m
m
mise en ligne le 17 février 2026
Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.
Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.
Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.
Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.
« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.
Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet.
Menaces de mort
Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice.
Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».
Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain.
« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein ».
Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.
La complaisance de LFI en débat
C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier.
Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres.
Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.
Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».
À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.
Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI. Aurélie Trouvé, députée LFI
Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.
Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »
La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.
L’antifascisme mis en cause
Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.
« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.
Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.
Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.
Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.
L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.
Appel à l’unité des gauches
Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.
« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.
Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique. Sarah Durieux, activiste
Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.
« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.
« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.
« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.
Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.
C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.
La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.
L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…
Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.
Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance.
Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !
L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.
Marion d'Allard sur www.humanite.fr
Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.
Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.
Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.
Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.
mise en ligne le 16 janvier 2026
par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
À Lyon, la mort de Quentin endeuille des proches et saisit tout un pays. Elle révèle un climat où la violence physique et la violence politique s’alimentent. Elle impose ses questions politiques.
À 15h ce lundi, le procureur qui a ouvert une enquête pour « coups mortels aggravés et violences aggravées », organise une conférence de presse qui devrait permettre de mieux comprendre l’enchainement des faits et d’identifier les responsabilités dans la mort de Quentin à Lyon. Il ne s’agit pas d’un fait divers : cette mort s’inscrit dans un enchaînement d’affrontements connus entre les groupes d’extrême droite et les antifascistes dont la Jeune Garde (dissoute en juin 2025) fut un emblème. La mort de ce jeune homme est le symptôme d’une violence qui s’installe, qui s’épaissit, qui se banalise, dans notre pays comme dans le monde.
Ce week-end, le débat public s’est focalisé sur les responsabilités politiques. Sans attendre les résultats de l’enquête, les accusations ont visé la Jeune Garde et, par extension, La France insoumise qui a fait d’un de ses fondateurs, Raphaël Arnault, l’un de ses députés. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, sans attendre quelque décision judiciaire que ce soit, a désigné le coupable, « l’ultragauche » et violemment mis en cause le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « les mots aussi tuent ». Sait-il que les siens aussi peuvent tuer ? L’incrimination d’un important courant politique est lourde de conséquences. Un attaché parlementaire de Raphaël Arnault est accusé par le groupuscule d’extrême droite Némésis d’avoir participé au lynchage. Il conteste fermement ces accusations mais il fait d’ores et déjà l’objet de menaces de mort – ainsi que de nombreux militants antifascistes. Des permanences d’élus insoumis ont aussi été dégradées. Là encore, la mécanique est connue : accusation publique, emballement, désignation, puis intimidation. Cette situation est inquiétante.
Un autre fait devrait nous inquiéter tout autant : il n’est pas admissible, en démocratie, que des réunions publiques autorisées nécessitent des services d’ordre pour se tenir. La venue de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon s’est déroulée dans un climat de tension tel qu’un dispositif de protection militant a été jugé nécessaire. Quels que soient les désaccords, le débat d’idées ne devrait jamais se tenir sous la menace. Les moyens de la police doivent être mobilisés pour le prémunir. Elle manquait jeudi.
La violence prospère dans des atmosphères saturées de ressentiment, d’humiliation, de concurrence généralisée. Elle surgit là où le commun se défait. Le monde, aujourd’hui, est un champ de braises. Partout, la force s’exhibe, la norme et le progrès humain s’effritent, la possibilité de vivre ensemble est moquée comme faiblesse. La France est traversée par ces tensions globales et par ses propres fractures. La violence physique ne surgit pas du néant. Elle est encouragée, tolérée, parfois même excitée par une violence symbolique et verbale devenue ordinaire. Il est vrai que les mots tuent quand ils transforment des adversaires politiques en menaces existentielles.
Mais il y a là un paradoxe qu’il faut affronter. Oui, certains adversaires politiques sont des menaces existentielles : pour la démocratie, pour l’État de droit, pour les libertés publiques, et parfois très concrètement pour la vie et la sécurité de celles et ceux qui appartiennent à des minorités. Ces projets et ces militants doivent être combattus fermement, politiquement, démocratiquement. Il n’y a pas de chemin de traverse possible : il faut défendre la démocratie sans adopter les procédés qui la minent. Résister à des menaces réelles sans céder à la logique de la guerre civile symbolique permanente. La brutalité sauvage ne peut être une arme pour défendre les libertés.
Dans ce contexte, la responsabilité des gouvernants est immense. Quand le garde des Sceaux accuse, d’une manière générale, la gauche en utilisant le concept flou d’ultragauche, que fait-il au juste ? Il rompt avec ce principe fondamental selon lequel la justice est rendue de manière individualisée, sur des faits, par des juges indépendants. À trop manier l’anathème collectif, Gérald Darmanin fragilise l’État de droit qu’il est censé faire vivre. Il installe l’idée que les camps sont irréconciliables, que les responsabilités sont toujours celles des autres, que la complexité doit céder devant l’invective. Gouverner, ce n’est pas attiser, flatter les colères pour en tirer un bénéfice électoral.
Chacun a le devoir de faire retomber la tension. La démocratie est traversée de conflits. Elle en a besoin. Les intérêts divergent, les visions du monde s’opposent, les projets s’affrontent. Mais il y a une différence entre le conflit politique et la conflictualité permanente comme mode de faire de la politique.
À gauche, il faut aussi entendre ce signal. On ne gagnera rien en s’abandonnant au bruit et à la fureur. Se penser comme une minorité assiégée, parler uniquement à son propre camp, radicaliser le discours jusqu’à l’isolement : voilà une impasse qui peut être des plus cruelles.
L’heure est au rassemblement dans un monde qui brûle. Rassemblement ne signifie pas uniformité. Les bases et les projets peuvent et doivent être portés dans une perspective qui vise la majorité, pas dans la logique de tribu retranchée.
Nous ne sommes pas des blocs ennemis. Nous sommes une société. Quentin en faisait partie. Sa mort nous oblige. Elle nous rappelle que derrière les mots, derrière les postures, derrière les stratégies, il y a des vies. Aucune victoire politique ne vaut que l’on s’habitue à les perdre.
mise en ligne le 20 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
À défaut de majorité à l’Assemblée, comment faire adopter un budget ? On rappelle la faute initiale d’une dissolution qui n’a permis ni débat ni cap approuvé. On n’oubliera pas que ceux qui gouvernent ont la plus petite légitimité politique avec une alliance des droites plus qu’incertaine. Le NFP devrait gouverner. Point.
Mais si le NFP gouvernait, il aurait aussi négocié avec les autres groupes parlementaires. Le problème n’est donc pas que le PS ait négocié, même si depuis six mois il a davantage parlé avec le pouvoir qu’avec ses autres partenaires de gauche. Le problème est double. L’un est grave, l’autre est mesquin.
Le problème le plus grave est que le PS est fier de lui. Il pense sincèrement avoir infléchi le budget. Mais le budget d’un pays ne se mesure pas à telle ou telle mesure sociale ou fiscale mais à son orientation globale. Le budget de Sébastien Lecornu constitue-t-il une inflexion, une nouvelle direction pour sortir le pays de ses multiples nasses : désindustrialisation, inégalités et misère, agriculture perdue, école qui forme trop peu, déficit, etc. ?
Bien sûr que les repas à 1 euro pour les étudiants, c’est bien. Coût : 90 millions sur un budget de l’État de 300 milliards. C’est bien aussi parce que ce droit sera inconditionnel. Bien sûr que 50 euros de prime d’activité en plus, ce sera bon à prendre. Pour combien de salariés ? Cette prime, comme toutes les primes, n’ouvre aucun droit social en particulier pour la retraite de ces travailleurs au bord de la pauvreté. Pire : elle continue de proposer comme solution une baisse du coût du travail suppléée par l’État. Prime d’activité, baisse des charges sur les bas salaires comme le proposait le PS ou défiscalisation des heures supplémentaires : la politique de l’offre fait consensus et reste leur seule perspective.
Ce matin sur France Inter, Olivier Faure ne disait pas autre chose : « Ce n’est pas possible de continuer à avoir un discours qui est celui qu’on connait depuis trop longtemps, qui est celui de la politique de l’offre exclusive et qui a mené le pays où l’on sait, c’est-à-dire à plus de 3000 milliards d’euros de dette ». Tout est dit : la politique de l’offre ne doit pas être exclusive et son défaut est la dette. Le problème est fondamentalement que le PS n’a pas d’autres idées. Il veut juste que la politique de l’offre soit moins dure et que les efforts soient mieux répartis. Pensée stérile et déphasée. On pleure d’ennui et de désespoir.
Le problème le plus mesquin vient de François Hollande. Il disait ce dimanche que « si les communistes et les écologistes prennent la décision de voter la censure alors que les socialistes ne le feraient pas, c’est difficile après de prétendre gouverner ensemble ». L’ancien président est tout à son affaire : créer les conditions politiques de son retour. Glucksmann et Cazeneuve plantés, il croit que l’heure de son come back a sonné. Il entend récupérer l’espace vacant de la « Macronie de gauche » et empêcher que se constitue un espace entre lui et La France insoumise. Premier objectif : remettre au goût du jour la théorie des deux gauches irréconciliables. Second objectif : décrédibiliser toute primaire de gauche et, pour se faire, dramatiser les votes à l’Assemblée nationale.
Mais qui s’étonne vraiment de ces choix différents ? Le PS a, par moment, changé de positionnement politique ; il a signé la Nupes sous contrainte et rallié le NFP par antifascisme structurel. Mais le PS n’a fait aucune révolution intellectuelle, programmatique. Le PS est le PS. Il est resté bloqué dans la révolution « démocrate » opérée par François Hollande quand il était premier secrétaire du parti, mis en œuvre quand il était président. Les propos d’Olivier Faure de ce matin le rappellent. Pourtant Olivier Faure n’est pas François Hollande, il veut sincèrement que le PS se réancre dans la gauche. Mais face à la « réalité », il n’a pas d’autres idées. Le PS français n’est pas seul à la peine. En fait, c’est toute la social-démocratie qui est perdue. Mais écologistes et communistes ne sont pas en meilleure santé.
Donc rien n’est possible avec le PS ? « Plus jamais PS » ? Si vous avez un autre monde, une autre gauche de réserve, appelez-nous. J’entends dire « et LFI ? » Oui, LFI. Mais elle n’est pas toute la gauche et ne peut y prétendre. C’est ainsi. L’expérience sociale, la complexité d’une société, ça ne se dissout pas dans un mouvement gazeux. Donc il faut continuer de faire ce que l’on peut pour que le PS sorte de sa gangue. Et que les communistes et les écologistes en fassent de même. On ne peut rater les trains qui s’avancent.
Puisque LFI aime se dire matérialiste, disons que c’est en forgeant qu’on devient forgeron et que la politique est affaire de combat continu. Aujourd’hui encore, la gauche va se diviser. Mais il n’y a pas d’autres solutions que de la rassembler. Les socialistes font faire de la m****. Ce ne sera ni la première fois, ni la dernière fois. C’est notre croix. Et ça pèse. Courage.
mise en ligne le 15 janvier 2026
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.
Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.
L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.
D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.
À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.
Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.
La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’ électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.
La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.
mise en ligne le 6 janvier 2026
Christophe Prudhomme sur www.humanite.fr
Depuis plus de vingt ans, face au problème des déserts médicaux, les gouvernements successifs ont empilé des mesures d’incitation auprès des médecins libéraux pour tenter d’améliorer la situation. Au fil du temps, dans l’indifférence générale, les bilans d’échec s’accumulent au grand dam des patients qui trouver un médecin traitant.
La dernière invention, dite de « solidarité territoriale », consiste à demander à des médecins généralistes d’aller exercer jusqu’à deux jours par mois dans l’une des 151 zones en tension identifiées par le gouvernement, moyennant une indemnité de 200 euros par jour. Sauf que le bilan est maigre, seuls 250 volontaires se sont manifestés et, au fil du temps, les effectifs se réduisent. Ainsi, dans le Centre-Val de Loire, qui comporte 21 zones concernées, il n’y a que 3 médecins dans le dispositif sur les 16 médecins inscrits initialement.
À l’origine de cet échec, un effet d’annonce du gouvernement sans réelle concertation avec les médecins concernés dans un système de médecine libérale au bout du rouleau. À la veille des municipales, alors que la santé est une des premières préoccupations des Français, il paraissait difficile de laisser les communes tenter de trouver des réponses sous la pression de leurs citoyens dans un domaine qui ne relève pas de leur compétence.
Le mal est profond et nécessite des réponses dans l’intérêt des assurés sociaux et des professionnels de santé. En ce qui concerne ces derniers, leur mouvement de grève, du 5 au 15 janvier, traduit une insatisfaction et un mécontentement profond face à un budget de la Sécu qui leur demande notamment d’appliquer un certain nombre de mesures d’économies au détriment de leurs patients.
Cependant, il est dans l’intérêt des deux parties de réfléchir à l’avenir de notre système de santé et de la nécessité d’évolutions pour conserver un système public solidaire. Cela nécessite de poser la question des freins actuels que constituent à la fois la liberté d’installation et la rémunération à l’acte.
À trop vouloir s’arc-bouter sur des modalités d’exercice qui ne correspondent plus aux besoins de la population, ni aux aspirations de nombreux jeunes médecins, il ne faudrait pas donner des moyens supplémentaires aux néolibéraux pour basculer encore plus vite vers un système marchand financiarisé à l’américaine. Il s’agit de faire des choix et de gérer des transitions dans l’intérêt collectif de la population et des professionnels de santé.
En ce début d’année 2026, soyons exigeants pour un véritable débat sur ces questions. Bien entendu, il y aura des résistances, des oppositions, mais je crois que la majorité penchera en faveur des valeurs du service public, financé intégralement par une Sécurité sociale solidaire à qui il faudra assurer des moyens suffisants.
mise en ligne le 2 janvier 2026
Roger Martelli sur www.regards.fr
On cherche les mots pour définir un projet bien à gauche. Hier encore, on le disait révolutionnaire. Aujourd’hui, il est souvent nommé radical. C’est quoi, être radical ? Réponses au travers de l’Histoire.
Quand, dans la seconde moitié des années 1990, on tapait le mot de « radicalité » sur son ordinateur, le correcteur orthographique indiquait invariablement qu’il était inconnu. Le terme était né pourtant au 19ème siècle, mais il se trouvait trop peu employé pour retenir l’attention des dictionnaires. On utilisait couramment depuis longtemps « radical » et « radicalisme », mais pas « radicalité ».
« Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même », écrivait Marx dans Critique de la philosophie du droit de Hegel (1844). Jules Simon , dans La politique radicale (1868), jugeait quant à lui que « le caractère propre d’une politique radicale est de repousser les transactions, les demi-mesures, d’aller comme on dit vulgairement jusqu’au bout de ses principes […] Elle est radicale parce qu’elle veut le tout et qu’elle ne s’arrête pas avant d’avoir tout obtenu. »
Agir à la racine, refuser les demi-mesures, aller jusqu’au bout… Tout le vocabulaire de la « radicalité » va hériter directement de cet état d’esprit, mais il faut attendre la fin du 20ème siècle pour que le terme lui-même prenne son extension. Après le mouvement social de novembre-décembre 1995, il offre en effet plusieurs avantages. Il s’écarte d’un radicalisme que le 20ème siècle a associé à une gauche – le Parti radical – modérée jusqu’à la compromission. Et il se substitue aussi à une révolution trop liée, dans les représentations communes, aux crimes de masse de l’époque du stalinisme et du maoïsme au pouvoir.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence.
Il suggère surtout que la critique sociale entre dans une ère nouvelle qui entend dépasser le cadre du mouvement ouvrier historique. Que trouve-t-on au côté de la mobilisation salariale ? L’action spectaculaire d’Act-Up contre le sida, les combats pour les droits des sans-papiers et des chômeurs, l’occupation sauvage de locaux abandonnés pour mettre en lumière le scandale des sans-logis, un féminisme de seconde génération, la critique des médias, la sociologie de Pierre Bourdieu, l’esprit frondeur des Inrockuptibles…
À l’époque, ces mouvements sociaux ou intellectuels expriment, dans un langage nouveau, le fait que la société étouffe dans les logiques aliénantes qui sont les siennes et qu’il n’est plus temps de différer leur dépassement et l’entrée dans un nouvel âge de l’émancipation. Être radical, c’est manifester la conviction que tout doit changer, en profondeur et dans l’urgence. On a compris que cette radicalité se situe franchement à gauche, et même du côté le plus à gauche de la gauche. La charnière des 20ème et 21ème siècles est significativement marquée par une poussée de l’extrême gauche, face à un PCF en déclin et un socialisme qui va s’embourber dans le social-libéralisme. Au premier tour de la présidentielle de 2002, les trois candidats héritiers du trotskisme atteignent le seuil des 10%, alors que le PC descend au-dessous des 5% pour la première fois de son histoire. Le premier ministre sortant, le socialiste Lionel Jospin, ne franchit pas, quant à lui, la barre du premier tour. Parler de la gauche radicale est alors une autre façon de nommer l’extrême gauche…
Les toutes dernières années marquent un nouveau tournant. La colère ne pousse plus majoritairement vers le désir d’émancipation, mais vers la désillusion et le ressentiment. On ne voit plus la cause des maux dans un système opaque, où la propriété semble se diluer dans la masse fluctuante des actionnaires. Du coup, la colère se porte aussi bien contre « l’élite » du haut que contre la masse des « assistés » et des étrangers du bas, en réalité les plus proches, les plus visibles, les plus faciles à désigner.
Pour une part, la radicalité change de camp, ou plutôt elle en a deux, sur sa droite comme sur sa gauche. Dans le vocabulaire de la politique au jour le jour, on oublie l’étymologie de la radicalité (radix, la racine en latin) et on ne retient plus que le « jusqu’au bout » et donc « l’extrême ». Ancrée à gauche à la charnière de deux siècles, la radicalité devient un mot ambivalent, à la fois attribué à la gauche et à la droite, valorisé (la clarté de l’objectif) ou dévalorisé (les dérives de l’exagération). La gauche et la droite ont chacune leur « extrême », que l’on valorise ou que l’on stigmatise.
L’imputation de radicalité relève de l’image. Or les images se produisent. La force principale à gauche, La France insoumise, cultive volontiers l’image d’une radicalité associée à la violence du ton et à la recherche de clivage. La force principale à droite, le Rassemblement national, récuse ce qualificatif et cultive au contraire une image « dédiabolisée ». Le parti de Marine Le Pen veut se détacher de l’appellation d’extrême droite. Il bénéficie de l’existence à côté de lui d’un courant plus extrémiste, celui du polémiste Éric Zemmour.
Faut-il donc se débarrasser de la radicalité ? Ce n’est qu’en sortant du système que l’on éloigne définitivement les aliénations qu’il nourrit. Mais si l’on maintient les vertus d’une visée allant à la racine des maux sociaux, il faut aussi prendre la mesure des problèmes que cela génère.
La radicalité, tout d’abord, a une double face : elle mobilise celles et ceux qui apprécient sa pureté et sa détermination ; elle écarte quiconque y voit l’exagération et la possible violence. Elle attire et elle repousse dans le même mouvement. Il y a toutefois plus grave. Si la gauche ne s’identifie pas à la seule redistribution des richesses, si elle a pour visée de rompre avec les logiques de la domination et de l’aliénation des personnes (l’individu dépossédé de la maîtrise de son destin), alors on ne peut en tirer qu’une conviction : on ne libère pas un peuple, mais on travaille à ce qu’il s’émancipe par lui-même. Les féministes le disent avec leurs mots « Ne me libère pas, je m’en charge ».
Dès lors s’éclaire la question cardinale de la radicalité : tout programme, modeste ou « radical », ne vaut que s’il est l’expression d’une volonté majoritaire. La radicalité n’est que verbiage si elle ignore les contradictions de sa mise en œuvre. Elle ouvre sur des désillusions si elle n’est qu’un discours de rupture, qui contourne le temps nécessaire à la formation de majorités. On n’abolit pas une logique sociale par décret : on cherche à s’inscrire dans le temps, le plus resserré possible, de son dépassement démocratique. On a trop payé, au 20ème siècle, le prix des révolutions permanentes qui n’existaient que dans les esprits et qui, par volontarisme excessif, ouvraient la porte à toutes les contre-révolutions. Pour le dire autrement, le plus grand danger n’est pas nécessairement et toujours celui du « modérantisme »…
La radicalité est un état d’esprit. En politique, elle ne vaut que si elle s’adosse à un projet de société qui mobilise et qui rassure et si elle se concrétise dans une stratégie de long terme, qui intègre les conditions de son accomplissement.