PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES
PROCHAINE REUNION DE L'ASSEMBLEE CITOYENNE LE VENDREDI 26 JANVIER 2018 A FABREGUES A 19 HEURES

mai 2026

 mise en ligne le 31 mai 2026

À Montpellier, manifestation en musique contre la criminalisation
des free-parties

Elian Barascud sxur https://lepoing.net/

Plusieurs milliers de personnes ont défilé samedi à Montpellier au son de la techno, pour s’opposer aux projets de loi « RIPOST » et « 1133 », qui prévoient de criminaliser organisateurs et participants de de free parties

Il est 14h, ce samedi 30 mai. Une sono ornée d’un drapeau antifasciste crache de la techno devant l’entrée de la mairie de Montpellier. Ils sont plusieurs sound-systems de l’Hérault à avoir fait le déplacement pour cette « manifestive ». L’objectif : dénoncer la criminalisation de ces fêtes libres dédiées à la musique techno.

Deux projets de loi dans le viseur

Le sénat a adopté ce mardi 26 mai le projet de loi RIPOST. Celui-ci exposerait les organisateurs à deux ans de prison et 30 000 euros d’amende pour « organisation d’une free party », considérée comme un délit, et les participants à six mois de prison pour « participation à une rave party interdite ». Il viendrait renforcer le projet de loi 1133, en attente d’adoption par le Sénat, qui prévoyait déjà six mois de prison et 30 000 euros d’amende pour « contribuer » à l’organisation — auparavant, seule une contravention de 1 500 euros était adressée aux organisateurs — ainsi qu’une saisie systématique du matériel sonore.

Les organisateurs revendiquent l’abandon de ces projets de loi, le passage de la gestion des free parties du ministère de l’Intérieur au ministère de la Culture, et la démission d’Emmanuel Macron.

« On passe un cap dans la répression »

« Aujourd’hui, on ne se rassemble pas dans la nature mais en ville pour revendiquer notre droit à la fête libre », explique Sen, porte-parole de la Manifestive à Montpellier. « Cela fait 30 ans que notre mouvement subit un harcèlement médiatique et policier. On a déjà essayé le dialogue, mais là, on passe un cap dans la répression. La Macronie a choisi d’emprisonner des artistes, des techniciens, mais aussi le public de ces rassemblements. Au départ, on vient danser pour se libérer d’un quotidien déprimant, car on n’a pas les moyens de payer des places de festival hors de prix, mais maintenant on risque des amendes faramineuses ou des blessures par la police, qui profite de la clandestinité de nos fêtes pour utiliser des techniques de répression illégales », dénonce le jeune homme.

Des « laboratoires de la répression »

C’est justement ce que dénonce un récent communiqué de la Ligue des droits de l’homme, co-déclarante de cette manifestive, à propos d’une free party ayant eu lieu dans le Morbihan dans la nuit du 21 au 22 mai dernier : « Plusieurs dizaines de blessés sont à déplorer parmi les participantes et participants, nassés et pris pour cibles de tirs tendus (illégaux) — à courte distance — de LBD, grenades de désencerclement et de gaz lacrymogène. Des tirs à la tête sont relevés ainsi que des blessures dans le dos de personnes. »

« Les free parties, comme les banlieues, ont toujours été des laboratoires de la répression. L’arsenal répressif testé d’abord sur un segment de la population finit par toucher tout le monde », analyse Patrick Chemin, membre de l’union syndicale Solidaires 34, elle aussi co-déclarante de la manifestation. « On est là pour défendre une culture populaire qui ne rentre pas dans les cases de la société marchande. »

La lutte contre la répression a également poussé Victor, la vingtaine, à faire le déplacement. « Je n’aime pas trop la techno et les free parties ne sont pas mon genre de soirée, mais je suis solidaire des teufeurs et des teufeuses face à leur criminalisation.»


 


 

Ciblé par deux textes de lois, des peines de prison et des amendes prohibitives, le mouvement des free parties se mobilise

par Stéphane Ortega sur https://basta.media/

Du 30 mai au 13 juin, le mouvement des free parties organise des « manifestives » aux quatre coins du pays pour s’opposer à deux textes législatifs en cours de discussion, et jugés extrêmement répressifs.

« On ne veut pas déranger ni créer de trouble à l’ordre public, on veut juste exister », explique Kamille* du collectif Tekno Antirep. Ce collectif, créé en 2022 après la répression des free parties en Italie, appelle à des manifestations sur l’ensemble du territoire français à partir du 30 mai pour s’opposer à deux projets législatifs qui répriment durement l’organisation et la participation à ce type d’événement.

30 000 euros d’amendes en cas de participation à une free party

Car, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’Assemblée nationale et le gouvernement pratiquent la surenchère répressive contre les free parties, avec pas moins de deux textes de loi en discussion sur le sujet, malgré un agenda déjà surchargé. Il y a d’abord la proposition de loi portée par le groupe Horizons – le parti d’Édouard Philippe – à l’Assemblée nationale, et déposée en mars 2025. Cette proposition de loi numéro 1133 vise « à renforcer la pénalisation de l’organisation de rave-parties ». Le texte initial prévoit six mois d’emprisonnement et 5000 euros d’amende pour toute participation à l’organisation de ces rassemblements festifs non déclarés ou interdits, ainsi que la confiscation du matériel saisi. Les participants pourront, eux, écoper d’une amende de 1500 euros.

Un an plus tard, le gouvernement engage une procédure accélérée sur ce texte, adopté par les députés le 9 avril 2026, avec le soutien du gouvernement, de la droite et de l’extrême droite. La dernière version du texte est encore davantage durcie : le montant de l’amende pour participation à l’organisation de free parties passe de 5000 euros à 30 000 euros. Tout « rassemblement festif à caractère musical » devra désormais être « déclaré » dès 250 participants attendus – au lieu de 500 précédemment.

En revanche, un amendement présenté par La France insoumise exclut de la liste des organisateurs potentiels les associations – et leurs bénévoles – qui interviennent pour réduire les risques liés à la consommation de stupéfiants. Le texte doit désormais faire l’objet d’un examen au Sénat, avant une éventuelle commission mixte paritaire si les versions adoptées par les deux chambres ne sont pas identiques.

Parallèlement à ce texte, le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez défend un projet de loi initié par son prédécesseur à la place Beauvau, Bruno Retailleau. Son nom : Ripost, pour « réponse immédiate aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens »...

Jusqu’à deux ans de prison pour les organisateurs

Ce texte fourre-tout est censé s’attaquer à l’usage du protoxyde d’azote, aux consommateurs de stupéfiants, aux rodéos urbains, à l’utilisation de mortiers d’artifice ou aux squats. Mais également aux free parties. Ce mardi 26 mai, le Sénat a adopté ce projet de loi qui accentue encore la répression contre ce mouvement musical et culturel.

Les peines de prison pour les organisateurs pourront être portées à deux ans, assorties d’une amende de 30 000 euros, auxquelles pourront s’ajouter la confiscation du matériel, du véhicule et la suspension du permis de conduire. Par ailleurs, les juges pourront décider de mesures pour « remettre en état les lieux auxquels il a été porté atteinte », voire pour « réparer les dommages causés à l’environnement ». Quant aux participants, ils pourront écoper d’une peine de six mois de prison et de 7500 euros d’amende, peines pouvant être remplacées par une amende forfaitaire – délivrée par les forces de police sans décision de justice – de 1500 euros.

Refuser la répression de la fête

« Des lois aussi répressives sont disproportionnées par rapport à des gens qui font la fête. Elles représentent une atteinte aux libertés fondamentales », dénonce Kamille de Tekno Antirep. Son collectif exige « le retrait de la PPL 1133 et du projet de loi Ripost », mais aussi « l’arrêt immédiat et définitif des interventions violentes » contre les free parties. Enfin, il réclame « la reprise du dialogue entre les organisateurs et les autorités, à l’échelle locale et nationale ».

À travers les manifestations organisées à partir du 30 mai, le mouvement espère peser sur le débat parlementaire, mais aussi rendre visible la répression déjà à l’œuvre contre les free parties. Car, dans les faits, les organisateurs estiment que les autorités multiplient déjà les entraves. « L’amendement Mariani de 2001 imposait une déclaration en préfecture pour les événements de plus de 500 personnes et prévoyait une amende de 1 500 euros pour les organisateurs », rappelle Kamille. Mais, selon elle, l’État cherche à empêcher ces rassemblements festifs à caractère musical, quelle que soit leur taille.

Elle précise ainsi que « 70 % des saisies de matériel ont lieu sur des free parties de moins de 500 personnes », tandis que « les participants se voient systématiquement infliger des amendes de 135 euros pour des motifs extrêmement variés, allant du stationnement dangereux à la simple participation à un rassemblement illégal ».

Le mouvement craint le pire avec la montée en puissance des outils juridiques contre leurs fêtes. Pour Kamille, de telles lois risquent de « radicaliser une partie des participants et des organisateurs et pousser les free parties encore plus dans la clandestinité ».

Des « manifestives » dans 30 villes

Les « manifestives » contre ces deux projets de loi s’étaleront du samedi 30 mai au samedi 13 juin dans trente villes. Les dates sont échelonnées pour ne pas interférer avec le mois des fiertés LGBTQIA+, et des marches se dérouleront sur la même période.

 Ce 30 mai, des milliers de personnes et des dizaines de sound systems sont ainsi attendus à Montpellier, Dijon, Angoulême ou Nevers.

 Le 31 mai ce sera au tour de Marseille.

 Puis, le 6 juin, seize manifestations sont prévues, notamment à Lyon, Nantes, Rennes ou Strasbourg.

 Le 13 juin, cette séquence de mobilisation se terminera avec des manifestations à Paris, Toulouse, ou Bordeaux.

 mise en ligne le 31 mai 2026

Cuba. Silence, on étouffe un peuple

L'éditorial de Cédric Clérin sxur www.humanite.fr

Depuis près de soixante-cinq ans, Cuba vit sous blocus. Un lent processus d’étranglement. Depuis des décennies, les États-Unis organisent méthodiquement l’asphyxie d’un peuple entier – au nom de la liberté, bien sûr. L’empire a toujours su maquiller de nobles intentions ses politiques les plus brutales.

Le retour de Trump à la Maison-Blanche a encore durci cette politique inique qui prévaut depuis Kennedy : en dépit du sens commun, Cuba a été replacée sur la liste américaine des États soutenant le terrorisme, avec son cortège de sanctions bancaires, d’interdictions de commerce, de menaces pour les entreprises étrangères et de blocages d’approvisionnement en chaîne. Washington ne se contente pas de décider ce que les États-Unis peuvent faire avec Cuba : il prétend dicter au monde entier ce qu’il a le droit d’y faire.

Avec le dernier épisode de cette fuite en avant, Washington n’hésite plus à ajouter le grotesque à l’infâme en accusant La Havane de s’être dotée de plus de 300 drones militaires russes et iraniens prêts à fondre sur les États-Unis. Si Trump croyait au droit international, nul doute qu’il saisirait l’ONU en prévention d’une invasion cubaine !

Mais son utilisation du droit est tout autre : son administration orchestre désormais l’inculpation, par la justice américaine, de l’ex-président cubain Raul Castro, dans une affaire vieille de trente ans. Une manière de préparer un dossier judiciaire pour un enlèvement, comme le président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier dernier, ou pire, une intervention militaire d’ampleur ?

En tout cas, pour les Cubains, la pression est maximale. Le quotidien devient invivable entre pénuries et coupures de courant quasi permanentes. Les files s’allongent, les privations et la débrouille se généralisent, c’est la survie qui prime. Ces affres servent à la fois d’argument contre le socialisme cubain et de moyen de chantage : Washington offre son aide en échange d’une capitulation politique.

Les États-Unis prétendent défendre les droits humains tout en punissant des millions de Cubains. Ils parlent de démocratie, mais refusent depuis six décennies à une nation le droit de choisir son chemin hors de la tutelle de Washington. Pour l’empire, la liberté des Cubains n’est acceptable qu’à condition de commencer par l’obéissance.

Car le crime véritable de Cuba n’a évidemment jamais été de menacer les États-Unis. Le crime de Cuba est ailleurs : refuser obstinément, à quelques kilomètres de la Floride, de rentrer dans le rang et de se soumettre à l’impérialisme américain. D’affirmer qu’un pays du Sud peut revendiquer sa souveraineté. D’avoir survécu, malgré tout, à l’ordre que Washington prétend imposer à son « hémisphère ». Et, pire que tout, de proposer depuis soixante-cinq ans un autre modèle de société que le triomphe de la loi du marché, de l’exploitation et de l’argent roi. Cette voie communiste, cette alternative vivante et l’exemple qu’elle pourrait encore représenter pour d’autres peuples sont insupportables pour Trump et sa clique.

Certes, à l’ONU, année après année, l’immense majorité des États condamne le blocus. Mais, en Europe, comme souvent, on déplore sans agir. On invoque le droit international quand il arrange, on l’oublie quand il faudrait s’opposer à Washington. Certes, par les temps qui courent, pour d’autres peuples, les mots sont rares, les condamnations difficiles. Mais, pour Cuba, c’est le silence qui prévaut. Pourtant, le blocus contre l’île est bien une honte. Son durcissement par Trump est un crime contre le peuple cubain et devrait être dénoncé comme tel. Un monde qui accepte qu’on affame un peuple pour le faire plier n’est pas un monde libre. C’est un monde soumis à la loi du plus fort. Contre cette loi-là, il est temps de relever collectivement la tête.

 mise en ligne le 30 mai 2026

 

Les socialistes dans la nasse

Catherine Tricot sur www.regards.fr

Le PS abandonne l’idée d’une primaire ouverte. Il est donc seul avec Raphaël Glucksmann. Bon courage.

Nous l’évoquions dans la newsletter d’hier : même la direction du PS autour d’Olivier Faure lâche l’idée d’une primaire. Ce lâchage s’accompagne d’une clarification politique : le PS cherche non pas un candidat pour « toute la gauche » mais de « la gauche hors LFI ». Personne n’avait guère de doute que tel était le projet des socialistes mais, cette fois, c’est clair. Cela laisse totalement indifférent Jean-Luc Mélenchon, qui n’avait en aucune façon décidé de s’associer à un tel processus… Pour désigner le candidat de cet espace, le PS est désormais ouvert à toutes les autres idées : un conclave entre chefs de parti, une sorte de conférence citoyenne de gauche, un conseil des sages (les éléphants), un pacte présidentielle/législatives avec répartition des circonscriptions, examiner les sondages et arbitrer en janvier…

Toutes ces ingénieuses propositions ont en commun de laisser sur le carreau les citoyens désireux de donner leur avis. Et donc de se priver de leur énergie. À l’évidence, tout le monde n’a pas vécu le même juin 2024 post-dissolution : nombreux ont vu la base du succès dans la mise en mouvement de toutes les gauches, bien au-delà des militants politiques. Le PS devait regarder ailleurs.

Un problème essentiel de cette idée qui domine parmi les socialistes est d’entretenir l’illusion qu’une de ces mécaniques pourrait se substituer à la primaire. À aucun moment il n’est crédible que les partenaires non sociaux-démocrates s’inscrivent dans l’un ou l’autre de ces processus. Marine Tondelier le dit et le répète partout et lors du conseil fédéral des Écologistes de cette semaine, pas une voix n’a dit le contraire : les écolos ne peuvent soutenir un candidat non-écologiste qu’issu d’une primaire. C’est la base de l’accord au sein du parti vert : il ne peut être remis en cause sans ouvrir une grave crise, si l’idée venait à germer. Toutes les promesses de circonscription n’y changeront rien. D’autant qu’on peut avoir des doutes sur la valeur de ces promesses en monnaie de singe… L’Après, le mouvement de Clémentine Autain et Alexis Corbière, le dit tout aussi nettement. Quant à François Ruffin, il a été des plus clairs : sans primaire, il sera candidat. Donc il est candidat.

Reste un tête-à-tête PS/Place publique. C’est de fait plus qu’une clarification sur l’exclusion de LFI : c’est un net repositionnement du PS. Toute proposition plus à gauche, plus hétérodoxe apparaît comme lunaire, irréaliste.

Reste un tête-à-tête PS/Place publique. C’est de fait plus qu’une clarification sur l’exclusion de LFI : c’est un net repositionnement du PS. Depuis 2018 et surtout depuis le grandiose score d’Anne Hidalgo en 2022 (1,75%), la direction du PS avait fait le choix de repositionner le PS dans la gauche. Choix d’extrême justesse : les militants socialistes étaient très partagés et la direction Faure ne tenait qu’à un fil. Mais ce choix n’a guère dépassé le positionnement tactique. Il ne s’est pas accompagné d’un remue-méninge d’ampleur et d’actes politiques significatifs pour redessiner le projet socialiste. Dès lors, quand vient l’élection qui doit acter les grandes orientations politiques, le discours du réalisme d’un parti de gouvernement s’impose assez facilement. Toute proposition plus à gauche, plus hétérodoxe apparaît comme lunaire, irréaliste. 

Le PS devrait s’interroger sérieusement sur ce qui est attendu par les Français. Après une décennie de confusion, un mandat d’immobilisme et dans un monde qui bouge vite et fort, on attend de la présidentielle des propositions à la hauteur et sur un large spectre de sujets. Revenir avec des bouts de ficelles et du raccommodage ne suffira pas. Ce ne sera ni entendu, ni débattu. C’est bien cette recherche d’une autre politique qui séduit dans les discours de Jean-Luc Mélenchon d’une part et du RN d’autre part. Si le PS pense ressusciter de chez les politiquement-morts avec des idées et des candidats sans saveur, il n’aura que ce qu’il mérite. La seule façon pour le PS de revivre est de plonger dans le bain de la gauche, dans lequel il a une place mais plus la première. Se rassurer entre soi est de courte durée et de peu d’effet.

   mise en ligne le 30 mai 2026

Logement, santé, risques incendie… Les rendez-vous manqués de l’adaptation au dérèglement climatique

Lucie Delaporte, Estelle Levresse et Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr

En attendant un « plan interministériel de gestion des vagues de chaleur », qui devrait aboutir début juin, le gouvernement met en avant son Plan national d’adaptation au changement climatique présenté l’an dernier. Très peu des cinquante mesures alors avancées ont été, en réalité, concrétisées.

Une réunion interministérielle s’est tenue, jeudi 28 mai, pour discuter d’un « plan de gestion des vagues de chaleur », dont le détail sera annoncé « début juin », assure-t-on à Matignon. Seul à s’exprimer à l’issue de cette rencontre, le ministre des transports Philippe Tabarot s’est borné à rappeler que « l’État n’est pas responsable de tout sur tous les sujets, il y a les acteurs locaux aussi ».

Accusé par l’opposition d’être dans l’impréparation la plus totale face aux températures record qui s’abattent sur l’Hexagone depuis le 21 mai, le gouvernement fait en tout cas valoir qu’il s’est doté en 2025 d’un troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (Pnacc). Parmi cette cinquantaine de « mesures » en forme de to-do list, présentées en mars 2025 par la ministre de l’époque de la transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, et touchant à la fois l’adaptation des logements et des villes, les infrastructures de santé ou les risques d’incendie, qu’est-ce qui a réellement été mis en œuvre ? Tour d’horizon des rendez-vous manqués.

Remédier aux logements bouilloires et aux îlots de chaleur en ville  

L’adaptation des logements aux fortes chaleurs est sans doute le point le plus urgent puisque, selon la Fondation pour le logement des défavorisés, 42 % des Français·es disent souffrir de la chaleur dans leur habitation, et un logement sur trois se transforme en bouilloire thermique l’été avec de graves conséquences sur la santé.

Une seule mesure du Pnacc y est pourtant consacrée, intitulée « Adapter les logements au risque de forte chaleur ». Les besoins d’adaptation des habitations sont colossaux, tant pour leur habitabilité l’été que parce qu’une maison sur deux est exposée au risque de retrait-gonflement des argiles, qui fragilise les fondations des maisons.

À ce jour, la prise en compte du « confort d’été » – doux euphémisme quand il fait 40 °C dans un appartement – est encore balbutiante dans la construction neuve, et 40 % des logements ne sont pas équipés de protection de base contre la chaleur comme des volets. « Malgré ses engagements à avancer sur le sujet, notamment après notre rapport sur les bouilloires thermiques, très peu de choses ont concrètement avancé ces dernières années », souligne Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation pour le logement.

Parler simplement de “confort d’été” est trompeur, car il ne s’agit plus seulement de confort, mais parfois de véritables enjeux de survie.
Basile Chaix, directeur de recherche à l’Inserm en épidémiologie environnementale

Les travaux les plus simples pour améliorer l’habitabilité des logements pendant les canicules ne sont toujours pas éligibles aux aides à la rénovation thermique. Ils le sont uniquement s’ils entrent dans le cadre, extrêmement restreint, des rénovations globales. Si les bailleurs ont une obligation de louer des logements assurant une température minimale de 19 °C, aucune borne maximale n’est fixée pour interdire de louer des logements bouilloires.

En juillet 2025, une proposition de loi transpartisane, intitulée « Zéro logement bouilloire » et qui proposait une batterie de mesures pour préparer les habitations à l’envolée du thermomètre, a été déposée à l’Assemblée nationale à l’initiative de la Fondation pour le logement. « Le gouvernement n’a pas voulu la mettre à l’ordre du jour, on attend d’ailleurs toujours leur réponse sur le fond », constate amèrement Manuel Domergue.

La Fondation pour le logement s’est ainsi jointe, cette semaine, à l’action en justice des sinistré·es climatiques – portée par Notre affaire à tous, Greenpeace et Oxfam France, pour dénoncer l’inaction gouvernementale devant le Conseil d’État.

Pour Basile Chaix, directeur de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) en épidémiologie environnementale, adapter nos logements est une affaire de santé publique. « Selon plusieurs études internationales, 75 % des décès liés aux canicules trouvent leur origine dans une exposition prolongée à la chaleur dans l’habitat », explique le chercheur, qui travaille sur les effets des vagues de chaleur et du changement climatique sur la santé. « Parler simplement de “confort d’été” est trompeur, car il ne s’agit plus seulement de confort mais parfois de véritables enjeux de survie », souligne-t-il.

Alors que la végétalisation des villes est un impératif pour contrer les effets des îlots de chaleur urbains, qui touchent en première ligne les quartiers populaires, le gouvernement s’était engagé à aider les élu·es locaux et locales à « renaturer les villes » (mesure 13 du Pnacc). Le Fonds vert, destiné notamment à ces projets de végétalisation et de désimperméabilisation des sols, a pourtant été la première victime des « efforts budgétaires » et son enveloppe a été très largement rabotée. De 2,5 milliards en 2024, il est passé à 650 millions en 2026. CQFD. 

« Si je veux rénover énergétiquement mes écoles - 27 groupes scolaires et 55 écoles- cela représente 60 millions d'euros. L'État, qui est pourtant alerté depuis cinquante ans, n'a pas été suffisamment stratège face au mur de financement qui se trouve devant nous », regrette le maire de Villeurbanne, Cédric Van Styvendael. 

Protéger les publics fragiles

Le Pnacc prévoit une meilleure protection des populations précaires – personnes sans abri, habitant·es de logements précaires, détenu·es ou encore travailleurs et travailleuses pauvres – face aux fortes chaleurs. Après la canicule de 2003, un registre communal des personnes vulnérables a été créé afin de les accompagner pendant les épisodes de chaleur, grâce à des visites à domicile ou à un transport vers des lieux rafraîchis. Or, il concerne uniquement les personnes âgées de plus de 65 ans et les personnes adultes handicapées et, faute d’être connu, 10 % seulement des personnes éligibles y seraient inscrites, selon le Haut Conseil pour le climat.

Si certaines mesures concrètes existent, comme la prolongation des horaires d’ouverture des parcs, la gratuité des piscines municipales ou l’ouverture de lieux rafraîchis, leur mise en œuvre reste très inégale selon les communes, créant de fortes disparités territoriales.

« Rien de réellement structurant n’a été prévu dans le plan pour soutenir financièrement ces politiques d’adaptation, regrette Robin Ehl, chargé de campagne et de plaidoyer pour Oxfam France. L’État ne compense pas les surcoûts engendrés pour les communes. Résultat : seules les communes disposant de ressources financières suffisantes ou d’une forte volonté politique mettent réellement ces mesures en œuvre. »

Les ONG pointent aussi un autre problème majeur du plan : de nombreuses mesures se limitent à la publication d’études ou de rapports. « Cela crée une illusion d’action sans effet concret sur le terrain », estime Robin Ehl. Le plan prévoit par exemple « une cartographie de vulnérabilité climatique des prisons » ainsi que des plans d’adaptation pour chaque établissement d’ici à fin 2025. Mais sur le terrain, les observateurs ne constatent pas d’amélioration notable.

Une note de la direction de l’administration pénitentiaire sur la gestion des vagues de chaleur est transmise chaque année aux établissements et s’applique jusqu’au 15 septembre pendant les périodes de vigilance météo. « La note de 2026 publiée le 27 mai est identique à celle de l’année dernière et à celle de l’année d’avant », détaille Odile Macchi, responsable du pôle enquête à l’Observatoire international des prisons. Celle-ci prévoit des adaptations d’horaires, un accès plus fréquent aux douches et la présence de points d’eau ou d’abris dans les cours de promenade. « Ces mesures restent très difficiles à appliquer en raison du manque de personnel, des contraintes sécuritaires et du mauvais état de nombreux établissements », précise-t-elle.

Travailler sous la canicule

Autre enjeu central : l’adaptation des conditions de travail au changement climatique. Le décret de mai 2025 sur la chaleur au travail, censé renforcer les obligations des employeurs en matière de prévention, est jugé largement insuffisant par les syndicats et les ONG. Selon Denis Gravouil, membre du bureau confédéral de la CGT, les obligations concrètes des employeurs restent trop floues. « Les outils de prévention existants sont aussi mal appliqués, ajoute-t-il. C’est notamment le cas du Duerp, le document unique d’évaluation des risques professionnels. Environ 50 % des entreprises ne l’ont pas ou mal rempli. » Et l’inspection du travail manque de moyens humains pour effectuer des contrôles.

La CGT demande une meilleure information des salarié·es concernant leur droit de retrait. « Ce droit existe juridiquement si le salarié s’estime en danger, mais dans la pratique, beaucoup de travailleurs n’osent pas l’utiliser en raison de la pression hiérarchique, de la peur de perdre leur emploi ou de leur situation de précarité », déclare Denis Gravouil. La question des seuils de température maximale fait débat. « Définir une température maximale unique est complexe, car les effets de la chaleur dépendent de nombreux facteurs : humidité, ventilation, exposition, état de santé ou capacité individuelle à supporter la chaleur… C’est pourquoi nous pensons qu’il vaut mieux insister sur le droit de retrait », précise le syndicaliste.

Dans la nuit du 26 au 27 mai, un jeune homme de 19 ans qui travaillait sur une toiture en plein soleil est littéralement mort de chaud après avoir fait un malaise.

Prévention des risques incendie

Autre mesure phare du plan d’adaptation : « Se préparer à l’augmentation attendue des incendies de forêt et de végétation ». Sur ce plan, la tâche est considérable, d’autant que les risques s’étendent désormais à des territoires qui n’étaient pas exposés auparavant. Il faut à la fois préparer les services de l’État, accompagner les collectivités dans la protection des populations et le débroussaillement pour éviter les feux, et mieux prévenir les risques.

Le Pnacc annonçait ainsi vouloir « intégrer l’effet du changement climatique dans la cartographie du risque incendie ». Un point que la docteure en géographie spécialiste des incendies de forêt Pauline Vilain-Carlotti estime insuffisamment mise en œuvre. Certes, Météo France a mis à jour ses données pour prendre en considération le changement climatique, mais « dans le champ opérationnel, beaucoup de cartes relatives à l’aléa utilisent encore des données anciennes, et les cartes sur les “zones de danger” introduites par la loi de 2023 n’ont toujours pas été réalisées ».

Il faut restaurer les zones humides et le bon fonctionnement des cours d’eau, désimperméabiliser les sols, pour favoriser l’écoulement en cas de crue.
Antoine Guilpart, expert eau à France Nature Environnement

Le plan d’adaptation ambitionnait également de « préparer les acteurs des territoires historiquement peu confrontés aux feux de forêt ». C’est resté, à ce stade, un effet d’annonce, selon la chercheuse, qui regrette « un travail qui ne s’appuie pas sur les recherches scientifiques de long cours pourtant incontournables sur cette problématique ». La culture du risque dépend en réalité des territoires, certains sont plus avancés que d’autres, et c’est en coconstruisant avec la population locale que la prévention des incendies pourra progresser. « Le sujet incendie est encore trop abordé sous un angle technique, et pas du point de vue des représentations et des pratiques qui sont pourtant riches d’enseignements sur ce qui existe réellement », souligne Pauline Vilain-Carlotti.

Des forêts plus résilientes

Parmi les mesures d’adaptation au changement climatique figurait également un volet sur la résilience des forêts. Car celles-ci présentent de nombreux avantages : ce sont de gigantesques puits de carbone, elles permettent de limiter la hausse des températures et de préserver les sols. Or, elles sont particulièrement touchées par le réchauffement et les épisodes de sécheresse, qui accélèrent la mortalité de certaines essences et ralentissent la croissance des arbres. 

Pour répondre à ces enjeux, les actions lancées « sont assez abstraites, et leur mise en œuvre est donc complexe et difficile à suivre », juge Céline Lesot, chargée de plaidoyer pour l’ONG Canopée. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs des échéances lointaines, 2027 ou au-delà, ce qui rend impossible un bilan à ce stade. C’est le cas de la feuille de route elle-même, la stratégie nationale pour l’adaptation des forêts au changement climatique : « On n’a encore rien vu arriver de ce côté », indique Céline Lesot.

D’autres actions sont au contraire bien engagées, comme le financement du renouvellement forestier. Mais il ne se fait pas forcément à bon escient : ce guichet d’argent public permet de faire des coupes rases suivies de plantations, une activité poursuivie par l’industrie du bois qui conduit à des forêts moins résilientes, à du déstockage de carbone et à de la perte de biodiversité.

La plupart des autres pistes annoncées n’ont à ce jour pas débouché. Seul le Plan d’action pour la préservation des sols forestiers a bien été publié. Mais il n’est accompagné d’aucun moyen financier pour sa mise en œuvre.

Prévention des crues

On l’a vu cet hiver, les inondations sont une autre dimension essentielle du changement climatique en cours. Submersion marine, ruissellement ou débordement des cours d’eau : si, localement, des mesures ont été prises par certaines collectivités, à l’échelle nationale, on est encore extrêmement loin de l’adaptation au nouveau régime climatique.

L’une des cinquante-deux mesures du Pnacc y était pourtant consacrée, non sans contradiction. Elle vise en effet à renforcer l’accompagnement des collectivités sur leur compétence « Gemapi » (pour « gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations »), alors que le financement de la taxe Gemapi n’a pas du tout suivi jusqu’ici : non obligatoire, prélevée sur les impôts locaux, elle a été mise en place par à peine 10 % des intercommunalités. Le budget de gestion des digues n’atteint ainsi que 542 millions d’euros au niveau national. « Nous aurions besoin de 15 milliards », soulignait le vice-président des Intercommunalités de France Régis Banquet auprès de Mediapart en février, alors que les crues ont révélé l’état dégradé de nombreuses digues sur le territoire.

« La gestion du risque inondation ne peut pas reposer que sur les digues, souligne toutefois Antoine Guilpart, expert eau à France Nature Environnement. Il faut également restaurer les zones humides et le bon fonctionnement des cours d’eau, désimperméabiliser les sols, pour favoriser l’écoulement en cas de crue. Ce sont des choses qui prennent du temps, et c’est une compétence difficile à faire monter dans les collectivités. » Or, ces axes n’apparaissent pas de manière explicite dans le plan d’adaptation, qui affiche des objectifs flous, non contraignants et sans moyens définis.

Le projet de loi d’urgence agricole, discuté cette semaine à l’Assemblée nationale, porte des atteintes graves aux zones humides qui sont les meilleurs remparts naturels à la fois contre les incendies et les inondations.

Sur la prévention des inondations, seule l’extension annoncée du service Vigicrues pour couvrir le territoire hexagonal semble bien engagée, pour un déploiement complet à horizon 2030. 

 

 mise en ligne le 29 mai 2026

Projet de loi de programmation militaire : la séparation des pouvoirs et les libertés publiques menacées

Tribune sur www.humanite.fr

La Ligue des droits de l’Homme, Alternatiba, ANV Cop-21, France nature environnement, Greenpeace, le Syndicat des avocats de France, le Syndicat de la Magistrature et Solidaires dénoncent la création d’un « état d’alerte à la sécurité nationale » dans le cadre du Projet de loi de programmation militaire.

Le projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 à 2030 a été présenté en conseil des ministres le 4 avril dernier et doit être examiné à l’Assemblée nationale à partir du 4 mai prochain.

Sous couvert de « réarmer la France », ce projet veut créer un nouvel « état d’urgence », « l’état d’alerte de sécurité nationale » (article 21 du projet de loi), afin de passer en phase d’économie de guerre… sans guerre et de pouvoir déroger tant à la séparation des pouvoirs qu’aux règles de droit commun.

Le gouvernement s’offrirait ainsi la possibilité de déclarer cet état d’alerte en conseil des ministres soit parce qu’il estimerait que la France serait menacée ou en vertu d’accords internationaux engageant la France à soutenir un gouvernement étranger lui-même menacé, c’est-à-dire sur des critères flous qu’il déterminerait lui-même.

Le gouvernement veut obtenir l’accélération de la production afin de faire face à une « menace grave et actuelle ». En d’autres termes, un état d’exception économique pourrait être déclaré. Il doit être rappelé que la France est déjà une partie au conflit au Moyen-Orient, et que de ce fait, le gouvernement pourrait activer immédiatement l’état d’alerte pour s’octroyer des pouvoirs dérogatoires du droit commun.

Cet état d’exception économique permettrait d’octroyer immédiatement des pouvoirs au gouvernement pour modifier des règles légales, sur tout ou partie du territoire.

Cela conduit évidemment à de très graves reculs des libertés publiques (création de périmètres de protection contrôlés soumis à autorisation d’accès par simple arrêté ; enquêtes administratives sur les employés travaillant sur ces zones) mais aussi à des reculs sociaux (possibilité après habilitation pour les autorités administratives de déroger aux normes de sécurité ou aux règles de temps de travail ou de protection en matière de santé et de sécurité au travail, lorsque l’entreprise est en lien avec l’économie de guerre, critère également flou), patrimoniaux (possibilité de déroger aux règles de l’urbanisme et délivrance de permis de construire dérogeant aux règles de préservation du patrimoine archéologique), ou environnementaux (possibilité de déroger aux règles dans le domaine de l’environnement, notamment sur les évaluations et les consultations requises, et délivrance de permis de construire dérogeant aux règles de préservation des espèces menacées).

La démocratie environnementale n’est pas épargnée puisque les projets prévus dans ce cadre sont dispensés de toutes les formes de « participation du public aux décisions ayant une incidence sur l’environnement », principe pourtant constitutionnel et découlant de la convention d’Aarhus.

Les organisations signataires n’admettent pas que les libertés publiques, les droits sociaux, la sécurité au travail, le droit à environnement sain ou le patrimoine de la France soient sacrifiés à l’économie, fût-elle de guerre.

Le spectre de la guerre ne doit pas servir à discipliner notre société, à faire reculer les droits et libertés et à tout subordonner aux dogmes du profit et de l‘efficacité économique.

Cet état d’exception économique, même soumis au vote du Parlement pour être prolongé au-delà de deux mois, offre la possibilité à un gouvernement autoritaire de s’attaquer frontalement aux droits des travailleurs, à la protection de l’environnement ou aux règles d’urbanisme et d’étendre son contrôle sur la société.

Nous appelons donc le gouvernement à retirer du projet de loi actualisant la programmation militaire cet « état d’alerte de sécurité nationale », tous les parlementaires à refuser de l’adopter et la société civile à se mobiliser pour protéger les libertés, le patrimoine national et l’environnement.


 


 

Armée à l’école : « L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire » 

par Elsa Sabado sur https://basta.media/

Alors que les autorités multiplient les initiatives pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires, le chercheur Olivier Schmitt appelle plutôt à une formation de l’ensemble de la société, dont la gauche, aux questions de défense.

Olivier Schmitt est professeur et directeur de la recherche à l’Institut des opérations militaires de l’Académie de défense du Danemark. Ancien directeur scientifique de l’Institut français des hautes études de défense nationale, il est l’auteur de Préparer la Guerre. Stratégie, innovation et puissance militaire à l’époque contemporaine (PUF, 2024).

Basta! : Depuis plusieurs années, le pouvoir politique multiplie les initiatives et dispositifs pour faire entrer l’armée dans les établissements scolaires et les structures de jeunesse. À quels besoins cela répond-il ?

Olivier Schmitt : Le besoin de renforcer les liens entre civils et militaires se retrouve dans tous les pays européens, mais le cas français comporte plusieurs particularités. L’articulation entre sociétés civiles et besoins militaires a été rendue évidente par la Première Guerre mondiale : la guerre moderne est industrielle et requiert un effort de l’ensemble du pays.

Aujourd’hui, les doctrines militaires russes prévoient un ciblage des populations civiles, par des frappes et des opérations de sabotage des services essentiels, afin de faire pression sur les dirigeants dans la phase initiale d’un conflit. Si la dissuasion face à la Russie devait échouer, les populations civiles doivent être conscientes qu’elles sont des cibles, et donc connaître les attitudes à adopter. C’est ce qu’on appelle par exemple dans les pays nordiques la « défense totale ».

En France, la question des relations entre l’armée et la société est d’abord liée à la tradition républicaine française, selon laquelle tout citoyen a des droits, mais aussi le devoir de défendre la nation. La création de ces dispositifs entre armée et Éducation nationale résulte de l’idée selon laquelle la prise de conscience de ce devoir passe par des moments d’échanges – la journée défense et citoyenneté, le service national universel ou l’enseignement à la défense par des réservistes. Toutefois, le risque est de réduire la défense nationale, qui implique l’intégralité des secteurs de la société, à la seule défense militaire. En voulant informer sur les armées, on risque paradoxalement de déresponsabiliser les citoyens.

Enfin, ces dispositifs sont liés à l’angoisse d’une armée traumatisée par trois épisodes de guerre civile en France : la Commune, la Seconde Guerre mondiale et la guerre d’Algérie. Depuis, les responsables politiques sont obsédés par l’idée de créer de la cohésion nationale, et confient cette tâche aux experts en la matière : l’armée. En oubliant que la cohésion que sait créer l’armée, par la souffrance collective, le sport, la discipline, la tradition, a un objectif opérationnel.

« Les responsables politiques sont obsédés par l’idée de créer de la cohésion nationale »

Les marches en ordre serré, les saluts au drapeau, etc. ont pour objectif de créer un collectif uni en vue du combat. Sans cet objectif, ces pratiques perdent leur sens et relèvent de la pensée magique : tout jeune forcé de faire un salut au drapeau ne va pas automatiquement devenir un patriote… L’enjeu de cette préoccupation permanente pour la cohésion sociale est également le respect du pluralisme : une société politiquement pluraliste peut, en principe, également être unie face à des ennemis extérieurs, mais le débat politique tend parfois à confondre unité et unanimisme.

Ce resserrement des liens entre l’Éducation nationale et l’armée semble être un revirement, alors que pendant la seconde moitié du XXe, les enseignants avaient plutôt à cœur de sanctuariser l’école vis-à-vis de l’armée. Comment l’expliquez-vous ?

Olivier Schmitt : Ce retour en force de l’idée de resserrer les liens entre armée et école est lié au contexte international. On vit objectivement un moment dangereux, les sources de la prospérité et de la sécurité de la France s’étant effondrées. Les élites dirigeantes ont commencé à prendre conscience de cet état de fait en 2022, et se sont mis en tête de réduire le décalage entre leur perception de cette dangerosité et celle de la population.

Et, en France, ce n’est pas sans rapport avec un glissement politique vers la droite, une aspiration croissante au rétablissement d’une forme de hiérarchisation des rapports sociaux, et une politisation de l’armée. Le meilleur exemple en est l’appel régulier à l’intervention de l’armée dans les banlieues, auquel l’armée répond systématiquement qu’il s’agit d’une mauvaise idée, dangereuse qui plus est.

« On vit objectivement un moment dangereux, les sources de la prospérité et de la sécurité de la France s’étant effondrées »

Au vu du nouveau contexte géopolitique, la sensibilisation aux questions de défense, y compris de défense civile, doit-elle réellement se faire au sein de l’école ? Et, si oui, quels garde-fous placer pour ne pas basculer dans une forme d’endoctrinement ou de propagande militariste ?

Olivier Schmitt : Pour moi, le problème de l’enseignement à la défense ne se situe pas dans le fait qu’il se fasse dans le cadre de l’école. En revanche, il faut qu’il soit assuré par les enseignants, avec une forme de liberté pédagogique. L’enseignement à la défense n’est pas forcément militaire. Qu’un professeur d’histoire-géographie dispense ces cours, ce serait très bien. Je pense que mettre des réservistes devant une classe, c’est prendre le risque que des gens fassent n’importe quoi devant les élèves. Si le résultat est un PowerPoint préparé par le ministère que les réservistes vont montrer, pour moi, c’est de la communication, pas de l’éducation.

L’école sert à éduquer, à forger l’esprit critique pour que les citoyens prennent leurs décisions. C’est pour cela que je regrette que le programme d’éducation morale et civique, où l’enseignement à la défense aurait toute sa place, ait été vidé de sa substance. Au moment où le budget de la défense atteint 80 milliards d’euros, il ne me semble pas inintéressant d’éduquer les élèves à ce à quoi vont être dédiés ces crédits.

En plus, depuis la mise en place des classes de terminale à spécialité géopolitique, on voit que les jeunes adorent ça, et qu’ils s’orientent plus qu’auparavant vers des études de relations internationales ou de défense. Il y a une vraie demande sociale de compréhension de ce qui est en train de se passer, et le meilleur exemple en est que vous m’appelez…

Avec la nouvelle situation internationale, la gauche se confronte à une difficulté politique : d’un côté elle amalgame et critique armée, militarisme et nationalisme guerrier, et en même temps, elle doit prendre position vis-à-vis des offensives de régimes illibéraux, qu’il s’agisse de la Russie ou des États-Unis. Comment sortir de cet étau ? Comment y répondent les gauches dans les pays exposés à l’impérialisme de la Russie ?

Olivier Schmitt : Ce n’est pas la première fois que la gauche en France doit s’éduquer sur ces questions : le récent livre de Maxime Launay La Gauche et l’armée en France (Nouveau monde, 2025) montre bien cette acculturation progressive après 1968. Sur le fond, ce n’est pas parce qu’un État ou un régime veut du mal au projet européen et aux valeurs démocratiques qu’il faut adhérer à l’ordolibéralisme que proposent aujourd’hui l’Union européenne et le Parlement de centre droit.

« En Scandinavie, les partis de gauche et d’extrême gauche reconnaissent tous le danger que représente la Russie »

La menace externe ne doit pas réduire à néant le pluralisme au sein des pays européens. En Scandinavie, les partis de gauche et d’extrême gauche reconnaissent tous le danger que représente la Russie, mais n’adhèrent pas forcément aux politiques qui sont menées dans leur pays. À ce titre, l’entretien donné il y a quelques mois à Mediapart par Li Andersson, eurodéputée finlandaise du groupe La Gauche [dont fait partie LFI, ndlr] est très intéressant. Il y a une grande différence entre la gauche nordique, qui voit au quotidien les agissements de la Russie, et la gauche en France, bien plus marquée par l’anti-américanisme.

Autre réaction possible vis-à-vis de la menace russe : le pacifisme. Rousseau, imaginait une société peuplée de chrétiens tous convaincus de tendre la joue gauche. Bien qu’il s’agisse d’une éthique individuellement admirable, une société ainsi peuplée s’effondre dès qu’elle est attaquée par un ennemi extérieur qui ne partage pas ce pacifisme. Si tout le monde est pacifiste, il n’y a plus de communauté politique. Enfin, pour les internationalistes, la question qui se pose est celle de l’arbitrage politique sur l’identité de leur principal adversaire : est-ce leur propre État ou bien la Russie de Poutine ? C’est un choix éminemment politique.

Selon vous, l’armée de métier penche-t-elle toujours très à droite, ou est-ce en train d’évoluer ?

Olivier Schmitt : C’est très difficile à mesurer. Il n’existe pas d’enquêtes sociologiques sur les militaires, pour leur propre protection. On trouve dans l’armée une grande diversité sociale pour ce qui est des engagés du rang [la catégorie de base de la hiérarchie militaire, ndlr]. La représentation des immigrés est plus importante que dans le reste des corps sociaux. Mon collègue Elyamine Settoul a produit un travail qui montre que les valeurs d’effort physique, d’engagement, de méritocratie portées par l’armée peuvent correspondre aux valeurs d’engagement des couches les plus populaires de la société. Il est probable que les officiers, eux, penchent en moyenne plutôt à droite, même si c’est loin d’être automatique. Les options politiques dépendent des classes sociales qui la composent, et varient au sein même des différentes catégories…

Plusieurs enquêtes et documentaires ont mis en lumière la présence de franges d’extrême droite au sein de l’armée. Faut-il s’en inquiéter, surtout si l’extrême droite arrive au pouvoir en France ?

Olivier Schmitt : L’armée est le reflet de la société. Dans une société française qui se droitise, il n’est pas surprenant de trouver ce type de comportements. Les travaux de Claude Weber ou Christel Coton sur les officiers de l’école de Saint-Cyr montrent par exemple une surreprésentation des opinions conservatrices et de l’expression religieuse par rapport aux autres étudiants du même âge. Mais ils notent aussi que les opinions et pratiques les plus radicales sont généralement minoritaires au sein même d’une promotion, et que les officiers concernés apprennent à modérer leur expression publique sur les sujets politiquement clivants, notamment en vue des promotions et de la réussite aux concours majeurs, comme l’École de guerre.

« On trouve dans l’armée une grande diversité sociale »

Ce qui montre une reconnaissance du fait que leur opinion n’est pas forcément ajustée aux attentes de l’institution, et encore moins des autorités civiles. En cas de prise de pouvoir par l’extrême droite, il est probable que ces opinions « rentrées » deviennent beaucoup plus audibles, mais cela ne signifie pas qu’elles constituent celles de la majorité du corps des officiers.

Pensez-vous qu’en cas d’arrivée de l’extrême droite au pouvoir en France, l’armée puisse être « purgée », comme cela se passe actuellement aux États-Unis ? Comment l’éviter ?

Olivier Schmitt : Dans le système hyper hiérarchisé de la Ve République, rien n’interdira, si l’extrême droite arrivait au pouvoir, qu’elle nomme un chef d’état-major qui influence lui-même la nomination des officiers généraux. Le système actuel donnant beaucoup de pouvoir à l’exécutif repose en fait sur l’idée que les élus seraient raisonnables, et les abus potentiels limités par la vertu personnelle.

L’attitude de l’armée à l’égard du pouvoir politique en France est très marquée par le putsch des généraux de 1961. Depuis, le pouvoir politique est soucieux qu’aucune tête ne dépasse, et les armées ont intériorisé l’idée qu’elles n’avaient pas à intervenir sur les questions politiques.

Quand, en 2021, une vingtaine de généraux a signé une tribune d’extrême droite dans Valeurs actuelles, le général Didier Castres, ancien chef « opérations » de l’état-major des armées, a pris sa plume dans Libération en leur demandant pourquoi leur parole aurait plus de poids que celle de juges, d’infirmiers ou de travailleurs sociaux, en rappelant les limites de la décence démocratique. C’était un signal rassurant.

Pour autant, ces œillères de l’armée vis-à-vis de la politique ne sont à mes yeux pas satisfaisantes. Elle ne peut pas se contenter d’obéir et mon sentiment est renforcé par ce qui se passe en ce moment aux États-Unis. La formation des militaires manque d’une éducation politique et aux relations civilo-militaires, qu’elle accepte de discuter d’hypothèses inconfortables.

Il faut qu’elle se pose la question : où commence et s’arrête la légitimité du pouvoir politique, si celui-ci est destructeur ? En France, l’armée se fonde sur un compromis historique : on accorde aux militaires une liberté de conscience, mais ils doivent la loyauté à l’armée et au pouvoir politique. Cette attitude méconnaît une impasse : que se passe-t-il quand l’autorité politique devient antidémocratique ? Je plaide personnellement pour former des officiers démocrates.

Dans les années 1930, des militants antifascistes et internationalistes ont crée leurs propres armées, avec les brigades internationales, la Résistance… Aujourd’hui, avec la professionnalisation de l’armée et sa technicisation, comment imaginer une éventuelle résistance ?

Olivier Schmitt : Aujourd’hui, en France, bien qu’il y ait un grand nombre d’armes en circulation du fait du grand nombre de chasseurs, la connaissance de base des questions militaires est très faible. On ne peut pas forcément imaginer un corps de francs-tireurs comme autrefois. L’asymétrie est trop forte entre les moyens de la police ou de l’armée moderne et la population désarmée. La comparaison avec la Résistance est difficile : la génération qui a alors pris les armes avait fait la Première Guerre mondiale.

Et, aujourd’hui, de qui l’extrême droite serait-elle la collaboratrice ? De la Russie ? Des États-Unis ? Ce ne sont pas des nations qui ont tenté de nous envahir par le passé. Donc, il est difficile de mobiliser sur ce type de registre, à la fois du point de vue des moyens, et de celui de l’imaginaire. En revanche, s’il y a réellement une guerre civile en France, il n’y a aucune raison que l’armée reste unifiée, et donc il y aurait nécessairement dans les deux camps des gens avec des compétences, des accès, des moyens…

Si l’Europe renoue avec une stratégie militaire de défense, comment éviter que cet outil militaire soit, demain, utilisé pour dominer, accaparer des ressources ou des territoires ?

Olivier Schmitt : Aujourd’hui, l’objet de l’armée dans une démocratie est de défendre la nation et de dissuader les autres de nous attaquer. Si la dissuasion échoue, alors, on se défend. Pour garantir ce mandat, il faut un contrôle politique de l’armée. Il n’y a pas de contournement possible de cette question, à laquelle toutes les forces politiques doivent s’intéresser.

Après la guerre froide, et avec la disparition des menaces existentielles de la nation, les forces progressistes se sont investies dans le combat contre la globalisation, le néolibéralisme, en se contentant d’accompagner ou de condamner les interventions de l’armée, par exemple, en Afrique. Mais elles n’ont plus une connaissance intime des sujets.

La plupart des chercheurs critiques sur ces sujets se penchent, par exemple, sur la doctrine, mais méconnaissent le fonctionnement concret et les logiques de l’organisation, par exemple dans la manière de planifier des opérations. Or, il est impossible de se pencher sur les questions militaires sans s’intéresser à la « technicité » de l’emploi de la force : s’arrêter à étudier des doctrines et en déduire que l’armée est le mal car elle prévoit de tuer des gens ne suffit pas. Il y a eu un abandon intellectuel de ces questions.

   mise en ligne le 29 mai 2026

Immigration, Palestine, féminisme, progrès social... Les leçons de l’Espagne à l’Europe libérale

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Dirigée depuis plusieurs années par une coalition de gauche, l’Espagne affiche une santé économique insolente et fait la démonstration que l’on peut faire rimer progrès social et croissance. Que ce soit sur l’immigration, la Palestine ou le féminisme, le gouvernement de Pedro Sanchez avance à contre-courant des logiques néolibérales, atlantistes et réactionnaires dans lesquelles s’embourbent ses voisins européens. De quoi inspirer de ce côté-ci des Pyrénées.

En quelques années, l’Espagne est devenue un véritable laboratoire en Europe. Sous son gouvernement de coalition et à contre-courant de la ligne néolibérale dictée par Bruxelles, le pays dirigé par le socialiste Pedro Sanchez a conquis de nouveaux droits sociaux pour les travailleurs, assumé une politique étrangère cherchant à s’affranchir de la tutelle atlantiste, reconnu le rôle économique des sans-papiers et porté un féminisme d’avant-garde… tout en affichant une croissance exceptionnelle. Un modèle audacieux, preuve que les politiques de progrès social peuvent faire rimer État providence et dynamisme économique. « L’Humanité magazine » a fait son tour d’Espagne, en quatre étapes, pour plonger au cœur du modèle ibérique.

La locomotive économique de l’Europe

Dans le quartier d’Almagro, secteur huppé du district madrilène de Chamberi, le Partido popular (PP) diffuse en continu sa propagande antigouvernementale, comme si le bourrage de crâne suffisait à faire une vérité. « Pedro Sanchez appauvrit les Espagnols », proclame un écran sur la rue de Génova, depuis le siège du principal parti d’opposition, qui se présente comme le seul capable de « bien diriger et faire avancer » la quatrième économie de l’Union européenne.

Retranché dans une réalité alternative, le PP feint d’ignorer les bons résultats économiques du pays, pourtant salués par l’OCDE et le FMI. Ce dernier augure pour la « locomotive économique d’Europe » la meilleure performance au niveau mondial parmi les grandes économies développées, après avoir déjà devancé en 2025 – avec une croissance de 2,8 % – toute l’euro-zone et ses principales puissances (0,9 %, 0,7 % et 0,2 % pour la France, l’Italie et l’Allemagne). « S’il existait une Ligue des champions des droites les plus malhonnêtes, le PP gagnerait aisément », ironise Esperanza, militante du syndicat Commissions ouvrières (CCOO). « Leur stratégie consiste à nier les avancées et à dépeindre une situation apocalyptique ! »

Tous les indicateurs témoignent, en effet, de l’inverse : chômage sous les 10 % pour la première fois depuis 2008, hausse de 66 % du salaire minimum depuis l’arrivée du socialiste Pedro Sanchez au pouvoir en 2018, recul des inégalités et de la pauvreté, mise en place d’un revenu minimum vital, revalorisation des retraites, hausse de la productivité… Même si l’inflation et la hausse des loyers atténuent leurs effets, ces réformes « vont dans la bonne direction », apprécie Javier Pacheco, secrétaire confédéral aux CCOO, qui rappelle que les mesures concernant le travail et les entreprises ont été adoptées « avec la participation active des syndicats ».

Face à la crise du Covid, « l’Espagne a tourné le dos à la dévaluation salariale et à l’austérité pour adopter une politique fiscale expansionniste et un bouclier social visant à protéger les revenus des ménages, tout en consolidant l’État providence », explique l’économiste Jorge Uxo. Si le rôle du plan de relance européen Next Generation EU est souvent rappelé, celui du virage progressiste engagé en 2020 avec un gouvernement de coalition plus à gauche l’est beaucoup moins.

« Nous avons changé de paradigme en nous opposant radicalement à la logique austéritaire : pour sauver l’économie, nous avons d’abord protégé les citoyens », affirme Pablo Bustinduy, le ministre des Droits sociaux et de la Consommation. Selon lui, la protection sociale a été la clé pour soutenir la croissance, contrairement aux pronostics des technocrates : « Lorsque nous avons réformé le droit du travail pour favoriser les CDI et renforcer les droits des travailleurs, lorsque nous avons augmenté le salaire minimum, beaucoup prédisaient une destruction du marché de l’emploi et une explosion du chômage. C’est le contraire qui s’est produit ! » (lire entretien).

Pour la ministre du Travail Yolanda Diaz (lire entretien), cette trajectoire dépasse l’économie et fait marquer des points à la gauche. « Le succès espagnol démontre que les allégations néolibérales sont fausses », affirme-t-elle, s’appuyant sur un rapport récent de la Commission européenne saluant les réformes du marché du travail. « C’est en protégeant les salariés que l’économie a progressé. » Un résultat fruit de rudes batailles avec Bruxelles, mais aussi avec les partenaires socialistes au sein de la coalition, même si Pedro Sanchez n’hésite pas à en revendiquer la paternité…

Gaza, le courage de dire la vérité

Alors qu’en Europe la solidarité avec la Palestine est de plus en plus ciblée par de nombreux gouvernements, l’Espagne fait entendre une tout autre voix. En septembre dernier, tandis que des milliers de manifestants venaient d’empêcher l’arrivée à Madrid de la Vuelta, Pedro Sanchez se disait « admiratif » d’un peuple « mobilisé pour des causes justes », confirmant son rôle de dirigeant parmi les plus critiques de la « barbarie » en cours à Gaza. Plusieurs membres de son gouvernement ont défendu les militants, estimant que la course cycliste aurait pu se dérouler normalement sans la présence d’une équipe représentant un « pays génocidaire ».

« La cause palestinienne est enracinée ici depuis longtemps », rappelle Ibon Meñika, porte-parole de Gernika Palestine, qui fédère une cinquantaine d’organisations. Il a fait partie des promoteurs du match de football entre sélections basque et palestinienne joué à Bilbao l’année dernière. Ou encore de la mosaïque humaine formée ici, à Guernica, en 2023. « C’était fort de dénoncer les bombardements israéliens sur les civils gazaouis depuis ce lieu, l’ancien marché de la ville : c’était la zone 0 de l’attaque aérienne de 1937 perpétrée par les fascistes italiens et les nazis allemands. »

Reconnaissance de l’État palestinien, boycott de l’Eurovision ainsi que des produits issus des colonies de Cisjordanie, embargo sur les armes, rupture de contrats militaires, actions devant la Cour internationale de justice, volonté de rompre l’accord UE-Israël : Meñika reconnaît « à leur juste valeur » les positions du gouvernement. « Pour le bien des Palestiniens, il faut de l’audace politique. » Le soutien populaire donne, selon lui, à Pedro Sanchez une légitimité pour porter cette ligne en Europe. « Il a su écouter la société, même s’il y a aussi des calculs politiques », ajoute-t-il. Avec ses camarades, il tente d’amplifier les actions menées par les artistes, mairies, entreprises, fédérations sportives, universités, partis politiques, syndicats… « Tous ceux qui refusent de normaliser le génocide. »

À Bilbao, l’université du Pays basque, comme de nombreuses institutions espagnoles, a rompu certains partenariats. Dans ses annexes, situées dans le quartier médiéval, elle présente une exposition intitulée « Le mal : Auschwitz 1945-Gaza 2025 ». « Ce parallèle ne choque pas ici », explique Jana, une visiteuse originaire de Saragosse. Elle se dit aussi fière de l’opposition « courageuse » de son gouvernement à la guerre contre l’Iran et le refus d’autoriser l’usage de bases américaines en Andalousie ou encore d’augmenter les dépenses militaires, comme le demandait l’Otan.

Pour le politologue Heriberto Cairo Carou, ces positions relèvent surtout d’une certaine intelligence politique de la part de Sanchez. Elles donnent des gages à sa gauche, aux électeurs de Sumar et de Podemos, tout en tenant compte de la reconfiguration géopolitique du monde. « Les vieilles alliances sont secouées, souligne-t-il. Face à la Chine, Sanchez agit en homme d’État pragmatique en développant ses liens avec le géant asiatique, mais aussi en cherchant à replacer son pays comme tête de pont européenne vers l’Amérique latine.  » Une attitude qui tranche avec la soumission atlantiste de la Commission européenne et des poids lourds du Vieux Continent…

Immigration, une chance, pas une menace

À Séville, capitale d’une Andalousie surnommée le « potager de l’Europe », dont l’agriculture ne fonctionnerait pas sans ses milliers de travailleurs immigrés, souvent sans papiers, Jean Kofi, Togolais de 22 ans, ne tarit pas d’éloges sur l’Espagne et son président. « Dieu les bénisse », dit-il, balayant les discours des extrêmes droites : « J’ai trois professions : coiffeur, menuisier, maçon… Si j’ai laissé ma famille derrière moi, c’est pour travailler dignement, rien d’autre. »

S’il est un autre sujet sur lequel l’Espagne pourrait donner des leçons à l’Europe, c’est bien l’immigration. Dossier complexe dont les droites et extrêmes droites ont fait un levier électoral au mépris des faits. Face à cette stratégie, le gouvernement de Pedro Sanchez refuse l’hypocrisie de nombreux voisins européens heureux de voir une main-d’œuvre ultraprécarisée faire tourner leurs économies. « Pour l’Espagne, la migration est synonyme de richesse, de développement et de prospérité », déclarait-il en 2024, rappelant la contribution « fondamentale » des travailleurs migrants à l’économie du pays, mais aussi à l’équilibre démographique et, via leurs impôts, au financement de la protection sociale et des retraites. « Dans une UE plus que jamais tirée vers l’extrême droite, ce gouvernement incarne une alternative dont nous sommes fiers, car il allie responsabilité et humanité », estime l’eurodéputé socialiste Juan Fernando Lopez Aguilar, ancien ministre de la Justice sous José Luis Zapatero.

Un constat que ne dément pas Jean Kofi. Arrivé il y a neuf mois, il espère bénéficier de la nouvelle mesure gouvernementale « relative aux droits et libertés des étrangers et à leur intégration sociale », officialisée le mois dernier, qui devrait permettre à près de 500 000 personnes en situation irrégulière d’obtenir un titre de séjour et de travail. Mais pour cela, il faut obtenir un « certificat de vulnérabilité » avant fin juin, au risque de saturer centres sociaux et associations habilitées à délivrer ce précieux document.

Carmen, professeure et bénévole au sein de l’ONG Accion en Red, montre sur son téléphone le message qui circule parmi les militants : « L’Association pour les droits humains est débordée, nous recherchons des volontaires pour aider les migrants à remplir les documents… » Rue Blanco White, la plupart des demandeurs sont latino-américains – péruviens, nicaraguayens, colombiens –, suivis des Marocains et des Africains subsahariens. Les hommes travaillent surtout dans l’agriculture ou la restauration, les femmes dans les soins et les tâches ménagères.

« Cette régularisation massive est remarquable, et même courageuse au regard de ce qui se passe ailleurs », salue Juan Blanco Lopez, un travailleur social. Mais il rappelle qu’elle est avant tout le fruit d’années de mobilisation associative et qu’elle n’a pas été accompagnée de moyens suffisants pour absorber la demande. Il critique aussi une certaine approche « utilitariste » du gouvernement. « C’est parce que ces étrangers sont là et que nous avons besoin de main-d’œuvre que nous les régularisons. Nous vivons dans une société mondialisée où les marchandises circulent librement, mais pas les êtres humains. La migration devrait être considérée comme un droit humain. » Malgré tout, l’Espagne de Pedro Sanchez, sur ce sujet également, apparaît, à bien des égards, à l’avant-garde du reste de l’Europe.

Les pionniers du féminisme

En matière de politiques féministes, c’est peu de dire que l’Espagne fait aussi bouger les lignes. Ou plutôt les Espagnoles, qui n’ont pas attendu 2018 et l’arrivée de Sanchez pour aller de l’avant. « La plupart des lois sur l’égalité remontent au premier gouvernement de José Luis Zapatero (2004-2011) ; elles sont avant tout le fruit d’un mouvement féministe très fort », insiste l’eurodéputée socialiste Lina Galvez. « Mais il est certain que le retour de la gauche a favorisé leur renforcement, avec par exemple la loi du ”seul un oui est un oui”. » Un texte pionnier qui place le consentement explicite au cœur des relations entre deux individus.

Approuvée en 2022, la loi est notamment issue de la vague de protestation sans précédent qui avait suivi le procès de l’affaire de « la meute », un viol collectif commis ici, à Pampelune, lors des fêtes de San Fermin de 2016. « Cette loi constitue une avancée considérable, mais notre loi locale est encore plus progressiste », remarquent Uxue Berruezo et Monica Ramirez, membres de la Coordination d’organisations de femmes et/ou féministes pour l’égalité en Navarre. Conscientes des avancées obtenues sur le papier en matière d’égalité, elles luttent maintenant pour voir tout cela « se concrétiser sur le terrain ».

Directrice de l’Institut de Navarre pour l’égalité, Patricia Abad Encinas célèbre les « efforts déployés (au niveau national) pour parvenir à un large consensus politique qui permette de mettre en œuvre des politiques féministes de grande envergure ». En s’appuyant, par exemple, sur le pacte d’État contre la violence de genre, un compromis transversal – dont seule l’extrême droite s’est exclue – accompagné d’un budget : 1 milliard d’euros alloués en 2017, une seconde enveloppe augmentée de 50 % pour la période 2025-2030. De quoi avancer, avec l’impulsion des mouvements populaires, vers « l’éradication des inégalités structurelles qui persistent encore, et continuer de jouer un rôle de premier plan au niveau européen ».


 


 

Espagne : « En renforçant les droits des travailleurs, nous battons des records d’emploi tout en faisant croître notre économie », analyse Pablo Bustinduy, ministre des Droits sociaux

Luis Reygada sur www.humanite.fr

Pour le ministre espagnol des Droits sociaux Pablo Bustinduy, les bons résultats économiques de son pays sont indissociables des politiques économiques et sociales menées par la gauche, à contre-courant des logiques néolibérales prônées par Bruxelles. Entretien.

Ministre espagnol des Droits sociaux, de la Consommation et de l’Agenda 2030, Pablo Bustinduy est une des principales figures de l’aile gauche de la coalition gouvernementale dirigée par le socialiste Pedro Sánchez.

Dans cet exécutif où cohabitent sociaux-démocrates et forces plus progressistes, ce ministre membre de SUMAR – la plateforme menée par la seconde vice-présidente et ministre du Travail Yolanda Díaz – incarne une ligne résolument sociale, attachée à la protection des plus vulnérables et à la refondation de l’État-providence. « Nous avons toujours été convaincus que renforcer la justice et la dignité des familles travailleuses était la voie à suivre, et nous avons prouvé que cela fonctionne », assure dans cet entretien exclusif à l’Humanité cet ancien de Podemos (2014-2019), aujourd’hui résolument engagé à impulser depuis le sommet de l’État « des politiques qui améliorent réellement la vie des majorités sociales ».

Quel rôle joue Sumar au sein du gouvernement pour infléchir les politiques vers des positions plus progressistes ?

Pablo Bustinduy : Le rôle des partis de gauche au sein de gouvernements de coalition socio-démocrates a fait l’objet de nombreux débats. Ce n’est jamais une position facile, surtout lorsque la gauche est minoritaire. La question centrale est de savoir s’il est possible d’impulser des politiques qui améliorent réellement la vie des majorités sociales, malgré des résistances parfois puissantes.

En ce sens, nous avons démontré que cela est possible et il y a une idée maîtresse qui guide toute notre action au sein du gouvernement espagnol : une démocratie ne peut fonctionner si les paramètres fondamentaux de la vie sont subordonnés à la volonté et aux intérêts des grandes entreprises et des ultra-riches. Notre priorité est donc de redistribuer le pouvoir au plus grand nombre, que ce soit en matière de logement, de droits des consommateurs, de régulation des plateformes numériques ou de politique internationale.

Votre gouvernement est parvenu à obtenir des avancées sociales tout en obtenant de très bons résultats macro-économiques, à l’encontre des pronostics des conservateurs. Quelle a été la recette de ce succès ?

Pablo Bustinduy : Depuis la pandémie, principalement, nous avons poussé un changement de paradigme, qui est la raison principale expliquant non seulement pourquoi l’Espagne croît, mais aussi pourquoi nous avons réduit les taux de pauvreté et d’inégalité. La dernière fois que l’Espagne, et le monde, ont été frappés par une crise de cette ampleur (lors de la crise financière de 2008, NDLR), le consensus néolibéral avait poussé les gouvernements à mettre en œuvre une politique économique plutôt contradictoire : sauver les institutions financières avec de l’argent public tout en laissant les familles sans protection, leur faisant perdre leurs emplois et même leurs logements.

Cette fois-ci, nous nous sommes radicalement opposés à cette logique d’austérité contre-productive : nous avons décidé que pour sauver l’économie, il fallait d’abord prendre soin des citoyens. Et cela a clairement porté ses fruits. De la protection de l’emploi au renforcement des conditions de travail et à la hausse du salaire minimum, en passant par la mise en place d’un revenu minimum vital ou des investissements historiques dans les services publics, par exemple en matière d’éducation ou de dépendance. La protection sociale a été la clé pour garantir que notre économie continue à croître dans des conditions justes et inclusives.

Il existe donc bien des marges de manœuvre au-delà des lignes directrices classiques de Bruxelles ou des recettes néolibérales («austérité compétitive », dérégulation, « flexibilisation » du travail, etc.) ?

Pablo Bustinduy : La politique économique déployée lors de la pandémie constitue déjà une preuve que le paradigme de l’austérité était erroné et qu’une autre approche était possible. C’est une leçon pour les gouvernements mais aussi, et surtout, pour les citoyens. Maintenant nous le savons en nous n’allons jamais laisser personne nous dire que la seule façon de surmonter une crise est de faire payer la facture aux travailleurs et aux plus vulnérables, ou que l’économie s’effondrerait si des mesures d’austérité n’étaient pas adoptées. C’est tout simplement faux et, même si cela ressemble à une affirmation économique irréfutable, ce n’est en réalité qu’un choix.

En Espagne, lorsque nous avons réformé le droit du travail pour favoriser les CDI et renforcer les droits des travailleurs, lorsque nous avons augmenté le salaire minimum de plus de 60 %, beaucoup nous disaient que nous allions détruire le marché de l’emploi et que le chômage allait exploser. Rien de tout cela n’est arrivé. Au contraire, nous avons battu des records d’emploi et réduit la précarité. Nous avons toujours été convaincus que renforcer la justice et la dignité des familles travailleuses était la voie à suivre, et nous avons prouvé que cela fonctionne.

Lorsque vous avez pris vos fonctions de ministre en novembre 2023, vous avez déclaré que « les politiques et les droits sociaux doivent être le pilier permettant de construire une économie et une société différentes et meilleures ». Deux ans et demi plus tard, l’Espagne a poursuivi sur cette voie, avec un succès certain, et pourtant droite et extrême droite continuent de se renforcer. Comment l’expliquez-vous ?

Pablo Bustinduy : L’histoire a fréquemment prouvé que le soutien politique est une question complexe qui ne peut être expliquée par les seuls facteurs économiques. Il est indéniable que la situation économique générale de l’Espagne s’est améliorée ; cependant, la crise du logement, par exemple, empêche ces améliorations d’atteindre véritablement la majorité de la classe ouvrière comme il serait souhaitable. À cette réalité économique, nous devons ajouter le contexte international : les conflits, la guerre, le changement climatique…

Cette incertitude croissante se cristallise dans notre imaginaire collectif. C’est un instinct humain de rechercher la sécurité lorsque l’on se sent en danger, et les mouvements d’extrême droite instrumentalisent très souvent ces peurs. Cependant, nous sommes convaincus que la gauche a une autre voie : tout comme nous l’avons prouvé avec notre gestion économique, nous devons répondre à ce sentiment d’insécurité à travers des améliorations de notre sécurité sociale au sens large, en élargissant les droits et en renforçant l’État-providence.

 mise en ligne le 28 mai 2026

Montpellier : un collectif
se mobilise pour la réouverture du bureau de poste d’Estanove

Elian Barascud Publié le 27 mai 2026 à 18:55

Depuis la fermeture du bureau de poste du quartier Estanove en novembre dernier pour cause de travaux, un collectif initié par le Parti des Travailleurs se mobilise pour demander sa réouverture. Ils étaient devant la mairie de Montpellier ce mercredi 27 mai afin de présenter au cabinet du maire une pétition ayant récolté plus de 400 signatures

Heureusement que le parvis de la mairie de Montpellier offre un espace ombragé, car le collectif qui milite pour la réouverture du bureau de poste d’Estanove y sera resté plus d’une heure, ce mercredi 27 mai. “Depuis la fermeture en novembre dernier, on a déjà organisé plusieurs rassemblements”, explique Laurence Duverger, membre du Parti des Travailleurs, à l’origine de la mobilisation, soutenue par les commerçants et habitants du quartier. Une pétition, signée par plus de 400 personnes, circule pour dénoncer l’impact de cette fermeture. Alain Pic, membre du comité de quartier Cité creative-Estanove-Chamberte, en fait régulièrement les frais : “J’habite à côté, mais je suis obligé d’aller à Saint-Jean-de-Védas où à Lavérune pour récupérer un colis”, peste-t-il. Selon le Parti des Travailleurs, 30 000 personnes seraient touchées par la cessation de cette activité postale.

En quête de réponses

Malgré nos demandes de réponses, on ne sait pas quand il va rouvrir, nous demandons d’être reçus à la mairie afin de demander une solution provisoire en attendant “, expose Laurence Duverger. À l’origine de cette attente, des travaux dans le bâtiment de la poste sur fond de contentieux entre La Poste, locataire des lieux, et le propriétaire. Les élus d’opposition de la France Insoumise au Conseil municipal de Montpellier Livia Jampy et Nicolas Hillaire sont également venus en soutien au rassemblement. “Nous sommes opposés à la diminution des services publics en tout genre, si le problème persiste, nous n’hésiterons pas à le faire remonter au prochain conseil municipal le 16 juin”, indique ce dernier.

Vers 11 heures, un membre du cabinet de Michaël Delafosse, maire de Montpellier, vient à la rencontre des personnes mobilisées, en affirmant que “la mairie soutient la réouverture du bureau de poste” et qu’une “bonne nouvelle” arriverait bientôt de la part de la direction départementale des services postaux. Laquelle n’a pas reçu les manifestants, partis exprimer leur colère devant le siège de l’entreprise à Rondelet. La direction a néanmoins évoqué la possibilité d’une prochaine rencontre, sans donner de date pour l’instant.

   mise en ligne le 28 mai 2026

Après Sainte-Soline, l’impunité policière devient une doctrine d’État

Par Stéphane Sahuc sur www.humanite.fr

Les faits révélés par Libération et Mediapart sur Sainte-Soline mettent en lumière une réalité incontestable : l’impunité policière, au sens large (police et gendarmerie), est une stratégie. Les vidéos documentent des tirs de grenades illégaux depuis des blindés et identifient leurs auteurs, contrairement aux affirmations des services de l’État. Face à cela, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, s’entête et justifie.

Cette dérive s’inscrit dans une séquence continue de violences contre les mouvements sociaux depuis les gilets jaunes. Elle se traduit par le silence sur l’affaire Quentin Deranque à Lyon, laissant l’extrême droite dérouler sa fable, ou par l’aveuglement volontaire à Espaly-Saint-Marcel en niant le racisme d’une agression.

Cette brutalité frappe aussi la jeunesse lors des free parties, ciblées par des armes de désencerclement. Plus grave, l’assouplissement légal de l’usage des armes de service multiplie les morts pour refus d’obtempérer. De simples infractions deviennent des condamnations à mort.

Ce régime d’impunité est un choix politique. Privé de majorité et rejeté par l’opinion, l’exécutif n’a plus que la violence pour décourager les mobilisations et protéger les intérêts d’une bourgeoisie séparatiste. Face à une base policière poreuse aux thèses du RN exigeant toujours plus de passe-droits, le gouvernement capitule et s’aligne sur l’agenda de rupture républicaine posé par l’extrême droite. Il troque le consentement démocratique contre une fidélité supposée et accélère la bascule autoritaire.

La surenchère sécuritaire au nom de la lutte contre le narcotrafic relève de l’affabulation. Qui peut penser que l’abandon par le service public de quartiers, de territoires entiers, n’ait pas d’impact sur les questions du vivre-ensemble et de la sécurité ? Pas les Nîmois du quartier de Pissevin, où la fermeture du bureau de poste supprime toute présence institutionnelle pour laisser le terrain aux seuls dealers. C’est pour empêcher cela qu’ils se mobilisent avec leur nouveau maire, le communiste Vincent Bouget. Ils savent que la sécurité, la vraie, exige le retour des guichetiers, des profs, des éducateurs et d’une police de proximité à l’écoute des habitants.


 


 

Manifestation de Sainte-Soline : « Les justes vont être jugés avant les barbares »

Lucie Delaporte sur www.mediapart.fr

Quatre figures du mouvement contre les mégabassines ont comparu mercredi devant la cour d’appel de Poitiers pour « organisation de manifestation interdite » le 25 mars 2023. Donnant lieu à une répression inédite, le rassemblement avait fait près de 200 blessés, dont certains très graves. 

Poitiers (Vienne).– Devant le tribunal, une centaine de personnes ont bravé la chaleur accablante et déployé leurs banderoles contre « l’accaparement de l’eau » et les mégabassines. Ils et elles sont surtout venu·es apporter leur soutien aux quatre militants et responsables syndicaux jugés en appel à Poitiers, mercredi 27 mai, pour « organisation de manifestation interdite ».

La manifestation en question, dite « Sainte-Soline 2 », organisée le 25 mars 2023 contre la construction d’une mégabassine dans cette commune des Deux-Sèvres, avait dégénéré et fait plus de deux cents blessés dans les rangs des manifestantes, deux étant placés dans le coma.

Après les déclarations de Gérald Darmanin sur les « écoterroristes » qui menaçaient de manifester ce jour-là, le rassemblement, interdit par la préfecture, avait donné lieu à un déploiement de forces de l’ordre inédit et à des scènes de violences envers les manifestant·es. Violences parfaitement assumées du côté des gendarmes, comme l’a révélé Mediapart, en en montrant certains hilares, se réjouissant de tirer « en pleine tête » sur des manifestants qualifiés de « pue-la-pisse ».

« Ils ont besoin de boucs émissaires », tranche Pascal, adhérent de la Confédération paysanne venu les soutenir. « Mais on voit bien que, pour chercher les responsables du côté des gendarmes, là, c’est plus compliqué… », s’agace-t-il en faisant référence à la nouvelle enquête vidéo diffusée par Mediapart et Libération, qui permet d’identifier le gendarme auteur du tir contre Serge Duteuil-Graziani, alors que la justice a classé l’affaire sans suite.

Acharnement judiciaire

En première instance, les quatre figures du mouvement contre les bassines – le porte-parole de Bassines non merci, Julien Le Guet, celui des Soulèvements de la Terre, Nicolas Garrigues, alias Benoît Feuillu, et deux responsables de la Confédération paysanne, Nicolas Girod et Benoît Jaunet – ont été condamnées à des peines de prison avec sursis pour les deux premiers et à des amendes pour les seconds, assorties d’une interdiction de paraître dans les Deux-Sèvres.

Julien Le Guet a par ailleurs été condamné début mai à six mois de détention sous bracelet électronique pour avoir participé à différentes actions contre les mégabassines avant Sainte-Soline 2.

« Cet acharnement judiciaire, c’est l’autre face de la pièce de la violence qu’on a connue à Sainte-Soline », a-t-il déclaré à l’entrée du tribunal où, comme ses camarades, il a choisi de faire une courte déclaration préalable, puis de garder le silence face aux juges.

Tous nient avoir été des « organisateurs » de la manifestation, tout en reconnaissant y avoir participé. Une partie des débats a été consacrée à cette notion parfois assez floue. Être un contact pour la presse fait-il de vous un organisateur ? Prendre la parole sur une estrade, participer aux préparatifs, également ? L’avocate générale, qui a requis exactement les mêmes peines pour chacun qu’en première instance, en semble persuadée. Les avocats de la défense ont fait valoir que la plupart de ces actions avaient eu lieu avant la date formelle d’interdiction de la manifestation et ne pouvaient donc pas être prises en compte par le tribunal.

Tout au long de cette audience de près de six heures, la présidente a tenté de contenir les débats autour de cette unique question de l’organisation du rassemblement. « Les violences, ce n’est pas l’objet de notre procédure ! », a-t-elle sèchement rétorqué à Nicolas Garrigues qui, dans sa déclaration liminaire, avait tenu à rappeler le déluge de grenades qui s’était abattu sur les manifestant·es.

La désobéissance civile reconnue par le droit international

Appelés à la barre comme témoins par les porte-parole de la Confédération paysanne, le journaliste Nicolas Celnik, coauteur du livre-enquête Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau (éditions Les liens qui libèrent, 2026), et le député Benoît Biteau ont longuement détaillé pourquoi le consensus scientifique – hydrologues, climatologues, géographes, etc. – juge que les mégabassines sont une « maladaptation » au dérèglement climatique qui aggrave la sécheresse.

L’intervention de Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseurs et défenseuses de l’environnement, lui aussi appelé comme témoin, a permis de recontextualiser, au niveau européen, la répression croissante contre les militant·es écologistes ces dernières années, dont ce procès n’est qu’un nouvel avatar. Avec beaucoup de calme, le rapporteur de l’ONU a détaillé ce qu’était la désobéissance civile et souligné que « même si on enfreint la loi, le droit de manifester est protégé ».

À l’adresse des magistrat·es, Michel Forst a souligné que les peines contre ces militant·es étaient de plus en plus cassées devant la Cour européenne des droits de l’homme, qu’il voit évoluer vers une doctrine où des peines d’emprisonnement ne pourraient plus être prononcées contre des militant·es écologistes dès lors qu’ils et elles n’ont pas commis de violences contre des personnes. Tenter de dissuader l’action militante en faveur du climat par des décisions de justice disproportionnées est contraire au droit international, a-t-il insisté.

Sur le banc des parties civiles, l’avocat de la Coordination rurale des Deux-Sèvres s’étrangle et cite un tract par lequel les militant·es antibassines affirment : « Vos bassines trépassent et trépasseront. » « Ce n’est pas de la violence, ça ? », demande Carl Gendreau, hors de lui. « Ce sont des actions symboliques, ce n’est pas de la violence », réplique Michel Forst.

« Ce ne sont pas des défenseurs de l’environnement mais des militants d’extrême gauche ! », aboie Carl Gendreau qui, au cours des débats, aura réussi à interroger Julien Le Guet sur les engagements politiques de son père, tout en demandant au député Benoît Biteau si son père (décidément !) ne faisait pas pousser du maïs dans ses champs… Maïs très gourmand en eau, comme chacun·e sait.

Dans un autre registre, Sébastien Rey, avocat de la Coop de l’eau, société à l’initiative de la mégabassine, a quant à lui fait valoir que ses clients « ne comprennent toujours pas comment on en est arrivés là », puisqu’« il y a eu tout un travail pour rendre ce projet consensuel ». Citant certains membres de la Coop de l’eau, tels un producteur bio ou un maraîcher, il a réfuté l’idée de les faire passer pour des « représentants de l’agrobusiness ». « On les fait passer pour des accapareurs de l’eau, c’est dramatique », s’est-il exclamé, avant d’évoquer le préjudice matériel subi du fait de cette manifestation.

Rappelant le peu de célérité de la justice à s’emparer des violences policières, Pierre Huriet, avocat de Julien Le Guet et de Nicolas Garrigues, a dénoncé « une situation ubuesque, où les justes vont être jugés avant les barbares ». Il a rappelé que depuis cette manifestation, la bassine de Sainte-Soline a été déclarée illégale pour non-respect du droit sur les espèces protégées.

La décision de la cour d’appel sera rendue le 1er juillet.

 mise en ligne le 27 mai 2026

« Je suis dans le rouge tout le temps » : aides à domicile, éducateurs, psychologues… partout en France, le secteur médico-social en grève contre les salaires de misères et le manque de moyens

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Le secteur médico-social était mobilisé, ce mardi 26 mai, dans toute la France, pour dénoncer des rémunérations insuffisantes et un déficit structurel de moyens. Les professionnels de cette branche alertent sur une dégradation continue de leurs conditions de travail et sur l’impact des politiques de sous-financement sur l’accompagnement des publics les plus fragiles.

Une centaine de salariés du secteur médico-social ont manifesté, ce mardi 26 mai, devant le siège de Nexem pour s’élever contre la convention collective unique et la précarisation du secteur.

Devant Nexem, patronat du secteur du médico-social basé dans le 3e arrondissement de Paris, la température est montée d’un cran mardi 26 mai. Outre les effets de la canicule précoce, c’est la mobilisation sous ses fenêtres d’une centaine d’acteurs du secteur, psychologues, aides à domicile, éducateurs spécialisés…, qui a provoqué un coup de chaud.

« Ils ont laissé les portes bien fermées, sinon, ils savent qu’on allait essayer de rentrer », lance au micro Eléna, représentante de la CGT du Samu social de Paris et une des animatrices de la commission de mobilisation du travail social d’Île-de-France. « Nous sommes ici car le patronat veut une convention collective unique et étendue (CCUE) pour la branche associative sanitaire, sociale et médico-sociale (Bass) qui va tirer tout le monde vers le bas alors que les travailleurs sont déjà en grande souffrance. Chaque jour, nous apprenons en plus que des acteurs sont proches de disparaître ou en grande difficulté, comme la fondation Œuvre de la Croix Saint-Simon, Cités Caritas ou Emmaüs Alternatives. »

Aide à domicile : des travailleurs en première ligne de la précarité

Rien qu’en 2025, plus de 12 000 emplois avaient été supprimés dans le secteur associatif, notamment dans l’aide à domicile et l’action sociale.

Partout en France, une intersyndicale CFDT, CFE-CGC, CFTC, FO et SUD appelait donc deux millions de travailleurs à la grève pour dénoncer la précarisation d’un écosystème vacillant. En Île-de-France comme à Besançon, Annecy ou encore Rodez – où la CGT participait parfois localement –, tous estiment que le point de non-retour est plus qu’atteint.

Avec la revalorisation du Smic au 1er juin, les salaires des employés du médico-social vont continuer de plonger. « Vu ce qu’on gagne, ce n’est pas rien une journée de salaire en moins pour cette mobilisation », martèle Mireille, auxiliaire de vie dans un service de soins infirmiers à domicile parisien, qui touche un peu plus de 1 800 euros par mois.

« Heureusement que nous avons obtenu les 183 euros du Ségur de la santé !, souligne-t-elle. Je suis obligée d’habiter à 1 h 30 de mon lieu de travail, impossible de me loger ici. Comme nous commençons à 8 ou 9 heures du matin, les amplitudes horaires sont énormes. »

Carburant : des « grands rouleurs » peu aidés par l’État

La plupart des salariés de la capitale ne sont pas impactés par la flambée des prix du carburant et les maigres aides octroyées par le gouvernement aux « grands rouleurs » en contrepartie, comme le souligne Giovanna, aide-soignante, qui plafonne à 2 100 euros : « Alors que nous sommes toujours en déplacement pour aller chez les patients, en train de monter et de descendre des escaliers, nous n’avons même pas le droit à des Tickets-Restaurant pour notre repas du midi. »

Dans ces conditions, le nouveau coup de pression d’Axess, confédération des employeurs du secteur, fin avril, lors des négociations sur la future convention collective unique (qu’ils souhaiteraient au rabais selon les syndicats), a fait monter la colère d’un cran.

« Pendant ce temps-là, ils refusent de discuter des augmentations salariales. Tout est bloqué », constate Mathilde, psychologue dans une association de protection de l’enfance et représentante de SUD, déplorant que dans sa structure « l’aspect financier soit passé au premier plan alors que nous sommes là pour suivre des familles sur le long terme ».

Une mobilisation prévue mercredi devant le ministère de la Santé

Ces économies de bouts de chandelle pour des fiches de paie de misère, Barbara, éducatrice spécialisée dans un externat médico-éducatif pour enfants, une association d’intérêt public, ne le supporte plus : « On demande aux patients de venir même s’ils sont malades pour que leur repas puisse être facturé, des distributeurs de savon manuels, moins chers, ont été installés mais les enfants avec des problèmes moteurs ne peuvent les utiliser… Nous voudrions aussi suivre des formations pour gérer les situations de crise comme on se fait casser la gueule tous les jours, mais ça coûte de l’argent. Les petits patients ne sont pas la priorité de la direction », s’agace la jeune femme, qui émarge à 1 800 euros par mois.

Elle résume : « Je fais un accompagnement pas qualitatif et en plus, je suis dans le rouge tout le temps. » Une nouvelle mobilisation est prévue mercredi 27 mai devant le ministère de la Santé pour exiger la réouverture des négociations, notamment salariales.

 mise en ligne le 27 mai 2026

Dans le quartier de Silwan, à Jérusalem-Est, « la torture » des démolitions

Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

Les autorités israéliennes intensifient les démolitions dans les quartiers palestiniens de Jérusalem. Fakhri et Amina Abou Diab résistent depuis deux ans sur le terrain de leur maison rasée. Autour d’eux, des centaines de familles vivent sous la menace des bulldozers.

Jérusalem-Est occupée.– La valise est prête, stationnée devant le préfabriqué bâti à la hâte au fond du jardin. Un salon-cuisine, une chambre, une salle d’eau, d’où jaillissent des psalmodies du Coran.

Il y a deux ans, le 14 février 2024, quand leur maison du quartier palestinien de Silwan, au pied de la Vieille Ville de Jérusalem que les colons israéliens grignotent depuis 1967, a été démolie, Fakhri et Amina Abou Diab, la soixantaine, n’avaient rien pu emporter. Les bulldozers, les soldats et les chiens avaient surgi au petit matin, alors qu’ils étaient encore en pyjama, sans leur laisser le moindre préavis.

Les petits-enfants étaient partis à l’école. Le soir, ils étaient rentrés. La maison, qui rassemblait plusieurs générations sous le même toit, n’était plus que poussière et décombres. Ils avaient éclaté en sanglots, inconsolables, comme les adultes. Leurs parents les avaient embarqués, ils étaient allés se loger ailleurs dans la ville. Définitivement. Avec un bébé d’une semaine. Fakhri et Amina Abou Diab, eux, sont restés là.

Ils ont d’abord fait des feux de camp, tenu quelques jours, avant de prendre une chambre à l’hôtel Dar (la maison, en arabe). C’était l’hiver. « Il faisait trop froid, ce n’était pas tenable. » Puis ils ont construit un préfabriqué au fond du jardin.

Deux ans que leur maison ainsi que leur verger ont été rasés sous leurs yeux. « Personne ne peut ressentir cette torture au plus profond de soi à moins de l’avoir vécu. C’est une destruction de nos âmes », lâche Fakhri Abou Diab. Il n’a pas baissé les bras pour autant.

Campagne d’expropriations

Le voilà avec sa femme, meurtris, éreintés, mais toujours debout sur le terrain de leur vie, celui des ancêtres : 250 mètres carrés où s’épanouissent des rosiers et des oies parmi les ruines. Des années de bataille judiciaire, de nuits sans sommeil, de menaces, d’humiliations.

Ils remboursent encore 43 000 shekels, soit quelque 12 000 euros, le coût de la démolition de leur propre maison. « Non seulement ils détruisent ta maison, mais en plus il faut que tu paies sa destruction », fulmine l’ancien comptable et traducteur, aujourd’hui retraité, devenu porte-parole des familles menacées d’expulsion.

Il veut « rester près de l’odeur de [sa] mère ». Elle se tient là, sur l’un des murs d’enceinte, sourcils froncés, dessinée en grand avec le dôme du Rocher d’Al-Aqsa, contemplant la désolation, déterminée à rester elle aussi sur sa terre. « La Nakba n’a jamais pris fin, elle dure depuis 1948 », insiste Fakhri Abou Diab, ce samedi 16 mai où les Palestinien·nes commémorent l’exil forcé de près d’un million d’entre eux entre 1947 et 1949.

À l’instar du quartier de Sheikh Jarrah, Silwan, 20 000 habitant·es au sud de la mosquée Al-Aqsa, est depuis 1967 la cible des organisations de colons d’extrême droite, soutenues par les autorités israéliennes, notamment El’ad, qui gère la Cité de David, site archéologique et touristique installé au cœur de la zone, et Ateret Cohanim, active à Batn al-Hawa, un autre secteur de Silwan.

Silwan jouxte le mont des Oliviers ainsi qu’Al-Aqsa, troisième lieu saint de l’islam pour les musulmans, le mont du Temple pour les juifs, soit leur site le plus sacré. Dans cette ville berceau des trois religions du Livre, la position du quartier en fait une cible de choix. « Ils font cela pour prendre le contrôle sur Al-Aqsa », assure Fakhri Abou Diab. Depuis des décennies, le régime israélien y mène une campagne d’expropriations et de déplacements afin de judaïser les zones limitrophes de la Vieille Ville.

Les moyens ne manquent pas pour déposséder les Palestinien·nes de leurs terres : lois discriminatoires, absence délibérée de plans d’urbanisme dans les quartiers palestiniens, désignation arbitraire de terrains comme parcs nationaux ou projets d’État. L’ONG israélienne B’Tselem détaille ces pratiques dans son dernier rapport et y voit l’une des facettes du nettoyage ethnique mené dans toute la Cisjordanie. 

Trois projets cristallisent les ambitions coloniales : les fouilles de la rue dite hérodienne, la démolition des maisons d’Al-Bustan et l’expulsion des résidents de Batn al-Hawa.

Al-Bustan (le jardin, en arabe), c’est le cœur de vie de la famille Abou Diab. La municipalité a classé la zone en espace vert non constructible, rendant impossible toute régularisation des logements palestiniens. Le projet officiel, baptisé « Jardin du roi David », prévoit un parc archéologique géré par des colons, un parking et des services réservés à ces derniers.

Entre octobre 2023 et avril 2026, selon les chiffres de B’Tselem, quarante-huit maisons dont celle des Abou Diab ont été démolies à Al-Bustan, sur ordre de la municipalité de Jérusalem. Quatorze l’ont été cette année, en mars et avril, entraînant l’expulsion de cinquante-six résidents, dont vingt enfants. Les 123 familles restantes, soit 1 450 personnes dont 900 enfants, vivent avec l’épée de Damoclès d’une expulsion imminente. Dix-sept ont reçu un ordre de démolition.

Tant et si bien que certains préfèrent prendre les devants, démolir leur propre toit plutôt que de laisser l’armée le faire et de se retrouver à en rembourser le coût pendant des années.

Les familles ont tout essayé, jusqu’à présenter, par la voix de leurs avocats et l’ingénieur civil Yousef Jabbarine, professeur à l’université hébraïque de Jérusalem et à Harvard (États-Unis), un plan alternatif soutenu par l’ONU : déplacer les maisons palestiniennes en arc de cercle autour du futur parc. Il a été rejeté.

Parmi les condamnés, une vieille dame de 97 ans, installée à Al-Bustan en 1969 après avoir été déplacée en 1948 et en 1967. Sa maison est sur la liste. Son médecin a prévenu : si les bulldozers viennent, elle fera un AVC sur-le-champ.

Début février, des bulldozers mandatés par la municipalité de Jérusalem ont anéanti, sans préavis, des murs, des clôtures, des entrepôts, des portails et des commerces appartenant aux riverains. 

« La démolition a été justifiée par l’utilisation abusive d’un arrêté municipal censé autoriser “le dégagement de la voie publique”, dénonce B’Tselem. Or, les structures visées se dressaient depuis des années sur un terrain qui n’avait jamais été classé comme voie publique. Malgré une injonction du tribunal de district ordonnant l’arrêt des démolitions, les bulldozers ont poursuivi la destruction des bâtiments du quartier. »

Ahmad, 76 ans, se prépare à la destruction de sa boutique et de son appartement. Il vit à Al-Bustan depuis soixante ans, montre les ruelles délabrées, abandonnées à la saleté par la municipalité. Une autre manière de chasser les habitants, « qu’on soit musulmans ou chrétiens », dit-il. Il demande si on a vu la vidéo de la religieuse française violemment agressée dans la Vieille Ville par un extrémiste juif le 28 avril. Jetée au sol, elle a été rouée de coups.

Les voisins de Batn al-Hawa sont soumis au même calvaire. Cinquante-trois familles sont menacées d’expulsion, soit 237 personnes parmi lesquelles 130 enfants, selon B’Tselem. Une trentaine peuvent l’être sur-le-champ, le tribunal leur ayant refusé l’autorisation de faire appel, estimant que toutes les voies de recours étaient épuisées.

Des dizaines d’autres sont suspendues aux décisions de justice. Trente-trois ont été expulsées, ces dernières années, soit soixante-dix-sept personnes, dont trente-sept enfants. Dans plusieurs cas, les familles évincées ont même été condamnées à verser aux colons des dizaines de milliers de shekels à titre de dédommagement.

« Il faut se tenir prêts, dit Fakhri Abou Diab. Demain matin, ils peuvent débarquer. Le maire adjoint de Jérusalem [l’ultranationaliste Aryeh King – ndlr] a dit : “De Sheikh Jarrah à Silwan, je ne veux voir aucun Palestinien.” »

Aux façades des maisons menacées, des banderoles représentant des yeux grands ouverts sont accrochées. Elles disent : « Nous voyons. Nous sommes là. Nous existons. » Sur les murs d’une bâtisse détruite, un message a été écrit deux fois, avec le dessin de la mosquée Al-Aqsa : « Nous restons. Nous ne partirons pas. » Sur le chemin de l’école, les gravats des demeures pulvérisées sont devenus un terrain de jeux pour les enfants. 

Les Israéliens nous ont condamnés à mort par tous les moyens.
    
Fakhri Abou Diab

Ce matin de mai, Amina Abou Diab a du mal à garder les yeux ouverts. À cause de la lumière vive. Mais surtout de l’épuisement après toutes ces années de combat. Elle se voit à la rue avec son mari. Assise dans leur propriété, sous le noyer au tronc à moitié sectionné par les démolisseurs, elle murmure : « Cette fois, on aura quelques vêtements de rechange. Tout le reste est sous les décombres. Les jouets, les meubles, la vaisselle, les passeports : ils n’ont rien voulu nous laisser prendre. »

Et en même temps, la vie continue. Le couple jardine, bricole, nourrit les oies, les oiseaux. L’armée leur a ordonné de les faire disparaître d’ici la fin du mois, sinon elle les empoisonnera, comme elle a promis de le faire avec le cheval et l’âne du voisin. Fakhri Abou Diab dit qu’il ouvrira les cages pour que les oiseaux s’envolent.

Il lève les yeux vers les colons qui les dominent et les encerclent, drapeaux israéliens au vent, caméras de toutes parts. « Cela va finir comme à Hébron », craint-il. Érigée en symbole de l’apartheid, la plus grande et la plus riche des villes palestiniennes de Cisjordanie, à une trentaine de kilomètres au sud de Jérusalem, est le laboratoire le plus brutal de la colonisation et de l’occupation. La seule ville « colonisée de l’intérieur » : les colons y sont regroupés dans le centre-ville, et non dans les colonies et les avant-postes alentour.

Le téléphone sonne. Au bout du fil, un habitant pris en étau avec sa femme et leurs enfants, entre deux maisons occupées par des suprémacistes juifs. Il est désespéré, sans argent pour louer un autre bien, vit sous les insultes, les crachats, les jets de pierres. Fakhri Abou Diab se sent bien impuissant. « Les Israéliens nous ont condamnés à mort par tous les moyens », assène-t-il.

 

 mise en ligne le 26 mai 2026

Procédure bâillon : Sophie Binet et Fabien Gay poursuivis par Tefal en diffamation

Naïm Sakhi sur www.humanite.fr

La secrétaire générale de la CGT, mise en examen pour diffamation publique, avait dénoncé la « répression patronale violente » chez le fabricant d’articles culinaires, sur fond de lutte contre la pollution aux PFAS, lors d’un débat à la Fête de l’Humanité.

Sophie Binet est de nouveau ciblée. Le lundi 25 mai, la secrétaire générale de la CGT a annoncé sa mise en examen pour diffamation, à la suite d’une plainte de l’entreprise Tefal, à l’occasion d’une intervention à la Fête de l’Humanité. Fabien Gay, directeur de publication du journal l’Humanité, est également mis en examen pour diffamation.

« Les luttes environnementales sont maintenant parmi les plus réprimées, avec le plus de violence. À Tefal, je suis très fière que la CGT ait eu la force de dénoncer les PFAS et d’expliquer qu’il ne fallait pas céder au chantage à l’emploi mais qu’il fallait transformer le modèle productif de l’entreprise pour défendre l’emploi à moyen et long terme », déclarait alors la cégétiste, lors d’un débat au Forum social, samedi 13 septembre 2025.

Avant d’ajouter : « J’étais à Tefal la semaine dernière avec mes camarades pour soutenir la CGT, qui fait face à une répression patronale violente, puisque notre camarade Ouria Belaziz, coordonnatrice de la CGT Tefal, a été sanctionnée par la direction. » Cette dernière a fait l’objet d’un avertissement, après une prise de parole sur la présence de polluants éternels (PFAS) dans les accessoires fabriqués par le groupe. La CGT conteste la sanction auprès des prud’hommes. Une audience est prévue le 4 juin prochain.

Sophie Binet maintient ses accusations, Tefal réfute toute répression

Invitée des 4 vérités sur France 2, Sophie Binet maintient ses accusations : « Par cette procédure, Tefal confirme l’ampleur de la répression. L’entreprise confirme qu’elle essaie de bâillonner les syndicalistes qui s’expriment sur les conditions de travail ou l’impact environnemental des productions. »

Auprès de l’AFP, Tefal soutient « avoir engagé une procédure judiciaire contre Madame Binet et (les) coauteurs » des propos incriminés, et note que « cette procédure concerne des accusations publiques graves et erronées visant l’entreprise, que Tefal conteste fermement ». Le groupe « réfute toute accusation de répression syndicale » et assure qu’il ne « s’agit pas de remettre en cause la liberté syndicale, le droit de critique ou le débat public » mais estime que « la liberté d’expression ne permet pas d’imputer à une entreprise des faits inexacts », selon l’industriel.

En décembre 2025, Sophie Binet avait fait l’objet d’une première mise en examen pour injure publique, après une plainte de Sophie de Menthon, présidente du mouvement patronal Ethic. La secrétaire générale de la CGT avait qualifié de « rats qui quittent le navire » les chefs d’entreprises délocalisant les unités de production, sur fond de casse industrielle. Au 30 mars, la CGT dénombrait 550 plans sociaux sur plus de 400 sites.

Plus de 1 000 cégétistes poursuivis

Avec ces deux mises en examen en six mois, la dirigeante syndicale dénonce, sur France 2, l’émission d’un « signal de répression ». Ainsi, selon la cégétiste, « un signal d’ensemble est envoyé. Sur cette base, la quasi-totalité des syndicalistes du pays pourrait être mise en examen ». Elle réclame une loi pour « protéger la liberté d’expression et les libertés syndicales aujourd’hui en danger ».

Depuis le 1er avril 2023, la CGT dénombre plus de 1 000 militants et cadres inquiétés par des poursuites judiciaires ou disciplinaires, dont cinq dirigeants confédéraux. La centrale avait organisé un meeting à ce sujet, le 4 février. À cette occasion, la Confédération internationale des syndicats (ITUC-CSI) avait annoncé déposer une plainte devant l’Organisation internationale du Travail (OIT) pour « dénoncer une procédure-bâillon et les atteintes aux droits syndicaux qui ont lieu en France ».


 


 

PFAS et répression syndicale : le syndicalisme au-delà de l’entreprise

sur www.regards.fr

La secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a annoncé ce lundi sa mise en examen pour « diffamation » à la suite d’une plainte déposée par la direction de Tefal, qui lui reproche d’avoir dénoncé une « répression patronale violente » contre une militante ayant alerté sur la présence de PFAS dans la production ; une procédure que la dirigeante considère comme une atteinte aux libertés syndicales et une tentative de faire taire les critiques sur les conditions de travail et les impacts environnementaux. Cela rappelle que la CGT n’est décidément pas seulement un espace où l’on défend l’emploi et les salaires mais un syndicat qui considère sans étroitesse la défense “des intérêts moraux et matériels” de ses mandants. Les syndicats s’imposent comme des acteurs centraux des enjeux démocratiques contemporains… en particulier celui de la transformation écologique de l’industrie.

 mise en ligne le 26 mai 2026

Face au fiasco
de la guerre états-unienne,
la victoire d’étape de l’Iran

Jean-Pierre Perrin surwww.mediapart.fr

Téhéran et Washington seraient sur le point de signer un accord intérimaire. Une reprise des négociations pendant 60 jours est attendue. Tout ce qui est épineux et conflictuel, comme le dossier nucléaire, a été reporté à la seconde phase.

Dans la confrontation avec les États-Unis et Israël, le régime iranien n’avait qu’un seul but : survivre à tout prix. Dès lors qu’un accord intérimaire avec Washington semble sur le point d’être conclu, sans que Téhéran ait cédé sur aucun des principaux points de tension qui paralysaient les négociations, non seulement la République islamique a réussi à son pari mais elle paraît sortir gagnante du conflit.

Les dirigeants iraniens n’ont ainsi reculé ni sur la question nucléaire, ni sur celle des missiles balistiques ou le soutien à leurs mandataires, le Hezbollah libanais, les milices islamistes chiites irakiennes et les houthis du Yémen.

En marge d’un déplacement en Inde, le secrétaire d’État Marco Rubio a évoqué une possible « bonne nouvelle » dans la journée de dimanche. L’accord ne devrait cependant pas être signé ce même jour. Selon un responsable de l’administration Trump, cité anonymement par le site américain Axios, il reste encore plusieurs « détails » à régler : « Les discussions vont et viennent sur certaines parties de l’accord. Il y a des formulations qui sont importantes pour nous et d’autres qui le sont pour eux. »

Sur son réseau Truth Social, Donald Trump a été très prudent : « L’un des pires accords jamais conclus par notre pays a été l’accord sur le nucléaire iranien proposé et signé par l’administration Obama. Cet accord ouvrait la voie directe à la mise au point d’une arme nucléaire par l’Iran. Il n’en va pas de même pour l’accord actuellement négocié avec l’Iran par l’administration Trump. Les négociations se déroulent de manière ordonnée et constructive, et j’ai demandé à mes représentants de ne pas se précipiter pour conclure un accord car le temps joue en notre faveur. »

« Nos relations avec l’Iran deviennent beaucoup plus professionnelles et productives. Ils doivent toutefois comprendre qu’ils ne peuvent ni développer ni se procurer d’armes nucléaires ou de bombes », a-t-il poursuivi.

Du côté iranien, les responsables restent encore très circonspects. Les négociateurs n’ayant aucun pouvoir de décision, le processus nécessite de multiples niveaux d’approbation institutionnelle, ce qui devrait demander plusieurs jours, avant d’être finalisé par deux instances incontournables : le Conseil suprême de sécurité nationale iranien (CSSN), puis le Guide suprême Mojtaba Khamenei, qui, croit savoir Axios, aurait déjà accepté les grandes lignes de l’accord.

Militarisation du régime

D’après certaines informations circulant dans les cercles internes du régime, un des responsables les plus radicaux, Saeed Jalili, qui représente le Guide au sein du CSSN, aurait cessé d’assister régulièrement aux réunions de cette institution, sans qu’on en sache la raison : points de désaccord internes sur la gestion des négociations ? Ou marginalisation de l’aile la plus extrémiste dans le processus décisionnel actuel ?

Pour l’équipe diplomatique iranienne, qui, pour la première fois dans ce type de discussions, comprend plusieurs généraux du Sepah-e Pasdarans, le Corps des Gardiens de la révolution, signe de la militarisation du régime, l’accord semble cependant en bonne voie. Le porte-parole du ministère iranien des affaires étrangères avait affirmé samedi que Téhéran était en « phase de finalisation » d’un protocole d’accord.

« Cela ne signifie pas nécessairement que nous et les États-Unis parviendrons à un accord sur les questions importantes », avait nuancé Esmaïl Baghaï. « Pour les Romains, Rome était le centre incontesté du monde. Pourtant, les Iraniens brisèrent cette illusion : lorsque Marcus Julius Philippus [Philippe l’Arabe – ndlr] marcha vers l’est contre la Perse, la campagne ne se solda pas par une victoire romaine, mais par une paix établie selon les conditions sassanides », a ironisé Esmaïl Baghaï, laissant entendre que le processus en cours se ferait aux conditions de la République islamique.

Cet accord intérimaire, s’il est effectivement signé, éloigne la perspective d’une reprise du conflit, du moins pendant soixante jours, durée pendant laquelle les négociations se poursuivront. Cependant, les responsables militaires du régime restent très prudents quant à l’issue de celles-ci. Le chef d'état-major et coordinateur adjoint de l’armée, Habibollah Sayyari, a ainsi déclaré dimanche que les forces armées de son pays étaient prêtes à faire face à une éventuelle nouvelle attaque contre l’Iran : « Nous avons heureusement de nombreux commandants compétents capables de contrôler le terrain », capables aussi, a-t-il ajouté, de remplacer ceux qui seront tués.

Déjà, plusieurs manifestations, organisées par le régime, ont célébré la « victoire », notamment dans la grande ville portuaire d’Abadan, sur le golfe Persique.

Une paix profondément imparfaite

Ce que le régime voulait à tout prix éviter, c’est que l’accord donne l’impression d’une capitulation ou d’une humiliation, ce qui aurait fragilisé les partisans de la négociation, renforcé la base la plus radicale mais aussi démoralisé sa clientèle, qui a énormément souffert du conflit, en particulier de la phénoménale crise économique.

À ce stade des négociations, tout ce qui était épineux et conflictuel a été remis à la seconde phase. L’accord ne dit rien des 440 kg d’uranium enrichi à 60 % dont Washington réclamait à grands cris la cession, ni du maintien pour l’Iran d’un « droit à l’enrichissement », un point ultra-sensible pour le régime, ni encore des capacités balistiques iraniennes ou de la capacité de projection des Gardiens de la révolution grâce aux milices qui sont sous leur contrôle au Proche et Moyen-Orient.

« Voilà ce qui arrive quand on décide de mener une guerre mal conçue et qu’elle se transforme en une “paix” de nécessité profondément imparfaite. Les objectifs de guerre initiaux, irréalisables, sont abandonnés et il n’y a plus guère de marge de manœuvre pour garantir ce qui compte vraiment : limiter le programme nucléaire iranien et maintenir l’ouverture permanente du détroit [d’Ormuz]. Quelle déception ! », a commenté sur le réseau X Aaron David Miller, chercheur principal à la Fondation Carnegie et ancien négociateur au département d’État, sous des administrations républicaines et démocrates. 

La question du détroit d’Ormuz

Effectivement, sur le détroit d’Ormuz, là encore, Téhéran n’entend pas faire de véritables concessions : « Nous réaffirmons que le détroit d’Ormuz restera sous la gestion et la souveraineté complètes de l’Iran, même en cas de conclusion de tout accord futur. » Téhéran insiste aussi dans un communiqué sur le fait que « les prérogatives de détermination des itinéraires de passage, des calendriers et de délivrance des licences maritimes constituent un droit souverain absolu exclusivement entre les mains de Téhéran. »

Ce qui fait dire à Dan Shapiro, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël sous Barack Obama, puis ex-directeur pour le Moyen-Orient au Conseil de sécurité nationale des États-Unis révoqué par Donald Trump, qu’il s’agit d’un « accord profondément défaillant, risquant de créer de sérieux coups stratégiques pour toute confrontation future avec l'Iran ».

« Mais, ajoute l’ancien diplomate, compte tenu des options dont disposait réellement le président Trump, c’était probablement le choix le moins mauvais : un blocus naval n’aurait pas forcé l’Iran à se rendre, revenir à la guerre aurait causé des dommages économiques massifs sans garantie de capitulation iranienne. »

Finalement, a-t-il ajouté sur X, si Trump a été contraint d’accepter les conditions de l’Iran, c’est parce que les alternatives étaient encore pires : « C'est un accord très mauvais mais il était peut-être la meilleure option disponible après une campagne qui est devenue un fiasco stratégique, construit sur une profonde mécompréhension du régime iranien, et qui a probablement produit un Iran plus extrême et plus déterminé. Israël et les États-Unis n’ont peut-être pas réussi à renverser le régime iranien mais ils ont brisé la fragile stabilité du Golfe et, dans une mesure significative, la stabilité de l’économie mondiale, sans obtenir de changement de régime en Iran à ce stade. »

   mise en ligne le 25 mai 2026

Santé : le Béarn se mobilise pour sauver la Polyclinique de Pau Pyrénées

Cécile Rousseau sur www.humanite.fr

Santé. Alors que 161 suppressions de postes ont été annoncées au sein de l’établissement de soins, un comité de défense vient de se créer pour combattre cette dégradation inédite de l’accès aux soins dans le Béarn.

Face au coup de massue, la riposte s’organise. Quatorze associations, organisations syndicales et partis politiques ont acté la semaine passée la création d’un comité de défense pour exiger le maintien en l’état de la Polyclinique Pau Pyrénées (Pyrénées-Atlantiques). L’annonce le 7 mai de 161 suppressions de postes sur 542, de la fermeture d’un des deux sites (celui de Marzet) ainsi que la disparition de certains services comme l’oncologie, la maternité, la rééducation et les urgences (qui deviendraient une antenne ouverte en journée), a provoqué une onde de choc chez les soignants comme les usagers béarnais.

Où iront les patients si les urgences ferment après 20 heures ?

Dès le mois de septembre, toute l’offre de soins d’un bassin de 450 000 habitants se retrouverait fragilisée. « Le site de Navarre (le second de la polyclinique) est censé récupérer certaines des activités tout comme le Centre Hospitalier de Pau. Mais on ne voit pas comment : le week-end dernier, des patients ont déjà dû être transférés dans le département voisin faute de places. Il faut donc que la mobilisation monte en pression. On a vu des cas de cliniques sauvées grâce à la volonté politique », lance Annie Séguier, secrétaire de l’Union départementale CGT.

Comme le déplore Elodie Lastinère, déléguée syndicale CFDT et élue au CSE : « Ils ne veulent garder que les activités ultra-rémunératrices comme la chirurgie ambulatoire et les chimiothérapies. Pour les malades du cancer, ils ne veulent plus de l’oncologie en hospitalisation et des soins médicaux et de réadaptation (SMR)…. On ne sait pas non plus où vont atterrir les 900 à 600 femmes qui accouchent chaque année. Ni où vont aller les usagers si les urgences ferment après 20 heures… »

Cinq directeurs en six ans

Depuis le 14 avril, date du placement en redressement judiciaire, les syndicats CGT et CFDT ainsi que leurs soutiens dénoncent une mauvaise gestion ayant conduit aux 2,7 millions de déficit d’exploitation en 2025 et à 16 millions d’euros de dettes. Pour beaucoup, le rachat de la polyclinique par GBNA (Groupe Bordeaux Nord Aquitaine), en 2020, aurait accéléré sa chute. « Il y a eu cinq directeurs en six ans. Nous n’admettons pas que pour rétablir le taux de profits, les établissements soient ainsi sacrifiés, dénonce Ivan Lanta, adjoint communiste à la ville de Pau et fer de lance du comité de défense. Les deux cliniques Marzet et Navarre existent depuis des décennies et n’avaient jamais connu de telles difficultés. »

D’autres décisions stratégiques restent en travers de la gorge des salariés : « GBNA a acquis encore trois cliniques après nous. Ils ont eu la folie des grandeurs en voulant s’étendre, pointe Julie, une infirmière. Ils ont aussi déplacé le service d’urgences qui marchait bien au centre-ville juste à côté du centre hospitalier, ce qui a fait baisser son activité. Partout, les conditions de travail se sont dégradées. Les chirurgiens ont la pression pour remplir au maximum le planning des interventions.»

Un contexte de fragilité structurelle

En 2020, la vente à la société Icade santé des murs de la clinique Navarre pour 35 millions d’euros a également contribué à plomber les comptes. « Dans un premier temps, cela a généré du cash, souligne Elodie Lastinère. Mais le fait que nous devions désormais payer 5 millions d’euros de loyers à Icade nous enfonce. GBNA n’a pris aucune initiative pour redresser la barre. Nous n’avons pas non plus d’informations sur la santé financière du groupe.»

Contactée par l’Humanité, une source proche de la direction de la Polyclinique assure qu’en 2020, la reprise par GBNA s’était opérée « dans un contexte de fragilité structurelle préexistante ». Cette source met en avant des causes générales pour justifier la situation : « Comme l’ensemble des établissements de santé privés en France, la Polyclinique de Pau-Pyrénées a été frappée de plein fouet par deux chocs : une inflation structurelle de l’ordre de 12 à 14 % non compensée par les tarifs, et un modèle de financement régulé qui n’a pas permis d’absorber ces tensions. »

Une manifestation le 30 mai pour sauver ce pilier de l’offre de soin

Dans le Béarn, alors que d’autres hôpitaux comme celui d’Orthez et d’Oloron Sainte-Marie sont en souffrance, pas question de laisser ce pilier de l’offre de soins s’écrouler, ni d’abandonner autant de soignants en rase campagne. « L’ambiance de travail est anxiogène, constate Julie, infirmière. Tout le monde ne réussira pas à retrouver un emploi dans la zone. C’est pour ça que nous devons continuer à nous battre pour leur maintien. »

Cette semaine, le comité de défense appelle à une conférence de presse mercredi, puis vendredi 29 mai à un rassemblement devant l’Agence régionale de santé (ARS), avant une manifestation samedi 30 mai. Comme le résume Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, dans son communiqué de soutien : « C’est par la lutte et ensemble – usagers, salarié.es, élu.es du territoire – que nous arriverons, à Pau comme ailleurs, à faire reculer les logiques marchandes et à défendre l’intérêt général. »

   mise en ligne le 25 mai 2026

Trains : l’État a cru au
« pouvoir magique » de la concurrence... et c’est un fiasco

Par Erwan Manac’h sur https://reporterre.net/

Deux sénateurs de droite dressent un bilan critique de la libéralisation du rail : coûteuse pour les finances publiques, elle fait courir le risque d’une « balkanisation » du réseau et de l’abandon des petites dessertes.

Le réseau ferré français vit depuis une quinzaine d’années un véritable big bang, avec la fin du monopole de la SNCF. Le résultat n’est pas glorieux, selon un bilan d’étape publié le 19 mai par deux sénateurs, Marie-Claire Carrère-Gée (Les Républicains) et Hervé Maurey (Union centriste), au nom de la Commission des finances. Ces parlementaires ne peuvent pas être soupçonnés d’accointance avec les syndicats de cheminots et experts du ferroviaire qui dénoncent, depuis l’origine, les fausses promesses et le mirage néolibéral de la concurrence. Au terme d’un travail de contrôle budgétaire étalé sur un an, ils rejoignent pourtant leurs analyses.

« Une série de forces centrifuges menacent la cohérence du réseau ferré et pourraient, à terme, fragiliser l’attractivité du train », écrivent les sénateurs, accusant clairement les services de l’État d’impréparation. « En raison d’une confiance excessive dans le "pouvoir magique" de la concurrence, des problématiques majeures, pourtant identifiées de longue date, ont été mises de côté. »

Les concurrents ne se précipitent pas

Flixtrain, Railcoop, Thello, Midnight Trains… Depuis le début du processus, on ne compte plus les compagnies qui ont fini par jeter l’éponge. Et pour cause, selon les chiffres du rapport sénatorial, il faut au moins 1 milliard d’euros d’argent frais pour pouvoir se lancer dans le ferroviaire.

Pour l’heure, seules deux compagnies publiques de nos voisins italiens et espagnols ont réussi à s’immiscer sur le réseau français. Elles perdent beaucoup d’argent malgré le fait qu’elles se limitent à des liaisons profitables. Trenitalia a perdu en 2024 un total de 70 millions d’euros, presque le double de ce que lui rapporte la vente de billets [1], notamment à cause de l’interruption du Paris-Milan causé par un éboulement en vallée de la Maurienne en août 2023. La compagnie n’évite la faillite que grâce à l’argent de sa maison mère italienne et indirectement aux subventions du gouvernement italien et de l’Union européenne.

Une logique similaire est à l’œuvre en Espagne, avec cette fois la SNCF et sa filiale Ouigo España, épongeant de lourdes pertes (44 millions d’euros en 2024) avec l’argent des usagers français.

Les petites lignes et dessertes non rentables menacées

Dans un monde où le train est un service commercial comme un autre, la SNCF et ses concurrents sont conduits à maximiser leurs profits, en « écrémant » les lignes les moins rentables pour se concentrer sur les « vaches à lait » que sont le Paris-Lyon-Marseille ou le Paris-Strasbourg, selon l’expression d’usage à la SNCF. Ces « petites lignes », requalifiées « lignes vitales » par l’Alliance écologique et sociale qui tente de mobiliser pour leur survie, étaient autrefois financées grâce aux recettes engendrées par la SNCF sur les tronçons rentables — qui représentent à peine un tiers des dessertes selon la compagnie.

Cela est directement menacé par la libéralisation, comme ne cesse de le rappeler la SNCF ces derniers mois. « Le financement des dessertes TGV d’aménagement du territoire coûterait chaque année entre 150 et 200 millions d’euros à SNCF Voyageurs », estiment les deux sénateurs.

Le recul du service public ferroviaire est déjà quantifié par l’Autorité de régulation des transports : entre 2017 et 2024, le volume global d’arrêts en gare de rames TGV a reculé de 8 %. C’est même -12 % dans les agglomérations de moins de 700 000 habitants.

Faute d’aides financières et dans un contexte de pénurie de rames, la SNCF va continuer à « écrémer ». Ces lignes dites « d’aménagement du territoire » risquent de « mourir à petit feu », alertent les Sénateurs, et « rien n’a été prévu pour résoudre ce problème ».

C’est également une des principales conclusions d’un autre rapport accablant sur le bilan de la concurrence, remis en décembre 2025 aux élus du personnel du groupe SNCF par le cabinet d’expertise Groupe 3E. Dans ce document interne que Reporterre a pu consulter, les experts observent qu’un important lobbying des compétiteurs de SNCF Voyageurs a retardé toute prise de décision du ministère des Transports sur ce sujet sensible des petites lignes. « Trenitalia France, Renfe et Velvet ont pesé de tout leur poids pour un statu quo qui pénalise clairement SNCF Voyageurs, seul opérateur à devoir exploiter des liaisons déficitaires », écrivent les experts.

Une cure de productivisme côté TER… Qui fait des dégâts

L’un des rares satisfecit formulé par les sénateurs concerne le coût d’exploitation des TER. Lors des appels d’offres passés par chaque région, les prix proposés par les filiales de la SNCF et de ses concurrents s’affichent en baisse de « plus de 20 % ».

Ces baisses – imposées par les régions dans leurs appels d’offres – s’expliquent en grande partie par une profonde refonte de l’organisation du travail (émiettement de la SNCF en centaines de filiales de droit privé, pression au résultat, polyvalence des agents). « Une plus grande souplesse », applaudissent les Sénateurs.

Cette « rationalisation » est néanmoins synonyme de « déshumanisation » des gares, souligne le Groupe 3E dans son expertise de décembre 2025, avec moins d’agents et de guichets et des gares qui ferment.

La souffrance professionnelle à la SNCF a également atteint un seuil d’alerte, ces derniers mois, suite à ces réorganisations en cascade, selon l’alerte des 4 syndicats représentatifs.

Les bons chiffres du TER cachent également des nouveaux coûts importants. Les régions ont dû acquérir le matériel, construire une vingtaine de nouveaux centres de maintenance, recruter des experts des sujets ferroviaires et mobiliser de coûteux cabinets de conseils pour border juridiquement leurs appels d’offres. Elles ont créé pour ce faire des Sociétés publiques locales dédiées aux TER et dotés de « moyens extravagants qui interrogent, dans un contexte de finances régionales pressurisées », selon les experts du Groupe 3E (1,2 milliard d’euros pour la région Grand Est, 1,4 Mrd€ dans les Hauts-de-France, etc.). « Ces entités ont levé des montants colossaux de dettes pour exercer leur rôle », souligne-t-ils.

Comme les candidats ne se précipitent pas, en raison notamment des coûts que représente l’élaboration d’une offre (2 à 3 millions d’euros selon Transdev), les régions proposent désormais d’indemniser les candidats déchus avec des montant en constante inflation : jusqu’à 600 000 euros en région Grand-Est.

« Ces indemnités constituent des sorties d’argent public "pour rien", dans une période où ces montants auraient pu financer un développement de l’offre ferroviaire », observent les experts du Groupe 3E, qui relèvent des montants records d’indemnités à 1,2 million d’euros sur les appels d’offres des lignes J et N du Transilien.

Une extraordinaire complexité qui coûte cher

« Le passage d’un monopole à un système concurrentiel induit des désoptimisations liées à une réduction des économies d’échelle, constatent également les sénateurs. Ces coûts sont souvent sous-estimés voire ignorés ». Les missions que la SNCF mutualisait à l’échelle nationale doivent être recréées région par région et filiale par filiale.

C’est vrai pour l’entretien des rames, autrefois géré pour plusieurs régions, qu’il faut désormais assumer localement, ou pour la billettique : chaque région a développé sa propre application de vente de billets, ce qui engendre des frais inutiles (40 millions d’euros en région Sud, par exemple) et rend l’offre illisible. « La fragmentation du système résultant de la concurrence risque d’affecter la fluidité des voyages, écrivent les sénateurs. Ils présentent même « des risques de "balkanisation" insuffisamment pris au sérieux ».

Cette complexification n’arrange pas non plus la situation, déjà tendue, du côté des usines qui fabriquent les trains. Les retards de livraison qu’accuse Alstom ont été accentués par l’« archipélisation » de l’offre TER. « Si chaque [région] souhaite avoir son propre train, le système pourrait devenir ingérable », préviennent les parlementaires.

« La France se retrouve désormais dos au mur. »

Il est donc urgent, pour les deux sénateurs, de renforcer le pilotage du réseau ferroviaire. Les services de l’État (DGITM) devraient endosser la casquette d’« intégrateur » de « garant et de superviseur du système ». « La France se retrouve désormais dos au mur », insistent-ils, car « des risques sérieux pèsent sur l’avenir du ferroviaire » si rien n’est fait. Les professionnels du secteur estiment déjà qu’environ 15 % de la demande n’est pas satisfaite sur le réseau TGV, à cause d’un début de saturation du réseau et d’une pénurie de rames.

Tous ces signaux font craindre un extraordinaire gâchis, face à l’appétence des Français pour ce mode de transport écologique, qui se confirme chaque année à travers les fréquentations record enregistrées par la SNCF Voyageurs.

 

   mise en ligne le 24 mai 2026

À Paris, la grève des coiffeuses du boulevard de Strasbourg leur permet d’être régularisées

Pierre Jequier-Zalc sur www.mediapart.fr

Après deux mois et demi de grève et d’occupation de leur salon de coiffure, les neuf travailleuses sans papiers du 65 boulevard de Strasbourg ont été régularisées par la préfecture de police en tant que victimes potentielles de traite des êtres humains.

Un combat de soixante-dix-huit jours, pour une victoire. Mardi 19 mai, les travailleuses du salon de beauté et de coiffure afro du 65 boulevard de Strasbourg, dans le Xarrondissement, ont levé l’occupation de leur lieu de travail, après deux mois et demi de grève. La préfecture de police de Paris a délivré des titres de séjour aux neuf travailleuses sans papiers du salon – sur treize employées.

« Je n’en reviens toujours pas. Je suis très, très émue, souffle Bintou Fadimatou, esthéticienne depuis cinq ans à Sabadou & Jade. Enfin, on va pouvoir sortir de la vulnérabilité, après des années à souffrir et à tourner en rond pour essayer d’avoir des papiers. » La salariée témoigne de la fierté de « l’unité » des employées du salon qui ont lutté « sans division » pendant plus de deux mois. « Leur détermination a été sans faille », se réjouit la CGT dans un communiqué de presse.

C’est le 3 mars que l’ensemble des salariées du salon avaient décidé de débuter ce mouvement social, après des années d’exploitation que Mediapart a racontées en détail.

Horaires à rallonge, absence de protection face aux produits chimiques, pas de congés payés, salaires impayés, extorsion de 250 euros pour obtenir des bulletins de paie… La liste des graves manquements au droit du travail est longue comme le bras. « J’acceptais tout pour pouvoir avoir un titre de séjour et offrir une belle vie à ma petite de 6 ans », racontait, début avril, Bintou Porogo, coiffeuse.

C’est elle qui a pris attache avec la CGT, après des mois de salaires impayés. « Je n’avais plus d’espoir. C’est pour cela que j’ai eu le courage de faire ça », confiait-elle. Le syndicat a permis l’organisation des travailleuses et la préparation minutieuse de ce mouvement de grève et d’occupation, douze ans après une grève similaire au numéro 57 du même boulevard.

À l’époque, ce mouvement social avait fait date. Pour la première fois, un employeur avait été condamné pour traite des êtres humains alors que ce délit était, jusque-là, réservé aux dossiers d’esclavage domestique ou de proxénétisme. « C’est une grande victoire, et surtout une première dans le monde du travail collectif », se félicitait, à l’issue de cette condamnation, Maxime Cessieux, avocat de la CGT Paris.

Une qualification pénale qui permet une régularisation de droit

Une victoire qui a fait office d’exemple. Depuis, les poursuites – et les condamnations – d’employeur pour traite des êtres humains se sont développées, comme dans l’affaire des salariés sans papiers exploités dans les vignes champenoises en septembre 2023.

Loin d’être anodine, cette qualification pénale est un enjeu central pour les travailleurs et travailleuses sans papiers. En effet, lorsque la traite des êtres humains est retenue par le parquet, cela leur permet d’obtenir, de droit, un titre de séjour temporaire tout au long de la procédure pénale. En cas de condamnation définitive de l’employeur, les salarié·es victimes obtiennent une carte de résidence d’une durée de dix ans.

C’est ce cadre légal qui a permis aux neuf travailleuses d’obtenir un premier titre de séjour, en tant que victimes potentielles de traite des êtres humains, après leur dépôt de plainte, il y a quelques semaines. « On a été prises très au sérieux par la préfecture, qui a réagi plutôt rapidement », se félicite Adèle Tellez, cosecrétaire générale de la CGT de Paris. Désormais, c’est au parquet de Paris de décider s’il retiendra, dans ses poursuites, la qualification pénale pour traite des êtres humains.

Cette procédure pour obtenir un titre de séjour a permis d’éviter les méandres de la circulaire Retailleau, qui a remisé la circulaire Valls aux oubliettes. Depuis sa mise en place, se faire régulariser par le travail est devenu un parcours du combattant, avec des critères plus complexes et flous laissant bien souvent la décision à la discrétion des préfets et préfètes.

Un simple chiffre : sur les neuf premiers mois de 2025, les régularisations par le travail ont baissé de 54 %. Les « nouveaux critères sont autant de manifestations d’une logique de suspicion et d’une volonté de tri [et] d’exclusion », s’inquiétait, après sa mise en place début 2025, la Cimade.

Pour les travailleuses, une nouvelle vie

Après cette victoire par la grève, la suite de l’affaire se déroulera devant les tribunaux. Car si les travailleuses ont été régularisées, elles sont loin d’avoir récupéré l’intégralité de leur dû (heures supplémentaires, salaires impayés, congés payés, etc.).

« Le combat n’est pas terminé, on veut que nos droits soient totalement restitués, et que notre patron soit condamné », note Bintou Fadimatou. Depuis le 7 mai, l’entreprise a été liquidée par le tribunal de commerce. En plus de la procédure au pénal, une autre au civil est également en cours.

On sait que ces situations de surexploitation existent dans un certain nombre d’autres endroits.
 Adèle Tellez, cosecrétaire générale de la CGT de Paris

En attendant que passe le temps long de la justice, les travailleuses commencent, doucement, à se projeter dans leur nouvelle vie. « J’ai plein de projets, de choses que j’aimerais faire », sourit Bintou Fadimatou. Une chose est sûre, elle veut changer de métier.

« J’aimais mon travail d’esthéticienne, mais avec ce qu’il s’est passé, il ne m’en reste que du dégoût. » La jeune femme aimerait s’orienter vers le secteur du soin ou de la petite enfance. « Cette grève m’a donné le goût de la solidarité. Je veux faire un métier qui aide les gens », explique-t-elle.

Mardi 19 mai au matin, l’occupation du salon a pris fin. Après soixante-dix-huit jours et un petit pincement au cœur. « Cet endroit est devenu un lieu important et extraordinaire de syndicalisme, en plein cœur de Paris, donc forcément, il y a de l’émotion quand on le quitte », raconte Adèle Tellez.

Pour la cégétiste, cette grève leur « a appris plein de choses ». « On sait que ces situations de surexploitation existent dans un certain nombre d’autres endroits. Désormais, il faut que cette grève nous serve à aller plus loin, pour protéger tous et toutes les salarié·es victimes. »

Elle souhaite discuter rapidement de cette situation avec la mairie d’arrondissement et la préfecture de police. « Pour les protéger, il faut les régulariser. C’est cela qui fait sortir les salarié·es de la précarité », poursuit Adèle Tellez. 

Les employées du salon, de leur côté, ont adhéré à la CGT. Et ne comptent pas oublier cette lutte. Bintou Fadimatou conclut : « Maintenant qu’on a gagné, on va pouvoir vivre et apporter notre soutien à toutes les personnes qui sont surexploitées. » 

Boîte noire

La très grande majorité des personnes travaillant dans ce salon de coiffure et de beauté étant des femmes, l’ensemble de l’article a été genré au féminin

   mise en ligne le 24 mai 2026

Liban, Iran, Taïwan… la paix est-elle possible ?

Francis Wurtz sur www.humanite.fr

Que ce soit au Liban, en Iran et dans le golfe Persique, ou encore à Taïwan, une paix durable est parfaitement possible. Mais à quel prix ?

Le Liban, tout d’abord, pris dans une nasse dont on parle trop peu. « Beyrouth face au piège : un plan américain de désarmement ou une (nouvelle) guerre élargie », titrait le 13 mai le grand quotidien libanais « l’Orient-le Jour ». Relayant fidèlement les injonctions de Netanyahou, Washington réitère, en effet, auprès des autorités libanaises l’exigence de retirer les armes au Hezbollah, sous peine de subir un nouveau déferlement de mitraille de la part d’Israël. Les « négociations » entre le Liban occupé et l’occupant israélien se sont déroulées dans cet esprit – à Washington – et ont abouti dans l’immédiat à une prolongation de quarante-cinq jours du « cessez-le-feu », aussitôt violé par Israël, comme ce fut systématiquement le cas depuis le début de la « trêve », il y a un mois.

Rappelons que le gouvernement libanais a recensé pas moins de… 1744 frappes aériennes, tirs d’artillerie, dynamitages, tirs d’obus phosphoriques, etc., en l’espace de vingt-deux jours, touchant de nombreux civils, des journalistes et des équipes de secours, au mépris du droit international humanitaire et des conventions de Genève. Quant au Hezbollah – né en 1982 à la suite de l’occupation (déjà !) du Liban par Israël –, le lancement de ses roquettes sur le nord d’Israël doit naturellement cesser.

Mais son désarmement, s’il est souhaitable – par la négociation – dans un Liban souverain et démocratique, est tout simplement irréaliste tant qu’Israël occupe et ravage le pays ! Pour qui recherche une paix durable, la pression prioritaire – sanctions et négociations – doit donc être exercée sur celui qui est à l’origine du problème : le pouvoir israélien.

L’Iran et le Golfe, ensuite, où le pire n’est, hélas, plus exclu. L’hypothèse de la possession à moyen terme par Téhéran de l’arme nucléaire constitue, certes, un problème réel, comme toute prolifération de cette arme, en général. Mais à ce stade, il s’agit d’un prétexte pour justifier l’escalade de la guerre sans issue dans laquelle s’enlise « l’armée la plus puissante du monde ». Rappelons que le problème du nucléaire iranien avait été réglé pour longtemps par l’emblématique négociation internationale de 2015 et son corollaire : la levée des sanctions contre l’Iran. Quiconque recherche une paix durable dans la région doit agir pour un retour à la seule voie praticable : celle de la négociation.

Taïwan enfin, dont il est beaucoup question depuis le voyage de Donald Trump en Chine. Si une reconquête militaire de l’île est à proscrire, le fait qu’il n’y a « qu’une seule Chine » – et donc que Taïwan ne saurait être considéré comme « indépendant » – est un principe quasi unanimement admis par la communauté internationale, États-Unis et Union européenne compris. Qui sait, du reste, que le parti de l’actuel leader « indépendantiste » de l’île est… minoritaire au Parlement de Taipei ?

L’autre grand parti de l’île (KMT) bloque, à l’inverse, au Parlement le projet d’achat d’armes américaines pour 40 milliards de dollars ! Sa cheffe souhaite « la paix et la réconciliation » avec Pékin, où elle s’est d’ailleurs rendue le mois dernier. Non aux armes, oui au dialogue ! N’écoutons pas les va-t-en guerre : une paix durable est possible !

   mise en ligne le 23 mai 2026 

Tribune Canal + : la CGT et la LDH appellent à « agir pour sortir Bolloré »

Sophie Joubert sur www.humanite.fr

Lors d’une conférence presse organisée à Cannes, ce samedi, les deux organisations et l’avocat Arié Alimi ont appelé à une mobilisation collective contre la discrimination et le blacklistage dans le cinéma français.

L’heure est grave. Alors que se termine le Festival de Cannes, trois organisations syndicales et maître Arié Alimi, au nom de la Ligue des droits de l’homme (LDH), tenaient une conférence de presse pour appeler à réagir contre l’extrême droite et la mainmise de Vincent Bolloré sur le cinéma français

Dimanche 17 mai, au brunch des producteurs, Maxime Saada, patron de Canal + a affirmé vouloir cesser de travailler avec les 600 signataires de la tribune « Zapper Bolloré » (ils sont aujourd’hui 3 460), instaurant de fait une discrimination. Parue dans Libération la veille de l’ouverture du festival de Cannes, elle alertait en particulier sur le rachat programmé d’UGC à l’horizon 2028 par le milliardaire breton. « C’est un casus belli très sérieux. Les artistes et professionnels du secteur doivent pouvoir s’exprimer de manière politique dans un contexte où l’extrême droite progresse », affirme Ghislain Gauthier, porte-parole de la FNSAC-CGT (Fédération nationale des syndicats du spectacle de l’audiovisuel et de l’action culturelle). « Nous refusons de laisser s’instaurer un environnement professionnel où les salariés travaillent sous la menace », a insisté Louise Rocader, co-déléguée générale du SPIAC-CGT (Syndicat des professionnels des industries de l’audiovisuel et du cinéma), soulignant les risques d’autocensure, d’obstacles à la diversité culturelle, et prenant l’exemple des financements refusés aux films de Christophe Honoré et Stéphane Brizé pour des raisons idéologiques. « Nous ne céderons ni la pression ni à la peur », a appuyé Yoann Goujon pour le Syndicat des artistes interprètes.

Dans un communiqué conjoint publié quelques heures avant la conférence de presse, la CGT Spectacle et la LDH ont annoncé que Canal + « comparaîtra devant la justice pour avoir violé la loi ». La décision du patron de Canal + n’est « pas une réaction à chaud mais un choix brutal de discriminer en raison d’une expression politique et syndicale pour museler les voix qui s’élèvent dans la profession contre l’emprise croissante de Vincent Bolloré sur l’ensemble de la chaîne de fabrication et de diffusion du cinéma », écrivent les signataires. Pour affirmer leur attachement aux « valeurs démocratiques » telles que la « garantie des libertés fondamentales » et « la lutte contre toutes les discriminations », ils ont demandé à Maître Arié Alimi de saisir le tribunal de Nanterre afin d’« assigner Canal + en vue d’obtenir l’annulation sous astreinte de cette décision inacceptable ».

Possibilité d’un recours devant la Commission européenne

Pour tous, l’enjeu dépasse le secteur du cinéma et la mobilisation doit englober les médias et le secteur de l’édition. Le 30 mai se tiendra devant l’Olympia un rassemblement de l’ensemble des professionnels du cinéma et de l’édition : « Nous souhaitons que l’ensemble des forces progressistes et l’ensemble du secteur se mobilisent avant la présidentielle. Si on veut sauver le cinéma, c’est maintenant qu’il faut agir pour sortir Bolloré », indique Ghislain Gauthier.

Le communiqué annonce également la « possibilité d’un recours devant la Commission européenne pour sanctionner l’abus de dépendance économique de Canal + qui s’inscrit dans un schéma de concentration réactionnaire de tous les vecteurs de la culture élaboré par Vincent Bolloré ».

Outre l’assignation de Canal + devant le tribunal de Nanterre, tous insistent sur la nécessité de mener un combat de fond contre la concentration, notamment au niveau européen. « À la LDH, nous menons un travail sur la concentration réactionnaire, une concentration capitalistique réalisée par le groupe Bolloré avec une vocation idéologique. Sa stratégie est d’acquérir un grand nombre de vecteurs culturels pour détruire la culture. Il existe de nombreux moyens juridiques pour mener un combat politique, on l’a vu notamment quand la Commission européenne a obligé Vincent Bolloré à revendre Editis pour racheter Hachette », ajoute maître Arié Alimi.

Pour l’heure, aucune action collective n’est prévue pendant la cérémonie de clôture du Festival, samedi soir. « Mais nous espérons que les récompensés vont prendre la parole. La meilleure garantie contre le blacklistage, c’est que tout le monde prenne la parole », appuie Ghislain Gauthier.

 mise en ligne le 23 mai 2023

Vidéo de Ben Gvir : quand les prisonniers sont palestiniens, l’Occident regarde ailleurs

Rachida El Azzouzi sur www.mediapart.fr

Les images montrant le ministre israélien d’extrême droite humilier des militants européens de la flottille pour Gaza, qui ont suscité un tollé international, n’ont rien révélé de nouveau sur les prisons de l’État hébreu. Mais elles mettent en lumière quelque chose sur la hiérarchie des corps. 

En diffusant sur ses réseaux sociaux, sans honte, comme un trophée, une vidéo humiliante de militants de la flottille pour Gaza – agenouillés, mains liées dans le dos, la tête basse, l’hymne national en fond sonore –, le ministre de la sécurité nationale israélien, Itamar Ben Gvir, a mis en lumière, mercredi 22 mai, les mécanismes de l’indignation sélective avec une clarté aveuglante.

Il a contraint l’Occident à regarder en face sa politique de mauvais traitements des détenus, révélant en direct la hiérarchie raciale de la souffrance qui structure l’univers médiatico-politique : les prisonniers filmés ne sont pas palestiniens. Ils sont, pour une grande partie d’entre eux, blancs, occidentaux. Ils ont des passeports français, belges, italiens, espagnols, irlandais.

C’est ce qui rend soudain visible ce qui est rendu structurellement invisible depuis des décennies, bien avant le 7-Octobre et le durcissement sans précédent des conditions de détention dans les prisons israéliennes, ordonné par Itamar Ben Gvir, figure centrale du gouvernement israélien et du suprémacisme juif.

La réaction occidentale a été immédiate, sans ménagement, sans guillemets. Les médias ont diffusé l’information en boucle. Personne n’a dit : « c’est la guerre », « c’est compliqué », « c’est la sécurité d’Israël ». Des ambassadeurs ont été convoqués en urgence. Paris a fustigé « l’inadmissible », Rome une « atteinte à la dignité humaine », Madrid un « traitement monstrueux ».

Même les plus grands alliés d’Israël ont réagi. L’ambassadeur états-unien Mike Huckabee a dénoncé des « actes méprisables » sur X : « La flottille était une manœuvre stupide, mais Ben Gvir a trahi la dignité de sa nation. » Le tollé a atteint jusqu’au gouvernement israélien : le premier ministre Benyamin Nétanyahou a dénoncé un traitement « non conforme aux valeurs et aux normes d’Israël », tandis que Gideon Saar, chef de la diplomatie, qualifiait la vidéo de « honteuse ».

« C’est bien de condamner Ben Gvir pour l’humiliation infligée aux membres de la flottille mais c’est un traitement de luxe comparé à ce qui est infligé aux Palestiniens dans les prisons israéliennes », a souligné sur X Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens occupés, dont les sanctions imposées par l’administration Trump ont été levées le jour même sur décision d’un juge fédéral.

Conditions de détention cruelles et inhumaines

Les conditions de détention dans les prisons israéliennes, officielles ou secrètes, sont documentées depuis des décennies par des organisations palestiniennes, israéliennes et internationales : Addameer, Al-Haq, B’Tselem, l’Association pour les droits civils en Israël, Physicians for Human Rights, Amnesty International, le Comité des Nations unies contre la torture, etc. Des milliers de Palestiniens, y compris des mineurs, ont décrit des violences et des abus relevant pour beaucoup de la torture ou des traitements dégradants.

Ce n’est pas nouveau. Ce n’est pas inconnu. Mais cela ne provoque jamais d’onde de choc dans les médias ni dans les chancelleries occidentales. En décembre 2023, des dizaines d’hommes palestiniens avaient été filmés agenouillés, en sous-vêtements, les yeux bandés, dans les rues de Beit Lahia, à Gaza. Les réactions gouvernementales avaient été inexistantes ou marginales en Occident.

Ce n’est pas un biais inconscient qui décide quels corps comptent et lesquels peuvent être sacrifiés en silence, déshumanisés. La souffrance palestinienne n’est perceptible à l’Occident que lorsqu’elle se reflète dans des corps qui lui ressemblent.

Les images du centre de détention d’Ashdod publiées par un Itamar Ben Gvir jubilant (comme toutes celles que nous avons déjà vues ou refusé de voir depuis le 7-Octobre, à l’instar de ces files de Palestiniens déshabillés dans le froid, les yeux bandés, dans Gaza anéantie ou sur les collines rocailleuses de Cisjordanie) ne sont rien à côté de toutes les images qui ne sortiront jamais des prisons israéliennes.

J’ai été blessé huit fois sur le terrain, mais rien n’est comparable à ce que j’ai vécu et vu à l’intérieur des prisons israéliennes.      Ali Samoudi, journaliste palestinien

Celles qu’on ne peut qu’imaginer à la lecture des rapports des ONG, à l’écoute des fragments de témoignages de détenus libérés, de leurs familles, de leurs avocats, quand ils parviennent à les contacter. L’ordinaire carcéral. Les violences physiques, psychologiques, sexuelles. Les privations de sommeil, de nourriture, de médicaments. L’absence de soins, d’hygiène. Jusqu’à la mort.

Depuis le 7-Octobre, le nombre de prisonniers a doublé, selon les ONG : ils sont près de dix mille. Certains ont été jugés ; des milliers ne l’ont jamais été et ne le seront jamais, maintenus sous le régime de la détention administrative, renouvelable indéfiniment, sans inculpation, sans procès.

Mediapart ne cesse de le documenter. En juin 2024, le journaliste gazaoui Diaa Al-Kahlout, aujourd’hui exilé en Égypte, nous racontait ses trente-trois jours dans l’enfer de Sde-Teiman, le « Guantánamo israélien », sous le matricule 059889. Plus de nom, plus d’identité : il était réduit à un chiffre. Il en est revenu « à la fois vivant et mort », ne tenant plus sur ses jambes, revivant chaque nuit les coups, la couche-culotte, le bandeau sur les yeux, les mains attachées dans le dos, suspendu par les poignets.

Mi-mai, Mediapart retrouvait à Jénine, en Cisjordanie, Ali Samoudi, méconnaissable après un an de prison, amaigri de 60 kilos. Ce journaliste, collègue de la journaliste palestino-états-unienne d’Al Jazeera Shireen Abu Akleh (il était à ses côtés lorsqu’elle a été tuée par l’armée israélienne en mai 2022, et avait lui-même été blessé à l’épaule), a été arrêté à son domicile le 29 avril 2025, jeté en détention administrative et libéré le 30 avril 2026. 

Lui qui a consacré les quarante ans de sa carrière à documenter la souffrance des autres, notamment dans les prisons, avoue avoir été dépassé par sa propre expérience carcérale : « J’ai été blessé huit fois sur le terrain, mais rien n’est comparable à ce que j’ai vécu et vu à l’intérieur. »

Un autre ancien prisonnier, libéré après trente ans dans les geôles israéliennes en février 2025, dans le cadre du cessez-le-feu à Gaza, a confié à Mediapart : « Les prisons israéliennes sont la pire chose que l’être humain ait jamais inventée. »

Ben Gvir n’est pas un dérapage

Ce qui se joue dans cette séquence ne se limite cependant pas à l’indignation sélective. Il y a peut-être quelque chose de plus indigne encore : la stratégie adoptée pour ne pas réellement ouvrir les yeux. Celle qui fait d’Itamar Ben Gvir l’extrémiste, le bouc émissaire commode, pour mieux préserver le système qui l’a produit et maintenu au pouvoir.

La mécanique est rodée. Elle permet de ne pas nommer le reste : ni Benyamin Nétanyahou, qui maintient Itamar Ben Gvir au gouvernement parce qu’il en a besoin pour sa majorité vacillante, pour continuer la guerre, se maintenir au pouvoir, échapper à la justice. Ni les décennies de pratique carcérale documentée avant Itamar Ben Gvir. Et surtout, elle installe un narratif rassurant : le ministre serait une exception, menaçant la démocratie israélienne, qui peut se corriger.

Mais Itamar Ben Gvir n’est pas un dérapage. Il est un rouage central de la mécanique génocidaire à l’œuvre dans les territoires palestiniens occupés. Chargé de la sécurité nationale et de l’administration pénitentiaire, il contrôle les corps, les prisons, la répression.

Son mot d’ordre après les attaques du Hamas en octobre 2023 a toujours été clair : durcir au maximum les conditions de vie des Palestiniens derrière les barreaux. Il s’est d’ailleurs vanté de les affamer au point que la Cour suprême israélienne a ordonné en septembre 2025 l’amélioration de l’alimentation des détenus palestiniens.

Il a célébré l’une de ses plus grandes victoires fin mars : l’adoption de la loi instaurant la peine de mort, son cheval de bataille depuis des années. Une loi emblématique de l’apartheid documenté par des ONG comme B’Tselem, pensée pour ne s’appliquer qu’aux Palestiniens reconnus coupables de meurtre « terroriste », entrée en vigueur le 17 mai. Elle exclut explicitement les auteurs juifs, tels les colons qui bénéficient d’une impunité quasi totale. 

La vidéo de Ben Gvir intervient à l’heure où la violence coloniale s’intensifie chaque jour davantage.

Depuis le début de l’année, au moins dix Palestiniens, contre huit pour toute l’année 2025, ont été tués par des suprémacistes juifs à travers la Cisjordanie. L’écrasante majorité des enquêtes qui visent ces derniers sont classées sans suite et aucune poursuite n’a été engagée depuis 2020, alors que plus de mille cent Palestiniens dont au moins un quart de mineurs ont été tués.

Avec ses nœuds coulants autour du cou ou imprimés sur son gâteau d’anniversaire pour ses 50 ans, son champagne sabré en plein Parlement pour célébrer les morts palestiniens à venir, Itamar Ben Gvir ne fait pas le spectacle. Il mène une politique cohérente, délibérée, validée au sommet, par un chef d’orchestre : Benyamin Nétanyahou.

À leurs côtés, Bezalel Smotrich, l’autre visage de l’extrême droite israélienne : ministre des finances et des colonies, il appelle à la multiplication de ces dernières, à la réouverture de celles évacuées en 2005 dans le cadre du plan de désengagement israélien, en Cisjordanie comme à Gaza, pour « enterrer l’idée d’un État palestinien »

La vidéo d’Itamar Ben Gvir intervient à l’heure où la violence coloniale s’intensifie chaque jour davantage. Moins d’une semaine après la « marche des drapeaux » du 14 mai, parade nationaliste et violente, chaque année plus suivie, commémorant l’annexion de la partie palestinienne de Jérusalem.

Mediapart a été témoin d’agressions racistes contre des Palestiniens. Des jeunes Israéliens ont déferlé dans les rues de la vieille ville en scandant : « Mort aux Arabes », « Que votre village brûle », « Ici ce n’est pas la mosquée Al-Aqsa, c’est le Troisième Temple », le grand projet messianique de l’extrême droite israélienne. Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, tous deux dans le viseur de la Cour pénale internationale, étaient présents, aux côtés de membres de la Knesset, le Parlement israélien.

Ce n’est pas une série de coïncidences. C’est le rythme normal d’un régime colonial qui tourne à plein régime. Quand l’indignation sera retombée, le monde détournera-t-il le regard, encore une fois ? 

Version imprimable | Plan du site
© pcf cellule st Georges d'Orques