors du pays », laissant craindre une ingérence de toute autre ampleur dans la région. Quelques minutes plus tard, la vice-présidente Delcy Rodriguez confirmait à la télévision nationale la disparition du dirigeant vénézuélien et de sa femme, Cilia Flores. Après cet enlèvement et ces bombardements, les Etats-Unis “ne prévoient aucune action supplémentaire“, selon un sénateur proche du secrétaire d’Etat Marco Rubio. Son adjoint Christopher Landau s’est félicité sur les réseaux sociaux de ces actes qui violent le droit international : “Une nouvelle ère pour le Venezuela ! Le tyran est parti. Il va désormais – enfin – répondre de ses crimes devant la justice“.
Le Venezuela en appelle à la mobilisation des peuples
« La République bolivarienne du Venezuela rejette, dénonce et condamne devant la communauté internationale l’agression militaire extrêmement sérieuse perpétrée par le gouvernement actuel des Etats-Unis d’Amérique contre le territoire et la population vénézuéliens », a immédiatement réagi Caracas dans un communiqué. Le président Nicolas Maduro a annoncé le déploiement des forces militaires et civiles, la préparation des plans nationaux de défense, déclarant notamment « l’état de troubles étrangers sur l’ensemble du territoire ». Le dirigeant vénézuélien, qui « déposera plainte devant le Conseil de sécurité de l’ONU », en appelle « à la mobilisation des peuples et des gouvernements d’Amérique Latine, de la Caraïbe, et du monde, pour exprimer leur solidarité contre cette agression impérialiste ».
Car dans le monde entier, c’est la stupeur devant cet embrasement. Le président colombien Gustavo Petro l’a déploré sur son compte X, et a annoncé déployer des militaires à la frontière, appelant à réunir le Conseil de sécurité. Comme l’ancien président bolivien Evo Morales ou le dirigeant cubain Miguel Diaz-Canel, ce dernier alertant : « Notre zone de paix est brutalement agressée. Terrorisme d’État contre le courageux peuple vénézuélien et contre notre Amérique ». Ces bombardements « n’ont aucun fondement et violent le droit international », a réagi Moscou, dans la foulée de la diplomatie iranienne, qui « condamne fermement l’attaque militaire américaine contre le Venezuela ».
Sous couvert de lutte contre le narcotrafic, Donald Trump s’en prend une nouvelle fois au Venezuela, un pays farouchement opposé à l’impérialisme états-unien – et possédant de gigantesques réserves de pétrole. Lundi, le milliardaire avait annoncé avoir bombardé une zone de mise à quai vénézuélienne. Récemment, il avait même affirmé que les jours de Nicolas Maduro étaient « comptés ». « Le but de cette attaque n’est nul autre que de saisir les ressources stratégiques du Venezuela, particulièrement son pétrole et ses minerais », dénonce Caracas dans son communiqué, ajoutant que « la tentative d’instaurer une guerre coloniale pour détruire le gouvernement républicain et forcer un » changement de régime «, en collaboration avec l’oligarchie fasciste, échouera ».
Donald Trump a annoncé une conférence de presse à 17 heures françaises. Plusieurs rassemblements pour la paix et la solidarité sont d’ores et déjà organisés dans le monde, à New York et Paris notamment.
Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr
L’enlèvement de Nicolas Maduro ne permet pas à lui seul, à l’hôte de la Maison Blanche de remplir ses objectifs affichés : changement du « régime » et prise de contrôle du pétrole vénézuélien.
Quelle est la stratégie de Donald Trump ? La question reste entière quelques heures après l’enlèvement de Nicolas Maduro sur ordre du président des États-Unis. Ce dernier livrera peut-être quelques clés lors d’une conférence qu’il doit donner à 17h (heure française). En attendant, on peut aisément se perdre en conjectures. Depuis plusieurs mois, l’administration Trump a orchestré une escalade vindicative contre le président vénézuélien : accusations de narcotrafic ; soutien à Maria Corina Machado, l’opposante d’extrême-droite auréolée de son prix Nobel de la Paix, partisane d’un changement de régime ; puis plus récemment revendication du contrôle du pétrole local (19 % des ressources mondiales). Et Donald Trump se « contenterait » de déférer Nicolas Maduro devant la justice étasunienne pour trafic de drogue ? Il y a comme une dissonance entre les objectifs affichés lors de cette inexorable marche vers la guerre et le résultat connu – à l’heure actuelle.
Des mois de préparations
Tout a commencé, selon le New York Times, au printemps dernier lorsque Donald Trump a demandé au secrétaire d’État Marco Rubio comment durcir la position des États-Unis envers le Venezuela. Le président-milliardaire tentait de faire passer sa grande loi budgétaire et quelques élus républicains cubano-américains le pressaient de serrer la vis à Caracas en mettant fin aux activités pétrolières de Chevron dans ce pays. Donald Trump se montrant réticent à perdre un pion essentiel dans l’industrie pétrolière vénézuélienne, où la Chine est le plus grand acteur étranger, décision a été prise de mettre la pression sur le Venezuela et son président via les attaques contre des bateaux accusés de convoyer de la drogue.
Ces bombardements illégaux – qui ont fait 105 morts – ont été accompagnés d’un quasi-blocus contre les pétroliers. L’étranglement économique et l’action illégale déclenchée la nuit dernière ne permet pas à Washington d’atteindre les objectifs dévoilés au fil de ces derniers mois.
Beaucoup de questions restent en suspend…
Si le but était de mettre fin à un narcotrafic, l’enlèvement de son leader supposé serait de peu d’effet. L’activité des cartels mexicains n’a pas pâti de la mise hors circuit d’El Chapo en 2016.
S’il était de changer le « régime » pour ouvrir la voie à la droite et l’extrême-droite, ce n’est pas le cas, puisque la vice-présidente Delcy Rodriguez se trouve désormais en charge. Avec le seul kidnapping de Maduro, on se trouverait plus dans la destitution sauvage que dans le coup d’État.
Si, enfin, il s’agissait de prendre la main sur l’or noir vénézuélien, rien n’a changé dans le secteur pétrolier. Un tanker chinois a d’ailleurs récemment accosté dans un port vénézuélien sans être empêché par les navires de guerre dépêchés par Washington qui préfère éviter des frictions avec Pékin.
Un sénateur proche de Marco Rubio, le secrétaire d’État, a assuré ce matin que les États-Unis ne prévoyaient pas d’autres actions. Donald Trump confirmera-t-il que l’opération militaire est terminée ?
mise en ligne le 2 janvier 2026
Jadran Svrdlin sur https://blogs.mediapart.fr/
Syndiquez-vous, encartez-vous, militez… Faites ce que vous voulez mais (ne faites pas que) voter. Rendons ainsi possibles nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé. Car ces choses-là ne s'invoquent pas mais se conquièrent.
Plein de bonheur, de réussite et de santé ! Les vœux du Nouvel An participent-ils de notre impuissance collective ? Comment en finir avec leur condition incantatoire pour en faire des instruments de véritables conquêtes en vue notre accès au bonheur, à la réussite et à la santé ?
Bonne année, meilleurs vœux, plein de bonheur, de réussites… et enfin et surtout la santé ! D’aussi loin que je me souvienne, en rédigeant de tels vœux j’ai l’impression de souhaiter à mes proches une chance de joueur de loto et d’œuvrer ainsi à ma manière à leur maintien dans l’addiction. En participant à cette tradition je fais ma part dans notre maintien collectif dans l’impuissance. C’est cette impuissance qui est pourtant le meilleur garant que rien ne change et que notre condition ne cesse de se dégrader. Que nos chances de connaitre ce bonheur, ces réussites, et (surtout !) la santé continuent de tendre vers ce zéro inexorable.
Si nous prenons cette dernière, la santé, se la souhaiter bonne relève de pure incantation sachant que notre environnement est de plus en plus néfaste, que ce soit à travers l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ou la malbouffe que nous ingurgitons, et sans même considérer les environnements de travail et leur lot de facteurs de risques psycho-sociaux et autres situations pathogènes.
Souhaiter la réussite à des examens scolaires alors que nous connaissons depuis des décennies le poids du déterminisme social tout comme son accroissement délibéré par des politiques éducatives qui se dispensent de plus en plus des apparences émancipatrices pour assumer leur objectif de production de ressources humaines prêtes à se mettre au service des entreprises ? Là aussi, il s’agit de paroles d’une inconséquence totale.
Le bonheur lui-même étant une construction exogène aux individus et étant fabriqué par les rouages de la société de consommation mais aussi de soumission à la fatalité selon laquelle chacun a selon ses mérites, se le souhaiter revient faire siens les désirs du capital.
Ressentir de la joie lorsque, après avoir été dirigé vers une filière précise par le système éducatif qui répondait en cela à un besoin des entreprises de mon « bassin d’emplois » et après avoir réussi à y vendre ma force de travail contre une rémunération assez haute pour me sentir plus « chanceux » que les privés d’emploi et utiliser celle-là pour financer une industrie de tourisme intensif qui ne cesse de dégrader nos conditions de vie, c’est ce qu’on pourrait appeler se contenter de peu.
Mettre fin à cette aliénation qui nous fait endurer et accepter les pires humiliations tout en nous imposant des récompenses répondant à des besoins économiques (car oui, la plupart de joies sont liées à des consommations) est plus qu’urgent. Cette aliénation nous présente comme véritables acteurs là où nous ne sommes que figurants devant nous contenter du simple prestige de faire partie de cette histoire. Le rôle d’acteurs de l’Histoire doit à tout prix être récupéré car il en va de notre survie.
Ceux qui façonnent la société entière selon leurs profits n’ont d’autre critère que la taille de ces derniers. L’habitabilité même de la planète leur importe moins que la compétitivité préservée au prix des exploitations fossiles dont le caractère mortifère n’est plus à démontrer. Tout comme la capacité de soigner de notre système de santé importe moins que la contribution de celui-ci aux efforts de désendettement.
Tout cela n’est pas une fatalité ou le résultat d’une évolution naturelle du cours des choses mais le résultat du rapport de forces dominée depuis fort longtemps par le capital au détriment des classes laborieuses. Et ce résultat est en tant que tel une contingence. Ce qui veut dire qu’un autre rapport de forces aurait abouti à une tout autre société. Plus saine, habitable ou joyeuse ?
Puisque nous allons dans le mur et que l’année 2026 ne pourra, dans l’état actuel du rapport des forces, nous apporter qu’un lot supplémentaire de créations de conditions de futures catastrophes, ce qui importerait ici c’est bien d’agir sur ce rapport de forces lui-même. Car nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé dépendent de notre capacité à influer sur le cours des choses.
Alors plutôt que de faire de vœux incantatoires rendons nous simplement compte que le génie capable d’exaucer des vœux existe. Il s’agit de notre puissance collective. On peut continuer à morceler et à inhiber celle-ci en poursuivant chacun nos carottes individuelles ou en traquant les boucs émissaires que nos geôliers ne cessent d’agiter à nos consciences irrationnelles.
On peut donc nous souhaiter de la clairvoyance, de la détermination et de la persévérance dans les luttes que nous devrions être sur le point d’engager afin de retrouver notre statut d’acteurs, de sujets, de citoyens.
Exhortons-nous à regagner notre puissance collective car sans elle il n’y a point d’espoir de bonheur, de réussite ni de santé.
Petite précision qui peut paraitre superflue mais qui reste nécessaire : cette puissance collective ne s’acquiert pas dans un isoloir. C’est là que les représentants des classes dominantes aiment la confiner, c’est à nous de l’en sortir. Alors investissez des outils d’organisation qui existent et sont à notre disposition.
Syndiquez-vous, encartez-vous, militez… Et pour ne pas se retrouver encore une fois obligés de subir les exhortations de Libé : faites ce que vous voulez mais (ne faites pas que) voter.
Rendons ainsi possibles nos bonheurs, réussites et (surtout) la santé. Car ces choses-là ne s'invoquent pas mais se conquièrent.
mise en ligne le 1er janvier 2026
Matis Caron sur https://www.francebleu.fr
Il y a deux mois, le fabricant de sirops Teisseire a décidé de fermer son usine de Crolles. Ses salariés sont donc en grève, et même pendant les fêtes, ils bloquent le site. Certains vont même passer la soirée du nouvel an sur le piquet de grève.
Déjà deux mois qu'ils bloquent tous les jours l'entrée de l'usine Teisseire de Crolles, près de Grenoble, mais la mobilisation a une saveur particulière pendant les fêtes, pour les salariés du site. "C'est important, même dans cette période. C'est pas possible de rester chez soi, on doit être solidaires et ne rien lâcher" martèle un des grévistes, qui entretient un grand feu de palettes. Même pendant la soirée du Nouvel An, ils seront là. Une dizaine de salariés se relaie pour garder une présence sur le site, et envoyer un message à la direction de Teisseire, qui souhaite le fermer d'ici avril. "Il faut que la production reprenne ici, que les 205 emplois sont maintenus. Teisseire, c'est Crolles, c'est Grenoble. Des milliers de personnes ont travaillé ici pendant des décennies. Ils ne peuvent pas tout arrêter" résume un autre gréviste.
Pour tenir, les salariés peuvent compter sur un bon esprit de camaraderie, et sur la générosité des commerçants et des habitants de Crolles. "On nous a déposé des huîtres, et ça nous aide à nous mettre dans l'ambiance du réveillon, malgré tout. C'est super gentil, et tout ce soutien, ça montre que notre combat est légitime", explique l'un des travailleurs mobilisés, qui joue les écaillers pour ses collègues. Les passants font également des dons d'argent, cuisinent des gâteaux ou klaxonnent devant le piquet de grève, pour soutenir la mobilisation.
Les grévistes envisagent de bloquer le site jour et nuit, à partir de lundi.
Caroline THERMOZ-LIAUDY sur https://mesinfos.fr/
En cette fin d'année, le tribunal judiciaire de Grenoble a ordonné l'arrêt de la production de sirops Teisseire par un sous-traitant au Havre. Il a suivi la requête des syndicats et du CSE qui dénonçaient une atteinte au droit de grève.
Alors que l'usine Teisseire de Crolles en Isère, doit fermer ses portes en avril 2026 si aucun repreneur ne se fait connaître d'ici là, le tribunal judiciaire de Grenoble a ordonné la suspension de la fabrication des sirops au Havre. En effet, le groupe Carlsberg, propriétaire de la marque de sirops isérois, avait initié un plan de continuation pour permettre la poursuite de la production en Seine Maritime.
Syndicats de Teisseire : "La marque est Grenobloise et doit le rester !"
La décision a donc été jugée illégale par le TJ de Grenoble, qui a retenu le 23 décembre dernier, la requête portée à la fois par la CGT et le CSE (Comité social et économique), qui avaient dénoncé l'absence d'information préalable avant la décision de mise en œuvre du plan de continuation. Une mesure qui selon les plaignants, serait de nature à porter atteinte au droit de grève alors que les salariés isérois sont mobilisés depuis le 9 octobre 2025.
Dans un communiqué publié le 29 décembre, la fédération CGT Agroalimentaire évoque "une bataille gagnée". Le syndicat précise que la direction de Carlsberg : "a illegalement fait produire pendant la grève les sirops de la marque Teisseire chez un sous-traitant, Slaur-Sardet, au Havre […] Les élus CGT au CSE ont contesté cet acte de voyous au tribunal judiciaire de Grenoble. Le tribunal leur a donné raison […] Les sirops Teisseire doivent donc être produits à Crolles et à aucun autre endroit. La marque est Grenobloise et doit le rester !"
Teisseire : le groupe Carlsberg condamné à des astreintes
Selon différents médias, la suspension du plan de continuation doit être effective d'ici le samedi 3 janvier 2026, sous peine d'une astreinte fixée par le tribunal à 10 000 euros par jours. La société Teisseire aurait aussi été condamnée à verser 3 000 euros au CSE et 3 000 euros à la CGT.
Le site de Crolles emploie 300 salariés dont une très grande partie est menacée.
mise en ligne le 31 décembre 2025
Pierric Marissal sur www.humanite.fr
Saisie par le géant du e-commerce, l’institution vient d’amoindrir la sanction infligée par la Cnil, qui jugeait excessifs les dispositifs de flicage des performances et du comportement des salariés.
Outil de travail autant que de flicage, le scanner des salariés d’Amazon est au cœur d’une bataille juridique. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) a enquêté et sanctionné la multinationale d’une amende de 32 millions d’euros. Amazon l’a contestée auprès du Conseil d’État, qui a réduit la peine de moitié le 23 décembre. L’institution a considéré que ces outils de suivi en temps réel « ne caractérisent pas, en tant que tels, un manquement au RGPD », le règlement européen sur la protection des données.
Amazon salue cette décision, un porte-parole nous fait savoir que l’utilisation de tels scanners « est une pratique courante du secteur : ils sont nécessaires pour garantir la sécurité, la qualité et l’efficacité des opérations et pour assurer le suivi des stocks et le traitement des colis dans les délais et conformément aux attentes des clients ».
Pour la CGT, cette décision est en décalage complet avec la réalité du terrain. « Chaque fois qu’un salarié récupère un produit, le met en rayon ou l’emballe pour l’envoyer, il doit le scanner. Les managers voient en temps réel l’activité de chacun », explique Guillaume Robin, représentant syndical CGT et Ugict CGT chez Amazon.
À partir de dix minutes d’inactivité, la machine considère que le salarié est en pause, et s’il scanne deux produits trop rapidement, il signale une erreur. La Cnil a estimé que ce dispositif « ne peut reposer sur l’intérêt légitime, car il conduit à une surveillance informatique excessive du salarié au regard de l’objectif poursuivi par la société ». Ce que le Conseil d’État a donc contesté. « Cette décision est très préoccupante car elle banalise la mise sous pression algorithmique », a dénoncé la CGT Amazon dans un communiqué.
Des risques psycho-organisationnels
Concrètement, le manager est réduit au rôle de contremaître. « Il reçoit des alertes : tu as tant de tes subordonnés dans le rouge, en sous-production, untel a pris quatre pauses de dix minutes… Et s’il veut garder son poste, le manager doit aller leur mettre la pression, raconte Guillaume Robin. On arrive en 2026, et les pauses toilettes sont encore un vrai sujet chez Amazon. »
Le manager doit aussi faire des points hebdomadaires, en mettant en garde ses salariés « sous la moyenne » de production. Depuis quelques mois, la CGT fait dialoguer, là où c’est possible, les travailleurs des entrepôts et les cadres et ingénieurs, parfois même du siège.
Les attaques récentes de la direction contre le télétravail ont permis à l’Ugict de réaliser de nombreuses adhésions. « Mais les cadres sont peu organisés pour l’instant. Ils souffrent en silence dans leur coin, font des burn-out, et lorsqu’ils sont essorés – on parle bien de risques psycho-organisationnels parce que ce sont des choix de l’entreprise – Amazon leur propose une rupture conventionnelle », résume Guillaume Robin.
L’enjeu de l’unité économique et sociale
Amazon France est divisé en huit entités distinctes selon la direction, même si certaines partagent les mêmes services des ressources humaines. Il y a les gros entrepôts, les petits, le transport, le commerce, le Cloud… Et aucun CSE central : « C’est une manière de faire de l’entrave syndicale », résume Guillaume Robin, de la CGT chez Amazon.
À terme, la reconnaissance de l’unité économique et sociale (UES) de ces huit entités sera une lutte portée par le syndicat. « C’est aussi une manière d’organiser la fuite des bénéfices, par exemple la partie commerce achète ses licences à Amazon Luxembourg et ne génère aucun revenu en France », illustre le syndicaliste. En obtenant l’UES chez McDonald’s, la CGT a permis de mettre en lumière les malversations fiscales du groupe et de récupérer 1,25 milliard d’euros pour les caisses de l’État.
Si Amazon France reste condamnée à 15 millions d’euros d’amende, c’est que le Conseil d’État reconnaît des torts à la multinationale. Elle ne les contestait d’ailleurs pas, comme « l’insuffisance des informations relatives à la mise en œuvre de la vidéosurveillance » dans plusieurs entrepôts, que pointe la haute juridiction.
Ce n’est pas un petit sujet non plus, car « si Amazon pouvait tout filmer ils installeraient des caméras dans les toilettes, salles de pause, locaux syndicaux… Ils sont en train d’essayer d’obtenir un maximum d’autorisations pour en mettre dans les parkings », ajoute Guillaume Robin.
« On ne sait pas combien de temps les données des salariés sont conservées »
Un récent article de Mediapart révèle que deux intérimaires n’ont pas été reconduites, parce qu’elles se seraient liées d’amitié avec une déléguée CGT de l’entrepôt de Brétigny-sur-Orge (Essonne). Pour preuve, une exploitation de vidéosurveillance horodatée envoyée aux référents de travailleurs précaires, les montrant entrer dans le local syndical. Une plainte a été déposée par les intérimaires et l’élue.
L’institution a aussi reconnu Amazon coupable de « manquement au principe de minimisation des données ». Guillaume Robin explicite : « On ne sait pas combien de temps, ni où les données des salariés sont conservées, et lorsqu’on en est réduit à saisir la Cnil, c’est que tous les autres recours, demandes au délégué à la protection des données ou en CSE, ont échoué. »
Le représentant syndical conclut : « Si on laisse faire, avec l’IA et l’automatisation, Amazon va toujours plus surveiller les salariés, détruire des emplois et capter davantage de richesses, on est face à l’une des plus grosses entreprises du monde, il faut jouer collectif. »
mise en ligne le 30 décembre 2025
L'éditorial de Sébastien Crépel sur www.humanite.fr
Loin de nous l’idée de jouer les rabat-joie. Mais la lucidité commande de regarder les choses en face : les élections municipales des 15 et 22 mars prochains s’annoncent très périlleuses. Dans de nombreuses villes où la gauche aurait toutes ses chances en s’unissant, ses forces partiront divisées au premier tour, sans que l’on n’en cerne bien la justification.
Pis encore, elles pourraient aussi s’affronter au second tour, au risque de faire le lit de la droite ou du RN, qui en profiterait alors pour s’imposer dans des triangulaires sans être majoritaire en voix. Cette désunion ne sera pas seulement le fait de villes à (re) prendre à la droite, mais également, dans une poussée quasi suicidaire, de communes actuellement dirigées par des maires de gauche.
Comme souvent en pareille situation, la responsabilité est partagée. Le PS et LFI se disputent la première marche du podium dans la course à qui se montrera le plus inflexible. Dans Politis, Jean-Luc Mélenchon confirmait, en novembre, cette attitude en ne ciblant que ses « partenaires » de gauche.
« Les communistes ne proposent rien si ce n’est la reconduction des sortants », osait le fondateur de LFI, comme si ce principe qui a fait ses preuves pour garder des villes à gauche pouvait être balayé d’un revers de main. Les socialistes ne sont pas en reste en excluant tout « accord national » avec LFI, qui n’espérait que ça. « Comment comptent-ils gagner sans nous ? » raille Jean-Luc Mélenchon.
Ce dernier, comme Olivier Faure, enjoint l’autre de donner des gages entre les deux tours. « Nous n’accepterons pas (de) porter leurs valises », taclait le leader de LFI. « Ce sera à l’insoumis Sébastien Delogu (à Marseille) de dire ce qu’il veut faire », répondait en écho le chef des socialistes dans l’Humanité.
L’oubliée de ces rivalités est la population. À quoi bon la sommer de choisir entre « deux gauches » si c’est pour la livrer à la droite ? La capitale cristallise cette situation, où les sondages font craindre un jeu de massacre. « Il ne faut pas qu’un socialiste soit maire de Paris », a affirmé la tête de liste LFI, Sophia Chikirou. C’est malheureusement une ambition partagée par Rachida Dati.
mise en ligne le 29 décembre 2025
Eugénie Barbezat sutr www.humanite.fr
Alors que Majdouline B. conteste en justice sa révocation de la Pitié-Salpêtrière à Paris pour avoir porté un couvre-chef sanitaire, ses soutiens dénoncent un acharnement contre cette infirmière en raison de l’appartenance religieuse qui lui est prêtée par son employeur.
Majdouline B. ne partagera pas la traditionnelle galette des rois avec ses collègues de la Pitié-Salpêtrière. L’infirmière, entrée dans cet hôpital public parisien en 2018 à l’issue de ses études, a été révoquée de ses fonctions à l’issue d’un conseil de discipline de trois heures devant 14 personnes, le 13 octobre dernier.
Depuis le 10 novembre, la jeune femme a donc perdu son emploi et a vu sa fille en bas âge renvoyée de la crèche réservée aux enfants du personnel. Qu’a donc fait de si grave cette soignante, dont les soins et la relation avec les patients n’ont jamais souffert de manquement, pour mériter la sanction la plus grave de la fonction publique ?
Selon l’AP-HP, elle est coupable d’« avoir porté une tenue inappropriée et avoir manifesté un refus réitéré de la retirer ». En cause, le port d’un calot médical en tissu, accessoire de la tenue professionnelle des soignants, obligatoire dans certains services, et que les infirmières avaient sur la tête en permanence durant la période du Covid.
« On me révoque pour mon apparence, pas pour mon défaut de compétences », déplore Majdouline B., qui estime avoir « subi un véritable acharnement qui a commencé en décembre 2024, quand la direction a soudain décidé que plus personne ne devait avoir de couvre-chef ».
Au début, l’argument avancé à Majdouline B. pour cette nouvelle consigne était celui du respect de la laïcité et de l’exigence de neutralité. Pourtant, pour la jeune femme qui n’affiche ni ne revendique aucune appartenance religieuse, « en aucun cas le calot, qui fait partie de notre tenue professionnelle, n’est un signe religieux. Pour moi, c’est un outil d’hygiène ».
Convoquée à six reprises elle a, à chaque fois, demandé les textes qui justifiaient l’interdiction du port du calot dans son service. Sans succès. « L’administration m’a soutenu qu’elle n’avait pas à le faire », précise l’infirmière, qui a dans un premier temps reçu un blâme.
Une chasse aux sorcières
« Aujourd’hui, je demande ma réintégration et qu’on arrête cette chasse au calot qui est une chasse aux sorcières. J’ai décidé de me battre car j’estime que je n’ai rien à me reprocher », affirme Majdouline B., qui a contesté sa révocation devant le tribunal administratif de Paris.
Lors de l’audience en référé, le 23 décembre, l’AP-HP a maintenu sa position en présentant des raisons d’hygiène, issues d’un document de 2014 du Comité de lutte contre les infections nosocomiales, pour justifier sa demande de ne pas porter le calot en permanence. Me Lionel Crusoé, l’avocat de l’infirmière révoquée, a toutefois réfuté le risque de contamination, arguant des vertus prophylactiques de cet accessoire obligatoire dans certains services où les exigences en matière d’hygiène sont renforcées.
Me Crusoé a également affirmé que, « s’il est normal qu’une administration impose des exigences vestimentaires dans un hôpital, une fonctionnaire infirmière doit pouvoir exercer ses fonctions sans faire l’objet de suspicion systématique ou d’instructions variables », rappelant que « plusieurs autres soignants ayant la même pratique ne font pas l’objet des mêmes poursuites disciplinaires ».
C’est précisément cette raison qui a amené la Ligue des droits de l’homme (LDH) et l’union syndicale Solidaires à intervenir dans la procédure judiciaire. L’ONG et le syndicat voient dans la sanction infligée à cette infirmière une discrimination « en raison de l’appartenance religieuse qui lui est prêtée par son employeur ».
« Identifier chez chaque personne les raisons réelles du port d’un accessoire professionnel est une atteinte à la vie privée. Aujourd’hui, c’est le calot, demain ce sera quoi ? On dira que certaines personnes portent trop leur blouse et que cela signifie quelque chose ? On mesurera la taille des blouses ? » interroge Marion Ogier, avocate et membre du conseil national de la LDH. Pour elle, il s’agit d’« une affaire de discrimination déguisée puisque la seule personne qui est concernée par cette révocation est d’apparence maghrébine, donc supposément musulmane ».
Les hommes épargnés par les sanctions
Cette injonction ciblée pourrait bien aussi revêtir un caractère sexiste. « J’ai des collègues hommes qui portent un calot en permanence pour masquer une calvitie naissante ou tout simplement parce qu’en l’absence de cheveux ils ont froid », illustre Nicolas, élu CGT AP-HP à l’hôpital Tenon. Or, aucun homme portant le calot ne s’est vu obligé de le retirer ni sanctionné pour l’avoir « trop porté ».
Tayeb Khouira, secrétaire national de l’union syndicale Solidaires, dénonce lui aussi « l’arbitraire managérial à l’hôpital public » et « les dérives de directions qui sanctionnent au lieu de dialoguer, qui stigmatisent au lieu de protéger. Et qui détournent le principe de laïcité pour fructifier des décisions discriminatoires ».
Effectivement, si la raison officielle de la révocation de Majdouline B. ne fait référence qu’à des raisons d’hygiène, l’AP-HP, qui refuse toutefois de commenter un cas individuel, indique à l’Humanité que, « conformément à la jurisprudence, l’administration peut, même en l’absence du port d’un signe manifestement religieux, procéder à la qualification de ce qui est religieux en tenant compte des circonstances et notamment du caractère permanent du port de ce signe et de la persistance et de l’intransigeance dans le refus d’y renoncer ».
« Neuf collègues ont quitté l’établissement humiliées »
Hélas le cas de Majdouline B. n’est pas isolé. « Depuis plusieurs mois, les directions hospitalières sont en croisade contre des ”bouts de tissu” : les couvre-chefs sont examinés à la loupe, mesurés et sujets à suspicion », dénonce Blandine Chauvel, assistante sociale à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière et représentante du personnel SUD santé.
« Dans mon hôpital, on a recensé vingt collègues victimes de cette chasse aux calots depuis début 2025. Neuf ont quitté l’établissement, humiliées et poussées à la démission, ou parce que leur contrat n’a pas été renouvelé ou qu’elles ont subi une sanction à cause de ce qu’elles avaient sur la tête. C’est un phénomène qui dépasse le cadre de la Pitié Salpêtrière, les personnels de 16 hôpitaux en région parisienne vivent des situations similaires. Il y aurait également des cas à Lyon, Marseille, Rennes, Chalon-sur-Saône. Certains services ont été obligés de fermer des lits, ayant fait fuir leur personnel. »
Deux aides-soignantes exerçant en Seine-Saint-Denis racontent avoir assisté à une scène humiliante au sein de leur établissement : « Une collègue s’est vue forcée d’enlever son calot devant tout le monde alors qu’elle souffre d’une alopécie qui la complexe beaucoup ». « À l’AP-HP, les soignantes ayant subi une chimiothérapie sont désormais obligées de faire constater tous les six mois par la médecine du travail que l’état de leur cuir chevelu justifie le port d’un couvre-chef », rapporte de son côté Blandine Chauvel.
« Chez nous aussi, depuis début 2025, la chasse aux calots est ouverte à grand renfort de règlement intérieur et d’un livret précisant la tenue autorisée, témoigne Sébastien, aide-soignant à l’institut Gustave-Roussy. On a l’impression que les directives de l’hôpital public se répercutent sur notre établissement et sur le privé non lucratif en général. La montée de l’extrême droite et les accusations récurrentes de séparatisme visant nos concitoyens musulmans ne me semblent pas étrangères à cette répression. »
Une dégradation constante des conditions de travail
En attendant, cette obsession a un véritable impact sur le fonctionnement des hôpitaux, déjà mis à mal par les coupes budgétaires répétées. « Pendant que l’on focalise l’attention sur ces affaires de couvre-chefs, on détourne l’attention des personnels sur la dégradation constante de leurs conditions de travail et le manque chronique de moyens. À la Pitié, on manque du matériel le plus essentiel comme des thermomètres. On ne peut pas poser nos congés car le sous-effectif est chronique », dénonce Blandine Chauvel.
« Notre institution nous maltraite, résume Hugo, responsable CGT à l’hôpital Tenon. Chez nous, alors que le personnel paramédical est au-delà du sous-effectif avec huit personnes pour 18 postes, on demande aux soignants qui portent le calot de faire dépasser une mèche de cheveux pour prouver que ce n’est pas utilisé comme signe religieux. »
Cette affaire témoigne d’un climat qui dépasse largement le cadre de l’hôpital, comme le pointe Sébastien, élu SUD Poste dans les Hauts-de-Seine : « En ce moment, à la Poste et à la RATP, on cible, harcèle et sanctionne des personnes en raison de leur apparence et de leur religion supposée, au prétexte de laïcité, de sécurité ou d’hygiène. C’est du racisme pur et simple. Ce poison est instillé pour diviser les travailleurs et faire diversion alors que l’on est en train de saborder les services publics. »
Dans ce contexte, la décision du juge administratif, attendue d’ici une semaine, concernant la réintégration de Majdouline B. sera très scrutée. La justice devra dans un second temps se prononcer sur le fond.
mise en ligne le 27 décembre 2025
La rédaction sur www.humanite.fr
Des experts des droits de l’homme de l’ONU ont dénoncé mercredi 24 décembre le blocus naval imposé par les États-Unis au Venezuela, le qualifiant d'« agression armée illégale » qui viole les règles du droit international.
Les bombardements de bateaux au large du Venezuela, sous couvert de lutte contre le narcotrafic, orchestrés par l’administration Trump qui au passage s’est emparée de deux pétroliers, sont une « agression armée illégale » qui viole les règles du droit international, ont dénoncé ce mercredi 24 décembre des experts de l’ONU.
« Il n’existe aucun droit d’imposer unilatéralement des sanctions par un blocus armé », ont déclaré dans un communiqué ces experts mandatés par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU mais qui ne s’expriment toutefois pas au nom de l’organisation.
Le blocus, imposé contre des pétroliers considérés comme étant sous sanctions, constitue selon eux « un usage interdit de la force militaire » contre un autre État, en vertu de l’article 2 de la Charte des Nations unies.
« Il s’agit d’un usage de la force si grave qu’il est expressément reconnu comme une agression armée illégale au sens de la définition de l’agression adoptée par l’Assemblée générale en 1974 », ont-ils encore précisé, indiquant que cela confère en principe « à l’État victime un droit de légitime défense ».
« Aucune des personnes tuées ne représentait une menace immédiate »
L’opération déclenchée par Donald Trump qui rêve de voir son homologue vénézuélien, Nicolás Maduro, quitté ses fonctions, a fait au moins 105 morts dans les bombardements de bateaux accusés, sans que des preuves ne soient apportées, de narcotrafic.
« Selon les informations disponibles, aucune des personnes tuées jusqu’à présent ne représentait une menace immédiate justifiant le recours à la force létale », ont relevé les experts.
« Ces exécutions constituent des violations du droit à la vie. Elles doivent faire l’objet d’une enquête et les responsables doivent être traduits en justice. Dans l’intervalle, le Congrès américain devrait intervenir pour prévenir de nouvelles attaques et lever le blocus », ont-ils insisté.
La veille de la publication de ce communiqué, le représentant du Venezuela à l’ONU a accusé les États-Unis de mener la « plus grande extorsion de notre histoire ».
« Nous sommes en présence d’une puissance qui agit en dehors du droit international, exigeant que les Vénézuéliens quittent notre pays et le lui cèdent (…) Sinon, il (Donald Trump) mènera une attaque armée, qu’il annonce depuis des semaines. Il s’agit là de la plus grande extorsion connue dans notre histoire », a lancé Samuel Moncada, mardi 23 décembre, devant le Conseil de sécurité des Nations unies, soutenu par la Russie et la Chine qui qualifient respectivement la pression militaire et économique exercée de « comportement de cow-boy » et d’« intimidation ».
« Les États-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour protéger notre hémisphère, nos frontières et le peuple américain », a répliqué l’ambassadeur Mike Waltz, réitérant les accusations de Donald Trump à l’encontre de Nicolás Maduro qualifié de « fugitif recherché par la justice américaine et le chef de l’organisation terroriste étrangère le ”Cartel de los Soles”». Une organisation dont l’existence reste à démontrer selon de nombreux experts. La violation du droit international par la première puissance mondiale, elle, est bien réelle.
mise en ligne le 26 décembre 2025
Marie Toulgoat sur www.humanite.fr
Exposés aux plans de licenciement ou à la délocalisation d’entreprises implantées sur leur territoire ayant pourtant reçu de l’argent public, des militants et élus de collectivités locales cherchent à obtenir réparation et espèrent obtenir un plus grand contrôle de l’État.
Des milliards d’euros d’argent public versés aux entreprises sans contrepartie, sans garantie de maintien du tissu industriel et de l’emploi. Alors que le rapport d’enquête sénatorial sur les aides publiques aux entreprises, adopté en juillet dernier, a mis en lumière une manne de deniers publics déversés sur des acteurs privés sans aucun contrôle, de plus en plus de collectivités locales demandent des comptes aux entreprises implantées sur leur territoire.
Car derrière le chiffre choc des 211 milliards d’euros versés en 2024 qu’a révélé la commission d’enquête, dont le rapporteur est le sénateur communiste et directeur de L’Humanité Farbien Gay, se cachent de nombreuses situations où des sociétés disparaissent les poches pleines, faisant peu de cas de l’emploi et de l’industrie locale.
Des fermetures d’usine malgré 85 millions d’euros d’aides publiques
C’est ce qu’il s’est passé en Moselle, à Hagondange. L’aciériste Novasco, ex-Ascométal, a été partiellement repris après avoir été placé en redressement judiciaire (le quatrième depuis 2014). L’offre retenue par la chambre commerciale du tribunal judiciaire de Strasbourg ne prévoit la reprise qu’un des quatre sites de l’industriel en France, condamnant à la fermeture l’usine lorraine et au licenciement ses 450 salariés.
Pourtant, la société a perçu pas moins de 85 millions d’argent public en juillet 2024, versés contre la promesse que le fonds alors propriétaire, Greybull, en investisse 90. Ce dernier a mis au pot seulement 1,5 millions d’euros, et l’argent public a été perdu.
Les ex-salariés de l’usine d’Hagondange ont annoncé poursuivre Greybull en justice, tout comme l’État. Patrick Abate, le maire PCF de Talange, ville jouxtant l’usine dont nombre d’habitants étaient des salariés, va plus loin : celui-ci portera plainte en janvier contre l’État. « Cela n’est pas du tout contradictoire avec la procédure des salariés, à laquelle nous pourrions d’ailleurs nous associer », précise l’édile. « Nous estimons toutefois qu’il y a eu négligence de l’État. »
Selon l’élu, sa commune a souffert d’un préjudice du fait de l’absence de contrôle du gouvernement : elle va perdre des emplois indirects, une partie de ses recettes fiscales, mais va surtout être confrontée au lourd tribut social payé par ses habitants.
La Nouvelle-Aquitaine impose des règles pour sauver les emplois
« On imagine pourtant ce que l’entreprise aurait pu faire avec 85 millions d’euros s’ils avaient été utilisés à bon escient : on aurait pu former le personnel, donner confiance aux fournisseurs, solder la dette et retrouver de la compétitivité. Cela nécessite toutefois un contrôle de l’État », martèle Patrick Abate. Celui-ci espère que la procédure judiciaire qu’il s’apprête à engager permettra de faire jurisprudence, et de dissuader des fonds propriétaires de se volatiliser avec l’argent public.
C’est également ce qu’espèrent faire les élus communistes du Lot-et-Garonne. En novembre, ces derniers ont appris la décision d’Ultra Premium, société spécialisée dans la production d’aliments pour animaux dont l’usine est installée dans l’agglomération d’Agen, à Estillac, de déplacer son activité en Ille-et-Vilaine, se séparant par la même occasion de 74 de ses salariés lot-et-garonnais.
Là encore, pourtant, l’entreprise avait perçu plusieurs centaines de milliers d’euros pour développer son activité localement, dont 274 000 euros d’aides régionales. « Une extension du bâtiment, dans laquelle a été installée une nouvelle ligne de production, a été financée grâce à ces aides, versées en mars 2025 », détaille Guilhem Mirande, secrétaire départemental du PCF Lot-et-Garonne. Depuis, toutefois, la société a été cédée à un nouveau propriétaire, IPN, qui semble opter pour une stratégie de concentration de ses lignes de production en Bretagne.
La région Nouvelle-Aquitaine, contrairement à l’État, a acté en 2023 le principe d’éco-socio conditionnalité de ses aides, qui implique un remboursement des sommes perçues en cas de délocalisation, même partielle. « Nous avons demandé à nos élus au conseil régional de rester attentifs sur le dossier pour obtenir le remboursement de ces aides ». Interrogée par Sud-Ouest, la direction d’Ultra Premium assure s’engager « à rembourser ce qui est exigé par la réglementation en vigueur ».
« Grâce à la conditionnalité décidée par la région Nouvelle-Aquitaine, ce remboursement pourrait faire jurisprudence et dissuader les entreprises d’agir comme Ultra Premium. Car plus que le remboursement, ce que nous voulons est d’éviter les licenciements et de maintenir le tissu productif sur notre territoire », insiste Guilhem Mirande. Si la société venait à rendre l’argent, le geste pourrait inspirer l’État à également conditionner ses aides, espère le militant.
La rédaction sur www.humanite.fr
Le géant industriel français Michelin a reversé 4,3 millions d’euros à l’État, confirme un arrêté paru vendredi 26 décembre au Journal officiel. Interpellée fin septembre par le sénateur communiste et directeur de « l’Humanité » Fabien Gay, l’entreprise rembourse finalement « le gain correspondant à ces crédits d’impôt » débloqués à la suite de l’acquisition de huit machines-outils, au départ destinées à son site de La Roche-sur-Yon, depuis fermé.
Comme annoncé début octobre, le géant français de la fabrication de pneus Michelin a reversé 4,3 millions d’euros sous forme de « don » à l’État français. La décision été entérinée vendredi 26 décembre, par un arrêté paru au Journal officiel.
Cette somme « correspond à des crédits d’impôt perçus par Michelin au titre du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), un dispositif en vigueur en France de 2013 à 2021 », a rappelé le fabricant auprès de l’Agence France-Presse (AFP).
Michelin prouve ainsi – contrairement aux affirmations des gouvernements macronistes successifs, comme de leurs relais médiatiques et politiques les plus zélés – que le conditionnement des aides publiques versées aux entreprises peut être une réalité.
Six machines-outils destinées au site de La Roche-sur-Yon envoyées à l’étranger
« Est accepté le don d’une somme d’argent d’un montant de 4 300 000 euros, effectué par virement bancaire en date du 11 décembre 2025, consenti au ministère de l’Économie », indique le Journal officiel. Michelin avait perçu, en 2017, plusieurs millions d’euros au titre du crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE).
En cause : l’annonce de l’acquisition de huit machines-outils, qui étaient destinées au site de La Roche-sur-Yon (Vendée). Au final, seules deux d’entre elles ont bien été installées sur le territoire français ; les autres ayant été envoyées en Espagne et en Roumanie.
L’usine de La-Roche-sur-Yon a, elle, fermé ses portes en décembre 2020. Michelin affirme avoir décidé, « par souci de responsabilité, de restituer à l’État le gain correspondant à ces crédits d’impôt, compte tenu de la fermeture ultérieure du site ».
Ce remboursement est loin de sortir de nulle part. Le géant industriel réagit à la tribune du rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur les aides publiques aux entreprises et directeur de l’Humanité, Fabien Gay, publiée, le 30 septembre dernier, dans les colonnes de Libération.
« En novembre dernier, le groupe Michelin annonçait la fermeture des sites de Vannes (Morbihan) et de Cholet (Maine-et-Loire), entraînant le licenciement de 1 254 salarié·e·s, conduisant le premier ministre de l’époque, Michel Barnier, à s’interroger devant le Parlement : ”À quoi sert l’argent public accordé aux grands groupes ?”, interpellait alors le sénateur communiste. Une quest largement partagée par nombre de salarié·e·s, de syndicats et d’élu·e·s : est-il acceptable que des entreprises bénéficient d’aides publiques et versent, dans le même temps, des dividendes, procèdent à des rachats d’actions et détruisent des emplois ? »
Pour rappel, les contours légaux du CICE ne prévoient aucun mécanisme de remboursement. « Pour la première fois sous la Ve République, un grand groupe du CAC 40 reconnaît, sous la pression politique et citoyenne, qu’il doit rendre de l’argent public lorsque les engagements initiaux ne sont pas respectés, s’est réjoui le secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel. Ce remboursement démontre une chose essentielle : la conditionnalité des aides publiques n’est ni une utopie ni un slogan, mais une exigence démocratique, sociale et économique. »
À Bercy, on indique que la procédure de remboursement « a fait l’objet d’une expertise approfondie et a été validée comme juridiquement et budgétairement conforme ». Dans un communiqué publié sur les réseaux sociaux, Fabien Gay « salue cette démarche de Michelin (…) réalisée sans contrainte judiciaire ». L’élu communiste estime que ce choix du groupe industriel « démontre qu’il est possible de conditionner les aides publiques à des contreparties réelles en termes d’emploi, de maintien de l’activité en France et de non-délocalisation ». En espérant que l’exemple Michelin ne reste pas isolé.
mise en ligne le 25 décembre 2025
AméliePoinssot sur www.mediapart.fr
L’une des quatre personnes blessées lundi 22 décembre par l’explosion dans l’usine de silicone de Saint-Fons (Rhône) est décédée mardi. C’est le deuxième accident mortel sur ce site, qui avait déjà fait l’objet de plusieurs alertes par les services de l’État. Deux enquêtes sont ouvertes.
La nouvelle est tombée mardi 23 décembre dans la soirée. L’une des quatre personnes blessées la veille dans l’explosion survenue dans un atelier de production de l’usine Elkem Silicones à Saint-Fons (Rhône), celle dont le pronostic vital était engagé, est décédée, a annoncé la préfecture du Rhône. Trois autres personnes ont été touchées dans l’accident, dont deux grièvement.
Comment en est-on arrivé là ? S’il faut attendre les résultats des deux enquêtes aussitôt ouvertes pour connaître les causes précises de l’explosion, suivie d’un incendie qui n'a été maîtrisé qu’au bout de deux longues heures, on sait déjà que l’équipe a été touchée en plein travail, alors qu’elle manipulait des produits, dans cette usine spécialisée dans la production de silicone et classée Seveso seuil haut.
L’accident s’est déclenché au cours d’une opération chimique dans « un atelier expérimental », comme l’a indiqué son directeur Jean-Pierre Lerat lundi soir. La société norvégienne Elkem Silicones, géant mondial du secteur, fabrique là du « silicone hautement spécialisé à partir de différentes familles de produits, telles que les huiles, les gommes, les résines, les caoutchoucs, les produits d’étanchéité », peut-on lire sur le site de l’entreprise.
Elkem a d’ailleurs déposé plusieurs brevets ces dernières années pour décrire des procédés de préparation d’« huiles silicones fonctionnalisées », c’est-à-dire des lubrifiants ou des agents anti-mousse, que l’on peut retrouver dans des produits de traitements de surface ou des graisses techniques, par exemple.
« L’explosion a eu lieu au cours d’une opération classique de dévolatilisation d’une huile SIH, c’est-à-dire qui potentiellement libère de l’hydrogène. Très probablement, c’est une explosion d'hydrogène », a précisé le directeur lundi. La dévolatilisation est une opération physico-chimique qui sépare un matériau des composés volatils qu’il contient. En l’occurrence, il s’agissait, à partir d’une huile SIH, composé chimique à base de silicium (Si) et d’hydrogène (H), d’éliminer les composés volatils, un procédé qui permet de rendre l’huile moins dangereuse et plus stable.
Mais une molécule qui n’était pas prévue dans ce procédé s’est invitée, provoquant une cassure incontrôlée de la liaison chimique. C’est ainsi que de l’hydrogène s’est échappé, un gaz incolore, inodore, très léger et extrêmement explosif. Très probablement, un simple contact avec de l’eau ou une matière humide est la cause de cette fuite non maîtrisée, la réaction de la molécule H2O avec l’huile SIH entraînant mécaniquement la production de dihydrogène (H2).
Cela peut alors aller très vite : 100 grammes d’eau introduite de manière accidentelle dans une huile SIH génèrent 133 litres de H2… La fuite de ce gaz peut cependant aussi avoir été provoquée par une réaction avec un alcool, un acide, ou une base. En l’absence de témoignage direct, à ce stade, il est impossible de savoir précisément ce qui s’est passé.
Sous-investissement en matière de sécurité
Les investigations ne font d’ailleurs que commencer. Le parquet de Lyon a d’abord ouvert une enquête pour « blessures involontaires par personne morale suivies d’incapacité supérieure à trois mois », puis, après le décès de l’une des personnes blessées, l’a élargie à « homicide involontaire par personne morale dans le cadre du travail ». Parallèlement, une autre investigation est ouverte par le Bureau d’enquêtes et d’analyses sur les risques industriels (BEA-RI), institution créée après l’accident de Lubrizol, en 2019 à Rouen, afin de déterminer les causes de ce qui est survenu lundi.
L’usine, qui emploie près de 500 salarié·es, a semble-t-il pâti pendant des années de sous-investissement en matière de sécurité. Les nombreux rappels de l’inspection du travail dont elle a fait l’objet attestent de manquements réglementaires sur le risque chimique et le risque incendie.
Pour la seule année 2025, selon nos informations, trois contrôles et deux enquêtes ont été diligentés par l’inspection du travail (Direction départementale de l’emploi, du travail et des solidarités, DDETS), et en 2024, les mêmes services relevaient un manque d’informations sur l’exposition des employé·es aux produits CMR présents dans l’usine - c’est-à-dire les produits cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques – ainsi que l’absence d’évaluation sur les risques chimiques de ces CMR et des ACD (agents chimiques dangereux).
Les services de l’État en charge du suivi des installations classées (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement, Dreal), de leur côté, ont fait de nombreux rappels ces dernières années. En 2025, ils relevaient notamment des manquements sur le risque incendie, une sous-estimation du caractère inflammable d’un stockage de l’usine, des distances de sécurité non respectées pour les palettes d’un local, des produits non recensés dans les stocks.
La Dreal demandait, entre autres, la liste des produits de décomposition susceptibles d’être émis en cas d’incendie, ainsi que la communication du volume réglementaire retenu dans certains conteneurs. En début d’année, le site avait en outre connu une fuite de produit corrosif et inflammable de quelques litres, heureusement sans conséquence pour les employé·es d’Elkem.
Mardi, la DDETS et la Dreal ont par ailleurs commencé des inspections dans l’usine. Un rapport, avec des recommandations et des mesures à prendre sur le site, est attendu pour le mois de janvier, nous indique la préfecture du Rhône.
De nombreuses questions sont désormais ouvertes : les salarié·es de l’entreprise avaient-ils été correctement formé·es à la prévention du risque « ATEX » (atmosphère explosive) ? Ce risque d’explosion était-il bien pris en compte dans le fonctionnement de l’entreprise ? L’atelier où s’est produit l’accident était-il aux normes ? Les capteurs d’hydrogène y étaient-ils correctement installés et fonctionnels ? Les équipements de secours ont-ils été défaillants ?…
L’entreprise, qui n’a pas répondu à Mediapart, a convoqué de son côté un CSSCT (Commission santé, sécurité et conditions de travail) de crise dès mardi après-midi. L’instance, où sont élu·es des représentant·es du personnel, parmi lesquel·les se trouvent des victimes de l’accident, se réunissait à nouveau ce mercredi après-midi.
Deuxième accident mortel dans cette usine
« Notre soutien va d’abord aux victimes et à leurs familles, explique à Mediapart Estelle Delaune, secrétaire générale de la CFDT Chimie-Énergie pour la région Rhône-Alpes Ouest. Pour nous, la priorité est de les accompagner, en attendant l’arbre des causes qui sera fait en interne. » Mardi, dans un communiqué, la CFDT écrivait que « la sécurité et la santé des salariés » n’étaient pas « une variable d’ajustement ».
« Un tel accident est intolérable, s’est indignée de son côté la CGT mercredi matin. Il interroge lourdement sur l’organisation du travail, l’évaluation des risques, la maintenance et les choix de la direction en matière de prévention. » Le syndicat dirigé par Sophie Binet salue au passage « le professionnalisme et le sang-froid dont ont fait preuve l’ensemble des salariés présents sur le site ainsi que les équipes de secours, pompiers internes et services d’incendie intervenus massivement », dont l’« action coordonnée » a été « déterminante pour limiter les conséquences de l’accident ».
Mais la CGT appelle, elle aussi, à un sursaut en matière de sécurité. « La prévention des risques professionnels doit reposer sur des moyens réels et pérennes : des effectifs suffisants, une formation sécurité de qualité, du temps réellement consacré à la prévention, à la maintenance, aux retours d’expérience et aux exercices d’urgence. Ces exigences sont incompatibles avec les politiques de réduction de coûts, de sous-traitance à outrance et d’intensification du travail qui dégradent la sécurité et exposent les salarié·es. »
La commune de Saint-Fons, aux portes de Lyon, compte quatre usines Seveso seuil haut dans un tissu urbain extrêmement dense.
Il se trouve que ce n’est pas le premier accident mortel dans cette usine située en plein « couloir de la chimie », l’une des trois zones en France, avec l’agglomération rouennaise et l’étang de Berre, où la concentration d’usines Seveso est la plus élevée. En 2016, déjà, un employé avait été tué dans un incendie suivi d’une explosion causé par un produit très inflammable échappé d’un fût percé lors d’un transfert.
L’enquête avait révélé qu’il n’était pas parvenu à éteindre le feu avec les extincteurs, et que du matériel était défectueux depuis des mois. La victime, Khalil Abed, un jeune homme de 25 ans, travaillait comme sous-traitant sur le site, et Elkem Silicones (auparavant Bluestar Silicones) avait été condamné à 50 000 euros d’amende.
Cette fois-ci, selon nos informations, la victime est un homme salarié d’Elkem Silicones, par ailleurs élu syndical CFDT.
Si, lundi, les dégâts ont pu être contenus au périmètre de l’usine, qui s’étend sur 24 hectares à deux pas du Rhône, les répercussions ont été considérables, dans une zone très exposée aux risques industriels. La commune de Saint-Fons, située aux portes de Lyon, dans un tissu urbain extrêmement dense, compte quatre usines Seveso seuil haut.
Lundi après-midi, la population vivant sur le plateau des Clochettes, qui s’étale sur une partie de Saint-Fons et de trois autres communes, a été confinée pendant deux heures, et des personnes ont été accueillies dans un gymnase. Un vaste périmètre de sécurité, long de 2 kilomètres, a été interdit d’accès, et la circulation sur l’autoroute A7, qui longe l’usine, a été suspendue pendant plus de quatre heures. Des mesures exceptionnelles qui n’avaient pas été vues depuis des années.
Cyprien Boganda sur www.humanite.fr
L'accident mortel survenu sur le site industriel d’Elkem à Saint-Fons (Rhône) ce 22 décembre a été précédé de plusieurs incidents qui laissent supposer des failles techniques. Paul Poulain, expert en risques industriels, les décrypte pour nous.
Après le choc, les questions : le dramatique accident qui a eu lieu ce 22 décembre sur le site d’Elkem à Saint-Fons (Rhône), aurait-il pu être évité ? Pour rappel, une explosion survenue dans un établissement de la Vallée de la chimie classé Seveso seuil haut a fait un mort et trois blessés graves.
Elkem Silicones est une filiale de l’entreprise norvégienne Elkem. Spécialisée dans la production de produits siliconés tels que des huiles, émulsions ou résines, sa fiche Seveso comprend une impressionnante liste de risques potentiels : incendie, explosion de gaz, risques toxiques liés aux fuites, etc.
Des documents publics retracent l’historique du site sur 20 ans. Ils font état d’une longue série d’incidents plus ou moins inquiétants, que Paul Poulain, expert en risques industriels a analysés. Verdict : même si pour le spécialiste, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions quant au drame du 22 décembre, « les inspections menées ces dernières années, les arrêtés de mise en demeure successifs et les fiches administratives accessibles sur Géorisques décrivent un établissement Seveso seuil haut où les failles techniques et organisationnelles sont nombreuses, persistantes et connues des autorités. »
Plusieurs mises en demeure
En pratique, ce site a par exemple fait l’objet d’un arrêté préfectoral de mise en demeure le 12 mai 2022 avec un délai d’un mois pour mettre en œuvre « des mesures compensatoires garantissant l’absence de risque d’explosion », « dès lors qu’une non-conformité nécessitant réparation immédiate ou un remplacement d’appareil est identifiée », puis d’un contrôle de la Direction régionale de l’environnement de l’aménagement et du logement (DREAL) le 23 juin 2022 qui a mis en évidence d’autres non‑conformités (en matière de prévention des risques de fuites de composants chimiques).
Le 26 janvier 2025 au matin, une fuite de matières inflammables et toxiques sur un conteneur du site Nord est signalée. Pour Paul Poulain, l’incident illustre « un enchaînement de « marches dégradées » et d’incidents qui contredisent l’idée d’un site maîtrisant pleinement ses risques ».
Au passage, l’expert rappelle qu’avant ce drame du 22 décembre 2025, est survenu un autre accident aussi dramatique : en 2016, sur le même site de Saint‑Fons, une personne a trouvé la mort dans l’incendie de fûts de silicone, qui avait soufflé un entrepôt.
L’expert, qui a épluché la longue liste de rapports d’inspection publics concernant le site souligne qu’entre 2020 et 2023, « plusieurs inspections ont pointé des insuffisances durables de la défense incendie ne conduisant à un renforcement significatif des moyens de lutte contre l’incendie qu’après des mises en demeure rép
Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/
L’explosion dans une usine chimique du Rhône, qui a fait un mort, ravive les débats sur la protection des riverains de ces sites industriels. Les maires, en première ligne, dénoncent le « désengagement de l’État ».
Une nouvelle catastrophe industrielle. Le 22 décembre, une violente déflagration a eu lieu dans l’usine chimique Elkem Silicones, située à Saint-Fons, près de Lyon, faisant trois blessés et un mort, parmi les 570 salariés. Le parquet a ouvert une enquête pour « blessures involontaires par personne morale suivies d’incapacité supérieure à trois mois ».
La déflagration, probablement due à l’émanation d’hydrogène « dans un atelier expérimental », a fait craindre un risque de toxicité pour les zones alentour, notamment le quartier populaire des Clochettes et ses 5 000 habitants. « Des enfants ont été confinés dans des crèches ou des gymnases, mais ces équipements sont-ils en capacité de les garder en sécurité en cas de risque majeur ? » interroge Delphine Favre, directrice générale de l’association Amaris, le réseau national des collectivités exposées aux risques industriels.
De par les substances dangereuses en quantités importantes qui y sont stockées, l’entreprise Elkem Silicones est classée site Seveso seuil haut. Située dans la « vallée de la chimie », au sud de Lyon, elle se place au cœur du territoire ayant la plus forte densité de sites ainsi classés. Près de 800 communes françaises en accueillent sur leur territoire et c’est à elles d’assurer la protection des populations voisines. Une tâche rendue difficile par un « désengagement de l’État », dénoncent des maires.
Une loi en demi-teinte
Ces situations sont pourtant encadrées par la loi du 30 juillet 2003 sur la prévention des risques technologiques. Née après l’explosion de l’usine AZF à Toulouse — qui a soufflé les fenêtres des habitations alentour, faisant 31 morts, plus de 2 500 blessés et soulignant l’impréparation des pouvoirs publics à de tels accidents industriels —, cette loi a mis en place des plans de prévention des risques technologiques (PPRT) dans les territoires accueillant des installations Seveso seuil haut.
Ils visent à protéger la santé des riverains, notamment en facilitant la réalisation de travaux (filmage du verre de fenêtres, création d’une salle de confinement…), ou en les encourageant à quitter leurs logements.
Vingt ans après l’entrée en vigueur de la loi, plusieurs collectivités dressent un bilan en demi-teinte, voire « un échec » sur plusieurs points, selon un rapport d’Amaris, publié en septembre 2023. Les 378 plans mis en place ont permis une réduction des risques, admet l’association, mais l’incendie de Lubrizol en 2019 a ravivé la mémoire collective et a souligné l’urgence à renforcer la réglementation.
« Les collectivités se sont retrouvées seules »
« Au niveau national, cette politique était très soutenue jusqu’en 2018, puis on a senti un désengagement de l’État se traduisant par un manque de dialogue entre les collectivités, l’État et les industriels, souligne Delphine Favre. Une fois les PPRT approuvés, les collectivités se sont retrouvées seules. »
Dans son rapport, Amaris estime que la protection des riverains et de leurs logements — « principal objectif » de la loi de 2003 — est le « principal raté ». Près de 30 000 personnes sont toujours exposées à des risques industriels dans leurs logements, pointe l’association.
Des aides plafonnées
« À peine 37 % des travaux prescrits ont été à ce jour réalisés, avec de grosses disparités régionales », pointe Delphine Favre. La raison ? Des aides relatives : pour réaliser ces travaux, les habitants peuvent bénéficier d’un financement de 90 % constitué de crédit d’impôt, de subventions des industriels et des collectivités territoriales, le reste étant à leur charge. Seulement, le montant total de ces aides est limité à 20 000 euros, ou 10 % de la valeur du bien, un plafond « parfois insuffisant » estiment les collectivités. D’autant qu’en vingt ans, le montant de l’aide n’a jamais été revalorisé.
Ce constat fait dire à Pierre Athanaze, vice-président d’Amaris et élu écologiste à la métropole de Lyon, que « les PPRT créent des inégalités face aux risques ». Parmi les craintes actuelles des élus locaux figure la menace d’une disparition de ce crédit d’impôt fin 2026. « Si la mesure s’arrête, cela va être catastrophique. Les travaux de mise en sécurité deviendront à la charge des personnes qui y vivent », alerte l’élu.
Dans les zones rouges, comme la « vallée de la chimie », où le risque peut être mortel, les PPRT offrent deux possibilités, selon les situations : des expropriations, ou le délaissement, lors duquel le propriétaire peut demander le rachat de son habitation ou effectuer des travaux. Seulement, la loi donne aux habitants un délai de sept ans à partir de la mise en place du plan pour choisir, jugé « trop court » par les collectivités. D’autant que dans ces zones à forts risques, « la réalisation des travaux [...] dépasse largement le montant des aides proposées », souligne le rapport.
« Il est temps que les industriels se sentent concernés »
En première ligne pour gérer ces situations délicates avec les habitants, les collectivités reprochent à l’État une forme d’abandon. En 2020, la destruction d’un lotissement entier autour de la raffinerie de Feyzin, à 5 km de Saint-Fons, a nécessité la mise en place d’une médiation sociale.
Pierre Athanaze pointe un autre « angle mort » de la loi de 2003 : l’absence d’aide aux communes pour protéger les infrastructures publiques riveraines telles que les crèches, les écoles, les gymnases ou les centres sociaux. À Feyzin, le déménagement d’un stade, prévu par le PPRT, se chiffre à 31 millions d’euros.
« Ce financement n’a pas été anticipé et, vu les comptes de plus en plus dans le rouge des collectivités territoriales, elles ne peuvent pas porter cette question seules. Il est temps que les industriels se sentent concernés et que les services de l’État y consacrent du temps », alerte Delphine Favre.
Sans oublier que dans certaines communes, c’est tout le tissu économique local qui est touché. Faute d’accompagnement, des commerces doivent régulièrement mettre la clef sous la porte, laissant des quartiers en déshérence. Au total, seules 39 % des entreprises riveraines ont bénéficié de mesures d’expropriation ou de délaissement.
La création d’un fonds national pour la prévention des risques industriels alimenté par une taxe sur les sites Seveso, la réévaluation des aides accordées et l’intégration des effets du changement climatique dans les études de risques figurent parmi les recommandations de l’association Amaris
mise en ligne le 24 décembre 2025
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
L’association sarthoise Homogène a annoncé, sur ses réseaux sociaux, avoir été la cible d’actes de dégradation et de vandalisme de la part de militants d’extrême droite. La LDH dénonce une volonté d’intimider les acteurs de la solidarité.
Pas de trêve pour la violence de l’extrême droite. Ce mardi 23 décembre, l’association LGBTQI + « Homogène » dévoile avoir été victime de « dégradations et de vandalisme » dans son local du Mans (Sarthe) dans la nuit du vendredi 19 au samedi 20 décembre. Des stickers comportant des slogans « d’extrême droite et fascistes » ont été collés sur les affiches indiquant les horaires d’ouverture de la permanence et des vinyles arc-en-ciel affichés sur la vitrine ont été arrachés.
Selon Ici Maine, on peut lire sur les stickers en question « Europe Jeunesse Révolution » et « Zone anti antifa », ainsi que les noms de deux groupuscules d’extrême droite nationalistes, et ouvertement racistes et islamophobes.
« La bête immonde sévit toujours »
« Les agresseurs n’ont pas hésité à signer leur geste en collant des autocollants idéologiques et d’extrême droite et fascistes, précise l’association sur les réseaux sociaux. Plus grave, leurs autocollants avaient pour objectif de masquer nos affiches, à savoir les heures de nos permanences, nos actions et les affiches de prévention du suicide chez les adolescents ».
La Ligue des Droits de l’Homme (LDH) du département a, de son côté, déploré des actes de la part « d’individus aux esprits rétrogrades » cherchant à « intimider, faire peur, et surtout nous rappeler que la bête immonde sévit toujours ». Et prévient : « Malgré les attaques des groupes et partis d’extrême droite qui se multiplient partout sur le territoire français, jamais ne s’arrêtera la solidarité pour nos libertés et pour plus d’égalité ». Un signalement a été effectué auprès du procureur de la République et de la préfecture de la Sarthe.
mise en ligne le 23 décembre 2025
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
Le ministère de l’Intérieur a dévoilé un premier bilan de la circulaire Retailleau, neuf mois après sa présentation. Avec des régularisations ayant chuté de 42 %, la répression se durcit à l’échelle nationale. Yann Manzin, d’Utopia 56, dénonce une communication qui renforce l’extrême droite.
La circulaire Retailleau, dévoilée le 23 janvier dernier, permet aux préfets de réprimer, en toute légalité, les demandeurs d’un titre de séjour. Ce texte pose comme conditions à « l’admission exceptionnelle au séjour » sept ans de présence sur le territoire, la maîtrise du français, l’absence d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF) préalable et d’éléments considérés comme une menace à l’ordre public.
Le ministère de l’Intérieur a dévoilé, lundi, à la suite d’une demande du Monde, le volume des régularisations depuis sa mise en place. En résulte une chute de 42 %, avec 11 012 titres délivrés en neuf mois contre 19 001 sur la même période en 2024. Cofondateur de l’association Utopia 56, Yann Manzin analyse, pour l’Humanité, ce bilan dévastateur.
Ces chiffres communiqués par le ministère de l’Intérieur confirment-ils ce que vous redoutiez de la circulaire Retailleau ?
Yann Manzin (Cofondateur de l’association Utopia 56) : Ce bilan ne m’étonne pas. Je crois même que nous n’en sommes qu’au début. Des traitements administratifs, qui concernent des dizaines de milliers de personnes, restent encore en attente. Quand je vois, dans cet article du Monde, que des avocats conseillent à leurs clients de ne plus faire de demande d’asile et de titre de séjour, sous peine d’avoir des OQTF, je ne peux m’empêcher d’être inquiet sur la direction prise par la France.
De même, la diffusion de ces chiffres s’inscrit dans un projet de communication. Bruno Retailleau a de quoi se mettre en avant. Or, derrière, c’est une part entière de la population qu’on abandonne par racisme.
Deux types de régularisation ayant connu des chutes très fortes sont cités dans l’article : celles liées au titre du travail (- 54 %) et à la vie privée et familiale (- 58 %). Qu’est-ce que cela dit de la nouvelle latitude offerte aux préfets ?
Yann Manzin : La clandestinité va se développer en France. Les autorités institutionnalisent la possibilité d’être exclu du système. Or ces mêmes exilés travaillent au noir et payent des impôts comme la TVA. Les préfets glosent sur le non-renouvellement des titres de séjour, alors que, au vu du déclin démographique et du manque de main-d’œuvre, nous pourrions régler une partie de ces problèmes en régularisant massivement.
Cette répression systémique a-t-elle des conséquences directes sur votre travail ?
Yann Manzin : Nous vivons des situations où les demandeurs d’asile n’osent même plus appeler le 115 ou se lancer dans des démarches administratives, par peur d’être considérés comme hors la loi. La peur de l’OQTF et des troubles à l’ordre public va permettre, dans les mois et les années à venir, d’organiser et d’harmoniser les renvois de toutes ces populations. Les gens se cachent. Et cela va s’aggraver.
Les directives prises par Bruno Retailleau et les décrets pris par Gérald Darmanin leur permettent de faire croire à l’électorat du Rassemblement national qu’ils ont réglé le problème de l’immigration. Or ce n’est pas un problème et ce sont eux qui nous mettent devant ce fait accompli.
Votre recours interassociatif auprès du Conseil d’État, contestant la viabilité de cette circulaire, a été rejeté fin novembre. Quels moyens de résister reste-t-il ?
Yann Manzin : Avec Utopia 56, nous allons rester sur le terrain et nous battre pour que les droits fondamentaux des demandeurs d’asile soient respectés. Par exemple, il est fondamental d’être présent à Calais, où le nombre d’exilés qui veulent tenter la traversée de la Manche explose.
mise en ligne le 22 décembre 2025
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
LCI organise des grandes émissions politiques avec de possibles candidats à l’élection présidentielle. Déjà ! Marine Tondelier, désignée candidate des Ecologistes pour la primaire des gauches, était l’invitée ce vendredi de la chaîne d’infos. Elle était notamment opposée à Marion Maréchal. A écouter ce face-à-face, on peut être inquiet de la solidité de la gauche, surtout après le fiasco de Glucksman face à Zemmour dans la même émission.
Marine Tondelier n’est pas la moins expérimentée ni la moins assurée dans les débats politiques. Mais cela n’a pas suffi. L’échec va au-delà de celui d’une personne.
Le thème proposé par Marion Maréchal, auquel Marine Tondelier avait consenti, était celui de l’immigration, de l’insécurité et de la laïcité. Chacune est venue préparée et bardée de chiffres. Marine Tondelier a tenté de corriger, rectifier et faire des mises au point sur les données mises en avant par son adversaire. Mais c’est Marion Maréchal qui a imposé les termes du débat et le cœur de son discours : les immigrés sont la cause première de l’insécurité ; ils compromettent la laïcité et l’égalité femmes-hommes, chères à notre nation.
Le problème central n’est pas que Marion Maréchal manipule la réalité, même si c’est bien sûr ce qu’elle fait. Le problème est qu’elle organise et impose un discours. Elle donne une cohérence idéologique à des données sélectionnées, exagérées ou sorties de leur contexte. Elle ne cherche pas seulement à avoir raison : elle structure son récit et le rend crédible.
On ne peut s’opposer à cette structure idéologique renforcée depuis des décennies en lui opposant d’autres chiffres. Rétablir des vérités partielles ne suffit pas à neutraliser l’efficacité d’une vision partout répétée. L’extrême droite ne gagne pas parce que ses chiffres sont exacts. Elle gagne parce qu’ils viennent confirmer une lecture du réel qui donne sens à des angoisses. Tant que cette lecture ne sera pas remplacée par une autre, elle continuera de prospérer.
Il faut prendre garde à la manière dont on répond aux logiques déployées par l’extrême droite. C’est le cas lorsque l’on répond que les immigrés délinquants ne le sont pas parce qu’ils sont immigrés mais parce qu’ils sont des pauvres. Ainsi, soutenir, comme trop souvent à gauche, qu’il y a davantage d’immigrés dans les prisons parce qu’ils sont les plus pauvres est un argument inflammable… quand bien même il ne serait pas neuf. Il est, en fait, catastrophique. Il vise sans le vouloir la masse des hommes jeunes des quartiers populaires, immigrés ou non, à la fois exclus et en révolte contre ce monde qui ne leur fait pas de place. Donc on admettrait que les pauvres étant potentiellement délinquants, il faut les contrôler, les reléguer et les réprimer ? Au lieu de s’en tenir à la logique policière de la suspicion et de la contrainte, il est plus juste d’user d’une autre logique.
Ce n’est pas en assimilant classes populaires et classes dangereuses qu’on a pu contenir la tentation désespérée du hors-la-loi et de la violence. C’est quand on cesse de reléguer, qu’on intègre, qu’on ouvre à la possibilité de progression sociale, qu’on rompt le cycle infernal de la mise à l’écart et de la violence. Désigner les immigrés comme des délinquants potentiels contribue à exacerber leur ressentiment, leur désespérance et à nourrir l’idée qu’il n’y a pas d’autre solution que l’écart à l’égard de la loi. La politique anti-immigrée n’écarte pas la violence : elle la nourrit, la légitime et ouvre la possibilité de son extension sans fin.
Face au projet d’extrême droite qu’il faut désigner comme tel, et qui se traduit en projet de tri, d’exclusion, de hiérarchisation des vies, la question pour la gauche est celui d’affirmer valeurs, principes, finalités. En l’occurrence, dire qu’il faut une politique d’accueil des migrants aujourd’hui abandonnée. Et exprimer que la gauche vise la construction d’une France, d’un monde où chacun peut prendre place et nourrir l’espoir d’une vie meilleure. C’est le fond de notre projet et de la lutte contre la criminalité.
S’en tenir à discuter et corriger les chiffres sans proposer un autre récit revient à perdre la bataille avant même qu’elle ne commence. Ce qu’il faut opposer à Marion Maréchal, ce n’est pas seulement une meilleure lecture des données, c’est un projet alternatif. Une autre explication globale de ce qui produit l’insécurité, les tensions sociales, la violence.
L’impréparation évidente de la cheffe des écologistes est aussi le symptôme que la force des punchlines ne suffit pas quand il faut combattre une extrême droite solide. On ne va pas à un débat de cette nature sans savoir précisément ce que l’on veut y défendre. Dans un débat politique, celui qui sait où il va a toujours un avantage sur celui qui improvise ses réponses en défense. Le passage sur la question du voile des petites filles était une caricature : il ne fut même pas opposé à Marion Maréchal qu’elle ne s’intéresse au sort des femmes qu’au seul sujet du voile et qu’elle défend une vision archaïque des rôles sexuels ; que la gauche entend défendre les libertés pour toutes face à leurs ennemis, fascistes de tout poils, islamistes compris et qu’elle défend une laïcité qui permet à chacun de vivre selon ses convictions.
Ce débat n’est pas un accident médiatique mais un symptôme. On ne peut affronter l’extrême droite sans un projet et une vision solide, alternative au monde qui va mal. Les chiffres ne viennent qu’éclairer cette proposition politique et les punchlines, l’ancrer dans les mémoires. Pas l’inverse.
mise en ligne le 21 décembre 2025
sur www.humanite.fr
Selon un baromètre établi par une dizaine de scientifiques et dévoilé par « le Monde », près de 1,76 million d’élèves sont scolarisés dans un établissement scolaire « soumis à une pression forte » aux pesticides « dans un rayon de 1 000 mètres » en France. Les écoles présentes dans les bassins viticoles, les plaines céréalières ou les secteurs d’arboriculture fruitière sont particulièrement exposées.
La remarque paraît logique au premier abord : « Les écoles devraient faire l’objet d’un niveau de surveillance et de protection comparable à celui des captages. Ce sont des lieux sensibles où la santé des enfants doit primer. » Elle pointe pourtant du doigt une réalité trop peu prise en compte. L’ingénieur agronome derrière cette dernière, Aurélien Chayre, travaille pour Solagro, une association qui a aidé à la mise en place d’un « baromètre de la pression pesticides autour des établissements scolaires », en France.
Construit en collaboration par une dizaine de scientifiques, dévoilé par le Monde, jeudi 18 décembre, ce baromètre démontre que plus de 1,7 million d’élèves sont scolarisés dans un établissement « soumis à une pression forte » aux pesticides « dans un rayon de 1 000 mètres ». Au total, un site scolaire sur quatre est concerné par « une telle exposition potentielle ».
Environ 15 % des effectifs, hors outre-mer
Cet outil a été « conçu pour éclairer le débat public » et « non comme un diagnostic toxicologique ou sanitaire », prévient le journal du soir. Il est basé sur un registre parcellaire graphique et l’indice de fréquence de traitement (IFT) associé aux cultures présentes dans un rayon spécifique autour de chaque école, collège ou lycée, géolocalisés grâce à la base de données de l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN).
Selon les chiffres dévoilés, « au moins 1,76 million d’élèves (environ 15 % des effectifs, hors outre-mer) sont scolarisés dans des établissements soumis à une pression forte dans un rayon de 1 000 mètres – comme si chacun des 314 hectares entourant l’école avait reçu au moins un traitement de pesticides à pleine dose par an ».
Les cartes révèlent ainsi une « pression pesticides » hétérogène, avec des établissements moins exposés en zone urbaine et particulièrement exposés dans les bassins viticoles, les plaines céréalières ou les secteurs d’arboriculture fruitière. L’indice de fréquence de traitement « est utilisé comme indicateur de pression d’usage des pesticides, et non comme indicateur de risque sanitaire ou d’impact environnemental », prévient la méthodologie détaillée.
« Cela ne signifie pas que chaque enfant est en danger, précise Karine Princé, chargée de recherche au centre d’écologie et des sciences de la conservation du Muséum national d’histoire naturelle, citée par le Monde. Cela montre que réduire l’usage des pesticides autour des écoles doit devenir une priorité, et que des politiques publiques plus ambitieuses sont nécessaires pour protéger les enfants là où ils vivent et apprennent. »
« Une proportion équivalente à la moyenne nationale »
Parmi les pistes avancées pour réduire cette pression, les experts interrogés s’accordent sur un meilleur accompagnement de la « transition vers des pratiques agricoles » nouvelles, moins dépendantes aux pesticides. « Les calculs du Monde montrent qu’environ 8 % des surfaces autour des établissements scolaires étaient cultivées en agriculture biologique au cours de la période 2019-2022 – une proportion équivalente à la moyenne nationale. »
De même, la stratégie Ecophyto 2030 – un plan dont l’objectif est de réduire de moitié de l’utilisation de pesticides en France d’ici les cinq prochaines années -, gagnerait à « être territorialisée », résume Adrien Guetté, maître de conférences en géographie de l’environnement à l’université de Tours. Une projection fragilisée par les nombreux reculs dans la lutte contre le dérèglement climatique – loi Duplomb, paquets « omnibus » à Bruxelles, etc.
Enfin, « l’idée n’est pas de pointer du doigt les agriculteurs, car ceux qui utilisent les pesticides sont le maillon final d’une chaîne qui remonte aux entreprises de l’agro-industrie et de l’agrochimie », rappelle Stanislas Rigal, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche sur la biodiversité. C’est bien un phénomène systémique qui est décortiqué, tant l’immense majorité du territoire est concernée par cette pollution.
Il suffit, pour s’en convaincre, de se pencher sur l’étude PestiRiv, menée en septembre par Santé publique France et l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Cette dernière concluait que les riverains des vignes étaient plus imprégnés par les pesticides que les autres Français, avec une surexposition des enfants de 3 à 6 ans.
mise en ligne le 20 décembre 2025
Martine Orange sur www.mediapart.fr
La folie des grandeurs des géants du numérique finit par effrayer Wall Street. Le malaise s’étend bien au-delà de la tech : alors que la conjoncture se dégrade, le monde financier redoute que les montagnes de dettes privées qui ont alimenté l’économie ces dernières années ne puissent pas être remboursées.
Le sigle avait disparu des conversations du monde financier depuis des années. Depuis la fin de la crise de l’euro précisément. Il a ressurgi brusquement ces dernières semaines à Wall Street. À nouveau, les financiers commencent à suivre attentivement l’évolution des CDS (credit default swap), ces produits de couverture qui sont censés protéger leurs investissements en cas de coup dur. Mais cette fois, ce ne sont pas les CDS sur les obligations souveraines, les dettes d’État, qu’ils scrutent attentivement, mais ceux de la dette privée, des obligations de certains groupes privés.
Plus que la conjoncture, l’emploi ou les dernières déclarations de Donald Trump, ce sont ces indicateurs, qui synthétisent beaucoup de la situation du moment, qui concentrent leur attention. Les signaux que leur envoie ce marché ne leur plaisent pas du tout.
Depuis le début de l’année, les engagements notionnels couverts par ces instruments ont plus que quadruplé pour les compagnies états-uniennes. Dans le même temps, certains d’entre eux commencent à enregistrer des hausses spectaculaires, indiquant une montée des risques.
Le secteur de l’intelligence artificielle, des technologies et du numérique fait l’objet d’une attention particulière. Le volume des CDS concernant une poignée de groupes liés au numérique – OpenAI, Meta, Google, Microsoft, Oracle, Amazon – a augmenté de plus de 9 % depuis septembre, selon la chambre de compensation DTCC, traduisant un malaise grandissant des investisseurs à l’égard de ce secteur et le besoin urgent de se couvrir.
Après avoir été subjugués par les projets gigantesques d’investissement annoncés ces derniers mois par les géants du numérique, les financiers commencent à faire les comptes. Plus de 1 000 milliards d’investissements dans des data centers, des centrales électriques, et autres unités de production ont été promis ces derniers mois. Mais pour la première fois, les géants du numérique ont décidé de recourir massivement à la dette pour se financer.
Depuis l’automne, le doute s’est installé dans les esprits. Tous ces projets pourront-ils voir le jour ? Seront-ils au moins susceptibles d’assurer le remboursement de prêts consentis parfois sur vingt ou vingt-cinq ans, alors que le devenir exact de l’intelligence artificielle et ses capacités à générer des profits sont inconnus ?
Le choc et ses répercussions
Le cas d’Oracle, concepteur de systèmes de gestion de données, illustre à lui seul le moment. Porté au pinacle en septembre – sa capitalisation boursière dépassait alors les 1 000 milliards de dollars –, le cours a chuté de plus de 45 % depuis. Inquiets de l’énormité de la dette – près de 500 milliards – que le groupe veut souscrire au cours des trois prochaines années pour construire des dizaines de data centers, les investisseurs ont commencé à prendre peur. Le CDS d’Oracle à cinq ans, miroir inversé des titres obligataires du groupe, a bondi de 135 points de base (1,35 %) ces derniers jours. Effrayés, des fonds sont en train de se retirer de certains projets du groupe.
De plus en plus de gérants de fonds, d’investisseurs, d’analystes financiers sont convaincus que cette fièvre ne peut pas durer : dans cet environnement financier aussi instable, la bulle de l’intelligence artificielle à un moment ou à un autre va finir par exploser. Et chacun commence à soupeser les répercussions que ce choc pourrait créer.
Il ne serait pas que financier et économique mais aussi politique. Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump exhibe la fièvre autour de l’intelligence artificielle et du numérique et l’envolée des indices boursiers qu’elle provoque comme autant de trophées consacrant le succès de sa politique économique. Si le décor s’écroule, la mise en lumière des coulisses de l’économie réelle risque d’ébranler la suite de son mandat.
La prochaine crise sur les marchés financiers sera celle de la dette privée.
Jeffrey Gundlach, fondateur du fonds DoubleLine
Capital
Car les moteurs traditionnels, eux, ne tournent déjà plus au bon régime. Plus que les résultats médiocres de certains groupes états-uniens (GM, Ford, Home Depot, Caterpillar), ce sont les effondrements de l’équipementier automobile First Brands et du concessionnaire automobile Tricolor qui ont donné l’alarme dans le monde financier.
Au-delà des schémas de fraude auxquels semble avoir eu recours Tricolor, de plus en plus de spécialistes ont commencé à prendre la mesure de dangers qu’ils avaient sous-estimés. « Je ne devrais probablement pas dire ça, mais quand on voit un cafard, il y en a probablement d’autres. Il faut prévenir tout le monde », a déclaré Jamie Dimon, le puissant dirigeant de JPMorgan Chase, en commentant ces deux faillites successives auprès des analystes en octobre.
Échappant à toute régulation, la finance de l’ombre formée par une myriade de hedge funds et de fonds d’investissement créés après 2008 a démultiplié ses activités. Profitant des taux bas et des excédents de liquidité gigantesques accumulés dans le système financier en raison des politiques monétaires très accommodantes, ces fonds ont emprunté tant et plus auprès des banques, afin d’accroître leur effet de levier et augmenter leurs profits. Sans se montrer très regardants sur les conditions accordées aux uns et aux autres.
Mais les temps ont changé. Les politiques monétaires ne suffisent plus à compenser le surplace économique. Or, les crédits courent toujours et il n’est pas sûr qu’ils puissent être remboursés. « La prochaine crise sur les marchés financiers sera celle de la dette privée. Elle a les mêmes caractéristiques que le reconditionnement des subprimes en 2006 », prédit Jeffrey Gundlach, présenté comme l’un des gourous du marché obligataire à Wall Street par Bloomberg. Pour lui, il y a des montagnes de crédits sans valeur dans le système.
Déclassement de la classe moyenne états-unienne
Si les entreprises sont en première ligne, les particuliers ne sont pas loin derrière. La baisse du pouvoir d’achat, grevé par la hausse continue des prix, les incertitudes pesant sur nombre de secteurs, et pour certains – notamment les agents fédéraux – la perte de leur emploi s’inscrivant dans la vague des licenciements du programme Doge, réduisent de plus en plus leurs conditions financières et leur capacité de remboursement.
Les difficultés ne se concentrent pas à ce stade sur les crédits hypothécaires : l’envolée des prix de l’immobilier ces dernières années a exclu nombre d’États-Uniens de tout projet d’achat de logement. Illustrant le déclassement de la classe moyenne états-unienne – comme dans tout l’Occident –, les risques de crédit se portent désormais sur le leasing, le crédit automobile, le crédit à la consommation...
La faillite de la société Tricolor s’explique aussi en partie par cela : ayant souscrit des crédits comparables à des subprimes pour pouvoir avoir une voiture, des ménages se sont retrouvés dans l’incapacité d’honorer leurs échéances. Il en va de même pour les crédits étudiants. Refusant de prolonger les dispenses de remboursement adoptées sous la présidence Biden, Donald Trump a réinstauré les obligations de remboursement des crédits étudiants.
Cette année, plus de 9 millions d’États-uniens qui ont souscrit des montants élevés pour payer leurs études mais ne trouvent pas d’emplois suffisamment rémunérateurs pour les rembourser ont eu au moins une fois un incident de paiement. Ce qui risque de leur barrer par la suite l’accès à des crédits immobiliers et même à la consommation.
Méfiance grandissante
Réalisant la dégradation soudaine de leur environnement, une certaine nervosité semble avoir saisi le monde financier. Ces dernières semaines, la presse financière internationale s’est faite l’écho de plusieurs discussions énervées entre banquiers et investisseurs, chacun reprochant à l’autre son manque de vigilance, sa négligence pour avoir engagé de l’argent, consenti des prêts sans prendre les précautions et les garanties suffisantes.
Discrètement, certains sont en train de réévaluer leurs engagements à la lumière de ce nouvel environnement. BNP Paribas, qui avait été la première à s’alarmer de la crise des subprimes dès août 2007, a ainsi provisionné 190 millions d’euros au troisième trimestre « sur un dossier spécifique » lié à ses activités de global banking (financement des grandes entreprises), sans en dire plus. BlackRock, le premier gestionnaire d’actifs au monde, a décidé de ramener à zéro la valeur des crédits accordés à certaines firmes. Il y a encore deux mois, le gérant estimait que ses créances n’avaient nul besoin d’être dépréciées.
Des banques et des fonds se retirent sur la pointe des pieds de toute activité de prêt, préférant, en ces temps incertains, garder d’importants montants d’argent disponible à tout moment. Même si cela reste encore très limité, des tensions surgissent ici et là sur l’accès aux liquidités, notamment auprès de la Fed. À quelques reprises ces dernières semaines, le marché du Repo (Sale and Repurchase agreement) – qui permet aux institutions financières, agréées par la Banque centrale, d’obtenir des liquidités en contrepartie de titres de dettes souveraines, prises en pension pour de très courtes durées –, a connu des poussées de fièvre.
Lors de sa dernière réunion, la Fed a adopté une mesure technique, qui est passée plus inaperçue que la baisse de 0,25 point des taux : revenant sur ses intentions de réduire son bilan, elle a décidé d’augmenter de 40 milliards de dollars ses achats de bons du Trésor états-unien à court terme. Le dispositif est censé desserrer les contraintes de financement dans un système qui, bien que regorgeant de liquidités, reste sous tension, parce qu’il a mal utilisé les moyens qui lui avaient été donnés.
Ces nouvelles facilités financières consenties par la Fed paraissent bien faibles, si les tensions persistent. Depuis des années, l’économie états-unienne ne sait faire de la croissance que grâce à des empilements de dettes de plus en plus énormes, avec des gains captés par un nombre de plus en plus réduit de personnes. Loin de corriger ces déviances, Donald Trump, depuis un an, les amplifie. Jusqu’à aller à la rupture ?
mise en ligne le 19 décembre 2025
Hélène May sur www.humanite.fr
La Cour des comptes dénonce le manque de volonté politique pour évaluer avec précision l’ampleur de l’évitement de l’impôt et pour contraindre les fraudeurs à payer.
Le flou en dit long sur le manque d’engagement sur le sujet. L’État est incapable de savoir si la fraude fiscale lui coûte 30 ou 130 milliards d’euros, dénonce la Cour des comptes dans un rapport publié le 16 décembre.
Malgré l’intérêt qu’elle suscite dans le débat public, cette question « est en réalité un phénomène mal cerné, mal chiffré et souvent mal traité », a martelé Pierre Moscovici, président sur le départ de l’institution. En dix ans, malgré un arsenal juridique sans cesse renouvelé, « la connaissance de l’ampleur de la fraude commise n’a pas progressé ».
En cause entre autres, le retard pris dans la définition et le calcul de l’« écart fiscal ». Cette notion, différente de celle de fraude, inclut les erreurs commises de bonne foi par les contribuables et mesure la différence entre recettes attendues et reçues. Elle est celle utilisée par la plupart des pays de l’OCDE. Or, « alors que l’importance de l’impôt dans la vie nationale aurait dû la conduire à jouer un rôle leader, la France est au contraire l’un des pays les plus en retard en la matière », souligne la cour.
Une administration fiscale sans moyens
Deuxième constat, « les sommes recouvrées au titre du contrôle fiscal n’ont guère progressé par rapport au début des années 2010 », indique le président de la cour. Leur rendement tourne autour de 20 milliards d’euros en 2024, et a même baissé de 1 milliard d’euros. Pourtant, dans le même temps, hors recouvrement des fraudes, les recettes fiscales ont augmenté de 44 %.
Cette stagnation des gains récoltés par le recouvrement de la fraude s’opère alors que sur la même période, les moyens de collecte et de recherche d’information se sont eux nettement améliorés, grâce notamment à une collaboration plus efficace entre administrations fiscales de différents pays, mais aussi à « la montée en puissance des outils numériques pour automatiser la détection de larges catégories d’anomalies déclaratives ».
Plusieurs facteurs expliquent ce retard. Le premier, dénoncé de longue date par les syndicats, concerne le manque de moyens dont dispose l’administration fiscale. La cour note par exemple qu’il n’y a plus, depuis 2024, que trois statisticiens au ministère des Finances pour établir la définition et le calcul de l’écart fiscal. Elle interroge par ailleurs le prima donné à la conciliation sur la répression. La cour évoque notamment « la stratégie de ”conclusion apaisée” des contrôles formalisée par l’administration depuis 2019 ».
À l’autre bout de la chaîne, la justice, désormais saisie automatiquement pour les cas les plus graves, n’a pas non plus les moyens de faire face. Résultat, alors que le nombre de dénonciations fiscales transmises aux tribunaux est passé de 935 avant 2018 à 2 176 en 2024, « la réponse pénale est globalement moins répressive qu’attendu ». « Un quart des personnes mises en cause ont réellement fait l’objet de poursuites devant le tribunal correctionnel, souligne l’institution, tandis que pour 44 % d’entre elles, la procédure pénale s’est conclue par un classement sans suite. »
mise en ligne le 18 décembre 2025
sur https://www.cgt.fr/a
Nous, CGT, Indecosa-CGT, CNL, CFE-CGC, CFDT et FSU, appelons à une réorientation profonde des choix budgétaires et des priorités pour restaurer l’investissement public et garantir un droit effectif pour toutes et tous.
La crise du logement, déjà profonde, s’aggrave dans notre pays. Se loger ne doit pas être un privilège. Le logement constitue aujourd’hui le premier poste de dépense des ménages en France, représentant en moyenne 27 % de leurs revenus et pouvant atteindre jusqu’à 50 % pour certains foyers, en particulier pour les locataires dans les zones tendues, selon l’Insee (2023).
Le logement est bien plus qu’un toit : c’est la condition première de la dignité, de la sécurité et de l’intégration sociale. Sans logement stable, comment travailler, étudier, accéder aux soins ou tout simplement vivre dignement ? Le diagnostic social est aujourd’hui alarmant, des millions de personnes sont mal logées ou menacées par l’insécurité résidentielle : logements surpeuplés, inadaptés à la perte d’autonomie, loyers trop élevés, précarité énergétique. Le droit au logement ne peut rester une déclaration, il doit se traduire par des investissements publics forts, à la fois pour la construction de logements sociaux – 2,9 millions de ménages sont en attente d’un logement social –, pour l’adaptation à la perte d’autonomie et la rénovation énergétique durable. Or le projet de loi de finances (PLF) pour 2026 n’apporte pas de réponse à la hauteur des enjeux sociaux. Les annonces budgétaires récentes témoignent d’un désengagement financier encore accru de l’État, qui fragilise toujours plus les plus précaires et sacrifie la solidarité.
Pourtant, plusieurs propositions faciles à mettre en œuvre auraient un impact fort :
amender le PLF 2026 sur le renforcement de la taxation des logements vacants pourrait renforcer la loi et dissuader les rétentions prolongées ;
améliorer le « statut du bailleur privé » proposé via un amendement gouvernemental. Ce dispositif, s’il peut être utile afin de favoriser les investissements privés en faveur de logements, doit se déployer avec de réelles contreparties sociales, comme le plafonnement des loyers dans la durée ;
être vigilants face au déploiement du logement intermédiaire, qui ne peut être la seule réponse à la crise du logement. Un amendement propose d’étendre le régime du logement locatif intermédiaire (LLI) aux investisseurs particuliers, mais rien ne garantit une vocation sociale ou une modulation des loyers selon les revenus ;
renforcer la taxation des logements vacants et des logements meublés, timide aujourd’hui : l’amendement évoque une taxation progressive, mais l’échelle et la portée restent limitées au regard de l’urgence sociale.
La remise en question des aides publiques au logement, contenue dans le PLF 2026 et qui prévoit des économies générales sur la dépense publique, pourrait peser sur les financements de la mission « aide au logement ».
Nous dénonçons une vision réductrice : le logement est traité comme une charge budgétaire, et non comme un levier de cohésion sociale et de justice ! Il est inacceptable que la solidarité nationale ne bénéficie pas à toutes et tous : certaines mesures laissent même craindre une exclusion des plus fragiles. Les financements pour la rénovation urbaine et la politique de la ville doivent également être maintenus.
Le PLF 2026 révèle une ambition faible pour le logement social et une priorisation de l’austérité sur la solidarité. C’est un choix politique : nous refusons qu’il se traduise par un recul du droit au logement.
Nous appelons le Parlement, les élu·es locaux et les citoyen·nes à se mobiliser pour réorienter ce budget, restaurer l’investissement public dans le logement et garantir un droit effectif à un logement digne pour toutes et tous.
Nous, organisations signataires, appelons à une réorientation profonde des choix budgétaires et des priorités, pour une vraie politique du logement.
Cela nécessite de sanctuariser les crédits publics pour le logement social. Pour cela, il faut mettre un terme à toute baisse structurelle des dépenses affectées au logement social ; et lancer dès 2026 un grand plan pluriannuel de construction de logements sociaux, en lien avec les collectivités territoriales, afin de répondre rapidement à la demande, en France métropolitaine et ultramarine, avec notamment un retour substantiel de l’État dans leur financement.
Il faut renforcer l’aide au logement et la rendre universelle en garantissant l’accès à des « aide personnalisée au logement » (APL) revalorisées, sans discrimination : les aides doivent bénéficier à toutes et tous, y compris aux étudiant·es étranger·ères précaires.
La rénovation énergétique doit être encouragée avec justice en augmentant massivement les moyens publics pour la rénovation thermique des logements, en priorisant le patrimoine locatif social, les foyers modestes et en soutenant les bailleurs sociaux pour faire face à ce chantier. Il faut s’assurer que les dispositifs d’aide (primes, subventions) ne soient pas rabotés au profit de la logique d’austérité.
Une véritable réforme de la fiscalité immobilière en faveur du bien commun doit promouvoir la progressivité de la taxe sur la vacance des logements : plus la vacance dure, plus la taxe monte, de manière dissuasive et juste. Il faut aussi conditionner tout avantage fiscal aux propriétaires (amortissements, TVA réduite, etc.) à des obligations de loyers modérés ou à des critères de mixité sociale.
L’application définitive de la loi SRU (solidarité et renouvellement urbain – NDLR) doit permettre la construction de 25 % de logements sociaux dans toutes les communes concernées, et le renforcement des amendes payées par les collectivités réfractaires, qui se mettent en porte-à-faux de la solidarité nationale.
Il faut enfin décider une gouvernance démocratique et participative en instaurant des consultations systématiques avec les associations de locataires, les syndicats et les associations d’élu·es, pour l’élaboration et le suivi des politiques du logement.
mise en ligne le 17 décembre 2025
Tribune collective sur https://www.ldh-france.org/
Appel collectif à mobilisation dans le cadre de la Journée internationale des migrant-es, le 18 décembre 2025, à Paris et partout en France.
Restrictions drastiques des conditions d’accueil pour les demandeurs d’asile, refus de régularisation, refus de premier titre de séjour, refus de renouvellement de titre de séjour, remise en cause des APL pour les étudiant-es étranger-es, obligations de quitter le territoire français (OQTF) systématiques et généralisées, placements en rétention, cette politique migratoire, véritable fabrique de sans-papiers, attentatoire aux droits et à la dignité des personnes étrangères doit cesser.
La loi immigration du 26 janvier 2024 et la circulaire Retailleau du 23 janvier 2025, ont des conséquences humaines catastrophiques pour les personnes étrangères qui souhaitent travailler, étudier, se soigner, se marier, avoir une vie familiale en France. Tout est organisé pour leur rendre la vie impossible, en les soumettant quotidiennement à une violence sociale, administrative et institutionnelle incompatible avec la promesse démocratique de nos sociétés.
Les régularisations permettant d’obtenir un titre de séjour par le travail ou en raison de la vie privée et familiale, ont été réduites à un niveau tel qu’elles sont en pratique inaccessibles. Des dizaines de milliers de personnes étrangères, confrontées au blocage des préfectures et à la lenteur du renouvellement de leurs titres, se retrouvent dans des situations dramatiques, rupture de contrats de travail, de droits sociaux, perte de logement, sous prétexte de dématérialisation, mais en réalité en raison d’une politique discriminatoire et xénophobe.
Le nombre d’OQTF a encore augmenté, générant angoisses, stigmatisation, pertes de droits, basculement dans la précarité. La France détient le record du nombre d’OQTF prononcées en Europe, soit 120 000 à 130 000 OQTF en 2024, soit un quart des OQTF délivrées par les 27 états membres de l’Union Européenne. Or, la plupart de ces OQTF sont inexécutables. Celles mises en œuvre brisent des vies, des liens familiaux, renvoient des exilé·es vers des enfers qu’elles et ils ont fuis. Il s’agit, de fait, d’un outil de pression et de répression visant à mettre les personnes exilé·es dans une situation de profonde vulnérabilité administrative, sociale et économique, et de leur signifier qu’elles seraient indésirables en France.
Cette politique fait le jeu de l’extrême droite, alimente le racisme et la surexploitation des travailleuses et des travailleurs migrant-es, avec ou sans papiers, faisant du traitement inégalitaire et stigmatisant des personnes étrangères la norme. Tout ceci permet aux médias détenus notamment par le groupe Bolloré de déverser chaque jour leur haine et leurs affirmations mensongères suscitant la peur et la division, pour se placer en protecteurs contre des dangers fictifs.
Ce n’est pas la France que nous souhaitons !
Nous souhaitons une France de liberté et d’égalité ! Les droits à l’éducation, aux protections sociales, à la santé, au travail, au logement, aux loisirs, à la culture… doivent être les mêmes pour toutes et tous afin de permettre à chacune et chacun de construire librement son quotidien et son avenir.
Nous souhaitons une France accueillante, inclusive et solidaire ! Les personnes étrangères ne sont ni une menace ni une variable d’ajustement économique et électoraliste mais une richesse pour notre société. La diversité qu’ils et elles incarnent et leur contribution à la vie collective sont des atouts précieux.
Nous souhaitons que les personnes étrangères vivant en France, qui y ont des attaches familiales ou privées, y travaillent, étudient, puissent avoir accès à un titre de séjour stable et protecteur, pour contribuer, en toute légalité et en toute égalité, à la vie culturelle, sociale et économique de notre pays.
Les organisations du collectif né-es ici ou venu-es d’ailleurs appellent à une large mobilisation de la société civile, dans toute sa diversité, pour dénoncer cette nouvelle vague d’attaques extrêmement graves envers les personnes étrangères en France et pour défendre un autre projet de société, humaniste, solidaire et égalitaire.
Premiers signataires : Attac, CGT, La Cimade, Femmes Egalité, FSU, LDH (Ligue des droits de l’Homme), Oxfam France, Mrap, Union syndicale Solidaires, SOS Racisme, Unef.
à Montpellier : manifestation à 18h place de la Comédie
mise en ligne le 16 décembre 2025
Lina Sankari sur www.humanite.fr
Le virage politique entrepris par l’hyperprésidente de la Commission, Ursula von der Leyen, vers l’extrême droite repose sur un détricotage tous azimuts des normes. Un tournant, insufflé outre-Atlantique, qui se matérialise par les multiples directives Omnibus et s’est déjà oncrétisé à propos du devoir de vigilance des entreprises.
La droite et son extrême ont définitivement de la ressource. On savait qu’à leurs yeux les réglementations européennes entravaient pêle-mêle le commerce, l’agriculture, le développement de l’industrie et des nouvelles technologies. En clair, qu’elles étaient sources de tous les maux du continent.
Le 6 décembre, le secrétaire d’État adjoint des États-Unis est venu donner un coup de pouce pour briser un peu plus l’édifice. Pour Christopher Landau, la poursuite des objectifs climatiques et la régulation numérique européenne « nuisent » à l’Otan et donc à la sécurité mutuelle.
En évoquant un « suicide civilisationnel », il se place dans le droit fil de la stratégie trumpienne qui fait de l’attaque de la démocratie la pierre angulaire de l’affaiblissement durable de l’Europe. Il dispose pour ce faire de relais déterminés à Bruxelles.
Le Parti populaire européen (conservateur) dénonce son alliance historique avec le centre gauche et les libéraux pour tendre la main aux forces nationalistes. Et remettre en question une architecture qui, même avec ses défauts, offrait un filet de protection minimal aux citoyens. Pour ce faire ? Un paquet de directives Omnibus, visant à amender les directives européennes existantes pour mieux les détricoter.
Le devoir de vigilance, première victime de la grande dérégulation
Si d’autres textes sont encore discussion, le sort du devoir de vigilance lui est scellé. Dans la nuit du 8 au 9 décembre, le Conseil et le Parlement européen ont trouvé un accord pour réduire à néant la portée de ce texte destiné à rendre les entreprises responsables du respect des droits et de l’environnement de la part de leurs fournisseurs.
Sur le plan symbolique, les instances européennes n’ont pas supprimé cette directive adoptée en 2024 et inspirée d’une loi française concoctée pour répondre au drame du Rana Plaza, dans lequel plus de 1 100 salariés bangladais de l’industrie textile avaient trouvé la mort.
Mais elle ne s’appliquera plus désormais qu’aux entreprises de plus de 5 000 salariés et affichant un chiffre d’affaires de 1,5 milliard d’euros, au lieu de toutes celles de plus de 1 000 salariés, soit une réduction de près de 80 % du nombre de sociétés assujetties. Et pour celles encore concernées, l’obligation de vigilance ne concernera plus que les fournisseurs directs, le reste de la chaîne de production pouvant violer les droits humains sans que le donneur d’ordres ne prenne le moindre risque.
Quant à l’obligation de présenter un plan de transition climatique, elle a été simplement supprimée. Une « capitulation », dénonce l’ONG environnementale Bloom, fruit « d’une alliance historique entre droite et extrême droite au Parlement européen », et « des ingérences étrangères (États-Unis, Qatar…) et industrielles incessantes ».
Lina Sankari sur www.humanite.fr
Les nationalistes du continent entendent décliner le « département de l’Efficacité gouvernementale », géré par le milliardaire Elon Musk, et aujourd’hui dissous, en une version bruxelloise. Un outil de simplification pour purger les politiques sociales et environnementales.
Viktor Orban n’est pas encore apparu tronçonneuse à la main pour symboliser la réduction des dépenses publiques. Pour l’heure, il laisse le privilège de l’accessoire au président argentin Javier Milei ou au patron de xAI, Elon Musk. Si ce dernier a achevé sa mission au département de l’Efficacité gouvernementale (Doge), au sein de l’administration Trump, il continue manifestement de faire des émules.
Ainsi, le premier ministre hongrois, Viktor Orban, a-t-il créé un « bureau de la simplification » afin de débarrasser l’État des normes et prétendument faciliter les démarches des entreprises. Sur tout le continent européen, le discours anti-élite n’est plus le seul à mobiliser. La simplification administrative et la réduction des budgets de fonctionnement deviennent eux aussi un outil de mobilisation des électeurs.
L’extrême droite européenne organise le sabotage démocratique
Les nationalistes hongrois ne s’arrêtent pas à leurs frontières en la matière. En février dernier, le Mathias Corvinus Collegium (MCC), un think tank affidé à Viktor Orban, suggérait ainsi la création d’une déclinaison européenne du Doge libertarien (EU Doge), doué d’un pouvoir d’enquête, pour en finir avec les financements de la Commission à un « réseau de propagande composé d’ONG et de médias complaisants, financé par les contribuables européens, qui agit souvent à l’encontre des souhaits des citoyens européens », selon Frank Furedi, directeur exécutif du MCC Bruxelles.
C’est précisément cette logique qui a mené à la dissolution de l’Agence des États-Unis pour le développement international (Usaid) aux États-Unis. Sous couvert de transparence, les nationalistes hongrois entendent surtout asphyxier les organismes qui favorisent la cohésion sociale mais aussi tous ceux qui font vivre la démocratie. C’est ce que le Mathias Corvinus Collegium nomme « l’État profond européen ».
Une autre croisade de Donald Trump en ses terres. En avril, le MCC et le groupe de réflexion polonais proche du PiS Ordo Iuris publiaient déjà un rapport de 40 pages suggérant de démanteler l’existant pour accélérer la dérégulation et la désintégration, et transformer l’Union en une « communauté de nations ».
Ceux qui dénoncent la « dictature européenne » proposent ainsi de faire évoluer le Parlement, seule instance élue par les citoyens, en un simple cénacle consultatif. La Cour de justice, avec laquelle la Pologne et la Hongrie ont eu maille à partir pour leurs atteintes à l’État de droit, n’aurait, elle, plus aucun pouvoir.
L’AfD, Fratelli d’Italia et le RN aux avant-postes
Le MCC n’est pas isolé dans son combat. Il peut compter sur l’Alternative pour l’Allemagne (AfD, extrême droite). Selon le député Markus Walbrunn, la « sclérose bureaucratique » de l’UE empêche des États membres de procéder à des expulsions à grande échelle. Il y a, à ses yeux, « besoin de toute urgence d’une réduction radicale des réglementations et des lois inutiles ».
La présidente du Conseil des ministres italien, Giorgia Meloni (Fratelli d’Italia, postfasciste) va dans le même sens. Elle évoque une « débureaucratisation patriotique » qui permettrait de démanteler la protection sociale, les droits des minorités et des règles environnementales.
Lors des élections européennes de juin 2024, elle proposait même la création d’un commissariat dédié à Bruxelles pour en finir avec une UE jugée « trop envahissante », qui « prétend imposer (aux citoyens) ce qu’ils doivent manger, quelle voiture conduire, comment rénover leur maison, combien de terres cultiver, quelle technologie développer ». Giorgia Meloni, à la manœuvre de la recomposition politique et du rapprochement entre droite et extrême droite à l’échelle continentale, rejoint ainsi l’idée que les normes entraveraient l’autonomie stratégique et mineraient l’industrie et l’agriculture face à la concurrence déloyale (lire page 12 et 13). Une analyse qui permet de ne pas s’interroger sur les raisons pour lesquelles l’UE n’a jamais développé de géants technologiques et reste, à ce titre, dépendante des Gafam états-uniens.
Il faut, dit-elle, « appliquer en Europe le principe que nous appliquons en Italie : ne pas déranger ceux qui veulent agir, être plus attractifs que les autres, débroussailler la jungle bureaucratique et administrative qui finit par être un parcours d’obstacles pénalisant les entreprises ».
Son paysage a également tout de la « jungle » qu’elle prétend combattre mais, chez elle, ce sont les travailleurs et les citoyens qui subissent les contrecoups. Dans son programme, le Rassemblement national proposait également un « commissariat à l’Efficacité » pour expurger les institutions des politiques toujours insuffisantes mais jugées « idéologiques » liées à l’égalité femmes-hommes, à l’intégration ou encore à l’environnement. Une manière de donner toute latitude aux États pour déployer leurs politiques libérale, autoritaire et identitaire.
mise en ligne le 15 décembre 2025
par Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
Comme un bug dans le capitalisme… Et dans la tête d’Emmanuel Macron. D’un côté, le traité de libre-échange UE-Mercosur, qui doit être adopté cette semaine afin de créer un super-marché commun entre les pays européens et latino-américains. De l’autre, une crise sanitaire qui frappe les éleveurs de bovins : le virus de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) se propage. Et ces deux événements ne sont pas sans lien.
Depuis 2015, les animaux ne sont plus considérés, en France, comme des biens meubles, mais comme des « êtres doués de sensibilité ». Difficile d’y croire en voyant ces images de vaches déplacées à l’aide de grues pour être envoyées à la mort. C’est aussi ça qui provoque la colère paysanne : les images sont choquantes, la méthode est violente, toute l’action publique est dépourvue d’émotion.
Pour lutter contre la DNC, le gouvernement a mis en place une stratégie cohérente avec ce qu’ils sont, pensent et font : l’interdiction de déplacement des animaux et l’abattage total du troupeau dès le premier cas détecté. Dans le jargon officiel, on appelle ça des « opérations de dépeuplement » et il y en a déjà eu 3000. Soit tout l’inverse de ce que demandent la Confédération paysanne et la Coordination rurale. La requête de ces syndicats agricoles est simple : la vaccination massive et l’abattage ciblé. Mais la seule réponse qu’ils ont obtenue était faite de gaz lacrymogène. Pas besoin d’être un spécialiste du sujet pour comprendre qu’un petit éleveur – car il s’agit bien là de petits éleveurs – dont on décapiterait l’ensemble du cheptel perdrait tout le fruit de son travail.
Ce lundi, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, commence tout juste à évoquer « le début » d’un plan de vaccination, assurant qu’il s’agit du « chemin pour lutter contre la maladie […] un chemin d’espoir pour empêcher l’abattage des troupeaux ». Mais alors pourquoi le gouvernement tarde-t-il tant à mettre en place la vaccination, disponible depuis cet été ? L’argument du coût ne tient pas : tuer des troupeaux entiers, ça n’est pas gratuit et ça ruine des éleveurs.
Pour comprendre, il faut revenir à notre Mercosur. Et il faut tendre l’oreille : « Si on impose une vaccination préventive généralisée, cela aura des conséquences significatives pour les éleveurs, car la France perdra son statut de pays indemne vis-à-vis de la maladie et donc ne pourra plus exporter », dixit le président de la commission des affaires économiques à l’Assemblée, Stéphane Travert, par ailleurs ancien ministre de l’agriculture sous Édouard Philippe.
Tout est dit : ce que le gouvernement veut sauver, c’est l’export. Or l’export de la viande bovine ne pèse que pour 16% de la production française ! Voilà donc où nous en sommes, prêts à massacrer des bêtes par milliers pour respecter les préceptes du marché libre et non-faussé à l’échelle mondiale. Sommes-nous devenus complètement dingues ?
par Sophie Chapelle sur https://basta.media/
Les manifestations agricoles se multiplient à travers la France pour contester la politique d’abattage total systématique menée par le gouvernement face à la dermatose nodulaire contagieuse (DNC). Les réponses pour tout comprendre.
Que réclament les agricultrices et agriculteurs sur les points de blocage ?
« On poursuit les blocages. On attend d’Annie Genevard [ministre de l’Agriculture, ndlr] qu’elle stoppe l’abattage total. Sinon, on reste », assure Laurence Marandola, paysanne en Ariège, qui participe à un blocage routier à Tarascon-sur-Ariège, pour empêcher l’accès à Andorre et à l’Espagne. « Madame la Ministre a parlé de "guerre sanitaire", alors qu’il s’agit clairement d’une guerre contre les agriculteurs », écrit la Coordination rurale, qui multiplie les appels à se mobiliser.
Depuis le 12 décembre, les manifestations agricoles essaiment à travers la France. Elles dénoncent la politique sanitaire menée par le gouvernement pour « éradiquer » la dermatose nodulaire contagieuse (DNC).
Qu’est-ce que la dermatose nodulaire contagieuse, ou DNC ?
La dermatose nodulaire contagieuse, DNC, est une maladie strictement animale, et virale. La DNC se transmet entre bovins par les mouvements d’animaux infectés ou via des insectes « vecteurs » (taons et mouches piqueuses, ou stomoxes). Cette maladie n’est pas transmissible à l’être humain, même en cas de contact avec des bovins infectés ou par piqûre d’insecte. Les produits issus de ces animaux (viande, lait, fromage) restent consommables.
Pourquoi abattre tout le troupeau si un seul cas est détecté ?
Le gouvernement insiste sur le fait que « cette maladie virale fortement préjudiciable à la santé des bovins (allant potentiellement jusqu’au décès) conduit à des pertes de production importantes du cheptel infecté ». La DNC est classée en droit européen comme maladie de « catégorie A », c’est-à-dire qui n’est « habituellement pas présente dans l’Union et à l’égard de laquelle des mesures d’éradication immédiates doivent être prises aussitôt qu’elles sont détectées ». La grippe aviaire (influenza aviaire hautement pathogène) ou la peste porcine africaine sont aussi classées en catégorie A.
En raison de ce classement, l’État français impose l’abattage total de l’ensemble du troupeau dès la confirmation du premier bovin infecté par la DNC. C’est ce qui conduit des syndicats comme la Confédération paysanne à réclamer « le déclassement européen de la DNC ».
Pour les maladies de catégorie B comme la tuberculose bovine, le règlement européen impose aux États membres d’abattre les seuls « animaux reconnus en tant que cas confirmés et, si nécessaire, les cas suspects ». Le déclassement de la DNC permettrait donc de sortir de l’abattage systématique des troupeaux.
Que se passe t-il dans les fermes ayant accepté un abattage total ?
Depuis l’apparition du premier foyer de DNC le 29 juin, près de six millions d’euros ont déjà été versés aux éleveurs pour les accompagner dans cette crise, indique le ministère de l’Agriculture. Des indemnités sont accordées pour chaque animal (2100 euros pour une vache laitière, par exemple) suivi d’un complément, variable selon l’expertise.
Le chiffrage des pertes d’exploitation n’est pas immédiat. Beaucoup d’administratif incombe aux éleveuses et éleveurs touchés. Selon les races, il est plus ou moins possible de racheter des animaux. Il n’existe ainsi pas de pénurie sur les vaches montbéliardes. En revanche, des races rustiques à faible effectif sont menacées de disparaitre.
« Ce que ne saisit pas la froide logique bureaucratique, c’est qu’un troupeau n’est pas "substituable" : la perte n’est pas seulement celle d’un outil productif qu’on pourrait remplacer une fois le foyer "éteint", expliquent des éleveuses et éleveurs de la coordination agricole des Soulèvements de la Terre dans un communiqué. Le troupeau et sa lente sélection, construction, sur plusieurs générations, est ce qui fait la singularité quasi artisanale du métier d’éleveur, que rien ne viendra remplacer. La destruction intégrale d’un troupeau est l’anéantissement des décennies de travail paysan et de compagnonnage sensible avec ses bêtes. »
Un accompagnement psychologique est proposé par la Mutualité sociale agricole (MSA) aux éleveuses et éleveurs concernés par les abattages. Certaines fermes touchées ont décidé de cesser l’activité.
Que se passe-t-il si les éleveurs refusent l’abattage ?
Les éleveurs chez lesquels un cas de DNC est suspecté sont menacés de 5000 euros d’amende jour en cas de refus d’abattage total. Certains évoquent aussi des menaces de suppression des subventions. Pierre-Jean Duchêne, qui avait appelé à se mobiliser devant sa ferme en Savoie, indique avoir été convoqué à la gendarmerie d’Aix-les-Bains dans les jours qui ont suivi : « on m’a auditionné deux heures, pris les empreintes, pris en photo contre le mur, de profil, de face, comme un délinquant, pour entrave à la fonction des agents de protection des populations et pour non respect d’une mesure sanitaire sur maladie réglementée. On m’a dit que j’encourais six mois de prison et 15 000 euros d’amende ».
En quoi le « statut indemne » est-il au cœur du problème ?
C’est ce statut qui conditionne le commerce des animaux et de leurs produits, lait et viande, au niveau européen et international. Toutes les zones placées actuellement en « zone réglementée », c’est-à-dire touchée par la DNC, perdent ce statut, et ne peuvent donc plus exporter.
Pour les autorités, soutenues dans leur stratégie d’abattage total par la FNSEA, il s’agit de circonscrire la maladie pour épargner les cheptels voisins non contaminés, mais aussi pour ne pas condamner les filières bovines et laitières largement exportatrices. L’enjeu est de préserver l’export à l’international.
« C’est une maladie des politiques agricoles, analyse Stéphane Galais, co-porte-parole de la Confédération paysanne. Celles et ceux qui ont mis une vie à constituer un troupeau, dans le souci de faire une alimentation de qualité, doivent sacrifier leurs vaches et leur travail sur l’autel de l’export. »
Pourquoi le gouvernement refuse-t-il d’élargir la vaccination ?
La zone de vaccination était jusqu’à présent de 50 kilomètres autour d’un foyer de DNC. Dans les zones qui ne sont pas concernées par la DNC, les éleveurs ne peuvent pas avoir accès au vaccin pour leurs animaux. Ils aspirent pourtant à protéger les élevages pour cet hiver, mais surtout en prévision de la probable nouvelle émergence du virus au printemps.
La Confédération paysanne réclame depuis plusieurs semaines une vaccination élargie dans les régions voisines des foyers, pour l’instant indemnes. La Coordination rurale plaide, elle, pour la généralisation de la vaccination sur tout le territoire français.
Le gouvernement français s’y est refusé jusqu’à maintenant, soutenu par la FNSEA. Lorsqu’une campagne vaccinale est lancée dans une zone, la réglementation européenne interdit les mouvements d’animaux et restreint les ventes de bétail jusqu’à quatorze mois. Le ministère de l’Agriculture a toutefois infléchi sa position : le 12 décembre, il a instauré une zone vaccinale couvrant les départements de l’Aude, de la Haute-Garonne, du Gers et des Pyrénées-Atlantiques.
Des pays européens acceptent-ils d’importer des animaux vaccinés contre la DNC ?
À l’heure actuelle, en Europe, deux pays ont marqué leur accord pour recevoir, sous conditions (comme un examen clinique et une absence de foyer depuis au moins trois mois dans les 20 kilomètres autour de la ferme d’origine), des bovins depuis une zone où les bêtes ont été vaccinées contre la DNC : l’Italie et la Suisse.
Les exportations françaises de bovins ont repris depuis le 8 décembre vers ces deux destinations. La Confédération paysanne demande que soient négociés d’autres accords bilatéraux avec les pays importateurs.
Où en est la circulation de la DNC en France ?
Depuis le début de l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse, en juin 2025, plus de 3000 animaux ont été euthanasiés en France. Entre le 29 juin et le 14 décembre, 113 foyers ont été détectés dans onze départements : Savoie, Haute-Savoie, Ain, Rhône, Jura, Pyrénées-Orientales, Doubs, Ariège, Hautes-Pyrénées, Haute-Garonne, Aude.
De nouveaux foyers ont été confirmés ces derniers jours dans le Sud-Ouest. Jeudi 11 décembre, plus de 600 personnes se sont mobilisées pour bloquer l’abattage d’un troupeau de 208 vaches sur une ferme située aux Bordes-sur-Arize, en Ariège.
« Ce cas de DNC est apparu à une centaine de kilomètres de la zone réglementée, c’est la preuve de l’inefficacité de cette politique sanitaire basée sur l’abattage total et une vaccination restreinte, interpelle la Confédération paysanne. Comment la ministre peut encore aujourd’hui prétendre que la maladie est sous contrôle ? » demande le syndicat. Le ministère de l’Agriculture reconnaît dans un communiqué du 12 décembre une « dégradation soudaine de la situation sanitaire » avec une situation « préoccupante en Occitanie ».
Existe-t-il des stratégies sanitaires alternatives à l’abattage ?
À la suite du cas détecté en Ariège, l’ensemble des syndicats agricoles locaux ainsi que les chambres d’agriculture des deux départements d’Ariège et de Haute-Garonne s’étaient mis d’accord sur un nouveau protocole sanitaire, rapidement proposé à l’État. Ce protocole avait pour but de suspendre l’abattage total et d’engager un protocole expérimental comprenant notamment une surveillance renforcée, un abattage ciblé des seuls animaux positifs à la DNC ainsi que l’élargissement de la vaccination. Ce protocole a été rejeté par le gouvernement le 11 décembre.
Quelques jours plus tôt, sur la ferme des Lhomme, dans le Doubs, les forces de l’ordre avaient déjà été envoyées pour déloger les agricultrices et agriculteurs, et abattre le troupeau. « On dénonce ces méthodes, parce qu’elles ajoutent de la violence à la souffrance », explique la Confédération paysanne.
Dans une étude de 2016 réalisée après l’apparition de la DNC dans les Balkans, l’Autorité européenne de sécurité des aliments estimait que la vaccination étendue, couplée aux restrictions de déplacement, était le principal levier permettant de freiner, puis de stopper la maladie.
À quoi faut-il s’attendre dans les prochains jours ?
Cas après cas, les mobilisations contre l’abattage total prennent de l’ampleur. « Le bras de fer avec la ministre de l’Agriculture a bien été lancé et va s’intensifier dans les prochains jours avec les prochaines mobilisations et les blocages, avertit la Confédération paysanne. Vu le développement de la maladie et l’ampleur des mobilisations, il n’y aura pas d’autre issue que l’arrêt de l’abattage total. »
Les éleveurs et éleveuses de la coordination agricole des Soulèvements de la Terre appellent également « à rejoindre les blocages organisés partout à travers le pays ». Ces mobilisations interviennent alors que le Conseil européen pourrait voter en faveur de l’accord UE-Mercosur ce jeudi 18 décembre.
Interrogée sur France 2 lundi 15 décembre, Annie Genevard indique que « la discussion est ouverte » sur une éventuelle suspension des abattages systématiques des troupeaux de bovins touchés par la DNC.
mise en ligne le 14 sdécembre 2025
Guillaume Bernard et Rozenn Le Carboule sur https://rapportsdeforce.fr/
Ce 4 décembre, plusieurs organisations appellaient à un rassemblement à Paris, où devait se tenir une Nuit du bien commun, liée au milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Une mobilisation qui s’inscrit dans la continuité de nombreuses autres.
« Pas de charité pour l’extrême droite », « Stérin miné »… Au Cirque électrique, à Paris, un petit groupe s’affaire à l’élaboration de slogans pour un rassemblement à venir, ce 4 décembre. Objectif : perturber la neuvième édition de La Nuit du bien commun parisienne, une soirée de levée de fonds cofondée par le milliardaire ultraconservateur Pierre-Édouard Stérin, qui a lieu cette année aux Folies Bergères.
Derrière l’initiative figure notamment un nouveau collectif, la Section carrément anti-Stérin (Scas), un nom en clin d’œil à la Section carrément anti-Le Pen (Scalp), créée 40 ans plus tôt contre le Front national. Avec d’autres, le Scas multiplie, ces derniers mois, les actions visant à bloquer des projets financés par l’écosystème Stérin et qui répondent au projet politique du milliardaire. Comme l’avait révélé L’Humanité, en juillet 2024, le plan Périclès (pour Patriotes / Enracinés / Résistants / Identitaires / Chrétiens / Libéraux / Européens / Souverainistes), élaboré par Stérin, a pour but de favoriser une victoire électorale de l’extrême droite. Si le milliardaire s’est mis en retrait de l’organisation des Nuits du bien commun, la société Obole, qui produit l’événement, reste en partie financée par l’homme d’affaires.
Après une coalition pour « Désarmer Bolloré », l’appel à « ruiner La Nuit du bien commun » de ce 4 décembre, signé par une quarantaine d’organisations et syndicats, comme les Soulèvement de la terre ou la CGT Spectacles, s’inscrit ainsi dans la continuité de dizaines de mobilisations un peu partout en France, qui pour certaines ont porté leurs fruits.
Des Nuits du bien commun obligées de se tenir en visio
Le coup d’envoi de ces rassemblements a été donné le 6 mai dernier à Tours, pour mettre en lumière les « réseaux d’influence réactionnaires » qui se tissent à travers des associations lauréates des Nuits du bien commun « triées sur le volet par des proches du milliardaire et de sa galaxie », selon la Scas. S’affichant, pour la plupart, comme « aconfessionnelles » et « apolitiques », elles sont pourtant nombreuses à promouvoir des idées très conservatrices, comme le montre un projet d’enquêtes du collectif de journalistes pigistes Hors Cadre, soutenu par Basta!.
Rapidement, d’autres rassemblements ont essaimé dans les villes accueillant ces soirées caritatives, comme à Lyon, Toulouse, Angers, ou encore Aix-en-Provence, qui a marqué un réel tournant le 6 octobre. Ce matin-là, un piquet de grève est monté devant la salle de concert municipale (la 6Mic) qui doit accueillir « La Provence pour le Bien commun ». Une campagne intersyndicale appelle alors à construire « un front contre le fascisme et l’extrême droite dans la culture et le spectacle ». Sur la vingtaine de salarié·es de l’équipe « road » en charge de l’installation, embauché·es par l’entreprise Mimo, prestataire privilégié de La Nuit du bien commun, huit décident de faire grève. Sans parvenir, dans un premier temps, à empêcher le montage du lieu.
« En revanche, notre grève a eu de l’impact quand nous avons déplacé notre piquet sur la scène, sur les coups de 11 h 30. On a installé une nappe, on a fait un pique-nique, on a fait la sieste, et on a attendu », raconte l’un d’eux, Nono*, syndiqué au Stucs (syndicat de la culture et du spectacle de la CNT-SO). Menacés d’une intervention policière, les salarié·es sont alors informé·es d’une manifestation de soutien, rassemblant 250 personnes à l’extérieur. « C’est sans doute ce qui a découragé les organisateurs d’aller au bout. Ils risquaient un tel bazar si les forces de l’ordre intervenaient, que de toute façon leur soirée était fichue », analyse Nono. L’événement est finalement annoncé en visio : « On a d’abord pensé à une intox… mais les techniciens de Mimo sont venus démonter le plateau. C’est là qu’on s’est dit : c’est fou, on a gagné ! » se remémore le syndicaliste.
Ce succès en a inspiré d’autres : à Rennes, à la suite d’un appel à « la résistance » de la section locale du PS et d’un rassemblement sous l’égide des antifas rennais, La Nuit du bien commun prévue dans la capitale bretonne a dû, elle aussi, se tenir en distanciel, le 19 novembre dernier.
Naissance d’une « diagonale de la résistance »
En dehors des grandes villes, les mobilisations « anti-Stérin » et contre l’extrême droite se répandent également, cette fois pour alerter sur des projets réactionnaires financés par le milliardaire qui tentent de se développer dans des zones plus rurales. À Moulins, dans l’Allier, le collectif Laïque et républicain, fédérant partis de gauche, syndicats et associations de l’agglomération, demande en juin le retrait des subventions publiques accordées à « un spectacle historique sons et lumières », programmé en juillet.
Inspiré du Puy-du-Fou, celui-ci est en réalité mis en scène par Guillaume Senet, un militant d’extrême droite. Malgré le pédigrée du metteur en scène, le spectacle est largement soutenu par la région Auvergne-Rhône-Alpes, le département de l’Allier et la ville de Moulins, comme l’a montré une série d’enquêtes de Basta!. « C’est le député (communiste) Yannick Monnet qui a été le premier lanceur d’alerte, quand il a vu passer ça dans les documents du conseil municipal », relate Vincent Présumey, professeur d’histoire-géographie et militant du SNES-FSU, qui a pris part à la mobilisation.
Celle-ci n’a finalement pas suffi à faire annuler le spectacle, mais a permis de mettre en lumière ses visées politiques et éducatives : « Inspirée par le succès » du spectacle, une école hors contrat visant à « évangéliser et transmettre la foi », nommée le Cours Zita, et derrière laquelle se cache de nouveau Guillaume Senet, n’a finalement pas ouvert comme prévu à la rentrée 2025.
« On a tenu le choc et on a franchi une étape », se réjouit Vincent Présumey, désormais en contact avec plusieurs autres collectifs. « On est en train de tisser une toile, qu’on a surnommée la diagonale de la résistance, car il se trouve que j’ai été invité dans plein de départements du centre de la France. »
Une alliance avec les luttes écologistes
Autre résistance locale : dans le Morvan, un collectif se mobilise contre l’ouverture du Cours Vauban, un collège privé hors contrat à Étang-sur-Arroux, en Saône-et-Loire. C’est le troisième établissement du réseau Excellence Ruralités, amplement financé par l’écosystème de Pierre-Edouard Stérin. Et pour cause : son directeur du développement, Paul-François Croisille, est également trésorier de La Nuit du bien commun depuis 2021, comme l’ont détaillé des enquêtes de Basta!.
« Des éléments de discours de l’école ont commencé à nous faire tiquer. Et, rapidement, un membre du collectif, documentaliste en CDI, a trouvé des liens avec toute une nébuleuse catholique traditionaliste », raconte Chloé Loyez, membre de Morvan mobilisation solidaire. Le groupe de citoyen·nes tente d’en informer le rectorat, la préfecture, la région et d’autres collectivités à travers une lettre ouverte, à laquelle se joignent la CGT Éducation, la FCPE, la Ligue des droits de l’homme (LDH) et d’autres syndicats. Il organise également des réunions publiques pour alerter les habitant·es.
Contre toute attente, « ce qui a été le plus efficace pour retarder l’ouverture du Cours Vauban n’a toutefois pas du tout été le bien-être des enfants ou les liens avec l’extrême droite, mais le fait que les travaux aient lieu sur une zone humide », témoigne Chloé Loyez. Avec le soutien de France nature environnement, le collectif réussit à faire retarder les travaux.
Mais l’établissement finit par ouvrir le 1er septembre. « Quand on a alerté le rectorat, la préfecture, la mairie, on s’est retrouvé·es face à un mur, avec une telle inertie, si ce n’est une complicité de certains élus pour leur laisser le champ libre », regrette la membre du collectif, qui n’abandonne pas pour autant la bataille. « La question du devenir de cette zone humide n’est pas terminée. Et même si on ne réussit pas à faire fermer le Cours Vauban chez nous, on va les empêcher d’aller faire des dégâts ailleurs », défend-elle.
Mobilisations contre les écoles privées traditionalistes hors contrat
La « diagonale de la résistance » s’étend jusqu’en Sologne, où, là encore, un collectif d’habitant·es et de militant·es – Luttes locales centre – se mobilise contre l’Académie Saint-Louis de Chalès, à Nouan-le-Fuzelier – un pensionnat catholique hors contrat financé lui aussi par Stérin, et réservé aux garçons. Tandis que le collectif prépare un « manifeste pour la Sologne », il en profite pour dénoncer, fin avril, les soutiens de la « baronnie locale » à ce projet, parmi lesquels Alexandre Avril, maire de Salbris (Union des droites pour la République, alliée au RN). Rejoint par la FSU, le PCF local, plus de 30 organisations syndicales, associatives ou politiques, ainsi que plus de 160 personnalités, le collectif publie, en juillet, une lettre ouverte adressée aux pouvoirs publics.
La réponse de l’Académie Saint-Louis de Chalès suit quelques jours après sur Le Figaro Vox, signée par « 300 habitants du département [qui] défendent l’initiative au nom de la liberté d’enseignement ». « Là on s’est dit que c’était une source d’informations », commente auprès de Basta! Katherine, de la coopération des luttes locales du Centre. « Donc, on a commencé à regarder qui étaient les signataires. Et on s’est rendu compte que c’étaient des entrepreneurs qui avaient des propriétés ou agences de conseil dans les secteurs de la finance, de l’immobilier, de la chasse. Que la plupart habitent en région Centre, mais que leurs entreprises ont leur siège social à Paris », décrit la militante.
Investigation citoyenne en Sologne
Cette investigation citoyenne, même si elle n’a pas permis de bloquer l’ouverture de l’établissement, a été riche d’enseignements : « Cela nous a permis de comprendre quelles étaient les attaches de l’Académie Saint-Louis sur le territoire. » Autrement dit, outre l’élu local Alexandre Avril, ce sont « une majorité de riches propriétaires, essentiellement parisiens, qui viennent faire de la chasse sur le territoire », analyse Katherine, qui a rassemblé ces informations dans une infographie détaillée.
Plus au sud-est, dans l’Ain, c’est une autre mobilisation contre un établissement catholique hors contrat pour filles qui a récemment porté ses fruits. À Châtillon-sur-Chalaronne, la Maison d’éducation Pauline-Marie-Jaricot, en partie financée par la Fondation pour l’école, proche de Pierre-Édouard Stérin, a fait l’objet d’un arrêté préfectoral de fermeture temporaire le 19 novembre.
Un an plus tôt, plusieurs organisations avaient commencé à alerter sur le projet pédagogique réactionnaire de l’école. « En plus de constater que le projet affiché était totalement aux antipodes de ce qu’on revendique, et même de ce que l’Éducation nationale peut préconiser, on a constaté que cette structure bénéficiait de soutiens publics », décrit Marie-Alix de Richemont, secrétaire générale de la CGT Éduc’action et membre du collectif Visa (Vigilance et initiatives syndicales antifascistes). Avec le soutien de nombreuses organisations, comme la LDH ou le Collectif féministe de Bourg-en-Bresse, un rassemblement était organisé devant la mairie le 13 octobre.
Le tribunal administratif de Lyon a finalement suspendu l’arrêté préfectoral le 26 novembre, entraînant la réouverture de l’établissement, mais la mobilisation continue. Car, « au-delà de Monsieur Stérin, l’extrême droite semble s’intéresser de façon extrêmement forte à l’éducation, or quand on regarde ses programmes, nous sommes terrifiés », alerte Marie-Alix de Richemont, par ailleurs professeure d’espagnol. Parmi les lauréat·es de La Nuit du bien commun, qui se tient ce jeudi 4 décembre à Paris, figure notamment l’école libre hors contrat Jacinthe et François, qui vise à transmettre aux enfants « une éducation intégrale » et « un enseignement complet s’appuyant sur la foi catholique ».
mise en ligne le 13 décembre 2025
La chronique de Francis Wurtz sur www.humanite.fr
En pleine période de célébration de la Déclaration universelle des droits de l’homme, tandis que Donald Trump prédisait à l’Europe la perspective d’un « effacement civilisationnel » en raison de sa politique migratoire, prétendument trop laxiste, les représentants du Parlement européen et ceux des États membres étaient, quant à eux, en train de négocier le contenu final d’une nouvelle réforme migratoire scélérate, durcissant encore les règles existantes, qui ne brillaient pourtant pas par leur humanité.
Il s’agit d’un règlement destiné à remplacer un texte de 2008, qualifié à l’époque par toutes les organisations de défense des droits humains de « directive de la honte ». Celle-ci prévoyait notamment l’harmonisation des lois des pays de l’Union européenne sur la durée de rétention des demandeurs d’asile, le temps de statuer sur leur sort : un titre de séjour ou l’expulsion. La durée maximale de rétention autorisée (qui était alors de trente-deux jours en France) fut portée… à dix-huit mois.
Dix-sept ans plus tard, le nouveau texte témoigne d’une radicalisation tous azimuts. D’abord, il s’agit cette fois, non d’une directive – modifiable, partiellement, par les Parlements nationaux –, mais d’un règlement, directement applicable tel quel dans le droit national. Ensuite, la durée maximale de rétention (passée entre-temps en France à quatre-vingt-dix jours) pourrait désormais être prolongée légalement jusqu’à deux ans. Enfin, tous les moyens sont bons pour faciliter « le retour » des personnes ayant demandé sans succès l’asile dans un pays de l’Union européenne. Le « retour » où ? Pas nécessairement dans le pays d’origine de la personne concernée.
Ainsi est-il prévu la création de « centres de retour », hors de l’Union européenne, vers lesquels pourraient être expulsées des personnes en séjour irrégulier dans l’attente de leur renvoi dans leur pays d’origine. La Grande-Bretagne avait inauguré cette pratique scandaleuse – et très coûteuse – par un accord avec le Rwanda ; la « postfasciste » Giorgia Meloni tente, contre la décision de la justice italienne, d’en faire autant avec l’Albanie.
« Ce projet consacrerait la déresponsabilisation de l’Union européenne et de ses États membres, qui s’affranchiraient entièrement du respect des droits fondamentaux, indispensable dans toute mesure de privation de liberté dans un État de droit », a souligné l’association France terre d’asile, qui qualifie ce texte d’« attaque sans précédent contre les droits fondamentaux des personnes étrangères 1 ».
Le règlement impose, en outre, aux États membres la mise en place de mesures pour détecter les personnes séjournant irrégulièrement sur leur territoire, au risque de voir s’étendre le profilage racial et les traitements discriminatoires, alerte la Cimade.
Quant aux pays du Sud qui bénéficient de longue date de préférences commerciales – comme celle d’exporter leurs produits de base vers l’Union européenne sans avoir à acquitter de droits de douane ou des taxes très réduites –, ils ont été avertis que ces préférences seraient, à partir du 1er janvier 2027, conditionnées à leur coopération en matière de contrôle migratoire et de réadmission de leurs ressortissants expulsés d’Europe. Enfin, sur la tragédie des migrants naufragés en Méditerranée : pas un mot.
Pourquoi de telles régressions éthiques de la part d’une Europe si fière de ses « valeurs » ? C’est le commissaire européen à la Migration, Magnus Brunner, lui-même, qui nous l’explique : « Nous devons regagner la confiance des citoyens2 ! » En s’alignant sur l’extrême droite ? Trump appréciera.
mise en ligne le 12 décembre 2025
Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr
Le tribunal de Nanterre a prononcé la liquidation judiciaire du dernier fabricant de gros électroménager en France. Le projet de société coopérative porté par les salariés et soutenu par l’État n’a pas été jugé viable. 750 personnes perdent leur emploi.
BrandtBrandt, Vedette, Sauter et De Dietrich. Toutes ces marques françaises d’électroménager disparaissent avec la liquidation judiciaire du groupe Brandt, prononcée jeudi 11 décembre par le tribunal des activités économiques de Nanterre (Hauts-de-Seine).
Ce sont 750 personnes qui vont être licenciées d’ici au 1er janvier 2026, et leurs salaires ne seront plus versés dès le 15 décembre. La nouvelle, tombée dans la matinée, a totalement assommé les salarié·es et les élus locaux. Le secrétaire de la CGT du groupe Brandt parle de « rage » ; le président de la région Centre-Val de Loire, de « choc ».
Les deux usines du groupe, qui vient de fêter ses cent ans, sont basées dans cette région, à Saint-Jean-de-la-Ruelle près d’Orléans (Loiret) et Vendôme (Loir-et-Cher). Elles emploient plus de 450 personnes. Outre ces deux sites de production, Brandt a son siège social dans les Hauts-de-Seine et un centre de service après-vente dans le Val-d’Oise.
Le groupe, propriété depuis 2014 du conglomérat algérien Cevital, subit la baisse généralisée des ventes du gros électroménager, elle-même liée au recul des ventes immobilières. Ayant besoin de 20 à 25 millions d’euros pour relancer son activité, Brandt avait été placé en redressement judiciaire en octobre 2025 afin de « favoriser l’arrivée d’un partenaire susceptible de soutenir l’entreprise ».
Sur le modèle de l’entreprise Duralex sauvée en 2024, les salarié·es de Brandt ont déposé un projet de Scop, société coopérative et participative, qui entendait préserver les deux usines et au moins trois cents emplois. Ce dossier était soutenu par Groupe Revive, spécialisé dans la reprise d’entreprises. Et, de façon plus inédite, par l’État.
Le gouvernement s’était en effet engagé à mettre 5 millions d’euros sur la table, tout comme la région Centre-Val de Loire et la métropole d’Orléans. Mais ces engagements publics n’ont pas convaincu le tribunal de Nanterre qui a rejeté l’offre de reprise, celle de la dernière chance – tous les autres repreneurs s’étant finalement retirés.
« Le tribunal a jugé que le projet n’était pas viable car il n’y avait pas d’industriel derrière le dossier », explique Jorge Carranho, délégué CFE-CGC de Brandt à Vendôme, joint par Mediapart. « Pour le tribunal, les financements publics ne sont pas suffisants pour sauver notre beau savoir-faire français. On espérait au moins une reprise partielle. On est dépités, on est affreusement dégoûtés, c’est un vrai gâchis », poursuit-il.
Occasion manquée
« On ne comprend pas, les soutiens étaient là, une mobilisation sans précédent avait été faite », déplore pour sa part François Bonneau, président socialiste de la région Centre-Val de Loire, auprès de l’Agence France-Presse. Quant aux ministres de l’économie et des finances (Roland Lescure) et de l’industrie (Sébastien Martin), ils visent, sans les nommer, les banques, ces « autres acteurs indispensables [qui] n’ont pas souhaité se positionner pour sauver Brandt ».
Ces dernières avaient en effet été appelées, par le gouvernement, à « jouer le jeu » pour venir en aide au groupe après le dépôt du projet de Scop. Dans un communiqué, Bercy a par ailleurs exprimé sa « profonde tristesse » devant la liquidation d’un « fleuron français ».
Le projet des salarié·es de reprise en coopérative était accompagné par la confédération générale des Scop et des Scic (sociétés coopératives d’intérêt collectif), qui regrette, dans un communiqué, « une occasion manquée pour l’industrie » quand « le modèle Scop s’impose pourtant comme une solution solide et éprouvée pour les reprises industrielles ». Selon le mouvement, il n’est « ni revendable ni délocalisable [et] garantit l’ancrage territorial de l’activité et sécurise les investissements publics comme privés ».
Après l’annonce de la décision judiciaire, des feux de palettes ont été allumés devant le site de Vendôme où sont employées 93 personnes. « Ici, la moyenne d’âge est comprise entre 50 et 55 ans », souligne le délégué CFE-CGC, Jorge Carranho, qui s’interroge sur l’avenir de ces salarié·es dans une France « désindustrialisée » et qui ne favorise pas franchement l’emploi des séniors. « Tout le monde a pris un gros coup de massue derrière la tête, j’ai devant moi des salariés qui ont des larmes dans les yeux », décrit-il, la voix tremblante.
J’en ai ras le bol de ce pays à la con. Serge Grouard, maire d’Orléans
Une cellule de soutien psychologique a été mise en place à l’usine. « On a des collègues chasseurs qui ont des armes chez eux. On a insisté pour cet accompagnement parce qu’on a peur pour certains », indique Khachatur Melkonyan, délégué CGT du site, interrogé par le quotidien régional La Nouvelle République.
Toute la journée, des élu·es ou représentant·es de l’État ont défilé devant les deux usines Brandt. Joseph Zimet, préfet de Loir-et-Cher, est venu dire ses regrets devant « la fin d’une épopée industrielle vendômoise et nationale ». Selon lui, le « miracle » attendu ne s’est pas produit et il convient maintenant de « s’occuper de l’humain, des salariés sous le choc, à quelques jours des fêtes de fin d’année ». Plus tôt, le syndicaliste CFE-CGC avait lancé, écœuré, devant les journalistes de France 3 : « Dans vingt et un jours, on est tous licenciés... Bonne année ! »
À Saint-Jean-de-la-Ruelle, où se trouve le plus gros site de production de Brandt avec 350 salarié·es, le maire (divers droite) d’Orléans, Serge Grouard – également président de la métropole –, a dénoncé devant la presse « un manque de temps pour convaincre les banques de la viabilité du projet ».
Selon lui, « il manquait 4 millions pour empêcher cette marque de disparaître au profit des produits chinois ». Face au micro de la radio locale, Serge Grouard a été plus véhément : « On a été tenus à l’écart de tout ce qui se passait dans la coulisse car on ne compte pas […]. Ça va être vendu aux enchères pour quelques millions et ça va être racheté par les Chinois, j’en ai ras le bol de ce pays à la con. »
Les Scop, plus pérennes
Sur les réseaux sociaux, des responsables politiques y sont également allé·es de leur commentaire. Pour le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, la fin de Brandt « est le symbole de la France d’Emmanuel Macron, une France à l’arrêt qui a perdu un à un tant de ses fleurons industriels ».
Jean-Luc Mélenchon, le leader de La France insoumise, s’en prend à la décision de liquidation judiciaire : « Il est temps de se demander pourquoi de tels tribunaux ont une telle opportunité de tout refuser et de tout détruire. Il faut établir un droit de préemption des salariés sur les entreprises qu’ils veulent racheter. »
Quant au secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, il envoie ses « pensées émues » aux salarié·es et à leurs familles « abandonnés avant Noël » puis lance : « Honte au gouvernement. Honte aux banques qui n’ont pas cru dans le projet de coopérative. »
Plein d’amertume, le communiqué de la confédération des Scop et des Scic tient à rappeler que le modèle coopératif « favorise l’implication des salariés » grâce à « son fonctionnement démocratique » et surtout « oriente l’entreprise vers la stabilité de long terme » avec « un taux de pérennité à cinq ans de dix points supérieurs à celui de l’ensemble des entreprises françaises », à 79 % contre 69 %.
mise en ligne le 11 décembre 2025
Eléonore Houée sur www.humanite.fr
Alors que le dispositif d’encadrement des loyers arrivera à son terme en novembre 2026, dans sa forme expérimentale, trois députés et trois sénateurs issus de la gauche entendent le pérenniser et le généraliser.
À Lille, Lyon ou encore Montpellier, a permis de lutter contre le mal-logement. Dans la capitale, les locataires ont pu économiser près de 1 700 euros par an, selon l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur). instaure des plafonds fixés par la loi, mais ne connaît qu’une forme expérimentale depuis la loi Élan (Évolution du logement, de l’aménagement et du numérique), instaurée en 2018 et prolongée jusqu’au 26 novembre 2026.
Pour éviter que le dispositif ne disparaisse, plusieurs élus de gauche proposent une loi non seulement pour le pérenniser, mais aussi pour que d’autres municipalités s’en saisissent. Seules 70 communes l’appliquent, l’État n’acceptant plus les candidatures depuis 2022. « Ce sujet touche des millions de nos concitoyens », défend le sénateur communiste Ian Brossat.
Amendes renforcées contre les propriétaires abusifs
La députée Danielle Simonnet, également à l’initiative, voit dans cette proposition une façon de « garantir un loyer pour toutes et tous, y compris dans les territoires ultramarins ». Ces derniers ne pouvaient en effet pas prétendre à l’application de cette mesure avant une loi du 13 juin 2025.
Surtout, il s’agit d’abaisser le plafond à 10 %, de simplifier les démarches pour les villes et de renforcer les contrôles et les sanctions. À titre d’exemple, 32 % des loyers dépassent encore les plafonds fixés par la loi, un chiffre qui explose dans la banlieue de Paris. La présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, Cyrielle Chatelain, qui porte aussi la PPL, se veut rassurante : « L’encadrement des loyers n’a pas provoqué de recul de l’offre locative. »
Un article de la PPL permet aux collectivités de récupérer les amendes en cas de non-respect des propriétaires. En ce qui concerne le délai de contestation de la part d’un locataire, effectif seulement à Paris, un article prévoit son allongement à trois ans, quand il n’est que de trois mois aujourd’hui.
Ian Brossat insiste quant à lui sur la problématique des propriétaires qui abusent des compléments de loyer, devenu un prétexte pour gonfler les prix locatifs, mais qui pèse sur les plus précaires. « Si vous habitez à côté d’une station de métro, vous pouvez en payer un ! »
Sanctions et contrôle renforcés contre les propriétaires hors-la-loi
La proposition impose « une interdiction de complément de loyer si le diagnostic de performance énergétique n’est pas valide », indique Danielle Simonnet. Les parlementaires entendent davantage contraindre les propriétaires en voulant rendre obligatoire la justification « du caractère exceptionnel » du bien et ajouter « des critères d’exclusion du complément ».
Du côté du gouvernement, le ministre de la Ville et du Logement, Vincent Jeanbrun, ne semble pas fermé à la pérennisation de l’encadrement des loyers, d’après le sénateur communiste. Cela dit, « l’enjeu des élections municipales est réel », prévient la députée Cyrielle Chatelain.
D’autant plus que la candidature de Rachida Dati à la mairie de Paris menace le dispositif. La ministre de la Culture souhaite en effet mettre fin à la mesure, une demande qu’elle a formulée lors des dernières élections municipales, en 2020.
Pierre Cazemajor et Gaël De Santis sur www.humanite.fr
Ce jeudi 11 décembre, à l’occasion de la niche parlementaire du Parti socialiste, l’Assemblée nationale examinera la proposition de loi déposée par le député Inaki Echaniz pour pérenniser l’encadrement des loyers.
Une proposition de loi visant à pérenniser l’encadrement des loyers sera examinée aujourd’hui à l’Assemblée nationale, dans le cadre de la niche socialiste. Pour Jacques Baudrier, adjoint PCF à la maire de Paris, le constat est clair : « Il y a une tension terrible sur le parc locatif privé. On essaye de réguler ça avec l’encadrement des loyers. L’objectif, c’est de le pérenniser. » Sans intervention législative, prévient-il, « l’encadrement pourrait s’arrêter à la fin de l’expérimentation en 2026 ». La proposition portée par le député Inaki Echaniz arrive donc « au bon moment ».
Signe d’une dynamique nouvelle, « il y a d’importantes convergences transpartisanes, observe l’élu communiste, à part le Rassemblement national qui s’y oppose totalement ». Même le ministre du Logement, Vincent Jeanbrun, aurait confié au député socialiste « qu’il n’était pas opposé à l’encadrement », rapporte Barbara Gomes, conseillère déléguée au logement (PCF). À ses yeux, les réticences restantes « ne reposent sur rien sinon des fantasmes. »
De bonnes chances d’être votée
Il faut dire que sur le terrain, le dispositif produit des effets tangibles. Fiona, jeune parisienne, en a fait l’expérience : « On était trois en colocation. Lorsqu’on est rentrées, on payait chacune 730 euros, puis c’est passé à 800. » Après avoir vu un affichage de la Ville, elle dépose un signalement. Résultat : « On a récupéré 7 000 euros. » Le logement dépassait le plafond légal.
Pour Jacques Baudrier, ces résultats devraient peser dans le vote : « Tous les arguments de ceux qui sont contre sont totalement hors du réel. On a de très bons espoirs que ce soit voté demain. » Si le texte est adopté à l’Assemblée, il devra encore passer par le Sénat. « Ça tombe bien : le groupe communiste a une niche en février », rappelle-t-il. « Le logement est plus que jamais une question d’intérêt général, conclut Barbara Gomes. L’encadrement des loyers ne résoudra pas à lui seul la crise, mais il permet au moins d’en contenir les effets. »
Eugénie Barbezat sur www.humanite.fr
Ce dispositif, appliqué dans près de 70 communes, est encore très inégalement respecté par les bailleurs, selon le Baromètre de l’encadrement des loyers publié ce 4 septembre par la Fondation pour le logement. Les associations de défense des locataires et de lutte contre le mal-logement réclament sa pérennisation et des contrôles renforcés.
« À l’heure où le logement est le premier poste de dépense des ménages et où les expulsions locatives ont explosé pour atteindre 25 000 ménages en 2024, ce dispositif est on ne peut plus précieux, car il concourt à la modération des loyers », martèle Christophe Robert, délégué général de la Fondation pour le Logement, qui publie pour la cinquième année un Baromètre de l’encadrement des loyers.
Une règlementation inégalement appliquée
Depuis 2019, à Paris par exemple, ce dispositif a permis aux locataires d’économiser, en moyenne, 1700 euros par an, selon une étude de l’Atelier parisien d’urbanisme (APUR). Mais cette réglementation, plébiscitée par les locataires et appliquée désormais dans près de 70 communes, est encore très inégalement respectée par les bailleurs, selon les territoires. Les résultats sont satisfaisants dans les grandes villes entrées récemment dans le dispositif, en particulier à Montpellier, où seulement 12 % des loyers proposés sont au-dessus des plafonds légaux, ou encore à Lyon-Villeurbanne (24 %) et Bordeaux (25 %). Ils restent moyens à stables à Paris (31 %) et à Lille (31 %), villes pionnières de l’encadrement.
Les tendances sont en revanche inquiétantes en banlieue parisienne, notamment à Est-Ensemble (38 %) et Plaine-Commune (59 %) où le respect de l’encadrement a fortement chuté en un an, atteignant des niveaux inédits de dépassement des loyers-plafonds. Quant aux nouveaux entrants, ils affichent de premiers résultats à améliorer, avec 38 % de dépassements des loyers en Pays Basque et 45 % à Grenoble. Au total, dans l’ensemble des villes analysées, 32 % des annonces dépassent les plafonds de loyers, un chiffre en hausse de 4 points par rapport à 2024. « L’encadrement des loyers se diffuse mais son respect est de plus en plus inégal », résume la Fondation.
La palme du dépassement de loyer aux petites surfaces et passoires thermiques
Le plus grave, c’est que les loyers crevant le plafond sont ceux des personnes les plus fragiles (personnes seules, étudiants, etc.) car ils concernent les petites surfaces, les appartements mal isolés et les meublés : 90% des logements de 10m2 ou moins sont surévalués, et les propriétaires de passoires thermiques (classées G) n’hésitent pas non plus à gonfler la note. Enfin, les meublés s’avèrent aussi particulièrement concernés : 41 % d’annonces illégales, contre 27 % pour les locations nues.
C’est pourquoi la Fondation pour le logement réclame des contrôles renforcés, d’autant qu’« à l’instar des bailleurs privés, les agences et les plateformes de locations n’hésitent pas à publier en toute illégalité des annonces avec un loyer dépassant le plafond autorisé », souligne Eléonore Schmitt, chargée de plaidoyer à la Fondation pour le logement. « Beaucoup d’annonces illégales sont publiées par des multipropriétaires, ajoute Antoine Boussard, coordinateur de la Brigade associative inter-locataires (BAIL), ce qui rend le rapport de force assez inégal dans un contexte de grande tension du marché locatif privé. »
Exiger des propriétaires le remboursement des trop-perçu
Le responsable de cet organisme, qui accompagne les locataires souhaitant faire respecter leurs droits, notamment en demandant le réajustement de leurs loyers et le remboursement des sommes trop perçues, plaide pour des dispositifs de contrôle renforcés en amont par les pouvoirs publics, « pour éviter que la charge administrative du respect de la loi repose uniquement sur le locataire victime ». Certaines villes comme Paris ou Lyon sont cependant très réactives et ont mis en place des plateformes de signalement pour les locataires abusés. Dans la capitale, depuis l’entrée en vigueur du dispositif, 4000 signalements ont permis aux locataires de se faire rembourser 3300 euros de trop perçu.
« L’heure est désormais au renforcement du contrôle du respect de cette loi utile mais trop longtemps négligée par l’État, et surtout à sa pérennisation », plaide la Fondation pour le logement. En effet, l’encadrement des loyers, rendu possible par la loi Alur de 2014, puis restreint par la loi Elan de 2018 aux seules collectivités volontaires, est un dispositif expérimental qui doit s’achever en novembre 2026. Saluant les différentes initiatives parlementaires en faveur d’une loi sur l’encadrement des loyers, le directeur de la Fondation pour le logement a annoncé qu’avec une dizaine d’associations, son organisation lançait une grande pétition. Une manière de donner le coup d’envoi de sa campagne pour pérenniser et améliorer l’encadrement des loyers. À quelques mois des élections municipales, les citoyens pourront interpeller les candidats sur cette question.
mise en ligne le 9 décembre 2025
Émilien Urbach sur www.humanite.fr
Fermetures de compte, refus de virement, contrôles renforcés… Depuis presque deux ans, les organismes financiers multiplient les mesures restrictives contre les soutiens du peuple palestinien. Dans le même temps, les banques continuent d’alimenter, sans vergogne, la colonisation israélienne.
Depuis plus d’un an, des associations, des collectifs et des particuliers engagés dans la solidarité avec le peuple palestinien dénoncent une série de blocages bancaires en France. Le phénomène touche des structures militantes, mais aussi des ONG et des citoyens agissant dans le cadre du droit humanitaire.
Depuis 2024, plusieurs témoignages indiquent que des plateformes de collecte comme GoFundMe ont, par ailleurs, bloqué des millions d’euros destinés aux civils palestiniens. Les organismes financiers opposent à chaque fois à leurs clients l’application des règles de la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT). Pour les associations, collectifs et personnes concernées, ces pratiques s’inscrivent surtout dans une logique de criminalisation de la solidarité avec la lutte du peuple palestinien.
Les témoignages étaient déjà nombreux fin 2024, provenant notamment de clients de la Banque postale et de la Caisse d’épargne qui auraient subi le blocage de plusieurs transferts d’argent vers la Cisjordanie et Gaza. Sollicitées par l’Humanité, les deux banques n’ont pas souhaité répondre.
Mais l’Association France Palestine solidarité (Afps) le confirme. « Ce qui passait il y a quelques années ne passe plus. Chaque envoi doit désormais être adossé à une convention détaillée, avec budget et objectifs », explique Anne Tuaillon, présidente nationale de l’association.
Entre « consignes implicites » et « frilosités locales »
Certaines antennes locales font part, par ailleurs, de difficultés quand elles cherchent à ouvrir un compte. « On a l’impression que ce sont des consignes implicites, mais cela peut être aussi des frilosités locales », poursuit la responsable associative. Quoi qu’il en soit, les conséquences de ces pratiques du milieu bancaires sont concrètes. En Palestine, des projets agricoles ou sanitaires sont retardés, alors que la situation humanitaire, notamment à Gaza, est qualifiée d’« apocalyptique » par l’ONU.
Le cas de l’Union juive française pour la paix (UJFP) illustre parfaitement cette dérive. Elle aide depuis plusieurs années une coopérative agricole gazaouie qui a bien failli être privée des apports financiers de l’association, cette dernière s’étant tournée vers un autre organisme bancaire. Car, après vingt ans de relation avec le Crédit coopératif, en juillet 2024 son compte a été définitivement fermé.
« Sans explication, sans rien, dénonce Pierre Stambul, porte-parole de l’organisation juive antisioniste. La banque a reçu 4 000 lettres de protestation. On lui a donné toutes les preuves de traçabilité : l’identité de notre correspondant à Gaza, les rapports d’utilisation des fonds. Rien n’y a fait. »
Pour l’UJFP, aucune des réponses fournies par le Crédit coopératif ne « tient debout », son porte-parole dénonçant « une logique de suspicion infamante » et « un étranglement financier délibéré de l’aide à Gaza » qui rend la banque « complice de génocide ».
Interrogé par l’Humanité, Pascal Pouyet, directeur général du Crédit coopératif, se défend : « Nous accompagnons des ONG partout dans le monde, y compris en Palestine. Mais nous devons garantir la traçabilité des flux. Si elle n’est pas suffisante, nous ne pouvons pas poursuivre. »
Concernant l’UJFP, il affirme que la procédure de clôture du compte a été menée après « neuf mois d’échange et de dialogue », bien au-delà du délai légal, pour démontrer une tentative de conciliation. Néanmoins, il refuse d’en expliquer les motifs, invoquant une « position très asymétrique » due à la réglementation LCB-FT, qui lui « interdit d’en parler ».
M. Pouyet affirme, en outre, n’avoir subi aucune « pression ni de l’État français, ni de la Banque de France, ni de la Commission européenne, ni d’Israël, ni des États-Unis » pour prendre sa décision, qui se justifie, selon lui, par la seule application du cadre légal.
Il en veut pour preuve les relations entretenues par la banque avec l’ONG Handicap international, dont les transferts vers la Palestine continuent. Une réponse qui laisse l’UJFP sceptique. « S’il n’y a pas de directive spéciale concernant la Palestine, alors pourquoi ces blocages ciblés existent-ils ? » questionne Pierre Stambul.
Au Parlement, la sénatrice écologiste Raymonde Poncet-Monge a interrogé le ministre de l’Économie sur ces questions. « Existe-t-il une directive visant les associations pro-palestiniennes ? » Le gouvernement a répondu par la négative. Pour lui, seules s’appliquent les règles générales de vigilance financière. La députée LFI Élisa Martin a, pour sa part, sondé la Banque de France.
Cette dernière lui a fait la même réponse que celle donnée à l’Humanité : « Il n’existe pas de consigne spécifique. Les banques sont tenues au respect de règles relatives à la lutte contre le blanchiment des capitaux et le financement du terrorisme. Ces obligations sont mises en œuvre selon une approche par les risques, guidée notamment par des orientations de l’Autorité bancaire européenne. Pour mémoire, les autorités françaises ont rappelé l’importance de l’accès aux services financiers par les associations exerçant des actions de solidarité internationale. »
Ces dénégations sont loin d’apaiser les inquiétudes. « Si aucune consigne n’existe, pourquoi ces blocages se multiplient-ils depuis 2024 ? interroge, de nouveau, Anne Tuaillon. face à une zone grise où la peur du risque se transforme en interdiction de fait. »
De prétendues « petites opérations » suspectes
À Rennes, l’expérience vécue par la Dre Catherine Lescolan et par son mari a également provoqué un tollé. Cette anesthésiste, élue femme de l’année par les lecteurs de Ouest-France, s’est rendue à Gaza en mission médicale fin 2024. Elle a aidé, en lien avec le consulat de France, à évacuer plusieurs enfants blessés et à accueillir des réfugiés. Depuis, elle témoigne sans relâche sur la situation humanitaire.
En septembre 2025, elle a reçu une lettre recommandée du Crédit mutuel de Bretagne lui signifiant que ses comptes, ainsi que ceux de son mari, seraient clôturés sous soixante jours. Aucun motif écrit. « demandé pourquoi : silence, dénonce-t-elle. Puis, après médiatisation, le directeur général nous a appelés évoquant des « petites opérations » suspectes. Un virement de 30 euros à une traductrice, un chèque de 50 euros de l’AFPS pour des frais de déplacement, 400 euros à un ami franco-palestinien en difficulté… Tout avait un lien avec la Palestine. »
Elle questionne alors son banquier : « Est-ce que vous me soupçonnez de financer le terrorisme ? » La banque a fini par faire marche arrière. « Mais sans jamais fournir d’explication écrite », précise Catherine Lescolan.
Consulté par l’Humanité, l’organisme bancaire reste évasif : « Nous devons respecter le cadre légal et les obligations réglementaires. Nous ne motivons pas les décisions de clôture. Dans ce cas précis, la cliente a apporté des justificatifs conformes, ce qui nous a conduits à stopper la procédure. »
Pour l’antenne rennaise de l’AFPS, cette volte-face ne dissipe pas le malaise. « Dans un contexte où les banques françaises continuent de financer l’économie israélienne, comment ne pas voir une forme de rétorsion contre un engagement humaniste ? » questionne l’association.
La colonisation israélienne toujours financée par les banques françaises
Car, pendant que ces militants doivent justifier 30 euros envoyés à une traductrice, les grands groupes bancaires, eux, continuent de financer des entreprises impliquées dans la colonisation israélienne. Le dernier rapport de Don’t Buy Into Occupation est, à ce titre, accablant. Entre 2021 et 2024, pas moins de 180,3 milliards d’euros auraient été accordés en prêts et souscriptions à 58 sociétés actives dans les colonies. S’y ajoutent 156,4 milliards d’euros en actions et obligations. Parmi les organismes financeurs : la BNP Paribas pour 28,1 milliards d’euros, le Crédit agricole pour 22,77 milliards, la Société générale pour 12,63 milliards.
On y retrouve aussi les acteurs financiers directement impliqués dans les blocages qui concernent les acteurs de la solidarité en France. La BPCE, maison mère du Crédit coopératif, a investi à raison de 3,33 milliards d’euros, le Crédit mutuel, 2,35 milliards et La Banque postale, plus de 1 milliard.
Ces fonds soutiennent des géants comme Alstom, Siemens, Caterpillar, Airbnb ou Booking.com, tous cités par l’ONU pour leur rôle dans l’implantation illégale de colonies israéliennes. « Les institutions financières ont la responsabilité d’éviter de faciliter les violations des droits humains », rappelle le rapport. Une responsabilité que les banques semblent moins zélées à respecter que lorsqu’il s’agit de la prétendue conformité réglementaire entraînant la fermeture des comptes de militants solidaires.
Au-delà des chiffres, c’est la liberté d’association qui est attaquée. « Ce qui devrait être fluide devient kafkaïen, résume Anne Tuaillon. On pousse des groupes à contourner le système, à passer par des circuits parallèles. C’est dangereux. » Pierre Stambul abonde : « On nous oblige à bricoler, alors qu’on agit en toute transparence. Cette opacité nourrit la suspicion et fragilise la solidarité. »
En clair, dans un contexte où la Cour internationale de justice juge l’occupation israélienne des territoires palestiniens illégale et où l’ONU alerte sur le risque de génocide des Gazaouis, les organismes bancaires français ferment, « par peur du risque », des comptes d’organismes et de personnes tentant de venir en aide aux Palestiniens, mais continuent d’alimenter un système de colonisation jugé illégal par le droit international.
Face à cela, élus, ONG et citoyens solidaires réclament des règles claires, une transparence accrue et la fin des financements complices. De quoi simplement répondre à ce qui devrait être une exigence, pour les banques, de cohérence entre discours éthiques et pratiques. À moins que nous assistions tout bonnement à une forme de financiarisation du contrôle politique.
La justice internationale étranglée financièrement
À la suite de l’émission des mandats d’arrêt par la Cour pénale internationale (CPI) en novembre 2024 visant le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, et son ex-ministre de la Défense Yoav Gallant, les États-Unis ont répliqué par l’imposition de sanctions directes contre des responsables de l’institution : le procureur, ses adjoints et six juges, dont le Français Nicolas Guillou.
Les mesures coercitives qu’ils subissent se traduisent par de graves difficultés bancaires. Ils ont notamment perdu la possibilité d’utiliser leurs cartes bancaires internationales, entravant directement leur travail et leur vie personnelle. Plus largement, l’effet dissuasif de ces sanctions s’étend à l’institution elle-même car, pour minimiser les risques légaux, les institutions financières internationales choisissent plutôt de se conformer aux exigences américaines, refusant désormais, de manière préventive, certaines transactions avec la CPI et des organisations civiles collaboratrices.
mise en ligne le 9 octobre 2025
Mathilde Goanec sur www.mediapart.fr
Les salariés de JDE Peet’s, qui fabriquent les capsules de café L’Or près de Saint-Étienne, viennent de remporter une manche pour un meilleur partage des richesses dans leur entreprise. S’ils regardent souvent de loin les débats partisans du moment, ils appellent à s’inspirer de leur « solidarité ».
Andrézieux-Bouthéon (Loire).– Son téléphone sonne sans arrêt, tout le monde vient aux nouvelles. Mais mercredi 8 octobre, ce n’est pas de l’éventuelle nomination d’un nouveau premier ministre ou d’une éventuelle suspension de la réforme des retraites qu’on parle à Jérôme Stravianos, délégué syndical CFDT de l’usine JDE Peet’s à Andrézieux-Bouthéon.
« Ouais, on vient de signer à l’instant, c’est bon », répond invariablement le responsable syndical du site situé à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Saint-Étienne. Après seize jours de grève, une semaine de blocage des camions à l’entrée de l’usine et un rond-point occupé jour et nuit, la direction de cet énorme groupe de café basé à Amsterdam et coté en Bourse a enfin lâché sur les augmentations de salaires que réclamaient les grévistes – 180 personnes au pic de la mobilisation, soit la moitié de l’usine et la quasi-totalité du personnel de production et de maintenance.
Il était temps, « la fatigue commençait à s’installer », raconte Jérôme Stravianos, près du monticule de palettes qui brûlent pour quelques heures encore. Les salarié·es ont obtenu 160 euros brut supplémentaires par mois, contre les 50 proposés au début de la négociation, ainsi qu’une prime annuelle de 1 500 euros, 500 euros de mieux que ce que la direction proposait au départ.
Une « victoire » revendiquée par les grévistes, qui éclipse l’agitation politique du moment et que l’on célèbre en se tapant dans le dos. Même si les salarié·es sont lucides sur le poids réel des sommes en jeu. Le commerce du café est florissant et JDE Peet’s a engrangé 422 millions de bénéfices au cours des six derniers mois, dont 350 millions reversés aux actionnaires. Du haut de ces montagnes de profits, les augmentations arrachées au forceps ne constituent qu’une poussière.
Car si le groupe néerlandais, qui se donne pour mission incongrue de « libér[er] le potentiel du café et du thé pour créer un avenir meilleur », est inconnu du grand public, ses marques sont célèbres : L’Or, Senseo, Tassimo, Jacques Vabre, Grand’Mère, Maxwell House… L’usine d’Andrézieux-Bouthéon fabrique principalement les capsules de café L’Or qui sont vendues dans toute l’Europe.
Le partage des richesses, donner à chacun sa part du gâteau, c’est aussi tout ce dont les gouvernements successifs ne veulent pas. Christophe, salarié de JDE Peet’s
Christophe dit que le conflit social, auquel il a pris part avec constance, l’a « réveillé ». Et il assure que l’enjeu local « résonne complètement » avec la situation politique qui prévaut au niveau national, et la litanie de blocages institutionnels dans lesquels la France s’englue depuis deux ans. « Le partage des richesses, donner à chacun sa part du gâteau, c’est aussi tout ce dont les gouvernements successifs ne veulent pas, trop occupés par leurs petites personnes », estime le salarié.
Patrice Badiou, qui représentait la CGT dans la négociation, a quant à lui pensé au débat sur la taxe Zucman tandis qu’il bataillait sec pour ses collègues. « Nous faisons face à une société qui est la championne de l’optimisation fiscale, et qui nous a transformés en “centre de coûts” [un site qui concentre les pertes – ndlr] pour payer le minimum d’impôts en France, analyse-t-il. Donc taxer un peu plus les riches, et voir l’opposition que cela soulève, cela nous parle. »
Une « faille » dans le système
Afin d’occuper le rond-point en continu, les salarié·es en cinq-huit (cinq équipes se relaient sur des plages de huit heures) ont reproduit les rotations de l’usine, celles qui avalent régulièrement leurs soirées, leurs nuits et leurs week-ends. Pendant la grève encore, les un·es ont relevé les autres dans un ballet bien rodé. Mais Leila s’est « régalée » de ces moments nouveaux, hors de la routine, à discuter des heures durant avec les collègues.
Bien sûr, la conversation a parfois roulé vers la politique et l’instabilité à la tête de l’État. « S’ils ne réussissent pas à former un gouvernement, ce n’est quand même pas nous qui allons le faire ! Mais ce serait bien que les choses changent, considère la gréviste. Il y a une faille dans le système, ceux qui s’enrichissent, ce sont toujours les mêmes. » Ses collègues et copines ironisent : « Le plein de courses, il est à 300 euros net, et ça, ça ne change pas ! »
C’est une forme d’indifférence qui domine pourtant face aux tractations politiciennes de ces derniers jours. « C’est sûr, on était “focus” sur ce qui nous arrive à nous, mais nous sommes aussi lassés de la politique, explique Slimane. Macron, il change de ministre toutes les cinq minutes, on n’arrive même plus à tenir le compte ! »
L’homme, « douze ans de boîte », préfère évoquer les « vingt balles » seulement d’augmentation obtenus en 2024 malgré des résultats déjà record, l’intéressement qui se réduit comme peau de chagrin en raison d’objectifs à atteindre trop élevés, mais aussi ces « 80 millions d’euros perdus par ligne de production et par jour » quand les ouvriers d’Andrézieux-Bouthéon ont décidé de s’arrêter. « Le moyen d’action, il est ici », revendique Slimane.
« C’est le chaos à Paris, mais les gens vivent leur fin de mois ici, confirme Patrice Badiou. Je suis syndicaliste, je ne dis pas que le système politique actuel et la bataille qu’on mène ici ne sont pas liés. Mais disons que si on regarde l’énergie qu’il faut déployer, on pense que cela a plus de sens de la mettre dans le genre de lutte que nous avons menée ici. »
De cette grève chez JDE Peet’s, historique par sa durée pour celles et ceux qui l’ont conduite, Christophe veut avant tout retenir la solidarité qu’il a ressentie et expérimentée pendant deux semaines. « Et la solidarité, tout là-haut, patrons ou politiques, ils n’aiment pas ça, cingle-t-il. Ce n’est pas facile à gouverner, un peuple solidaire. Et parfois, ça coupe des têtes. »
mise en ligne le 8 octobre 2025
Communiqué CGT sur https://www.cgt.fr/
Le premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé ce lundi sa démission 27 jours seulement après sa nomination, avant même d’avoir prononcé son discours de politique générale et présenté son budget. Depuis sa nomination, les travailleurs et les travailleuses se sont mobilisés à trois reprises pour dénoncer la violence du budget en préparation et exiger des réponses sociales, écrivant ainsi une rentrée sociale inédite.
Au lieu de revoir sa copie, de renoncer aux reculs sociaux (année blanche, réforme de l’assurance chômage, doublement des franchises médicales…), au lieu de mettre en place la justice fiscale et d’abroger la réforme des retraites, Sébastien Lecornu a préféré maintenir le budget et le gouvernement de son prédécesseur. Il n'a pas eu le courage d'affronter les grands patrons et les plus riches et de rompre avec la politique de l'offre d'Emmanuel Macron.
Il est donc le 5e Premier ministre en 2 ans à être contraint à la démission du fait de la violence sociale de sa politique
Encore une fois, au lieu de changer de politique le président de la République fait le choix du chaos institutionnel. Il prend le risque de transformer une crise sociale et démocratique en crise de régime. Le Medef, quant à lui, en multipliant les gesticulations pour empêcher toute justice fiscale et sociale, porte une lourde responsabilité.
Cette décision est d'autant plus grave dans un contexte de tensions géopolitiques majeures, alors que l'extrême droite représente un danger central pour les démocraties, les libertés et les droits sociaux en France et dans le monde.
Les travailleuses et les travailleurs, les jeunes et les retraité·es ont construit une mobilisation historique pendant 2 ans et demi contre la réforme des retraites. Emmanuel Macron a fait le choix de l'ignorer et d'imposer sa réforme par 49-3. Il a donc été sanctionné par les urnes et a perdu toute majorité suite à sa décision de dissoudre l’Assemblée nationale. Les travailleurs et les travailleuses, et la population doivent être entendus. Les dénis démocratiques et les passages en force doivent cesser.
Comme la CGT le martèle : il n'y aura pas de stabilité sans justice sociale
Face à l'irresponsabilité du président de la République, du gouvernement et de leurs alliés patronaux, la CGT appelle au rassemblement des forces de progrès social pour barrer la route à l’extrême droite et gagner enfin la réponse aux urgences sociales et environnementales :
Mettre en place la justice fiscale
Débloquer les moyens nécessaires pour nos services publics et pour la transformation environnementale
Abroger la réforme des retraites
Augmenter les salaires, les pensions et les minimas sociaux
Arrêter les licenciements, réindustrialiser et décarboner le pays
Mettre fin à la chasse aux travailleuses et travailleurs sans papier et à la stigmatisation des étrangers et des précaires
Dans ce contexte d'instabilité maximum, la CGT continuera à prendre toutes ses responsabilités pour que le monde du travail soit enfin entendu
Plus de deux millions de travailleuses et travailleurs, privé.es d'emploi, jeunes retraité.es se sont déjà mobilisé·es les 10, 18 septembre et 2 octobre dans le cadre d'une rentrée sociale d'ampleur historique. Le 9 octobre, à l’initiative des professionnels de la santé et de l’action sociale, de la sécurité sociale et du médicament une manifestation nationale aura lieu pour exiger un tout autre budget de la Sécurité sociale à la hauteur des besoins.
La CGT appelle les travailleuses et les travailleurs à continuer leurs actions dans les entreprises pour les salaires, l’emploi et les conditions de travail.
La CGT continuera à travailler pour renforcer l’unité syndicale et permettre les mobilisations les plus larges.
mise en ligne le 7 octobre 2025
par Maël Galisson sur https://basta.media/
Sept militant·es solidaires risquent dix ans de prison et 250 000 euros d’amendes pour avoir aidé des personnes exilées à passer la frontière lors d’un évènement sportif basque. Leur procès se tient à Bayonne mardi 7 octobre.
La pile de courriers d’auto-inculpation ne cesse de grandir sur la table du café Korail accolé à la gare de Bayonne. « On s’approche des 4000 lettres, on ne pensait pas qu’on arriverait à ce chiffre quand on a lancé la campagne », dit Barthélémy Mottay, qui représente la Fédération syndicale unitaire (FSU) au sein d’un collectif créé en novembre 2024, nommé “J’accuse”. « Beaucoup de personnes ont signé ces lettres, tant dans le Pays basque Nord que dans la partie Sud, mais également à l’international » précise le syndicaliste.
Le collectif rassemble 80 organisations, associations d’aide aux migrants, syndicats, partis politiques. Il mène depuis près d’un an une campagne pour soutenir sept militant·es solidaires des exilé·es, inculpé·es par le parquet de Bayonne. Les quatre hommes et trois femmes sont poursuivi·es pour « avoir facilité l’entrée ou la circulation en France de personnes étrangères », avec la circonstance aggravante que les faits auraient été commis « en bande organisée » selon l’acte d’accusation. Ils et elles risquent jusqu’à dix ans d’emprisonnement et 250 000 euros d’amende. Leur procès se tient mardi 7 octobre à Bayonne.
Le parquet reproche aux prévenu·es d’avoir aidé 36 personnes à passer la frontière le 14 mars 2024, à l’occasion de la Korrika, une course à pied transfrontalière entre les villes d’Irun et de Bayonne. L’action avait ensuite été revendiquée quelques jours plus tard, dans un communiqué signé par une vingtaine d’organisations et accompagné d’une vidéo réalisée pendant la course par un média militant basque, le site Ahotsa info.
Durcissement des contrôles de police
Depuis 2015, les autorités françaises ont rétabli les contrôles aux frontières intérieures de l’espace Schengen. À Hendaye, le long du fleuve Bidassoa, qui fait office de frontière entre l’Espagne et la France, et jusque dans les montagnes des Pyrénées-Atlantiques, cette décision s’est alors traduite par un net durcissement des contrôles de police à l’encontre des étranger·es sans-papiers. Les exilé·es, originaires pour la plupart d’Afrique de l’Ouest, butent alors contre cette frontière verrouillée par les forces de l’ordre.
« Tous les jours, il y a des personnes qui attendent de passer la frontière, reprend Barthélémy Mottay. Quand elles y parviennent et qu’on les voit sur le bord de la route, on s’arrête et on les prend dans sa voiture, tout simplement. » Les habitant·es solidaires déposent ensuite les nouvelles et nouveaux arrivant·es à Bayonne, au centre Pausa, un lieu d’accueil ouvert en 2018 et financé par la communauté d’agglomération du Pays basque.
Elles sont sept personnes à passer en procès cette semaine. Mais « des dizaines d’autres personnes solidaires auraient pu être à la place des sept poursuivi·es », pointe le syndicaliste. Parmi les courriers d’auto-inculpation récoltés par le collectif qu’il anime, on trouve l’artiste basque Fermin Muguruza ou encore les sociologues Ugo Palheta et Michaël Löwy. « C’est aussi une manière de renverser la charge accusatoire, complète Thibaud Catté, du Nouveau parti anticapitaliste, membre du collectif. Ces personnes solidaires n’ont fait qu’aider des gens, or la réponse de l’État français, c’est la répression policière et judiciaire. »
Le militant estime que l’accusation devrait davantage se porter sur la France et les pays européens, responsables selon lui de politiques migratoires ayant provoqué des dizaines de milliers de morts aux frontières extérieures de l’Europe. L’ONG espagnole Caminando fronteras estime ainsi qu’en 2024, plus de 10 400 exilés ont perdu la vie ou ont disparu en mer en tentant de rejoindre l’Espagne, étape migratoire précédant l’arrivée au Pays basque. « Au Pays Basque, au moins neuf personnes exilées sont mortes en tentant de franchir la frontière, noyées dans la Bidassoa ou percutées par un train en longeant la voie ferrée », rappelle Thibaud Catté.
Le procès survient dans un contexte local d’accentuation de la pression policière à l’encontre du réseau militant. « Avant, les personnes solidaires subissaient des contrôles répétés des forces de l’ordre, mais cela ne s’était jamais soldé par des poursuites judiciaires », note Amaia Fontang, membre de la fédération Etorkinekin-Diakité, qui regroupe 12 associations de soutien aux personnes exilées mobilisées dans le Pays basque.
Les choses ont changé en mars 2023, quand trois militant·es ont été placé·es en garde à vue, pour « infraction d’aide à l’entrée, à la circulation et au séjour irrégulier d’étrangers en France. « Un des militant·es a appris au cours de sa garde à vue qu’il était surveillé depuis des mois, qu’il avait été mis sur écoute », rappelle Amaia Fontang.
Le parquet saisi par le préfet
Si aucune suite judiciaire n’a été donnée après ces gardes à vue, Amaia Fontang y voit malgré tout « un moment charnière ». Pour elle, les poursuites engagées suite à l’action menée pendant la Korrika, qui se sont soldées en octobre 2024 par le placement en garde à vue des sept personnes aujourd’hui mises en cause, représente un pas de plus dans « la criminalisation des solidaires ».
« Cette affaire revêt un caractère particulier, notamment car c’est le préfet des Pyrénées-Atlantiques qui a saisi le procureur », note pour sa part maître Maritxu Paulus Basurco, avocate de six des sept prévenu·es. Elle plaidera la relaxe lors de l’audience. « On se pose beaucoup de questions, ajoute-t-elle. Sept personnes sont accusées uniquement à partir d’une vidéo qui a été rendue publique après la Korrika. Pourquoi ces personnes-là plus que d’autres comparaissent ? »
Initialement prévu le 28 janvier dernier, le procès avait été reporté au 7 octobre, afin de permettre au parquet de Bayonne d’examiner les questions préjudicielles que les avocates des solidaires souhaitaient poser à la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), à propos notamment de l’interprétation du délit d’aide à l’entrée de migrants sur le sol français lorsqu’il s’agit d’un geste purement humanitaire.
Des personnes solidaires assimilées à des passeurs
« À Bayonne, le tribunal a l’habitude de juger des personnes qui ont fait passer la frontière à des personnes exilées avec une contrepartie, développe l’avocate Maritxu Paulus Basurco. Ce n’est pas du tout le cas dans cette affaire, où on est dans un acte militant. » Pour l’avocate, il s’agit ici « d’une action de désobéissance civile ».
À l’approche du procès, plusieurs élu·es locaux ont exprimé·es leur soutien aux militant·es solidaires. Dans un manifeste rendu public en septembre, 17 maires de villes basques situées de part et d’autre de la frontière, dont les élu·es d’Hondarribia, de Ciboure et d’Urrugne, demandent l’acquittement des sept citoyen·nes poursuivi·es et revendiquent « la nécessité d’une politique migratoire humaniste et réaliste dans laquelle la garantie des droits de toutes et tous sera une priorité ».
Dans un post Instagram du 1er octobre, les député·es Capdevielle Colette (Parti socialiste) et Peio Dufau (Euskal Herria Bai, une coalition de partis de gauche du Pays basque) défendent les militant·es poursuivi·es « pour avoir agi par humanité et solidarité » et déplorent que ce procès « criminalise la solidarité ».
Amaia Fontang craint que ce procès ne participe à jeter le discrédit sur le réseau d’aide aux exilés, « en diffusant, dans les médias et dans l’opinion publique, l’idée que des personnes solidaires soient assimilées à des passeurs ». La situation n’a toutefois pas atteint la détermination de la militante basque : « On se retrouve face à des autorités préfectorales et judiciaires qui essaient d’enrayer le mouvement de solidarité avec les exilés. Mais cette dissuasion ne fonctionnera pas, nous continuerons à aider et accompagner ces personnes. »
mise en ligne le 6 octobre 2025
Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Pendant que Raphaël Glucksmann faisait sa rentrée à La Réole en réitérant son rejet de toute alliance avec La France insoumise, un collectif citoyen manifestait dans une commune voisine contre le Rassemblement National. Face à l’extrême droite qui convoite cette circonscription rurale gagnée par LFI en 2024, la demande d’unité à gauche n’a pas disparu.
La Réole, Saint-Macaire (Gironde).– Bernard n’est pas un fervent défenseur des partis de gauche. Béret vissé sur la tête, le retraité a plutôt tendance avec l’âge à se radicaliser plus à gauche qu’eux. Syndiqué à la CGT quand il officiait comme technicien du spectacle, il a fini par rejoindre l’anarchiste Confédération nationale du travail (CNT). Et pourtant, dimanche 5 octobre à Saint-Macaire, village de 2 500 habitant·es en Gironde dans lequel il réside depuis vingt ans, il défend l’union de la gauche.
« Du NPA [Nouveau Parti anticapitaliste – ndlr] jusqu’à certains du PS [Parti socialiste – ndlr], on est tous solidaires contre un même ennemi », dit-il en choisissant ses mots. Cet ennemi, c’est l’extrême droite qui tisse sa toile dans le département, comme partout en France. Ce jour-là, le militant a donc encore une fois pris le chemin de la rue pour protester, alors qu’Edwige Diaz, députée de la 11e circonscription de Gironde et vice-présidente du Rassemblement national (RN), tient une réunion publique dans la salle municipale François-Mauriac.
Officiellement, l’événement fait office de bilan de mandat pour l’élue d’extrême droite, mais la présence de François-Xavier Marques, ancien candidat aux législatives et référent du RN dans la 9e circonscription, ne trompe personne sur la volonté du parti de s’implanter là où il n’est pas encore installé. Dans la 12e circonscription, dont Saint-Macaire fait partie, une députée de La France insoumise (LFI), Mathilde Feld, a été élue de justesse – avec 480 voix d’écart – face au RN en 2024, sous la bannière du Nouveau Front populaire (NFP).
« C’est une députée aux abois, elle se sait extrêmement menacée sur sa circonscription en cas de dissolution », a déjà eu l’occasion de dire Edwige Diaz à son sujet. Les élections municipales sont aussi dans le collimateur du parti de Marine Le Pen. Pour assister à la réunion de Saint-Macaire, il fallait s’inscrire. Manière de se constituer un fichier à l’approche de cette échéance, en mars 2026, et en cas d’imprévu – une dissolution, que la composition du nouveau gouvernement révélée dimanche soir et la démission du premier ministre, Sébastien Lecornu, dès le lendemain, ne font que rendre plus probable à terme.
Une résistance locale unitaire
Bernard a répondu à L’Appel du 18 mai, un collectif citoyen formé depuis les élections européennes de 2024, dont le tract très neutre en apparence et vierge de tout logo a essaimé partout dans le village : « Nous sommes la majorité ! Nous ne voulons pas que le fascisme et le racisme prospèrent dans nos sociétés », se concluait-il. Environ 150 personnes ont suivi son exemple. « RN, parti corrompu », « Marre des fachos », lit-on sur les pancartes confectionnées pour l’occasion.
« La résistance locale doit se construire. On n’a pas la garantie que Mathilde Feld soit reconduite si on ne se mobilise pas dès maintenant pour les municipales », prévient au micro Jacques, un membre du collectif, avant que des militant·es reprennent des airs connus avec des paroles engagées à la manière des Goguettes, sous le kiosque à musique du village. La réunion du RN commence à quelques dizaines de mètres de là, sous les huées et le regard patibulaire du service de sécurité. Quelques retardataires entrent, parfois une capuche sur la tête pour se cacher – ici tout le monde se connaît.
Des crânes rasés et des chaussures coquées ont aussi été aperçus. Deux mondes se font face. Le maire Cédric Gerbeau a fait valoir dans un communiqué « le principe d’égalité et la liberté de réunion », précisant que la majorité municipale « s’oppose fermement à tous les préceptes développés historiquement par ce parti politique d’extrême droite ». La réservation de la salle n’avait pas été faite au nom du RN. Sylvain Capelli, adjoint au sport présent au contre-rassemblement, fait face aux récriminations des militant·es de gauche en pointant le manque de solidarité des élu·es locaux du département.
Ces derniers craignent de braquer un électorat qui se manifeste toujours plus massivement dans les urnes. Bernard l’admet : « Dans les milieux ruraux, les gens ne s’informent que par la télé, et on sait ce que c’est devenu : des médias clairement d’extrême droite, qui font de la propagande et tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je connais dans le coin des gens qui se laissent laver le cerveau en regardant ça. » Entre deux slogans lancés devant la salle municipale, qui s’est remplie d’une centaine de personnes, Annie Descot, militante à Attac, rapporte le même constat : « Dans mon village, ce sont les mêmes qui votaient François Hollande il y a quinze ans. »
Si l’on suit son regard, la responsabilité de l’ancien président socialiste, dont le quinquennat a dévasté la gauche, est engagée. Celle d’Emmanuel Macron, qui n’a accédé à aucune des revendications des Gilets jaunes, aussi. « La colère est profonde », dit-elle en espérant « que le NFP gardera sa structuration » en cas de dissolution. Pour elle, seul un « rassemblement le plus large possible de la gauche » permettrait de résister. « Et pas des sociaux-libéraux », précise-t-elle.
« Les gens veulent une gauche combative »
Au même moment, à quinze kilomètres de là, le long de la Garonne, Raphaël Glucksmann concluait ses journées de rentrée à La Réole. Le fondateur de Place publique a lui aussi l’hypothèse d’une dissolution en tête, mais il martèle qu’il n’y aura plus d’alliance avec LFI. « Si le seul objectif est de barrer la route au RN, alors avoir un candidat LFI est la pire des choses possibles », assumait-il devant des journalistes, samedi 4 octobre. Le credo de Place publique a fini par infuser dans une bonne partie du PS, qui avait envoyé une délégation de représentant·es.
Mais même chez les sympathisant·es de l’eurodéputé, l’idée fait grincer des dents. Gaétan Loustalot, jeune élu de 23 ans au conseil municipal de La Réole – ville dirigée par le maire Place publique Bruno Marty –, n’a pas oublié les tags retrouvés à la mi-septembre dans la commune de 4 500 habitant·es : une flopée d’insultes racistes et un vœu sinistre : « Bardella 2027 », « RN 2027 »… « Le climat n’a pas beaucoup évolué dans le territoire depuis les législatives de 2024, mais en cas de dissolution, s’il n’y a pas une alliance à gauche, la circonscription peut basculer. Si la députée sortante fait face à une candidature PS, ce sera compliqué », dit-il, un peu gêné.
« C’est certain que cela pénaliserait la gauche, alors que des pans entiers de la population penchent très fort vers le RN, abonde Guillemette Tracou, investie dans la vie associative locale. Beaucoup de gens ont été déçus que Bruno Marty ne soit pas investi en 2024, mais Mathilde Feld est aussi une femme de valeur. »
Lors d’une table ronde dimanche 5 octobre sur les « petites communes », le sujet de la montée du RN était en arrière-plan, sans que la réponse politique de la gauche soit abordée. Bouchra Talsaoui et Khalid Benjilali, qui tiennent le Café de la gare de La Réole depuis 2021, ont pourtant été marqués par l’épisode des tags. Ils rapportent que des client·es assument désormais un vote RN, ce qui n’était pas le cas avant. « Il faut que la gauche soit unie, c’est clair, dit Khalid, qui y intègre LFI. Vu le contexte économique, les gens veulent une gauche combative, une gauche qui retrouverait son projet initial. La division serait délétère. »
En 2022, le maire Bruno Marty s’était présenté aux législatives en dissidence à la candidature de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), déjà représentée par Mathilde Feld. Il avait obtenu 9,7 % des suffrages exprimés. En 2024, il n’avait pas réitéré. Que fera-t-il aux prochaines échéances, alors que Raphaël Glucksmann n’arrête pas de répéter que la rupture avec LFI est « définitive » ?
« Quand on discute avec les gens, ils ont l’impression qu’on leur demande de faire un choix entre l’extrême gauche et l’extrême droite. Dans le monde rural, le discours de LFI, souvent orienté vers la France des banlieues, ne passe pas. Il faut que la ligne politique soit claire, sinon les gens de gauche finiront par s’abstenir, voire voter RN », déclare l’édile. À propos du rassemblement contre le RN à Saint-Macaire, il commente : « Ces initiatives sont importantes, mais ça ne fera pas tout. Il faut parler aux Français, on a besoin d’une gauche qui ne juge pas le monde rural. »
À La Réole ce week-end, Raphaël Glucksmann, persuadé qu’il ne faut pas laisser le sujet de l’identité française au RN, avait teinté son discours de patriotisme : « Il y a dans ce pays une angoisse sur ce que veut dire être français, il faut y répondre. » L’angoisse tout aussi réelle sur ce que voudrait dire une gauche divisée, ou qui tournerait le dos à ses engagements, était absente.
mise en ligne le 5 octobre 2025
Luis Reygada sur www.humanite.fr
Le gouvernement de coalition de gauche mené par Pedro Sanchez fait figure de meilleur élève européen en menant des politiques inverses aux diktats néolibéraux et austéritaires. L’État providence espagnol fait recette. Étonnant ?
Fort d’un bilan économique qui se distingue très clairement dans une Europe atone, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, pouvait, fin juillet, lors de la présentation de son bilan annuel, affirmer que le pays qu’il dirige depuis juin 2018 « traverse l’une des périodes les plus prospères de son histoire démocratique ».
Exagération de la part du chef d’État socialiste, qui assume en plus vouloir continuer à renforcer sa politique d’« État providence », pour le bénéfice de la plus grande partie de la population ? N’en déplaise à son opposition, les chiffres lui donnent raison, et certains vont même jusqu’à parler de « miracle espagnol ».
Le royaume ibérique fait d’ailleurs office de locomotive de l’Union européenne (UE), paraissant laisser loin derrière les conséquences des crises économiques liées à la pandémie de Covid (récession) puis à la guerre en Ukraine (inflation). Même la guerre commerciale déclarée par les États-Unis paraît à peine effleurer l’économie espagnole.
Des statistiques au beau fixe
L’année dernière, le produit intérieur brut (PIB) de l’Espagne – la quatrième économie de la zone euro – avait bondi de 3,5 %, soit une progression quatre fois supérieure à la moyenne de l’UE. Pour 2025, le taux de croissance ne devrait atteindre « que » 2,7 %, alors que la Commission européenne prévoit une croissance moyenne de 0,9 % dans l’UE.
L’Espagne devance ainsi toutes les grandes économies voisines (0 % de croissance prévue pour l’Allemagne, 0,6 % pour la France et l’Italie) et va même jusqu’à représenter à elle seule 50 % de la croissance de la zone euro.
En parallèle, le déficit public de l’Espagne affiche sa quatrième année consécutive de baisse (2,8 % du PIB, soit 44,6 milliards d’euros), une tendance que suit aussi la courbe du chômage : même si, avec 10,3 %, son taux reste bien plus élevé que la moyenne européenne (6 %), il est actuellement à son plus bas niveau depuis 2008.
Aujourd’hui, le pays – qui accumule le quart des nouveaux emplois créés dans l’UE durant ces cinq dernières années – compte 2,3 millions d’emplois de plus qu’avant la pandémie, tandis que son PIB par habitant a augmenté de 16,4 %.
Le pouvoir du pouvoir d’achat
Pour atteindre ce niveau de dynamisme, l’Espagne s’appuie sur plusieurs leviers. Un commerce extérieur avec le vent en poupe et peu dépendant des États-Unis (son 6e partenaire commercial), des entreprises qui investissent (+ 2,1 %), un tourisme (2e place mondiale) qui bat tous les records avec 94 millions de visiteurs étrangers en 2024 (+ 10 %) et 126 milliards d’euros dépensés par ceux-ci (+ 16 %).
Les aides de l’UE jouent aussi un rôle considérable : avec 55 milliards d’euros reçus depuis 2021, Pedro Sanchez a fait de l’Espagne le premier pays bénéficiaire depuis le lancement des divers plans de relance destinés à aider les États membres de l’UE à se remettre de la pandémie de Covid.
Le gouvernement a très clairement fait de la captation de ces ressources une de ses priorités, facilitant les démarches aux différents niveaux administratifs pour ne pas laisser échapper la manne bruxelloise.
Néanmoins, ce sont surtout la hausse de la consommation des ménages (+ 2,8 % annuels) ainsi que de la consommation publique (+ 18,4 % depuis l’avant-pandémie, 7 points de plus que la moyenne de l’UE) qui sont les facteurs réellement déterminants de l’autre côté des Pyrénées.
L’austérité n’est pas un passage obligé
Pour la gauche au pouvoir en Espagne, c’est avant tout l’inverse du modèle néolibéral promu par Bruxelles qu’il fallait surtout suivre, et mettre en place au contraire une politique de la demande, basée sur le moteur qu’est l’emploi.
« À partir de 2020, avec l’arrivée du premier gouvernement de coalition, un changement de stratégie clair s’est opéré en matière de politique économique. La politique d’austérité et de dévaluation salariale – imposée après la crise financière de 2008 et très coûteuse en termes de bien-être social – a été abandonnée au profit d’une politique budgétaire expansionniste », explique l’économiste Ignacio Alvarez Peralta, secrétaire d’État aux Droits sociaux entre 2020 et 2023 et actuellement professeur à l’université autonome de Madrid.
Pour lui pas de doute : avec une hausse du pouvoir d’achat à la suite d’un bond de 60 % du salaire minimum en cinq ans (1 184 euros net par mois aujourd’hui) et une réforme du travail, en 2022, qui a notamment transformé 1,5 million de CDD en CDI tout en renforçant une série de droits pour les travailleuses et les travailleurs, difficile d’échapper à une « phase de croissance remarquable »…
Soutenues par une augmentation de la consommation publique (croissance réelle de 40 % des dépenses publiques entre 2019 et 2024) et de la consommation privée, ainsi que des recettes fiscales (+ 10 % durant le premier semestre 2025), notamment grâce à de nouveaux impôts visant les revenus du capital et les plus hauts contributeurs, qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales.
L’emploi, source de richesse
En définitive, les performances économiques de l’Espagne n’ont rien d’un miracle, et c’est plutôt du côté du dynamisme de l’emploi qu’il faut se pencher, ainsi que du rôle positif et clairement assumé par le gouvernement que joue l’immigration, primordiale pour maintenir sur le long terme le marché du travail à flot ainsi que l’équilibre financier du système des retraites.
« Plus d’emplois, c’est plus de richesses susceptibles d’être distribuées sous forme de salaires, plus de cotisations sociales, plus de rentrées fiscales, et plus d’investissements publics », souligne Denis Durand, membre de la commission économique du PCF.
Pour cet ancien directeur adjoint à la Banque de France, les points forts de l’économie espagnole révèlent combien les politiques économiques menées dans la zone euro – compression et précarisation des emplois, obsession de la baisse du coût du travail, appauvrissement des services publics – « sont aberrantes ».
L’immigration facteur de croissance ?
« La contribution des travailleurs migrants à notre économie, notre système social ou à la soutenabilité des retraites est fondamentale. Pour l’Espagne, la migration est synonyme de richesse, de développement et de prospérité », déclarait Pedro Sanchez l’année dernière.
Dans une récente étude, le think tank Terra Nova s’est penché sur la question en montrant « comment un pays garde-frontière de l’Europe a su transformer l’immigration en levier de croissance et de vitalité démographique », en misant notamment sur des régularisations d’ampleur de travailleurs sans papiers, l’inclusion par le travail et le dialogue social. Le tout encadré par des choix politiques, économiques, démographiques ainsi qu’une approche humaniste assumés par Madrid, et largement soutenus dans l’opinion publique.
Luis Reygada sur www.humanite.fr
Pour le député de Sumar Manuel Lago, le gouvernement espagnol prouve que les politiques de progrès social favorisent à la fois les travailleurs et l’économie.
Comment expliquez-vous le dynamisme de l’économie espagnole ?
Manuel Lago : Nous sommes face à ce que j’appelle un cercle vertueux, multifactoriel, mais principalement stimulé par les moteurs que sont l’emploi et le travail, c’est-à-dire à contre-courant du modèle classique libéral. L’élément clé de notre croissance est la demande intérieure.
Cette demande est stimulée par la consommation des ménages, l’investissement, les dépenses publiques…
Manuel Lago : Effectivement, mais à cela s’est ajouté un changement de paradigme en matière de relations de travail. La crise financière de 2008 avait été suivie d’une décennie d’austérité pendant laquelle le modèle promu par l’Union européenne consistait à dévaluer le facteur travail, pour « être compétitif ». L’arrivée de la gauche au pouvoir a entraîné une réorientation radicale.
Qu’entendez-vous par « changement de paradigme en matière de relations de ravail » ?
Manuel Lago : Avec l’arrivée au pouvoir de partis à la gauche du Parti socialiste – d’abord avec la coalition Unidas Podemos (en janvier 2020) puis avec Sumar (depuis novembre 2023 avec l’actuel gouvernement Sanchez III – NDLR) –, les politiques de précarisation, d’emploi mal rémunéré et de réduction des droits ont été abandonnées au profit d’une nouvelle orientation reposant sur trois axes.
D’abord, une intervention de l’État face à la crise provoquée par la pandémie de Covid, avec des mesures visant à protéger les emplois et le tissu productif. Auparavant, toute crise entraînait chez nous des licenciements massifs (3,5 millions d’emplois détruits après 2008).
Ensuite, un changement en matière de politique salariale, avec un salaire minimum qui est passé de 736 euros par mois en 2019 à 1 184 euros aujourd’hui, soit une augmentation de 61 %. Le troisième axe est la réforme du travail, approuvée en février 2022.
Il s’agit du décret-loi « pour la garantie de la stabilité de l’emploi et la transformation du marché du travail »…
Manuel Lago : Tout à fait. Il est le fruit d’un accord atteint par le gouvernement représenté par la ministre du Travail, Yolanda Diaz, après plusieurs mois de dialogue social avec les syndicats de travailleurs et patronaux. Ce texte a modifié les relations de travail, notamment en privilégiant les contrats à durée indéterminée plutôt que ceux à durée déterminée. Depuis, le taux de CDD est passé de 30 % à 12 %.
Quelles sont les conséquences de la politique de sécurisation de l’emploi ?
Manuel Lago : Avoir de la stabilité change la vie de millions de personnes. Nous sommes passés d’un modèle néolibéral socialement très injuste à un modèle avec des emplois stables, mieux rémunérés et offrant davantage de droits. Cela favorise la consommation, et si l’on ajoute les augmentations des retraites (10 millions d’ayants droit) ainsi que des allocations perçues par les chômeurs (2 millions d’ayants droit), nous atteignons ce cercle vertueux dans lequel la population a plus de pouvoir d’achat et consomme davantage, principalement dans sa communauté, générant une demande et une activité accrues pour les entreprises locales, qui, à leur tour, embauchent…
Qu’en est-il du poids du secteur touristique dans le PIB ou du rôle de l’immigration dans la croissance ?
Manuel Lago : Ce cercle vertueux a aussi enclenché un début de changement dans notre structure productive. Le relèvement des normes du travail élimine du marché les entreprises qui s’appuient sur la surexploitation des travailleurs, et renforce au contraire les entreprises les plus solides.
S’il est vrai que le tourisme joue un rôle très important, ce ne sont plus la construction, le commerce et l’hôtellerie qui sont les secteurs où l’emploi augmente le plus, mais bien les activités productives qui génèrent le plus de valeur. Le chômage vient d’atteindre son taux le plus bas depuis 2008 (10,3 % – NDLR) ; les migrants qui viennent en Espagne trouvent du travail car il y a une croissance et des entreprises qui recherchent de la main-d’œuvre.
Les grandes entreprises se portent en effet très bien, et la Bourse de Madrid bat des records…
Manuel Lago : Je pense que c’est la grande leçon que donne l’Espagne, en mettant en œuvre ce que l’on pourrait appeler un « keynésianisme de gauche du XXIe siècle ». Nous démontrons que les politiques de progrès social améliorent non seulement la vie d’une part importante de la population, mais ont aussi un impact positif sur l’ensemble de la société.
Notre formule n’est pas parfaite, mais elle fonctionne. Nous sommes le gouvernement le plus progressiste d’Europe, avec un modèle dont la force et le succès résident dans l’unité de la gauche.
Quels sont les prochains chantiers de ce gouvernement ?
Manuel Lago : La réduction du temps de travail, pour passer de 40 à 37,5 heures hebdomadaires sans réduction salariale. Ce projet de loi a déjà été approuvé par le Conseil des ministres et doit maintenant être débattu au Congrès. Il s’agit d’une mesure qui profitera tant aux travailleurs qu’aux entreprises et qui met en jeu la justice sociale.
mise en ligne le 4 octobre 2025
Pierre Barbancey sur www.humanite.fr
Alors que le président des États-Unis avait lancé un ultimatum, le mouvement palestinien a répondu vendredi soir, en se disant prêt à libérer tous les Israéliens, vivants et morts, encore retenus dans la bande de Gaza. La Maison-Blanche a ordonné à Israël de cesser de bombarder ce territoire palestinien.
Le Hamas n’aura pas attendu l’échéance de l’ultimatum lancé par Donald Trump, à son plan de paix présenté le 29 septembre à la Maison-Blanche, pour donner sa réponse, qui sonne comme un « oui, mais ». Le Jihad islamique a fait de même.
Après avoir donné soixante-douze heures de délai, le président états-unien s’était fait plus pressant le jeudi 2 octobre en exigeant une réponse d’ici dimanche soir. L’organisation islamiste, que l’on disait divisée sur l’attitude à adopter, est finalement intervenue vendredi soir. Le mouvement accepte de libérer tous les prisonniers israéliens détenus à Gaza (ils seraient 48, dont la moitié sont toujours vivants), « d’une manière qui permette » la fin de la guerre israélienne et un retrait total de la bande de Gaza. Il a également affirmé qu’il remettrait le pouvoir à Gaza à un groupe de technocrates palestiniens. Pour le reste du plan en 20 points de Trump, qui comprend le désarmement du groupe, il a déclaré qu’il devrait être « discuté dans un cadre national palestinien global, dans lequel le Hamas sera inclus et contribuera en toute responsabilité ».
« Israël doit immédiatement cesser de bombarder Gaza »
Immédiatement après, Trump a salué cette réponse du Hamas, écrivant même sur son site Truth Social qu’il pensait que le groupe palestinien était « prêt pour une PAIX durable », avec l’utilisation de majuscules dont il est coutumier. Il a même ajouté : « Nous discutons déjà des détails à régler. Il ne s’agit pas seulement de Gaza, mais de la paix tant recherchée au Moyen-Orient. » Plus surprenant sans doute est l’ordre lancé à Benyamin Netanyahou : « Israël doit immédiatement cesser de bombarder Gaza ».
Pour Ayman Odeh, chef de file des députés communistes israéliens à la Knesset, le parlement israélien, « depuis que le Hamas a répondu positivement à la proposition, Netanyahou n’a pas dormi. La réponse de Trump le rend fou et il fera tout pour saboter l’accord et la fin de la guerre destructrice à Gaza. Netanyahou sabote et sabotera tout ce qui pourrait mettre fin à la guerre, car il n’a rien à offrir, si ce n’est davantage de destruction, de dévastation et de bombardements. Il ne doit pas être autorisé à agir ainsi. »
On se souvient que, lors de la présentation du plan, aux côtés de Donald Trump, le premier ministre israélien avait dit « soutenir » l’initiative et avait souligné, en anglais, que si le Hamas rejetait le plan, « ou s’il l’acceptait et faisait ensuite tout pour le contrer », Israël « finirait le travail tout seul ». Changement de ton quelques heures plus tard, en s’adressant, en hébreu cette fois, aux Israéliens. Il révélait (quel scoop !) qu’il n’avait pas accepté la création d’un État palestinien et promettait que l’armée israélienne resterait dans la majeure partie de Gaza.
« La raison de cet accueil conditionnel d’un plan qui répond à la plupart des exigences israéliennes, utilisant une formule du ” oui, mais ” sans acceptation ni rejets complets, est que le rejet équivaut à un suicide politique et militaire, car il offre à Israël une couverture régionale et internationale pour poursuivre son génocide avec une férocité accrue », estime Hani al Masri, directeur de Masarat, le Centre palestinien de recherche politique et d’études stratégiques, basé à Ramallah. « À l’inverse, poursuit-il, une acceptation absolue signifie une reddition sans garanties quant à l’arrêt de la guerre, à la prévention des déplacements, au retrait et à la reconstruction. Le Hamas parie que la principale préoccupation de Trump est de réaliser un exploit personnel qui satisfasse son ego et augmente ses chances de remporter le prix Nobel de la paix. Cela peut se faire par un échange de prisonniers et un cessez-le-feu, tandis que les autres questions restent secondaires à ses yeux. »
Prochaine étape : de probables discussions au Caire
Des discussions devraient très prochainement démarrer au Caire. « Le mouvement confirme sa volonté d’entamer immédiatement des négociations par l’intermédiaire de médiateurs pour discuter des détails », a fait savoir le Hamas. Avec dans un premier temps, la question de la libération des captifs israéliens. Mais Tel-Aviv va certainement s’efforcer de poser le plus rapidement possible la question du désarmement de l’organisation islamique.
Il semblerait que vendredi soir, les opérations militaires israéliennes se soient ralenties et même arrêtées. « Après l’annonce de la nouvelle, les cris de joie ont retenti dans les camps de déplacés. Maintenant, tout le monde est optimiste, tout le monde en parle. Tout le monde dit que ça va enfin finir et que nous allons retourner dans la ville de Gaza », a fait savoir à l’Humanité, la journaliste Maha Hussaini qui se trouve dans l’enclave palestinienne.
Clothilde Mraffko et Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr
Le mouvement islamiste palestinien a fini par accepter le plan de Donald Trump mais demande à négocier en amont de la libération de tous les otages israéliens. Il exige également de continuer à faire partie du paysage politique.
Le président états-unien Donald Trump avait donné « trois ou quatre jours » au Hamas pour répondre à son plan pour Gaza. Le mouvement islamiste, divisé entre sa direction à l’étranger et des commandants dispersés sur le terrain dans l’enclave palestinienne, a semblé mener d’intenses tractations internes dont quasiment rien n’a filtré. Il a fini par donner sa réponse vendredi 3 octobre au soir, via un communiqué diffusé sur sa chaîne Telegram.
Le groupe palestinien s’est dit prêt à libérer tous les otages israéliens, vivants et morts, afin de mettre fin à la guerre génocidaire d’Israël à Gaza et d’assurer le retrait des forces israéliennes.
Le plan Trump, concocté sans les Palestinien·nes et présenté le 29 septembre, propose un cessez-le-feu sans garanties pour le Hamas. Ce dernier est sommé de désarmer et de libérer les otages en une seule fois, sans être assuré que la partie israélienne respectera ses engagements. Israël s’est d’ailleurs empressé de faire savoir qu’il conserverait le contrôle sécuritaire de la bande de Gaza, y compris en se maintenant sur le terrain.
Le mouvement palestinien a donc mis un bémol à son approbation, évoquant des «négociations par l’intermédiaire des médiateurs afin de discuter des détails de cet accord ».
Cette déclaration a été saluée par Donald Trump. « Sur la base de la déclaration qui vient d’être publiée par le Hamas, je crois qu’ils sont prêts pour une paix durable. Israël doit immédiatement arrêter le bombardement de Gaza, pour qu’on puisse sortir les otages rapidement et en sécurité ! C’est beaucoup trop dangereux actuellement pour le faire. Nous sommes déjà en discussion sur les détails à finaliser. Il ne s’agit pas seulement de Gaza, il s’agit d’une paix recherchée de longue date au Moyen-Orient », a-t-il affirmé sur son réseau Truth Social.
« Nous avons maintenant la possibilité d’avancer de manière décisive vers la paix », a de son côté indiqué le président français Emmanuel Macron sur X.
Israël a pris acte de la réponse du mouvement palestinien et dit samedi se préparer « pour la mise en œuvre immédiate de la première étape du plan Trump pour la libération de tous les otages », sans évoquer à ce stade d’autres aspects du plan.
Mais la Défense civile de Gaza a fait état d’un pilonnage israélien « violent » nocturne ayant fait six morts dans le territoire palestinien affamé et assiégé.
« Les troupes israéliennes mènent toujours des opérations à Gaza-ville, et il est extrêmement dangereux d’y retourner. Pour votre sécurité, évitez de retourner dans le nord ou de vous approcher des zones où les troupes sont actives, y compris dans le sud de la bande de Gaza », a déclaré pour sa part Avichay Adraee, un porte-parole de l’armée israélienne.
Le Hamas veut rester dans le jeu politique
La feuille de route israélo-états-unienne inclut une mise sous tutelle de l’enclave palestinienne qui serait régie par des technocrates palestiniens dont on ignore tout, placés sous l’autorité d’un conseil de paix piloté par les États-Unis et dont l’ex-premier ministre britannique Tony Blair serait membre.
Cette « dépossession du territoire et de l’avenir politique pour les Palestiniens est une ligne rouge, car elle touche à l’essence même du Hamas, qui fait partie du mouvement national palestinien pour aboutir à l’autodétermination d’un État palestinien », analyse Sarah Daoud, docteure en science politique associée au Centre de recherches internationales de Sciences Po et en post-doctorat à Sciences Po Grenoble.
Le Hamas s’est dit prêt à confier l’administration de Gaza à un organisme indépendant de technocrates palestiniens, « sur la base du consensus national palestinien et du soutien arabe et islamique » - sans mention donc du tandem Trump/Blair.
Il a en revanche posé une condition qui pourrait compliquer les discussions à venir : les questions qui entourent « l’avenir de la bande de Gaza et les droits légitimes du peuple palestinien » seront traitées « dans le cadre d’un cadre national palestinien global, auquel le Hamas participera et contribuera de manière responsable ». Le mouvement islamiste entend donc rester dans le jeu politique.
Du côté des chancelleries occidentales et arabes, l’éviction du Hamas des plans pour le « jour d’après » à Gaza a fini par faire consensus. À l’ONU, fin juillet, un texte à l’initiative de la présidence franco-saoudienne de la conférence sur la Palestine acte la condamnation du 7-Octobre, l’appel au désarmement du Hamas et à son exclusion de la gouvernance de la bande de Gaza. Des points qui nourrissent à l’époque les réserves de plusieurs pays de la région, dont la Turquie et le Qatar, perçus comme proches du Hamas.
À New York, la France fait passer le message suivant : puisqu’elle, le Royaume-Uni, le Canada et d’autres ont avancé sur la reconnaissance de la Palestine, aux pays arabes de faire un pas vers les positions occidentales. Chacun mesure qu’il sera impossible d’embarquer les États-Unis et Israël sans une condamnation ferme du Hamas. L’Arabie saoudite finit de convaincre les Turcs et Qataris de ratifier le document.
« Chaque mot a fait l’objet d’une négociation serrée, c’était vraiment âpre », raconte un diplomate français qui a participé aux échanges. « C’est une victoire considérable, historique », se félicite à l’époque le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot.
Une étape supplémentaire est franchie le 12 septembre, lorsque l’Assemblée générale approuve la « déclaration de New York » à une large majorité de 142 États. Avec les promesses de réforme de l’Autorité palestinienne, les alinéas concernant le Hamas sont présentés par la France et l’Arabie saoudite comme le point de bascule ayant convaincu Donald Trump. « Ça a ôté tout prétexte à Israël de continuer de refuser le dialogue », affirme le diplomate cité plus haut.
Hamas sous pression
La mise à l’écart du Hamas a été décidée sans négociations de terrain. « Ce parachutage de solutions politiques par le haut, on sait très bien que sur le long terme, ça ne fonctionne pas, remarque Sarah Daoud. Ce n’est pas une solution pacifique. » Josh Paul, un ancien consultant pour la coalition américaine en Irak et conseiller en gouvernance de la sécurité pour les États-Unis en Israël et dans les territoires palestiniens, a mis en garde dans les colonnes du journal britannique The Guardian : le gouvernement imposé par l’extérieur à Gaza est « une greffe incompatible qui sera rejetée par l’organisme, conduisant à un cycle de violence ».
Depuis le 7-Octobre, et encore davantage ces derniers mois, le Hamas apparaît isolé, même parmi ses soutiens à l’étranger – « l’axe de la résistance », piloté par l’Iran, est aujourd’hui largement affaibli. Selon le site d’information états-unien Axios, le premier ministre qatari, Mohammed ben Abderrahmane al-Thani, le chef des renseignements égyptien, Hassan Rashad, mais aussi turc, Ibrahim Kalin, ont rencontré les dirigeants du Hamas à Doha le 1er octobre pour tenter de les convaincre d’accepter l’accord.
Le plan Trump a d’ailleurs été salué un peu partout – quelques réserves ont fuité dans la presse du côté des médiateurs. Il est bien plus flou que la feuille de route imaginée par la Ligue arabe au début de l’année, en deçà des ambitions françaises de juin sur un véritable processus démocratique en Palestine. Mais dans le vide politique international face à l’expansionnisme israélien dans la région, il est la seule vraie proposition sur la table aujourd’hui.
« Du côté des pays arabes, et notamment du Qatar, il y a une vraie lassitude vis-à-vis des négociations », note Sarah Daoud. Les frappes israéliennes sur Doha le 9 septembre ont renforcé leur détermination à accélérer un règlement. Le jour de la publication de son plan pour Gaza, le président Donald Trump a signé un décret qui s’engage à protéger la sécurité du Qatar, indiquant que « toute attaque armée » contre l’émirat serait considérée par Washington comme « une menace pour la sécurité des États-Unis ».
Le Hamas, combien de divisions ?
L’une des rares concessions du plan – l’amnistie promise sous conditions à certains membres du mouvement islamiste palestinien – paraît difficile à jauger au regard de la longue histoire d’assassinats ciblés menés par Israël à l’étranger, dont celui du chef politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, le 31 juillet 2024 à Téhéran.
Les informations du renseignement français jugent que la poursuite des opérations militaires à Gaza engendre un renouvellement des forces du Hamas dans l’enclave – lequel avait poussé les Israéliens à privilégier une solution politique. Les chancelleries occidentales sont dans le flou quant à l’état actuel des forces du mouvement islamiste.
Le sujet a fait l’objet de plusieurs échanges, dès le printemps 2025, entre Emmanuel Macron et les dirigeants saoudiens, émiratis, égyptiens et qataris. « On estime qu’il reste quelques dizaines de gradés du Hamas, expliquait en mai une source officielle française. Le reste, ce sont des recrues très récentes. On nous dit qu’un officier du Hamas a aujourd’hui 19 ans en moyenne. »
Israël a poursuivi son opération génocidaire et transmis à ses alliés occidentaux des nouvelles censées attester de sa réussite militaire. Au cœur de l’été, des sources diplomatiques faisaient état d’une vingtaine de cadres du Hamas encore présents à Gaza et d’une « destruction quasi totale des capacités militaires ». L’offensive sur la ville de Gaza montre pourtant que « beaucoup moins de combattants du Hamas et du Jihad islamique ont été éliminés que ce qu’on a voulu dire, nuance Sarah Daoud. Les groupes sur place ont essayé de transformer leur stratégie militaire sur le terrain, qui consiste essentiellement aujourd’hui à créer des embuscades. Les hostilités sont loin d’être à l’arrêt ».
Le plan Trump parle d’une démilitarisation « sous la supervision de contrôleurs indépendants », un point qui n’est pas précisé. « La remise des armes pose une vraie question », reconnaît une source officielle citée plus haut, alors que flottait en septembre l’idée d’un dépôt aux forces de sécurité de l’Autorité palestinienne, qui les remettraient elles-mêmes à une tierce partie.
Des échos dans la presse israélienne au cours des derniers mois laissaient entendre que certaines voix au sein du Hamas étaient ouvertes à un désarmement partiel et à un exil limité dans le temps de certains cadres. Le mouvement islamiste semble donc prêt à abandonner une partie du terrain militaire, mais pas la souveraineté palestinienne, ligne rouge au coeur de son projet.
mise en ligne le 3 octobre 2025
Naïm Sakhi et Léa Darnay sur www.humanite.fr
Sans budget ni gouvernement, une troisième mobilisation en un mois, la seconde à l’appel de l’intersyndicale, s’est tenue ce 2 octobre. Maintenant la pression, les centrales attendent de pied ferme le discours de politique générale. La CGT annonce jeudi « près de 600 000 » manifestants.
Justice fiscale. Le mot d’ordre revient avec insistance parmi les 140 000 personnes (24 000 selon la préfecture) qui ont défilé, à Paris, au départ de la place d’Italie. « J’en suis à ma deuxième journée de grève depuis la rentrée. Le budget Bayrou est une honte. J’enseigne à des classes de 35 élèves, ce ne sont pas des conditions pour exercer correctement, tance Bartolomé Pidutti, professeur dans le Val-de-Marne. La justice fiscale devient un devoir. »
Ce jeudi 2 octobre, l’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU, Solidaires) appelait à une nouvelle journée de grève et de manifestations, après le succès du 18 septembre, qui avait rassemblé 1,1 million de personnes. « L’exécutif a cherché à dégonfler la colère sociale, avant le 10 septembre, avec le départ de Bayrou. C’est loupé. Puis, avec la non-suppression des deux jours fériés, à l’approche du 18. »
Loupé encore, rappelle Sophie Binet la secrétaire générale de la CGT. « Les deux heures de langue de bois de Sébastien Lecornu lors de sa rencontre avec l’intersyndicale, la semaine dernière, se sont soldées par un échec : les organisations syndicales sont encore dans la rue », se réjouit-elle.
Une troisième mobilisation en un mois
Cette troisième journée de grève maintient la pression sur un Premier ministre toujours dépourvu de gouvernement et de budget. Sébastien Lecornu s’est tout juste contenté de quelques fuites bien placées dans la presse. En tête du cortège parisien, Marylise Léon confirme l’agacement des centrales. « Je ne pense pas que ce soit une bonne chose d’égrener un certain nombre de mesures, martèle la secrétaire générale de la CFDT. Qu’est-ce qui sera vraiment dans le budget ? » demande-t-elle.
Pour tenter de diviser le front syndical, Sébastien Lecornu a envoyé une missive aux organisations représentatives, lundi 29 septembre. L’hôte de Matignon entend consulter les syndicats et le patronat sur 5 sujets clés : financement de la Sécurité sociale, souveraineté économique, avenir du paritarisme, du « dialogue social » et du marché du travail.
Pas de quoi convaincre François Hommeril, président de la CFE-CGC : « Ce courrier est symptomatique d’un effondrement de l’exécutif. Dans les deux pages qui nous sont adressées, le premier ministre n’apporte aucune réponse aux attentes des salariés. »
Alors que Matignon a laissé entendre que Sébastien Lecornu pourrait reprendre dans le budget 2026 une mesure issue du conclave revalorisant les retraites des femmes, le représentant des cadres met en garde : « Présenter cette mesure comme une avancée décisive, c’est se moquer du monde, c’est la moins coûteuse du conclave. Or ce dernier devait déboucher sur un compromis durable, matérialisé dans un texte de loi. C’est pour cela que le Medef s’est empressé de le torpiller. »
« Le Smic est le salaire d’entrée dans la vie active, pas un plafond »
La baisse de l’impôt sur le revenu pour les couples rémunérés au Smic, qui avait opportunément fuité avant le départ du cortège parisien, ne rencontre pas un meilleur accueil. « Il faut des hausses de salaires pour reconnaître les compétences des travailleurs. La question n’est pas de payer des impôts, mais combien de temps un salarié reste au Smic avant d’évoluer. Le Smic est le salaire d’entrée dans la vie active, pas un plafond », clame Marylise Léon.
À ses côtés, Sophie Binet met en garde sur une éventuelle réforme du financement de la Sécurité sociale : « Alors qu’elle fête ses 80 ans, vouloir asseoir son financement non pas sur le travail mais sur la fiscalité, c’est ignorer son histoire. La fiscalisation, c’est tendre vers un filet minimum, c’est-à-dire transformer la Sécurité sociale. C’est encore un cadeau pour les patrons. »
« Matignon n’apporte aucune réponse à nos revendications mais veut nous remettre autour de la table. Nous ne comprenons pas la logique », soutient Murielle Guilbert, codéléguée de Solidaires. Tout en restant en contact permanent, les huit centrales attendent désormais le discours de politique générale prévu mardi prochain, pour déterminer les suites de la mobilisation.
Si les cortèges étaient plus clairsemés que le 18 septembre, avec 600 000 manifestants en France selon la CGT, les travailleurs restent mobilisés. À l’image de ceux de la culture, qui occupaient depuis l’aube le palais de Tokyo. « Nous pensons qu’il est important de manifester mais aussi d’occuper les lieux », note Salomé Gadas (CGT spectacle). « Les coupes budgétaires de l’année dernière, au niveau du ministère ou des collectivités territoriales, sont dramatiques, se désole-t-elle. Des personnes déjà précaires ont basculé dans la pauvreté. »
Dans les rangs hospitaliers, la colère est aussi vive. Malika Belarbi, aide-soignante à Boulogne-Billancourt, dénonce le manque d’effectifs et les bas salaires. « Ils ponctionnent dans le budget de la santé alors qu’elle est essentielle ! » s’indigne-t-elle. À ses côtés, Roselyne, infirmière drapée d’une chasuble cégétiste, poursuit : « Quand on s’attaque à la Sécurité sociale, on s’attaque à la santé des citoyens. Qu’ils aillent chercher l’argent chez les 2 % les plus riches, cela ne va pas les tuer. »
Mobilisation dans le médico-social et la santé le 9 octobre
Un avis que partage Romain. « Les riches sont de plus en plus riches et les pauvres sont de plus en plus pauvres. Les mesures ne vont jamais dans le sens des travailleurs », déplore le jeune cédétiste de 25 ans, salarié dans la cybersécurité. Car, dans le cortège parisien, les inquiétudes dépassent largement la seule fonction publique. Nadia Berghout, représentante syndicale CFDT à la Sécurité sociale, décrit des conditions de travail intenables.
« On est à flux tendu dans le traitement des dossiers. Les logiciels sont obsolètes. Les salaires sont bloqués au Smic sans aucune augmentation collective… » L’agente explique « avoir beaucoup de craintes » concernant une nouvelle réforme sur la Sécurité sociale « qui n’aurait pour seul but que de réaliser plus d’économies ».
Tous s’accordent sur un point. « La mobilisation doit continuer, assure Thomas Baniol, secrétaire départemental de la FSU parisienne. Dans chaque mouvement, il y a des temps forts et des temps faibles. Celle-ci peut repartir de plus bel », affirme-t-il, la journée d’actions du 9 octobre dans le médico-social et la santé en tête.
Stéphane Ortega et Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/
600 000 personnes ont défilé dans près de 250 manifestations pour la journée du grève du 2 octobre, selon l’intersyndicale. Des chiffres en baisse par rapport au 18 septembre. Depuis la précédente journée de mobilisation, deux semaines plus tôt, le pays n’a toujours pas de gouvernement et les éléments du prochain budget ne filtrent qu’au compte goutte.
« On reprend notre souffle », sourit Julien Troccaz, membre du secrétariat fédéral de SUD-Rail. Une boutade pour admettre que la mobilisation de ce 2 octobre est en baisse par rapport à celle du 18 septembre, mais qu’elle pourrait rebondir. « Je n’ai jamais vu une société qui attend aussi impatiemment un budget », assure-t-il. Le cheminot soutient que nombre de ses collègues l’attendent avant de se mobiliser de nouveau. Depuis la démission du Premier ministre François Bayrou, le pays n’a ni gouvernement, ni projet de budget.
Moins de grévistes
Dans ce contexte, les chiffres de grèves sont en recul comparativement à la journée de mobilisation du 18 septembre. Dans les collèges et les lycées, le taux de grévistes passe de 45 % à 27%, selon le SNES-FSU (premier syndicat enseignant). Dans les écoles, la baisse est plus nette : de 30 % à 10 % selon le syndicat majoritaire du premier degré, le Snuipp-FSU. De son côté, le ministère annonce 6,42 % de grévistes dans l’Éducation nationale, même si sa méthode de comptage est contestée.
« La journée est moins forte que le 18 septembre. Ce n’est pas une surprise parce que le 18 était inédit et très fort au regard de la proximité de la rentrée scolaire. Et c’est normal que les taux baissent avec déjà une journée de grève faite par beaucoup d’agents. De plus, le Premier ministre tarde à nommer un gouvernement et les personnels ne voient pas comment les choses se dessinent. Toutefois les remontées du terrain montrent qu’il n’y a pas de décrue de l’adhésion aux revendications », soutient Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU.
Dans les fonctions publiques hospitalière et territoriale, les ministères annoncent respectivement 3,7 % et 2,35 % de grévistes, contre 7,5 % deux semaines plus tôt.
A la SNCF, l’érosion du nombre de grévistes par rapport au 18 septembre est plus mesurée. « Entre 15 % et 20 % ce 2 octobre pour les agents soumis à l’obligation de se déclarer grévistes 48h en amont (20 % à 25 % pour les roulants), selon Julien Troccaz de SUD-Rail. Ce sera probablement un peu moins de 15% tous personnels confondus, cadres compris. »
A titre de comparaison, le 18 septembre, la direction comptabilisait un total de plus de 20 % de grévistes. Et autour de 15 % le 10 septembre, lors de la journée « Bloquons tout », où seuls la CGT et SUD avaient déposé un préavis de grève.
A la RATP, seul le RER B, également administré par la SNCF, a été perturbé. « Les syndicats représentatifs ont sorti leur communiqué d’appel à manifester le 29 septembre au soir. Les gens l’ont lu le 30… c’était tardif sachant qu’il faut se déclarer gréviste deux jours avant. Cela n’a pas aidé à mobiliser. Tant qu’il n’y aura pas revendication sectorielles sur les salaires et les retraites RATP, il sera difficile de faire sortir les collègues », assure François-Xavier Arouls, co-secrétaire de Solidaires RATP, syndicat non représentatif. Pour rappel, le taux de gréviste avoisinait les 95% chez les conducteurs à la RATP le 18 septembre. Enfin, la mobilisation continue chez les énergéticiens de la CGT sont toujours en lutte pour leurs augmentations de salaire et maintiennent la pression sans que des chiffre nationaux de grève ne soient communiqués.
Des manifestations moins fournies mais conséquentes
Les cortèges ont aussi été moins imposants que lors du 18 septembre. A Paris, la préfecture annonce 24 000 manifestants contre 140 000 pour la CGT. A Marseille, plus de 10 000 personnes étaient présentes dans la manifestation selon nos sources, alors que la préfecture annonce 4000 manifestants et la CGT des Bouches-du-Rhône 120 000.
La mobilisation était aussi en baisse à Lyon, où les syndicats annoncent 12 000 manifestants contre 20 000 le 18 septembre. Même tendance à Rennes où les organisateurs évoquent le chiffre de 10 000, à Caen 8000, ou encore 7500 à Nantes selon Ouest France. Même tendance dans les communes de taille plus réduite. A Brest ils étaient plus de 5000 selon les syndicats, 2500 à Tarbes, 1200 à Laval ou encore un millier à Niort.
Les blocages étaient également en reflux. Seul une cinquantaine de lycées ont été perturbés ou bloqués selon le ministère de l’Intérieur, deux fois moins que lors de « Bloquons tout », selon la même source. Peu d’axes routiers ont été visés ce 2 octobre, contrairement au 10 septembre où les forces de police avaient procédé par le force à de nombreux déblocages. Elément notable : après l’arrestation des membres de la Global Sumud Flotilla par l’armée israélienne, de nombreuses manifestations de soutien sont organisées ce soir dans les grandes villes, notamment par des syndicats. La journée de mobilisation n’est donc pas finie.
Et après la grève du 2 octobre ?
L’intersyndicale ne devrait se réunir qu’après le discours de politique générale de Lecornu, la semaine prochaine. Une nouvelle date, sans budget, sans gouvernement et sans un mouvement qui grossit n’étant pas envisageable. Mais le mouvement connaîtra probablement un rebond dans les semaines à venir, une fois connues les mesures du budget. D’ici-là, « on doit labourer le terrain, ne pas se faire happer par séquence parlementaire. On doit être acteur et non spectateur » explique Julien Troccaz de SUD-Rail.
mise en ligne le 2 octobre 2025
Jules Panetier sur https://lepoing.net/
Pour réprimer la troisième journée de mobilisation du mouvement « On bloque tout », ce 2 octobre, le préfet de l’Hérault, François-Xavier Lauch, avait publié la veille un arrêté interdisant « la présence de toute personne extérieure à la manifestation déclarée par l’intersyndicale, composée de ses adhérents, militants et sympathisants ». L’arrêté, discriminatoire, a été suspendu par la justice.
L’arrêté, qui prévoyait également la captation d’images par drones et l’interdiction d’accès à l’Écusson, a en effet été jugé illégal, à la suite d’une saisine en référé du tribunal administratif de Montpellier par la Ligue des droits de l’Homme. Sa porte-parole locale, Sophie Mazas, a insisté, lors de l’audience qui s’est tenue ce 2 octobre au matin, sur le fait qu’aucune jurisprudence ne permettait un tel tri des manifestants. Une argumentation complétée par le Syndicat des avocats de France, notamment sur l’absence de toute base légale pour interdire spécifiquement l’accès au centre-ville.
De son côté, le directeur de cabinet du préfet a justifié la mesure par la nécessité de lutter… contre l’extrême droite ! L’argument est pour le moins cocasse, alors qu’un groupe identitaire a pu tranquillement agresser des manifestants le 18 septembre, sous les yeux de la police. L’agent de l’État a aussi prétendu que l’arrêté était le fruit de discussions avec les syndicats, ce qui a provoqué la désapprobation des syndicalistes de Solidaires présents dans la salle d’audience.
mise enligne le 1er octobre 2025
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Dans un arrêté préfectoral paru ce mercredi 1er octobre, le préfet de l’Hérault annonce interdire au sein du cortège “la présence de toute personne extérieure à la manifestation déclarée par l’intersyndicale, composée de ses adhérents, militants et sympathisants”. Une grave attaque sur la liberté de manifester
Alors qu’une manifestation intersyndicale contre l’austérité est prévue ce jeudi 2 octobre à partir de 10 h 30 au départ d’Albert 1er à Montpellier, François-Xavier Lauch, préfet de l’Hérault a décidé de trier les “bons” des “mauvais” manifestants. Un arrêté paru ce mercredi 1er octobre prévoit, outre la captation d’images par aéronef et l’interdiction de l’Écusson, une nouvelle disposition inédite et pour le moins hallucinante : “La présence de toute personne extérieure à la manifestation déclarée par l’intersyndicale, composée de ses adhérents, militants et sympathisants, est interdite au sein du cortège.”
Le préfet justifie cette mesure liberticide en évoquant la manifestation sauvage du 10 septembre, la présence de “militants au profil black bloc” qui ont pris la tête du cortège le 18 septembre, ou les agressions d’extrême droite qui ont eu lieu la même journée. Pour Sophie Mazas, avocate Montpelliéraine spécialiste des libertés fondamentales, cette décision “ne s’appuie sur aucun fondement légal. En aucun cas l’autorité administrative ne peut décider de qui a le droit de manifester, mis à part les interdictions judiciaires.”
Elle dénonce une “attaque très grave à la liberté de manifester” et soulève une question pragmatique : “Est-ce que la police va contrôler tout le monde pour vérifier qui est adhérent ou sympathisant d’un syndicat ? Et comment le prouver, en montrant une carte d’adhérent ? Cela serait illégal car ça pourrait entraîner un fichage, il y a une large part d’arbitraire dans cette décision.” Et l’avocate, par ailleurs membre de la Ligue des Droits de l’Homme, d’ajouter avec ironie : “Cela veut dire que la LDH, qui n’est pas membre de l’intersyndicale, ne peut pas venir à la manifestation ?” Un référé devrait être déposé au tribunal administratif pour contester l’arrêté, qui marque selon elle “une stratégie politique de division au sein du mouvement entre syndiqués et non-syndiqués.”
mise en ligne le 30 septembre 2025
Simon Guichard et Hélène Servel sur www.humanite.fr
Durant cinq mois, Mohammed, travailleur marocain, a été victime de traite dans les champs du sud de la France. Il témoigne pour la première fois auprès de l’Humanité. Pour les centaines de petites mains comme lui, l’État français a toutes les peines du monde à faire respecter la loi et protéger ces travailleurs saisonniers indispensables à l’agriculture française.
Son calvaire a duré cinq mois. Mohammed en parle avec un mélange de tristesse et de rage : « Ils nous traitaient comme des chiens. » Entre avril et août 2023, il a travaillé dans une exploitation fruitière du sud de la France, sept jours sur sept, entre douze et quatorze heures et surveillé en permanence par les sbires de son patron.
Tout a commencé pour lui au Maroc. Approché quelques mois plus tôt par des intermédiaires qui lui avaient promis un contrat de trois ans et un salaire de 3 000 euros par mois, ce travailleur de 34 ans au chômage a payé plus de 13 000 euros à ses futurs exploiteurs pour obtenir ce contrat et les papiers nécessaires pour traverser la Méditerranée.
« On m’a promis dix fois plus que ce que je touchais au Maroc, je me suis endetté auprès de mes proches, mais je me disais qu’avec un tel salaire ce serait vite remboursé. » Autorisation de travail dûment frappée du sceau de l’OFII (Office français de l’immigration et de l’intégration) et billet d’avion en poche, Mohammed débarque dans l’Hexagone.
Voyage au bout de l’enfer
À son arrivée, il déchante. On lui avait promis une chambre dans une colocation avec quatre personnes, il se retrouve avec 13 compagnons d’infortune dans une maison insalubre de 50 m², infestée de punaises de lit, le tout pour un loyer de 150 euros par mois.
Mais c’est dans les vergers que le supplice prend toute son ampleur. La chaleur est écrasante. L’eau manque. À la cueillette des fruits s’ajoute l’arrachage des mauvaises herbes, à genou durant des heures. Sans compter es pesticides épandus par les travailleurs sans aucun équipement de protection.
Le tout rythmé par les insultes et les cris des contremaîtres. Les heures supplémentaires ne sont pas payées. Mohammed doit même régler 60 euros par mois pour le transport jusqu’aux champs. Certains week-ends, les Marocains sont aussi réquisitionnés pour effectuer des travaux d’aménagement dans la demeure de leur patron.
Quand ils osent protester, la violence se déchaîne. Et pour tous, la même menace : le non-renouvellement du contrat, et le risque de se retrouver à la rue, sans papiers. En cinq mois, Mohammed a gagné un peu plus de 9 000 euros pour ses journées de travail. Moins de 7 euros de l’heure. Pas assez pour rembourser ses dettes.
À bout, il se résout à dénoncer ce système qui l’a broyé. Il alerte d’abord l’OFII, qui l’oriente vers l’inspection du travail. Face à son témoignage, le fonctionnaire le renvoie vers la gendarmerie du coin, pour porter plainte pour traite des êtres humains.
Les menaces de mort ne tardent pas à arriver : « J’ai reçu un message vocal où deux hommes me disaient qu’ils allaient me tuer. Puis, l’un des contremaîtres a dit aux collègues de travail qu’il allait payer un tueur à gages pour s’occuper de moi. Ma mère aussi a été menacée au Maroc, car ils connaissaient mon adresse. » Terrifié, il monte dans le premier train direction Paris.
Dans la capitale, Mohammed entre en contact avec le CCEM. Cette association fondée en 1994 est devenue au fil des ans la référence dans la lutte contre la traite des êtres humains à des fins d’exploitation par le travail. Depuis, c’est elle qui le loge dans son appartement d’urgence, et l’aide dans ses démarches pour faire reconnaître son statut de victime.
« La traite des êtres humains, c’est à la fois une action, un moyen et un but », décrypte Béatrice Mésini, chargée de recherche au CNRS et membre du Collectif de défense des travailleur·euses étranger·ères dans l’agriculture (Codetras), qui lutte depuis vingt ans pour aider les étrangers exploités dans les champs du sud de la France. « Même si la traite est mieux reconnue aujourd’hui, elle n’est pas systématiquement qualifiée comme telle par la justice, et obtenir réparation relève du parcours du combattant. »
Mohammed n’échappe pas à cette galère. Lorsqu’il a porté plainte pour traite la première fois, il n’a pas reçu de titre de séjour. C’est pourtant un droit accordé aux étrangers dans le cadre des affaires de traite, le temps de la procédure judiciaire.
« Souvent, les gendarmes qui instruisent les affaires ont tendance à écarter la qualification de traite des êtres humains, éclaire un inspecteur du travail sous couvert d’anonymat. Ils vont parfois requalifier et minimiser les infractions pour boucler les affaires plus vite. Ça peut aussi être une manière d’empêcher les victimes d’avoir un titre de séjour. »
La plupart de ces travailleurs étrangers connaissent mal leurs droits et ignorent souvent tout du système judiciaire français. Sans le soutien de rares inspecteurs du travail, de syndicats, d’associations et de militants qui se battent au long cours à leur côté, la quête de justice est impossible, ou presque.
C’est quoi la traite d’êtres humains ?
Aussi appelée communément “esclavage moderne”, la traite des êtres humains à des fins d’exploitation par le travail correspond à une infraction pénale depuis 2003.
Pour être caractérisée, elle doit rassembler trois éléments :
L’action : le recrutement ; le transport ; le transfert ; l’hébergement ou l’accueil de la victime.
Le moyen : menaces ; contrainte ; violence ou menaces de violence ; tromperie ; le lien d’ascendance légitime (naturel ou adoptif) ; abus de la vulnérabilité connue de l’auteur (minorité, maladie, grossesse, handicap) ; échange ou octroi d’une rémunération ou de tout autre avantage ou d’une promesse de rémunération ou avantage.
Le but : agression ou atteintes sexuelles ; proxénétisme ; prélèvement d’organe ; contrainte à commettre tout crime ou délit ; exploitation de la mendicité ; soumission d’une personne vulnérable à des conditions de travail et/ou d’hébergement indignes ; soumission à du travail ou à des services forcés ; réduction en servitude ; réduction en esclavage.
En gras, ces buts relèvent de la traite des êtres humains à des fins d’exploitation « par le travail », par degré de gravité.
Contre la traite, un combat « très loin d’être gagné » par l’État français
La France a beau afficher la lutte contre la traite des êtres humains comme une priorité politique, le nombre de condamnations reste très faible. En cause, un manque structurel de contrôles et de moyens. En 2023, l’État s’est doté d’un plan d’action, mais celui-ci priorise la lutte contre l’exploitation sexuelle, reléguant l’exploitation par le travail au second plan. Dans l’éditorial de ce plan national, la ministre de l’Égalité de l’époque, Bérangère Couillard, concédait que le combat contre la traite « est très loin d’être gagné ».
Audités l’an dernier par le Conseil de l’Europe, les pouvoirs publics ont rendu en février 2025 au groupe d’experts sur la lutte contre la traite des êtres humains (Greta) une copie pour le moins lacunaire. L’État français n’a ainsi pas répondu sur « les initiatives socio-économiques s’attaquant aux causes profondes et structurelles pour réduire la vulnérabilité des personnes issues de minorités défavorisées à la traite ».
Pourtant, contrôler les exploitations agricoles ayant recours à des travailleurs saisonniers étrangers pourrait permettre de déceler de nombreuses victimes. Pour en saisir l’enjeu, il faut revenir aux éléments constitutifs de la traite : la soumission d’une personne à des conditions d’hébergement indignes est l’un des principaux motifs retenus pour qualifier la traite lors des contrôles.
« Les situations de traite peuvent être plus présentes dans le secteur agricole, car l’hébergement est plus important que dans d’autres secteurs, et que l’on a recours à une main-d’œuvre étrangère dans des proportions importantes », analyse Lucas Dejeux, de la CGT Travail Emploi Formation professionnelle.
De combien de personnes parle-t-on ? Faute de statistiques officielles, les pouvoirs publics peinent à mesurer l’ampleur du phénomène. Seuls les chiffres du CCEM permettent d’établir un semblant d’état des lieux : en 2024, 38 des 327 personnes suivies par l’association ont été exploitées dans l’agriculture.
Mais ce nombre ne tient pas compte des procédures collectives, regroupant des dizaines de victimes qui ne sont pas toutes suivies par l’association. Les seuls dossiers de traite lors des vendanges comptent plus de 300 victimes. Sans compter tous les travailleurs exploités qui ne portent pas plainte et passent ainsi sous les radars.
La France est incapable de formuler une réponse au Greta sur les mesures spécifiques prises pour réduire la vulnérabilité des travailleurs migrants.
Mais même sans répondre, l’État a toujours un temps de retard. « Les systèmes d’exploitation et le degré d’inventivité des stratégies déployées dans les pays d’origine et d’accueil pour vendre sous le manteau ces contrats saisonniers se sont particulièrement renforcés ces dernières années », pointe Béatrice Mésini. Ces stratégies sont possibles grâce à l’externalisation de la main-d’œuvre, structurelle dans le monde agricole. Ces systèmes de sous-traitance en cascade diluent les responsabilités et permettent aux commanditaires de ne jamais être inquiétés.
Consciente de ce phénomène, la France répond au Greta qu’« il pourrait être envisagé de renforcer la responsabilité pénale du maître d’ouvrage (bénéficiaire économique final) en lui imposant des obligations précises en matière de protection des travailleurs impliqués dans la chaîne de valeur ». À Bruxelles pourtant, le gouvernement français a pesé de tout son poids pour affaiblir la directive sur le devoir de vigilance des entreprises.
Une affaire a récemment mis en lumière la difficulté pour la justice de remonter jusqu’en haut de la pyramide. En 2023, les « vendanges de la honte » avaient choqué la Champagne et la France entière. 53 travailleurs sans papiers originaires d’Afrique de l’Ouest avaient été exploités par des sous-traitants, condamnés en première instance à des peines allant jusqu’à quatre ans de prison.
À l’audience, le nom d’une des maisons de champagne ayant acheté les raisins récoltés par ces esclaves modernes a fini par être lâché à la barre : Moët & Chandon. L’entreprise filiale de LVMH n’était pas sur le banc des accusés. Elle était partie civile, en tant que membre du Comité champagne, qui regroupe les principaux acteurs de la filière. Lequel a obtenu 5 000 euros de dommages et intérêts dans cette affaire, au titre du préjudice d’image.
Nous avons tenté de savoir si le Comité champagne avait mené un audit pour définir qui avait bénéficié de ces raisins de la misère et si les maisons impliquées avaient fait l’objet d’une sanction, mais celui-ci n’a pas répondu aux questions de l’Humanité.
Contrôles inexistants
Pour Me Mehdi Bouzaïda, l’avocat du CCEM qui a plaidé dans cette affaire, « Le système capitaliste vise à dégager une marge sur le travail des salariés. Dans l’agriculture, avec la sous-traitance, ce raisonnement est poussé à l’excès et ce n’est malheureusement pas étonnant d’y rencontrer ce type de situation. »
« Il est actuellement impossible de garantir qu’il n’y a pas eu de misère humaine le long de notre chaîne d’approvisionnement, alerte Philippe Cothenet, secrétaire général adjoint de l’intersyndicat CGT du champagne. En plus des vendanges, il y a de plus en plus de sociétés de prestations tout au long de l’année, pour le relevage, l’ébourgeonnage ou la taille des vignes. »
Face à cette situation, la députée LFI de Gironde Mathilde Feld déposera dans les prochains mois une proposition de loi « visant à renforcer la lutte contre l’exploitation et la traite des êtres humains ».
« Auparavant, l’inspection du travail recevait les patrons des entreprises qui souhaitaient embaucher de la main-d’œuvre étrangère. Aujourd’hui elle a été remplacée par des plateformes, pointe l’élue. C’est la première étape de la déshumanisation. Les contrôles sont inexistants, et beaucoup d’acteurs véreux s’infiltrent dans cette brèche. »
Mohammed peut en témoigner. L’entreprise qui l’a recruté « a obtenu environ 130 autorisations de travail entre 2022 et 2025. » Et « a employé 60 saisonniers marocains », nous a confirmé l’OFII. Soit autant de victimes potentielles. Mais l’office assure qu’« aucun visa n’a été délivré pour des candidats demandés par cette entreprise en 2024 et 2025 ».
La plainte pour traite des êtres humains de Mohammed et cinq autres collègues marocains a été jugée recevable. « Je veux que l’on reconnaisse la vérité », nous glisse-t-il. Mohammed tente de reprendre le cours de sa vie, et s’apprête à quitter le logement d’urgence du CCEM. Il a trouvé un nouveau travail, loin des champs. Pour lui, une chose est sûre : il sera là, au tribunal de Nîmes, en mars 2026, face à ses employeurs, présumés innocents.
Cette enquête a été réalisée avec le soutien de Journalismfund Europe.
mise en ligne le 29 septembre 2025
sur https://www.cgt.fr/
Communiqué intersyndical de la CGT, CFDT, FO, CFE-CGC, CFTC, UNSA, FSU et Solidaires
Aucune réponse concrète aux attentes du monde du travail : l’intersyndicale appelle à une mobilisation massive le 2 octobre !
Après la réussite de la mobilisation interprofessionnelle du 18 septembre, l’ensemble des organisations syndicales avait posé un ultimatum. Elles ont été reçues ce matin par le Premier ministre, pour
obtenir des réponses concrètes aux revendications exprimées par les travailleuses et les travailleurs.
L’intersyndicale déplore une occasion manquée. Après un long échange avec le Premier ministre sur les enjeux qui se posent pour le monde du travail, aucune réponse claire n’a été apportée à la colère des salarié·es, agent·es, demandeurs·euses d’emploi, jeunes, retraité·es …
Le Premier ministre a expliqué qu’il n’était pas en mesure de connaître la copie finale du budget 2026 qui sera adoptée par le Parlement, alors que l’intersyndicale attendait au moins des pistes sur une copie initiale. Ni rupture avec les mesures présentées en juillet, ni engagement sur ce que pourraient être des mesures de justice sociale et fiscale.
Le monde du travail a assez souffert et c’est pourquoi l’ensemble des organisations syndicales appelle à amplifier la mobilisation lors d’une nouvelle journée d’action et de grève interprofessionnelle le jeudi 2 octobre prochain pour exiger :
➡️ L’abandon de l’ensemble du projet de budget et notamment le doublement des franchises médicales, l’année blanche (désindexation des pensions, des prestations sociales, des salaires des agent·es de la fonction publique et du budget des services publics), la suppression de 3000 postes de fonctionnaires et la réforme de l’assurance chômage, ainsi que des projets attaquant le code du travail, et le 1er mai ;
➡️ La justice fiscale, avec la mise en place de dispositifs qui taxent les gros patrimoines et les très hauts revenus, et contraignent le versement des dividendes ;
➡️ La conditionnalité sociale et environnementale des 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises privées ;
➡️ Des moyens budgétaires à la hauteur pour les services publics partout sur le territoire ;
➡️ Une protection sociale de haut niveau et l’abandon du recul de l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans ;
➡️ Des investissements dans une transition écologique juste et la réindustrialisation de la France, et des mesures contre les licenciements.
Pour préparer et réussir les grèves et manifestations du 2 octobre, les travailleuses et travailleurs et leurs syndicats maintiendront la pression et leurs revendications salariales par des actions dans les entreprises, les services et administrations, par différentes initiatives, organisations de réunions d’information, assemblées générales du personnel …
Les organisations syndicales conviennent d’ores et déjà de se revoir très rapidement.
Paris, le 24 septembre 2025
mise en ligne le 28 juillet 2025
Luis Reygada sur www.humanite.fr
Dans un rapport onusien, deux entreprises françaises, Carrefour et Egis, sont dénoncées pour leurs activités dans les colonies israéliennes illégales implantées dans les territoires palestiniens occupés.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a publié vendredi 26 septembre une mise à jour de sa base de données sur les entreprises impliquées dans le développement des colonies israéliennes illégales dans les territoires palestiniens occupés.
Si l’écrasante majorité de ces sociétés se rendant complices du gouvernement de Benyamin Netanyahou sont israéliennes, une vingtaine d’autres ont leur siège en Europe ou en Amérique du Nord.
Les ONG dénoncent le commerce avec les colonies israéliennes
Parmi les 158 entreprises répertoriées par le HCDH (qui s’est limité, par manque de moyens, à l’étude de 215 cas sur près de 596 sociétés initialement ciblées), on retrouve les états-uniennes Airbnb, Booking.com, Motorola ou encore Trip Advisor, mais aussi le français Egis et sa filiale Egis Rail, pointés du doigt pour leur participation au développement du tramway reliant Jérusalem aux implantations illégales situées sur des terres palestiniennes, à l’est.
De quoi mettre en doute le supposé attachement du groupe (2,16 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2024, + 14 %) à la promotion des droits de l’homme.
Si le géant Alstom a été retiré du nouveau rapport du HCDH, le français Carrefour – qui ne figure pas dans la liste non exhaustive de l’ONU – est pour sa part dénoncé par une coalition internationale de plus de 80 ONG (dont Oxfam, la Ligue des droits de l’homme et la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine) dans le cadre de la campagne « Stop au commerce avec les colonies », lancée le 15 septembre.
L’appel au boycott de Francesca Albanese
Accusée de se rendre « complice d’un système de colonisation qui spolie les Palestiniens de leurs terres et ressources », l’enseigne française de grande distribution est visée à la suite d’accords de franchise rendant possible l’implantation d’au moins neuf magasins dans des colonies illégales, notamment à Ariel et Maalé Adumim, ou encore à Jérusalem-Est.
Carrefour aurait aussi « renforcé ses liens avec des acteurs clés de la colonisation », notamment avec deux start-up israéliennes « directement impliquées dans l’expansion des colonies et répertoriées par l’ONU ».
Tout en dénonçant la complicité de certaines multinationales avec Tel-Aviv, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Francesca Albanese, avait lors de sa participation à la Fête de l’Humanité rappelé « le pouvoir (qu’ont les gens, à travers leur façon de consommer) de ne pas soutenir les entreprises se rendant complices des crimes d’Israël ».
mise en ligne le 27 septembre 2025
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Ce vendredi 26 septembre, le Comité populaire d’entraide et de solidarité de la Pallaide, collectif né cet été, a organisé son premier rassemblement public devant les locaux d’ACM au Grand Mail pour dénoncer les problèmes de logement qui touchent le quartier.
Leur simple venue a fait fermer les grilles de l’agence ACM Habitat (principal bailleur social de la Métropole de Montpellier) de la Mosson. Ils étaient une quinzaine ce vendredi 26 septembre, à s’être rassemblés à l’appel du Comité populaire d’entraide et solidarité (CPES) de la Paillade, collectif créé cet été afin fédérer les habitants autour d’actions collectives pour améliorer leurs conditions de vie.
Paul, co-fondateur du collectif, raconte : “Il a été fondé par et pour les habitants en s’inspirant de comités similaires dans d’autres villes comme Lyon ou Toulouse, qui ont réussi, par la lutte, à obtenir des réparations dans leurs logements de la part des bailleurs.”
Le logement est justement au cœur du rassemblement du jour. Ascenseurs en panne, cafards, pénurie de chauffage… Les griefs sont nombreux et visent bailleurs sociaux comme privés.AbdelMjid, habitant de la résidence de l’Hortus, est venu en soutien. “Dans notre résidence, on a été en panne d’ascenseurs pendant neuf mois. Il a fallu entamer une procédure en justice pour obtenir réparation. Alors forcément, je suis solidaire du reste du quartier sur les questions de logement.”
Un autre habitant, qui préfère rester anonyme, évoque quant à lui “des cafards dans tout l’immeuble” et une “régularisation tardive de charge” de 3 000 euros, jugée infondée. “Qui peut payer ça ?”, s’interroge-t-il.Certains habitants de la Paillade ont monté des collectifs dans leur immeuble, on va essayer de tous les fédérer pour agir ensemble”, détaille Paul.
Outre les problèmes de logement, le CPES entend créer des espaces de solidarités autour du sport, notamment en organisant des tournois de foot en soutien à la Palestine, ou des moments culturels, et créer une coordination nationale avec les comités des autres villes
mise en ligne le 26 septembre 2026
Par Nicolas Malarte sur https://reporterre.net/
Vingt mutuelles françaises et belges se mobilisent contre l’usage des pesticides en Europe. Responsables de maladies chroniques, ces produits participent au déséquilibre budgétaire du système de santé.
Une agriculture sans pesticides, c’est une perspective souhaitable, autant pour la santé humaine... que pour les dépenses des mutuelles. Lors d’un point presse tenu le 23 septembre aux côtés d’organisations écologistes [1], l’association Mutuelles pour la santé planétaire a rappelé la menace que les produits phytosanitaires font peser sur leurs budgets.
Ces vingt mutuelles françaises et belges (Aésio, Mutualis, Solimut...) représentent plus de 12 millions de personnes et appellent à tendre vers un futur européen sans pesticides. Suppléant la Sécurité sociale, les mutuelles sont des sociétés à but non lucratif, qui gèrent notamment les complémentaires santé de leurs membres.
Au vu de la tendance d’austérité qui entoure le futur projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2026, l’association mutualiste s’inquiète. « Dernièrement, les PLFSS visaient à transférer les déficits de la Sécurité sociale vers les mutuelles, donc les assurés », explique la trésorière de l’association, Jocelyne Le Roux. Selon elle, interdire les pesticides pourrait permettre de réduire les dépenses et ne pas faire peser ce coût sur les cotisations des assurés.
Les pesticides favorisent les maladies chroniques
Parmi ces dépenses qui inquiètent, ce sont surtout les traitements des maladies chroniques, ou affections de longue durée (ALD), qui sont ciblés. L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a établi un lien entre exposition aux pesticides et plusieurs ALD. Entre autres, sont listés la maladie de Parkinson, des troubles cognitifs et le cancer de la prostate.
Leurs traitements et soins associés sont totalement couverts par le système de santé français, dont elles constituent le plus gros poste de remboursement. En 2022, près des deux tiers des dépenses de l’assurance-maladie ont été adressées aux assurés ALD, soit 126 milliards d’euros.
Ce régime concernait 13,8 millions de personnes en France cette année-là, un nombre qui ne fait qu’augmenter selon Martin Rieussec-Fournier, président de l’association mutualiste. « On voit une augmentation des maladies dégénératives et hormonales », dont sont en partie responsables les pesticides et les perturbateurs endocriniens qu’ils contiennent, avance-t-il.
La situation fait donc peser un risque sur le système de santé, surtout dans un contexte budgétaire serré. S’appuyant sur un rapport de la commission des comptes de la Sécurité sociale, Jocelyne Le Roux rappelle l’importance d’interdire les pesticides. « Sur le déficit annuel de la Sécu, qui devrait dépasser 20 milliards d’euros en 2025 [...] 10 milliards viendraient des maladies chroniques », auxquelles l’exposition aux pesticides contribue.
Le coût caché des pesticides
Ainsi, s’attaquer à l’utilisation des pesticides est une façon pour ces vingt mutuelles de baisser le coût qu’ils induisent sur la santé et la société. Un coût caché « qui met en danger la Sécu et les mutuelles, mais qui reste difficile à estimer », selon Martin Rieussec-Fournier.
En 2022, un rapport du Bureau d’analyse sociétale d’intérêt collectif (Basic) considérait que les effets de ces produits phytosanitaires avaient généré au moins 372 millions d’euros de dépenses publiques pour l’année 2017 en France. Sur cette somme, 48,5 millions d’euros correspondent aux dépenses de santé (la majorité de la part restante est liée au traitement de l’eau).
Si les travailleurs agricoles sont les premières victimes des effets des produits phytosanitaires, le président des Mutuelles pour une santé planétaire rappelle que tout le monde est touché : « On retrouve des résidus dans l’air, les aliments non bio, l’eau du robinet... » La situation concerne par exemple les riverains d’exploitations viticoles, comme en témoigne une étude parue en septembre. Le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides a enregistré une hausse de 43 % des demandes en 2024.
Garder le cap européen
Les Mutuelles pour la santé planétaire et leurs associations partenaires entendent élargir la mobilisation au niveau européen. Elles appellent notamment à appliquer la législation européenne sur l’évaluation de la toxicité des pesticides et à maintenir les objectifs de réduction de moitié des pesticides d’ici à 2030, comme le prévoyait le Pacte vert européen, et 100 % pour 2050.
Ces demandes seront portées par l’Odyssée pour notre santé, une caravane à vélo qui traversera l’Europe d’ici à 2027 pour « toucher le grand public sur les problématiques des pesticides et proposer des alternatives », explique Martin Rieussec-Fournier. Organisée par les quatre associations, la caravane partira du Parlement européen de Bruxelles, samedi 27 septembre, à 14 heures.
mise en ligne le 25 septembre 2025
Cécile Hautefeuille sur www.mediapart.fr
Après avoir été reçus par le premier ministre, les syndicats déplorent l’absence de réponse claire à leurs revendications et appellent à une nouvelle journée de grève le jeudi 2 octobre. Le patronat, également convié à Matignon, confirme quant à lui la tenue d’un rassemblement le 13 octobre. Dans la soirée, le premier ministre a invité les uns et les autres à revenir discuter.
À entendre les responsables des organisations syndicales, la rencontre avec le premier ministre, ce mercredi 24 septembre, n’aura été que du vent et du vide. « Rien de précis », « Aucune réponse claire », « Une occasion manquée », ont commenté, à chaud, les représentantes et représentants des salarié·es, en sortant de Matignon à la mi-journée.
L’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU et Solidaires) appelle donc à une nouvelle journée d’action le jeudi 2 octobre – qui doit être confirmée par un communiqué commun en fin de journée – et invite les travailleuses et travailleurs à « amplifier » le mouvement après la mobilisation du 18 septembre, ayant rassemblé entre 500 000 et 1 million de personnes partout en France.
Au soir de cette journée de grèves et manifestations, le message était clair : « un ultimatum » était lancé au chef du gouvernement, qui devait répondre aux revendications des organisations syndicales contre l’austérité et pour la justice fiscale « d’ici au 24 septembre », faute de quoi elles appelleraient les travailleuses et travailleurs à se mobiliser à nouveau.
Jugeant que « le compte n’y est pas » après plus de deux heures de rencontre avec Sébastien Lecornu, l’intersyndicale met donc sa menace à exécution. « On est restés clairs et lui est resté flou », critique Marylise Léon, invitée au 20 heures de France 2 mercredi soir. Selon la numéro un de la CFDT, « le monde du travail ne doit pas abdiquer, il doit se mobiliser » le 2 octobre. Europe Écologie-Les Verts, la France insoumise et le Parti communiste annoncent d’ores et déjà soutenir cette nouvelle date.
Nouvelle invitation
Dans un communiqué publié en début de soirée, Matignon propose aux partenaires sociaux de revenir discuter « dans les prochains jours pour parler plus précisément du budget et du projet global qu’il portera » et annonce qu’il leur enverra un courrier « pour leur demander leur contribution sur cinq thématiques ». À savoir : le financement de la protection sociale, la réindustrialisation, la qualité de vie au travail, le renforcement du paritarisme et la modernisation du marché du travail.
Sébastien Lecornu assure par ailleurs aux partenaires sociaux qu’il n’entend pas « passer en force » mais « avancer en lien avec eux », ajoutant : « Dans l’histoire récente, jamais un premier ministre n’avait reçu les partenaires sociaux à deux reprises avant même la formation de son gouvernement. »
« Nous sommes en position de force », avait scandé, plus tôt, Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, en sortant de Matignon. « Le premier ministre nous a dit que, jamais, dans la Cinquième République, un premier ministre n’avait été aussi fragile », a-t-elle raconté, voyant dans ces propos la seule « bonne nouvelle » du rendez-vous. Sébastien Lecornu aurait ensuite ajouté : « Je ne suis pas Édouard Philippe, je n’ai pas 350 députés sur lesquels m’appuyer. »
Sophie Binet a par ailleurs jugé « lunaire » la présence autour de la table de trois ministres démissionnaires (travail et emploi, santé et travail et fonction publique). « On ne savait plus trop dans quel espace-temps on était […]. Encore au mois de juillet ou bien au mois de septembre ? », a taclé la cégétiste alors que Sébastien Lecornu n’a toujours pas composé de gouvernement, deux semaines après sa nomination.
Les revendications de l’intersyndicale restent les mêmes : abandon de l’ensemble du projet de budget annoncé par François Bayrou mi-juillet, justice fiscale via la taxation des gros patrimoines et revenus, déploiement de moyens « à la hauteur » pour les services publics, abandon de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans et conditionnalité « sociale et environnementale » des aides publiques aux entreprises.
Le flou sur l’assurance-chômage
Depuis qu’il est chef du gouvernement, Sébastien Lecornu, qui prône « la rupture », n’a reculé que sur un point : la suppression de deux jours fériés. « Je souhaite que l’on épargne celles et ceux qui travaillent », a-t-il déclaré, le 13 septembre, dans un entretien à plusieurs titres de la presse régionale.
Face à l’intersyndicale ce mercredi, il n’a, semble-t-il, fait aucune promesse concrète – ni concession ni engagement. Et entretenu le flou sur l’avenir d’une énième réforme de l’assurance-chômage, lancée par l’exécutif dans le cœur de l’été alors que de nouvelles règles sont entrées en vigueur au printemps 2025, après un accord arraché il y a moins d’un an par les partenaires sociaux.
« On a compris que ce serait enterré, mais rien de précis », a estimé Sophie Binet, démentie quelques heures plus tard par les représentants du patronat, également reçus par le premier ministre. « La lettre de cadrage [envoyée début août aux partenaires sociaux – ndlr] n’est pas abandonnée, assure Amir Reza-Tofighi, chef du syndicat patronal la CPME. Ils nous font confiance, les partenaires sociaux, pour trouver des voies de passage. »
En théorie, selon la feuille de route, les représentant·es des salarié·es et du patronat ont jusqu’au 15 novembre pour s’entendre, faute de quoi le gouvernement reprendra la main. Mais dès la mi-septembre, Force ouvrière et la CFDT ont engagé un recours en référé devant le Conseil d’État pour contester la légalité de la lettre de cadrage et notamment la dégradation de la trajectoire financière des comptes de l’assurance-chômage, avancée par l’exécutif.
« Énorme meeting » patronal
Pas étonnant, dans ce contexte, que le premier ministre puisse tergiverser, du moins pour le moment, avant de lancer une nouvelle attaque sur les droits des chômeuses et chômeurs – qui serait la sixième depuis 2019. Selon le représentant de l’Union des entreprises de proximité (U2P), Sébastien Lecornu a toutefois abordé la délicate question d’un durcissement des droits en cas de rupture conventionnelle, sujet au menu de la lettre de cadrage.
Au sortir de leur rencontre avec le premier ministre, les représentants du patronat, dont les attentes sont diamétralement opposées à celles de l’intersyndicale, tenaient en tout cas des propos moins acides. « Il nous a écoutés sur les points d’alerte et les propositions, souligne Patrick Martin, président du Medef. Le premier ministre est encore plus conscient que vous et moi que ses marges de manœuvre sont assez étroites. »
Patrick Martin confirme par ailleurs l’organisation d’un grand rassemblement patronal le 13 octobre, « toutes organisations patronales confondues », un « énorme meeting » souhaité par le patron du Medef « pour dire positivement, joyeusement, ce que nous sommes et ce que nous sommes fiers d’être », avait-il clamé la veille, lors d’un évènement organisé par Bpifrance, la banque publique d’investissement.
Tandis que l’intersyndicale réclame plus de « justice fiscale », le patronat appelle à ne pas « sacrifier les entreprises et l’économie » et fustige la taxe Zucman, proposition d’un impôt plancher de 2 % sur le patrimoine des ultrariches, sur la table dans le cadre des négociations de non-censure entre Sébastien Lecornu et le Parti socialiste.
« Moi, je ne sais pas danser la Zucmania, et je n’ai pas l’intention de m’y adonner », prévient Patrick Martin, quand Sophie Binet pourfend l’absence de rupture et les « deux heures de langue de bois » à Matignon, ajoutant : « J’aurais été plus efficace à préparer des banderoles. » Une bataille de punchlines qui comble un peu le vide d’un premier ministre qui, pris entre deux feux, n’a toujours rien dit.
mise en ligne le 24 septembre 2025
Par Romane Lizée , Nnoman Cadoret sur https://www.streetpress.com/
Ce 22 septembre, à Paris, des anciens employés sans papiers du groupe Hospitality se sont rassemblés devant un hôtel 5 étoiles pour dénoncer leurs conditions de travail et exiger leur régularisation. Trois employés sont sous le coup d’une OQTF.
Champs-Élysées, 8e arrondissement de Paris – Poings levés et scotch noir sur la bouche, huit femmes et valets de chambre sans papiers, vêtus de leur blouse bleue de travail, se tiennent devant la porte cochère de la luxueuse « Maison Bauchart ». Autour d’eux, une vingtaine de soutiens cégétistes — éboueurs, trieurs de déchet s, conducteurs d’engins de chantier et autres petites mains invisibles —, hurlent en chœur : « Aujourd’hui, sous-traités, demain, embauchés ! »
À travers les fenêtres, planquée derrière de lourds rideaux, la direction de l’établissement cinq étoiles surveille d’un œil inquiet la scène. Des curieux en costard-cravate observent le rassemblement tout en rejoignant la prestigieuse avenue George V. De l’autre côté de la rue, des employés du Prince de Galles — autre 5 étoiles — en pause cigarette se réjouissent de cet élan de solidarité. L’adresse, qui se veut « intimiste » et « hautement confidentielle », où « l’élégance parisienne se chuchote entre initiés », prend soudain un coup de projecteur embarrassant.
En plein cœur du triangle d’or, à deux pas du siège social de LVMH, huit anciens employés sans papiers de la société de nettoyage Hospitality — sous-traitant notamment du leader européen de l’hôtellerie Accor — se sont rassemblés ce 22 septembre. En juin, la direction a suspendu brutalement leur contrat de travail et leur salaire par une mise à pied, à la suite d’un contrôle de l’Urssaff. Depuis, trois employés sont sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, selon la CGT.
Ils et elles dénoncent des conditions de travail indignes, « un management par le chantage », des « cadences éreintantes » et réclament leur régularisation par l’embauche. Les responsables de la Maison Bauchart se disent « surpris » par les faits énoncés par le syndicat. Ils déclarent à StreetPress être « attachés au respect des personnels qui interviennent au sein de l’établissement » et précisent avoir « immédiatement diligenté une enquête interne sur la situation décrite par la CGT ». À ce jour, ni le groupe Accor ni la société Hospitality n’avaient répondu aux sollicitations de StreetPress.
Amel arrache le scotch de sa bouche et tend son téléphone, sur lequel défilent des photos d’une des chambres de l’hôtel-spa Maison Bauchart :
« À 3.000 euros la nuit, c’est des milliardaires qui viennent dormir ici. Il y a quatre toilettes rien que dans une suite ! »
La quinqua y a passé du temps dans ces lofts, à récurer le sol, à blanchir les draps des lits king size, à approvisionner les grandes vasques de marbre en savon haut de gamme. Arrivée en 2021 en France, elle est entrée à Hospitality en 2022 avec de faux papiers comme gouvernante — ainsi qu’on appelle les encadrants du personnel d’entretien. Durant trois ans, elle a travaillé dans divers hôtels étoilés d’Île-de-France : au LAZ’ Hotel Spa dans le 9e arrondissement, au Tribe à Saint-Ouen (93), au Courtyard by Marriott à Créteil (94) ou encore à Ecla à Villejuif (94)… « Je n’ai jamais refusé une tâche », s’indigne l’ancienne gouvernante, écoeurée.
En mars, elle s’était vue affecté à la remise en état après le chantier d’un Hilton, un palace ouvert avenue de Saxe, dans le 7e arrondissement de Paris. « C’est un travail dur, on reste des heures dans la poussière », explique-t-elle. Celle qui voulait être maîtresse d’école en Tunisie, son pays d’origine, confie, les yeux embués :
« J’ai un bac+3 en sciences fondamentales, géologie et biologie. Mais parce que je ne sais pas tout à fait parler français, je n’ai pas le droit à des conditions de travail dignes ? »
« Quinze minutes par chambre »
Debout face à la table de réunion de l’Union locale CGT du 8e arrondissement de Paris, Abdeljalil, équipier — un poste dédié au nettoyage des espaces communs —, la trentaine, déroule : « sur le papier » 108 heures de travail au mois de juin, payées 12,17 euros brut de l’heure, en tant qu’agent de service confirmé. Lui aussi est en situation irrégulière. En colère, il lance : « Hospitality connaît notre situation, ses méthodes de recrutement sont bien rodées : embaucher des personnes sans papiers parce qu’on est vulnérables. »
« On était exploités, on n’avait même pas le droit à un arrêt maladie », lance Rebiha, Algérienne de 44 ans, employée pendant deux ans par Hospitality. « Parfois, alors que tu es dans le métro pour aller travailler, on t’envoie un SMS pour te demander d’aller finalement dans un autre hôtel. »
Mouna — 32 ans, arrivée de Tunisie il y a trois ans — avait un contrat en CDI à temps partiel avec 5 heures de travail journalières. Autour de la table, elle explique qu’elle aurait travaillé la plupart du temps « 7 ou 8 heures », sans que ses heures supplémentaires soient payées : « Je devais faire parfois 20 chambres en une matinée, une toutes les quinze minutes ! C’est de l’esclavage. »
Maher assure lui aussi ne pas avoir été payé pour les heures de travail supplémentaires effectuées. Il a été dans le BTP et en cuisine pendant huit ans avant d’arriver en France en 2020. Depuis deux ans, il bossait pour Hospitality en tant qu’équipier. Il lâche, dégoûté : « Quand j’ai demandé à être payé, on m’a menacé en me tendant une lettre de démission. On est muselés. »
Les responsables de la Maison Bauchart assurent à StreetPress ne pas avoir connaissance des faits rapportés par le syndicat, et précisent « devoir procéder aux vérifications nécessaires au regard des faits énoncés par ce syndicat ».
« Pas le choix »
À la suite d’un contrôle de l’Urssaff le 26 juin dans un hôtel Mercure à Gennevilliers (92), trois employés sans papiers reçoivent une obligation de quitter le territoire français, rapporte la CGT. Selon les huit anciens employés, Hospitality aurait alors engagé une série de licenciements à l’encontre de ses équipes. Pour Abdeljalil, la société aurait même essayé de « magouiller » : « Ils voulaient nous inciter à démissionner mais on a refusé de signer », assure-t-il. El Hassane, 39 ans, est l’un des trois travailleurs embarqués par la police ce jour-là :
« Vers 11 heures, les agents sont entrés dans une chambre que je nettoyais et m’ont demandé une pièce d’identité. Je n’avais rien à leur montrer… »
Arrivé en 2017 en France et employé pendant trois ans chez Hospitality, El Hassane jure avoir demandé inlassablement un rendez-vous à la préfecture pour obtenir une carte de séjour, en vain. Il compte former un recours.
Depuis les procédures de licenciement, tout le monde se retrouve sur le carreau. « Heureusement, ma sœur, aussi sans papiers et avec un petit salaire, m’aide à payer le loyer et les courses », confie Imane, 29 ans, qui a travaillé deux ans pour la société dans un hôtel à Bois-Colombes (92). Imane, qui était en études de droit au Maroc, a tenté à son arrivée en France en 2021 de s’inscrire à l’université, sans succès. Elle a dû enchaîner les petits boulots, d’abord sur des marchés, puis comme agente d’entretien dans des bureaux :
« Nous, en France, on n’a pas le choix du métier qu’on veut faire. »
Sous-traitance
Maître Marion Stephan, en charge du suivi des procédures de licenciement des huit travailleurs sans papiers, affirme vouloir « faire valoir les droits des personnes auprès de Hospitality comme des hôtels » et assure que ces derniers « étaient parfaitement au courant que parmi ses équipes se trouvaient des personnes sans papiers ». L’avocate ajoute : « Les grandes entreprises ont l’habitude d’utiliser les sous-traitants pour se protéger de ce type de fraude. »
Avant de s’engouffrer dans le métro, le groupe de femmes et de valets de chambre s’arrête devant l’Arc de Triomphe. « On passe souvent par ici, mais on n’a jamais le temps de profiter de la vue », glisse Mouna en prenant des photos. La bande en profite pour scander quelques derniers slogans :
« La lutte des travailleurs, c’est la grève ! »
Le combat d’Amel, Rebiha, Maher, Imane, Fatiha, Abdeljalil, Mouna et El Hassane suit les traces de la grève victorieuse des femmes de chambre sans papiers de l’Ibis Batignolles, la plus longue de l’histoire de l’hôtellerie française, avec vingt-deux mois de conflit entre 2019 et 2021. Cette lutte très médiatisée a essaimé partout en France. En 2024, les employées de la société Acqua, sous-traitant du luxueux Radisson Blu de Marseille, ont obtenu gain de cause au terme de deux mois de grève. En juin, c’était celles des hôtels Campanile et Première Classe de Suresnes, après neuf mois de mobilisation. Selon la CGT, en l’absence d’une réaction des entreprises visées, une autre action serait programmée le jeudi 25 septembre contre Hospitality et ses établissements clients.
La société Hospitality et le groupe Accor n’ont, à ce jour, pas répondu aux questions de StreetPress.
mise en ligne le 23 septembre 2025
Jérôme Gleizes sur www.politis.fr
Le magnat du luxe voit le prélèvement de 2 % comme une attaque « mortelle contre l’économie française ». Elle ne serait pourtant que le rattrapage d’une anomalie fiscale persistante : les plus riches paient en réalité une part d’impôt inférieure à celle des classes moyennes et populaires.
La controverse entre l’économiste Gabriel Zucman et Bernard Arnault, première fortune française et parfois mondiale, illustre à elle seule ma chronique du 17 février 2025, « Défaire la ploutocratie ». Le polytechnicien devenu magnat du luxe après avoir racheté et morcelé le groupe textile Boussac traite de « militant d’extrême gauche » le normalien, professeur à l’Université de Berkeley, à la London School of Economics et à l’ENS Ulm.
Il dénonce la « taxe Zucman » comme une attaque « mortelle pour l’économie française » alors qu’elle était défendue par sept Prix Nobel d’économie dans une tribune publiée dans Le Monde en juillet dernier ! Nous sommes loin d’une expropriation pour plutôt rétablir une justice fiscale, sans commune mesure avec les dispositifs vraiment confiscatoires du passé, comme celui du président des États-Unis d’Amérique, Franklin D. Roosevelt, qui porta le taux marginal de l’impôt sur les plus hauts revenus à 91 % en 1941.
Restaurer l’équité fiscale
Dans sa version adoptée à l’Assemblée nationale en 2025, ce nouvel impôt s’applique uniquement aux patrimoines nets, qu’ils soient immobiliers ou professionnels, supérieurs à 100 millions d’euros. Son mécanisme repose sur un principe de rattrapage : il garantit que le total des impôts acquittés par les ultra-riches atteigne au moins 2 % de la valeur du patrimoine concerné.
Si la somme de ces contributions est inférieure à ce seuil, la taxe Zucman complète la différence pour atteindre ce niveau plancher. Il ne s’agit donc pas d’un prélèvement confiscatoire absolu, mais d’un impôt différentiellement ajusté pour restaurer l’équité fiscale face aux effets de l’optimisation des plus grandes fortunes françaises.
La concentration des richesses surpasse de loin la croissance économique globale du pays.
Ce rattrapage résulte d’une anomalie fiscale persistante : les plus riches paient en réalité une part d’impôt inférieure à celle des classes moyennes et populaires, alors que le principe de progressivité de l’impôt voudrait que la charge fiscale augmente avec la richesse. Selon une étude de l’Institut des politiques publiques (note n° 92 de l’IPP) « le taux d’imposition global devient régressif, passant de 46 % pour les 0,1 % des foyers les plus riches à seulement 26 % pour les 0,0002 % les plus riches ».
Cette inversion s’explique par la composition des revenus au sommet de la pyramide économique, majoritairement constitués aujourd’hui de bénéfices non distribués issus des sociétés détenues par ces fortunes, lesquels ne sont imposés qu’au niveau de l’impôt sur les sociétés, dont le taux est sensiblement inférieur à celui de l’impôt sur le revenu. Ainsi, les milliardaires acquittent relativement peu d’impôt personnel direct.
Un patrimoine des 500 plus grandes fortunes multiplié par 14
Surgit alors Mistral AI, valorisée à plus de 11,7 milliards d’euros en deux ans. Elle est régulièrement citée comme contre-exemple pour relativiser la nécessité d’une taxe sur les très grandes fortunes. Si son ascension fulgurante témoigne d’une réelle capacité d’innovation et de succès entrepreneurial, elle reste néanmoins une exception dans le paysage patrimonial national.
Car le patrimoine des 500 plus grandes fortunes a été multiplié par plus de 14 depuis les années 1990, avec une croissance annuelle de 9,55 %, alors que le PIB français n’a progressé que d’un facteur 2,4 (3,06 % par an) sur la même période. L’exception Mistral AI ne suffit donc pas à masquer la dynamique de concentration des richesses, devenue structurelle, qui surpasse de loin la croissance économique globale du pays.
Prélever 2 % au cas où aucun impôt ne serait payé n’empêchera pas d’accroître le patrimoine des 500 premières fortunes.
Prélever 2 % au cas où aucun impôt ne serait payé n’empêchera pas d’accroître le patrimoine des 500 premières fortunes, et si ce patrimoine est trop sensible à la valorisation boursière, alors il suffirait de le lisser dans le temps.
mise en ligne le 22 septembre 2025
Gaël De Santis sur www.humanite.fr
Tout à sa stratégie de séduction auprès du patronat, le Rassemblement national (RN) refuse toute taxe Zucman et ne propose qu’une fiscalité cosmétique du patrimoine.
Une fois n’est pas coutume, le Rassemblement national (RN) se soumet à l’absence de contrôle aux frontières. Interrogé mercredi sur LCI sur le fait que les contribuables qui seraient assujettis à la taxe Zucman pourraient partir, Jean-Philippe Tanguy a pris acte que la porte est grand ouverte pour les fortunés, sans demander que soient érigées des barrières. « Évidemment qu’ils peuvent partir, puisque ce sont les plus favorisés. (…) Il y a une liberté des capitaux dans le monde construit par Macron ou ses prédécesseurs », a déclaré le monsieur économie du RN.
Et voilà donc l’extrême droite qui participe à son tour à délégitimer cette mesure de justice fiscale et sociale réclamée par la gauche, qui contraindrait les grandes fortunes à s’acquitter d’un impôt plancher au moins équivalent à 2 % de leur patrimoine.
Le député RN ne voit dans cette proposition qu’un outil de communication de la gauche et dévoile le fond de sa pensée : haro sur les services publics ! « Ce qui m’a beaucoup choqué dans la taxe Zucman », c’est que « cela empêche de parler des 57 % de dépenses (publiques) dans le PIB », avance Jean-Philippe Tanguy.
Sur le réseau social X, le député de la Somme indique dans la foulée que la priorité pour le RN n’est pas de trouver de nouvelles recettes, mais, à l’instar des macronistes, de « baisser les mauvaises dépenses et les taxes sur les classes moyennes/populaires ainsi que de favoriser le « produire en France » ». Pour combattre l’austérité et défendre les services publics, le RN répond donc une fois de plus aux abonnés absents.
Car, au RN, on n’a qu’une envie : grand-remplacer une Macronie qui se débat pour conserver son titre de meilleur chien de garde du capital. En vue de s’attirer les bonnes grâces du patronat, le président du RN, Jordan Bardella, s’est fendu début septembre d’une lettre aux entrepreneurs dans laquelle il déroule les arguments les plus libéraux. Jusqu’à promettre une réduction de la « mauvaise dépense publique » (ainsi sont appelés les pseudo-coûts de l’immigration et de « l’assistanat »), un allègement du « fardeau normatif », et une fiscalité avantageuse pour le capital par une baisse des « impôts de production » de 20 %.
Autant dire que lors de la rencontre de la délégation du parti postpétainiste avec le nouveau premier ministre, Sébastien Lecornu, mercredi, la fiscalité sur le patrimoine n’était pas au cœur des demandes. Démagogue, Marine Le Pen y a rappelé que pendant la dernière campagne présidentielle elle avait « fait la proposition d’un impôt sur la fortune financière » en remplacement de l’impôt sur la fortune immobilière.
Un impôt qu’elle vide toutefois de toute substance, précisant sur le perron de Matignon : « Nous préservons les biens professionnels », derrière lesquels se cachent les milliardaires. Dans son projet de contre-budget en 2024, le RN comptait sur cette mesure pour rapporter 3 milliards d’euros. Soit bien moins qu’une taxe Zucman, qui fournirait 20 milliards d’euros aux caisses de l’État. Dès lors qu’il s’agit de s’en prendre aux riches, le RN est gagne-petit.
mise en ligne le 22 septembre 2025
Guillaume Bernard sur https://rapportsdeforce.fr/
« J’étais le seul à savoir lire et écrire, les responsables en profitaient », confie Abdoul Traoré, éprouvé par ses six journées de grève sur le site de Vitacuire. Depuis le 9 septembre 2025 au soir, cet agent d’entretien chez Atalian et une dizaine de ses collègues, se sont lancés dans une lutte pour dénoncer leurs conditions de travail. Employés par le donneur d’ordre Vitacuire (fabrication de feuilletés surgelés) à Meyzieux (69), ils sont astreints au nettoyage des machines et du sol. « Nous ne sommes que des étrangers. Une fois, un Français est venu travailler avec nous, il a pris le balais…et il est vite parti tellement il y avait de la poussière », continue Abdoul Traore. Horaires de nuits, travail physique, mépris de ses supérieurs d’Atalian constituent leur quotidien.
« Deux salariés ont été agressés sur leur lieu de travail, aucune mesure à la hauteur des faits n’a été prise par la direction », dénonce la CNT-SO, syndicat qui les a épaulés pendant la grève. « Nous avons tenu le piquet tous les matins de 8 heures à midi. On a reçu beaucoup de soutien et ça nous a fait du bien. Finalement, on a gagné sur toutes nos revendications. » Parmi les prises de grève : augmentation du salaire horaire, mise en place d’un dispositif de primes allant jusqu’à 1000€ brut annuelle, requalifications de CDD en CDI et déclenchement d’une enquête interne sur les conditions de travail.
mise en ligne le 20 septembre 2025
La rédaction sur https://rapportsdeforce.fr/
Trois personnes ont été blessées à Montpellier dans le quartier des Beaux-Arts ce jeudi 18 septembre, dont deux ont dû être conduites aux urgences. Des militants d’extrême droite ont provoqué de multiples altercations, plusieurs heures durant, sans que la police ne procède à leur interpellation.
Tout commence alors que la manifestation intersyndicale qui a réuni, selon les sources, entre 10000 et 20000 personnes à Montpellier, prend fin sur l’Esplanade Charles de Gaulle. Non loin de là, devant le lycée Joffre bloqué depuis le matin, des lycéens voient arriver un petit groupe d’hommes au comportement étrange. « Ils ont bougé des poubelles du blocage et sont partis. On les a suivis vers le parking et on les a vu avec des motards de la police » explique Jordan*, lycéen dans l’établissement. Convaincu alors qu’il s’agit de policiers de la BAC, il prévient ses amis sur le blocage. Peu de temps après, une vingtaine d’hommes reviennent en direction du lycée, provoquent les jeunes et sortent un drapeau bleu-blanc-rouge. « Grosse pute, va faire la vaisselle, va te faire pousser les seins… », les insultes sexistes pleuvent, comme en atteste une vidéo que nous avons pu visionner.
Ce n’est que le début de leur périple. Ils se dirigent alors vers la manifestation intersyndicale, où les camions syndicaux sont déjà partis. Alors que quelques centaines de personnes tardent à quitter les lieux, les vingt-cinq jeunes hommes habillés de noir, visage dissimulé pour certains, déboulent d’un pas décidé, rangés derrière un drapeau français. L’inquiétude et la tension montent en un instant parmi les manifestants encore rassemblés. Très rapidement, les slogans « siamo tutti antifascisti » répondent à leur présence et à quelques doigts d’honneur.
Une longue expédition violente
Le groupe en partie cagoulé se dirige et atteint le centre de la place de la Comédie, malgré un dispositif policier hors normes pour la capitale languedocienne. Ils sont suivis par deux cents manifestants qui entonnent des slogans antifascistes. Parmi eux figurent plusieurs militants d’extrême droite,dont Tristan V – le seul à porter un tee-shirt vert au lieu de vêtements sombres. C’est un identitaire du groupe montpelliérain Jeune d’Oc, qui avait participé au service d’ordre de Génération Identitaire avant sa dissolution. Le reste du groupe serait composé de membre de la Butte Paillade – un groupe de supporteur du club de football de la ville – selon plusieurs témoignages que nous avons pu recueillir.
Après quelques minutes d’un face à face tendu, des CRS viennent se placer devant les manifestants, puis exfiltrent le groupe provocateur. Conduits derrière une ligne de gardes mobiles qui bloquent l’entrée dans le cœur de la ville, il n’attendront que 10 minutes avant de pouvoir repartir libre. Malgré leur visage dissimulé pour certains, ils ne semble pas avoir été contraints à décliner leur identité. Questionnée sur ce point, la préfecture de police ne nous a pas répondu, se contentant d’expliquer que « les forces de l’ordre sont intervenues en début d’après midi sur la place de la Comédie à Montpellier pour séparer deux groupes antagonistes (ultra droite et ultra gauche), l’objectif visé était d’éviter tout affrontement sur ce lieu ».
Leurs méfaits auraient du s’arrêter-là, mais il n’en a rien été. Vers 15h, alors que des jeunes manifestants tentent encore des actions de blocage, une partie du groupe est aperçu place de l’Esplanade. Là, trois membres de l’Observatoire des libertés de Montpellier (association qui documente les interventions de la police dans les manifestations) sont agressés, comme en atteste la vidéo publiée par nos confrères du Poing. La police présente au plus près de l’action ne procède à aucune interpellation.
Le groupe violent s’offre son bouquet final peu de temps après. « J’étais attablée avec des amis à la terrasse d’un café sur la place des Beaux-Arts. Là, sont arrivés une vingtaine de mecs qui se sont assis derrière nous. Ils étaient inquiétants, j’ai dit à mes amis « on dirait des fachos », explique Marie*. Elle n’est pas la seule à le penser sur cette terrasse assez déserte à cette heure-là.
«J’ai un ami qui est allé les voir pour leur dire qu’on ne voulait pas de fachos dans notre bar et c’est parti tout de suite » assure Antoine* qui a tenté de calmer les choses et de s’interposer. « L’un deux a donné un coup et ensuite les vingt s’y sont mis » se remémore Marie, encore choquée.
Après une avalanche de coups prodigués par une vingtaine de militants d’extrême droite et de supporteurs de foot, on dénombre trois blessés. Deux d’entre eux ont été conduits aux urgences. L’un souffre de plusieurs fractures au visage. « Quelqu’un a appelé la police qui est arrivée assez rapidement », explique Marie. Effectivement, sur une vidéo que nous avons pu consulter, on voit les assaillants fuir et des policiers leur courir après. Pour autant, là encore, malgré un dispositif conséquent déployé sur l’ensemble de la ville, la préfecture n’indique pas avoir procédé à des interpellations.
« Quand je repasse la scène dans ma tête, ça me fait peur », avoue Antoine. Il envisage de se lancer dans une action collective et de porter plainte une fois sorti de l’hôpital.
* les prénoms ont été modifiés.
mise en ligne le 19 septembre 2025
Julia Hamlaoui sur www.humanite.fr
Après le succès de la mobilisation du 18 septembre, avec un million de manifestants selon les syndicats, le premier ministre Sébastien Lecornu s’est engagé… à de nouvelles « consultations ». Face à l’absence de réponse sur l’exigence de justice fiscale, sociale et écologique qui s’est exprimée avec force jeudi, l’intersyndicale, laisse cinq jours, soit le 24 septembre, au locataire de Matignon pour revenir vers elles avec des propositions qui y répondent. À défaut, une « nouvelle journée de grève et de manifestations » sera décidée.
Un million de manifestants dans plus de 250 rassemblements, selon les syndicats, et le premier ministre s’engage à… de nouvelles « consultations ». « Je recevrai à nouveau les forces syndicales dans les jours qui viennent », a écrit sur X Sébastien Lecornu à l’issue de la journée de mobilisation du jeudi 18 septembre. S’il assure – sans plus de détails – que « les revendications portées par les représentants des organisations syndicales et relayées par les manifestants dans les cortèges sont au cœur de (ses) consultations », le locataire de Matignon s’emploie dans la suite de son message, à l’instar du ministre de l’Intérieur démissionnaire Bruno Retailleau, à braquer les projecteurs sur la « violence » qui n’a pourtant pas caractérisé les manifestations.
Pour l’heure sans réponse de l’exécutif face à l’exigence de justice fiscale, sociale et écologique qui s’est exprimée avec force jeudi, l’intersyndicale (CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CFTC, Unsa, FSU et Solidaires), réunie ce vendredi matin, laisse cinq jours, soit le 24 septembre, au locataire de Matignon pour revenir vers elles avec des propositions qui y répondent. À défaut, une « nouvelle journée de grève et de manifestations » sera décidée.
« La balle est maintenant dans le camp du premier ministre »
Se félicitant du « succès de la journée de mobilisation interprofessionnelle et unitaire du 18 septembre avec un million de manifestant.es et de grévistes dans toute la France », les syndicats estiment, dans un communiqué commun, que celle-ci « démontre que le compte n’y est toujours pas » même si l’exécutif, face à la pression, est déjà revenu sur son intention de supprimer deux jours fériés.
Et de rappeler leurs revendications : « l’abandon de l’ensemble du projet de budget », « la justice fiscale avec la mise en place de dispositifs qui taxent les gros patrimoines, les très hauts revenus et contraignent le versement des dividendes », « la conditionnalité sociale et environnementale des 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises privées », « des moyens budgétaires à la hauteur pour les services publics », « l’abandon du recul de l’âge légal de départ à la retraite à 64 ans », « des investissements dans une transition écologique juste et la réindustrialisation ». « La balle est maintenant dans le camp du premier ministre », soulignent les centrales syndicales.
Elles pointent également, dans leur texte, « la responsabilité du patronat et exigent l’ouverture de négociations salariales dans toutes les branches et les entreprises », promettant que « d’ici là, les travailleuses, les travailleurs et leurs syndicats maintiendront la pression par différentes initiatives ». Elles annoncent, en outre, avoir convenu « d’ores et déjà de se revoir très régulièrement pour prendre toutes les initiatives nécessaires afin de mettre le débat budgétaire sous la pression du monde du travail et gagner enfin la justice sociale ».
« Nous exigeons que Sébastien Lecornu réponde à cette démonstration de force. Il faut que ce budget soit enterré. Il n’y aura pas de stabilité politique s’il n’y a pas de justice sociale », avait prévenu la veille depuis le cortège parisien, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, à propos du plan d’austérité présenté en juillet par François Bayrou consistant en 44 milliards d’économie assortis de son lot de casse social, sur lequel le nouveau premier ministre n’a pour l’heure annoncé que de minimes concessions.
« Il s’agit d’une question d’acceptabilité des efforts. Il y a quelque chose d’indécent dans le débat public à s’émouvoir d’une pseudo-stigmatisation des plus riches. Ceux-là ne sont que 2 000, alors qu’on parle de 10 millions de personnes en situation de pauvreté », avait également affirmé Marylise Léon, secrétaire générale de la CFDT, en référence à la taxe Zucman.
Le communiqué intersyndical, visible par exemple sur le site de la CGT :
Communiqué intersyndical de la CFDT, CGT, FO, CFE-CGC, CTFC, UNSA, FSU et Solidaires
L'ensemble des organisations syndicales se félicite du succès de la journée de mobilisation interprofessionnelle et unitaire du 18 septembre avec un million de manifestant·es et de grévistes dans toute la France. Cela confirme la colère et la détermination des salarié·es, privé·es d’emplois, jeunes et retraité·es : les sacrifices pour le monde du travail, ça suffit !
La mobilisation contre le budget d’austérité a commencé à payer, elle a obligé le pouvoir à abandonner la suppression de deux jours fériés.
La mobilisation massive du 18 septembre démontre que le compte n’y est toujours pas ! Les organisations syndicales, avec les travailleuses et les travailleurs, exigent :
- L’abandon de l’ensemble du projet de budget et notamment le doublement des franchises médicales, l’année blanche (désindexation des pensions, des prestations sociales, des salaires des agent·es de la fonction publique et du budget des services publics), la suppression de 3000 postes de fonctionnaires et la réforme de l’assurance chômage, ainsi que des projets attaquant le code du travail, et le 1er mai ;
- La justice fiscale, avec la mise en place de dispositifs qui taxent les gros patrimoines et les très hauts revenus, et contraignent le versement des dividendes ;
- La conditionnalité sociale et environnementale des 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises privées ;
- Des moyens budgétaires à la hauteur pour les services publics partout sur le territoire ;
- Une protection sociale de haut niveau et l’abandon du recul de l'âge légal de départ à la retraite à 64 ans ;
- Des investissements dans une transition écologique juste et la réindustrialisation de la France, et des mesures contre les licenciements.
La balle est maintenant dans le camp du Premier ministre. Si d’ici au 24 septembre il n’a pas répondu à leurs revendications, les organisations syndicales se retrouveront pour décider très rapidement d’une nouvelle journée de grève et de manifestations.
Les organisations syndicales pointent également la responsabilité du patronat et exigent l'ouverture de négociations salariales dans toutes les branches et les entreprises. D'ici là, les travailleuses, les travailleurs et leurs syndicats maintiendront la pression par différentes initiatives, organisations de réunions d’information, assemblées générales du personnel, actions dans les entreprises, les services et administrations…
La réussite du 18 septembre place les travailleuses et les travailleurs en position de force. Les organisations syndicales conviennent d’ores et déjà de se revoir très régulièrement pour prendre toutes les initiatives nécessaires afin de mettre le débat budgétaire sous la pression du monde du travail et gagner enfin la justice sociale.
Le 19 septembre 2025
mise en ligne le 18 septembre 2025
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Environ 15 000 personnes ont manifesté à Montpellier ce jeudi 18 septembre dans le cadre d’une journée appelée par l’intersyndicale, surveillée par un dispositif policier massif
Dès 5 h 30 du matin, mobilier et pancartes s’entassent sur des portails de la fac des sciences de Montpellier, dont le blocage avait été voté la veille en assemblée générale. Des lycées, comme Clemenceau, ont fait de même. Deux heures plus tard, ce sont une cinquantaine de cyclistes qui entament une “vélorution” au niveau du rond-point de Jean-Monnet.
De son côté, la coordination du travail social contre les coupes budgétaires avait organisé un rassemblement à 8 heures devant la Direction régionale de l’Économie, de l’Emploi, du Travail et des Solidarités (DEETS). Sur place, cheminots, travailleurs de la culture, de la santé et de la grande distribution se retrouvent. Antoine, travailleur social et syndiqué à Sud Santé-Sociaux, raconte. “Le directeur de la DEETS est descendu nous voir, on a échangé. On a compris qu’on aurait des suppressions de poste dans le social l’an prochain. Notre objectif, c’est la poursuite de la construction d’une grève dure par des assemblées générales de travailleurs, comme ça a été le cas cette semaine dans l’association l’Avitarelle, c’est comme ça que l’on va gagner.” Lui et d’autres travailleurs sociaux montpelliérains feront partie d’une délégation qui ira témoigner de leur expérience de lutte à Marseille le 11 octobre prochain lors des rencontres nationales du travail social.
“Les adhésions au syndicat ne font qu’augmenter”
10 h 30, la manifestation s’apprête à partir. On y croise Laurent Blasco, secrétaire du personnel CGT du Conseil Régional. “Bayrou, Lecornu… tout cela, c’est un processus, une politique capitaliste”, fustige-t-il. “On le voit, dans tous nos services, ce sont des restrictions budgétaires qui s’annoncent. On met ça en parallèle avec les choix politiques de Carole Delga, présidente de Région, qui a annoncé débloquer 200 millions d’euros pour l’industrie de la défense en Occitanie… Cela suit une logique nationale et augmente notre impression de ne pas être entendus.” Chez les agents de la Région, le 10 septembre avait déjà mobilisé : “Il y avait environ 10% de grévistes sur 8 000 salariés. Et là, en ce moment, les adhésions au syndicat ne font qu’augmenter.”
“Ceux qui paient ce budget d’austérité, ce sont les jeunes les travailleurs, les retraités et les malades, avec le doublement de la franchise médicale”, tonne un syndicaliste de la CGT au micro. “Ce qu’on veut, c’est une revalorisation des salaires et l’abolition de la réforme des retraites !” . Selon les syndicats, 20 000 personnes ont battu le pavé. La préfecture, quant à elle, avance le chiffre de 10 000 personnes. “C’est plus que le 10 septembre”, se réjouit un autre syndicaliste, à l’évocation des chiffres au micro. “La date du 18 avait été pensée par l’intersyndicale pour tuer celle du 10, en réalité, ça fait jonction”, analyse-t-il.
La date du 21 septembre (date de la fin de la monarchie en France) circule déjà comme suite de la mobilisation avec l’idée de “prendre les places”. A Montpellier, un rendez-vous a été fixé à 14 heures sur la place de la Comédie.
Des “Centaures” et des lacrymos
François-Xavier Lauch, préfet de l’Hérault, avait prévenu : “Des instructions strictes ont été communiquées aux forces de l’ordre pour empêcher toute situation de blocage, intervenir après sommations et interpeller les fauteurs de troubles”. En plus des drones et gendarmes mobiles, deux blindés “centaures” avec caméra thermique et lance-grenades ont été déployés place de la Comédie.
Après la manifestation syndicale, quelques centaines de personnes sont parties en manifestation sauvage derrière la gare puis sur l’esplanade Charles-de-Gaulle. La police a fait usage de gaz lacrymogène à plusieurs reprises. Selon la préfecture, à 16 heures, 10 personnes avaient été arrêtées et sept placées en garde à vue.
mise en ligne le 17 septembre 2025
Pierre Jequier-Zalc sur www.politis.fr
Alors que la taxe qui vise à taxer les patrimoines des ultra-riches, s’impose dans le débat public, le patronat monte de plus en plus violemment au front pour s’indigner de cette proposition. Signe d’une panique croissante.
Le vent serait-il en train de tourner ? Cela fait près de dix ans qu’au Medef on se prélasse tranquillement. Depuis le pin’s à « 1 million d’emplois » de Pierre Gattaz, toutes les politiques économiques mises en place leur sont favorables : CICE, suppression de l’ISF, baisse de l’impôt sur les sociétés, aides publiques massives, etc. Au point que toute participation à la solidarité nationale semble être devenue une aberration.
Les ultra-riches payent, en proportion, bien moins d’impôts que n’importe quel contribuable.
Même quand cette contribution est censée corriger une inégalité structurelle du système fiscal français : les ultra-riches payent, en proportion, bien moins d’impôts que n’importe quel contribuable. Cela paraît difficile à entendre, et pourtant les faits sont têtus. Il faut d’ailleurs saluer la mobilisation médiatique et politique d’économistes de premier plan – outre celle de Gabriel Zucman, notons celle de sept Prix Nobel d’économie – pour que ce constat s’impose dans un débat où les arguments néolibéraux de bas étage – ou d’extrême mauvaise foi, au choix – ont le vent en poupe.
Et dans un contexte de déficit budgétaire important, alors que la Macronie plaide pour des efforts massifs de la population, cette inégalité devient de plus en plus intolérable. Injustifiable, même ! Au point qu’on peut déjà estimer que Sébastien Lecornu joue son poste à Matignon sur la mise en place de cette mesure déjà adoptée par l’Assemblée nationale au printemps dernier. Incroyable mais vrai, le patronat – notamment le Medef – se retrouve donc en position de faiblesse. Une première depuis dix ans. Il suffit de lire l’interview de Patrick Martin dans les colonnes du Parisien le week-end dernier pour s’en convaincre.
D’habitude si prompt à jouer au bon père de famille, le patron des patrons a, cette fois, sorti le bazooka néolibéral.
D’habitude si prompt à jouer au bon père de famille responsable et consensuel, le patron des patrons a, cette fois, sorti le bazooka néolibéral. Hors de question de créer une nouvelle taxe, qui serait « une provocation ». Il faudrait plutôt, selon lui, supprimer 70 000 fonctionnaires dès l’an prochain, une mesure « raisonnable » (sic), et doubler la franchise médicale. Affaiblir les services publics et faire payer les malades plutôt que plus de justice fiscale, la ligne est claire.
L’indignation s’accompagne de menaces : « Si les impôts augmentent, il y aura une grande mobilisation patronale. » Rassurez-vous, celle-ci sera « républicaine » et les patrons ne descendront « pas dans la rue ». Cela pourrait presque prêter à sourire. Pourtant, la prise de position du président du Medef a rapidement été suivie par divers éditos libéraux, particulièrement virulents.
Un exemple parmi tant d’autres, celui de Nicolas Bouzou dans les colonnes de L’Express. Sans gêne, celui-ci compare les économistes qui portent la taxation des ultra-riches à Didier Raoult – le microbiologiste controversé –, n’hésitant pas à les qualifier d’illettrés économiques. Cocasse quand on sait que le seul fait de gloire de cet économiste est d’avoir été payé par Uber pour faciliter leur implantation en France.
Les puissants sont en train de perdre la bataille de l’opinion.
Cela témoigne aussi de la force de frappe des défenseurs du statu quo. De celles et ceux qui défendent les intérêts des plus riches. Rien d’étonnant quand on sait que la plupart des médias sont, justement, détenus par ceux qui pourraient être soumis à la taxe Zucman. Ce changement de braquet – de l’indifférence à la menace – dans la défense des puissants souligne qu’ils sont en train de perdre la bataille de l’opinion. Les forces progressistes doivent s’en rendre compte.
Pour faire du 18 septembre une journée de mobilisation massive pour plus de justice sociale et fiscale. Pour ne rien lâcher dans les négociations en cours avec Sébastien Lecornu. Et pour, enfin, mettre fin au règne sans partage du patronat sur la politique économique du pays.
mise en ligne le 16 septembre 2025
Catherine Tricot sur www.politis.fr
Les élus ont-ils perçu cette pression qui gronde au sein la gauche ? Comme si chacun s’était saisi du moment révolutionnaire qui vient pour leur en tenir rigueur. Les attentes sont élevés alors… élevons le niveau !
La Fête de l’Huma s’impose comme le rendez-vous incontournable des gauches. Tous les leaders sont venus se frotter au « peuple de gauche » affluant par centaines de milliers. Tous, ou presque. Il ne manquait que Raphaël Glucksmann, envoyant un signal clair : il ne fait pas cause commune avec cette foule-là. En revanche, Olivier Faure comme Jean-Luc Mélenchon, Sophie Binet et même Patrick Martin (le patron du Medef) ont pu humer une atmosphère qui ne trompait pas.
Avant de parler de l’ambiance générale, revenons un instant sur celle qui dominait parmi les proches et les membres du Parti communiste. Les militants étaient bien sûr au rendez-vous. Sans eux, pas de fête. Heureux comme des poissons dans l’eau car, cette année, pas de dingueries lâchées par surprise par Fabien Roussel pour troubler ce moment de retrouvailles. Le secrétaire national s’est fait plus discret et moins de monde est venu l’écouter. C’est le président du groupe communiste à l’Assemblée, Stéphane Peu, qui tenait estrade au côté de Marine Tondelier, Olivier Faure, François Ruffin et Hadrien Clouet (député LFI). Fabien Gay, le directeur de L’Humanité, marchait sur un nuage en annonçant que la Fête avait dû fermer les accès samedi à 15h. Il était encore tout auréolé de son rapport au Sénat sur les aides publiques versées aux entreprises. L’élu parisien Ian Brossat, très mobilisé sur le combat pro-palestinien, était également porté par ses camarades. Apparaissant comme des militants de l’union sans exclusive des gauches, ces trois visages (masculins) du communisme français étaient plébiscités dans les stands.
Tout au long des débats de la fête, c’est une demande plus radicale qui s’est fait entendre. Les mots et les slogans n’étaient pas toujours là, mais la musique, elle, oui. Le tempo aussi. C’était celui de l’unité. Ce fut d’ailleurs le seul slogan scandé lors du grand débat : « Unité ! unité ! »
Sinon, les débats politiques ont fait le plein. Et il était tout aussi intéressant d’écouter le public que les orateurs. Olivier Faure a eu fort à faire pour convaincre de sa stratégie. La presse a beaucoup insisté sur les sifflets – pas tant que ça en vérité –, ils étaient maitrisés et les slogans méchamment anti-socialistes n’ont pas retenti, à la différence d’autres fois. Le public écoutait et réagissait. Le premier des socialistes a voulu amadouer la foule et a un peu triché en annonçant l’abrogation de la réforme des retraites quand il ne s’agit en fait – dans le projet socialiste – que de sa suspension. La différence ? La réforme avance et l’âge de départ est déjà porté à 63 ans. Olivier Faure a vanté la taxe Zucman, en passe de devenir le symbole d’une politique de gauche. Mais le public ne semble pas y trouver tout son compte.
Tout au long des débats de la fête, c’est une demande plus radicale qui s’est fait entendre. Les mots et les slogans n’étaient pas toujours là, mais la musique, elle, oui. Le tempo aussi. C’était celui de l’unité. Ce fut d’ailleurs le seul slogan scandé lors du grand débat : « Unité ! unité ! » Chahuté quand il dit vouloir un candidat insoumis à l’élection présidentielle, Hadrien Clouet a tenté une ruse : justifier la rupture d’avec les socialistes pour cause de soutien au régime génocidaire d’Israël. Il s’est fait bien ramasser par Olivier Faure.
François Ruffin et Stéphane Peu étaient au barycentre de ce moment à la fois radical et unitaire. Le député communiste a rappelé ce moment où les peuples socialiste et communiste ont forcé leur parti à converger pour faire face au fascisme montant en 1934. Intéressant encore quand il lie politique sociale et combat antifasciste, rappelant que la sécurité sociale n’est pas seulement née de la fraternité de la résistance mais de la conscience parmi les rédacteurs du programme des jours heureux que les peuples d’Europe ont sombré dans la pauvreté et la peur des lendemains avant le désespoir qui conduisit au fascisme.
Jean-Luc Mélenchon tenait meeting à part, dans son stand à lui, devant des centaines de militants serrés. Comme rarement, il a rendu hommage aux communistes, le militant d’aujourd’hui, la dirigeante d’hier, Marie-George Buffet et la charismatique Rosa Luxembourg. Il a même conclu son meeting par « l’Internationale » : il voulait rassembler la famille. Cela ne l’a pas empêché de dire de belles vacheries sur l’ensemble des partenaires de gauche. C’est plus fort que lui, il ne peut pas s’en empêcher. Laissons cela pour revenir au fond de son propos. Jean-Luc Mélenchon sent le moment. Il le voit révolutionnaire par la conjonction des luttes – en commençant par celles du 10 et du 18 septembre – et des blocages d’en haut. Les sorties du Medef, braqué devant toute contribution des entreprises, alimentent ce diagnostic d’époque révolutionnaire. Mais Jean-Luc Mélenchon rate quelque chose de l’air du temps : la demande puissante d’unité. De tous. De la base aux partis. Il fallait se balader quelques heures dans les travées pour le mesurer comme jamais. Le leader insoumis affirme sa confiance dans le peuple et son unité : voilà ce que le peuple lui demande.
mise en ligne le 3 juillet 2025
Jessica Stephan sur www.humanite.fr
Dans son 7e rapport, le Haut conseil pour le climat constate un affaiblissement des politiques publiques climatiques, alors que les impacts du réchauffement s’aggravent. L’institution appelle à les relancer et à davantage de lisibilité.
Pour qui suit les aléas politiques en matière de réglementation environnementale, le constat n’est pas surprenant : « le pilotage de l’action climatique s’affaiblit », alors que « les impacts du changement climatique s’aggravent ». Le 7e rapport du Haut conseil pour le climat sur l’action publique de la France en la matière, que l’institution a pour mission d’évaluer, fait état ce jeudi 3 juillet d’un bilan peu reluisant, au sortir d’un épisode de canicule intense.
« Nous sommes inquiets », confie Jean-François Soussana, président du Haut conseil pour le climat, lors de la présentation du rapport. En termes de rythme de la décarbonation, « le cadre de l’action publique a pris un retard important », indique-t-il encore. La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie et la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), documents cadres qui fixent les trajectoires, se font toujours attendre. Ce qui, selon le Haut conseil, engendre un manque de lisibilité et des difficultés pour les acteurs concernés à engager des actions.
L’action climatique au point mort
Les enjeux climatiques sont aujourd’hui « évidents, plus réels et tangibles », selon Sophie Dubuisson-Quellier, directrice de recherche en sociologie au CNRS et membre du Haut conseil pour le climat, et représentent une réelle préoccupation pour les citoyens. Mais ces enjeux sont « instrumentalisés dans le débat politique », dans une société aujourd’hui « extrêmement polarisée », déplore-t-elle.
D’autant que sur le territoire métropolitain, « le réchauffement observé atteint 2,2 °C en 2015-2024 » par rapport à l’ère préindustrielle, rappelle l’institution. L’Union européenne et la France en particulier se réchauffent plus vite que le reste du globe. « Nous avons des besoins d’adaptation croissants », souligne Jean-François Soussana, qui insiste : « il ne peut y avoir de transition si elle n’est pas pour tous. » D’autant que les mesures existantes en termes d’adaptation, notamment dans le Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC 3), sont selon le rapport « encore en décalage par rapport aux vulnérabilités et aux besoins ».
L’institution « appelle à relancer l’action climatique en France ». Manière de dire, en creux, qu’elle se trouve au point mort. Un constat inquiétant, dans un contexte géopolitique difficile. Car même si le Haut conseil n’œuvre qu’à l’échelle nationale, le contexte international et la guerre climatosceptique de l’administration Trump aux États-Unis est dans tous les esprits. Jean-François Soussana espère « un sursaut au niveau mondial » pour cet enjeu majeur qui dépasse les frontières.
La sortie des énergies fossiles est cruciale
La France n’est pas exemplaire. Entre 2022 et 2023, les émissions nationales de gaz à effet de serre brutes avaient baissé de 6,7 %. Mais en 2024, la décroissance freine, n’atteignant que de 1,8 % par rapport à 2023. Et, stipule le rapport du Haut conseil, une grande partie de cette baisse s’explique par des facteurs conjoncturels, liés au secteur nucléaire, à un hiver doux, et à la diminution de l’élevage en raison de difficultés socio-économiques. Le troisième budget carbone du pays – la quantité de gaz à effet de serre que peut émettre la France pour la prochaine période – sera donc « plus difficile à atteindre », précise Jean-François Soussana, et les objectifs à horizon 2030 risquent fort d’en pâtir.
Les combustibles fossiles représentent les deux tiers des émissions de la France. Pour les baisser, la sortie des énergies fossiles est donc cruciale. Mais là encore, l’action publique est à la traîne. Alors que les transports comptent pour 34 % des émissions nationales, « il nous manque un plan sur la mobilité longue distance », atteste Jean-François Soussana. Pour atteindre les objectifs à horizon 2030 du projet de Stratégie nationale bas carbone, il faudrait, selon le rapport, que la baisse des émissions soit en moyenne quatre fois plus forte que celle observée entre 2023 et 2024.
Si rien n’est fait, le nombre de jours de canicule par an pourrait se voir multiplié par trois d’ici 2030, par cinq d’ici 2050, et par dix d’ici 2100 – l’équivalent de plus de deux mois par an – par rapport à la période 1976-2005. Ce rapport signe un nouveau rappel de l’urgence climatique, en cette année anniversaire de l’Accord de Paris sur le climat et à quelques mois de la COP30 à Belém, au Brésil.
mise en ligne le 2 juillet 2025
Emilio Meslet sur www.humanite.fr
Lucie Castets réunit, mercredi 2 juillet, une partie des formations du Nouveau Front populaire mais sans LFI, ni le PCF, ni Place publique. Une absence que déplore Marine Tondelier, secrétaire nationale des Écologistes, qui souhaite avancer vers une candidature commune.
Un an après son arrivée en tête des législatives anticipées, le Nouveau Front populaire (NFP) est en miettes. Mais Lucie Castets, longtemps candidate de la coalition pour Matignon, veut le réveiller pour permettre une candidature commune à la présidentielle. Elle réunit, mercredi, le PS, Les Écologistes, Debout !, L’Après et Génération.s à Bagneux (Hauts-de-Seine). Défenseure acharnée du rassemblement, la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, soutient l’initiative que sèchent LFI, le PCF et Place publique. Entretien.
Qu’attendez-vous de ce rendez-vous ?
Marine Tondelier : Il faut rallumer la flamme de l’été dernier – pas celle du RN qu’on va éteindre – pour tenir la promesse du NFP. C’est ce que veulent les sympathisants de gauche et écologistes qui voient le RN continuer de grimper dans les sondages, les reculs anti-écolo des macronistes se multiplier et l’absence de justice sociale se confirmer. Ils ont besoin d’entrevoir la lumière au bout du tunnel. Notre travail, c’est de leur offrir cette perspective de victoire.
L’absence de LFI, du PCF et de Place publique ne tue-t-elle pas dans l’œuf cette l’initiative ?
Marine Tondelier : J’ai lu l’interview de Fabien Roussel dans le Parisien : il est dans une stratégie de négociation pour les municipales. Il en a le droit, même si cela paraît un peu politicien. Mais la maire PCF de Bagneux a accepté d’accueillir l’événement, et je m’en réjouis. Je sais, pour militer avec eux depuis longtemps dans le Pas-de-Calais, à quel point les communistes ont l’antifascisme chevillé au corps et qu’à la fin ils seront à nos côtés.
Concernant les deux autres formations mentionnées, je pense que les absents auront tort. Elles restent les bienvenues pour la suite. Si on attend que tout le monde se donne la main pour avancer, on n’ira pas loin. L’antifascisme, dont Jean-Luc Mélenchon et Raphaël Glucksmann parlent si bien, ce n’est pas de la rhétorique.
On ne peut pas en parler avec emphase et adopter des stratégies individualistes qui mettent le pays dans le mur de l’extrême droite, et dont les politiques toucheront en particulier celles et ceux qui comptent sur nous pour l’en empêcher. Si à la fin ces deux candidats décident de se mettre en travers du chemin de la victoire de notre camp politique, ils en porteront la responsabilité.
Sur quelle base politique doit se faire l’union ?
Marine Tondelier : Pour changer la vie vraiment, chacun a conscience de la nécessité d’un programme de rupture. Il n’y a aucune raison de jeter à la poubelle le projet du NFP mais il y a des sujets qu’il faut urgemment retravailler, comme les questions internationales qui n’étaient pas un sujet des législatives anticipées.
Ce programme s’écrira avec celles et ceux qui sont là, dans un processus très ouvert. À l’issue de cette réunion, nous annoncerons une méthode dans laquelle tout le monde aura sa place comme expert, élu local, haut fonctionnaire, politique ou simple citoyen.
En tant qu’écologiste, nous serons bien sûr vigilants sur les sujets environnementaux et pour porter des mesures de justice fiscale comme la taxe Zucman qui rapporterait entre 10 et 25 milliards d’euros. Cela pourrait financer, par exemple, la rénovation thermique des 5 000 à 12 000 écoles par an. Notre programme doit être enthousiasmant, crédible et chiffré.
Pensez-vous vraiment pouvoir construire des compromis sur deux sujets qui ont fait voler en éclats l’union de 2022, comme l’Europe ou les relations internationales ?
Marine Tondelier : Nous n’avons pas le choix. La situation nous y oblige. Alors oui, certaines discussions seront un peu plus intenses que d’autres mais il faut arrêter de jouer au jeu des sept différences et trouver des convergences.
Cette réunion peut donner l’impression d’un huis clos entre appareils, sans le peuple de gauche ni la société civile…
Marine Tondelier : C’est l’inverse ! La matinée sera consacrée à des échanges avec des personnalités de la société civile syndicale, associative ou de mobilisation électorale. Pour ce qui est des citoyens, nous faisons exactement ce qu’ils attendent, tout en créant les conditions pour leur donner la parole afin de contribuer au projet et trancher sur la personne qui sera candidate. Mais il faut bien se retrouver entre partis pour organiser cela.
Pour quel mode de désignation plaidez-vous ?
Marine Tondelier : On verra après. Il faut d’abord faire selon la méthode de l’entonnoir, qui est un outil très pratique… à condition de s’en servir dans le bon sens. Commençons par les sujets évidents pour mettre tout le monde dedans, et ensuite la gravité aidera à ce que personne n’en sorte. L’idée est de trancher le mode de désignation d’ici à la fin de l’année.
Primaire, conclave, convention citoyenne : quel système a votre préférence ?
Marine Tondelier : Je ne suis pas une primaire béate. J’aimerais que nous puissions nous mettre d’accord par consensus comme nous l’avons fait pour trouver une candidature pour Matignon. Si cela n’est pas possible, alors faisons une primaire. Mais il faudra alors y aller à fond pour permettre une participation massive.
Je n’en peux plus de donner l’impression d’une gauche nombriliste qui passe son temps à se parler à elle-même. Je rêve d’une primaire qui occupe le terrain, d’une primaire pour créer un collectif façon VIe République, une primaire des territoires avec des débats décentralisés. Depuis quand la gauche ne s’est-elle pas adressée à chacun de nos territoires spécifiquement en adressant le quotidien, les besoins, les envies de celles et ceux qui y vivent et qui diffèrent ?
Votre parti a voté pour qu’il n’y ait qu’une seule candidature écologiste dans ce processus. Vous réfléchissez à vous lancer ?
Marine Tondelier : Évidemment que beaucoup m’en parlent. Ma priorité, c’est que ce cadre commun existe, et j’en suis l’une des garantes logiques au vu de ce qu’il s’est passé l’été dernier.
En tant que secrétaire nationale des Écologistes, je tiens aussi à ce qu’il y ait une incarnation écologiste dans ce processus, dont nous déciderons collectivement en temps voulu. Nous portons un projet singulier et nous avons bien compris que personne ne portera l’écologie à notre place.
Comment être audible sur l’union en 2027 sans la faire aboutir pour les municipales 2026, alors que des listes écologistes se présenteront contre des maires de gauche sortants ?
Marine Tondelier : Notre congrès a décidé que nous irions chercher partout les alliances les plus larges. À ce stade, nous en faisons la démonstration par les actes, même s’il y a parfois des villes où la situation est compliquée. Actuellement, je fais un tour de France des villes de droite qui pourraient basculer grâce à l’union.
À Auxerre, Nice, Cholet, Lorient, Limoges, Tourcoing, Roubaix, Toulouse ou encore Saint-Étienne, ensemble, nous pouvons gagner. Pour cela, certains partis doivent arrêter de refuser d’être dans la même pièce que d’autres. Vous pouvez compter sur Les Écologistes pour continuer à faire fonctionner l’union.
Quel objectif vous fixez-vous pour ces municipales ?
Marine Tondelier : Les villes écologistes doivent rester écologistes. Les gens voient qu’on améliore leur quotidien et qu’on rend possible leur lendemain. Avec les températures record du moment, croyez-moi, je préférerais vivre dans une municipalité écologiste qui a anticipé les choses.
Souvent, d’ailleurs, avec les moyens du bord puisque l’État a supprimé une grosse partie du fonds vert, lequel permet de s’adapter au dérèglement climatique. Avec nos petits bras, nous avons permis aux enfants de manger bio et local dans les cantines, de partir en vacances.
Nous avons aussi construit des milliers de kilomètres de pistes cyclables, rénové des logements sociaux et végétalisé l’espace public. Certaines politiques innovantes ont même vu le jour dans des mairies écologistes comme à Strasbourg. Jeanne Barseghian y a lancé l’ordonnance verte, c’est-à-dire un panier de fruits et légumes bio offert à toutes les femmes enceintes. Cela a permis d’injecter 650 000 euros dans l’agriculture locale et de protéger la santé des femmes et de leur enfant à naître.
À l’heure de la canicule, comment jugez-vous l’action du gouvernement en matière d’écologie ?
Marine Tondelier : Ils parlent tout le temps d’écologie punitive mais ce sont leurs économies budgétaires qui punissent chaque jour les Français. Le gouvernement s’apprêtait quand même à suspendre les aides pour isoler thermiquement les logements, c’est vrai que c’était le moment ! Nous voulons une écologie qui protège, contrairement à ceux qui n’ont que le mot « sécurité » à la bouche sans avoir de résultats en la matière.
Prenons la loi Duplomb : elle va réintroduire sur le marché français les néonicotinoïdes, dont l’acétamipride. Il s’agit d’un neurotoxique qui affecte les fœtus en franchissant la barrière placentaire, qu’on retrouve aussi dans le liquide céphalorachidien des enfants et qui donc impacte leur cerveau. C’est un scandale sanitaire mais aussi démocratique puisque le débat a été confisqué à l’Assemblée. Que le président fasse un référendum avec un débat transparent, étude contre étude. Nous avons confiance dans la réponse des Français.
Comment faire face à ces régressions ?
IMarine Tondelier : l y en a tellement – plus de 40 rien depuis le début de l’année – que les gens ne savent plus où donner de la tête. Mais ils se rendent bien compte que l’austérité conduit aujourd’hui à fermer des écoles en raison des fortes chaleurs. Clairement, « l’écologie » mise en place aujourd’hui par le gouvernement qui coupe des aides directes aux Français n’est pas la nôtre.
Le monde politique est immature sur les sujets écologiques. Je suis en revanche persuadée qu’un écologiste sommeille, certes parfois profondément, en chaque Français. En 2025, personne ne peut ignorer le réchauffement climatique. Mais nous sommes face à ce que les neurosciences appellent le syndrome de l’autruche, un mécanisme qui verrouille le cerveau pour le protéger émotionnellement de nouvelles trop dures. Une sorte de déni. Nous devons travailler à partir de ce constat.
Le RN a refusé, mardi, de censurer François Bayrou sur les retraites après l’échec du conclave. Qu’en pensez-vous ?
Marine Tondelier : Le RN est une escroquerie et ses électeurs doivent ouvrir les yeux. Ce parti prétend, le verbe haut, être antisystème mais il se défile à chaque fois. Présentement, le système ne tient plus que grâce à eux ! Drôle de manière de faire de la politique !
On parle ici des retraites, avec 4 millions de travailleurs potentiellement concernés par les mesures en discussion sur la pénibilité (port de charges lourdes, postures pénibles, vibrations mécaniques…). Des maraîchers, des carreleurs, des aides-soignantes… Et là l’extrême droite offre quatre mois de plus, jusqu’au budget, à François Bayrou, Bruno Retailleau et les autres. Chaque jour de plus passé avec ce gouvernement sera aussi à mettre sur le compte pénibilité des Français.
Si le gouvernement venait tout de même à être censuré dans les prochaines semaines, la gauche revendiquerait-elle toujours Matignon ?
Marine Tondelier : On ne peut pas renoncer à l’exercice du pouvoir. Il n’a même jamais été aussi urgent pour les Français que nous l’exercions ! Si l’occasion se présentait, j’ose espérer que nous arriverions à nous mettre d’accord pour gouverner. Après deux mandats à subir les soi-disant « Mozart de la finance », je pense qu’on a urgemment besoin d’un ou d’une Mozart de l’empathie.
Le PCF ne participe pas à la réunion de Lucie Castets
Fabien Roussel explique dans un courrier à Lucie Castets pourquoi le PCF ne participera pas à son initiative du 2 juillet : « L’heure n’est pas à faire un tour de table de potentiels candidats (…) à l’élection présidentielle de 2027 quand tant de divisions demeurent à gauche aux élections municipales de 2026 ! » Selon le secrétaire national du PCF, il est surtout temps pour une gauche, « loin d’être majoritaire », de s’unir pour 2026 et de se mobiliser sur « des mesures fortes pour l’emploi, contre la vie chère ». Réuni lundi, l’exécutif du PCF estime aussi que « mettre le doigt dans une primaire dépossède de la décision, allonge le temps présidentiel, personnalise à outrance les débats ».
mise en ligne le 1er juillet 2025
Stéphane Guérard sur www.humanite.fr
À partir de ce mardi 1er juillet, les employeurs doivent se conformer à une nouvelle liste d'actions préventives afin de soulager les conditions de travail et prévenir les drames.
Maçons, couvreurs, constructeurs de route, jardiniers, forestiers, paysans et salariés agricoles, éboueurs et intervenants des spectacles de plein-air… les professions œuvrant à l’extérieur sont légion à devoir faire face aux vagues de chaleur qui traversent précocement l’Hexagone depuis trois semaines et connaissent un nouveau pic ce mardi. Ils ne sont pas les seuls.
À l’image des enseignants d’une école de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) qui ont alerté la semaine dernière au sujet de températures insoutenables dans leur groupe scolaire, nombre de salariés œuvrant dans des locaux et bureaux mal ventilés ou non climatisés tirent la langue, dans la restauration, l’industrie ou les services.
Pour tous ceux-là, le gouvernement se fait fort de soulager leurs conditions de travail grâce à de nouvelles règles édictées il y a un mois par décret et applicables dès ce mardi 1er juillet. Des règles prescrites aux employeurs que les syndicats saluent, mais jugent nettement perfectibles.
En 2024, 7 accidents du travail mortels liés à la chaleur
Les risques liées aux températures élevées sont bien documentées : fatigue, maux de tête, crampes, fièvre ou troubles du sommeil, pouvant déboucher sur des troubles de la vigilance et de la concentration si la chaleur dure. Tous ces symptômes sont parfois annonciateurs d’accidents graves comme la déshydratation, causée par une diminution excessive de l’eau contenue dans les tissus ; l’insolation, après une trop longue exposition au soleil ; le coup de chaleur, correspondant à une surchauffe au-dessus de 40 degrés du corps, qui peut conduire de la perte de connaissance et à la mort.
Selon un récent rapport du Conseil économique, social et environnemental, 40 % des travailleurs du BTP et des transports se disent touchés par les conséquences du réchauffement climatique. Un ressenti qui s’élève à 80 % des salariés de l’agro-alimentaire.
Mais il n’est pas question que de mal-être au travail. En 2024, Santé publique France a recensé dans les données de la Direction générale du travail « sept accidents du travail mortels en lien possible avec la chaleur ». Les victimes étaient des hommes âgés de 39 à 71 ans, et « six de ces accidents du travail mortels sont survenus dans le cadre d’une activité professionnelle de construction et travaux ou d’agriculture ».
C’est pour prévenir ces situations dramatiques que les ministères du Travail, de la Transition écologique et de l’Agriculture, ont publié dimanche 1er juin un décret et son arrêté d’application qui « ont pour objet de renforcer les obligations des employeurs en matière de prévention du risque chaleur ». Il y en avait besoin tant les préconisations étaient jusqu’à présent très légères.
Seules la tenue dans chaque entreprise d’un Document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) ; la mise en place d’une « ventilation et aération des locaux de façon à maintenir un état de pureté de l’atmosphère et d’éviter les élévations exagérées de température, les odeurs désagréables et les condensations » ; ainsi que la « mise à disposition d’eau fraîche potable et notamment de bouteilles d’eau gratuites et même des boissons non alcoolisées fraîches », relevaient de l’obligation légale inscrite au Code du travail.
Liste des actions de prévention à mettre en place
Outre le fait que le décret prend en compte d’autres secteurs que la construction, comme l’agriculture, ainsi que les travailleurs indépendants, sa grande nouveauté réside dans le fait qu’il « renforce les obligations de prévention des employeurs tout en les adossant au dispositif de vigilance Météo France qui est territorialisé », pointe Astrid Panosyan-Bouvet. La ministre chargée du Travail souligne d’ailleurs que les mesures sont le fruit des discussions menées avec les syndicats dans le cadre du troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) et des travaux du COCT (Conseil d’orientation des conditions de travail).
Concrètement, « en plus de renforcer le rôle du DUERP, le décret crée une sorte de liste des actions de prévention à mettre en place dès qu’un épisode de chaleur intense est signalé par les seuils de vigilance jaune, orange et rouge déclenchés par Météo France », synthétise Clémence Repellin, responsable du pôle Juridique à OPPBTP, l’organisme de prévention du secteur des bâtiments et travaux publics.
Des mesures « organisationnelles, comme le réaménagement des lieux de travail, du temps de travail, la mise en place de pause repos et d’équipes tournantes, la réorganisation du planning de travaux », répertorie la juriste, mais aussi des aménagements des conditions de travail, « notamment en mettant à disposition des équipements adaptés aux fortes températures et en adaptant les postes des travailleurs vulnérables… Des mesures de bon sens que nos conseillers prévention préconisent déjà à nos 220 000 entreprises adhérentes (1,5 million de salariés), mais dont le décret accroît la notoriété ».
L’inscription noir sur blanc de ces principes de prévention a été plutôt bien accueillie par les confédérations syndicales. « La CFDT salue la publication du décret (qui) impose aux employeurs des mesures, à adapter aux différentes réalités de travail », a commenté la centrale de Marylise Léon qui « sera vigilante quant à la mise en œuvre du décret par le dialogue social ».
Les manques du décret
Pour la CGT, il s’agit d’une première étape. Car le décret a plusieurs tares. L’obligation de « température adaptée » fixée à l’employeur « reste juridiquement vide, empêchant tout contrôle ou recours », souligne la confédération. Les seuils jaune, orange et rouge de Météo France, à partir desquels sont déclenchées les mesures de prévention, ne tiennent en effet pas compte de la configuration du bâti, du manque d’aération ou du fonctionnement de machines. Autant de facteurs pouvant aggraver les conditions de travail dès avant le déclenchement de ces seuils météo.
Les effets différés de la chaleur sont eux-aussi ignorés. « En juillet dernier, plusieurs arrêts cardiaques sont survenus après la fin d’un épisode caniculaire », fait valoir le syndicat. Ce dernier milite donc pour « une évolution réglementaire qui fixe des seuils d’action et des valeurs limites d’expositions prenant en compte la température, le taux d’humidité, la vitesse du vent et le rayonnement solaire ». Autant de mesures peu en cours du côté du patronat, fervent défenseur des mesures de « simplification » le dédouanant de ses responsabilités.