PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
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Démocratie, élections, extrème-droite - 2026

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 mise en ligne le 24 février 2026

« Front commun contre l’extrême droite » :
le hors-série de l'Humanité et de 4 autres médias pour une mobilisation antifasciste, pacifique et déterminée

Fabien Gay, directeur de l’Humanité sur www.humanite.fr

L’Humanité s’est unie à quatre autres médias pour produire un numéro de combat exceptionnel, « Front commun contre l’extrême droite », qui sort ce lundi dans les kiosques. Un manuel indispensable pour mener la bataille idéologique et disposer d’un argumentaire

La mort du militant nationaliste et identitaire Quentin Deranque, âgé de 23 ans, à la suite des coups reçus lors d’un affrontement violent à Lyon, est un drame inacceptable. La condamnation doit être claire et sans la moindre ambiguïté. Aucune cause, aucune idéologie ne peut justifier qu’on en vienne aux mains, et encore moins qu’elle conduise à la mort d’un être humain. La politique doit rester le champ des idées, des mobilisations collectives et du débat démocratique, et non celui des poings, des lynchages ou des expéditions punitives. 

Quand la politique recule, que le débat d’idées s’appauvrit, que la désinformation et la course au buzz permanent remplacent les faits, l’échange d’arguments et la dispute organisée, cela conduit peu à peu à une société du repli sur soi, de la haine, et donne de la puissance à la violence pour résoudre les contradictions sociales. Si la politique apparaît dans l’impasse pour régler les problèmes du quotidien, la violence peut alors sembler un exutoire pour une partie, même infime, de la population. Et c’est précisément à ce stade que les idées d’extrême droite contaminent l’espace public, pullulent et se répandent jusqu’à saturation.

La violence entraîne le chaos, mais elle génère aussi, chez un grand nombre de nos concitoyens et concitoyennes, du dégoût, du rejet et, in fine, un détournement de la politique. Il suffit de voir ce qui se passe dans les manifestations où des violences sont annoncées : elles contribuent à éteindre les mouvements sociaux et à effacer les justes revendications des travailleurs et des travailleuses. C’est comme si nous marquions un but contre notre propre camp, faisant gagner l’adversaire.

Nous vivons notre moment « Charlie Kirk »

La violence est une impasse politique pour la gauche : elle ne peut être ni une stratégie ni une méthode, et encore moins un projet politique en soi. Pour l’extrême droite, elle est l’essence de son moteur et de son projet. À gauche, nous ne sommes jamais aussi forts que lorsque la majorité du peuple se mêle de la politique, par des mouvements sociaux puissants ou dans les urnes quand l’abstention recule.

Il faut donc interroger la stratégie de la conflictualisation permanente du débat politique, de la violence des mots qui s’installe dans la vie parlementaire : si elle peut consolider un socle de militants, de sympathisants et même d’électeurs important, elle crée un plafond de verre et rend difficile, voire impossible, le fait d’être majoritaire et de gagner en rassemblant largement celles et ceux qui ont intérêt au changement. Il y a d’ailleurs une contradiction à refuser les coups de force permanents, la logique de l’affrontement belliciste et guerrier face au retour des hyperpuissances, tout en laissant s’installer l’idée que la violence, quelle qu’en soit la forme, pourrait être un moyen légitime, ici, en France. La semaine que nous venons de vivre doit être analysée avec beaucoup de recul. C’est un nouveau point de bascule qui va peser dans les esprits dans les prochains mois.

Nous vivons, comme de l’autre côté de l’Atlantique, notre moment « Charlie Kirk », qui a permis de marginaliser les anti-Trump, de les reléguer au rang d’ennemis de la liberté et d’affirmer l’autorité du locataire de la Maison-Blanche en lui permettant de jouer sur le registre du retour à l’ordre et du défenseur de la liberté d’expression. Il faut refuser que ce drame, si tragique soit-il, serve de prétexte à une inversion des valeurs et à une réécriture cynique de l’histoire de la violence politique en France. On ne peut pas mettre sur le même plan les antifascistes qui luttent pour l’égalité, la solidarité et la fraternité, et les fascistes qui portent en eux un projet de haine et de division du peuple. C’est une faute politique et morale gravissime. Il n’y a aucun trait d’égalité entre antifascistes et fascistes.

Nous n’oublions pas Ismaël Aali, Hichem Miraoui, Djamel Bendjaballah…

Depuis des années, les groupuscules d’extrême droite portent la responsabilité de l’écrasante majorité des violences et des morts politiques : attentats racistes, assassinats ciblés, agressions xénophobes… Les chiffres sont implacables, et les faits parlent d’eux-mêmes. Nous n’oublions pas Ismaël Aali, Hichem Miraoui, Djamel Bendjaballah, Angela Rostas, Federico Martin Aramburu…

Aujourd’hui, l’extrême droite et une partie des droites coalisées instrumentalisent la mort de Quentin Deranque pour hurler à une « violence antifasciste » généralisée, désigner l’extrême gauche comme le grand danger de la République et banaliser l’extrême droite ainsi que son projet autoritaire et raciste. Cette hypocrisie est insoutenable. Elle vise à effacer des années de haine raciste, d’attaques contre les migrants, les musulmans, les juifs, les homosexuels, les féministes, les syndicalistes…

Cette instrumentalisation du drame s’inscrit dans une stratégie plus large, relayée par une partie des médias et des droites libérales et autoritaires, qui consiste à expulser La France insoumise – et, à travers elle, toute une partie de la gauche – du champ républicain. On accuse, on diabolise, on amalgame, pour mieux normaliser l’extrême droite et la faire entrer un peu plus dans le jeu institutionnel comme un parti comme les autres. Surtout, le pouvoir aux abois veut préparer son arrivée. Après lui, le déluge – et mieux vaut l’arrivée de Le Pen et de Bardella, pour espérer revenir aux affaires cinq ans plus tard en apparaissant comme le défenseur de la démocratie plutôt qu’une issue porteuse d’espoir de changement et de rupture avec sa politique.

Cette mécanique prépare le terrain pour 2027

En stigmatisant et en pointant du doigt une partie de la gauche, ils veulent instiller le venin de la division et rendre impossible l’union large de la gauche, profitant du fait qu’une partie de la gauche affirme : « Plus jamais avec eux. » Nous savons très bien qu’aujourd’hui les insoumis sont dans leur viseur, mais que s’y trouvent aussi les communistes, les écologistes et une partie du camp socialiste. 

Cette mécanique prépare le terrain pour 2027, et elle est à l’œuvre depuis une dizaine d’années, s’accélérant depuis le début du second mandat de Macron. En présentant la gauche comme « violente » ou « hors sol », on blanchit ceux qui rêvent d’un État antisocial, anti-immigrés et antidémocratique. On inverse les responsabilités mais aussi les valeurs pour que les véritables fauteurs de haine passent pour des modérés, des gens responsables, et les antiracistes pour des racistes et des antisémites qu’il faut à tout prix marginaliser, voire demain, pourquoi pas, interdire.

Enfin, une grande partie du patronat français a choisi son camp pour la prochaine présidentielle. Ce sera l’extrême droite, pour continuer à verrouiller le système démocratique et institutionnel et poursuivre son œuvre destructrice : épuiser le vivant et la nature, refuser tout changement du système qui consisterait à partager les pouvoirs, les savoirs et les richesses. Cette course à l’Élysée est appuyée par des algorithmes puissants et des relais médiatiques dopés par le milliardaire Bolloré, qui se font les chantres de la liberté d’expression – surtout quand elle relaie leurs poisons putrides d’extrême droite. Ce moment que nous vivons vise donc à préparer les esprits pour faire sauter la digue du front républicain au second tour de la présidentielle, et même pire, à l’inverser au profit de l’extrême droite.

Des néonazis ont défilé dans les rues de Lyon librement

La République n’est pas menacée par ceux qui luttent pour la justice sociale, fiscale et écologique, l’égalité, l’antiracisme et la paix. Elle est menacée par l’extrême droite, qui l’a toujours combattue, et qui prospère sur la division, la peur et la violence qu’elle alimente depuis des décennies. Il faut refuser toute escalade, exiger que la justice fasse toute la lumière sur les faits qui ont conduit à la mort d’un homme à Lyon et barrer la route à ceux qui veulent transformer un drame en tremplin électoral.

Quand les blés ont été sous la grêle, notre camp social n’a pas répondu par la stratégie du chaos et de la violence à tous crins, mais par une stratégie de rassemblement large et de front populaire. À l’Humanité, nous avons décidé de nous rassembler avec quatre autres médias pour mener la bataille idéologique – préalable à toute victoire électorale – en fournissant des argumentaires à nos lectrices et lecteurs. Avec ce hors-série de combat « Front commun contre l’extrême droite », ils et elles disposent d’un manuel utile pour mener cette bataille.

À l’heure où, quatre-vingt-deux ans après l’assassinat par l’armée nazie des 23 de l’Affiche rouge, des néonazis ont défilé dans les rues de Lyon librement, samedi. Et ce n’est pas une première ces derniers mois. Ensemble, refusons la violence et construisons la mobilisation antifasciste, pacifique et déterminée. La fraternité et la solidarité ne se construisent pas dans la haine, mais dans le combat commun contre l’injustice et le fascisme qui resurgit.


 

Cinq médias s’unissent pour faire front commun contre l’extrême droite 

Fruit de plusieurs semaines de travail collectif entre les rédactions de l’Humanité, Blast, les Inrocks, Streetpress et Nova, ce titre marque une volonté forte de s’engager dans la bataille culturelle contre l’extrême droite. Dans cette édition, riche d’enquêtes et de reportages, on regarde la réalité en face : la gestion municipale catastrophique du Rassemblement national, son programme économique au service des plus riches, ses reculs écologiques, sa mise au pas du monde associatif et culturel, ses appels à la haine… Cette publication collective pour comprendre, alerter, et organiser la riposte.

Format 28 x 36 cm – 80 pages

Déjà plus de 10 000 exemplaires vendus !

mise en ligne le 21 février 2026

Mort de Quentin Deranque :
malgré les déclarations du RN, la majorité des crimes politiques sont le fait de l’extrême droite

Scarlett Bain sur www.humanite.fr

L’instrumentalisation de la mort du militant nationaliste Quentin Deranque participe à une réécriture de l’histoire de la violence politique en France. Les chiffres et archives montrent pourtant que la majorité des meurtres à caractère idéologique sont le fait de l’extrême droite.

Quand il consiste à compter des morts, l’exercice de la statistique est d’une froideur affreuse. Mais il s’avère en certaines circonstances nécessaire pour saisir la réalité des faits dans un climat politique délétère. Depuis le 14 février, la mort tragique du militant d’extrême droite Quentin Deranque, lors d’un affrontement avec des antifascistes à Lyon, fait l’objet d’une instrumentalisation effrénée. Laquelle donne lieu à une réécriture de l’histoire de la violence politique en France.

« La violence d’extrême droite est dérisoire, ça n’existe pas statistiquement, a ainsi osé affirmer Marion Maréchal sur BFM TV, le 17 février. La seule violence qui est structurelle, massive, systématique est d’extrême gauche. »

Les chiffres et les archives disent tout le contraire. En France, selon la contribution de Nicolas Lebourg, historien, à l’ouvrage de référence Violences politiques en France (les Presses de Sciences Po, 2021), sur 53 morts attribuées à des militants politiques entre 1986 et 2014, 5 impliquent des militants de gauche (dont 4 pour le seul groupe Action directe) et 48 incombent à l’extrême droite.

L’extrême droite tue parce qu’elle est raciste, antisémite, homophobe, antiféministe

Et derrière les chiffres, il y a des profils. Les assassinats perpétrés par le groupe Action directe ont visé des représentants de l’appareil d’État, des figures du patronat. Les crimes commis par l’extrême droite sont, eux, motivés par le rejet de « l’autre », assigné à une identité essentialisée. Bref, l’extrême droite tue parce qu’elle est raciste, antisémite, homophobe, antiféministe.

« Depuis une dizaine d’années, il y a eu une forme de dissociation entre le Rassemblement national, qui s’est institutionnalisé, et les milices d’extrême droite violentes. Elle n’a pas donné lieu à un arrêt des violences, au contraire, elles s’intensifient, avec une stratégie de quadrillage du territoire », analyse Arié Alimi, avocat et membre de la Ligue des droits de l’homme (LDH).

Entre 2022 à 2026, douze homicides impliquent l’extrême droite, dont cinq pour la seule année 2022. Dans son livre les Tueurs d’extrême droite, le journaliste Paul Conge (éditions du Rocher, 2025) inscrit cette acmé de violence meurtrière dans le contexte d’une « campagne présidentielle marquée par la montée en puissance de Marine Le Pen et Éric Zemmour ». Celle-ci a contribué, selon lui, à galvaniser des « tueurs radicalisés ».

Les victimes : le rugbyman argentin Federico Martin Aramburu, tué par l’ex-militant du GUD Loïk Le Priol, pour s’être interposé au cours d’une agression raciste ; Éric Casado Lopez, abattu par le complotiste antisémite Martial Lenoir ; les Kurdes Mir Perwer, Abdurrahman Kizil et Emine Kara, assassinés par William Malet, fanatique de Jean-Marie Le Pen et d’Éric Zemmour.

« Auparavant, il y avait une séparation entre les orientations politiques des différents groupuscules d’extrême droite. Maintenant, elles ont fusionné, formant un magma qui est en train de forger l’extrême droite violente à venir », estime l’avocat.

Peu d’émoi et une justice lente pour les victimes de l’extrême droite

Ces douze meurtres en à peine quatre ans ont suscité peu d’émoi sur la scène politique. Alors qu’une minute de silence a été unanimement respectée à l’Assemblée pour Quentin Deranque, les macronistes et le RN s’étaient ainsi opposés à celle proposée par la gauche pour Aboubakar Cissé, poignardé de 57 coups de couteau dans la mosquée de La Grand-Combe (Gard) le 25 avril 2025.

Certains homicides passent aussi sous les radars médiatiques. « Malheureusement, cela relève de la tradition française, de l’habituation et peut-être d’une indifférence aux actes violents ou criminels de l’extrême droite française », observe Arié Alimi.

Et pour bien des crimes commis en raison de l’origine ou de la religion de la victime, la justice a choisi de ne pas retenir le motif raciste comme circonstance aggravante. C’est le cas dans l’affaire Djamel Bendjaballah, cet éducateur de 43 ans tué le 31 août 2025 près de Dunkerque par Jérôme D., pilier de la Brigade française patriote, un groupuscule d’ultradroite. De multiples plaintes pour « injure non publique en raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion » avaient pourtant été déposées par la victime. Toutes classées sans suite.

Ces crimes meurtriers s’inscrivent tous dans un continuum de violences politiques rarement pris au sérieux. À Lyon, selon Rue 89, sur 102 attaques, agressions et actes haineux documentés et attribués aux groupuscules d’extrême droite entre 2010 et 2025, 70 % sont restés impunis.

 mise en ligne le 20 février 2026

La violence politique à l’heure du deux poids,
deux mesures

Rokhaya Diallo sur www.mediapart.fr

Le meurtre brutal du militant néofasciste Quentin Deranque a fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le traitement différencié des victimes de la violence politique est aujourd’hui assumé au plus haut sommet de l’État.

Le meurtre brutal du jeune militant Quentin Deranque a plongé le débat politique français dans une forme de questionnement qui semble avoir fait dérailler la boussole de l’ensemble de la classe politique. Le consensus est clair : la mort d’un jeune homme de 23 ans après un déferlement de violence inouï est un drame, un acte atroce. À peine le tragique événement survenu, alors que l’enquête n’avait pas rendu ses conclusions, La France insoumise s’est trouvée au centre du débat, les doigts pointés en sa direction de part et d’autre de l’échiquier politique.

Sans aucun recul, des politiques se sont employés à remettre en question des éléments fondamentaux de notre pacte démocratique, témoignant à chaque déclaration d’un traitement différencié des victimes de la violence politique.

Sitôt l’information connue, le ministre de la justice Gérald Darmanin s’est empressé d’affirmer que « c’est l’ultragauche qui manifestement a tué », ajoutant : « Il y a en effet des discours politiques, notamment ceux de La France insoumise et de l’ultragauche, qui mènent malheureusement […] à une violence très débridée sur les réseaux sociaux, une violence extrême sur les réseaux sociaux et dans le monde physique. »

Condamnations

Que le garde des Sceaux en exercice se permette non seulement de commenter une affaire en cours, mais en plus d’accuser nommément un parti adverse au sien de provoquer une « violence extrême » trouvant une traduction « dans le monde physique », est un signal très inquiétant quant au respect des principes de l’indépendance de la justice et de la séparation des pouvoirs.

À ce jour, il n’existe aucun élément prouvant que les déclarations publiques des élu·es de La France insoumise aient provoqué des actes de violence, et il est totalement irresponsable de la part d’un des hommes phares de l’exécutif de porter de telles accusations.

Ce sont essentiellement des élus d’extrême droite qui sont condamnés pour incitation à la violence.

Quelques jours plus tard, le même Darmanin annonce souhaiter l’inéligibilité des personnes condamnées pour incitation à la violence, notamment, mais pas uniquement, en raison d’une ethnie ou d’une religion. On comprend que cette menace vise les propos des élu·es de La France insoumise labellisé·es comme violent·es. Mais lorsque l’on se penche sur le sujet et recherche la liste des condamnés pour ce type de faits, ce sont essentiellement des noms d’élus d’extrême droite qui apparaissent.

Si Jean-Marie Le Pen était le spécialiste de la provocation à la haine, ses successeurs dans le spectre de la droite dure n’ont pas démérité. Julien Sanchez, maire Rassemblement national (RN) de Beaucaire, a été définitivement condamné pour provocation à la haine ou à la violence en 2017, à la suite des commentaires racistes laissés sur son mur Facebook par d’autres utilisateurs, sans qu’une peine d’inéligibilité soit prononcée.

En 2015, Luc Jousse (maire, ex-UMP, de Roquebrune-sur-Argens) a été condamné en appel pour provocation à la haine ou à la violence raciales, à la suite de ses propos relatifs à un campement rom, peine assortie d’un an d’inéligibilité. Et le champion toutes catégories, Éric Zemmour, a été condamné à plusieurs reprises entre 2011 et 2025, pour des faits relevant entre autres de : provocation à la discrimination, haine religieuse envers la communauté musulmane, provocation à la haine, à la violence et injure publique envers un groupe, provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence… La liste est vertigineuse. 

La droite radicale tue

Alors que des personnalités politiques de droite et d’extrême droite collectionnaient les sanctions judiciaires, plusieurs crimes ont été perpétrés par des militants déclarés de l’extrême droite, sans que l’on accuse les élu·es de leur bord d’avoir propagé cette haine matérialisée dans l’espace public. Comme l’indiquent sur Mediapart Lénaïg Bredoux et Ellen Salvi, qui se réfèrent aux recherches de la sociologue spécialiste des violences politiques Isabelle Sommier, « depuis 2017, six personnes sont mortes du fait d’activistes de droite radicale ».

Les quelques terrifiants exemples suivants, pourtant rendus publics, n’ont provoqué aucune condamnation des partis appartenant aux mouvances de l’extrême droite. En 2022, les militant·es kurdes Emine Kara, Mehmet Şirin Aydin et Abdurrahman Kizil sont tué·es par balles en plein Paris. La même année, Federico Martín Aramburú, ancien international argentin, subira le même sort. Les suspects sont deux hommes issus de la mouvance ultranationaliste proches du GUD. En 2024, Djamel Bendjaballah est écrasé par une voiture, sous les yeux de sa fille. Le conducteur, Jérôme Décofour, est un militant d’extrême droite et chef local d’un groupuscule violent, la Brigade française patriote.

Dans ces cas d’ultraviolence comme dans d’autres, les meurtriers présumés sont des militants déclarés de groupes dont la proximité avec le RN est avérée ou ayant exprimé explicitement des sympathies pour l’extrême droite.

Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.

Dans d’autres situations, ce sont des crimes racistes manifestement animés par une idéologie islamophobe et anti-immigrés, identique à celle que l’on trouve dans les discours des partis d’extrême droite. On pense aux assassinats survenus ces dernières années : celui d’Angela Rostas, mère de famille rom enceinte de sept mois, tuée par balle ; celui d’Aboubakar Cissé, homme d’origine malienne sauvagement poignardé de 57 coups de couteau dans une mosquée ; ou encore celui de Hichem Miraoui, coiffeur tunisien dont le meurtre par balle a été appréhendé par le Parquet national antiterroriste comme un acte terroriste sur fond d’idéologie d’extrême droite.

Malgré cette accumulation accablante, jamais aucune figure politique majeure n’a fait le lien entre ces crimes et la haine vomie par les élus d’extrême droite, pourtant sujets à des condamnations effectives. Quand l’extrême droite tue, les réactions se font timides.

Et ces décomptes n’incluent pas les innombrables citoyen·nes qui sont au quotidien accablé·es par le harcèlement raciste de proches de l’extrême droite, à l’image de Divine Kinkela, une femme noire qui, à Montargis, subit depuis des années injures et menaces racistes émises par ses voisins sympathisants déclarés du RN. Est-il venu à l’esprit de quiconque d’interpeller Marine Le Pen ou Jordan Bardella au sujet de ces faits inqualifiables ? Aucunement. 

Il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe et celle de citoyens ordinaires.

Alors que Quentin Deranque était entre la vie et la mort, ses camarades militants ont d’abord tenté de masquer ses engagements politiques en le présentant comme un simple étudiant en mathématiques. Soyons clairs, rien dans ses accointances ne justifie le fait qu’il ait été massacré au sol, cette lamentable attitude est condamnable sans aucune réserve.

Cela étant dit, on ne peut pas se contenter de le présenter comme un simple passant. Comme l’indique Mediapart, Quentin Deranque avait fait ses gammes militantes dans plusieurs collectifs ayant recours à la violence, comme la section viennoise de l’Action française, mouvement royaliste et antisémite, Academia Christiana, organisation catholique traditionaliste, ou les groupuscules néofascistes Allobroges Bourgoin et Audace Lyon.

Le travail de Rue89 Lyon observe précisément l’activité de l’extrême droite dans la troisième ville de France, considérée comme la « capitale de l’extrême droite », et montre que les violences de son fait relèvent d’un ordinaire normalisé par un « aveuglement politique » manifeste. Pire « 70 % des violences de l’extrême droite radicale » commises à Lyon restent impunies. 

Minute de silence

Pourquoi n’entend-on pas de condamnation ferme des manifestant·es rassemblé·es à Paris pour réclamer « justice » pour Quentin Deranque et des tags de croix gammées et de slogans antisémites peints la même nuit sur la statue de la place de la République ?

On ne peut que déplorer la mort de Quentin Deranque, c’est un drame sans nom. Toutefois, il y a une différence entre la mort d’un jeune engagé dans des groupes violents survenant au cours d’une rixe – encore une fois, sa mise à mort au sol est inexcusable — et celle de citoyens ordinaires, écrasés par des voitures, tués par balles, poignardés par des extrémistes, alors qu’ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes.  

Aujourd’hui, la classe politique ne formule aucune hésitation pour consacrer une minute de silence à un militant néofasciste violent, ce qui constitue un troublant contraste avec ce qui s’est produit en 2025. À l’époque, il avait été autrement plus difficile de contraindre Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, à organiser une minute de silence pour Aboubakar Cissé, lâchement tué par un homme qui s’était fait passer pour un fidèle de la mosquée qu’il fréquentait.

Cette dernière, qui n’a jamais remis en cause le mandat d’élu·es du RN, y compris celles et ceux qui côtoient de manière explicite des groupes d’extrême droite violents, déclare aujourd’hui que « la façon dont il [Raphaël Arnault, fondateur de la Jeune Garde dont d’anciens membres ont été mis en examen à la suite du meurtre de Quentin Deranque – ndlr] fait de la politique […], les idées qu’il porte » suffisent à envisager la déchéance de son mandat.

Le meurtre de Quentin Deranque est inqualifiable, et s’il est confirmé qu’il est le fait de militant·es antifascistes, cela sera une première en France, selon les travaux de la sociologue Isabelle Sommier, qui en a fait état dans l’émission de Mediapart « À l’air libre ».

La condamnation de la violence sous toutes les formes est un impératif moral, mais on peut légitimement s’inquiéter de constater à quel point celle qui émane de l’extrême droite est invisibilisée.

 

Boîte noire

Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice et chercheuse à l’université de Georgetown (États-Unis), est l’autrice de plusieurs livres et documentaires de référence sur le racisme, le féminisme et la justice sociale. En 2015, elle a animé pour Mediapart six numéros de l’émission « Alter-égaux ». Depuis octobre 2025, elle publie des chroniques régulières dans nos colonnes.


 

mise en ligne le 19 février 2026

Mort de Quentin Deranque : au-delà de LFI,
le RN cherche à diaboliser
toute la gauche

Alexandre Berteau et Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr

Le parti de Marine Le Pen exploite l’agression mortelle du militant néofasciste pour disqualifier le mouvement mélenchoniste, et étend ses attaques à tous ses autres adversaires politiques. Au risque d’alimenter lui-même une spirale de violences.

Surtout ne pas relâcher la pression. Depuis la mort du militant d’extrême droite Quentin Deranque, samedi 14 février, à la suite de son agression brutale à Lyon, le Rassemblement national (RN) n’entend laisser aucun répit à La France insoumise (LFI).

Le parti s’emploie à orienter le feu médiatique vers le mouvement de Jean-Luc Mélenchon, alors qu’un assistant parlementaire du député insoumis Raphaël Arnault, cofondateur du groupe antifasciste la Jeune Garde, fait partie des onze personnes interpellées dans le cadre de l’enquête ouverte après le décès du jeune homme de 23 ans.

Toujours prompt à instrumentaliser des événements tragiques, le RN n’a aucune raison de se retenir cette fois. En pleine campagne pour les municipales et à près d’un an de l’élection présidentielle, ce drame donne au parti d’extrême droite une occasion rêvée d’accélérer la diabolisation de LFI, sur laquelle il concentre ses efforts depuis le 7-Octobre – bien aidé par le camp présidentiel, la droite et une partie de la gauche.

L’objectif est évident : favoriser en retour sa propre normalisation, alors même que quelques jours encore avant la mort de Quentin Deranque, le parti était une énième fois poussé à réagir aux propos racistes et antisémites de certain·es de ses candidat·es aux municipales.

« Il existe un continuum politique entre les collectifs d’ultragauche violente et le mélenchonisme », a défendu Jordan Bardella, mercredi 18 février, lors d’une conférence de presse consacrée à l’événement. Le président du RN a appelé « à constituer un véritable cordon sanitaire pour isoler La France insoumise et la tenir à l’écart de nos institutions ».

LFI tenue pour responsable

Les conclusions de l’enquête ne sont pas encore connues mais pour le RN, le coupable est déjà tout trouvé. Sur TF1, lundi 17 février, le député RN Laurent Jacobelli a accusé sans détour Jean-Luc Mélenchon d’être responsable du passage à tabac ayant causé la mort de Quentin Deranque. « Son discours a toujours été ambigu et ce n’est pas un hasard si ces nervis sont passés à l’action », a-t-il affirmé. « La milice de Mélenchon et LFI a tué », a de son côté réagi l’eurodéputée Marion Maréchal, le 14 février.

Comme l’a révélé Mediapart, l’assistant parlementaire de Raphaël Arnault, Jacques-Elie Favrot, était bien présent sur les lieux de l’agression. Le député LFI a annoncé mardi soir, sur le réseau social X, avoir « engagé [dès lundi] auprès des services de l’Assemblée nationale les procédures pour mettre fin [au] contrat » de son collaborateur. À ce stade, le degré d’implication dans les faits reprochés de chaque interpellé·e n’est pas connu. Les onze personnes, dont Jacques-Elie Favrot, restent présumées innocentes.

En exploitant cette séquence pour ostraciser LFI, le RN est finalement dans la droite ligne du ministre de la justice Gérald Darmanin. « La Jeune Garde tue, et La France insoumise devrait le condamner », a asséné le garde des Sceaux à l’Assemblée nationale mardi en usant des mêmes mots que l’extrême droite, sans aucune forme de prudence ni de réserve liée à sa fonction.

La gauche et l’extrême gauche ont franchi une ligne rouge inacceptable dans notre démocratie. Jordan Bardella

Si le RN cible particulièrement le mouvement mélenchoniste, un glissement est toutefois déjà en train de s’opérer pour criminaliser plus largement les forces de gauche et antifascistes. « La gauche et l’extrême gauche ont franchi une ligne rouge inacceptable dans notre démocratie », a dit Jordan Bardella mercredi, en soutenant que « la Jeune Garde s’est constituée en bras armé de la gauche ».

Alors qu’il répondait à une question sur la mort du militant, le député RN Laurent Jacobelli s’est indigné que 300 personnes – des « membres du Parti communiste, de la CGT, de La France insoumise » selon lui – aient manifesté quelques jours plus tôt à Grenoble (Isère) en scandant des slogans antiracistes et antifascistes pour protester contre un meeting du candidat RN aux municipales. Ce porte-parole d’un parti cofondé notamment par d’anciens collaborationnistes et d’anciens membres de la Waffen-SS a même tenté de retourner le stigmate : « L’extrême gauche, c’est le nouveau fascisme. »

La presse, notamment de gauche, se retrouve elle aussi jetée à la vindicte par le parti de Marine Le Pen dans le sillage de cette affaire. Le même Laurent Jacobelli a ainsi déclaré mardi que « le harcèlement de la presse, à travers certaines officines comme StreetPress ou Libération », avait préparé le terrain à l’agression mortelle de Quentin Deranque.

Le jour même, un journaliste de Libération était pris à partie sur X par le sénateur RN Christopher Szczurek, qui l’a accusé de « jeter [les] candidats [du RN] aux chiens, souhaiter leur disparition sociale et les livrer à la vindicte ». Une journaliste de StreetPress était, elle, nommément désignée sur le même réseau par l’eurodéputé lepéniste Pierre-Romain Thionnet.

Des députés RN manifestent aux côtés de néofascistes

En dénonçant les liens entre la Jeune Garde et LFI, le RN prend le risque d’un retour de bâton sur la porosité de son propre parti avec les groupes radicaux. Sur le plateau de CNews, Jordan Bardella s’est officiellement engagé à lutter contre toutes ces organisations en cas d’arrivée au pouvoir, promettant de dissoudre « les organisations d’ultragauche mais aussi d’ultradroite ».

Une position critiquée au sein même de l’autoproclamé « camp national », à l’image du militant Raphaël Ayma, porte-parole du défilé néofasciste du Comité du 9-Mai et ancien collaborateur parlementaire d’un député RN en 2024. « La gauche vous reliera TOUJOURS à nous, parce que de fait, on passe notre vie à se croiser et que nous sommes la même famille politique », a-t-il rappelé sur X.

Dimanche 15 février, plusieurs élu·es du RN présent·es à Paris pour l’hommage rendu à Quentin Deranque ont n’ont justement eu aucune gêne à côtoyer plusieurs militants ultraradicaux et violents de cette « famille politique ». Organisé par le mouvement identitaire Les Natifs, l’hommage a rassemblé toutes les chapelles de l’extrême droite groupusculaire – celle-là même que le RN prétend vouloir combattre –, pour saluer la mémoire de l’étudiant lui-même passé par plusieurs groupes radicaux.

Ancien prestataire et ancien élu du RN, le militant nationaliste-révolutionnaire Axel Loustau était présent, tout comme son fils Gabriel qui a repris le flambeau et dirigé une résurgence du Groupe union défense (GUD). Fiché S et déjà condamné pour une agression homophobe et des menaces de mort, ce dernier avait publié sur X le message suivant après la mort de Thomas à Crépol en 2023 : « Crevez-les putain, que chacun en frappe un à mort aujourd’hui. Et les femmes à l’acide. »

Non loin des députés RN Matthias Renault et Quentin Limongi et des eurodéputés Philippe Olivier et Pierre-Romain Thionnet, figurait également Marc de Cacqueray-Valménier, figure charismatique de la mouvance néofasciste multicondamné pour violences.

Dirigeant du Rassemblement national de la jeunesse (RNJ) et proche de Jordan Bardella, Pierre-Romain Thionnet a également pris la parole, introduit par Stanislas Tyl, porte-parole des Natifs déjà condamné pour des actions de son groupuscule. « Les antifas sont la continuation de la politique de LFI. Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a affirmé l’eurodéputé au micro. Quelques minutes plus tard, Stanislas Tyl faisait « un serment » : « On va vous poursuivre dans les urnes, dans les tribunaux, dans la rue, dans les médias, partout ! »

Dans la soirée, après le rassemblement, plusieurs dizaines de militants néofascistes ont défilé cagoulés dans les rues du XXe arrondissement de Paris, un quartier historiquement de gauche et multiculturel, tandis que des noms de militant·es antifascistes ont été jetés en pâture sur les réseaux sociaux. De nombreux locaux de campagne de LFI ont été tagués et le siège du parti a même été évacué mercredi après une alerte à la bombe.

LFI a rendu public le message reçu qui a provoqué cette évacuation : « Je vais tuer tous les crouilles, les gauchistes et autres nègres, tout va exploser à 13 h et vous mourrez tous. Vous allez le payer au centuple pour avoir assassiné Quentin. En 2027 on va faire du sale. »

Lundi, un collaborateur parlementaire du RN a été remercié par le député de l’Ain Jérôme Buisson. Il avait partagé une photo d’Assa Traoré et des élues LFI Sophia Chikirou, Sophie de la Rochefoucauld et Rima Hassan, accompagné du message suivant : « J’ai fait un rêve : quatre décès. Et le peuple empli de joie. »

 mise en ligne le 18 février 2026

Némésis :
la dissolution nécessaire
que personne ne mentionne

Marie Coquille-Chambel  sur www.politis.fr

Après la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, la chroniqueuse Marie Coquille-Chambel pointe la responsabilité du collectif fémonationaliste dans les violences commises par l’extrême droite et appelle à sa dissolution, dénonçant son rôle présumé dans l’organisation et la médiatisation d’affrontements politiques.

À la suite de la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, de nombreuses personnalités d’extrême droite groupusculaire et institutionnelle ont pointé la prétendue responsabilité de la France insoumise concernant ces événements et ont demandé la dissolution du parti politique de gauche. Si de nouvelles images de l’affrontement entre militants fascistes et antifascistes publiées par Contre Attaque ou Le Canard enchaîné ont mis en difficulté la version initiale des événements par les groupes d’extrême droite, au niveau politique et médiatique à gauche, une exigence manque. Celle de la dissolution du collectif Némésis.

Créé en 2019, ce collectif féministe fasciste s’est fait connaître grâce à une méthodologie assez simple et bien rodée : s’infiltrer dans des événements ou manifestations de gauche, accompagnées de journalistes d’extrême droite ou d’un service de sécurité informel ou privé afin d’obtenir des images d’agressivité envers elles, dans le but de se rendre ensuite sur les plateaux bolloréens pour décrier la « violence de l’extrême gauche ». Un processus semblable à celui du média Frontières.

Afin de sécuriser leur happening à Lyon, les membres de Némésis affirment alors avoir fait appel à Quentin Deranque, militant dans plusieurs groupes néofascistes ou royalistes comme l’Action française, les Allobroges Bourgoin, Audace ou l’organisation catholique identitaire Academia Christiana – bien que l’information ait été démentie par ses parents. Toutefois, ce n’est pas la première fois que Némésis organiserait son service d’ordre avec des militants fascistes.

Il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.

Streetpress a par exemple révélé qu’à la manifestation du 8 mars 2025, les militantes de Némésis étaient accompagnées de Louis Nabucet afin d’assurer leur sécurité. Selon le journal en ligne, ce dernier serait « membre de la division Martel – un groupuscule néonazi parisien dissous en 2023 – condamné en mai 2024 à six mois de prison avec sursis et cinq ans d’interdiction de port d’armes pour violences volontaires en raison de la race et attroupement armé en vue de la commission de violences aggravées par le motif racial ».

Responsabilité

Des images qui nous sont parvenues du drame survenu à Lyon, on peut voir les militants fascistes initier l’action violente cagoulés, armés de gants coqués, de béquilles et de lacrymogènes. Cette rixe se termine alors par la mort de Quentin, lequel, comme l’affirme Alice Cordier, aurait été directement appelé par son collectif pour venir sur les lieux de l’événement. Cette déclaration l’oblige. Dès lors, la responsabilité du collectif Némésis est gravement engagée. Pour cette raison, il convient à la fois de demander la dissolution de cette organisation fasciste et raciste mais aussi des poursuites pénales à leur encontre.

Depuis la médiatisation de la mort de Quentin, de nombreux actes de violence sont à recenser : appels à venger le meurtre par la violence, permanences ou domiciles de membres de la France insoumise saccagées, militant.e.s antifascistes frappés, menacé.e.s et doxé.e.s, manifestations illégales par des milices fascistes qui se clôturent de saluts nazis, appel du chroniqueur de CNews Radouan Kourak à « tabasser » et « mettre hors de nuire » les militants antifascistes ou encore celui de Jean Messiah à « exterminer » et « éradiquer » les antifas. 

Si, comme le rapporte Europe 1, le ministère de l’Intérieur a demandé à Alice Cordier de stopper sa communication politique sur la mort de Quentin Deranque, c’est bien que ses prises de parole ont une incidence matérielle et concrète sur la sécurité nationale et l’ordre public.

Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus.

Pour une demande de dissolution, certains éléments doivent être démontrés comme la provocation d’agissement à l’encontre de personne, qui contribuent à la discrimination ou à la haine raciale et propagent des idées qui tendent à justifier ou encourager cette haine. C’est exactement ce que l’on trouve pour Némésis, dont les membres ont plus de procédures pénales engagées contre elles que n’importe quel militant antifasciste.

Contrairement à la dissolution d’autres groupes identitaires, celle de Némésis peut réellement porter un coup à l’extrême droite en raison de sa médiatisation et identification, contrairement à l’anonymat des autres militants d’extrême droite. Empêcher Alice Cordier, Anaïs, Mélissa, Yona Faedda de se réunir ne peut qu’empêcher leur désir fondamental : celui d’engager, à l’instar d’Éric Zemmour, une guerre civilisationnelle qui opposerait les « patriotes » et ceux qu’elles identifient comme des ennemis.

Au moment où l’antifascisme est criminalisé au niveau national, alors qu’il s’agit d’une réaction à une violence initiale, nos ennemis s’arment et s’organisent, à cause de la responsabilité de Némésis et d’Alice Cordier sans que, médiatiquement, leurs torts politiques et moraux ne soient pointés ou décriés.

Piège

Aujourd’hui, les membres du collectif se drapent dans le pacifisme, insistant sur leur genre, leur âge et leur poids afin de justifier leur prétendue non-violence. Mais plusieurs questions persistent. Qui a demandé à Quentin de venir sur les lieux ? Qui a engagé un militant dont le groupuscule fasciste Luminis déclare que, comme Quentin, « la lutte à mort (les) rend joyeux » ? Qui a fait appel à un service d’ordre armé ? Qui, par sa dénonciation de la mort du militant nationaliste, est responsable de la mise en danger de nombreux militants ?

Si le fascisme n’a pas de genre, la violence n’en a pas non plus. Pour nous protéger collectivement, pour protéger la gauche, les personnes racisées, pour protéger nos camarades antifascistes, nous devons porter la demande de dissolution du collectif Némésis.

L’antifascisme est un devoir politique.

Ne tombons pas dans son piège de la respectabilité ou de son invocation d’atteinte aux droits des femmes ou à la liberté d’expression des femmes, lorsque Mathilde Panot demande au collectif de ne plus se rendre à ses réunions, faisons appliquer la loi face à l’organisation de la violence politique que Némésis représentent. L’antifascisme est un devoir politique, la mise à l’arrêt total de groupuscules fascistes également, par tous les moyens dont nous disposons. La dissolution en est une.


 


 

« Une seule peur, que la porte ne cède » : à Lyon, la stratégie de terreur des identitaires contre la gauche

Tania Meller sur www.humanite.fr

L’affrontement ayant conduit à la mort de Quentin Deranque ne doit pas occulter l’implantation des groupuscules d’extrême droite à Lyon. Laboratoire des idées xénophobes, la capitale des Gaules est régulièrement le théâtre d’attaques à l’encontre des militants de gauche et progressistes.

Lyon, envoyé spécial.

« Excusez-moi d’être méfiant, mais avez-vous une preuve d’appartenir à l’Humanité ? » Depuis le jeudi 12 février et la mort du militant nationaliste Quentin Deranque, en marge d’une action des fémonationalistes de Némésis contre la venue de l’eurodéputée Rima Hassan, les étudiants de l’Institut d’études politiques (IEP) de Lyon redoublent de vigilance. « Un groupe Signal (une messagerie cryptée, NDLR) s’est fait pirater et des personnes ont tendu des guets-apens », confie l’un d’entre eux.

Dans la capitale des Gaules, la tension reste palpable. Les appels à la vengeance fleurissent sur les murs du Vieux-Lyon, quartier du 5e arrondissement où les groupes d’extrême droite radicale se sont installés depuis une quinzaine d’années. Plus loin, au cœur de la réputée progressiste colline de la Croix-Rousse, la mosquée Koba a été taguée dans le week-end, pour la quatrième fois en deux ans, quelques jours seulement avant le début du ramadan. « La vigilance est de mise, des consignes sont données aux camarades, comme d’aller aux rassemblements groupés, ne pas être trop identifié », confirme Benoît Roux, secrétaire fédéral du PCF dans le Rhône.

Dans le milieu étudiant, on est en vacances scolaires depuis samedi. « Pour autant, des étudiants ont peur de revenir à Sciences-Po ou de participer à une réunion politique. Ils craignent d’être fichés par l’ultradroite, que leurs visages soient diffusés sur les réseaux, confirme une personne présente lors du happening de Némésis. D’autant que des groupes rôdent autour de l’IEP. »

400 à 500 activistes d’ultradroite

Pour assouvir leurs pulsions vengeresses, ce samedi 21 février, les groupes identitaires, renforcés par la présence de groupuscules venus de toute l’Europe, prévoient une manifestation en direction de la rue Victor-Lagrange, à l’endroit même de la rixe.

Lyon est frappée d’un contraste. En 2022, au premier tour de la présidentielle, l’extrême droite obtenait 17,82 %, loin de ses scores nationaux. Pourtant, selon les renseignements territoriaux cités par le Progrès, la ville dénombre 400 à 500 activistes identitaires. Un chiffre grossi par des renforts venus de la banlieue et des départements avoisinants.

Militant contre ces groupuscules de longue date, Benoît Roux rappelle que Lyon est depuis longtemps « un centre de la réflexion d’extrême droite ». Selon le communiste, avant de se répandre, « la notion de « grand remplacement » a été popularisée par ces groupes depuis une vingtaine d’années ».

Les locaux syndicaux et politiques sont particulièrement ciblés. Le 17 février, un responsable du syndicat Solidaires, qui souhaite rester anonyme, constate les dégâts. Dans la nuit de samedi à dimanche, le local du 3e arrondissement, loin du Vieux-Lyon, a été attaqué à coups de barre de fer. « Dès le soir de la rixe et avant que le militant identitaire ne décède, Alice Cordier de Némésis a désigné Solidaires étudiants comme l’un des responsables des débordements », insiste-t-il. Constat d’un climat de peur, dès l’annonce du décès de Quentin Deranque, le syndicat avait pris ses précautions : « Nous nous attendions à une attaque. » En octobre, des dégradations avaient été constatées sur la serrure du local.

Comme d’autres, l’union syndicale ouvertement antifasciste subit régulièrement les descentes de l’extrême droite radicale. En décembre 2020, lors d’une campagne de solidarité à la Croix-Rousse lors de la crise du Covid, « deux militants ont été tabassés et envoyés à l’hôpital » par huit identitaires. Trois ans plus tard, un autre a été attaqué dans le Vieux-Lyon. « Ces agressions sont révélatrices du climat d’impunité. Le collectif Némésis est présent à chacune des manifestations féministes. Elles espèrent des débordements filmés pour se victimiser », mesure le syndicaliste.

Un local du PCF a dû fermer

En juin 2023, le PCF a d’ailleurs été contraint d’abandonner son local à la Croix-Rousse, à force d’être vandalisé par les groupes identitaires. Face à ces violences, « aucune compagnie ne voulait assurer nos locaux », précise Benoît Roux. Tête de liste Front de gauche dans le 5e arrondissement aux municipales de 2014, le communiste est une cible identifiée. « On te chopera », avait été tagué sur ses affiches, agrémenté de croix gammées et celtiques. Contactés, les responsables de La France insoumise (LFI) à Lyon n’ont pas donné suite. La formation est prise pour cible depuis la mort du militant d’extrême droite.

Le contrôle de la rue fait partie de la stratégie de terreur des groupuscules lyonnais. En 2008, dans le quartier de Gerland, un premier lieu identitaire, le Bunker (sic), était ouvert. En réaction, la gauche riposte et lance le collectif Vigilance 69, et obtient la fermeture du local. Par la suite, les groupuscules se sont efforcés de s’implanter dans le Vieux-Lyon. La Traboule, un bar associatif et salle de sport qui se présente comme une « maison des jeunes (MJC) et de la culture alternative des patriotes », est le point névralgique de cette toile de lieux identitaires. Cette dernière comprend notamment un salon de tatouage et l’église fondamentaliste Saint-Georges, que fréquentait Quentin Deranque.

Juste en face du lieu de culte, en novembre 2023, dans la maison des passages, une dizaine d’identitaires s’étaient attaqués à une conférence de solidarité pour la Palestine, à coups de barre de fer. « Nous étions près de 150, dont des mères et des personnes âgées. Notre seule peur était que la porte ne cède, rapporte un des participants. Alors que le service d’ordre bloquait les entrées avec les tables, on entendait les tirs de mortiers. La fumée entrait à l’intérieur. Ces fascistes hurlaient « on va vous éclater ». » Prévenues par le collectif Palestine 69, les forces de police mettront dix minutes à intervenir. « La préfecture nous a indiqué ne pas envoyer n’importe qui sur ces opérations. » À la suite de cette attaque, le participant, qui souhaite rester anonyme, s’est fait une promesse : « Ne plus mettre les pieds dans le Vieux-Lyon. »

Lyon-III, un « bastion » à défendre

Les facultés lyonnaises n’échappent pas à ces chasses à l’homme. Après Mai 68, l’université de Lyon est éclatée. Les matières scientifiques sont confiées à Lyon-I. Mais la séparation entre Lyon-II, classée à gauche, et Lyon-III, est motivée par des fondements idéologiques. Cette dernière a longtemps été un bastion identitaire. L’ex-eurodéputé du FN Bruno Gollnisch y exerçait comme professeur en langue et civilisation japonaises. Au point qu’en 2001, le ministère de l’Éducation nationale lançait une commission « sur le racisme et le négationnisme au sein de l’université ».

Depuis, l’administration de Lyon-III affiche une tolérance zéro. Traditionnellement, c’est devant un site de l’université, la Manufacture des tabacs, que les manifestations syndicales s’élancent. Le 31 mars 2016, le GUD, depuis devenu Bastion social, tombait sur des lycéens arrivés avant les cortèges syndicaux. Plusieurs dizaines de mineurs ensanglantés furent pris en charge par les militants d’organisations de jeunesse.

Deux ans plus tard, en 2018, Marion Maréchal a installé son école de cadres, l’Issep, entre Rhône et Saône. Et à Lyon-III, l’extrême droite est incarnée par deux syndicats étudiants : l’Uni et la Cocarde. « Sinisha Milinov, ancien président de la Cocarde, a été condamné à six mois de prison ferme après une agression raciste au couteau qui a défiguré une victime », rappelle un cadre de l’Union étudiante.

Le 5 février dernier, aux derniers jours des élections du Crous, la Cocarde s’est abattue sur des militants de l’Union étudiante, sur le campus des Quais, à Lyon-III. Malgré l’intervention des vigiles de la faculté, plusieurs étudiants ont été matraqués. « La confrontation est permanente. La Cocarde dispose de nos noms et de nos visages. Cela nous oblige à la prudence pour se protéger, poursuit le syndicaliste étudiant. Dimanche, des militants sont allés au stade la peur au ventre. »

Au Groupama Stadium, depuis la sortie du Covid, les dérives racistes se multiplient. Certes, des noyaux d’extrême droite tiennent depuis longtemps les tribunes. Mais, jusque-là, les débordements étaient contenus. Le Kop Virage Nord, fort de 5 000 adhérents, le plus important de l’Hexagone, est à l’image de la diversité de la métropole. Mais le « noyau dur » – les Bad Gones – multiplie les dérapages. Avant le coup d’envoi contre Nice, dimanche, une banderole « Repose en paix Quentin » était déployée.

En 2024, un groupe ouvertement cosmopolite, les 69 Pirates (SNP), tente de s’implanter dans les travées du stade. Les 26 septembre, puis le 6 octobre, lors des matchs contre l’Olympiakos et Nantes, les SNP sont victimes de guets-apens à la sortie du stade. « Deux d’entre nous ont été plantés », rapporte un ex-membre. Le groupe s’est depuis dissous. En parallèle, la South Side Lyon (SS Lyon, sic) a pris place dans le virage Sud. Benoît Roux alerte : « Le RN n’est pas le seul à se mettre dans une dynamique de prise du pouvoir. Ces mouvances aussi. »

 mise en ligne le 17 février 2026

Après la mort d’un militant d’extrême droite à Lyon,
La France Insoumise
et l’antifascisme
dans la nasse

Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr

Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.

Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.

Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.

Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.

« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.

Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet. 

Menaces de mort

Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice. 

Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».

Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain. 

« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein »

Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.

La complaisance de LFI en débat

C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier. 

Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres. 

Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.

Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».

À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.

Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI.        Aurélie Trouvé, députée LFI

Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.

Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »

La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.

L’antifascisme mis en cause

Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.

« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.

Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.

Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.

Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.

L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.

Appel à l’unité des gauches

Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.

« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.

Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique.       Sarah Durieux, activiste

Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.

« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.

« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.

« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.

Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.


 


 

LFI sous le feu :
il est encore temps

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.

C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.

La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.

L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…

Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.

Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance. 

Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !

L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.


 


 

Meurtre de Quentin D. :
la Macronie ou la stratégie de l’amalgame

Marion d'Allard sur www.humanite.fr

Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.

Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.

Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.

Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.

 mise en ligne le 16 janvier 2026

Contre la brutalisation

par Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr

À Lyon, la mort de Quentin endeuille des proches et saisit tout un pays. Elle révèle un climat où la violence physique et la violence politique s’alimentent. Elle impose ses questions politiques.

À 15h ce lundi, le procureur qui a ouvert une enquête pour « coups mortels aggravés et violences aggravées », organise une conférence de presse qui devrait permettre de mieux comprendre l’enchainement des faits et d’identifier les responsabilités dans la mort de Quentin à Lyon. Il ne s’agit pas d’un fait divers : cette mort s’inscrit dans un enchaînement d’affrontements connus entre les groupes d’extrême droite et les antifascistes dont la Jeune Garde (dissoute en juin 2025) fut un emblème. La mort de ce jeune homme est le symptôme d’une violence qui s’installe, qui s’épaissit, qui se banalise, dans notre pays comme dans le monde.

Ce week-end, le débat public s’est focalisé sur les responsabilités politiques. Sans attendre les résultats de l’enquête, les accusations ont visé la Jeune Garde et, par extension, La France insoumise qui a fait d’un de ses fondateurs, Raphaël Arnault, l’un de ses députés. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, sans attendre quelque décision judiciaire que ce soit, a désigné le coupable, « l’ultragauche » et violemment mis en cause le mouvement de Jean-Luc Mélenchon : « les mots aussi tuent ». Sait-il que les siens aussi peuvent tuer ? L’incrimination d’un important courant politique est lourde de conséquences. Un attaché parlementaire de Raphaël Arnault est accusé par le groupuscule d’extrême droite Némésis d’avoir participé au lynchage. Il conteste fermement ces accusations mais il fait d’ores et déjà l’objet de menaces de mort – ainsi que de nombreux militants antifascistes. Des permanences d’élus insoumis ont aussi été dégradées. Là encore, la mécanique est connue : accusation publique, emballement, désignation, puis intimidation. Cette situation est inquiétante.

Un autre fait devrait nous inquiéter tout autant : il n’est pas admissible, en démocratie, que des réunions publiques autorisées nécessitent des services d’ordre pour se tenir. La venue de la députée européenne Rima Hassan à Sciences Po Lyon s’est déroulée dans un climat de tension tel qu’un dispositif de protection militant a été jugé nécessaire. Quels que soient les désaccords, le débat d’idées ne devrait jamais se tenir sous la menace. Les moyens de la police doivent être mobilisés pour le prémunir. Elle manquait jeudi.

La violence prospère dans des atmosphères saturées de ressentiment, d’humiliation, de concurrence généralisée. Elle surgit là où le commun se défait. Le monde, aujourd’hui, est un champ de braises. Partout, la force s’exhibe, la norme et le progrès humain s’effritent, la possibilité de vivre ensemble est moquée comme faiblesse. La France est traversée par ces tensions globales et par ses propres fractures. La violence physique ne surgit pas du néant. Elle est encouragée, tolérée, parfois même excitée par une violence symbolique et verbale devenue ordinaire. Il est vrai que les mots tuent quand ils transforment des adversaires politiques en menaces existentielles.

Mais il y a là un paradoxe qu’il faut affronter. Oui, certains adversaires politiques sont des menaces existentielles : pour la démocratie, pour l’État de droit, pour les libertés publiques, et parfois très concrètement pour la vie et la sécurité de celles et ceux qui appartiennent à des minorités. Ces projets et ces militants doivent être combattus fermement, politiquement, démocratiquement. Il n’y a pas de chemin de traverse possible : il faut défendre la démocratie sans adopter les procédés qui la minent. Résister à des menaces réelles sans céder à la logique de la guerre civile symbolique permanente. La brutalité sauvage ne peut être une arme pour défendre les libertés.

Dans ce contexte, la responsabilité des gouvernants est immense. Quand le garde des Sceaux accuse, d’une manière générale, la gauche en utilisant le concept flou d’ultragauche, que fait-il au juste ? Il rompt avec ce principe fondamental selon lequel la justice est rendue de manière individualisée, sur des faits, par des juges indépendants. À trop manier l’anathème collectif, Gérald Darmanin fragilise l’État de droit qu’il est censé faire vivre. Il installe l’idée que les camps sont irréconciliables, que les responsabilités sont toujours celles des autres, que la complexité doit céder devant l’invective. Gouverner, ce n’est pas attiser, flatter les colères pour en tirer un bénéfice électoral. 

Chacun a le devoir de faire retomber la tension.  La démocratie est traversée de conflits. Elle en a besoin. Les intérêts divergent, les visions du monde s’opposent, les projets s’affrontent. Mais il y a une différence entre le conflit politique et la conflictualité permanente comme mode de faire de la politique.

À gauche, il faut aussi entendre ce signal. On ne gagnera rien en s’abandonnant au bruit et à la fureur. Se penser comme une minorité assiégée, parler uniquement à son propre camp, radicaliser le discours jusqu’à l’isolement : voilà une impasse qui peut être des plus cruelles.

L’heure est au rassemblement dans un monde qui brûle. Rassemblement ne signifie pas uniformité. Les bases et les projets peuvent et doivent être portés dans une perspective qui vise la majorité, pas dans la logique de tribu retranchée.

Nous ne sommes pas des blocs ennemis. Nous sommes une société. Quentin en faisait partie. Sa mort nous oblige. Elle nous rappelle que derrière les mots, derrière les postures, derrière les stratégies, il y a des vies. Aucune victoire politique ne vaut que l’on s’habitue à les perdre.


 

 mise en ligne le 14 février 2026

« Les livres de Bardella nous arrivent en masse » : dans les magasins Relay aux mains de Bolloré,
une vitrine aux
cinquante nuances de brun

Hayet Kechit sur www.humanite.fr

Jordan Bardella, Marion Maréchal, Éric Zemmour… Depuis la mainmise de Vincent Bolloré sur Lagardère, en 2022, ces boutiques installées dans les gares et les aéroports ont vu proliférer les ouvrages des auteurs ultraconservateurs publiés et propulsés par l’empire médiatique du milliardaire breton. Ces espaces publics offerts à la propagande d’extrême droite donnent à voir un condensé saisissant de la puissance de feu mise au service des idées rances. Une arme de plus dans le projet politique d’ouvrir un boulevard à leurs représentants en 2027.

C’est pour certains voyageurs une sorte de passage obligé, voire un petit rituel, que de « faire un saut au Relay » avant d’embarquer dans l’avion ou le train. Difficile en effet de passer à côté des magasins à la devanture grise et rouge, devenus, depuis leur fondation en 1853 par Louis Hachette, partie intégrante du décor des gares, puis des aéroports français.

Aujourd’hui propriété de Lagardère Travel Retail, filiale du groupe Lagardère, la chaîne de 450 magasins implantés en France compte parmi les multiples marques historiques tombées aux mains du milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré depuis qu’il a pris, en 2022, le contrôle du groupe au chiffre d’affaires de 965 millions d’euros, détenteur entre autres d’Hachette et d’Europe 1. Autant dire que le basculement, visible à l’œil nu, est vertigineux.

Ce jeudi de février, dans l’une des boutiques Relay d’Orly, le voyageur en quête de lectures croisera fatalement le présentoir central planté à proximité du rayon friandises. Petit florilège des ouvrages politiques, avec couverture visible assortie d’un bandeau rouge représentant la photo des auteurs : Si tu te sens Le Pen de Marion Maréchal – publié aux éditions Fayard, propriété de Bolloré ; Je ne regrette rien du député UDI rallié au RN, Eric Ciotti (Fayard) ; Populicide du catholique réactionnaire Philippe de Villiers (Fayard) ; La Messe n’est pas dite du président de Reconquête et multi-condamné pour provocation à la haine raciale Eric Zemmour (Fayard), mais aussi L’Anarchie positive (Plon) de Michel Onfray.

Prolifération de prose aux relents bruns

L’essayiste, cofondateur de la revue Front populaire, ne fait pas partie de l’écurie Fayard, mais compte, comme les autres, parmi les figures familières de la bollorosphère, bénéficiant de son rond de serviette sur la chaîne Cnews et sur Europe 1… médias aux mains de Vincent Bolloré. Leurs livres ont en outre bénéficié d’élogieuses recensions dans le JDnews – autre propriété du milliardaire breton – qui trône en bonne place sur le présentoir des magazines à l’entrée du Relay, aux côtés de Front populaire et de Causeur, l’hebdomadaire de la polémiste Elizabeth Lévy, autre intervenante star de CNews.

Au milieu de cette prolifération de prose aux relents bruns, il y en a certes pour d’autres goûts. Touche dissonante dans cet ensemble, le livre Résister de la journaliste Salomé Saqué, véritable manuel de résistance à l’extrême droite et gros succès de librairie (plus de 150 000 exemplaires vendus), occupe ainsi une place de choix, tout comme l’incontournable dernier opus de Pierre Lemaitre.

Le Prix Goncourt 2013 trône dans la rangée des « meilleures ventes » aux côtés de Nicolas Sarkozy et du président du RN Jordan Bardella, deux auteurs mis sur orbite par Fayard. L’ancien président de la République et celui qui caresse l’ambition de lui succéder à l’Elysée en 2027 ont bénéficié pendant plusieurs semaines des forces conjuguées de toute la bollorosphère. Une puissance de feu mise au service des idées rances dont cet espace commercial offre un condensé saisissant.

« Qu’est-ce que je peux faire ? Les bouquins de Bardella et de Zemmour nous arrivent en masse, il faut bien les caser », lâche, ton fataliste, le vendeur d’un des Relay d’Orly. La même tonalité désabusée teinte la plupart des témoignages recueillis dans la dizaine de boutiques arpentées au fil des semaines. Tous ces témoins ont requis l’anonymat. « On reçoit les livres avec un petit papier qui nous dit où on doit les placer en fonction de leur succès commercial », précise un autre vendeur, dans un magasin Relay d’une gare de Haute-Garonne, ajoutant : « Au siège, ils disent que ce sont des » tops ventes «, mais on ne sait pas trop de qui, ni de quoi… »

Logique commerciale et guerre idéologique

« La logique commerciale est ce qui prévaut dans ces magasins. Et, c’est un fait, le livre de Bardella par exemple, se vend très bien sur Amazon », témoigne une libraire indépendante parisienne, passée chez Virgin, qui a tenu à garder l’anonymat. Celle qui a fait le choix de ne pas commander le livre du président du RN pour sa librairie tempère pourtant quelque peu le tableau sur les Relay. D’abord, précise-t-elle, la directrice du secteur livre chez Lagardère, Catherine Lebel, en poste depuis 1997, aurait une réputation d’impartialité parmi les acteurs du monde de l’édition et peu d’entre eux lui feraient grief de les léser. Contactée par l’Humanité pour mieux comprendre ces arbitrages, Catherine Lebel n’a pas répondu à nos sollicitations.

Richard Gouard, responsable du pôle Enseignes chez Actes Sud diffuseur, qui gère la diffusion des livres publiés chez Payot (éditeur de Salomé Saqué), assure pour sa part que « les équipes de Relay sont d’excellents partenaires qui ont toujours défendu nos titres. Leur sélection ne se fait pas en fonction de la couleur politique mais par le potentiel de ventes. »

La libraire indépendante souligne aussi que les interrogations liées à une surreprésentation des ouvrages d’Hachette (dont font partie notamment Calmann-Lévy, Grasset, Stock, Fayard…) dans les Relay ne datent pas de l’arrivée de Bolloré au capital de Lagardère. Et pour cause, comme le décrit Patricia Sorel, professeure d’histoire à l’Université Paris-Nanterre (et co-autrice de l’ouvrage Des bibliothèques de gare aux Relay : reconversion des précurseurs de la distribution moderne) : « Dès le départ, non seulement Louis Hachette avait signé des contrats qui lui donnaient le pouvoir exclusif d’installer des librairies dans les gares, mais il était aussi libre de ce qu’il voulait y vendre. »

Livres de Bardella camouflés

La libraire comme l’historienne s’accordent cependant sur une différence de poids : dans le cas de l’offensive de Bolloré, la logique commerciale se double d’une visée idéologique et politique. Une situation inédite qui met au jour l’absence flagrante de digues efficaces face à un tel projet : « Il y a une question qui ne se posait pas avant et qui se pose maintenant, c’est celle de la légitimité de laisser un tel monopole à une entreprise privée, dans les gares et dans les aéroports qui, en tant qu’espaces publics, auraient besoin d’une régulation similaire à celle de l’espace médiatique », soulève ainsi Olivier Petitjean, coordinateur de l’Observatoire des multinationales.

Sur le sujet, la position des autorités s’en tient à une vigilance au strict respect de la législation régissant la concurrence. Selon Olivier Petitjean, ce discours laisserait cependant dans un angle mort cette question de la concentration des pouvoirs, mais aussi celle d’une « certaine opacité dans les relations entre les différents maillons de la chaîne au sein de l’empire Bolloré » qui permettraient de contourner facilement ces règles, « notamment à travers ces envois massifs d’ouvrages d’extrême droite ».

En attendant, certains lecteurs en sont rendus à « réguler » les choses à leur façon. « Il ne se passe pas un jour sans qu’on soit obligé de remettre en place les livres de Jordan Bardella, de Zemmour ou Marion Maréchal qui sont retournés ou enfouis sous une pile », raconte un vendeur d’un Relay dans une gare de région parisienne.

« Les gens prennent ce qu’ils trouvent »

D’autres clients se refuseraient même à y faire leurs achats, pensant pour certains trouver un refuge dans les Fnac Travel qui ont essaimé il y a une dizaine d’années aux côtés des Relay. Un jeune vendeur au sein de l’une de ces Fnac raconte avoir ainsi dû détromper une cliente en lui apprenant que ces boutiques étaient elles-mêmes liées par un partenariat avec Lagardère Travel Retail. Cela implique-t-il pour autant une influence dans les choix de livres ?

Contactée par l’Humanité, la direction des relations médias du groupe Fnac-Darty assure que « les Fnac Travel bénéficient de la préconisation de la direction commerciale du groupe Fnac-Darty en termes d’offre culturelle et que la Fnac travaille de façon étroite avec l’ensemble de ses partenaires éditeurs, sans discrimination ni partenariat privilégié », ajoutant que « le choix des titres mis en avant reflète essentiellement les tendances de vente du moment ».

Pour le jeune vendeur de la Fnac Travel, l’argument ne tient pas : « En fait, les gens viennent rarement ici avec une idée de livre en tête. Ils prennent ce qu’ils trouvent. Ce sont surtout des achats d’impulsion. » Dès lors, interroge-t-il, « comment expliquer que la boutique reçoive systématiquement tout Fayard et jamais en un seul ou deux exemplaires ? »

« Pour Sarkozy, c’était carrément 70 exemplaires et une dizaine pour Bardella, ce qui est bien au-dessus des quantités moyennes d’envois », ajoute le vendeur. Une aubaine pour le président du Rassemblement national qui peine à trouver une visibilité dans les librairies de la capitale, où le débat sur la pertinence de l’exposer agite les esprits. Les chiffres issus de la base de données Data Lib, commune à 300 librairies indépendantes et transmis à l’Humanité par l’une d’entre elles, sont à cet égard éloquents : alors que le jeune leader d’extrême droite fait son plus gros carton à Toulon (Var), Paris n’apparaît qu’à la 27e position dans une librairie qui, sur n’importe quel autre titre, caracole en tête des ventes. Dès lors, les Relay et les hypermarchés font figure d’arme de distribution massive pour les auteurs d’extrême droite dont les chiffres de vente en librairie sur le territoire épousent la géographie de l’électorat du RN et de Reconquête.

Face à cette fuite en avant, le rayon très fourni des titres jeunesse, publiés en majorité par Bayard, apparaît dans les Relay comme une oasis préservée de ces assauts. Il s’en est pourtant fallu de peu : en 2024, le grand groupe de presse catholique avait recruté Alban du Rostu, ex-bras droit et allié du milliardaire réactionnaire Pierre-Édouard Stérin, animé comme Vincent Bolloré par le projet de faire gagner les droites extrêmes lors des prochaines élections. Avant de renoncer à cette collaboration sous la vive pression de ses salariés qui ont ainsi échappé à un destin comparable à celui des journalistes du JDD. Jusqu’à quand ?

mise en ligne le 10 fèvrier 2026

Tags de croix celtiques, vitres brisées…
À Lille, des dégradations
de l’extrême droite

par Sofia Goudjil sur https://www.streetpress.com/

Plusieurs lieux identifiés à gauche ont été la cible de dégradations d’extrême droite à Lille le week-end du 6 février.

« Lorsqu’on laisse la parole à des politiques comme Trump ou Bardella, les groupes fascistes se sentent en force. » Martin est gérant du bar Le Bouquet à Lille (59) depuis trois ans. Comme d’autres établissements du quartier de Wazemmes, son troquet a été vandalisé avec des tags de croix celtiques dans la nuit du vendredi 6 au samedi 7 février. Ce symbole de l’extrême droite nationaliste française et de la mouvance néofasciste s’est également retrouvé sur les façades des bars Le Lyautey et Le Bel Ouvrage dans la même soirée. Les trois endroits sont considérés dans le Nord comme étant des lieux emblématiques de la gauche locale et accueillent des conférences ou des événements.

« On n’avait pas d’inquiétude jusqu’à aujourd’hui », explique Martin, encore « choqué » par cette attaque. Depuis cette agression, les équipes du bar Le Bouquet discutent pour voir quels aménagements apporter à l’établissement :

« Leur but, c’est de casser ces endroits où il y a du lien social. On n’a pas envie de leur donner raison mais la priorité reste la sécurité des équipes et des clients. »

Le gérant du zinc assure tout de même avoir reçu plusieurs messages de sa clientèle. « J’ai l’impression que c’est plus un climat de soutien que de peur qui s’installe. » À quelques rues du Bouquet, le boss du Lyautey affirme que ça ne « l’empêchera pas » de continuer son activité. « Je n’ai pas envie de leur donner du crédit. Ils s’expriment déjà sans qu’on leur donne la parole », ajoute-t-il avec lassitude. Il assène :

« Ce n’est pas à nous, les commerçants de quartier, d’entreprendre des actions, si les politiques ne font rien. »

Pas les premières attaques

Le centre LGBTQIA+ J’en suis, j’y reste a également été la cible de dégradations durant la nuit du 6 au 7 février. L’une de ses vitres a été brisée par un disque en fonte de deux kilos, là aussi tagué d’une croix celtique. La façade du centre a déjà été recouverte des mêmes symboles le 31 janvier. Si elle n’a pas souhaité répondre à StreetPress, l’association renvoie à son communiqué publié sur les réseaux sociaux : « Ces actions s’inscrivent dans un mouvement plus large de violences envers des milieux militants LGBTQIA+ et antiracistes. » Le collectif estime également que ces attaques ont des motivations racistes.

Le 15 janvier, c’est le centre culturel libertaire qui a été la cible d’une attaque violente. Lors d’un concert en soirée, un groupe de huit personnes s’est introduit. L’attaque aura fait plusieurs blessés, dont au moins cinq ont porté plainte selon « Libération ». Les agresseurs n’ont pas été identifiés mais semblent affiliés à un groupuscule d’extrême droite, selon les informations de « La Voix du Nord ». Le 6 septembre, durant la braderie de Lille, un DJ portant un tee-shirt antifasciste avait également été agressé.

Aurélien Lecoq, député La France insoumise de la 1re circonscription du Nord, a dénoncé auprès de StreetPress « la libération des actes violents » d’une extrême droite « raciste et LGBTphobe, qui n’hésite plus à sortir pour s’en prendre physiquement à des lieux de solidarité ». « Ça faisait longtemps qu’il n’y avait pas eu autant d’attaques », estime-t-il.

L’Offensive, une organisation antifasciste créée il y a quatre ans, constate également une augmentation des agressions de la mouvance dans les rues de Lille, selon son porte-parole :

« On voit une augmentation des violences ces dernières semaines et une forte montée des groupuscules capables de passer à l’acte. »

Une manif d’extrême droite le lendemain

Les tags de croix celtiques ont par ailleurs ciblé des bars dans lesquels l’Offensive a réalisé des assemblées générales ou des ateliers, le groupe était le 17 janvier au Bel Ouvrage.

Si les responsables des dégradations ne sont pour le moment pas encore identifiés, le porte-parole de l’Offensive assure que « trois ou quatre groupes seraient susceptibles de passer à l’action ». Selon lui, la montée des violences à Lille s’introduirait aussi dans les milieux étudiants. La Cocarde serait « très présente » sur le campus de Lille 3.

Au lendemain des attaques du vendredi, le 7 février, un rassemblement de l’association Les Citoyens Patriotes — groupe né en octobre 2025, encore inconnu, mais porté par des influenceurs d’extrême droite — a rameuté environ 150 personnes dans le centre lillois. À la manière de nombreux groupes identitaires depuis la dissolution en 2021 de Génération identitaire, le collectif se présente comme « un mouvement engagé pour la défense de l’identité ». Dans la nuit du 7 au 8 février, un sticker bleu blanc rouge avec écrit « On est chez nous » a été collé sur le local de la CNT, l’union locale du syndicat Confédération nationale du travail.

Contactée, la mairie de Lille n’a pas répondu aux sollicitations de StreetPress.

 mise en ligne le 9 février 2026

Le Grünt Municipales Tour,
une tournée de rap pour
« trouver de l’espoir
face à l’extrême droite »

Par Hamama Temzi, etLilia Aoudia sur https://www.bondyblog.fr/

Face à l'extrême droite, la contre-attaque se joue aussi dans les salles de concerts et cela commence par le Grünt municipal tour. Hier a eu lieu la première date de la tournée au Temps Machine à Tours. Avec un casting qui diffère d’une ville à l'autre, la surprise est entière pour chacune des représentations et fait appel à une participation bénévole de la part des artistes qui souhaitent se mobiliser.

Cette tournée est particulière. Elle s’inscrit dans une lutte contre la montée de l’extrême droite. Et si beaucoup ont en tête la prochaine élection présidentielle, la bataille commence dès les municipales du 15 et 22 mars. Le Grünt Municipal Tour se veut « un rassemblement contre la haine », un sursaut face à la montée d’une idéologie « xénophobe, autoritaire, antisociale et climatosceptique ». Avec le succès de cette tournée quasi complète, Grünt a ajouté des concerts en aval mais a aussi dû annuler certaines dates pour des « raisons juridiques ». C’est le cas à Boulogne-sur-mer. « Le contexte local ne nous permet pas d’assurer cette date comme nous l’entendions », regrette le média via un communiqué publié sur les réseaux sociaux. Même sort pour le concert prévu dans la ville de Nice, dirigée par Christian Estrosi, dont la bataille à la mairie se joue quoi qu’il arrive : à droite.

Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite

Dans la ville de Tours, le maire écologiste sortant Emmanuel Denis est bien placé pour conserver son siège à la mairie. Mais l’institut de sondage Opinionway observe tout de même une percée de l’extrême droite : une première dans l’histoire de la ville. Le candidat et porte-parole Rassemblement national (RN), Aleksandar Nikolic, aurait pour l’instant 15 % des intentions de vote, soit 10 points de plus par rapport aux dernières municipales. Ce qui placerait le parti en troisième position, devant La France Insoumise (LFI). Ici, la jeunesse tourangelle est à l’image d’un clivage déjà bien inscrit. Pour une grande partie d’entre eux, le militantisme se fait entre les “Jeunes du Parti Communistes” et les groupuscules d’extrême droite, à l’image des “Tours et des lys”, proche du GUD.

« Pour la tournée, on n’a pas choisi uniquement des villes sur le point de basculer RN aux municipales, certaines dates se font juste dans des endroits où il y a des actualités liées à l’extrême droite », précise Jean Morel, fondateur de Grünt. Dans un contexte où des artistes comme Médine ou le groupe Sniper se voient ciblés par le RN, le passionné de rap voit l’organisation de cette série de concerts comme une nécessité. « Une société malade est une société qui se désintéresse de la culture », prononce fermement Jean qui, le temps d’une soirée, cherche à « trouver l’espoir ».

Une démonstration de taille pour une première date à guichet fermé

Tours est la première date de la tournée à avoir affiché sold-out. Sur scène, les associations présentes entre les shows d’artistes n’hésitent pas à rappeler le danger que représente l’extrême droite. Inès, membre d’Utopia 56 dénonce les intimidations dont l’association a fait l’objet après avoir hébergé des mineurs isolés dans une paroisse à Tours : « Si le RN passe aux municipales, nos 50 jeunes vont se retrouver à la rue et ça, ça serait vraiment la honte ». Sa crainte fait écho à celle d’Esme, venue parler de la maison internationale populaire, un squat d’habitation et d’hébergement à Tours pour les personnes sans papiers et demandeuses d’asile.

Dans la petite salle du Temps machine, les huées du public contre l’extrême droite résonnent. Très vite amplifiées par l’arrivée des rappeurs. Entre musiques posées et sons plus énervés, aux textes engagés, Edge, Keroué et Ben PLG défilent. Quand Edge entame les paroles de son morceau Interlude, c’est tout le public qui répète en coeur « Fuck un facho de manière hardcore ». Même ambiance lorsque Ben PLG entonne « Je suis à Marbella, il y a moins de niqués chez moi que dans les tiktoks de Bardella ». La musique se termine sous les applaudissements de la salle entière qui reprend le célèbre slogan politique antifasciste “Siamo tutti antifascisti”.

Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là

Les jeunes venus assister au spectacle ont pris leur place pour la cause antifasciste avant tout. Concernant la programmation restée secrète, ils font confiance à Grünt. « Le barrage à l’extrême droite est très important, observe Mohamed. Même si on ne connaît pas les noms des artistes, on connaît Grünt et on sait ce que ça vaut. » Dans la file d’attente pour le concert, Mohamed s’est lié d’amitié avec Amy qui renchérit à ses côtés : « Quand on voit ce qu’il se passe actuellement, ça fait peur, j’ai vraiment envie de soutenir un projet comme celui-là. »

Un t-shirt avec inscrit « Qui prétend du rap sans faire position », Anes, étudiant de 22 ans rappelle que « le rap ne sert à rien s’il n’est pas engagé ». Un avis unanime dans le public et particulièrement pour Pacôme qui estime qu’il n’est pas concevable qu’un fan de rap « ne se mobilise pas face à l’extrême droite », de part l’engagement historique et politique du genre musical. Pour Anes, le rap c’est un art, mais avant tout « notre art contre leur propagande ». Grünt et son public confirment avec cette tournée municipale contre l’extrême droite que le rap n’est pas si dépolitisé qu’il peut laisser entendre depuis quelque temps.

Les salles de spectacles ont aussi leur mot à dire

L’équipe du Temps machine n’hésite pas, elle aussi, à prendre position. Invité à prendre la parole entre deux concerts, Odran Trumel, directeur de la salle appelle le public à voter dans toutes les communes. « Soyez sur les listes, parlez-en autour de vous, c’est hyper important ! », s’exclame-t-il, avant d’ajouter : « Les élections municipales ont un impact sur la composition du Sénat, sur les lois ». Ce concert est l’occasion de faire de la sensibilisation et de résister ensemble. Marie-Line Calvo, programmatrice de la salle, est originaire de Perpignan. Devant les quelque 600 spectateurs, elle parle de sa ville qui a déjà basculé à l’extrême droite, avec l’élection du maire RN Louis Aliot en 2020. « Pour ne pas que ça se reproduise, il faut continuer à lutter », appelle-t-elle, pleine d’espoir devant cette génération engagée.

Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies

Lutter c’est aussi aller dans les salles de concerts, valoriser les métiers de la musique, créer là où l’extrême droite menace. Jean Morel s’attache à le faire comprendre : « Ce monde a terriblement besoin d’empathie et l’art, la culture sont des espaces empathiques. » Avec de prochaines dates prévues à Saint-Brieuc, Laval, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Rennes, Tourcoing, Caen puis Paris, ce tour de France s’annonce fédérateur et entièrement politique. « Votez, commencez à lutter à l’échelle locale, ça peut changer des vies », enjoint le fondateur de Grünt. « La culture est le remède contre l’obscurantisme, on emmerde le RN. »

Avant d’éteindre les lumières de la salle, Jean propose de faire résonner une dernière chanson entre les murs du Temps machine, “Un autre jour” de FEMTOGO et neophron. Le concert se termine sur ces paroles : « C’est juste un autre jour, demain tout ira mieux ».

mise en ligne le 8 fevr 2026

Dans la Meuse, des centaines de manifestants réclament la fermeture d’un repaire néonazi

Clément Le Foll sur www.mediapart.fr

Près de 450 personnes se sont réunies samedi 7 février près de Verdun pour demander aux pouvoirs publics de fermer La taverne de Thor, lieu de rassemblement historique des néonazis français et européens. 

Combres-sous-les-Côtes (Meuse).– Jamais Combres-sous-les-Côtes n’a connu un tel dispositif policier. Samedi 7 février, une dizaine de camionnettes de gendarmerie bloque l’accès de La taverne de Thor, hangar agricole planté à la lisière de ce village meusien d’une centaine d’âmes, situé à une vingtaine de kilomètres de Verdun. 

Le calme autour de ce bâtiment gardé comme une forteresse tranche avec la festivité de la manifestation qui se tient dans la rue principale. Plus de quatre cents personnes déambulent coiffées de chapeaux, perruques et autres déguisements, reprenant en chœur le slogan : « Pas de facho dans les villages, pas de hangar pour les fachos. »

Organisé par le collectif « Fermez-la ! » et le Réseau antifasciste du Grand Est, cet événement voulu comme un carnaval réclame la fermeture de ce lieu de ralliement de néonazis français et européens. Une journée à laquelle se sont associées de nombreuses organisations dont le drapeau flotte au-dessus du cortège : antennes locales de La France insoumise, du PCF, des écologistes, du NPA, de Solidaires ou de la CGT.

Un local indissociable des Hammerskins

Installée au début des années 2010 à Toul, La taverne de Thor déménage en 2015 à Combres-sous-les-Côtes après une fermeture administrative. Le local appartient, depuis, à un Lorrain de 43 ans, Jérémy Flament, adepte de MMA et figure française des Hammerskins. 

Implanté dans de nombreux pays européens, ce groupe criminel est né aux États-Unis en 1988, où il est notamment lié à une tuerie raciste de masse. En guise de piqûre de rappel, les organisateurs disposent le long de la manifestation des petites silhouettes noires frappées du nom de personnes tuées par les Hammerskins au cours des dernières décennies.

« Il ne faut pas oublier la violence extrême de ce groupe. Notre objectif n’est pas uniquement de fermer La taverne, mais de bannir les Hammerskins de France », précise Christophe Renel, porte-parole de SUD Rail, qui prend l’exemple de l’Allemagne, qui a interdit l’organisation depuis 2023.

Pendant plusieurs années, La taverne de Thor a revendiqué son affiliation à ce groupe criminel : les lettres LHS, acronyme de League of Hammerskins, ont un temps été inscrites sur la façade jaunâtre du bâtiment. Aujourd’hui, Jérémy Flament affirme avoir rompu tout contact avec le groupe criminel.

« Mon local est appelé abusivement “La taverne de Thor”… Depuis fin 2017, il n’a plus rien à voir avec les Hammerskins. Moi-même, je n’ai plus rien à voir avec les Hammerskins. Et les Hammerskins n’ont plus rien à voir avec Combres. Nos chemins se sont séparés », a-t-il indiqué à L’Est républicain la veille de la manifestation.

Jérémy Flament y explique que son local serait aujourd’hui une simple salle de pratique de sport de combat. « C’est donc un lieu d’entraînement qui peut rassembler des jeunes de toute la région, avec le risque que cela soit un moyen de les faire rentrer dans ces mouvements », s’inquiète Olivier Guckert, secrétaire fédéral du Parti socialiste en Meuse.

Si Jérémy Flament assure avoir pris ses distances avec la mouvance néonazie depuis 2017, son hangar demeure un lieu de rassemblement. Le 15 juin 2024, plusieurs centaines de militant·es d’extrême droite venu·es de plusieurs pays d’Europe s’y sont retrouvé·es pour un gala clandestin de MMA. 

Derrière l’organisation de cet événement – que la gendarmerie n’avait pu empêcher –, Tomasz Szkatulski, figure de la mouvance néonazie. Ancien des Jeunesses nationalistes révolutionnaires (le groupe de Serge Ayoub dissous en 2013 par le gouvernement après le meurtre de Clément Méric), de la Losc Army (des hooligans du club de football lillois), il dirige une boutique en ligne de vente de matériel sportif et de vêtements néonazis Pride France.

Szkatulski a été condamné à deux reprises pour des agressions commises sur des personnes sans domicile fixe, à Lille, en 2006 et 2008, et il est mêlé à des attaques de bars associatifs et LGBT dans la capitale des Flandres, en 2012 et 2013. Il est aussi proche de skinheads un temps mis en cause dans l’affaire dite des « noyés de la Deûle », une série de cinq meurtres irrésolus dans ce canal du Nord en 2010 et 2011.

« Ces gens sont les mêmes que ceux qui ont agressé les membres de Young Struggle France en criant “Paris est nazi”. Les mêmes qui ont assassiné le rugbyman Federico Aramburú. Leur idéologie tue et continue de tuer », alerte Thomas Portes.

Le 16 décembre, le député La France insoumise a d’ailleurs adressé une question gouvernementale au ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, à propos de la fermeture de La taverne de Thor. Sans réponse. Samedi, il a dénoncé « l’inaction politique, notamment au plus haut sommet de l’État ».

Son collègue insoumis à l’Assemblée nationale Christophe Bex, originaire de la Meuse, a rappelé « la nécessité pour les élus de gauche de réinvestir le terrain rural », dans une région Grand Est où l’influence du Rassemblement national est grandissante. 

Les organisateurs ont quant à eux pointé du doigt l’attitude de la préfecture de la Meuse. Selon eux, elle ne ferait rien pour fermer l’établissement malgré une pétition signée plusieurs dizaines de milliers de fois dès 2015. Vendredi, L’Humanité indiquait que la préfecture avait néanmoins déposé un signalement au procureur de la République concernant La taverne de Thor, sans donner plus de détails. 

Mais les critiques ont également fusé sur le dialogue avec la préfecture en marge de l’organisation de la manifestation. « Ils n’ont rien fait pour favoriser la tenue de l’événement », souffle un membre de l’antenne locale du PCF, évoquant notamment les multiples contrôles de police aux alentours du village.

Dans la matinée, les organisateurs ont souhaité tenir la conférence de presse sur le parvis de la mairie de Combres-sous-les-Côtes, dont les volets verts étaient fermés. Une référence à l’absence de la maire, Cynthia Pector, « qui a refusé tout dialogue avec [eux] et a déserté son village, ce qu’elle n’a pas fait lorsque trois cents néonazis se sont réunis pour un gala de MMA », a regretté Angélique, membre de « Fermez-la ! ».

Peur des représailles

Si le collectif s’est félicité de la mobilisation du jour, peu d’habitant·es de Combres-sous-les-Côtes se sont joint·es au cortège ou sur le lieu de rassemblement installé devant la mairie. Durant l’intégralité de la journée, les volets des maisons sont restés clos. Quelques curieux ont observé le passage du cortège depuis leur perron ou discrètement derrière un carreau ou un rideau. 

Les quelques riverains interrogés par Mediapart expriment leur « soutien aux revendications de la manifestation » aussi bien que leur agacement face à l’agitation occasionnée par le rassemblement. « Les habitants sont derrière nous, mais ils ont peur des représailles. C’est un petit village, tout le monde se connaît », assurait-on du côté du collectif « Fermez-la ! », composé notamment d’habitant·es des villages alentour. 

Parmi les simples citoyens présents, Franck et son ami Hoang sont venus accompagnés de leurs enfants respectifs. « C’est important de leur montrer que le nazisme, ce n’est pas que dans les livres d’histoire, que certains lieux y restent affiliés aujourd’hui », témoigne Franck, avant de s’interrompre, voyant que les forces de police barrent la route à une partie du cortège voulant s’approcher de La taverne de Thor. « La voilà, la symbolique : ce sont les policiers qui protègent ce hangar. »

 mise en ligne le 5 février 2026

Municipales :
face au risque RN, les mobilisations se multiplient

par Stéphane Ortega sur https://basta.media/

Le Rassemblement national mise sur la conquête de dizaines de villes dans le cadre des municipales de mars. Une perspective inimaginable pour de nombreux collectifs citoyens, associations, syndicats et mouvements de gauche mobilisés.

« Avant décembre, on n’identifiait pas forcément Marseille comme pouvant basculer vers le RN. » Les choses ont changé depuis. Floraine Jullian, porte-parole de Victoires populaires, un mouvement citoyen de gauche qui souhaite valoriser la justice sociale, l’écologie et le renouveau démocratique, voit aujourd’hui un risque.

Dans la cité phocéenne, le candidat du Rassemblement national, Franck Allisio (ex-UMP), a rallié à lui plusieurs élus marseillais de droite. Il est aujourd’hui crédité par les sondages de 30 % d’intentions de vote au premier tour, au coude-à-coude avec le maire sortant de gauche Benoît Payan.

Au second tour, une quadrangulaire est envisageable (avec quatre listes potentiellement en concurrence, deux à gauche avec Benoît Payan et Sébastien Delogu pour LFI, la liste de l’union de la droite et celle du RN). Un accord entre le RN et la liste de droite conduite par Martine Vassal n’est pas totalement à écarter, malgré les récentes dénégations de cette dernière.

Le RN présente 650 listes aux municipales

Marseille n’est pas la seule ville que le RN ambitionne de conquérir. Le parti à la flamme a annoncé qu’il présenterait près de 650 listes pour les élections municipales des 15 et 22 mars. C’est bien plus que lors du scrutin de 2020, où le parti avait aligné des candidats dans moins de 400 localités.

Cette fois-ci, le Rassemblement national espère l’emporter dans « plusieurs dizaines de communes », aux dires de son président Jordan Bardella. Il y a six ans, il n’en n’avait conquises ou conservées qu’une quinzaine, sous l’étiquette du RN ou avec le soutien du parti d’extrême droite. Cette année, le RN entend renforcer son implantation locale, mais aussi se constituer un vivier d’élus.

Un enjeu stratégique en vue des élections sénatoriales de septembre, au cours desquelles la moitié des sièges seront renouvelés par les grands électeurs – principalement des conseillers municipaux. Ces sénatoriales pourraient permettre au parti de former pour la première fois un groupe au Sénat.

Inquiétude dans de nombreuses villes

Les prétentions affichées par le RN suscitent l’inquiétude dans de nombreuses villes où l’extrême droite a réalisé des scores importants aux législatives de juin 2024. C’est le cas de Sète (45 000 habitants), dans l’Hérault. Dans cette ville, un collectif s’est constitué en 2024 pour lutter contre l’extrême droite. Il rassemble une trentaine d’associations, de syndicats, de partis politiques et des citoyens.

« On s’est dit qu’il fallait qu’on mène un combat par rapport aux municipales, parce que la ville est prenable par le RN », explique Daniel, l’un de ses membres, qui se rappelle la stupeur inspirée par la victoire, dès le premier tour des législatives, du candidat RN Aurélien Lopez-Liguori sur sa circonscription, avec 51,6 % des voix.

Pour le collectif local, il s’agit de mener « un combat à long terme pour réduire les idées d’extrême droite qui sont bien ancrées dans une partie de la population », indique le militant. À cette fin, un journal a vu le jour : La Vigie. Tiré à 2000 exemplaires et vendu sur les marchés, il propose de « dire les faits et les méfaits de l’extrême droite au plus près de nous, à commencer par notre député », précise Daniel.

Le temps de la campagne des municipales, les membres du collectif iront distribuer des tracts et diffuser leur journal sur les marchés de Sète, mais aussi d’Agde et de Frontignan, également prenables par le RN. « Nous allons expliquer comment cela se passe dans des villes RN comme Beaucaire, Perpignan ou Béziers pour répondre aux gens qui disent “on ne les a jamais essayés”. Nous allons dénoncer leur imposture sociale en montrant comment ils mentent aux gens entre ce qu’ils disent et ce qu’ils votent », annonce Daniel.

Promouvoir l’inscription sur les listes

À 500 kilomètres de là, en Gironde, c’est la commune de Blaye (5000 habitants) qui semble la plus menacée par le vote pour l’extrême droite. Ici, Edwige Diaz, la vice-présidente à la formation au Rassemblement national, l’avait emporté au premier tour des législatives avec 53,3 % des voix. Dans ce département, deux autres circonscriptions avaient manqué de peu de basculer RN.

« On avait remarqué qu’il fallait donner un but et de l’espérance à nos syndiqués qui peuvent se sentir isolés sur certains territoires », note Catherine Dudes, cosecrétaire de la FSU. Avec une vingtaine d’associations et de syndicats sur le département, elle participe à une assemblée « interorga » contre l’extrême droite, créée en 2024.

De façon unitaire, « nous avons proposé des réunions de secteurs pour nos adhérents et adhérentes respectifs. On a maillé le territoire et ciblé les zones où le RN était fort », détaille l’enseignante et syndicaliste. En janvier, la réunion à Blaye a débouché sur « la création d’un collectif Haute-Gironde pour que ces terres restent des terres de solidarité », se félicite Catherine Dudes. Samedi 31 janvier, le nouveau collectif local présentait sur le marché ses vœux alternatifs à ceux de la députée RN prévus le lendemain. Objectif : sensibiliser la population et promouvoir l’inscription sur les listes électorales.

Mouvements de jeunesses mobilisés

Mus également par un sentiment de danger imminent, une quinzaine de groupes issus de mouvements de jeunesse (antifascistes, insoumis…) se sont rencontrés le 10 janvier à Lyon. Ils ont décidé de lancer la campagne « Éteignons la flamme », une mobilisation contre le RN le temps des élections municipales. Celle-ci se déploie aujourd’hui dans 21 villes, parmi lesquelles certaines présentant des risques de bascule à l’extrême droite, comme Toulon, Marseille, Béthune ou Nîmes.

« Nous voulons mettre en lumière leurs moindres faits et gestes sur le racisme ou la corruption », expose Césaria, porte-parole du mouvement. En plus des collages d’affiches et d’autocollants « pour occuper le terrain », qu’ils multiplient dans chacune des communes où ils sont implantés, les groupes souhaitent aussi organiser des conférences dans les semaines qui viennent.

Parallèlement, ils déploient une activité sur les réseaux sociaux pour dénoncer les candidats ayant ouvertement tenu des propos racistes ou s’étant rendu coupable de malversations. « Mobiliser la jeunesse autour de la question de l’antifascisme est hyper important », appuie Césaria, qui considère que la campagne Éteignons la flamme leur « aura au moins fait faire une répétition générale pour 2027 ».

Faire gagner les listes de gauche

Pour l’ensemble de ces collectifs, il s’agit plus de faire campagne contre le RN que pour les listes qui lui font face. À l’inverse, le mouvement Victoires populaires, qui avait organisé la primaire populaire en 2022 et s’était mobilisé pendant les législatives de 2024, est pleinement lancé dans la bataille électorale.

Son objectif : faire gagner les listes de gauche sans prendre parti lorsque plusieurs candidatures de gauche sont en concurrence. Puis faire pression entre les deux tours pour que les listes se rassemblent, surtout dans les villes où elles font face au Rassemblement national.

« Nous avons 36 groupes locaux et une vingtaine sont en création pour cette campagne », rapporte Floraine Jullian, la porte-parole du mouvement. Ce dernier revendique une base de données de 500 000 sympathisants, dont 150 000 actifs et 15 000 engagés qui donnent de leur temps pour une action en ligne ou sur le terrain. La première mission de Victoires populaires a été de lutter contre la mal-inscription sur les listes électorales : d’après ses estimations, sept millions de personnes ne pourraient pas voter les 15 et 22 mars à cause d’un défaut d’inscription.

 mise en ligne le 3 février 2026

« Ne laissons pas la police aux mains de l’extrême droite » : Jean-Louis Arajol,
ex-responsable syndical policier, fondateur de Police République et Citoyenneté

Émilien Urbach sur www.humanite.fr

Alors que le syndicat Alliance Police appelle la population à manifester à ses côtés ce samedi 31 janvier pour demander plus de moyens, le fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), Jean-Louis Arajol, Major de police à la retraite, appelle à un sursaut républicain du syndicalisme policier.

À l’appel du syndicat Alliance Police, une mobilisation est prévue ce samedi 31 janvier. L’organisation sollicite le soutien de la population et a même lancé une pétition en ligne. Si cette stratégie interroge, pour Jean-Louis Arajol, ancien secrétaire général du Syndicat Général de la Police SGP-FO et de la Fédération autonome des syndicats de police (FASP), fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), il ne s’agit pas d’une nouveauté tactique. Dans un contexte de dérive réactionnaire de l’institution policière, il appelle les forces progressistes à investir le terrain pour ne pas l’abandonner à l’influence de l’extrême droite.

Vous plaidez pour que le syndicalisme policier républicain retrouve sa voix. Pourquoi cette parole est-elle devenue inaudible ?

Jean-Louis Arajol : Le syndicalisme policier a changé. À l’époque du SGP-FO et de la FASP, nous avions une approche de proximité avec le mouvement social, une forme de garantie citoyenne. Aujourd’hui, nous assistons à une déviance corporatiste. Les principales organisations syndicales représentatives copient Alliance dans une course à l’échalote toujours plus droitière.

On a même vu disparaître le sigle SGP, jusqu’ici porte-étendard de la police républicaine. Une forme de « syndicratie » de permanents s’est, en outre, installée et a coupé les liens avec le terrain. Il n’y a plus de relais républicains dans les brigades qui, comme en 1968 ou lors de l’affaire Makomé (en 1993, Makomé M’Bowolé, un garçon de 17 ans, était tué d’une balle dans la tête par un inspecteur alors qu’il se trouvait en garde à vue dans un commissariat parisien, N.D.L.R.), savaient faire passer des messages de discernement. Livrée à elle-même, la base se laisse bercer par l’appel du vide.

Cette dérive s’est-elle généralisée à toute la police ?

Jean-Louis Arajol : Les choses ne sont pas aussi symétriques qu’il n’y paraît. Si la direction d’Alliance est ouvertement à droite, il reste dans leurs rangs des policiers républicains, des antifascistes, parfois même parmi leurs cadres locaux. Le problème, c’est que l’ensemble des syndicats représentatifs sont devenus des wagons et non plus la locomotive : ils suivent la base au lieu de l’instruire.

« Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. »

Quand, il y a quelques années, le ministre Castaner rappelle que tout acte raciste doit être puni et que des syndicalistes appellent, eux, à jeter les menottes par solidarité avec ceux qui tiennent des propos extrémistes, on marche sur la tête. Aujourd’hui, les deux principaux blocs syndicaux, qui représentent 70 % des policiers, rouleraient les yeux fermés pour l’extrême droite si elle arrivait au pouvoir. Pourtant, elle ne défend pas la police, elle l’utilise.

Cette situation est également liée à des choix politiques en matière de sécurité…

Jean-Louis Arajol : Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. Cela se traduit par la paupérisation du service public au profit du « technosolutionnisme », avec l’installation de caméras partout, et du tout-carcéral. On stigmatise certaines catégories de population et certains quartiers pour un résultat nul en matière d’élucidation.

C’est aussi le modèle défendu par l’ultra-droite. Prenez Louis Aliot à Perpignan : il a multiplié les caméras et les policiers municipaux, et il détient le record d’évolution de la délinquance avec + 50 % en un an. Si ce modèle fonctionnait, je me tairais. Mais c’est un fiasco total qui ne sert qu’à alimenter l’insécurité sociale.

Craignez-vous une « américanisation » du système répressif en France ?

Jean-Louis Arajol : C’est une vague mondiale. Dans mon livre Police en péril, j’imaginais par anticipation une police spécifique de l’immigration, des zones de sécurité différenciées selon la richesse des citoyens et un recours massif à la technologie. Nous y sommes.

C’est un modèle aux antipodes de la République. Le drame, c’est que cette dérive a parfois été cautionnée par des politiques présumées de gauche. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, elle trouvera même, comme Trump aux États-Unis, des miliciens de dernière minute pour faire la sale besogne. La population ne se rend pas compte de la gravité de la situation.

Comment se comporter face à l’appel à manifester du syndicat Alliance ?

Jean-Louis Arajol : Il ne faut pas laisser le terrain aux fascistes. Si les élus républicains et le peuple de gauche ne se mobilisent pas, qui prendra la parole ? Les maires d’extrême droite se feront un plaisir de relayer leur discours de haine dans le mainstream médiatique en disant : « Nous, on défend la police. »

Il faut occuper le terrain pour défendre le service public de sécurité. C’est une bataille culturelle. Si on abandonne la masse silencieuse des policiers républicains qui essaient de ne pas céder aux thèses fascisantes, on les livre pieds et poings liés à l’extrême droite.

Qu’attendez-vous concrètement des partis de gauche dans cette bataille ?

Jean-Louis Arajol : La gauche ne peut pas se contenter de dénoncer une « police fasciste ». Quand on stigmatise l’institution dans son ensemble, on renforce l’extrême droite. Je demande aux responsables politiques d’avoir un discours clair : défendre la police républicaine et l’État de droit. Il faut se battre pour un service public rigoureux et unifier le mouvement social sur l’essentiel : l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Rassemblons-nous pour sauver la République.


 


 

Pour une police républicaine

par Christophe BEX, député LFI Nouveau Front Populaire sur https://blogs.mediapart.fr/

A l’appel du syndicat policier Alliance, des manifestations ont eu lieu ce samedi 31 janvier dans plusieurs villes françaises afin de réclamer plus de moyens.

Oui, plus de moyens pour le service public, pour les services publics, c’est indéniable ! Ce n’est pas nouveau, c’est récurrent, et ce n’est pas faute de manifester sur cette revendication depuis des dizaines années, de solliciter des budgets, d’amender les projets de lois de finances…mais les gouvernements passent et continuent de couper dans le budget de l’état et celui de la sécurité sociale.

Oui il manque des professeurs, des policiers et des infirmières, c’est souvent ces trois professions qui sont mises en avant par les médias, les éditorialistes et même par l’opinion publique. Mais c’est oublier les personnels administratifs, techniques, de l’entretien, des bibliothèques, ingénieurs, sociaux, de la santé…ils et elles sont trop souvent invisibilisé·es et sacrifié·es mais indispensables pour le bon fonctionnement du service au public.

Que seraient les comédiens au Théâtre sans les décorateurs, les scénographes, les accessoiristes, les créateurs lumières, les régisseurs, les machinistes, les maquilleuses, les costumières, les habilleuses, les gestionnaires, les administrateurs, les ouvreuses, les ouvreurs…

Je n’ai pas la mémoire courte, je me souviens de la Révision Générale des politiques publiques (RGPP) une des réformes administratives de grande ampleur lancée sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat est responsable et comptable d’une baisse de 13.000 postes dans les effectifs de police et de gendarmerie pendant son mandat. Quand je vois aujourd’hui Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse communiquer des lettres de soutien au mouvement Policier, c’est d’une grossière hypocrisie. Lors du mandat de Nicolas Sarkozy, il et elle ont soutenu les réductions d’effectifs. Aujourd’hui encore et toujours à l’assemblée Nationale pour Laurent Wauquiez et à la Région ile de France pour Valérie Pécresse il et elle stigmatisent les fonctionnaires, demandent à réduire le périmètre de la fonction publique et du service au public, à voter des coupes budgétaires. Il et elle prônent la dérégulation, la libéralisation et la privatisation.

Aujourd’hui le syndicat policier Alliance, qui se dit Apolitique sur les réseaux sociaux, est accompagné par toutes les nuances de l’extrême droite française. Etonnant, je n’ai jamais vu l’extrême droite manifester pour la défense des services publics et à l’assemblée le Rassemblement National est un fervent promoteur de la privatisation et de la sous-traitance. L’extrême droite ne défend pas la police, elle l’utilise. Les motifs de cet appel à manifester sont d’une autre nature, il suffit de voir les pancartes, ils souhaitent renforcer les pouvoirs de la Police, augmenter les moyens pour le contrôle de la population, pour la répression du mouvement social, humaniste, citoyen et écologique. Paradoxal, quand nous irons manifester pour de meilleures conditions de travail, des recrutements, des moyens conséquents (revendications du syndicat policier Alliance aujourd’hui) nous serons plus fortement réprimés.

Il y a également cette Proposition de Loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dans l’exercice de leurs fonctions qui n’a pas pu être entièrement examinée à l’assemblée, mais le gouvernement a la possibilité de réinscrire ce texte à l’ordre du jour. Cette loi va renforcer encore le recours à l’arme pour la police, alors même que l’état actuel du droit est extrêmement favorable au recours à l’arme. L’analyse de la situation par la police sera présumée être la bonne. Ce sera au parquet de prouver que la police n’a pas agi dans le sens des articles du Code de la Sécurité Intérieure. Par conséquent, cette présomption aura pour objet de renforcer l’analyse subjective de la situation par la police, et donc de donner un nouveau signal « de liberté » dans le recours à l’arme létale.

Les policiers et les policières souhaitent être respectées, c’est légitime, mais au préalable ils et elles doivent être respectables auprès de la population sans aucune discrimination, acte raciste et violence injustifiée dans leurs activités, quand on représente la loi, on doit plus que les autres la respecter.

La République a besoin d’une justice, mais également d’une police qui lui soit loyale, et qui soit attachée aux principes de l’état de droit. La police doit agir pour la protection des libertés individuelles et collectives. Pour la défense de la police républicaine et de l’État de droit.

Ce qui se déroule aux Etats Unis doit nous alerter, en France la POLICE ne doit pas perdre ses trois premières lettres.

mise en ligne le 15 janvier 2026

Symboles nazis dans des lycées d’Occitanie :
Carole Delga interpellée sur la montée de
l’extrême droite à l’école

Elian Barascud sur https://lepoing.net/

Croix celtiques, slogans suprémacistes, intimidations : le syndicat SUD Collectivités territoriales interpelle Carole Delga après la découverte répétée de symboles néo-nazis dans plusieurs lycées d’Occitanie, tandis que syndicats de l’Éducation nationale et parents d’élèves alertent sur une montée de l’extrême droite à l’école

Croix celtiques taguées dans les sanitaires, slogans suprémacistes gravés sur les murs, autocollants de groupuscules identitaires aux abords des établissements : dans plusieurs lycées d’Occitanie, des symboles d’extrême droite ont été découverts ces derniers mois. Une situation jugée suffisamment grave pour que le syndicat SUD collectivités territoriales région Occitanie adresse une lettre ouverte à la présidente de Région, Carole Delga, rendue publique le 8 janvier.

Parmi les faits signalés figure la présence répétée de tags fascistes au lycée Georges-Pompidou de Castelnau-le-Lez, où des croix celtiques et le slogan « Europe Jeunesse Révolution » ont été retrouvés dans les toilettes des élèves. Selon le syndicat, une croix celtique a même été apposée directement sur le logo de la Région avant d’être effacée par les services, sans que la question d’un dépôt de plainte ne soit clairement tranchée. D’autres établissements sont cités, comme le lycée Le Garros à Auch, où des gravures de croix celtiques ont également été relevées.

« Dog whistle »

Dans un communiqué diffusé sur Instagram, des lycéens de Georges-Pompidou parlent d’« attaques répétées » menées depuis le mois octobre par « l’extrême droite néo-nazie ». « Ce n’est pas du vandalisme, c’est une offensive idéologique », écrivent-ils, dénonçant une stratégie d’intimidation et de marquage du territoire. Ils appellent à ne pas banaliser ces actes et à refuser « le silence complice ».

Si certains de ces signes peuvent sembler anodins ou obscurs, leur signification est pourtant bien documentée. Selon le site Indextrême, spécialisé dans les symboles repris par l’extrême droite, la croix celtique — à l’origine un symbole ancien mêlant roue solaire préchrétienne et croix chrétienne — a été progressivement détournée par les mouvances nationalistes et néonazies au XXᵉ siècle. Utilisée dès l’entre-deux-guerres par des courants collaborationnistes et reprise après 1945 par des groupes d’extrême droite radicale comme Jeune Nation ou Occident, elle est aujourd’hui un marqueur central du suprémacisme blanc et du néonazisme. En France comme en Europe, la croix celtique sert de « dog whistle » : un signe de reconnaissance compris des initiés, mais suffisamment ambigu pour passer inaperçu ou être minimisé.

« Climat de banalisation du racisme »

SUD CT alerte aussi sur un climat plus large de banalisation du racisme et des discriminations, évoquant des propos racistes entre personnels, des organisations du travail jugées discriminantes et une tendance persistante au « pas de vague ». Le syndicat rappelle avoir déjà signalé des menaces visant le lycée Joffre de Montpellier, ciblé le 16 décembre dernier par un groupuscule identitaire violent qui promettait de dégager un blocus lycéen en soutien à la Palestine. Si le blocage s’est déroulé sans incidents ce jour-là, le 18 septembre, lors d’une journée de mobilisation dans le cadre du mouvement « Bloquons tout », des élèves du lycées avaient subi des intimidations et insultes sexistes de la part d’un groupe d’extrême droite, qui a commis plusieurs exactions durant cette journée.

Lors d’une rencontre le 15 décembre dernier, Carole Delga avait assuré vouloir agir avec fermeté et aborder la question avec les proviseurs début 2026, selon Sud CT, qui dit désormais attendre des actes concrets : enquêtes administratives, dépôts de plainte systématiques et travail avec les syndicats et la communauté éducative. « Quand les bâtiments scolaires deviennent les supports de propagande raciste, la collectivité doit réagir », insiste le syndicat.

« Des saluts nazis dès le collège »

Ce constat de banalisation du racisme et des idéologies d’extrême droite, Christine Saint-Joannis, représentante héraultaise de la FSU, le dresse aussi : « Depuis quelques années, les collègues font remonter à notre syndicat de plus en plus de problèmes, voire de conseils de disciplines, liés à les élèves qui affichent une idéologie d’extrême droite. On en a vu faire des saluts nazis au collège… »

« Quand j’ai dis à mes élèves que le travail de groupe permettait de progresser, un élève de troisième m’a cité l’exemple de Goebbels comme d’une réussite individuelle car il est devenu cadre du IIIe Reich tout en ayant un handicap physique… », raconte de son côté Jordan Homps délégué syndical et enseignant dans un collège héraultais.

Une question que la section héraultaise de la FCPE, principale fédération d’association de parents d’élèves, dit prendre au sérieux : « C’est un phénomène très nouveau, et d’autant plus étonnant que la plupart du temps, les familles des élèves concernées sont surprises au moment où elles apprennent les agissements de leurs enfants », analyse Marie Nikichine, présidente de la FCPE 34, qui fait un lien avec « les vidéos masculinistes très populaires sur les réseaux sociaux ». L’association de parents d’élèves entend d’ailleurs alerter le rectorat sur cette problématique pour tenter de trouver des solutions.

Un « pôle académique valeurs » en réponse

Rectorat qui, contacté, affirme que « le nombre d’atteintes aux valeurs de la République — qui inclue les propos ou actes racistes et antisémites — demeure stable au sein de l’académie de Montpellier depuis deux ans. Il reflète les évolutions de la société ». Pour faire face à ces problématiques, les responsables de l’Académie de Montpellier évoquent notamment un « pôle académique Valeurs » pour prévenir et traiter ces situations, en coordonnant « référents laïcité, équipes mobiles de sécurité et acteurs éducatifs ». Le rectorat met également en avant un plan de formation lancé en 2021, avec un parcours de neuf heures destiné à l’ensemble des personnels jusqu’en 2029, axé notamment sur « l’esprit critique, l’éducation aux médias et le climat scolaire », avec l’aide d’un réseau de 100 formateurs académiques.

Un dispositif jugé insuffisant pour Christine Saint-Joannis, qui y voit surtout « une énième communication pour dire qu’il y a eu une réaction après la mort de Samuel Paty ». Selon elle, « 100 personnes sur toute l’Académie, c’est trop peu pour traiter ces problèmes. Il nous faut avant tout des moyens pédagogiques pour discuter avec nos élèves.

mise en ligne le 15 janvier 2026

Dans les municipales,
oser la politique

par Catherine Tricot sur www.regards.fr

À 60 jours des élections municipales, le paysage commence à se stabiliser et de premières études d’opinion laissent entrevoir des tendances.

Ces élections constituent un enjeu en tant que tel pour notre avenir quotidien. Les villes sont en première ligne dans le sport, l’enfance, la solidarité, les pratiques culturelles. Elles sont devenues des actrices de premier plan dans la transition écologique et l’adaptation au réchauffement climatique, le logement et, de plus en plus, la santé. Elles fabriquent nos vies et façonnent notre idée de la vie et du futur.

Mais elles sont aussi un creuset politique. Autant que le sexe, la religion, la classe sociale, le lieu de vie façonne le positionnement politique. C’est dire qu’à moins d’un an de la présidentielle, elles sont décisives. Dans les villes de plus de 100 000 habitants, 17 sont dirigées par la droite, 14 par le PS, 8 par des écologistes, 2 par le PCF et 1 par le RN.

L’enjeu politique ne se réduit évidemment pas aux seules grandes villes. Le RN compte bien conforter son implantation dans les campagnes et le péri-urbain. Les gauches vont chercher à conforter leur unité de terrain. Mais, au-delà du local, des leçons politiques seront tirées.

D’ores et déjà on peut voir à quel point la droite est cul par-dessus tête. Que le Modem et Emmanuel Macron soutiennent, à Paris, la candidate qui se la joue comme Donald Trump – et qui est mise en examen pour corruption de centaines de milliers d’euros –, laisse les bras ballants. Que Gabriel Attal apporte son soutien au fils Sarkozy, candidat à Menton et qui n’exclut pas une alliance avec le RN et Reconquête, débecte tout autant. Toute morale a volé en éclat. Pour le moment, la très grande part des candidats de droite disent vouloir refuser les alliances de second tour avec l’extrême droite, sans distinction entre RN et Reconquête. Ce n’était pas gagné.

À gauche, à quelques exceptions près, les partis qui dirigeaient les villes ont renouvelé leur union en excluant LFI… qui n’avait nullement l’intention de se joindre à eux. Quelques villes de Seine-Saint-Denis font exception avec des alliances PCF-LFI. Pour le moment, cette alliance des gauches semble plébiscitée : les électeurs de gauche confirment au niveau local leur attente de voir la gauche surmonter ses divisions.

Les listes conduites par LFI ne semblent pas engranger à la hauteur de l’influence du parti de Jean-Luc Melenchon. C’est en particulier le cas dans les villes où il y a un risque de bascule à droite, voire à l’extrême droite, comme à Paris ou Marseille. Les sondages – mais ce ne sont que des instantanés – les donnent plutôt en repli. Manuel Bompard, coordinateur de LFI, tente de redresser le discours : là où La France insoumise arrivera en tête de la gauche au premier tour des municipales, elle proposera une fusion à l’ensemble des autres listes de gauche afin de battre la droite et l’extrême droite. Là où elle ne sera pas en tête, il reviendra à la liste de gauche arrivée en première position de décider si elle souhaite ou non fusionner avec LFI. On s’éloigne des discours clivants refusant de voir réélire un maire socialiste ou proclamant vouloir nettoyer la ville socialiste de la corruption.

La petite hype des listes d’union de la gauche ne suffit pas à rassurer. La gauche n’a pas partie gagnée. Son unité répond à une forte attente, jamais démentie dans les sondages. Ses dissensions pèsent ; la gauche est morose. Il faudra aux listes de gauche trouver le dynamisme nécessaire à la victoire. Pas facile quand les choix politiques nationaux sont si divergents ; quand les partis et les militants sont si divisés sur la stratégie. Pourtant, l’examen des études d’opinion montre une petite remobilisation à gauche, un début d’espoir que quelque chose peut être possible, que la déroute n’est pas inéluctable. Les équipes candidates ont la charge de l’ électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités amplifier. Elles en auront besoin. On en aura besoin.

La richesse et la qualité des programmes seront un élément de cette mobilisation mais ce que les électeurs de gauche attendent, c’est une vision commune par-delà les différentes sensibilités. Pour emballer, les discours développés lors de ces élections municipales ne peuvent se contenter d’un catalogue de propositions. Nos villes ne sont pas coupées du monde. Et c’est aussi cela qui nous obsède.

mise en ligne le 10 janvier 202+6

Procès en appel du RN : Jordan Bardella,
un candidat made in Le Pen
prêt à prendre la relève

Florent LE DU sur www.humanite.fr

Le procès en appel de l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN, qui s’ouvre le 13 janvier, devrait décider du candidat du parti d’extrême droite en 2027. Loin du fantasme d’une rivalité entre les deux figures du RN, Marine Le Pen a façonné depuis huit ans le produit politique Jordan Bardella, désormais favori dans la course à l’Élysée.

Les municipales des 15 et 22 mars prochains pourraient être historiques pour l’extrême droite. Le Rassemblement national et ses alliés espèrent un « raz-de-marée » avec ses 700 listes – un record – pour bâtir l’ancrage local qui lui manque encore et conquérir de grandes villes comme Toulon, Menton, Nice voire Marseille. Pourtant, il ne s’agit pas de l’enjeu principal du parti, en ce début d’année 2026.

Car leur cheffe, Marine Le Pen, jouera son avenir politique à la cour d’appel de Paris, du 13 janvier au 12 février, dans l’affaire des assistants parlementaires des eurodéputés FN/RN. À son issue, les juges pourraient confirmer la peine de cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire prononcée en première instance, qui la disqualifierait pour l’élection présidentielle de 2027. « Je suis convaincue que la cour va entendre ce que je dis, c’est-à-dire que les faits reprochés ne participent pas d’une qualification pénale », a-t-elle répété sur CNews, le 18 décembre.

Il faudra sans doute à Marine Le Pen une autre ligne de défense pour répondre à la foule d’éléments retenus contre elle en première instance, et qui a poussé les juges à conclure que « l’existence d’un système mis en place pour rémunérer, sous couvert de contrats fictifs, des personnes qui travaillent en réalité pour le parti ou pour ses dirigeants ne fait, selon le tribunal, pas de doute ».

Depuis, Marine Le Pen ne cesse de dénoncer un « procès politique » visant à « priver les Français d’une candidate à la présidentielle ». Un argument qui ne tient plus, car depuis cette condamnation du 31 mars 2025, Jordan Bardella se prépare. Le « plan B » assure au RN sa place dans la course à l’Élysée.

Le candidat RN le plus probable

La tournée promotionnelle de son deuxième livre, Ce que veulent les Français, paru chez Fayard, propriété de Vincent Bolloré, démarrée le 29 octobre et toujours en cours début janvier, a des allures de précampagne. Des interviews à la pelle pour occuper l’espace médiatique et des dédicaces partout en France pour mesurer – et mettre en scène – sa popularité : Jordan Bardella prépare bien la présidentielle de 2027.

Dans les longues files qui se créent systématiquement, trois fois par semaine, à l’occasion de ces signatures de livres, l’idée que l’eurodéputé remplace sa patronne comme candidat à l’Élysée a été parfaitement intégrée par les militants : « Ce serait injuste pour Marine parce qu’elle n’a rien fait mais elle a perdu trois fois, elle a montré ses limites, Jordan va gagner », nous confiait Sophie, drapeau tricolore sur les épaules, après une bise échangée avec son favori, à Joigny (Yonne), début novembre.

Le président du RN a réussi en quelques mois à s’imposer – du moins auprès de son électorat, des observateurs politiques et des instituts de sondage, ces derniers préférant désormais tester sa candidature plutôt que celle de Marine Le Pen –, comme le candidat le plus probable pour le parti d’extrême droite. Un crime de lèse-majesté ?

Déjà, à l’automne 2024, avec la sortie de son premier livre coïncidant avec le procès en première instance de Marine Le Pen, l’idée d’une fracture, voire d’une trahison à venir, se répand dans la presse. Le Monde parle alors de « turbulences », Marianne évoque l’idée d’un « putsch », l’Express d’une « guerre de leadership ».

« Ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch »

Deux sorties du jeune loup, à qui on prête de longues dents, ont pu accréditer la thèse d’une lente rupture. En février 2023, dans l’Opinion, Jordan Bardella, dénonce « une naïveté collective à l’égard des ambitions de Vladimir Poutine ». Difficile de ne pas y voir un tacle à Marine Le Pen, fervente soutien du président russe, au moins jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, et une volonté de tester son nouveau pouvoir de chef de parti.

La triple candidate à la présidentielle assoit son autorité seulement deux jours plus tard, via une lettre dans laquelle elle esquive toute critique contre Vladimir Poutine et concentre ses griefs sur les partisans d’un soutien à l’Ukraine. La ligne du parti est ainsi tracée et Jordan Bardella, renvoyé à ses chères études, ne récidivera pas. Si ce n’est en novembre 2024.

Interrogé sur les « brebis galeuses » du RN, l’eurodéputé explique sur BFM TV exiger « un casier judiciaire vierge pour être candidat du RN », au moment même où Marine Le Pen se trouvait devant le tribunal correctionnel.

Trahison ou maladresse ? Pierre-Stéphane Fort, qui a enquêté sur le président du RN, tranche pour la seconde option : « Jordan Bardella n’a ni les épaules, ni les soutiens, ni l’intérêt de faire un putsch. Il est isolé en interne, son écurie, c’est son cabinet, c’est tout. Il sait aussi ce qu’il s’est passé pour Bruno Gollnisch ou Florian Philippot. Il ne fera pas la même erreur. »

Bardella : produit marketing

Pour l’auteur du livre-enquête le Grand Remplaçant. La face cachée de Jordan Bardella (StudioFact, 2024), la supposée concurrence entre les deux figures de la formation d’extrême droite ne serait qu’une construction journalistique.

Selon lui, l’agenda de l’eurodéputé visant à le rendre présidentiable aurait même été dicté par la cheffe : « Cela fait presque dix ans qu’elle prépare ce procès et, même si au RN envisager à haute voix que Marine Le Pen puisse être condamnée et empêchée en 2027 était proscrit, c’est notamment en prévision d’une possible inéligibilité qu’elle a fait monter Jordan Bardella. »

C’est d’ailleurs toute l’histoire politique du natif de Drancy (Seine-Saint-Denis). Celle d’une fabrication voulue par Marine Le Pen. « Il a l’immense avantage d’être très jeune donc, dans l’esprit de Marine Le Pen, plus malléable, le profil idéal pour renforcer son offre électorale sans la menacer en interne », raconte Pierre-Stéphane Fort. Elle va mettre trois hommes au service de son poulain dans le but de « concevoir un produit marketing », insiste le journaliste.

Jean-Lin Lacapelle, ancien directeur marketing de L’Oréal, se charge de la stratégie globale et d’inventer le « storytelling » autour de Jordan Bardella  Philippe Vardon, ex-responsable du Bloc identitaire, écrit les discours et les éléments de langage, répétés ad nauseam par son protégé jusqu’à aujourd’hui. Et Pascal Humeau, ancien présentateur télé, se charge d’un « media training » poussé, jusqu’à façonner un nouveau sourire, éclatant, au futur cadre du RN que le communicant qualifie de « coquille vide ».

Un entraînement médiatique qui s’est poursuivi après l’élection de Jordan Bardella comme eurodéputé en 2019, mais cette fois aux frais du Parlement européen. Selon le Canard enchaîné, dans un article de novembre 2025, 133 300 euros issus des fonds de formation attribués à son groupe auraient servi à rémunérer la société de Pascal Humeau. Ces séances n’auraient pas eu pour objet l’actualité européenne, comme l’exige le Parlement, mais de préparer sa présidentielle 2022, ce qui pourrait constituer un détournement de fonds publics.

Un investissement qui a porté ses fruits

L’investissement de Marine Le Pen a porté ses fruits. Jordan Bardella a conduit deux campagnes européennes victorieuses en affichant une image rajeunie de l’extrême droite, lisse, souriante, participant grandement à la stratégie de dédiabolisation du parti.

Alors même qu’il n’a jamais caché son admiration pour Jean-Marie Le Pen – dont il estime qu’il n’était « pas antisémite ». Que son vide idéologique a été rempli par Philippe Vardon, qui a fait ses gammes auprès de groupes de rock néonazis.

Qu’il doit une partie de sa carrière au néofasciste Frédéric Chatillon, « envers qui il reste redevable », assure Pierre-Stéphane Fort. Ou que son directeur de cabinet, François Paradol, a été membre du mouvement antisémite d’Alain Soral Égalité et Réconciliation, comme l’a révélé Mediapart le 13 décembre dernier.

Un entourage qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas ébranlé Jordan Bardella, que Marine Le Pen continue à soutenir et à couver. Depuis l’échec relatif des législatives de 2024, où Bardella a échoué à s’imposer à Matignon mais où le RN a gagné des sièges, une dernière étape reste à franchir : le rendre présidentiable.

Dans cette optique, la (vraie) patronne du RN lui laisse plus de champ sur le plan programmatique. Alors que l’annonce de nouvelles mesures dans les médias était la chasse gardée de l’héritière de Montretout, son poulain les a enchaînées ces derniers mois.

C’est lui, officiellement, qui a ajouté au corpus du RN le rétablissement du service militaire, la renégociation « par branche » des trente-cinq heures pour relever le temps de travail hebdomadaire ou l’abandon d’un âge légal de départ à la retraite.

Au service des grands patrons

Une simple question de mise en scène ou la preuve que Jordan Bardella impose ses propres idées ? La question se pose en particulier sur le plan économique. Le député européen incarne une ligne libérale assumée. Il affirme être « pro-business », enchaîne les rendez-vous avec les patrons, fait du zèle auprès du Medef et écrit en septembre dernier une « lettre aux entrepreneurs » pour leur jurer que son parti « incarne le véritable garant de la stabilité économique »… Sous cette impulsion, le RN a mis, de manière plus explicite, son projet économique au service des riches et du grand patronat.

Jordan Bardella incarne sans sourciller les nouveaux points du programme comme « l’allégement massif des impôts de production, afin de les réduire de 20 % », une cure d’austérité avec 100 milliards d’euros de baisse des dépenses publiques sur cinq ans et le rejet d’une fiscalité ambitieuse des plus riches.

Un discours qui rassure riches et patrons tandis que Marine Le Pen, avec une campagne axée sur le pouvoir d’achat en 2022 – même sans proposition ambitieuse –, était parvenue à se créer une image « sociale ». « Tout cela découle de la même stratégie de ratisser au plus large, c’est une manipulation politique. Les réelles convictions de Bardella, à part la xénophobie, il n’y en a pas beaucoup », tranche Pierre-Stéphane Fort.

Paradoxalement, c’est au contraire pour attirer une partie des classes populaires que Marine Le Pen a choisi Jordan Bardella comme nouvelle figure montante de son parti, avec un prénom marqué socialement et une enfance fragmentée entre les quartiers populaires de Seine-Saint-Denis et la banlieue huppée de Montmorency auprès de son père chef d’entreprise.

« Un récit a été bâti autour d’une enfance modeste, sa mère vivant avec quelques pièces sur la table, les trafiquants cagoulés qu’ils voyaient à l’entrée de l’immeuble… Une histoire largement exagérée que Bardella a ensuite apprise par cœur. » Cette narration lui sert aussi de réponse magique au procès en incompétence et en inexpérience qui lui est régulièrement opposé.

15 mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite

Nombreuses sont les séquences télévisées dans laquelle sa méconnaissance des dossiers et la faiblesse de son logiciel idéologique sont apparues au grand jour.

« J’y vois une forme de mépris social », a-t-il l’habitude de répliquer. À l’image des casseroles judiciaires de Marine Le Pen qui renforcent son image « antisystème », Jordan Bardella retourne le stigmate : s’il n’est pas au niveau de ses concurrents, c’est qu’il n’est pas issu du même moule que les « élites médiatiques et politiques » qu’il prétend combattre, tout en leur prêtant allégeance.

« Le RN et singulièrement son président bénéficient d’une telle dynamique que leur base électorale, solide, va faire corps y compris lors de séquences qui leur sont moins favorables », avance Luc Rouban, politologue au Cevipof. Toutefois, les difficultés rencontrées par Jordan Bardella lors de la campagne des législatives de 2024 ont été identifiées comme une des causes de l’échec relatif du RN au second tour.

Une baudruche médiatique peut exploser en vol. Certes les études d’opinion montrent qu’aujourd’hui une majorité de Français semble prête à mettre au pouvoir une candidate condamnée en première instance à un détournement de fonds publics de 4,1 millions d’euros ou un candidat aux manques politiques criants. Mais l’élection présidentielle n’a lieu que dans quinze mois. Quinze mois pour rappeler la dangerosité de l’extrême droite, pour l’État de droit, les minorités et les classes populaires, mais aussi révéler ses mensonges électoralistes.

  mise en ligne le 10 janvier 2026

Les plus hauts magistrats français s’élèvent contre les « vents mauvais »
qui menacent les juges

Fabrice Arfi sur www.mediapart.fr

À l’occasion de la rentrée solennelle de la Cour de cassation, son président Christophe Soulard et son procureur général Rémy Heitz ont dénoncé avec force, vendredi 9 janvier, les attaques contre la justice en marge des affaires Sarkozy et Le Pen et pointé le faible soutien de l’exécutif.

Alors que l’année 2025 a été marquée, en France, par des attaques d’une rare violence contre la justice après les condamnations de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy dans deux affaires distinctes d’atteintes à la probité et tandis que des pays étrangers continuent de martyriser le droit international pour les besoins de leur politique extérieure (la Russie en Ukraine, Israël à Gaza, les États-Unis au Venezuela, etc.), les deux plus hauts magistrats français ont décidé de sonner l’alarme.

La scène s’est déroulée, vendredi 9 janvier, sous les ors de la grande chambre de la Cour de cassation, dans l’atmosphère compassée et protocolaire de l’audience solennelle de rentrée de la plus haute juridiction de l’ordre judiciaire.

Le premier président de la cour, Christophe Soulard, et Rémy Heitz, son procureur général, ont tous deux livré, dans des styles différents, des discours offensifs et ombrageux devant un parterre d’officiel·les venu·es pour l’occasion : le premier ministre Sébastien Lecornu, le ministre de la justice Gérald Darmanin et les deux président·es du Parlement, Yaël Braun-Pivet pour l’Assemblée nationale et Gérard Larcher pour le Sénat.

Emmanuel Macron, qui devait initialement être présent, s’est finalement décommandé en début de semaine, l’Élysée ayant annoncé que le président de la République avait décidé de se rendre à la cérémonie d’hommage aux victimes du drame de Crans-Montana, en Suisse.

Le faible soutien du pouvoir exécutif 

Le chef de l’État n’aura donc pas entendu le procureur général Heitz s’inquiéter des « vents mauvais qui remettent en cause l’État de droit et cherchent à saper la légitimité des juges ». Des vents qui « soufflent », a-t-il dit, « avec une force inégalée ».

Le président de la République n’aura pas pu constater avec le plus haut procureur de France que « l’institution [judiciaire – ndlr] a fait l’objet d’attaques d’une ampleur inédite au cours de l’année écoulée ». « S’il est admis qu’un justiciable puisse maudire ses juges pendant vingt-quatre heures, pour reprendre la formule de Beaumarchais, la liberté d’expression n’autorise pas à porter le discrédit sur l’institution judiciaire », a affirmé Rémy Heitz.

Plaidoyer pour l’indépendance des procureurs

« Le temps presse. » C’est par ces mots que le procureur général Rémy Heitz a réclamé, devant le premier ministre, le ministre de la justice et les deux président·es des chambres haute et basse du Parlement qu’une réforme en faveur de l’indépendance des procureur·es français·es soit remise sur l’établi législatif.

En France, les procureur·es sont hiérarchiquement soumis·es au pouvoir exécutif et leur nomination dépend du garde des Sceaux, après l’émission d’un avis du Conseil supérieur de la magistrature (CSM) qui n’est que consultatif. En rendant cet avis « conforme », la réforme pourrait parer certains risques, a estimé Rémy Heitz.

Le magistrat a évoqué une réforme « modeste mais indispensable », parce que « l’avenir est incertain et parce que l’histoire nous enseigne que, partout où l’État de droit est attaqué, l’indépendance de la justice est la première cible ».

« Si, à l’avenir, demain, un gouvernement décidait de nommer aux postes du parquet, y compris les plus sensibles, des magistrats ne présentant pas l’expérience et des garanties d’indépendance suffisantes, aucun garde-fou ne permettrait de s’y opposer. Cela ouvrirait la voie au soupçon d’une justice politisée », a-t-il ajouté, parlant d’une « faille dans la Constitution ».

« Les enjeux sont trop grands, les risques trop élevés », a-t-il conclu.

« Or, ces derniers mois, certaines décisions de justice ont été présentées comme l’expression tantôt d’un “coup d’État judiciaire”, tantôt d’un “acharnement”, voire d’une “vengeance” », a-t-il précisé, faisant référence aux « mots excessifs et sans fondement » qui ont saturé le débat public après les déboires judiciaires de Marine Le Pen (en mars) et Nicolas Sarkozy (en septembre). Ce dernier a même personnellement récidivé dans son Journal d’un prisonnier (Fayard), publié après vingt et un jours d’incarcération à la suite de sa condamnation pour association de malfaiteurs dans l’affaire des financements libyens.

Pendant sa (brève) détention, l’ancien président, déjà deux fois condamné définitivement dans d’autres affaires (Bismuth et Bygmalion), avait reçu la visite à la prison de la Santé de Gérald Darmanin, qui a manifestement préféré faire primer son amitié sur les exigences de sa fonction.

Un juge de la CPI sous sanctions

Les affaires Le Pen et Sarkozy ont en commun le fait que les différentes présidentes de chambre correctionnelle qui ont condamné la cheffe de file de l’extrême droite, dans un cas, et l’ancien président de la République, dans l’autre, ont toutes deux reçu des menaces de mort considérées comme suffisamment sérieuses pour que des enquêtes judiciaires soient ouvertes.

Autre point commun entre les deux dossiers : ils seront l’un·e et l’autre jugé·es en appel en 2026 – en janvier et février pour l’affaire des emplois fictifs du Rassemblement national au Parlement européen ; entre mars et juin pour le scandale libyen du clan Sarkozy. Un calendrier judiciaire qui promet un nouveau déchaînement de populisme antijudiciaire, avec l’accélérateur de particules que représente aujourd’hui, sur le terrain médiatique, l’empire Bolloré (CNews, Le Journal du dimanche, Europe 1…).

Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières. Le procureur général Rémy Heitz Le procureur général Rémy Heitz

Emmanuel Macron n’aura donc pas entendu, non plus, la demande formulée par le procureur Heitz d’un « véritable soutien moral de la part des pouvoirs publics », qu’il a jugé insuffisant dans la période de croisade politico-médiatique que les juges doivent endurer contre leur indépendance. « On aimerait parfois que ce soit plus », avait d’ailleurs confié, la veille, devant quelques journalistes, le président de la Cour de cassation, Christophe Soulard, qui a dit attendre des pouvoirs publics qu’ils « rappellent que l’indépendance de la justice est l’assurance-vie de la démocratie ».

« Il faut aujourd’hui du courage pour juger des affaires politico-financières sensibles ou pour traiter des procédures de narcotrafic », s’est ému Rémy Heitz, qui a affirmé que les magistrat·es « méritent la reconnaissance de la nation et des pouvoirs publics pour le rôle qu’ils tiennent dans notre société ».

Lors de son discours, le président Soulard a de son côté rappelé que « l’Europe s’est construite par le droit mais le modèle qu’elle représente est aujourd’hui menacé ». Or, a-t-il observé, « la première de ces menaces vise l’institution judiciaire, dont la solidité conditionne tout le reste ». Mais Emmanuel Macron n’était pas là pour l’entendre.

En revanche, un homme présent dans la salle a reçu les hommages conjoints des deux hauts magistrats de la Cour de cassation. Il s’agit du juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou, dont Le Monde a raconté l’enfer administratif qui est le sien (interdit bancaire sur une bonne partie du globe, comptes Amazon, Airbnb ou PayPal paralysés, visas refusés, etc.) depuis qu’il a été placé sous sanctions par l’administration Trump pour avoir fait partie des magistrats ayant autorisé l’émission d’un mandat d’arrêt contre le chef du gouvernement israélien, Benyamin Nétanyahou.

Le procureur général Heitz a salué un juge « sanctionné pour avoir simplement exercé, en toute indépendance, ses éminentes fonctions », tandis que le président Soulard a dit « le courage qui doit être celui des magistrats lorsqu’ils sont amenés à prendre des décisions difficiles tant notre époque semble vivre un retour de la force brute contre le droit ».


 

  mise en ligne le 1er janvier 2026

L’Arcom tance CNews pour des propos discriminatoires à l’égard des personnes musulmanes ou d’origine immigrée

Marie Turcan sur www.mediapart.fr

Le régulateur français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne de Vincent Bolloré pour deux séquences diffusées début 2025, estimant qu’elles génèrent une « stigmatisation de nature à encourager des comportements discriminatoires » envers les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane.

Le gendarme français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne d’extrême droite CNews pour des propos tenus en direct pouvant inciter à la discrimination envers les populations immigrées ou les personnes musulmanes. L’information a été repérée par l’Agence France-Presse (AFP) après avoir été publiée au Journal officiel le 30 décembre et alors même que CNews célèbre des audiences record.

Dans la décision prise par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), le 17 décembre, sont mis en cause deux extraits d’émissions de la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, que Mediapart a retrouvés en intégralité.

« Pas des Français de souche »

La première vidéo date du 29 janvier 2025, dans le segment « La grande interview », présenté par Sonia Mabrouk. L’invitée, Marie-Hélène Thoraval, maire divers droite de Romans-sur-Isère (Drôme), est interrogée sur une récente attaque au couteau. Elle généralise alors : « Je crois qu’on dénombre à peu près 120 attaques au couteau par jour [...] et généralement, on retrouve les mêmes typologies d’auteurs derrière ces faits. » « C’est-à-dire ? », demande la présentatrice. « Bien souvent des personnes qui ne sont pas, je vais dire entre guillemets, “Français de souche”, mais qui vont avoir des origines qui sont plus liées avec… une certaine forme de… tout simplement, un lien avec l’islam. »

Dans sa mise en demeure, l’Arcom note que l’animatrice « n’a pas réagi », ce qui contrevient au principe selon lequel un éditeur (ici, une chaîne) doit être « responsable du contenu des émissions qu’il diffuse » et doit conserver « en toutes circonstances la maîtrise de son antenne ». En l’occurrence, les propos de la maire « imputent aux personnes d’origine immigrée et de confession musulmane, dans leur ensemble, des comportements graves, voire pénalement répréhensibles », estime le régulateur.

L’Arcom poursuit : « Une telle stigmatisation, associant les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane à des personnes dangereuses, dominatrices et menaçantes et n’ayant suscité aucune réaction de la part de l’animatrice présente en plateau, est de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité, leur origine ou leur religion. »

« Ce sont des masses »

Deuxième séquence, le 20 mars 2025 dans l’émission « Morandini Live », de Jean-Marc Morandini – la veille de la condamnation en appel du présentateur pour corruption de mineurs. Jordan Florentin, collaborateur du média d’extrême droite Frontières et dont la carte de presse a été refusée en 2025, intervient à propos de l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans un village : « Vous dites ce sont des individus […], c’est là où vous vous trompez. Déjà, de façon terrible, c’est que ce sont des masses. Monsieur, ce sont des masses. » Avant de dire : « C’est des personnes qui ne peuvent pas forcément s’acclimater avec nos valeurs, nos mœurs et notre culture. C’est ça le problème. »

En face, le journaliste Mathias Leboeuf s’indigne : « On parle d’individus, de gens qui sont demandeurs d’asile, on parle pas de pestiférés. Vous vous rendez compte de comment on parle d’une population ? » Jordan Florentin ajoute plus tard : « Vous haïssez les Blancs… »

Quelques minutes après, il enchaîne : « Sans immigration, il ne se serait pas passé ce qu’il s’est passé à Crépol et vous le savez » – un discours que propagent les médias du groupe Bolloré depuis le meurtre de Thomas Perotto dans cette commune de la Drôme en 2023, alors même que l’enquête judiciaire a pour l’heure écarté l’hypothèse d’un « meurtre anti-Blanc ».

L’Arcom estime que « ces propos véhiculent de nombreux stéréotypes particulièrement infamants à l’égard des personnes immigrées dans leur ensemble, de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité ou de leur origine ». Là aussi, le régulateur retient comme circonstance aggravante le fait que le présentateur de CNews Jean-Marc Morandini a « pris le parti de la personne » qui a tenu les propos mis en cause, Jordan Florentin, au lieu de le recadrer.

Et après la mise en demeure ?

Contacté par Mediapart, l’Arcom a précisé ne pas avoir de « commentaire particulier » à faire sur ce sujet. La mise en demeure fait partie des actions à disposition du régulateur français, dont l’objectif est « de prévenir avant de sanctionner », comme l’indique son site officiel. L’organisme peut, s’il constate un manquement auprès d’un éditeur audiovisuel, envoyer d’abord une lettre de rappel, une lettre de mise en garde ou une mise en demeure, la réponse la plus forte.

Si la chaîne ne se conforme pas à la mise en demeure – ou si elle est à nouveau épinglée pour des faits similaires –, la route est encore longue : le directeur de l’Arcom doit informer un rapporteur indépendant nommé par le Conseil d’État, qui décide ensuite si l’ouverture d’une procédure de sanction est justifiée ou non. Si oui, il peut proposer une sanction, que l’Arcom peut choisir de prononcer ou non.

Par le passé, l’organisme a déjà sanctionné CNews. En novembre 2024, le gendarme de l’audiovisuel a par exemple infligé 100 000 euros d’amende après que le présentateur d’une émission en février a décrit l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde » et qu’il n’avait « fait l’objet d’aucune contradiction de la part des autres personnes présentes en plateau »

En mai 2024, CNews a aussi reçu une amende de 50 000 euros de l’Arcom, pour des propos tenus par Geoffroy Lejeune, directeur du Journal du dimanche (également propriété de Vincent Bolloré), reliant la surpopulation carcérale à « l’immigration arabo-musulmane ».

CNews contourne les règles de pluralisme

CNews n’a en revanche encore jamais été sanctionnée pour manquement aux règles du pluralisme. Or la chaîne d’extrême droite fait l’objet, depuis quelques semaines, de vives critiques à ce sujet.

Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé en novembre comment elle a contourné, en mars 2025, les règles de temps d’exposition des courants politiques, en diffusant les paroles de gauche et du centre majoritairement la nuit. L’extrême droite, elle, est de loin la plus représentée sur les heures de grande écoute (7 heures-10 heures et 18 heures-21 heures).

L’Arcom a, dans un premier temps, balayé ces résultats, en affirmant au Point n’avoir vu « aucun problème particulier » et même « tomber des nues sur l’idée selon laquelle les temps de nuit seraient utilisés pour contourner la règle de pluralisme ».

Ce démenti se heurte toutefois aux constats successifs de Libération et Mediapart, qui ont enquêté dans la lancée de RSF et sont arrivés à un constat similaire. Mediapart a ainsi visionné et comptabilisé les prises de parole politique sur CNews pendant trois mois – de janvier à mars 2025 – et révélé certaines manipulations grossières de la chaîne d’information en continu. La chaîne de Vincent Bolloré peut par exemple, au cours d’une même nuit, diffuser une dizaine de fois le même extrait d’un discours d’une personnalité de gauche, afin de gonfler artificiellement son temps de parole à l’antenne.

Contactée à ce sujet avant la sortie de l’enquête, l’autorité de régulation a indiqué ne pas pouvoir fournir une réponse précise avant plusieurs semaines.

De son côté, CNews semble loin d’être ébranlée par ces récents rebondissements. La chaîne vient de célébrer son plus grand accomplissement à ce jour : passer devant BFMTV et devenir la « première chaîne d’information » – ou plutôt d’opinion – de France avec 3,4 % de parts d’audience (0,6 point de plus que BFM), selon l’institut Médiamétrie. Elle a ainsi « multiplié son audience par 5,7 en neuf ans », s’est vantée Virginie Grandclaude, directrice de communication de la chaîne, sur son compte X. « Merci aux citoyens », a-t-elle ajouté.


 

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