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mise en ligne le 24 février 2026
par Rozenn Le Carboulec sur https://basta.media/
Le Planning familial publie une étude inédite sur l’offensive contre l’éducation à la sexualité à travers l’Europe. Le rapport met en lumière un réseau d’organisations qui utilisent les mêmes mécanismes que pour s’attaquer au droit à l’avortement.
L’éducation à la sexualité est « au cœur d’une offensive coordonnée en Europe », alerte le Planning familial dans un rapport dévoilé lundi 23 février.
“L’offensive contre l’éducation complète à la sexualité - Cartographie des acteurs et analyse des stratégies d’opposition en Europe”. Le rapport est disponible sur le site du Planning familial.
L’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), reconnue internationalement sous le nom d’éducation complète à la sexualité (ECS), est attaquée à travers le continent, constate l’association. La mise en œuvre de l’éducation à la sexualité « se heurte à des résistances croissantes qui se multiplient et s’intensifient », et ce « depuis les années 2010 », note le rapport.
À l’origine de cette étude, « l’importante réaction conservatrice, assez violente, et à laquelle on ne s’attendait pas », qui a fait suite au dépôt de plainte de trois associations contre l’État, contextualise la présidente du Planning familial, Sarah Durocher. En mars 2023, son organisation, Sidaction et SOS Homophobie attaquaient la France pour son inaction en matière d’Evars, dont la mise en œuvre est pourtant obligatoire, à raison d’au moins trois séances annuelles dans les écoles, collèges et lycées, depuis une loi de 2001. Cette action a finalement porté ses fruits, l’État ayant été condamné, début décembre 2025, à payer un euro symbolique pour avoir manqué à son obligation légale. Mais c’est au prix d’attaques virulentes de nombreux mouvements conservateurs.
« Un projet politique derrière »
« Il était important pour nous d’analyser ça. Nous sommes parti·es de ce qui s’est passé en France pour observer ce qui se fait ailleurs, et constater deux choses : d’abord que les attaques contre l’éducation à la sexualité reprenaient les mêmes mécanismes que celles contre l’avortement, et ensuite que cela répondait à une stratégie très claire, avec un vrai projet politique derrière », détaille Sarah Durocher.
En France, un programme officiel d’éducation à la sexualité s’applique pour la première fois depuis la rentrée 2025, mais de nombreux trous dans la raquette persistent pour que sa mise en œuvre soit effective. « Nous subissons une baisse de financements au Planning, et déplorons plus généralement un manque de moyens sur le sujet », dénonce Sarah Durocher, qui attend désormais une réelle évaluation de l’Éducation nationale à ce sujet. Entre l’éviction du Planning familial du premier degré, et la crainte d’une privatisation de l’Evars, il existe toujours « une grande disparité entre le cadre législatif et sa mise en application », note le rapport du Planning.
Des situations différentes selon les pays
Pour montrer qu’il ne s’agit pas ici que d’un enjeu national, mais européen, le rapport a souhaité dresser une étude comparative dans six pays : France, Suède, Allemagne, Espagne, Italie, Hongrie. On y lit ainsi qu’en 1955, la Suède devenait le premier pays au monde à rendre l’éducation à la sexualité obligatoire dans toutes les écoles publiques. Depuis 2021, l’éducation à la sexualité y est même un élément obligatoire des programmes de formation des enseignant·es à l’université.
En Italie, l’éducation sexuelle est à l’inverse interdite dans les écoles et dépend de l’initiative du personnel des établissements – parfois même des élèves pour les collèges et lycées –, sans uniformité ni obligation. Dans ce pays, « plusieurs propositions de loi ont été faites entre 2013 et 2025 par des partis de gauche afin d’introduire l’éducation sexuelle dans les écoles, sans qu’aucune ne soit adoptée », note le rapport.
En Hongrie, depuis 2021, « l’État détient un pouvoir très restrictif sur l’accès à l’éducation sexuelle en milieu scolaire. Celle-ci est quasiment exclusivement assurée par les enseignant·es, dans une approche axée sur les valeurs d’une vie de famille traditionnelle, et par le prisme de la biologie principalement ». On apprend également que, dans ce pays, « tout contenu non conforme à l’image traditionnelle hétérosexuelle ou familiale est prohibé des programmes ».
La Hongrie à la tête des attaques
La Hongrie, dirigée depuis 2010 par Viktor Orbán, incarne l’un des principaux acteurs de l’actuelle offensive anti-Evars en Europe. Dans son étude, le Planning alerte sur un mouvement d’opposition « structuré et transnational », qui repose sur une constellation hétérogène d’acteurs, parmi lesquels des partis politiques comme le Fidesz de Viktor Orbán, le Rassemblement national et Reconquête pour la France, Vox en Espagne, mais aussi un certain nombre d’associations familiales, de médias conservateurs, d’organisations religieuses et de collectifs de parents.
En France, les acteurs les plus influents sont, par exemple, le Syndicat de la famille (ancienne Manif pour tous), le collectif Parents vigilants, créé par Reconquête, ou encore, plus récemment, le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin. Loin d’être des acteurs isolés, ces derniers s’appuient sur des structures européennes et internationales, telles que le World Congress of Families, Family Watch International, CitizenGO, ou encore One of Us, une initiative citoyenne contre le droit à l’avortement en Europe, coordonnée par la Fondation Jérôme-Lejeune.
Ce réseau est dense et structuré. Une récente étude du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF) a mis en avant ses nombreuses sources de financement. C’est la même constellation qui s’oppose, encore aujourd’hui, au droit à l’avortement. Elle s’appuie pour cela sur des rhétoriques qui restent inchangées au fil du temps.
L’offensive documentée par le Planning familial s’insère dans un mouvement global de diabolisation du concept de genre, renommé par ses détracteurs « idéologie » ou « théorie du genre ». Cette rhétorique anti-genre, qui a émergé depuis le Vatican à la fin des années 1990 et a fortement imprégné la mobilisation contre le mariage pour toutes et tous en France en 2013, s’en prend tout à la fois aux droits LGBT+, à l’avortement et à l’éducation à la sexualité.
Elle diabolise tout ce qui est perçu comme une menace idéologique pour la perpétuation d’un modèle familial traditionnel, catholique et hétérosexuel. « La rhétorique anti-ECS exprime l’idée d’une “guerre culturelle” qui serait menée par le mouvement woke », résume le Planning. Elle s’appuie, pour cela, sur une stratégie discursive autour de la protection de la famille traditionnelle et de l’enfance, l’image de l’enfant « innocent et en danger » étant systématiquement mobilisée par ces mouvements anti-genre.
« En Hongrie, l’introduction de la Loi LXXIX, rendant quasiment impossible l’ECS à l’école, a été défendue par ses auteurs comme un projet de prévention et de protection visant à prendre action contre les agressions pédophiles », prend pour exemple le rapport. Autre outil commun de ces rhétoriques : la diffusion de fausses informations et la création de « paniques morales » autour de sujets progressistes.
Or, ces actions anti-ECS ont des effets, alerte le Planning familial, qui observe que certains établissements scolaires s’autocensurent, annulent des ateliers ou des interventions et retirent certains contenus pédagogiques face à des « campagnes d’intimidation ». En réaction, le Planning familial formule plusieurs recommandations stratégiques aux institutions européennes.
Parmi elles : intégrer l’ECS dans la politique sociale européenne ; garantir la mise en place d’une éducation à la sexualité obligatoire et inclusive dans tous les États membres ; identifier un·e eurodéputé·e référent·e pour l’ECS pour chacun de ces États ; assurer une coordination transnationale des acteurs de l’ECS à l’échelle européenne ; ou encore, bien sûr, la sécurisation de financements pérennes. Et ce, afin de « de ne pas laisser le monopole des discours sur l’Evars aux mouvements conservateurs », insiste Sarah Durocher.
mise en ligne le 18 février 2026
Yunnes Abzouz sur www.mediapart.fr
L’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse a recensé pour la première fois les attaques menées contre des journalistes. Les acteurs publics, en tête desquels se trouvent les forces de l’ordre, et l’extrême droite sont pointés par l’association comme les principaux auteurs.
« Sortir« Sortir de la sidération et reprendre la main » : voilà en bref l’ambition revendiquée par l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp). La toute jeune association, créée en 2023, est née de l’impression que les conditions d’exercice du journalisme en France se sont brusquement détériorées ces dernières années.
Mainmise des puissances d’argent sur l’information, multiplication des procédures-bâillons, entraves de l’État dans l’accès aux documents publics, violences policières contre des journalistes : les menaces qui pèsent sur la liberté d’informer sont nombreuses et multiformes. Symptôme du mauvais temps pour la liberté de la presse : l’ONG Reporters sans frontières vient d’ouvrir, pour la première fois depuis sa création en 1985, un bureau en France.
Autant pour combattre le sentiment de résignation qui gagne une partie de la profession que pour répondre à celles et ceux qui ne voient dans ces menaces que des événements éparpillés, l’Ofalp s’est assigné la délicate mission de compter les atteintes à la liberté de la presse. Car pour lutter contre un phénomène, encore faut-il le caractériser et en connaître l’ampleur.
Un travail fastidieux de recension
L’association, qui brasse large, donc – elle compte parmi ses 80 adhérent·es Juliette Demey, l’une des figures de la lutte contre la bollorisation du Journal du dimanche, Inès Léraud, cofondatrice du média indépendant Splann ! (partenaire de Mediapart) et à l’origine des révélations sur les algues vertes en Bretagne, mais aussi des citoyen·nes et associations ou syndicats professionnels –, s’est d’abord attardée dans ses premiers mois d’existence à construire une méthodologie solide.
Car tous les signalements renseignés sur la plateforme interne de l’Ofalp ne sont pas automatiquement comptés comme des atteintes. « Nous avons par exemple observé des cas où des comptes bancaires appartenant à des médias ont été fermés de manière arbitraire, mais faute d’éléments suffisants, on n’a pas pu attester qu’il s’agissait vraiment d’atteintes à la liberté de la presse », ont relevé Cécile Dolman et Lucile Berland, coprésidentes de l’Ofalp, lors d’une conférence de presse organisée mercredi 18 février.
Qu’il provienne d’adhérent·es, de lectures dans la presse, sur les réseaux sociaux ou de témoignages transmis par des organisations partenaires, chaque signalement fait l’objet d’investigations et de vérifications poussées.
Un travail de journaliste, en somme, que les membres de l’Ofalp mènent, contre rémunération ou de manière bénévole. Selon la complexité du cas traité, le signalement peut faire l’objet d’une délibération collective avant d’être comptabilisé ou non. Puis il est classé dans une sous-catégorie : menaces et intimidations, harcèlement en ligne, poursuites judiciaires abusives, entraves à la collecte de l’information, etc.
Les forces de l’ordre sont tenues responsables de quatorze atteintes au droit d’informer. Viennent ensuite les parlementaires élus, dont presque tous sont membres du RN ou de mouvements d’extrême droite.
Au bout de ce travail de longue haleine, l’Ofalp en a tiré son premier rapport : sur 130 cas analysés pour la seule année 2024, 91 atteintes ont été retenues. Ce chiffre, puisqu’il n’existe pas de précédent auquel le comparer, ne dit pas grand-chose de la situation de la liberté de la presse en France.
Les principaux enseignements sont à trouver ailleurs, et particulièrement dans le profil des auteurs d’atteintes. Ainsi, dans 42 % des cas recensés, l’auteur est un acteur public ou un représentant de l’État. Les forces de l’ordre sont tenues responsables de quatorze atteintes au droit d’informer, soit un auteur public sur trois. Viennent ensuite les parlementaires élu·es, dont tous·tes, à l’exception d’une sénatrice Les Républicains (LR), sont membres du Rassemblement national (RN) ou de mouvements d’extrême droite.
Preuve que ce courant politique est un adversaire de la liberté de la presse, « dans près d’un tiers des cas, les auteurs avaient un lien plus ou moins direct avec l’extrême droite », note l’Ofalp. Le rapport relève notamment le cas de trois députés RN de l’Aude qui auraient intimidé et menacé un journaliste du quotidien L’Indépendant, au motif qu’il avait qualifié dans un article de « vague brune » le succès de leur parti aux européennes, et qualifié le RN de parti d’« extrême droite », ou l’affaire de l’agression d’un journaliste de Mediapart par le service d’ordre de Jordan Bardella lors d’un meeting du président du RN.
D’ailleurs, la politique est la thématique la plus concernée par les atteintes à la liberté d’informer, avec un quart des cas recensés. L’association remarque avec inquiétude que le contexte électoral de l’année 2024 a vu grandir l’hostilité envers les journalistes, alimentée notamment par la polarisation du débat public, au point que « les médias sont de plus en plus désignés sans distinction comme des ennemis, voire des cibles, plutôt que comme des intermédiaires indispensables au débat démocratique ».
Un enjeu démocratique
La couverture des mouvements sociaux ainsi que des sujets liés à l’agriculture et à l’environnement compte aussi pour vingt et une des atteintes comptabilisées. Les mobilisations contre la construction de l’autoroute A69 entre Castres et Toulouse ont notamment été émaillées de nombreuses atteintes au droit des journalistes d’évoluer librement sur le terrain.
« Sur les barrages, les gendarmes laissaient circuler les véhicules ordinaires, mais immobilisaient ceux siglés France Télévisions, témoigne David Bobin, rédacteur en chef de France 3 Tarn, dans le rapport de l’Ofalp. Dès l’installation des engins d’abattage des arbres, les médias étaient maintenus à distance, sous la menace de gardes à vue et de confiscation du matériel. »
Bien souvent, ces atteintes au droit d’informer sont suivies de conséquences sur la qualité du travail journalistique. Ainsi, dans 60 % des atteintes répertoriées, relève l’Ofalp, l’information produite a été « tronquée, modifiée, ré-anglée, voire non traitée ». Raison pour laquelle, selon les coprésidentes de l’association, les entraves à l’exercice du journalisme ne sont pas qu’un sujet corporatiste, mais un enjeu démocratique, car « à chaque fois qu’on tente d’empêcher la révélation d’une information d’intérêt général, c’est la démocratie et le droit de savoir des citoyens qui sont attaqués ».
D’autres types d’atteintes peuvent avoir des conséquences moins directes mais tout aussi délétères sur la production de l’information. C’est le cas des procédures-bâillons, ces procès intentés contre la presse, non pas dans l’intention de faire valoir ses droits, mais pour intimider et décourager des journalistes de traiter un sujet, ce qui mobilise le temps et l’argent des médias quand ceux-ci auraient pu être employés autrement, à l’écriture d’articles ou à la production d’enquêtes notamment.
Le média local Rue89 Lyon (partenaire de Mediapart) a ainsi été poursuivi en diffamation par Jean-Michel Aulas, candidat de la droite aux municipales, et son fils, après la publication en 2023 d’un article évoquant les affaires de l’entreprise familiale. Pour se défendre, le site indépendant, qui ne roule pas sur l’or, a dû organiser dix rendez-vous avec son avocat, pour environ 5 000 euros de frais dans le cadre de cette procédure.
Même si les membres de l’Ofalp ont passé un temps prodigieux à recenser puis vérifier et documenter tous les cas d’atteintes – ce premier rapport a coûté 24 000 euros, sans compter les 2 200 heures de bénévolat –, ils et elles ont aussi conscience que ce travail a ses limites et n’est pas un panorama exhaustif de l’état de la liberté de la presse en France.
Les 91 cas recensés ne sont « malheureusement que la partie émergée de l’iceberg », martèle l’Ofalp dans son rapport. D’abord parce que le recensement repose essentiellement sur les cas dont la presse ou les réseaux sociaux ont fait état.
Or, l’Ofalp en a conscience, nombre de journalistes ont tendance à intérioriser ou à se garder de dénoncer les atteintes auxquels ils et elles font face. Autre angle mort du rapport : l’autocensure dans les rédactions dépendantes financièrement d’un magnat de la presse ou la précarisation de la profession pèsent lourdement sur la qualité et la diversité de l’information, mais restent difficilement quantifiables.
En plus de son travail de comptabilité, l’Ofalp espère à l’avenir mener des analyses thématiques sur le sujet. Pour réaliser toutes ces missions, l’association chiffre ses besoins annuels à 100 000 euros.
mise en ligne le 17 février 2026
Sarah Benhaïda et Mathieu Dejean sur www.mediapart.fr
Depuis la mort de Quentin Deranque, la condamnation de la violence par La France insoumise ne suffit pas à éteindre la polémique sur sa supposée coresponsabilité. Locaux attaqués, domicile d’un candidat tagué, appel à « exterminer les antifas »... Des militants racontent la « présomption de culpabilité » qui pèse sur eux.
Chips, cacahuètes et présentation du programme pour les élections municipales : les membres de la liste de La France insoumise (LFI) aux Lilas (Seine-Saint-Denis) passent en apparence une soirée au beau fixe, lundi 16 février au café Le Royal, où se pressent une quarantaine de personnes. Mais la vigilance d’un service d’ordre discret et les « Soutien, Michel » que reçoit leur tête de liste trahissent une ambiance plus tendue. La veille dans la nuit, son domicile personnel a été pris pour cible et tagué de l’inscription « LFI tue », en rouge.
Il a déposé plainte pour intimidation d’un élu public et dégradation d’un bien par inscription.
Interrogé, le candidat, qui refuse que son nom de famille apparaisse, fait le lien avec la mise en accusation à large échelle de LFI par l’extrême droite et la droite depuis la mort de Quentin Deranque à Lyon (Rhône), le 14 février. Dans sa ville, cet ingénieur de 55 ans n’est pas particulièrement discret sur ses convictions : il ne se cache guère quand il transporte les drapeaux de son mouvement de chez lui au marché où il tracte. Jusque-là, d’ailleurs, la campagne était « apaisée » aux Lilas, une ville de gauche dans un département qui l’est tout autant.
« Ce qui me désole, c’est que cet événement désastreux détourne l’attention de la campagne locale, projet contre projet », déplore-t-il.
Depuis le 13 février, LFI affirme avoir dénombré dix permanences ou locaux visés par des dégradations ou des provocations. Le siège national de LFI à Paris a été couvert de peinture rouge dans la nuit du 13 au 14 février, des salarié·es ont dû être exfiltré·es en voiture, affirme le mouvement. Joint par Mediapart, le ministère de l’intérieur n’a pas répondu à ce sujet.
Menaces de mort
Un collaborateur du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale, Jérôme Buisson, a quant à lui été suspendu après avoir écrit « J’ai fait un rêve : quatre décès et le peuple empli de joie », au sujet d’un meeting parisien auquel devaient participer Sophia Chikirou et Rima Hassan. Le polémiste Jean Messiha, candidat Reconquête à Évreux (Eure), a pour sa part écrit : « Il faut exterminer les antifas », ce qui lui a valu plusieurs signalements à la justice.
Deux têtes de liste insoumises aux municipales dans l’Yonne, Adrien Provence à Auxerre et Jérôme Thiriet à Sens, ont déposé plainte le 16 février pour des menaces de mort. « Toi et ton parti [sic] de terroriste on va vous couper la tête », a reçu en message privé sur Instagram Jérôme Thiriet – un message consulté par Mediapart, qui se poursuit sur la même tonalité, où l’auteur se revendique du GUD (Groupe union défense, ce groupuscule violent dissous par l’État en 2024) et conclut par « fier d’être français ».
Adrien Provence a reçu un message similaire faisant référence de manière menaçante à une réunion publique qui se tenait le lendemain.
« Ils nous mettent une cible dans le dos en poursuivant leur agenda politique. On a franchi un cap dans les intimidations de l’extrême droite », témoigne-t-il. Un climat qui inquiète également Jérôme Thiriet à Sens : il dénonce « les déclarations irresponsables des Darmanin et Retailleau [les] qualifiant de violents et d’antisémites, qui chauffent à blanc des militants d’ultradroite qui n’ont plus de frein ».
Des consignes pour redoubler de vigilance sont passées dans les réseaux militants.
La complaisance de LFI en débat
C’est la proximité de LFI avec la Jeune Garde, dont l’ancien porte-parole Raphaël Arnault est devenu député insoumis, qui a servi de déclencheur. Un ancien membre de l’organisation antifasciste dissoute, collaborateur de Raphaël Arnault, était présent sur les lieux de la mort de Quentin Deranque. Il a en revanche démenti toute implication dans l’homicide de ce dernier.
Lundi, le procureur de la République de Lyon a refusé d’incriminer la Jeune Garde, ne donnant aucune indication sur les six personnes accusées d’avoir porté les coups au militant néofasciste de 23 ans, en cours d’identification par les services d’enquête. On ne connaît donc pas à ce jour précisément l’implication du mouvement, ainsi que d’un ou de plusieurs de ses anciens membres.
Cela n’a pas empêché une attaque en règle et sans prudence contre LFI : du ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, qui avait nuancé LFI à l’extrême gauche avant les événements, à une partie de la gauche qui considère LFI comme une nuisance, Raphaël Glucksmann au premier chef, le concert des mises en accusation de la « complicité morale » du mouvement n’a fait que s’étendre.
Lundi 16 février au matin, Laurent Nuñez, interrogé sur Jean-Luc Mélenchon, affirmait que « la radicalité dans le discours, ça peut parfois se traduire par de la violence dans la rue », en évoquant un lien « très fort » entre la Jeune Garde et LFI – en prenant tout juste le soin d’ajouter au milieu de son propos : « à supposer que ce soit des militants de la Jeune Garde qui soient en cause ».
À l’extrême droite et à droite, le message « LFI tue » est devenu commun, de Marion Maréchal à Bruno Retailleau en passant par Cécilia Attias sur le réseau social X. « Les mains qui ont tué Quentin sont les petites mains de Jean-Luc Mélenchon », a accusé dimanche l’eurodéputé RN Pierre-Romain Thionnet, lors d’un rassemblement au cours duquel un journaliste de Mediapart a été violenté.
Il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI. Aurélie Trouvé, députée LFI
Dimanche en meeting à Montpellier (Hérault), Jean-Luc Mélenchon avait donné la ligne en disant sa « sidération », son « empathie » et sa « compassion pour la famille, pour les proches » de Quentin Deranque : « La mort n’a rien à faire dans nos pratiques et dans nos rangs. J’ai dit des dizaines de fois que nous étions hostiles et opposés à la violence, j’ai dit autant de fois que la non-violence était un choix fondamental philosophique », a-t-il déclaré.
Mardi 17 février sur France Inter, le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a tenté à nouveau de mettre à distance les faits qui ont conduit à la mort du militant néofasciste, et de définir la relation de LFI avec la Jeune Garde : « Je fais partie des gens qui ont toujours appuyé et soutenu, en particulier dans le contexte lyonnais, le fait qu’il y avait des groupes antifascistes qui faisaient un travail d’autodéfense populaire. Par contre, ce que j’ai vu sur les images diffusées sur TF1 n’a rien à voir avec de l’autodéfense populaire et je l’ai condamné dès la première heure. »
La députée LFI des Lilas, Aurélie Trouvé, rappelle que la « non-violence a toujours fait partie du logiciel de LFI » : « Il n’y a aucun lien entre LFI et ce qui s’est passé, mais il y a une tentative d’instrumentalisation de la part de l’extrême droite, dont se saisit jusqu’à la macronie. Le but, in fine, est de tenter d’interdire LFI », avance-t-elle.
L’antifascisme mis en cause
Au-delà de LFI, c’est toute une sphère politique se revendiquant de l’antifascisme qui est prise pour cible. Beaucoup de ces militant·es se souviennent que Donald Trump a classé le mouvement antifa comme « organisation terroriste » après l’assassinat de Charlie Kirk. Ils n’excluent pas l’éventualité de voir cette étiquette officiellement collée en France à LFI ou à l’antifascisme.
« C’est du Overton ++ », résume Simon Duteil, porte-parole du syndicat Solidaires, en référence à la fenêtre d’Overton, cette métaphore sur l’opportunité de rendre acceptables certaines idées dans l’opinion. « J’ai rarement vu une telle capacité de l’extrême droite à faire reprendre in extenso dans certains médias son discours et son interprétation des faits. Comment sort-on de l’événement dramatique qui a eu lieu à Lyon pour voir ce qui se passe politiquement autour ? LFI n’y est pour rien », dit-il, précisant qu’il n’est pas particulièrement sympathisant de LFI.
Le syndicat Solidaires étudiant·es fait partie des organisations de gauche désignées par le collectif d’extrême droite Némésis comme responsable de la mort de Quentin Deranque dès le jeudi 12 février, avec la Jeune Garde et le collectif Éteignons la flamme. Depuis, le syndicat Solidaires Rhône vit dans « un climat très pesant », décrit un responsable local joint par Mediapart.
Dans la nuit de samedi à dimanche, leur local a été attaqué. Un individu a porté quatre coups de barre de fer dans les vitres, comme le syndicat l’explique dans un communiqué, annonçant porter plainte. Si le geste n’a pas été revendiqué, le lien avec l’appel de l’extrême droite à venger son militant est clairement fait.
Le syndicaliste lyonnais, qui souhaite conserver l’anonymat pour éviter tout « doxing » – la publication sur les réseaux sociaux des coordonnées personnelles de militant·es –, a été particulièrement marqué par les appels à « faire des nouveaux Clément Méric » sur la fachosphère, du nom du militant antifasciste tué sous les coups de néonazis le 5 juin 2013. « Solidaires se revendique d’un syndicalisme antifasciste, et continuera à le faire. Raison pour laquelle on se sent ciblés par les menaces proférées notamment par Jean Messiha », explique-t-il.
L’activité du syndicat a été dégradée toute la semaine et des événements militants ont été annulés.
Appel à l’unité des gauches
Dans ce contexte, les militant·es de l’union des gauches tentent de faire entendre leur appel à être « unis et solidaires » et à se « serrer les coudes » face à une extrême droite qui a le vent en poupe, portée par une droite de plus en plus poreuse.
« On est dans le même registre que Trump : jouer sur de la fake news et tirer le fil pour stigmatiser un mouvement. C'est très inquiétant pour nous parce qu’on a déjà un contexte de criminalisation des mouvements sociaux », dénonce Youlie Yamamoto, porte-parole d’Attac. Une organisation qui vient de décider de renforcer son service d’ordre.
Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique. Sarah Durieux, activiste
Pour Sarah Durieux, activiste et autrice de Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025), « le plus gros défi, c’est de désamorcer le cadrage imposé dans cette affaire ». Sur Instagram, elle a rappelé que « personne ne devrait mourir de cette manière », énumérant les noms de Quentin Deranque, mais aussi d’Ismaël Aali, pour lequel une information judiciaire a été ouverte pour meurtre en raison de la race, l’ethnie, la nation ou la religion, à Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Djamel Bendjaballah, tué par un membre d’un groupe d’extrême droite à Dunkerque (Nord) ou encore Hichem Miraoui, abattu à Puget-sur-Argens (Var) par un sympathisant du RN.
« Il y a eu plein d’attaques et de morts directement organisés par des groupes du type de celui auquel appartenait Quentin ces dernières années, sans réaction politique », explique-t-elle. Se félicitant que LFI rappelle son engagement en faveur de la non-violence, elle appelle à faire désormais de la pédagogie sur l’antifascisme, alors que l’écosystème médiatique l’assimile déjà à une forme de terrorisme.
« Le cœur de l’antifascisme c’est le refus de la violence, comme quand des gens s’opposent à la violence de l’ICE aux États-Unis quand elle s’abattait sur leurs voisins. Il faut qu’on le réexplique », défend-elle.
« Il faut repasser à l’offensive pour expliquer ce que sont les idées fascistes et pourquoi les conflits que provoquent les fascistes conduisent à la mort, y compris des leurs », abonde Kevin Vacher, co-initiateur du projet « Démocratiser la politique » qui milite pour plus de représentativité chez les élu·es.
Pour ce sociologue, « il y a une offensive terrible et une injonction à la justification, comme après tout acte de violence imputé à notre camp ». « L’État et l’extrême droite s’en servent pour nous attaquer et nous menacer, prévient-il. On a le Rassemblement national qui risque de gagner des villes dans un mois et il faut résister à ce bulldozer qui va nous arriver dessus, tout en continuant à avoir un message de paix. » Celle-ci semble bien loin aujourd’hui.
par Catherine Tricot sur www.regards.fr
Pilonnée et classée à l’extrême gauche, La France insoumise cristallise une offensive politique majeure après la mort de Quentin Deranque à Lyon. Dans le viseur, pas seulement un mouvement, mais l’existence même d’une gauche de gauche en France.
C’est l’hallali contre La France insoumise. Tous les ministres, toute la droite et l’extrême droite, tout Raphaël Glucksmann et tout Maud Bregeon, tous les plateaux TV convergent pour tenter de porter le coup de grâce contre le mouvement de gauche radicale.
La séquence a commencé avec le classement de LFI dans la catégorie « extrême gauche ». Ainsi, par décision du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, avec l’assentiment appuyé du président de la République, le nouvel étiquetage du mouvement de Jean-Luc Mélenchon construit une équivalence avec l’extrême droite. Avec une irresponsabilité totale, la droite, les macronistes et le gouvernement participent à banaliser toujours plus la possible accession du RN au pouvoir. Voire la favoriseraient, en cas de duel Mélenchon/Bardella. Et dès les municipales, ils espèrent empêcher toute fusion des listes de gauche.
L’enjeu politique est majeur. « La cabale contre LFI », dixit Sandrine Rousseau, prend une nouvelle ampleur avec la mise en cause des insoumis à la suite du meurtre de Quentin Deranque. « Les mots tuent », a dit le ministre de la justice Gérald Darmanin. « À l’évidence, l’ultragauche est en cause », pour le ministre de l’intérieur. Des évidences dont se garde pourtant le procureur. Mais les ministres, en principe garants de l’état de droit et du fonctionnement de la justice, n’en ont cure: avant toute conclusion de l’enquête, ils savent et assènent. Une entorse de plus…
Ce pilonnage est dégueulasse. Mais il peut fonctionner sur une France insoumise considérablement fragilisée en trois ans. En 2017, Jean-Luc Mélenchon était la personnalité politique préférée des Français. En 2022, il était la deuxième et LFI était considérée comme la première force d’opposition. À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, la donne a radicalement changé. Les insoumis inquiètent et sont perçus comme un danger pour la démocratie.
Il est exact que, pour parvenir à ce renversement, rien ne leur aura été épargné, accusations ignominieuses d’antisémitisme en tête. Mais si l’on veut faire la révolution, il faut s’attendre à de rudes affrontements, s’y préparer, les anticiper. Et éviter de nourrir sans cesse l’incompréhension ou la critique, voire la défiance.
Les insoumis sont forts de leurs résultats en 2017 et 2022. Ils veulent croire que, cette fois encore, Jean-Luc Mélenchon va polir son image et réussir à embarquer tout le monde. Par trois fois, il a porté les couleurs de la radicalité incarnées au 20ème siècle par les communistes. Il s’est inscrit dans la trace des sans-culottes et de la France rebelle. Il a compris cette demande de rupture et lui a donné un visage renouvelé. Mais il a oublié la moitié de l’histoire. La politique qui fait battre les cœurs est tout à la fois conflit et recherche de majorité. La brutalité du monde, les divisions de notre société inquiètent et font peur. Mais ce qui a toujours emporté les foules, c’est la promesse d’un changement vers plus de liberté et d’égalité ; c’est l’horizon d’une nouvelle unité. 1936, 1968, 1995 : ces temps sont ceux des masses créatives et convergentes. Tous ensemble, tous ensemble, ouais, ouais !
L’enjeu des mois qui viennent est d’empêcher le pire au pays et à ceux qui y vivent. Ce qui se joue également c’est l’avenir d’un espace politique, celui qui croit qu’un autre monde est possible. Dans le champ politique, LFI représente la gauche de gauche : elle n’est pas responsable que d’elle-même et elle peut disparaître, emportant dans sa chute un pan des espoirs politiques. Dix ans après sa création, LFI doit réinventer sa façon de faire de la politique : moins d’arrogance et de clivage, plus de gentillesse et de considération. Love.
Marion d'Allard sur www.humanite.fr
Passé la violence, il en restera toujours le sale goût. Un jeune militant d’extrême droite, ultranationaliste et traditionaliste, est mort samedi, après avoir été roué de coups, dans un déchaînement de fureur inouï. Dévoilé par le procureur de Lyon, Thierry Dran, ce lundi, le rapport d’autopsie atteste que Quentin Deranque, frappé à de nombreuses reprises par « six individus », est mort d’un « traumatisme crânien majeur ». Une enquête criminelle pour homicide volontaire a été ouverte. Voilà les faits. Les auteurs n’ont pas été identifiés et aucune interpellation n’a eu lieu à ce stade. Encore les faits.
Face à une telle tragédie, le sens de la responsabilité politique exige de prendre de la hauteur. De battre en brèche les appels à la vengeance, de laisser à la justice le soin d’établir les responsabilités, de proscrire la récupération, l’anathème, l’amalgame pernicieux. La Macronie, pourtant, a choisi une tout autre stratégie, poussée dans le dos par le vent de l’opportunisme électoral.
Sans même attendre la prise de parole du procureur, Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, dénonçait lundi la « responsabilité morale de La France insoumise », coupable, selon elle, d’avoir « fait élire un député membre de la Jeune Garde ». Et de conclure : « On a tous une responsabilité lorsqu’on glisse un bulletin La France insoumise dans l’urne. » L’objectif est clair et la ficelle un peu grosse : disqualifier la gauche, renvoyer dos à dos LFI et les groupuscules d’extrême droite, et laisser le « ni-ni » faire le reste.
Dans cette entreprise de diabolisation de la gauche, le ministre de l’Intérieur n’est pas en reste. Laurent Nuñez assure que « le lien entre la Jeune Garde et La France insoumise est très fort », imputant sans ambiguïté la mort du militant lyonnais au mouvement politique de Jean-Luc Mélenchon. Soucieux sans doute de paraître mesuré, il a certes évoqué les violences de « l’ultradroite » mais sans jamais nommer l’extrême droite et ses responsables politiques semeurs de haine. La Macronie achève sa mue. Marchepied du Rassemblement national. Par action ou par omission.
mise en ligne le 14 février 2026
Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr
L’Observatoire des libertés associatives publie un rapport sur la multiplication des pressions visant à exiger des associations qu’elles renoncent à tout engagement politique et pointe les conséquences sur l’état de la démocratie.
L’Observatoire des libertés associatives alerte, dans un rapport présenté jeudi 12 février, sur l’injonction à la neutralité politique à laquelle sont confrontées de plus en plus les associations, qui conduit à « neutraliser le monde associatif ».
« Une petite musique de fond semble gagner de plus en plus d’écho ces derniers mois parmi les institutions : les associations financées par l’argent public ne seraient pas suffisamment “neutres” », constate l’introduction du rapport intitulé « Neutraliser le monde associatif : enquête sur une injonction à la dépolitisation ».
Il y est rappelé que, légalement, « les associations n’ont pas de devoir de neutralité », à moins d’assurer une mission de service public. Elles peuvent donc, en théorie, librement exprimer leurs convictions, à partir du moment où celles-ci restent dans le cadre de la liberté d’expression.
Pourtant, depuis plusieurs années déjà, certains responsables politiques souhaiteraient soumettre le monde associatif au même régime que les fonctionnaires qui ont, elles et eux, une obligation de neutralité. Ce phénomène n’est pas nouveau. Mais il s’est grandement accéléré ces deux dernières années, et notamment depuis les élections législatives anticipées de 2024, à la suite desquelles beaucoup d’associations ont payé leur engagement contre l’extrême droite.
« Un mouvement de rappel à l’ordre par les institutions »
Le rapport se base ainsi « sur l’analyse de vingt situations de sanctions ou de rappels à l’ordre d’associations pour défaut de neutralité religieuse ou politique entre 2023 et 2025 ». Et sur ce total, quinze ont eu lieu à la suite de prises de position durant les élections législatives de 2024.
« Il faut prendre ces chiffres avec précaution, prévient le rapport. L’Observatoire des libertés associatives n’a pas la prétention ni les moyens de recenser l’intégralité des attaques subies par les associations sur le territoire français […]. Néanmoins, une chose est sûre : le monde associatif a connu une vague inédite d’engagement politique à l’occasion des législatives de 2024 et cet engagement a suscité en retour un mouvement de rappel à l’ordre par les institutions. »
Parmi les cas recensés par l’Observatoire des libertés associatives, le rapport met en exergue celui de la caisse d’allocations familiales du Calvados qui, en août 2024, a envoyé un courrier à une vingtaine d’associations partenaires pour leur reprocher de ne pas avoir « respecté le principe de neutralité » et les menacer d’une coupure des subventions.
Toujours à l’été 2024, la mairie Rassemblement national (RN) de Morières-lès-Avignon a coupé les subventions de la compagnie de théâtre Okkio et résilié sa convention d’occupation de ses locaux. Elle lui reprochait la signature d’un communiqué de l’Union fédérale d’intervention des structures culturelles (Ufisc) appelant à une « mobilisation contre l’extrême droite, pour une alternative forte, solidaire et populaire ».
L’Observatoire cite également les cas du club Léo-Lagrange de Vienne, dans l’Isère, ou encore celui de l’association d’écologie populaire Optim’ism, située près de Lorient, également sanctionnés pour avoir appelé à faire barrage à l’extrême droite.
Depuis, cette obligation de neutralité nouvelle s’est encore étendue à d’autres domaines jugés « politiques ». Dans certaines communes, cette exigence est même parfois imposée aux associations pour avoir accès à des locaux ou à des services communaux.
Au mois de janvier 2025, Mediapart avait ainsi raconté comment la Ligue des droits de l’homme avait été exclue de la Maison des associations de la ville d’Arles (Bouches-du-Rhône) après une modification de son règlement intérieur interdisant toute activité « politique » en son sein.
Le rapport revient enfin sur la croisade dans laquelle le maire de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire), Gilles Platret, s’est lancé à partir de l’été 2025 contre l’affichage de drapeaux palestinien dans sa ville. Au mois de septembre dernier, l’édile a pris un nouvel arrêté prohibant sa présence lors du forum associatif de la ville.
Des pressions mais peu de suites
Les associations d’aide aux exilé·es font également l’objet d’une injonction croissante à la neutralité, notamment celles intervenant dans les centres de rétention administrative (CRA), à commencer par la plus connue d’entre elles : la Cimade.
Le rapport rappelle ainsi qu’au mois de janvier 2025, le ministre de l’intérieur de l’époque, Bruno Retailleau, avait évoqué des associations ayant « un agenda politique » et avait qualifié de « choquant » le fait que « ces associations profitent des financements de l’État pour promouvoir d’autres politiques publiques que celles que l’État veut défendre ».
Les pressions et menaces ne sont pas souvent suivies d’effet. « Sur les vingt cas de notre étude, treize situations révèlent que la neutralité n’est utilisée que de manière discursive et non suivie de sanctions financières ou juridiques, souligne le rapport. Et pour cause : les bases juridiques manquent pour pouvoir officiellement l’utiliser comme motif de sanctions. Cependant, la notion devient un outil de justification para ou extra-légal. »
Même si elle s’est particulièrement imposée ces deux dernières années, cette vision de la neutralité n’est pas nouvelle. Le rapport la fait remonter, au-delà du monde associatif, à une nouvelle vision de la laïcité qui s’est cristallisée à partir du début des années 2000.
Une relation plus verticale s’est mise en place, avec l’idée que les associations seraient des auxiliaires de l’État. Marie Garmadi, coautrice du rapport
« Cette nouvelle laïcité est une hypertrophie de la neutralité de l’État, celle chargée d’assurer l’égalité des citoyens devant l’administration est étendue au privé », explique à Mediapart Marie Garmadi, chargée d’études à l’Observatoire des libertés associatives et coautrice, avec Antonio Delfini, du rapport.
« Il y a tout d’abord eu la loi de 2004 qui a interdit aux élèves, les usagers du service public de l’éducation, de porter des signes ostentatoires, reprend la chercheuse. Puis, en 2010, il y a eu la loi interdisant de se dissimuler le visage, en réalité faite pour interdire le port du voile intégral. En étendant la neutralité religieuse au domaine privé, l’État a enclenché une évolution. Car la neutralité religieuse ne fonctionne pas toute seule. Elle est liée à la neutralité de conviction, et donc à la neutralité politique. »
L’extension des exigences de neutralité a débuté « à partir de 2015 », poursuit Marie Garmadi. « Les relations entre l’État et le monde associatif avaient alors atteint un stade partenarial. Les associations étaient reconnues pour leur capacité critique et leur rôle démocratique. Puis il y a eu un infléchissement dans la vision des pouvoirs publics. Une relation plus verticale s’est mise en place, avec l’idée que les associations seraient des auxiliaires de l’État. »
Cette évolution a été accélérée par un « contexte général », poursuit la chercheuse, « celui de l’externalisation des missions sociales, des missions de service public au monde associatif. Cela a participé à brouiller les frontières entre le monde associatif et les services publics, entre le public et le privé ».
Cette confusion s’est déjà traduite dans la législation. Le rapport rappelle ainsi la décision rendue par la Cour de cassation validant le licenciement d’une salariée voilée de la crèche associative Baby Loup. Une jurisprudence par la suite inscrite dans le Code du travail par la loi El Khomri de 2016 qui a autorisé les entreprises à notifier une obligation de neutralité dans leur règlement intérieur.
Enfin, depuis la loi « séparatisme » du 24 août 2021, les salarié·es des associations exécutant une mission de service public sont soumis·es aux mêmes exigences de neutralité que les agent·es de l’État.
Le rôle central de l’extrême droite
L’extrême droite a été un autre facteur de la multiplication des pressions sur les libertés associatives au nom de la neutralité. « Elle est omniprésente dans l’émergence de ce rappel à l’ordre, pointe Marie Garmadi, que ce soit en réaction aux prises de position à son encontre en 2024 ou en raison des objets d’associations qui luttent frontalement contre ses idées : exil, défense des droits reproductifs, des droits des personnes musulmanes… C’est une dynamique caractéristique du tournant autoritaire et de la montée de l’extrême droite à l’échelle européenne. »
Le rapport conclut en détaillant une série de quatre propositions : « former juridiquement les acteurs institutionnels et associatifs », « consacrer le rôle critique des associations dans les chartes d’engagement réciproque et les conventions », « recourir au contentieux stratégique pour renforcer le droit à ne pas être neutre » et « réduire le recours à la commande publique au profit de subventions pluriannuelles ».
« Les associations ont un rôle démocratique à jouer, affirme Marie Garmadi. Tout d’abord parce qu’elles représentent des citoyens. Elles représentent un espace très fort d’engagement. Dans le rapport, nous revenons sur l’histoire des libertés associatives et on voit que leur mission démocratique, elle est là dès le XIXe siècle. Et beaucoup de débats d’aujourd’hui font écho à ceux d’alors. »
« Ce qui fait que leur pouvoir politique est légitime, poursuit la chercheuse, c’est l’intérêt général. Or, pour le pouvoir, il ne doit rien y avoir entre l’intérêt général qu’il représente et l’intérêt individuel. Les associations sont pour lui des collectifs communautaires qui viennent s’interposer. La question est donc de savoir quelle place le pouvoir politique va accorder à ces intérêts médians, à ces causes particulières. Quelle sera la capacité du pouvoir à entendre ces revendications ? »
mise en ligne le 13 fevrier 2026
Hélène May sur www.humanite.fr
Une note du Haut-commissariat au plan publiée le 12 février montre que la pauvreté dans l’enfance est le facteur explicatif principal des mauvaises conditions de vie à l’âge adulte, surtout pour les femmes, malgré de meilleurs diplômes.
Si la pauvreté s’hérite, il est encore bien plus difficile pour les filles que pour les garçons d’en sortir. C’est une des conclusions d’une étude intitulée « La pauvreté en héritage » rendue publique le 12 février par le Haut-commissariat au plan. Premier paradoxe identifié à travers l’observation d’une cohorte de 1 800 adolescents entre 2007 et 2023, soit de leur entrée au collège à leurs 27 ans : « Le diplôme semble moins protéger les femmes, même les plus diplômées » résume Clément Peruyero rédacteur de la note et doctorant au Département Société et Politiques sociales de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Bien que plus souvent doté d’un niveau supérieur au Bac que les hommes, toutes origines sociales confondues, les femmes sont plus souvent exclues ou à la marge du marché du travail. Elles sont ainsi plus nombreuses à être des NEET (ni en emploi ni en étude), et cela est d’autant plus vrai qu’elles sont issues de milieux frappés par la pauvreté. Ainsi, parmi les personnes venues de la pauvreté extrême, les femmes sont 10 % de plus que les hommes à être NEET.
Meilleurs diplômes mais salaires plus bas
L’éloignement de l’emploi n’est pas le seul indicateur de ce que l’étude appelle la « surpénalité » des femmes ayant grandi dans la pauvreté. Le niveau de rémunération aussi est affecté. Ainsi « les femmes pauvres à l’adolescence se trouvent plus souvent dans les 20 % de salaires les plus faibles (30 %, contre 24 % chez les hommes pauvres à l’adolescence) » observe le Haut-commissariat au plan.
Cette inégalité ne vient pas du niveau de diplôme, pourtant le facteur le plus discriminant pour expliquer la persévérance de la pauvreté d’une génération à l’autre, homme et femmes partageant un même risque de sortir avec un niveau inférieur au Bac quand ils viennent de milieux marqués par la pauvreté.
« C’est donc à l’entrée dans la vie adulte que les écarts se creusent : d’abord via l’éloignement du marché du travail, puis en termes de niveau de salaire pour celles occupant un emploi » , précise la note.
L’effet discriminant de la grossesse
Comment expliquer ce plus grand déterminisme chez les femmes malgré leurs bons résultats scolaires ? « Il y a deux facteurs. D’abord, elles sont vraiment pénalisées par l’arrivée des enfants et cela est encore plus significatif pour les femmes les moins diplômées. Ensuite, leur mobilité sociale en cours de carrière est beaucoup moins forte que celle des hommes. Il y a une forme de rattrapage sur le marché du travail pour les hommes les moins diplômés, que nous n’observons pas chez les femmes » explique Clément Peruyero.
Pire, facteur handicapant pour les femmes, la parentalité a l’effet inverse chez les hommes. Elle pourrait en effet, suggère la note, « créer une incitation forcée à l’emploi chez les hommes (chute du salaire de réserve), même en cas de contrats précaires et/ou d’horaires atypiques. L’effet breadwinner (pourvoyeur de ressources) demeure important, notamment dans les milieux populaires où l’homme reste institué comme le garant financier du foyer ». Autant de données qui éclairent différemment le débat actuel sur la baisse de natalité.
mise en ligne le 4 février 2026
Naïm Sakhi sur www.humanite.fr
Plus de 1 000 cégétistes sont visés par des procédures disciplinaires ou judiciaires. Face à cette dérive liberticide, qui s’est accélérée depuis le mouvement contre la réforme des retraites, la CGT organise un meeting ce 4 février, à son siège de Montreuil, en présence de nombreuses personnalités dont Sophie Binet, Jacques Toubon, Guillaume Meurice et des responsables d’organisations et de syndicats.
Une secrétaire confédérale, Myriam Lebkiri, convoquée par la gendarmerie, après une action contre la réforme des retraites. Le licenciement d’une déléguée syndicale à Airbus Atlantic, à Nantes, pour « non-respect grave et répété des règles de l’entreprise ». Une condamnation à deux ans de prison avec sursis pour deux militants CGT, à la suite d’un jet de pétard, lors d’un rassemblement contre la fermeture de la centrale de Cordemais, etc.
Pas un mois ne passe sans qu’un nouveau cas de répression antisyndicale ne soit révélé. Preuve en est la mise en examen de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, pour avoir qualifié les patrons de « rats qui quittent le navire » à propos de la vague de désindustrialisation.
Au total, depuis le 1er avril 2023, la confédération dénombre plus de 1 000 militants et cadres de la CGT inquiétés par des poursuites judiciaires ou disciplinaires, dont cinq dirigeants nationaux. Face à ces entraves à l’action syndicale, la CGT tient, ce mercredi à 19 heures, un meeting à son siège de Montreuil en Seine-Saint-Denis (voir encadré). Le syndicat doit y dévoiler une liste noire des militants CGT poursuivis, ainsi qu’une carte de France des Bourses du travail menacées.
“Nous avons été le moteur social et médiatique de la contestation contre la réforme des retraites”
Dans cette vague sans précédent,« le mouvement de 2023 contre la réforme des retraites a fait l’office d’accélérateur », assure Gérard Ré, secrétaire confédéral CGT. L’ampleur des procédures pénalisant des militants de la Fédération nationale des mines et de l’énergie (FNME-CGT) en est le révélateur. Durant le mouvement social, les gaziers et électriciens de la CGT se sont illustrés par des actions « Robin des bois » afin de rendre l’électricité gratuite pour des services publics, petits commerces ou familles précaires.
« Nous sommes ciblés parce que nous avons été le 2 500 militants CGT contre la répression
La CGT lance une campagne nationale pour les libertés syndicales à l’occasion du meeting national, organisé à son siège de Montreuil (Seine-Saint-Denis), ce mercredi 4 février, à partir de 19 heures. Présenté et animé par l’humoriste Guillaume Meurice, l’événement sera l’occasion pour la confédération de présenter une liste noire des militants poursuivis et une carte des bourses du travail menacées de fermeture. De nombreux invités et organisations ont confirmé leur présence, dont l’ancien garde des Sceaux Jacques Toubon, Assa Traoré, le président de la CFE-CGC, François Hommeril, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France, la Ligue des droits de l’homme, Luc Triangle, secrétaire général de la Confédération syndicale internationale, ou encore le chanteur Gauvain Sers. La soirée sera clôturée par un discours de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. L’inscription est obligatoire.moteur social et médiatique de la contestation contre la réforme des retraites, mesure Laurence Casasreales, en charge de la discrimination syndicale à la FNME-CGT. Jusqu’à présent, les plaintes contre X étaient classées sans suite. Désormais, elles s’accompagnent, dans un second temps, de la délation de noms et numéros de téléphone de militants CGT par les employeurs. » La FNME dénombre 395 adhérents entendus par les forces de l’ordre et 55 en proie à des procédures disciplinaires consécutives à des actions de grève, selon un décompte tenu depuis 2020.
La CGT assume le « name and shame » visant les employeurs
Par ailleurs, le comité confédéral national (CCN) de la CGT doit également adopter un plan d’action visant à identifier les cas de répression, accompagner et outiller les cégétistes ciblés et médiatiser les affaires. « Nous assumons la logique de name and shame afin de dénoncer les principaux artisans de cette répression », insiste Gérard Ré.
D’autant que les mandats ne sont plus nécessairement un facteur de protection de l’action syndicale. « Les procédures de licenciement contre des délégués syndicaux se multiplient », observe-t-il. À Bordeaux, le licenciement de Kamala Rama, une aide-soignante en Ehpad, a été validé par l’inspection du travail, malgré son statut de salariée protégée. Une affaire similaire est également à déplorer du côté d’Amazon, avec le licenciement d’une élue Solidaires.
« La répression s’accélère depuis la réforme des retraites. Dès qu’une section syndicale s’implante, elle doit faire face à une radicalisation de l’employeur », confirme Tayeb Khouira, secrétaire national de l’union Solidaires. Dans la fonction publique, Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU, observe un « climat austéritaire défavorable aux actions syndicales et qui tend les relations au travail ».
2 500 militants CGT contre la répression
La CGT lance une campagne nationale pour les libertés syndicales à l’occasion du meeting national, organisé à son siège de Montreuil (Seine-Saint-Denis), ce mercredi 4 février, à partir de 19 heures. Présenté et animé par l’humoriste Guillaume Meurice, l’événement sera l’occasion pour la confédération de présenter une liste noire des militants poursuivis et une carte des bourses du travail menacées de fermeture. De nombreux invités et organisations ont confirmé leur présence, dont l’ancien garde des Sceaux Jacques Toubon, Assa Traoré, le président de la CFE-CGC, François Hommeril, le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France, la Ligue des droits de l’homme, Luc Triangle, secrétaire général de la Confédération syndicale internationale, ou encore le chanteur Gauvain Sers. La soirée sera clôturée par un discours de Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT. L’inscription est obligatoire.
Cécile Rousseau sur www.humanite.fr
Après la grève historique en 2022 à l’Ehpad du château de Neuville, l’ex-représentante de la CGT a vécu l’enfer. Cette battante est toujours poursuivie par son ancien employeur pour diffamation.
Hasard du calendrier, Siham Touazi comparaîtra devant la justice le même jour que le meeting organisé par la CGT sur les libertés syndicales. Depuis la grève de 133 jours à l’Ehpad du château de Neuville (Val-d’Oise) entamée en janvier 2022, la plus longue jamais menée dans le département, l’infirmière est tombée dans un vortex de procédures. Mercredi 4 février, elle sera devant la cour d’appel de Versailles (Yvelines) pour diffamation contre son ex-employeur Epinomis.
« On me reproche, entre autres, d’avoir dit que je travaillais dans une société « néoféodale ». Lors du premier procès, il a fallu que je me justifie à la barre, que j’explique ce qu’était la lutte des classes », hallucine encore la dynamique cégétiste. En première instance, la soignante avait obtenu gain de cause. Fait rare, l’entreprise avait même été condamnée à verser 10 000 euros pour procédure abusive. « La justice a considéré que c’était une procédure-bâillon. Mon ex-direction ne peut pas supporter que moi, femme racisée issue d’un milieu populaire et travaillant dans le milieu du soin, je ne me laisse pas faire. »
« À l’intérieur, tout était violence »
Lors de la grève, les infirmières et aides-soignantes ont dénoncé les conditions d’accueil dégradées des pensionnaires dans cet Ehpad niché au cœur d’un château dont le loyer mensuel peut atteindre 7 000 euros. La mobilisation a débuté le 3 janvier 2022, quinze jours avant la sortie du livre choc de Victor Castanet, les Fossoyeurs, motivée par des plannings impossibles et une accumulation de problèmes.
« Il n’y avait pas assez de protections pour tout le monde, la nourriture était rationnée, on ne pouvait pas prendre le temps de discuter avec les résidents, énumère-t-elle. On avait vraiment l’impression de faire un sale travail. Une collègue avait eu une retenue sur salaire car elle avait mangé un quignon de pain. À l’intérieur, tout était violence. »
En juillet 2025, avec six de ses collègues, elle obtient une éclatante victoire devant les prud’hommes de Pontoise (Val-d’Oise). La société est reconnue coupable de harcèlement moral, discrimination syndicale et manquements à son obligation de sécurité. Outre le paiement des jours de grève d’un montant de 67 000 euros, Epinomis est condamnée à leur verser 295 000 euros de dommages et intérêts. L’entreprise a depuis fait appel.
Malgré les décisions en sa faveur, pour Siham, le prix à payer a été exorbitant. « J’ai été bousillée, résume-t-elle. L’impact de la discrimination se mesure sur le corps. J’ai obtenu la reconnaissance de qualité de travailleur handicapé (RQTH) à cause d’un syndrome post-traumatique. Avant même la grève, on me surveillait via mon badgeage, via les caméras. J’ai développé une forme d’hypervigilance. »
À cette époque, la secrétaire du comité social et économique CGT a déjà été mise à pied et victime de deux tentatives de licenciement, « dont une fois parce que j’avais dit à un résident qu’il n’y avait plus de fruit. On a estimé que j’étais déloyale ».
Divorcée de son mari qui « en avait marre de vivre avec Che Guevara », la quinquagénaire, devenue maman solo, ne regrette pourtant rien : « Je referai la même chose, peut-être avec un peu moins de naïveté, tranche-t-elle. Depuis, j’ai compris que le système était profondément inégalitaire. »
« Il est resté entre nous quelque chose de l’ordre de la sororité »
Après des années de galère, la paramédicale allergique à l’arbitraire a sorti la tête de l’eau et retrouvé un poste de nuit. Mais ce qui lui a permis de tenir, envers et contre tout, c’est son militantisme couplé à une forme de résilience. « Je suis au conseil municipal de ma ville, très engagée pour la Palestine et dans le collectif égalité femmes-hommes de la CGT au niveau local », s’enthousiasme-t-elle.
Ce 4 février, la battante, désormais reconnue lanceuse d’alerte par le Défenseur des droits, pourra compter sur les fils de la solidarité tissés durant cette lutte historique : « Devant la cour d’appel, mes ex-collègues seront là en soutien. Même si on ne se voit pas tous les jours, il est resté entre nous quelque chose de l’ordre de la sororité. »
Elle se réjouit de voir que leur mobilisation épique a infusé aux alentours. « Dans la zone, on sait que d’autres structures ont pu négocier des augmentations plus facilement. Dans notre ancien établissement (seuls les murs appartiennent encore à Epinomis, NDLR), ce qu’on avait négocié a été appliqué. Les conditions de travail sont plus vertueuses », se satisfait-elle.
Pour la soignante, qui a également contesté devant le tribunal administratif la validation de son licenciement par le ministère du Travail (refusé par l’inspection du travail), pas question donc de lâcher. « Au début des procédures, j’avais dit à mon avocat, « j’ai commencé, je termine ». J’ai perdu des plumes, mais eux ont perdu de l’argent. »
Naïm Sakhi sur www.humanite.fr
Le délégué syndical du grossiste alimentaire Metro de Bourg-en-Bresse (Ain) conteste devant les prud’hommes une mise à pied de huit jours, après qu’un collègue a fait usage d’un stylo siglé du logo du syndicat.
La scène paraît banale. Au printemps 2025, un salarié de Metro de Bourg-en-Bresse (Ain), un grossiste alimentaire, doit signer un bon interne. Sans réfléchir, l’employé sort le premier stylo de sa poche, siglé de la CGT. Loïc Althamor, délégué syndical, a, selon ses termes, « l’habitude de distribuer des goodies » du syndicat à ses collègues. Sauf que ce stylo n’est pas du goût d’une adjointe de caisse qui « exige de mon collègue qu’il mette un bout de scotch pour cacher le logo », rapporte Loïc.
Réaction en chaîne : aussitôt alerté, l’élu syndical se fend d’un courriel à la direction pour se plaindre de cette discrimination syndicale. « L’adjointe en question était en copie. Mon mail lui aurait provoqué un prétendu « choc émotionnel ». On m’accuse d’atteinte à la vie d’une personne, ce que je réfute », insiste Loïc Althamor.
Le délégué syndical hérite d’une mise à pied de huit jours. Une sanction qu’il conteste désormais devant les prud’hommes. Ce 3 février, le cégétiste était d’ailleurs convoqué pour un entretien préalable pouvant aller jusqu’au licenciement.
Qualifié de « déficient » en conclusion de son entretien professionnel
Entré à Metro en 2010 à l’âge de 20 ans, après une première expérience professionnelle dans la pâtisserie, Loïc Althamor s’engage syndicalement sur le tard. « J’ai toujours défendu les gens face à l’injustice. Mais, au travail, je le faisais sans outils et j’en prenais plein la tête », confesse-t-il.
En 2019, ses collègues le poussent à se présenter aux élections. Dès le dépôt de la liste, la répression commence. « Ils ont tenté de bloquer notre liste au prétexte que j’ai été mandaté par l’union locale et non le délégué syndical central. Nous avons tenu bon. » Par la suite, Loïc Althamor déclare avoir été « ostracisé » : « La direction disait aux collègues qu’il ne fallait pas venir me parler. »
L’affaire du stylo découle, selon lui, de cette « haine manifeste contre la CGT ». Fin 2025, « durant un arrêt de travail pendant lequel je vivais le deuil de mon père, le directeur m’a écrit sur ma boîte mail personnelle pour me demander d’effectuer une tâche professionnelle ».
Cet épisode a marqué Loïc Althamor. « Dans ces moments-là, on ne parle plus seulement de droit du travail, mais de respect humain. » Le syndicaliste précise d’ailleurs que l’employeur s’est permis de le qualifier de « déficient », en conclusion de son dernier entretien professionnel. Contacté, Metro n’a pas donné suite à nos questions.
mise en ligne le 3 février 2026
Émilien Urbach sur www.humanite.fr
Alors que le syndicat Alliance Police appelle la population à manifester à ses côtés ce samedi 31 janvier pour demander plus de moyens, le fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), Jean-Louis Arajol, Major de police à la retraite, appelle à un sursaut républicain du syndicalisme policier.
À l’appel du syndicat Alliance Police, une mobilisation est prévue ce samedi 31 janvier. L’organisation sollicite le soutien de la population et a même lancé une pétition en ligne. Si cette stratégie interroge, pour Jean-Louis Arajol, ancien secrétaire général du Syndicat Général de la Police SGP-FO et de la Fédération autonome des syndicats de police (FASP), fondateur de l’association Police République et Citoyenneté (PRC), il ne s’agit pas d’une nouveauté tactique. Dans un contexte de dérive réactionnaire de l’institution policière, il appelle les forces progressistes à investir le terrain pour ne pas l’abandonner à l’influence de l’extrême droite.
Vous plaidez pour que le syndicalisme policier républicain retrouve sa voix. Pourquoi cette parole est-elle devenue inaudible ?
Jean-Louis Arajol : Le syndicalisme policier a changé. À l’époque du SGP-FO et de la FASP, nous avions une approche de proximité avec le mouvement social, une forme de garantie citoyenne. Aujourd’hui, nous assistons à une déviance corporatiste. Les principales organisations syndicales représentatives copient Alliance dans une course à l’échalote toujours plus droitière.
On a même vu disparaître le sigle SGP, jusqu’ici porte-étendard de la police républicaine. Une forme de « syndicratie » de permanents s’est, en outre, installée et a coupé les liens avec le terrain. Il n’y a plus de relais républicains dans les brigades qui, comme en 1968 ou lors de l’affaire Makomé (en 1993, Makomé M’Bowolé, un garçon de 17 ans, était tué d’une balle dans la tête par un inspecteur alors qu’il se trouvait en garde à vue dans un commissariat parisien, N.D.L.R.), savaient faire passer des messages de discernement. Livrée à elle-même, la base se laisse bercer par l’appel du vide.
Cette dérive s’est-elle généralisée à toute la police ?
Jean-Louis Arajol : Les choses ne sont pas aussi symétriques qu’il n’y paraît. Si la direction d’Alliance est ouvertement à droite, il reste dans leurs rangs des policiers républicains, des antifascistes, parfois même parmi leurs cadres locaux. Le problème, c’est que l’ensemble des syndicats représentatifs sont devenus des wagons et non plus la locomotive : ils suivent la base au lieu de l’instruire.
« Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. »
Quand, il y a quelques années, le ministre Castaner rappelle que tout acte raciste doit être puni et que des syndicalistes appellent, eux, à jeter les menottes par solidarité avec ceux qui tiennent des propos extrémistes, on marche sur la tête. Aujourd’hui, les deux principaux blocs syndicaux, qui représentent 70 % des policiers, rouleraient les yeux fermés pour l’extrême droite si elle arrivait au pouvoir. Pourtant, elle ne défend pas la police, elle l’utilise.
Cette situation est également liée à des choix politiques en matière de sécurité…
Jean-Louis Arajol : Depuis les années Sarkozy, nous subissons les effets du modèle ultralibéral calqué sur celui des États-Unis. Cela se traduit par la paupérisation du service public au profit du « technosolutionnisme », avec l’installation de caméras partout, et du tout-carcéral. On stigmatise certaines catégories de population et certains quartiers pour un résultat nul en matière d’élucidation.
C’est aussi le modèle défendu par l’ultra-droite. Prenez Louis Aliot à Perpignan : il a multiplié les caméras et les policiers municipaux, et il détient le record d’évolution de la délinquance avec + 50 % en un an. Si ce modèle fonctionnait, je me tairais. Mais c’est un fiasco total qui ne sert qu’à alimenter l’insécurité sociale.
Craignez-vous une « américanisation » du système répressif en France ?
Jean-Louis Arajol : C’est une vague mondiale. Dans mon livre Police en péril, j’imaginais par anticipation une police spécifique de l’immigration, des zones de sécurité différenciées selon la richesse des citoyens et un recours massif à la technologie. Nous y sommes.
C’est un modèle aux antipodes de la République. Le drame, c’est que cette dérive a parfois été cautionnée par des politiques présumées de gauche. Si l’extrême droite arrive au pouvoir, elle trouvera même, comme Trump aux États-Unis, des miliciens de dernière minute pour faire la sale besogne. La population ne se rend pas compte de la gravité de la situation.
Comment se comporter face à l’appel à manifester du syndicat Alliance ?
Jean-Louis Arajol : Il ne faut pas laisser le terrain aux fascistes. Si les élus républicains et le peuple de gauche ne se mobilisent pas, qui prendra la parole ? Les maires d’extrême droite se feront un plaisir de relayer leur discours de haine dans le mainstream médiatique en disant : « Nous, on défend la police. »
Il faut occuper le terrain pour défendre le service public de sécurité. C’est une bataille culturelle. Si on abandonne la masse silencieuse des policiers républicains qui essaient de ne pas céder aux thèses fascisantes, on les livre pieds et poings liés à l’extrême droite.
Qu’attendez-vous concrètement des partis de gauche dans cette bataille ?
Jean-Louis Arajol : La gauche ne peut pas se contenter de dénoncer une « police fasciste ». Quand on stigmatise l’institution dans son ensemble, on renforce l’extrême droite. Je demande aux responsables politiques d’avoir un discours clair : défendre la police républicaine et l’État de droit. Il faut se battre pour un service public rigoureux et unifier le mouvement social sur l’essentiel : l’extrême droite est aux portes du pouvoir. Rassemblons-nous pour sauver la République.
par Christophe BEX, député LFI Nouveau Front Populaire sur https://blogs.mediapart.fr/
A l’appel du syndicat policier Alliance, des manifestations ont eu lieu ce samedi 31 janvier dans plusieurs villes françaises afin de réclamer plus de moyens.
Oui, plus de moyens pour le service public, pour les services publics, c’est indéniable ! Ce n’est pas nouveau, c’est récurrent, et ce n’est pas faute de manifester sur cette revendication depuis des dizaines années, de solliciter des budgets, d’amender les projets de lois de finances…mais les gouvernements passent et continuent de couper dans le budget de l’état et celui de la sécurité sociale.
Oui il manque des professeurs, des policiers et des infirmières, c’est souvent ces trois professions qui sont mises en avant par les médias, les éditorialistes et même par l’opinion publique. Mais c’est oublier les personnels administratifs, techniques, de l’entretien, des bibliothèques, ingénieurs, sociaux, de la santé…ils et elles sont trop souvent invisibilisé·es et sacrifié·es mais indispensables pour le bon fonctionnement du service au public.
Que seraient les comédiens au Théâtre sans les décorateurs, les scénographes, les accessoiristes, les créateurs lumières, les régisseurs, les machinistes, les maquilleuses, les costumières, les habilleuses, les gestionnaires, les administrateurs, les ouvreuses, les ouvreurs…
Je n’ai pas la mémoire courte, je me souviens de la Révision Générale des politiques publiques (RGPP) une des réformes administratives de grande ampleur lancée sous la présidence de Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat est responsable et comptable d’une baisse de 13.000 postes dans les effectifs de police et de gendarmerie pendant son mandat. Quand je vois aujourd’hui Laurent Wauquiez et Valérie Pécresse communiquer des lettres de soutien au mouvement Policier, c’est d’une grossière hypocrisie. Lors du mandat de Nicolas Sarkozy, il et elle ont soutenu les réductions d’effectifs. Aujourd’hui encore et toujours à l’assemblée Nationale pour Laurent Wauquiez et à la Région ile de France pour Valérie Pécresse il et elle stigmatisent les fonctionnaires, demandent à réduire le périmètre de la fonction publique et du service au public, à voter des coupes budgétaires. Il et elle prônent la dérégulation, la libéralisation et la privatisation.
Aujourd’hui le syndicat policier Alliance, qui se dit Apolitique sur les réseaux sociaux, est accompagné par toutes les nuances de l’extrême droite française. Etonnant, je n’ai jamais vu l’extrême droite manifester pour la défense des services publics et à l’assemblée le Rassemblement National est un fervent promoteur de la privatisation et de la sous-traitance. L’extrême droite ne défend pas la police, elle l’utilise. Les motifs de cet appel à manifester sont d’une autre nature, il suffit de voir les pancartes, ils souhaitent renforcer les pouvoirs de la Police, augmenter les moyens pour le contrôle de la population, pour la répression du mouvement social, humaniste, citoyen et écologique. Paradoxal, quand nous irons manifester pour de meilleures conditions de travail, des recrutements, des moyens conséquents (revendications du syndicat policier Alliance aujourd’hui) nous serons plus fortement réprimés.
Il y a également cette Proposition de Loi visant à reconnaître une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre, dans l’exercice de leurs fonctions qui n’a pas pu être entièrement examinée à l’assemblée, mais le gouvernement a la possibilité de réinscrire ce texte à l’ordre du jour. Cette loi va renforcer encore le recours à l’arme pour la police, alors même que l’état actuel du droit est extrêmement favorable au recours à l’arme. L’analyse de la situation par la police sera présumée être la bonne. Ce sera au parquet de prouver que la police n’a pas agi dans le sens des articles du Code de la Sécurité Intérieure. Par conséquent, cette présomption aura pour objet de renforcer l’analyse subjective de la situation par la police, et donc de donner un nouveau signal « de liberté » dans le recours à l’arme létale.
Les policiers et les policières souhaitent être respectées, c’est légitime, mais au préalable ils et elles doivent être respectables auprès de la population sans aucune discrimination, acte raciste et violence injustifiée dans leurs activités, quand on représente la loi, on doit plus que les autres la respecter.
La République a besoin d’une justice, mais également d’une police qui lui soit loyale, et qui soit attachée aux principes de l’état de droit. La police doit agir pour la protection des libertés individuelles et collectives. Pour la défense de la police républicaine et de l’État de droit.
Ce qui se déroule aux Etats Unis doit nous alerter, en France la POLICE ne doit pas perdre ses trois premières lettres.
mise en ligne le 22 janvier 2026
Par Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre, auteure de Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme aux éditions du Croquant.
sur www.humanite.fr
Le psychanalyste français Jacques Lacan écrivait « Le réel, c’est quand ça cogne. » La vidéo, restée confidentielle et par ailleurs insoutenable, des violences policières commises sur M. El Hacen Diarra révèle ce réel que nous vivons, connaissons et étudions. Le réel, ce sont les ratonnades qui ponctuent l’histoire de France, ce sont les Algériens jetés dans la Seine, c’est Malik Oussekine, Zyad et Bouna, Adama Traoré, Nahel Merzouk, Aboubakar Cissé. Ce sont encore 52 décès liés à une intervention des forces de l’ordre en 2024. Le réel, c’est lorsque la police cogne M. El Hacen Diarra qui mourra quelques heures plus tard dans un commissariat et qu’aucun média français n’en fait sa Une.
Plus prompts à dénoncer le racisme, les violences policières et les tragédies de l’histoire américaine, la majorité des médias français occultent des faits similaires qui se déroulent chez nous. Le discours anti raciste, moralisateur et bien rodé s’étale sur les écrans, provoque émissions spéciales et analyses historiques ou politiques sur ce qui se déroule aux USA. Silence sur ce qui sévit dans notre république.
Il ne s’agit pas seulement d’un choix éditorial, mais bien d’un symptôme, autrement dit de la manifestation visible d’un conflit refoulé. Freud nous apprend que le déni n’est pas l’ignorance, il est un savoir qui se refuse à lui-même.
En France, le narratif républicain porté par certains politiques et médias continue de nous hypnotiser. Vérité sur la violence de l’histoire américaine, déni sur l’histoire coloniale française enseignée par fragments, aseptisée, dépolitisée. Une histoire sans sujet, sans victime et surtout sans continuité avec le présent.
Pourtant la lucidité et l’indignation interrogent sur les parallèles évidents. Mais toute tentative de comparaison est traitée d’importation idéologique. Le couperet tombe souvent depuis les maîtres, ceux qui réfléchissent pour les autres, ceux qui fabriquent l’opinion, ceux qui nous hypnotisent pour nous empêcher de penser librement. En rendant impensable le parallèle, on freine ou on rend inaudibles la dénonciation des crimes policiers et des morts en garde à vue en France, notamment celles de personnes issues des anciennes colonies. Cette dissociation permet de préserver l’image idéalisée de la République. Pourtant le mécanisme est le même et relève de la d’une persistance de la domination raciste : les anciens esclaves face aux anciens colons.
Ainsi, pour les médias français, le pied du policier américain posé sur le cou de George Floyd mort des suites de cette agression, est plus grave que les coups de matraques qui ont fini par tuer El Hacen Diarra. Le penseur camerounais Achille Mbembe nomme cette stratégie la « distribution différentielle de la visibilité ». C’est une des nombreuses techniques qui permettent de s’indigner sans se remettre en cause, de condamner sans se reconnaître, de parler du racisme comme d’un mal étranger.
Le 4ème pouvoir joue aujourd’hui un rôle très dangereux dans ce « deux poids deux mesures » mis dans le traitement des crimes racistes, qu’il s’agisse de ceux commis par la police ou de ceux commis par d’autres, comme le dernier en date, celui de M. Ismaël Aali resté également confidentiel.
En répétant certains récits et en en disqualifiant d’autres, il devient évident que les décideurs sont traversés par des imaginaires racistes qui fabriquent une indignation à géométrie variable, pétrie de déni. Ce qui ne se nomme pas n’existe pas dans l’ordre symbolique. En refusant l’expression « racisme systémique », le discours médiatique et politique français tente de rejeter le traumatisme dans l’inconscient sans savoir qu’il revient en courant. Lacan dit que l’inconscient est structuré comme un langage ce qui se manifeste par son aptitude à infiltrer divers canaux comme, à notre époque, les réseaux sociaux dont il fait alors une source traumatique.
Pour Achille Mbembe la modernité européenne s’est construite dans l’ombre de la colonisation. Le racisme n’est pas un accident de parcours, mais une technologie de pouvoir. Refuser de regarder cette généalogie, c’est condamner la société à répéter ses violences sous des formes renouvelées.
Des scènes de fureur récurrente filmées par des particuliers illustrent ce que dit Frantz Fanon lorsqu’il décrit la violence comme un langage imposé aux dominés parce que toute autre parole leur est refusée. Pour lui, le racisme n’est pas une opinion mais une structure, un système qui organise les corps, les espaces et les affects, tout en niant l’humanité des dominés.
C’est à ce moment de ma réflexion que l’expression célèbre de Lacan : « L’inconscient c’est la politique », me paraît prendre un sens tout particulier. Je comprends le mot politique ici, comme incluant la notion d’histoire, une histoire criminelle, méprisante, déshumanisante, arrogante et pleutre. Nous la voyons s’exprimer dans les coups portés et dans la haine qui exhale de ces policiers à l’œuvre, absorbés par leur pulsion de mort. « L’inconscient c’est la politique », c’est aussi le silence autour des contrôles aux faciès, des violences policières, par des politiques et par certains médias aux biais racistes.
L’expression du pouvoir inconscient gouverne et organise les structures sociales qui ne peuvent plus assurer la sécurité pour tous. Effectivement, certains ont plus que d’autres la jouissance de l’espace public tout comme l’égalité républicaine s’applique surtout pour certains, y compris dans leur mort.
Longtemps la fiction de l’exception française a produit un effet politique majeur : nous empêcher de nous mobiliser de façon conséquente contre tout ce qui divise et contre les mensonges lorsqu’ils sont érigés en vérité.
Lorsque les moyens d’information au service des citoyens, et, pour certains d’entre eux, financés par des citoyens, jouent le rôle de tri au bénéfice du pire, nous sommes obligés de sortir tous ensemble d’un immobilisme qui nous est imposé par la menace d’être traités de woke ou d’islamogauchiste ou de que sais-je encore alors qu’il s’agit seulement de se dresser contre des dérives indignes de la France du XXIème siècle. Agir, c’est aussi se protéger du pire qui nous guette et imposer des lois plus fermes à destination des policiers criminels, autrement dit : zéro tolérance.
Il s’agit de se prémunir légalement en ces temps troublés où des politiques à la porte du pouvoir expriment ouvertement la xénophobie et l’obscurantisme. Il existe heureusement maintenant en France de nombreux médias indépendants, mais leur force de frappe n’atteint pas encore celle des faiseurs de présidents. Les médias sont des miroirs de notre société. Leur refus de regarder et de nous montrer nos propres symptômes nous condamne à la répétition. Le refoulé colonial et racial français ne disparaîtra pas parce qu’on le nie. Il continuera de revenir, dans les violences policières, dans les discriminations à l’embauche, au logement, dans les corps brisés, dans les fractures sociales toujours plus profondes. Tout ceci est entretenu par les silences médiatiques, regarder ailleurs, c’est déconsidérer ce à quoi on participe. C’est un choix qui a un coût politique, psychique et humain.
mise en ligne le 20janvier 2026
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Après le décès en garde à vue d’El Hacen Diarra dans le commissariat du XXe arrondissement de Paris, le parquet a annoncé, lundi 19 janvier, avoir ouvert une information judiciaire pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort. “La famille de M. El Hacen Diarra ne comprendrait pas que ces faits ne donnent pas lieu aux mesures coercitives prévues par la loi et habituellement utilisées dans les dossiers criminels où un homme a perdu la vie”, dénonce Maître Yassine Bouzroun, l’avocat de la famille du défunt.
Dans l’affaire de la mort d’El Hacen Diarra, décédé dans la nuit du mercredi 15 au jeudi 16 janvier dans le commissariat du XXe arrondissement de Paris, le parquet de Paris a annoncé, lundi 19 janvier avoir ouvert une information judiciaire pour violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ayant entraîné la mort. Un juge d’instruction va donc désormais enquêter sur les circonstances de la mort de ce Mauritanien de 35 ans.
Une décision qui arrive trop tard, pour l’avocat de la famille du défunt, Maître Yassine Bouzrou. “Après cinq jours de dysfonctionnements graves et d’une communication qui a retardé l’accès à la vérité, la pratique judiciaire impose désormais des actes immédiats”, l’interpellation des “policiers impliqués” et leur présentation “sans délai” au juge d’instruction, réclame Me Bouzrou dans un communiqué transmis à l’AFP.
Une première lésion “classiquement observée lors d’étranglements”
L’avocat déplore un “délai (…) préjudiciable à la recherche de la vérité, tant en raison de l’absence de diligences immédiates que d’une communication institutionnelle exclusivement fondée sur les déclarations des policiers impliqués, sans aucun élément objectif de corroboration, présentant le décès comme un simple malaise”. “La famille de M. El Hacen Diarra ne comprendrait pas que ces faits ne donnent pas lieu aux mesures coercitives prévues par la loi et habituellement utilisées dans les dossiers criminels où un homme a perdu la vie”, ajoute-t-il.
L’avocat s’appuie sur les conclusions de l’autopsie : fracture de la corne du cartilage de la thyroïde et plaie profonde à la tempe. La première lésion, “grave et non-anodine (est) classiquement observée lors d’étranglements”, et la seconde est “incompatible avec l’hypothèse d’un malaise spontané et (traduit) des violences d’une intensité particulière”, dénonce Me Bouzrou.
De son côté, le parquet a fait état de ces résultats. Mais affirme de son côté qu’ils n’apportent “pas à ce stade de certitude sur la causalité du décès”. Il assure que la fracture peut être “antérieure au décès ou consécutive à l’autopsie” et que des examens complémentaires ont été ordonnés “dont les conclusions ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines”.
Me Bouzrou dénonce également l’absence d’images par les caméras-piétons des policiers qui “n’étaient pas activées, en raison d’un prétendu défaut de batterie”, une explication pour l’avocat “peu crédible (qui) soulève désormais la question d’une éventuelle dissimulation” de preuves.
D’autant que les enquêteurs n’ont pas trouvé de caméra qui couvrirait les lieux d’interpellation, et qu’il n’y a à ce stade pas d’images de son transport au commissariat. Un appel à témoins a été lancé lundi soir par le parquet.
« Il a été tabassé ici et il est mort ensuite au commissariat »
Jeudi 15 janvier, aux alentours de 21 h 30, El Hacen Diarra sort du foyer de travailleurs migrants où il réside depuis quatre ans. À l’angle de la rue des pruniers et de la rue Fernand Léger dans le XXe arrondissement de Paris, l’homme de 35 ans originaire de Mauritanie avait pour habitude de s’offrir ce moment de détente. Ce soir-là, la police passe et le soumet à un contrôle.
« Il a été tabassé ici et il est mort ensuite au commissariat », relatait Ibrahima Diarra dimanche. « Grâce à un voisin qui a tout filmé nous avons une vidéo qui montre la violence de l’interpellation et notre avocat Yassine Bouzrou l’a faite authentifier », poursuivait-il.
En effet, une vidéo a notamment été filmée par des voisins au moment de son interpellation devant le foyer de travailleurs migrants où il résidait. Circulant sur les réseaux sociaux, on y distingue deux policiers, dont l’un, à genoux, donnant deux coups de poing en direction d’un homme plaqué au sol. Selon l’analyse du son réalisée par la famille du défunt, on entend aussi El Hacen Diarra crier : « Vous m’étranglez ! »
Mais les policiers donnent une toute autre version. Selon le parquet, ils auraient interpellé El Hacen Diarra parce qu’« il roulait un joint de cannabis ». L’homme se serait alors « rebellé et les policiers ont été contraints d’utiliser leur pistolet à impulsion électrique, en mode contact au niveau du mollet, pour le maîtriser ». Toujours d’après le parquet, il a ensuite chuté au sol, entraînant les deux policiers. Jusqu’à maintenant, l’enquête était ouverte pour recherche des causes de la mort et confiée à l’IGPN, la police des polices.
Dimanche, des centaines de personnes s’étaient réunies dans le 20e arrondissement à l’appel de la famille d’El Hacen Diarra pour que « la vérité éclate et que justice soit faite », avait lancé le grand frère du défunt, Ibrahima Diarra, devant un parterre de citoyens, de responsables du secteur associatif et d’élus de gauche venus soutenir la famille.
Des conclusions d’examens complémentaires « ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines »
Mais après l’annonce de la saisine d’un juge d’instruction, le ministère public a annoncé à l’AFP : « Toute personne ayant été témoin ou disposant d’éléments permettant d’objectiver le déroulé des faits est invitée à les porter à la connaissance des enquêteurs ».
Le parquet a de son côté fait valoir s’être rendu sur place « dès qu’il avait été avisé » du décès, « accompagné du commissaire de permanence de l’IGPN ». Puis, « en l’absence initiale de tout élément connu sur les causes du décès, une enquête en recherche des causes de la mort a été ouverte, cadre juridique permettant le recueil des auditions et la possibilité d’ordonner une autopsie, ce qui a été fait immédiatement », a-t-il souligné. Après réception des « premiers éléments » et du rapport d’autopsie, le parquet a ouvert une information judiciaire, « comme systématiquement lorsqu’une personne décède dans des conditions suspectes ou inexpliquées dans un lieu de privation de liberté ».
« Le rapport d’autopsie n’apporte pas à ce stade de certitude sur la causalité du décès » et des « analyses toxicologiques et anatomopathologiques » doivent être menées, précise-t-il. « Un réexamen du scanner par des radiologues a été ordonné, de même que les examens complémentaires dont les conclusions ne seront pas disponibles avant plusieurs semaines », ajoute le ministère public. Pour les proches d’El Hacen Diarra, la situation est claire : « Nous savons que les policiers l’ont tué et nous voulons la vérité. »
mise en ligne le 13 janvier 2026
Yunnes Abzouz et Samia Dechir sur www.mediapart.fr
Le collectif Boycott, désinvestissement et sanctions de l’Hérault dénonce depuis deux ans et demi un acharnement de la préfecture. Se défendant de tout antisémitisme, le mouvement de soutien à la Palestine compte sur la Cour européenne des droits de l’homme pour rétablir ses droits.
Depuis l’été 2025, la place de la Comédie leur est interdite. Ce lieu central de Montpellier était le point de rendez-vous privilégié des manifestations organisées par BDS France/Urgence Palestine (BDSF/UP). Ce collectif local est issu du mouvement international Boycott, désinvestissement et sanctions. Lancé en 2005 pour faire pression sur Israël contre la colonisation des territoires palestiniens, le mouvement appelle à boycotter les produits israéliens et les entreprises accusées de soutenir l’État israélien, comme Carrefour ou Axa.
Depuis sa création en 2009, le collectif BDS Montpellier a été particulièrement actif mais, depuis le 7 octobre 2023, il lui est devenu difficile, voire impossible, de manifester.
En deux ans, Mediapart a recensé pas moins de vingt-cinq interdictions de manifester prononcées par la préfecture de l’Hérault pour risques de trouble à l’ordre public. « C’est une volonté de nous faire taire, de faire en sorte qu’on ne puisse pas s’exprimer pour dénoncer le génocide », accuse José-Luis Moraguès, l’un des animateurs de BDSF/UP. À plusieurs reprises, le tribunal administratif de Montpellier a pourtant donné raison au collectif, et annulé les arrêtés préfectoraux, considérés comme des « atteintes graves et illégales » à la liberté de manifester.
Mais le 3 septembre, la préfecture interdit de nouveau une manifestation prévue trois jours plus tard « contre le génocide à Gaza et ses complices ». Cette fois, le tribunal administratif approuve la décision préfectorale. BDS Montpellier porte l’affaire devant le Conseil d’État, en vain. Depuis, chaque demande de manifestation est systématiquement refusée au collectif propalestinien.
En tant que déclarant de la manifestation, José-Luis Moraguès a donc porté l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). Le 7 janvier, ses avocats ont déposé un recours pour dénoncer la violation des articles 10 et 11 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui protègent la liberté d’expression, de réunion et d’association.
Le boycott dans le viseur de la préfecture
Pour justifier son interdiction, la préfecture reproche notamment au collectif plusieurs actions de boycott : celles régulièrement organisées dans des centres commerciaux Carrefour des environs sans déclaration préalable, et une autre organisée en juin 2025 dans le McDonald’s de la place de la Comédie, au cours de laquelle les militant·es ont appelé à ne plus commander de menus de l’enseigne de fast-food, et mis au sol des tables et des chaises de la terrasse. La préfecture accuse le collectif d’avoir « depuis plus d’un an, [...] multiplié les violences et les provocations », ce que José-Luis Moraguès conteste fermement.
Âgé de 80 ans, le militant assure n’avoir jamais fait l’objet d’aucune condamnation. « On est non violents, précise-t-il d’emblée. Dans nos actions, par exemple à Carrefour, c’est rare qu’il n’y ait pas eu des gens qui adressent des propos racistes aux femmes voilées en leur disant “Retourne dans ton pays”. On forme les gens à ne pas réagir à ce genre de situation. » BDSF/UP Montpellier se dit au contraire victime de violences de la part des vigiles de plusieurs supermarchés Carrefour. En décembre, trois militant·es ont porté plainte après des blessures qui leur ont valu des incapacités totales de travail allant de trois à huit jours.
Si le collectif se tourne aujourd’hui vers la CEDH, c’est aussi parce que sa jurisprudence pourrait lui être favorable. En juin 2020, dans l’affaire Baldassi, la Cour européenne a condamné la France à verser plus de 100 000 euros à onze militant·es du mouvement BDS, sanctionné·es par la justice française pour une action de boycott de produits israéliens dans un hypermarché d’Illzach (Haut-Rhin). La justice européenne a ainsi reconnu la légalité du boycott, tant qu’il n’appelle pas à la discrimination et à la haine.
Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal. Salim, membre de l’association Nidal
Un véritable revers pour le gouvernement israélien, qui n’a pas ménagé ses efforts pour réduire l’impact de la décision européenne dans les tribunaux français, au prix d’un intense travail de lobbying documenté par Mediapart. « Dans son arrêté, le préfet nous dit : “Vous appelez au boycott de McDo, donc il y a un risque de trouble à l’ordre public”, rapporte Théo Gauthier, l’un des avocats de José-Luis Moraguès. C’est contraire à l’arrêt Baldassi qui dit qu’un simple appel au boycott n’est pas une infraction pénale. »
Le recours de José-Luis Moraguès devant la CEDH a reçu le soutien de l’association Nidal, qui a notamment pour but la défense juridique des voix palestiniennes. Salim* tient d’emblée à préciser que le recours déposé auprès de la CEDH n’est pas seulement une action symbolique, mais qu’il s’agit bien de faire appliquer le droit. « Toutes les décisions précédentes disent que le boycott est légal. Les accusations de violence ne sont fondées sur rien, ce n’est que la continuation de la répression du mouvement de soutien à la Palestine qu’on connaît depuis des décennies et qui s’est accélérée depuis deux ans et demi », s’indigne ce militant de Nidal qui préfère garder l’anonymat.
Acharnement judiciaire
Les interdictions de manifester sont loin d’être les seuls démêlés judiciaires auxquels sont confrontés le collectif BDS de Montpellier et l’antenne locale de l’association La Libre Pensée, co-organisatrice de plusieurs manifestations de soutien au peuple palestinien.
Depuis sa création, le collectif BDS semble faire l’objet d’un acharnement répressif de la préfecture et du parquet, qui n’ont à ce jour pas donné suite aux questions de Mediapart. En plus de vingt-cinq interdictions de manifestation, Mediapart a recensé au moins treize contraventions et procès-verbaux, ainsi que quatre amendes. Le collectif n’ayant pas de personnalité juridique propre, elles sont systématiquement adressées à José-Luis Moraguès.
En septembre et octobre 2024, le préfet de l’époque, François-Xavier Lauch, lui écrit personnellement à deux reprises, pour lui reprocher d’avoir pris part à des manifestations propalestiniennes place de la Comédie, dont il n’était pas l’organisateur. « Cette pratique opportuniste constitue un détournement de procédure qui peut être lourd de conséquences », menace le préfet, qui demande explicitement à José-Luis Moraguès de ne plus se rendre place de la Comédie avec les membres de son collectif.
Une pratique pour le moins inhabituelle, s’étonne Damia Taharraoui, l’une des avocates de José-Luis Moraguès. « C’est fait en dehors de tout cadre légal, ça n’a aucune valeur. Ça traduit un acharnement personnel, qui est incompréhensible et inquiétant. »
Sur le plan pénal, le collectif doit aussi se défendre de plusieurs plaintes, dans des affaires où l’attitude du parquet est tout aussi surprenante. En avril 2024, José-Luis Moraguès relaie une affiche réclamant des sanctions « contre Israël et ses complices » accusés de génocide. Sur ce visuel, dont il n’est pas l’auteur, on peut voir la photo de personnalités internationales mais aussi locales, dont Carole Delga, présidente de la région, Hussein Bourgi, sénateur, Kléber Mesquida, président du département, et Michaël Delafosse, maire de Montpellier, .
Sans plainte de leur part, le parquet décide de sa propre initiative d’engager des poursuites pour diffamation contre José-Luis Moraguès, convoqué devant un officier de police judiciaire. « C’est rarissime en droit de la presse », précise Damia Taharraoui. Parmi les quatre élu·es socialistes visé·es par l’affiche, trois ont finalement porté plainte. Contactée par Mediapart, Carole Delga dénonce une « accusation d’une gravité extrême [qui] l’expose publiquement à la vindicte, nourrissant des réactions haineuses ».
Le sénateur Hussein Bourgi, quant à lui, ne comprend pas ce qui lui vaut d’être accusé de complicité de génocide, ce qu’il estime « outrancier, faux, injuste et infamant » (lire l’intégralité des réponses de Carole Delga et Hussein Bourgi en annexes de cet article). En mai 2025, José-Luis Moraguès est relaxé, mais le parquet fait appel, tout comme Carole Delga. « C’est tellement rare que l’avocat général s’en est étonné au cours de l’audience » et a lui-même plaidé pour une nouvelle relaxe.
Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière. Damia Taharraoui, avocate
En avril 2025, José-Luis Moraguès fait de nouveau l’objet de deux plaintes pour la publication sur les réseaux sociaux d’une vidéo dans laquelle son collectif dénonce l’organisation à Montpellier de la 48e Journée de Jérusalem, qui célèbre la ville comme « capitale une et indivisible de l’État d’Israël ». Michèle Bensoussan, présidente du centre culturel juif Simone-Veil et organisatrice de l’événement, porte plainte pour diffamation, ainsi que Perla Danan, présidente du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) Languedoc-Roussillon.
Une nouvelle fois, José-Luis Moraguès est convoqué devant un officier de police judiciaire, le 19 février prochain, une démarche là encore « rarissime » en matière de diffamation, rappelle Damia Taharraoui. L’avocate dénonce une volonté de limiter l’expression du collectif, qui ne serait pas étrangère à la cause qu’il défend. « Lorsque des militants s’expriment pour la défense du peuple palestinien, les curseurs changent. On n’apprécie plus la liberté d’expression de la même manière. »
Alban Desoutter, secrétaire départemental de La Libre Pensée de l’Hérault, a lui aussi été visé par une plainte en diffamation déposée par le préfet. Sont visés des propos tenus dans la presse et lors d’une audience au tribunal administratif où il dénonçait la collusion entre le préfet et « les complices des génocidaires ». Selon nos informations, le parquet a classé sans suite la plainte du préfet. « C’est la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale que notre association est inquiétée judiciairement par la préfecture, s’indigne Alban Desoutter. La préfecture cherche à nous intimider. »
Tous les collectifs propalestiniens se heurtent à la même accusation : un antisémitisme maquillé en antisionisme. Ainsi, parmi les justifications aux multiples interdictions de manifester, la préfecture invoque un attentat perpétré le 24 août 2024 contre la synagogue de La Grande-Motte, dont l’auteur n’a pourtant aucun lien avec le mouvement BDSF/UP.
« On nous associe à quelque chose qui nous est complètement étranger. Ça montre la volonté de créer des amalgames complètement artificiels, en dehors de toute réalité, pour nous salir », s’agace José-Luis Moraguès. Quelques semaines après l’attentat, le préfet s’inquiète ainsi d’une « multiplication des actions et manifestations à l’encontre de la communauté juive et de ses représentants [qui] pourrait inciter certains individus à passer à l’acte ». Un argumentaire relayé par le Crif Languedoc-Roussillon et par l’Organisation juive européenne (OJE) devant le tribunal administratif de Montpellier pour plaider en faveur des interdictions de manifester contre La Libre Pensée.
Tout comme la préfecture, le Crif accuse les organisations propalestiniennes de « tentatives répétées d’importation du conflit israélo-palestinien », arguant qu’elles « donnent fréquemment lieu à la tenue d’actes et de propos antisémites ». Des propos très mal vécus par José-Luis Moraguès. « On se bat pour des motifs politiques, contre la colonisation. On n’attaque pas les personnes, on n’attaque pas les juifs », précise le militant, qui se dit « sali » par ces accusations d’antisémitisme, et espère obtenir auprès de la CEDH une forme de réhabilitation auprès de l’opinion publique.
À la tribune du rassemblement contre l’antisémitisme organisé après l’attentat contre la synagogue de La Grande-Motte, le préfet François-Xavier Lauch a affirmé qu’il continuerait à interdire les manifestations propalestiniennes sur la place de la Comédie, même s’il n’obtenait pas « gain de cause devant les tribunaux administratifs ».
« Les pratiques de la préfecture s’inscrivent dans un contexte de dégradation extrême des libertés fondamentales dans l’Hérault », s’insurge Sophie Mazas, avocate montpelliéraine et présidente de la section locale de la Ligue des droits de l’homme (LDH). Et de citer les coups de pression par courrier dont l’ancien préfet était coutumier ou la répression policière violente dont a fait l’objet le mouvement social du 10 septembre. « Les entraves à manifester ont commencé à viser les militants de la cause palestinienne car ils sont les plus faciles à attaquer et s’étendent aujourd’hui bien au-delà à tous les mouvements sociaux. »
mise en ligne le 1er janvier 2026
Marie Turcan sur www.mediapart.fr
Le régulateur français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne de Vincent Bolloré pour deux séquences diffusées début 2025, estimant qu’elles génèrent une « stigmatisation de nature à encourager des comportements discriminatoires » envers les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane.
Le gendarme français de l’audiovisuel a mis en demeure la chaîne d’extrême droite CNews pour des propos tenus en direct pouvant inciter à la discrimination envers les populations immigrées ou les personnes musulmanes. L’information a été repérée par l’Agence France-Presse (AFP) après avoir été publiée au Journal officiel le 30 décembre et alors même que CNews célèbre des audiences record.
Dans la décision prise par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), le 17 décembre, sont mis en cause deux extraits d’émissions de la chaîne du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, que Mediapart a retrouvés en intégralité.
« Pas des Français de souche »
La première vidéo date du 29 janvier 2025, dans le segment « La grande interview », présenté par Sonia Mabrouk. L’invitée, Marie-Hélène Thoraval, maire divers droite de Romans-sur-Isère (Drôme), est interrogée sur une récente attaque au couteau. Elle généralise alors : « Je crois qu’on dénombre à peu près 120 attaques au couteau par jour [...] et généralement, on retrouve les mêmes typologies d’auteurs derrière ces faits. » « C’est-à-dire ? », demande la présentatrice. « Bien souvent des personnes qui ne sont pas, je vais dire entre guillemets, “Français de souche”, mais qui vont avoir des origines qui sont plus liées avec… une certaine forme de… tout simplement, un lien avec l’islam. »
Dans sa mise en demeure, l’Arcom note que l’animatrice « n’a pas réagi », ce qui contrevient au principe selon lequel un éditeur (ici, une chaîne) doit être « responsable du contenu des émissions qu’il diffuse » et doit conserver « en toutes circonstances la maîtrise de son antenne ». En l’occurrence, les propos de la maire « imputent aux personnes d’origine immigrée et de confession musulmane, dans leur ensemble, des comportements graves, voire pénalement répréhensibles », estime le régulateur.
L’Arcom poursuit : « Une telle stigmatisation, associant les personnes d’origine immigrée et de confession musulmane à des personnes dangereuses, dominatrices et menaçantes et n’ayant suscité aucune réaction de la part de l’animatrice présente en plateau, est de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité, leur origine ou leur religion. »
« Ce sont des masses »
Deuxième séquence, le 20 mars 2025 dans l’émission « Morandini Live », de Jean-Marc Morandini – la veille de la condamnation en appel du présentateur pour corruption de mineurs. Jordan Florentin, collaborateur du média d’extrême droite Frontières et dont la carte de presse a été refusée en 2025, intervient à propos de l’installation d’un centre d’accueil pour demandeurs d’asile dans un village : « Vous dites ce sont des individus […], c’est là où vous vous trompez. Déjà, de façon terrible, c’est que ce sont des masses. Monsieur, ce sont des masses. » Avant de dire : « C’est des personnes qui ne peuvent pas forcément s’acclimater avec nos valeurs, nos mœurs et notre culture. C’est ça le problème. »
En face, le journaliste Mathias Leboeuf s’indigne : « On parle d’individus, de gens qui sont demandeurs d’asile, on parle pas de pestiférés. Vous vous rendez compte de comment on parle d’une population ? » Jordan Florentin ajoute plus tard : « Vous haïssez les Blancs… »
Quelques minutes après, il enchaîne : « Sans immigration, il ne se serait pas passé ce qu’il s’est passé à Crépol et vous le savez » – un discours que propagent les médias du groupe Bolloré depuis le meurtre de Thomas Perotto dans cette commune de la Drôme en 2023, alors même que l’enquête judiciaire a pour l’heure écarté l’hypothèse d’un « meurtre anti-Blanc ».
L’Arcom estime que « ces propos véhiculent de nombreux stéréotypes particulièrement infamants à l’égard des personnes immigrées dans leur ensemble, de nature à encourager des comportements discriminatoires à leur égard en raison de leur nationalité ou de leur origine ». Là aussi, le régulateur retient comme circonstance aggravante le fait que le présentateur de CNews Jean-Marc Morandini a « pris le parti de la personne » qui a tenu les propos mis en cause, Jordan Florentin, au lieu de le recadrer.
Et après la mise en demeure ?
Contacté par Mediapart, l’Arcom a précisé ne pas avoir de « commentaire particulier » à faire sur ce sujet. La mise en demeure fait partie des actions à disposition du régulateur français, dont l’objectif est « de prévenir avant de sanctionner », comme l’indique son site officiel. L’organisme peut, s’il constate un manquement auprès d’un éditeur audiovisuel, envoyer d’abord une lettre de rappel, une lettre de mise en garde ou une mise en demeure, la réponse la plus forte.
Si la chaîne ne se conforme pas à la mise en demeure – ou si elle est à nouveau épinglée pour des faits similaires –, la route est encore longue : le directeur de l’Arcom doit informer un rapporteur indépendant nommé par le Conseil d’État, qui décide ensuite si l’ouverture d’une procédure de sanction est justifiée ou non. Si oui, il peut proposer une sanction, que l’Arcom peut choisir de prononcer ou non.
Par le passé, l’organisme a déjà sanctionné CNews. En novembre 2024, le gendarme de l’audiovisuel a par exemple infligé 100 000 euros d’amende après que le présentateur d’une émission en février a décrit l’avortement comme « la première cause de mortalité dans le monde » et qu’il n’avait « fait l’objet d’aucune contradiction de la part des autres personnes présentes en plateau ».
En mai 2024, CNews a aussi reçu une amende de 50 000 euros de l’Arcom, pour des propos tenus par Geoffroy Lejeune, directeur du Journal du dimanche (également propriété de Vincent Bolloré), reliant la surpopulation carcérale à « l’immigration arabo-musulmane ».
CNews contourne les règles de pluralisme
CNews n’a en revanche encore jamais été sanctionnée pour manquement aux règles du pluralisme. Or la chaîne d’extrême droite fait l’objet, depuis quelques semaines, de vives critiques à ce sujet.
Reporters sans frontières (RSF) a dévoilé en novembre comment elle a contourné, en mars 2025, les règles de temps d’exposition des courants politiques, en diffusant les paroles de gauche et du centre majoritairement la nuit. L’extrême droite, elle, est de loin la plus représentée sur les heures de grande écoute (7 heures-10 heures et 18 heures-21 heures).
L’Arcom a, dans un premier temps, balayé ces résultats, en affirmant au Point n’avoir vu « aucun problème particulier » et même « tomber des nues sur l’idée selon laquelle les temps de nuit seraient utilisés pour contourner la règle de pluralisme ».
Ce démenti se heurte toutefois aux constats successifs de Libération et Mediapart, qui ont enquêté dans la lancée de RSF et sont arrivés à un constat similaire. Mediapart a ainsi visionné et comptabilisé les prises de parole politique sur CNews pendant trois mois – de janvier à mars 2025 – et révélé certaines manipulations grossières de la chaîne d’information en continu. La chaîne de Vincent Bolloré peut par exemple, au cours d’une même nuit, diffuser une dizaine de fois le même extrait d’un discours d’une personnalité de gauche, afin de gonfler artificiellement son temps de parole à l’antenne.
Contactée à ce sujet avant la sortie de l’enquête, l’autorité de régulation a indiqué ne pas pouvoir fournir une réponse précise avant plusieurs semaines.
De son côté, CNews semble loin d’être ébranlée par ces récents rebondissements. La chaîne vient de célébrer son plus grand accomplissement à ce jour : passer devant BFMTV et devenir la « première chaîne d’information » – ou plutôt d’opinion – de France avec 3,4 % de parts d’audience (0,6 point de plus que BFM), selon l’institut Médiamétrie. Elle a ainsi « multiplié son audience par 5,7 en neuf ans », s’est vantée Virginie Grandclaude, directrice de communication de la chaîne, sur son compte X. « Merci aux citoyens », a-t-elle ajouté.