mise en ligne le 26 juin 2026
Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr
À l’issue de six ans de mandat à la tête de cette autorité administrative indépendante, Claire Hédon alerte sur une aggravation de l’accès aux droits en France. Son départ intervient alors que la possible nomination du sénateur LR François-Noël Buffet suscite déjà des inquiétudes.
C’est la fin d’un mandat, mais pas celle des inquiétudes. À l’heure de quitter le poste de Défenseur des droits, Claire Hédon dresse le bilan de six années d’action dans une France où les réclamations explosent, les droits reculent, et sa succession suscite déjà de vives réserves.
Il faut dire que, depuis son arrivée en 2020, les réclamations adressées à l’institution ont augmenté de 70 %. Elles devraient même avoir doublé en 2026, pour atteindre près de 200 000 saisines, contre 100 000 au début de son mandat. Le constat, pour celle qui avait succédé à Jacques Toubon, est sans triomphalisme : « Une aggravation dans l’accès aux droits dans notre société, dans tous les domaines. »
Pendant six ans, Claire Hédon a pourtant cherché à faire de cette autorité indépendante une institution de recours pour celles et ceux qui restent souvent hors du débat public. Droits des étrangers, discriminations, protection de l’enfance, déontologie policière, lanceurs d’alerte, accès aux services publics : son mandat a été traversé par une même question, celle de « l’effectivité des droits ». « La France dispose d’une tradition juridique solide », rappelle-t-elle. Mais ces droits sont-ils « vraiment effectifs ? »
Une vigie très sollicitée
Sous son mandat, l’institution a multiplié les alertes. Le droit des étrangers illustre cette dégradation. Il est désormais le premier motif de réclamation adressée à l’institution, avec 41 % des dossiers. Une hausse liée notamment à la dématérialisation des démarches en préfecture, que la Défenseure des droits n’a cessé de dénoncer. Le numérique peut faciliter l’accès aux droits, estime-t-elle, mais il ne peut devenir un passage obligé pour des publics déjà fragilisés.
En matière de discriminations, le classement est différent : le handicap reste le premier motif de saisine, avec 27 % des réclamations, devant l’origine réelle ou supposée, à 18 %. Autant de situations qui, selon Claire Hédon, ne relèvent pas seulement d’actes isolés, mais qui « révèlent des phénomènes structurels ».
« Je suis effrayée de ce que j’observe »
Car si l’institution a agi, la situation, elle, s’est dégradée. Les crises frappent plus durement les personnes vulnérables. « La précarité n’est pas seulement économique, rappelle Claire Hédon : elle se traduit aussi par des droits plus difficiles à faire reconnaître. »
Même logique du côté des prestations sociales, où la Défenseure des droits observe une montée des suspensions et des ruptures de droits. La protection de l’enfance concentre aussi ses inquiétudes. « Je suis frappée du fait que les enfants sont les titulaires de droits les plus vulnérables », dit-elle. Face aux défaillances de l’aide sociale à l’enfance, aux orientations subies à l’école ou à la jeunesse des quartiers populaires « malmenée », elle rappelle que l’école devrait rester « un levier d’émancipation ».
Sur l’usage de la force publique, son bilan est tout aussi sévère. Contrôles d’identité discriminatoires, violences policières, manque de sanctions : « Je suis effrayée de ce que j’observe », confie-t-elle. La persistance des contrôles au faciès reste l’un de ses regrets au moment de partir. « Ces contrôles produisent des blessures profondes pour les personnes concernées », insiste-t-elle.
Une succession qui suscite des inquiétudes
Reste la question de l’après. Le nom du sénateur LR François-Noël Buffet, ancien ministre auprès de Bruno Retailleau, circule et suscite déjà l’inquiétude. Ses positions sur l’aide médicale d’État, la PMA, le mariage pour tous ou les questions migratoires sont jugées difficilement compatibles avec l’esprit du Défenseur des droits.
Claire Hédon refuse de commenter cette nomination : « C’est une nomination du président de la République, je n’ai donc pas de commentaire à faire dessus. » Elle insiste néanmoins sur une chose : le Défenseur des droits est « avant tout un travail collectif », et son efficacité dépendra des moyens humains et financiers accordés à l’institution.
Au moment de partir, elle laisse surtout une alerte démocratique. « Une démocratie se mesure à sa capacité à garantir la contestation », rappelle-t-elle, inquiète de l’accumulation des interdictions de manifester. « Ce qui fait une démocratie, ce n’est pas que le suffrage universel, c’est aussi le respect d’un certain nombre de droits, dont le droit de manifester, dont la liberté de la presse. »
mise en ligne le 26 juin 2026
sur www.humanite.fr
Entre deux directives Omnibus visant à détricoter la régulation sur le climat ou l’IA, la Commission européenne a annoncé mercredi quelques mesures fiscales pour les multinationales et les actionnaires.
La Commission européenne a annoncé mercredi quelques nouveaux cadeaux fiscaux aux entreprises. Les PME ne seront pas concernées, puisqu’il s’agit d’une exonération de la retenue à la source sur tous les paiements transfrontaliers de dividendes, d’intérêts et de redevances entre entreprises de l’UE. Ces mesures s’adressent donc aux multinationales qui ont des filiales comme des franchises, dans différents pays européens, mais aussi à leurs actionnaires. Les entreprises concernées devraient gagner 8 milliards.
Une déréglementation tous azimuts
« Partout, les entreprises réclament un environnement réglementaire plus simple, plus rapide et plus intelligent, pour leur permettre de prospérer et d’être plus compétitives sur la scène mondiale. C’est pourquoi nous présentons aujourd’hui un train de mesures ambitieux », a justifié le commissaire à l’Économie, Valdis Dombrovskis.
La commission, de plus en plus alignée avec l’extrême droite du Parlement Européen et sous pression des lobbies étasuniens, multiplie ces derniers mois des directives omnibus, visant à casser les règlements qu’elle avait elle-même érigé, sur le climat, le devoir de vigilance ou encore sur le numérique. Chaque fois, ces reculs des protections et des droits se font au nom de la « compétitivité » et de la « simplification ».
« La simplification est le dernier euphémisme utilisé par la Commission européenne pour désigner la déréglementation. Cette proposition offre une nouvelle série d’avantages fiscaux aux grandes entreprises alors que les budgets publics sont au bord de la rupture, a réagi Layla Abdelke Yakoub, Responsable Plaidoyer et campagne Justice fiscale et Inégalités chez Oxfam France. Plutôt que de combler les failles qui permettent aux grandes entreprises et aux plus riches d’échapper à leur juste part d’effort fiscal, la proposition de la Commission affaiblit les garde-fous essentiels contre l’évasion fiscale et ouvre la voie à des exonérations plus larges pour les revenus du capital. Cela se traduira par une baisse des recettes destinées aux hôpitaux, aux écoles et à la lutte contre le changement climatique, et par une facture plus lourde pour tous les autres » poursuit-elle. Fiscalité oblige, ces cadeaux fiscaux nécessiteront l’unanimité des 27 membres pour être entérinées.
mise en ligne le 25 juin 2026
Youmni Kezzouf sur www.mediapart.fr
Depuis le début de la canicule, le parti d’extrême droite se pose en donneur de leçons sur l’impréparation du pays face au dérèglement climatique et tente de faire oublier le climatoscepticisme de ses membres.
Le Rassemblement national (RN) en a fait une marque de fabrique : ses cadres, élu·es et dirigeant·es sont capables de prôner un jour l’exact inverse de ce qu’ils et elles défendaient quelques années plus tôt. En cette période de canicule, le positionnement du parti d’extrême droite sur le dérèglement climatique et son caractère anthropique ne fait pas exception.
Vice-président du parti, Sébastien Chenu s’est lancé, vendredi 19 juin, dans une critique acerbe de l’impréparation du gouvernement face à l’urgence climatique. Il a notamment pointé du doigt une « incapacité à prévoir, à organiser les choses en fonction de ces canicules répétées », injustifiable puisque « ça fait longtemps qu’on a des rapports, notamment ceux du Giec [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat – ndlr], qui nous parlent de réchauffement », a-t-il dit sur TF1.
Ces derniers jours, les cadres du mouvement lepéniste se démultiplient sur les plateaux pour promouvoir un chimérique « plan climatisation », dont le député Jean-Philippe Tanguy est lui-même convenu que son chiffrage « n’a pas été arbitré au sein du RN ». Ils et elles en profitent pour critiquer le manque d’anticipation du gouvernement, tout en se débattant avec leurs positions passées : le RN a en effet longtemps assumé un positionnement climatosceptique et une critique acerbe du Giec, qu’il accusait de tous les maux.
« Évidemment qu’il y a un réchauffement climatique que tout le monde peut mesurer. Évidemment qu’il faut s’adapter à ces fortes chaleurs qui sont de plus en plus récurrentes. Ce n’est pas nouveau », a notamment déclaré le député Julien Odoul sur Sud Radio, avant d’ajouter : « Depuis des années, nous demandons des mesures extrêmement concrètes pour lutter contre le dérèglement climatique. »
Aux racines du climatoscepticisme
Comme souvent avec le programme du RN, il est utile de relire Jean-Marie Le Pen pour comprendre le positionnement de la formation. En meeting à Nantes (Loire-Atlantique) lors de l’élection présidentielle de 2007, le fondateur du parti d’extrême droite avait attaqué le Giec, le rendant coupable de vouloir instaurer une « dictature écologique planétaire ».
« Aucun des changements climatiques, les uns bénéfiques, les autres négatifs, n’est dû à l’homme », avait-il ajouté ce jour-là. La preuve, expliquait-il, « en l’an mil, les températures étaient suffisamment élevées pour que le Groenland, le pays vert, soit colonisé par des Scandinaves et que ceux-ci puissent atteindre l’Amérique du Nord par la mer, aujourd’hui prise par les glaces ».
Dans ses mémoires publiés en 2019, Jean-Marie Le Pen développait de nouveau son déni du dérèglement climatique, teinté de complotisme : « C’est une arnaque géante pour justifier une dictature, cinglait-il. Je ne crois pas au réchauffement global d’origine humaine. » Tout en ciblant les scientifiques qui alertent : « Le rôle du Giec est central dans cette manipulation : en essayant de faire croire à la catastrophe, il parvient à la fois à orienter des choix industriels et économiques et à imposer des décisions politiques, tout en habituant les peuples à un arbitrage supranational des problèmes. »
J’emm..de le Giec ! Qu’ils réfléchissent aux problèmes de surpopulation et
après on en reparle !
Philippe Lottiaux, député RN, en 2019
Ce déni climatique total n’est pas l’apanage de Jean-Marie Le Pen, au contraire. Une simple consultation des prises de parole des député·es RN suffit à s’en convaincre. La première d’entre elles et eux, Marine Le Pen, expliquait en marge du 1er mai 2023 que « le Giec a toujours été alarmiste ». « C’est normal, quand vous avez toujours le nez dessus, vous avez tendance à alerter et alerter, donc à être un peu plus pessimiste », indiquait-elle.
Une façon de minimiser la réalité pour mieux promouvoir sa vision de l’écologie, mélange de « bon sens », de technosolutionnisme incantatoire et de combat démagogique contre toute mesure contraignante. La même année, le député RN Thomas Ménagé avait provoqué la polémique en déclarant sur France Inter qu’il ne fallait pas s’appuyer « uniquement sur les données du Giec », car l’organisation avait « parfois tendance à exagérer ».
Une déclaration sur laquelle l’intéressé est certes revenu ce week-end, en reconnaissant avoir dit « des bêtises », mais qui ne vient pas de nulle part : en mai 2013, celui qui n’était qu’un jeune militant de droite souverainiste du Loir-et-Cher faisait déjà mine de s’interroger sur Twitter (devenu X) : « Quand je vois le temps en ce moment je me demande si y a vraiment un réchauffement climatique... »
Le Giec ciblé de toutes parts
Les prises de position similaires ne manquent pas. En 2019, Guillaume Bigot n’était pas encore député RN mais œuvrait en tant qu’éditorialiste sur CNews, où il s’était notamment illustré en taxant Sandrine Rousseau de « Greta Thunberg ménopausée ». Sur Twitter, il concédait que « le réchauffement existe », mais considérait que « rien ne prouv[ait] que le CO2 en est la cause ». Les premiers travaux mettant en relation la quantité de CO2 dans l’atmosphère et la hausse des températures datent de 1856.
En 2019 toujours, Edwige Diaz publiait un communiqué au nom du groupe RN au conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, dans lequel elle dénonçait « l’environnementalisme » dans des termes qui rappellent ceux de Jean-Marie Le Pen : « L’hypothèse d’un changement climatique sert des intérêts particuliers au travers d’un green business très juteux et une idéologie majoritairement rejetée par les Français : apologie d’un gouvernement mondial, contrainte de l’accueil de “réfugiés climatiques”... »
En 2023, la députée RN Katiana Levavasseur affirmait à son tour que « le Giec est une catastrophe pour le moral déjà très bas des Français », tandis que son collègue Hervé de Lépinau fustigeait « les propagandistes du Giec ». « Les rapports du Giec ne font pas forcément l’unanimité y compris dans la communauté scientifique », affirmait de son côté le député Philippe Lottiaux.
Un contresens total, la mission du Giec étant justement de refléter l’état du consensus scientifique sur la question climatique. Quelques années plus tôt, le même parlementaire prenait moins de pincettes et sortait les insultes : « J’emm..de le Giec ! Qu’ils réfléchissent aux problèmes de surpopulation et après on en reparle ! », s’énervait-il sur Twitter.
Climatosceptique revendiqué, le maire RN de Carcassonne (Aude), Christophe Barthès, député entre 2022 et 2026, a du mal à faire la part des choses entre météo et climat. En janvier 2024, celui-ci pointait les températures très basses en Suède et ironisait : « À cette heure, nous n’avons pas encore de commentaires du Giec. Ils ne se sont toujours pas manifestés. »
L’année précédente, le viticulteur s’était longuement épanché dans Le Monde sur sa vision du changement climatique. « Il y a quand même des scientifiques qui disent que l’homme n’y est pour rien, mais est-ce qu’on leur laisse la parole ? », faisait-il mine de questionner. Le changement climatique, « est-ce l’effet de l’homme ? Peut-être que oui, peut-être que non », ajoutait-il. Un bon résumé des positions de son parti.
mise en ligne le 25 juin 2026
Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
D’un côté, un budget de l’État où Lecornu cherche à faire des milliards d’économies et qui n’investit ni dans l’école, ni dans la santé, ni dans l’écologie. De l’autre, une rallonge de 36 milliards sur la loi de programmation militaire votée en catimini par 7 députés et 7 sénateurs. Là, l’argent coule à flot.
Emmanuel Macron espère pouvoir le promulguer en grande pompe avant le 14-Juillet : le budget alloué aux armées va être augmenté de 36 milliards d’ici à 2030. L’objectif est d’atteindre les 76,3 milliards d’euros annuels, soit 2,5% du PIB. Encore un petit effort et la France atteindra l’objectif de 5% fixé par Donald Trump !
L’armée doit-elle voir son budget augmenter ? C’est un débat légitime. Le problème, c’est que cette rallonge intervient alors que le gouvernement fait des annonces concernant le budget de la France : pas moins de 6 milliards d’économie, dont 2 sur la Sécu. Il rogne sur le budget de la recherche, de la justice et sur le fond vert. Avoir une telle vista, n’est pas donné à tout le monde. Le ministre des comptes publics, David Amiel, se veut radical : « Pour toute dépense supplémentaire qui serait engagée, il y aura à l’euro près l’annulation d’une autre dépense qui était prévue ». Ça rabote partout.
En l’espèce, il y a un sérieux problème de méthode. Cette hausse du budget des armées s’est décidée en commission mixte paritaire (CMP), par sept députés et sept sénateurs. C’est réglementairement admis mais cela n’en demeure pas moins un fonctionnement anormal du Parlement : une manière de faire qui devient la règle là où elle devrait être l’exception. Le recours à la CMP permet d’établir des majorités nettes, de droite.
Le fait que cette loi de programmation militaire ne suscite aucun débat national est un vrai problème. Quelle stratégie de défense pour la France ? Là est la question.
Les dernières guerres nous informent des transformations de cet « art » particulier. Le progrès technologique, l’irruption du numérique et des drônes changent profondément la donne et il faut l’intégrer. Ainsi, la France est d’ores et déjà la cible de cyberattaques, notamment dans les hôpitaux. La Russie en pointe dans le domaine – acteurs étatiques et privés – est mise en cause par les autorités françaises. Les drônes viennent perturber les systèmes de défense traditionnelle sur de nombreux fronts (de l’Ukraine à l’Iran). La loi prévoit une redirection en ce sens. Enfin, il y a l’arrivée massive de l’IA dans le domaine militaire avec des enjeux éthiques redoublés : peut-on laisser les armes tuer sans humains pour décider ? Toutes ces transformations justifient une réflexion et une réorientation de nos armées. La représentation nationale doit les piloter.
Le député LFI Aurélien Saintoul interrogeait à la tribune de l’Assemblée en avril : à quelle stratégie industrielle est adossé ce budget militaire ? L’affaiblissement du tissu industriel pose la question de notre dépendance. C’est d’ailleurs aussi le pari de Donald Trump : les États-Unis, premier producteur mondial d’armes et de munitions, tireront bénéfice d’une augmentation des budgets de défense. Pis, pour certaines armes (notamment les avions), Washington peut en limiter l’usage et conserve le contrôle de toute la chaîne d’éléments indispensables à leur fonctionnement : maintenance, pièces détachées, logiciels, mises à jour ou données de ciblage.
Enfin, il y a l’enjeu européen : après l’échec du SCAF, l’avion de combat lancé en 2017 par Emmanuel Macron et Angela Merkel, le char européen MGCS pourrait-il subir le même sort, comme l’avait annoncé le chancelier ? Cet échec met en lumière les divergences de stratégies militaires entre une puissance nucléaire comme la France et une puissance continentale comme l’Allemagne. Cerise sur le gâteau des impensés et des non-dits : que devient une stratégie de défense européenne quand les vents de l’extrême droite progressent partout sur le Vieux Continent ?
On est ok pour un débat sur la défense nationale. Mais un vrai. En attendant, ce chèque en blanc n’a aucun sens. Ou plutôt si : il nous empêche de faire face à la bombe climatique qui advient.
mise en ligne le 24 juin 2026
sur https://reporterre.net/
Pas question de laisser sans effet la première condamnation de l’État français pour préjudice écologique concernant les atteintes à la biodiversité. Le collectif Justice pour le vivant, composé d’avocats, de juristes et de scientifiques, s’apprête à déposer un recours en exécution dans les prochains jours pour demander à la cour administrative d’appel de Paris que l’État applique réellement sa décision de justice du 3 septembre 2025.
La cour avait alors enjoint l’État à réexaminer dans un délai de deux ans les pesticides autorisés à être vendus et insuffisamment évalués au regard des connaissances scientifiques les plus récentes. Et ce, compte tenu de « l’inaction de l’État face au déclin de la biodiversité », selon le communiqué de presse de Justice pour le vivant.
« L’État devait nous présenter un projet de calendrier le 3 mars. Or, ce plan ne respecte pas les exigences fixées par la cour », a reproché Émilien Capdepon, chargé de campagne de Notre affaire à tous, à l’occasion d’une conférence de presse de la coalition Justice pour tous, le 23 juin.
La menace d’astreintes financières
Le recours sera déposé auprès de la cour administrative d’appel de Paris. « En cas de retour favorable, l’État pourrait être soumis à des astreintes financières, s’il persiste à ne pas exécuter la décision de la Cour », explique l’avocate Mathilde Lacaze-Masmonteil.
Le collectif a dénombré près d’un millier de pesticides autorisés entre 2009 et le 3 septembre 2025, date de cette condamnation. Or, dans son plan, « le ministère de l’Agriculture a choisi de s’attaquer d’abord à seulement sept pesticides sur des critères purement administratifs, indique Mathis Buis, de l’association de défense des abeilles Pollinis. Nous estimons que 300 pesticides sont scientifiquement prioritaires, nous en avons remis la liste aux équipes du Premier ministre suite à la condamnation de septembre 2025, mais aucun d’entre eux ne figure parmi les sept retenus par l’État ».
mise en ligne le 24 juin 2026
par Ivan du Roy et Ludovic Simbille sur https://basta.media/
Le gouvernement s’apprête à faire voter une « présomption de légitime défense » en faveur des policiers qui font usage de leur arme. La mesure est assimilée à un « permis de tuer » et rompt avec le principe d’égalité devant la loi.
Le 7 juillet prochain, l’Assemblée nationale devra se prononcer sur une proposition de loi, portée par les députés Les Républicains (LR), instaurant une « présomption de légitime défense » pour les policiers nationaux, municipaux et les gendarmes. Jusqu’à présent, un membre des forces de l’ordre est présumé innocent – comme n’importe quel citoyen – s’il est accusé d’avoir fait usage de son arme sans discernement, de manière illégitime ou disproportionnée. En cas de doute, un policier ou un gendarme peut ainsi être mis en examen pour expliquer son acte. À la justice, ensuite, de trancher, en fonction des éléments de l’enquête, sur la « nécessité absolue » ou non de l’ouverture du feu.
Avec cette loi, tout membre des forces de l’ordre sera présumé en état de légitime défense s’il fait usage de son arme à feu, quelles que soient les circonstances ou la réalité de la menace. Même s’il tire dans le dos de quelqu’un qui n’est pas armé, par exemple. Policiers et gendarmes n’auront donc plus besoin de justifier de manière automatique de l’immédiateté d’une menace et de la proportionnalité de la riposte.
Si cette loi est adoptée, policiers et gendarmes bénéficieront d’une dérogation importante face au « principe d’égalité de toutes et tous devant la loi ». Ce qui inquiète nombre d’organisations, comme Amnesty International, la Ligue des droits de l’homme, le Syndicat des avocats de France, le Syndicat de la magistrature ou le collectif Stop aux violences d’État, qui assimilent cette mesure à une sorte de « permis de tuer ».
Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, s’y est déjà dit « favorable à titre personnel », et une partie du bloc central pourrait voter cette proposition de loi. Cette revendication de présomption de légitime défense ne vient pas de nulle part. Elle est portée de longue date par les organisations les plus extrémistes au sein de la police, proches de l’extrême droite, et a fini par pénétrer la droite comme une partie de la gauche.
Au début, les « colères policières »
À chaque fois qu’un policier fait l’objet d’une mise en examen pour éclaircir les conditions dans lesquelles il a ouvert le feu et tué quelqu’un, l’affaire sert de prétexte à des « colères policières », comme les nomme le sociologue Fabien Jobard. Dès les années 1970, ces « colères » visent la justice, perçue comme trop dure envers les policiers.
Début juillet 1976, 3000 inspecteurs décident ainsi de déposer leur arme pour protester contre l’ouverture d’une information judiciaire visant deux de leurs collègues de la brigade criminelle. Ceux-ci avaient tiré huit balles, tuant sur son divan, à son domicile de Fontenay-Sous-Bois (Val-de-Marne), un employé de la Banque de France, Bernard Baptedou. Les policiers l’avaient confondu avec un suspect recherché dans une affaire de kidnapping – et avaient fait irruption dans son appartement par erreur. Les policiers qui protestent alors réclament une « présomption de légitime défense » pour leurs collègues.
En 1980, c’est l’affaire du brigadier Roger Marchaudon qui provoque une telle « colère ». Le brigadier comparaît libre à son procès aux assises pour avoir abattu de plusieurs balles dans le dos Mustapha Boukhezzer, 21 ans. Le brigadier est défendu par l’avocat Henri-René Garaud, cofondateur d’une nouvelle association, Légitime défense, et membre d’un petit parti de droite extrême (le Centre national des indépendants et paysans, qui soutiendra Éric Zemmour en 2022). L’association milite pour laisser aux policiers le droit de tirer, quel que soit le danger. Au tribunal, lors de l’audience, des groupes de policiers en civil intimident la sœur de la victime.
Repère :
L’affaire Roger Marchaudon
Le brigadier Roger Marchaudon intervient, avec d’autres policiers à la suite d’un appel
d’une riveraine trouvant suspect un groupe de jeunes, à proximité d’un bureau de poste de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine). À l’arrivée de la police, le groupe de jeunes s’enfuit. Roger Marchaudon
poursuit
Mustapha Boukhezzer, 21 ans, et le tue de plusieurs balles au prétexte que celui-ci se serait retourné en étant possiblement armé.
Trois jours plus tôt, dans le 18e arrondissement de Paris, le brigadier tuait de trois balles dans le dos Abderrahmane Benghenissia, un jeune suspecté d’appartenir à une bande de pickpockets qui
s’enfuit à l’arrivée de la police (cette première affaire se conclura par un non-lieu). Mais dans l’affaire de Châtenay-Malabry, une témoin assure que le brigadier a achevé Mustapha Boukhezzer, à
terre, d’une balle à bout portant. Le verdict tombe en mai 1981 : cinq ans de prison avec sursis.
En 1982, Céline Carré, est tuée le 9 septembre à bord d’une voiture qui prenait la fuite pour éviter un contrôle. Les agents de la brigade de surveillance de nuit tirent alors quatorze coups de feu, tous par l’arrière ou de côté. Un non-lieu clôture l’instruction en 1987 : « La légitime défense est évidente même si la jeune fille a été abattue dans le dos », tente le syndicat indépendant de la police nationale (SIPN, classé très à droite et ancêtre du syndicat Alliance). Ses membres menacent de bloquer la circulation et de manifester « en tenue ou en service » si leur revendication d’un usage plus libre des armes n’est pas entendue.
Les premiers relais politiques
C’est un socialiste, Gaston Defferre, qui est parmi les premiers ministres de l’Intérieur à se prononcer en faveur d’un usage harmonisé des conditions d’ouverture du feu entre policiers et gendarmes – ces derniers, en tant que militaires, bénéficiant de conditions encadrées mais plus souples. Jugeant cette position dangereuse, Robert Badinter, alors ministre de la Justice, et qui vient d’abolir la peine de mort, s’y oppose fermement. Tout comme les syndicats policiers majoritaires de l’époque, réunis au sein de la Fédération autonome des syndicats de police (Fasp), dont les dirigeants sont proches du Parti socialiste (PS). La Fasp craint alors une hausse des tirs par de jeunes recrues mal formées à l’usage de l’arme à feu.
En 1983, après une cérémonie d’obsèques en hommage à deux collègues tués, 2500 policiers manifestent sous les fenêtres du ministère de la Justice au cri de « Badinter démission, en prison ! » Ils répondent à l’appel de la Fédération professionnelle et indépendante de la police (Fpip), un petit syndicat d’extrême droite, et dénoncent un « laxisme de la justice » face à « la racaille ». L’un des participants, venu en soutien protester « contre la politique qui aboutit à l’insécurité dans notre pays » n’est autre que Jean-Marie Le Pen, président d’un Front national encore faible électoralement.
Repère :
Les obsèques d’Émile Gondry et Claude Caiola
Cette mobilisation se déroule lors des obsèques de deux policiers, Émile Gondry et Claude Caiola. Le 31 mai 1983, ils sont tués lors d’une fusillade par des membres du groupe terroriste d’extrême gauche Action directe. Trois des auteurs de la fusillade seront condamnés à la réclusion à perpétuité, un quatrième complice à 10 ans de prison, démentant le prétendu laxisme de la justice.
La Fpip s’est créée en 1973 et compte en son sein des militants néonazis du Parti nationaliste français et européen (PNFE) ou de l’Œuvre française. Plusieurs de ses membres seront ensuite révoqués de la police, poursuivis, et condamnés, pour « association de malfaiteurs ». Ils avaient inspiré ou planifié au moins deux attentats perpétrés par le PNFE contre des foyers d’hébergement de travailleurs immigrés ou le siège du magazine de gauche Globe.
Passer les portes de l’Assemblée nationale
Les partisans de cette présomption de légitime défense commencent à s’organiser, et la revendication à dépasser les cercles d’extrême droite. En 1987, l’association La France avec sa police, anciennement J’aime ma police, organise un colloque à l’Assemblée nationale sur les contrôles d’identité et la légitime défense. Cette association, qui revendique un millier d’adhérents, est fondée par l’avocat Sylvain Garant, membre du Rassemblement pour la République (RPR), le parti de Jacques Chirac. « Non pas pour justifier ces bavures, mais pour laisser la justice faire son travail », explique alors l’avocat.
Avec le retour au pouvoir de la droite chiraquienne, le sujet entre timidement dans l’Hémicycle. En 1993, un député RPR demande à ce que les policiers puissent se servir des armes dans les mêmes conditions que les gendarmes, retrace Vanessa Codaccioni, professeure de science politique à l’université Paris 8 et autrice de plusieurs ouvrages sur la répression, parmi lesquels La Légitime défense. Homicides sécuritaires, crimes racistes et violences policières (CNRS éditions, 2018). Alors ministre de l’Intérieur, plutôt connu pour son soutien aux policiers auteurs de violences, avec son fameux « Allez-y, je vous couvre ! », Charles Pasqua s’oppose pourtant à cette mesure, craignant le risque qu’un adolescent « pris de panique » par un contrôle policier puisse être blessé ou tué. Le souvenir du décès de Malik Oussekine, tabassé par des policiers en marge d’une manifestation étudiante en 1986, est encore vivace.
2012 : une « victoire idéologique du Front national »
Au tournant des années 2000, l’alignement des règles d’usage des armes des policiers sur celles des gendarmes, revient via un amendement du sénateur socialiste Michel Charasse. L’élu veut autoriser l’ouverture du feu après une simple sommation. Fraîchement nommé ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy ne donne pas suite.
C’est surtout dans l’entre-deux tour de la présidentielle de 2012 que cette question s’impose durablement dans le débat public. Le 21 avril, un agent tue d’une balle dans le dos Amine Bentounsi, un détenu en cavale, à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis). Ce dernier invoque la légitime défense. Sa mise en examen pour homicide volontaire déclenche une manifestation des policiers, emmenés par le très droitier syndicat Alliance et la Fpip, qui réclament une présomption de légitime défense. Contre l’avis de son ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant, pour qui cela reviendrait à instaurer un « permis de tirer », Nicolas Sarkozy, candidat à sa réélection, reprend la revendication à son compte durant sa campagne. Marine Le Pen salue alors une « victoire idéologique du Front National », qui porte cette mesure dans son programme à chaque élection depuis 2007.
Assouplissement des règles dans un contexte d’attentats terroristes
Après cette affaire, une « mission de réflexion sur la protection fonctionnelle des policiers et des gendarmes » est commandée par Manuel Valls (PS), lors de son arrivée à l’Intérieur. La mission écarte la possibilité d’une telle présomption mais formule une série de propositions qui ouvre le débat. « L’atteinte à la vie doit toujours, sous le contrôle des juges, être strictement proportionnée à la menace qui la justifie », rappelle alors le rapport.
Dans la foulée, deux propositions de loi, venues des rangs de la droite, n’aboutissent pas. En 2013, le Sénat, à majorité socialiste, s’oppose également à une présomption de légitime défense. « Ce projet conduit à donner le sentiment que la loi applicable à l’agent de la force publique doit être moins rigoureuse que pour le citoyen, alors que le premier représente l’État et dispose d’un armement parfois conséquent et de moyens de contrainte non négligeables, dont il doit faire usage avec discernement », rappelle le Défenseur des droits de l’époque, Jacques Toubon.
« Le sujet n’est pas clos », estime au contraire le député LR – et futur allié du FN/RN – Éric Ciotti, qui revient à la charge en mars 2015 pour mettre en place une « irresponsabilité pénale au bénéfice des personnes dépositaires de l’autorité publique » agressées. Traduction : les policiers ne seraient donc pas jugés responsables du fait d’utiliser leur arme à feu dans certaines conditions.
Au mitan des années 2010, dans une France endeuillée par les attentats terroristes perpétrés par des groupes djihadistes, dont des attaques envers les policiers à Viry-Châtillon (Essonne) ou à Magnanville (Yvelines), l’idée gagne du terrain. Sur fond de défilés nocturnes de « policiers en colère », les syndicats de la corporation divergent dans leurs revendications mais s’accordent sur la nécessité d’une meilleure protection contre une supposée « insécurité juridique ». Ils arguent de devoir attendre d’être sous le feu pour pouvoir riposter, sous peine d’être poursuivis par la justice. Ce qui ne correspond absolument pas à la réalité des faits, comme l’avait montré Basta!, dans un contexte où les poursuites contre des policiers demeurent rares.
Loi 2017 : vers un « permis de tuer » ?
C’est sous le mandat de François Hollande, avec la loi du 28 février 2017, portée par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve (PS), qu’une nouvelle étape est franchie. Le fameux article L-435-1 de ce nouveau Code de sécurité intérieure prévoit quatre situations nouvelles dans lesquelles le fonctionnaire peut faire feu. Notamment sur des véhicules en mouvement, s’il « peut imaginer raisonnablement que la personne est susceptible de porter atteinte à la vie des policiers ou à celle d’autrui ». La notion d’immédiateté, fondamentale pour caractériser une défense légitime, est alors mise à mal par la rédaction confuse de cette loi qui laisse reposer l’estimation du danger sur la subjectivité à l’agent, en fonction de ce qu’il « imaginera raisonnablement ».
Les organisations de défense des droits humains, des chercheurs, avocats et familles de personnes tuées par les forces de l’ordre, dénoncent alors un « permis de tuer ». De fait, le nombre de tirs ainsi que le nombre de décès par balle, principalement lors de refus d’obtempérer, augmente sensiblement depuis 2017, comme le révèle Basta!.
En 2022, treize personnes sont tuées par des tirs policiers alors qu’elles sont à bord d’un véhicule. Parmi elles, Fadjigui et Boubacar sont abattus par un jeune agent armé d’un fusil d’assaut sur le Pont-Neuf, au soir de la réélection d’Emmanuel Macron, dans le cadre d’un contrôle routier. Sa mise en examen pour « homicide volontaire » déclenche une nouvelle manifestation policière à l’appel de deux organisations syndicales, dont Alliance.
Un an auparavant, le 19 mai 2021, le secrétaire national du syndicat policier Alliance, Fabien Vanhemelryck, lançait : « Le problème de la police reste la justice », lors d’un rassemblement devant l’Assemblée nationale. Comme un écho à celui de 1983, organisé par des policiers d’extrême droite. Cette fois, les manifestants se tiennent aux côtés de figures de tout l’échiquier politique, allant d’Éric Zemmour à Fabien Roussel (Parti communiste français). Le terrain semble prêt « à un nouvel élargissement de ce qui est appelé la présomption de légitime défense policière », craint l’historien Emmanuel Blanchard, en particulier dans l’hypothèse d’une victoire électorale du Rassemblement national en 2027.
mise en ligne le 23 juin 2026
Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr
Présenté en Conseil des ministres ce mercredi 24 juin, ce projet de loi se veut ambitieux. Mais associations et syndicats dénoncent un texte qui fragiliserait les locataires, les mal-logés et le logement social.
Ça pourrait presque ressembler à une bonne nouvelle. Ce mercredi, le projet de loi sur le logement, porté par Vincent Jeanbrun, doit être présenté en Conseil des ministres. Le ministre de la Ville et du Logement promet de « construire davantage », de « rénover plus vite », de « simplifier les procédures » et de « redonner du pouvoir aux élus locaux », face à une crise devenue, selon ses propres termes, une « bombe sociale ».
De prime abord, le texte semble porter une ambition large. Son premier article lance un troisième programme national de renouvellement urbain, l’Anru 3, pour la période 2030-2040. Le projet prévoit aussi de simplifier certaines règles d’urbanisme et de remettre des logements sur le marché. Autant de mesures présentées comme une réponse à l’urgence, dans un pays où 2,9 millions de ménages attendent un logement social et où 4,1 millions de personnes sont mal logées ou sans logement.
De fausses bonnes nouvelles
À première vue, le texte additionne des réponses attendues : relancer la construction, agir dans les quartiers populaires, accélérer la rénovation, donner plus de marges aux territoires. Mais chacune contient son revers. La remise sur le marché de logements en donne un premier exemple.
Derrière l’objectif affiché de relancer l’offre locative, le texte prévoit de permettre la remise en location de logements classés F ou G, que la loi Climat et résilience devait pourtant progressivement interdire. Les propriétaires pourraient les relouer à condition de s’engager à réaliser des travaux.
« La possibilité de relouer des passoires énergétiques sous condition d’un engagement de travaux sonne comme un abandon de toute ambition sur la massification de la rénovation énergétique. C’est un aveu d’échec », juge Camille Régis, déléguée générale de la Fédération des associations et des acteurs pour la promotion et l’insertion par le logement (Fapil). D’autant que le contrôle reste incertain : « Qui va vérifier que les travaux promis seront réellement faits ? Personne. »
Même logique pour le parc HLM. Le projet dit vouloir accélérer sa rénovation, mais il permettrait aussi d’augmenter certains loyers à la relocation, notamment après travaux. Les locataires en place ne seraient pas concernés, mais les nouveaux entrants pourraient payer davantage. Pour Camille Régis, cette logique traduit surtout un désengagement de l’État : « On part du principe qu’il n’y a plus d’argent pour financer le logement social, et que le logement social doit s’autofinancer. »
Quant au « pouvoir aux élus locaux », il inquiète tout autant. Dans les faits, les maires pourraient peser davantage sur les attributions de logements sociaux et exercer un droit d’opposition motivée. Les intercommunalités pourraient aussi récupérer des compétences liées au droit au logement opposable. Pour Nathalie Bazire, en charge du logement à la CGT, cette forme de droit de veto est « inacceptable ». Ce transfert risque en effet de « faire dépendre l’accès au logement social des équilibres politiques locaux », au détriment de règles nationales communes.
L’Anru 3 pour faire passer le reste
Et en ce qui concerne l’Anru 3, dont le lancement est attendu par de nombreux élus, bailleurs et habitants des quartiers populaires, c’est ici que se joue tout l’équilibre politique du texte.
Après deux programmes nationaux de renouvellement urbain, la perspective d’un nouveau cycle apparaît nécessaire, dans des territoires où les besoins restent massifs. Et si le vote du Conseil national de l’habitat (CNH), le 21 mai, pouvait donner l’image d’un texte largement soutenu avec 33 voix pour, 13 contre et 8 abstentions, il raconte en réalité une autre histoire : celle d’un soutien contraint, obtenu autour d’un seul article attendu, alors que plusieurs dispositions suscitent de fortes réserves.
« On fait passer dans un même texte l’Anru 3 et des mesures qui s’attaquent clairement au monde du logement social, explique Camille Régis. C’est difficile de se positionner complètement contre, parce qu’il y a la création d’un troisième programme de renouvellement urbain. Mais c’est aussi une manière de faire avaler la pilule. »
Eddie Jacquemart, président de la Confédération nationale du logement (CNL), dénonce le même écueil : « Le gouvernement a été habile en conjuguant dans le même texte les dispositions concernant l’Anru 3 et d’autres mesures toxiques. Les bailleurs sociaux, qui attendent et appellent de leurs vœux l’Anru 3, se retrouvent pris au piège. » Selon lui, « il faudrait presque une loi qui se limite à l’article 1 ». Mais même celui-ci n’échappe pas aux critiques. Les cinq milliards annoncés restent loin des douze milliards du précédent programme.
La CNL alerte aussi sur la place donnée à la « sûreté » et à la « reconquête républicaine » parmi les axes du programme. Eddie Jacquemart redoute une approche sécuritaire des quartiers populaires : « Si on lit entre les lignes, on comprend qu’il s’agit de démolir là où il y a du deal. Mais ce n’est pas ce qu’il faut faire. Le problème du narcotrafic ne se résoudra pas en abattant des tours. »
Une réponse qui contourne la crise
Au fond, les critiques portent moins sur ce que le texte affiche que sur ce qu’il évite. Il prétend répondre à la crise sans s’attaquer directement au niveau des loyers, à la baisse de la production de logements sociaux, au manque de financement public ou à la spéculation immobilière. « Ce dont nous avons besoin, c’est d’une véritable planification et d’une loi de programmation du logement », résume Nathalie Bazire.
D’autant plus que sur les passoires thermiques, le recul est important. Ces logements énergivores pourraient continuer à être loués sur la base d’une promesse de travaux. Or vivre dans une passoire thermique, c’est payer plus cher pour se chauffer mal l’hiver, puis subir la chaleur l’été dans des logements mal isolés. Eddie Jacquemart insiste sur cette réalité : « Dans les appartements qui ne sont pas isolés, les gens souffrent énormément, en hiver comme en été. »
Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr
Jean-Baptiste Eyraud, président de l’association Droit au logement (DAL), dénonce dans le projet de loi sur le logement un texte qui ne s’attaque pas aux causes de la crise.
Le projet de loi présenté mercredi 24 juin en Conseil des ministres par Vincent Jeanbrun répond-il à la crise du logement ?
Jean-Baptiste Eyraud (Président de l’association Droit au logement) : Non, parce qu’il ne s’attaque pas aux causes du problème. Nous sommes face à une crise du logement comme on n’en avait plus connue depuis les années 1950. Elle touche les classes populaires, mais aussi les classes moyennes, qui ont de plus en plus de mal à louer ou à accéder à la propriété.
Elle est d’abord liée à la cherté des loyers, du foncier et de l’immobilier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 3 millions de ménages demandent aujourd’hui un logement social, les expulsions locatives augmentent, le nombre de sans-abri aussi. Quant au taux d’effort des locataires, il approche 30 % alors qu’il était autour de 12 % en 1973.
Concrètement, où voyez-vous les principaux reculs dans ce projet de loi ?
Jean-Baptiste Eyraud : D’abord sur le logement social à bas loyer. Le texte permettrait d’augmenter les loyers HLM à la relocation, notamment après des travaux de rénovation. Les locataires en place ne seraient pas concernés, mais les nouveaux locataires paieraient plus cher. Or les logements sociaux anciens ont souvent des loyers très bas, et c’est précisément ce parc dont les ménages les plus précaires ont besoin. Aujourd’hui, 62 % des demandeurs HLM sont éligibles à un logement dit « très social ».
Autre point du texte : il donne davantage de pouvoirs aux maires dans les attributions de logements. Qu’est-ce que cela change ?
Jean-Baptiste Eyraud : Cela donne aux maires un pouvoir de peuplement. Ils pourraient peser beaucoup plus fortement sur les attributions, récupérer une partie du contingent préfectoral, historiquement destiné aux ménages prioritaires, et disposer d’un droit de veto. Le risque c’est le clientélisme, voire les discriminations, et une remise en cause du droit au logement pour les plus précaires.
Le projet prévoit aussi d’assouplir les règles sur les passoires thermiques. Qu’est-ce que cela signifie pour les locataires ?
Jean-Baptiste Eyraud : Cela signifie que les locataires de passoires thermiques vont rester plusieurs années de plus dans des logements indignes, sur la base d’une simple promesse de travaux. C’est surtout un cadeau aux bailleurs. Aujourd’hui, un locataire qui saisit le juge peut obtenir une baisse de loyer lorsqu’il vit dans une passoire énergétique. Avec ce texte, cette possibilité serait affaiblie.
Que faudrait-il faire, selon vous, pour répondre réellement à la crise ?
Jean-Baptiste Eyraud : Il faut d’abord baisser les loyers dans le secteur privé, pour faire atterrir la bulle immobilière et permettre aux classes moyennes de se loger. Ensuite, il faut produire massivement du logement social à bas loyer et préserver le parc HLM bon marché, au lieu de le fragiliser. Il faut aussi créer de vrais services de contrôle à l’encontre des bailleurs.
On parle souvent des locataires fraudeurs, mais c’est très marginal. Les fraudes dans les rapports locatifs sont beaucoup plus massives : dépassements de loyers, contournements de l’encadrement, pratiques abusives… Si l’on veut répondre à la crise, il faut cesser de soutenir la rente immobilière.
mise en ligne le 23 juin 2026
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Un rapport sénatorial dénonce la profonde méconnaissance des plus hauts patrimoines par l’administration fiscale en France, ce qui laisse libre cours à l’inventivité des ménages les plus aisés pour éviter de se soumettre à l’impôt. Et les pertes de recettes pour l’État sont potentiellement énormes.
« Parmi les personnes les plus fortunées, des milliers ont un revenu fiscal de référence de zéro. Ils ne paient aucun impôt sur le revenu ! » Cette déclaration de l’ancien ministre de l’économie et des finances Éric Lombard, faite dans un entretien à Libération en janvier 2026, pourrait in fine permettre de lever un lièvre.
En effet deux sénateurs, Claude Raynal (PS) et Jean-François Husson (LR), respectivement président et rapporteur de la commission des finances de la chambre haute du Parlement, ont creusé pour savoir ce qui se cachait derrière les propos de l’ancien ministre. Propos démentis, rappelons-le, par la ministre des comptes publics de l’époque, Amélie de Montchalin, désormais première présidente de la Cour des comptes.
Dans une note d’étape résumant des documents confidentiels que Bercy leur avait fournis, les deux sénateurs avaient déjà révélé en février que 13 324 contribuables assujettis à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) n’avaient pas payé d’impôt sur le revenu (IR) en 2024. Mais leur rapport publié le 17 juin intitulé « Boîte noire des hauts patrimoines : pourquoi la France ne sait plus qui sont ses riches ? » va plus loin.
On apprend d’abord que ce chiffre n’est que la partie émergée de l’iceberg. En effet, en menant avec les services de Bercy le même travail qu’en 2024, mais pour les années 2016 et 2017, époque où l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) existait encore – et dont l’assiette déclarative est beaucoup plus large que l’IFI, limité à l’immobilier –, les deux parlementaires ont trouvé un nombre de contribuables échappant à l’IR beaucoup plus élevé – 40 692 foyers. Preuve que plus on élargit le champ des contribuables aisés, plus l’on se rend compte que nombre d’entre eux ne paient pas d’impôts sur leur revenu.
Des riches ? Quels riches ?
Il faut bien avouer qu’à la lecture du rapport, on découvre avec stupeur l’incroyable méconnaissance du patrimoine des plus riches par l’administration fiscale.
Ce phénomène est à l’œuvre, selon les sénateurs, depuis l’arrêt de l’enquête sur les droits de la succession décidée en 2010 sous Nicolas Sarkozy et surtout depuis la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune par Emmanuel Macron en 2018, qui permettait de récolter des informations déclaratives sur le patrimoine immobilier et mobilier des ménages assujettis. « La donnée est à portée de main. Elle n’est simplement plus collectée ou traitée par l’État », regrettent les sénateurs.
La conséquence première de cette méconnaissance du patrimoine des ultrariches est qu’ils ont développé hors des radars de nouvelles techniques d’optimisation fiscale pour échapper à l’impôt. C’est autant de recettes fiscales en moins alors que sont actées, chaque année, des coupes dans les services publics et le modèle social pour réduire les déficits.
Les sénateurs ont tout de même réussi à collecter quelques informations pour éclairer les débats budgétaires à venir. Par exemple, depuis la publication de leur note provisoire en février, de nombreuses voix critiques, ne voulant pas croire à l’échec du système d’impôt progressif en France, avançaient que les contribuables assujettis à l’IFI et non imposés étaient en majorité des retraités aux revenus faibles, mais qui en même temps étaient propriétaires d’immobilier dont la valeur avait nettement grimpé.
Mais, dans leur rapport du 17 juin, les deux sénateurs ont écarté cette éventualité : « La direction générale des finances publiques identifie seulement “quelques ménages” dont la situation correspondrait à celle de la “veuve de l’île de Ré”, soit la combinaison de faibles revenus et d’un patrimoine immobilier proche du seuil de l’IFI. »
Certes, le rapport explique que la plupart des ménages assujettis à l’IFI qui ne pas payaient pas l’IR en 2024 – soit les deux tiers environ – ont eu en fait recours à des dispositifs de réduction et de crédit d’impôt totalement légaux, tels les emplois à domicile, l’aide à la dépendance, les frais de garde des jeunes enfants, l’investissement locatif dans le neuf, la rénovation d’immeubles classés monuments historiques, etc.
Mais ces crédits d’impôt sont pour la plupart plafonnés et, somme toute, ils ne peuvent objectivement pas permettre seuls à des ultrariches d’échapper à l’impôt sur le revenu.
C’est pourquoi les sénateurs pensent que le phénomène réel d’évitement de l’impôt des plus aisés est plus pernicieux : « Même quand l’impôt a été effacé par les crédits d’impôt, il n’est pas exclu que les revenus imposés aient, préalablement, été réduits par des déductions, exonérations ou par de la thésaurisation dans des véhicules fiscalement distincts du contribuable. »
En d’autres termes, « une part significative de ces ménages pourrait avoir recours à d’autres mécanismes permettant encore d’exclure les revenus du calcul de l’IR dans une logique d’optimisation fiscale ».
Recours aux holdings
Pour réduire massivement leurs revenus imposés, les ménages très aisés appliquent plusieurs méthodes distinctes : petits chefs d’entreprise et professions libérales ont notamment recours aux frais professionnels pour financer leurs dépenses courantes et s’éviter d’avoir à déclarer des revenus, quand les plus aisés sollicitent des crédits lombards auprès de leur banque, en apportant en garantie des titres de sociétés.
En ce qui concerne « la thésaurisation de leur revenu économique dans des véhicules fiscalement distincts du contribuable », que beaucoup utilisent, les sénateurs entendent par là soit « des contrats d’assurance-vie », qui sont fiscalement très avantageux, « soit des sociétés contrôlées par le contribuable (comme des sociétés dites holdings ou des sociétés civiles immobilières) », auxquelles sont adossés de nombreux mécanismes d’optimisation fiscale.
Les services du contrôle fiscal identifient plusieurs mécanismes d’optimisation agressive qui se développent actuellement via les sociétés holdings.
D’abord, la détention d’actifs immobiliers au sein d’une holding afin de minorer l’IFI. Mais surtout, « le recours au régime de l’apport-cession », qui consiste pour des actionnaires à apporter leurs titres dans une holding dans le but de les céder, ce qui « permet de reporter, parfois indéfiniment, l’imposition des plus-values mobilières et d’effacer des plus-values placées en report d’imposition au moment de la succession ».
Ce dispositif connaît un succès fou chez les ultrariches : le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) a relevé « la croissance exponentielle du volume des plus-values nouvellement placées en report d’imposition : de 1 milliard d’euros en 2012, il est passé à 16 milliards d’euros en 2018 puis à 34 milliards d’euros en 2023 », écrivent les deux sénateurs dans leur rapport.
Au total, depuis 2012, le stock de plus-values placées en report d’imposition s’élève à… 127 milliards d’euros. Ce dispositif est particulièrement concentré sur les ménages les plus riches : « Il bénéficiait en 2023 à 8 400 foyers dont le revenu déclaré moyen hors plus-values était de 700 000 euros annuels, soit les 0,1 % les plus aisés. »
Or ce régime de l’apport-cession va au-delà d’un décalage dans le temps de l’imposition des plus-values, puisqu’il permet, dans une certaine mesure, « d’éviter définitivement l’imposition de certaines sommes », déplorent les sénateurs.
Par exemple, « en cas de transmission entre vifs, le report d’imposition de cette plus-value est transféré sur la tête du donataire, dans la proportion des titres transmis. Hormis le cas où le donataire cède, apporte, rembourse ou annule ces titres dans un délai de cinq ans, l’exonération est définitive ». Par ailleurs, « en cas de transmission au décès de l’apporteur, le report d’imposition sur la plus-value est définitif, l’impôt n’étant pas transmissible aux héritiers ».
Le rapport parle avec mesure d’un « levier d’optimisation important ». Mais au vu des montants énormes des plus-values placées en report d’imposition, il y a fort à parier que les pertes pour l’administration fiscale se chiffrent en milliards.
Le dispositif Dutreil et le phénomène Airbnb en question
Outre ce dispositif, les titres logés dans les holdings peuvent aussi échapper au fisc dans le cadre de transmission par le biais du dispositif Dutreil, qui permet à un ou une héritière de bénéficier d’un abattement de 75 % sur la valeur de la société transmise en cas de conservation des titres durant au moins six ans après la donation parentale. Ce qui fait passer le taux d’imposition effectif de l’héritage de 34 à 8 %. Pas un mince avantage !
Un rapport de la Cour des comptes pointait récemment le coût énorme de ce dispositif pour les finances publiques : 5,5 milliards d’euros en 2024 après 3,3 milliards en 2023. Alors même que les évaluations au doigt mouillé sur lesquelles s’appuyaient jusqu’ici les parlementaires pour voter les budgets tablaient sur un coût entre 500 et 800 millions d’euros par an…
Enfin, dernier phénomène expliquant que l’IR soit nul chez nombre d’assujettis à l’IFI : le recours massif par des multipropriétaires à Airbnb et autres plateformes de location de logements meublés.
La direction de la législation fiscale, dans ses réponses écrites à Claude Raynal et Jean-François Husson, estime que le recours à grande échelle à la location meublée « permet, par l’amortissement de la valeur du bien loué (qui ne correspond à aucune dépense effectivement décaissée ni à une authentique dévalorisation du bien découlant de son usure), d’effacer l’imposition des revenus locatifs ».
De même, des avocats fiscalistes entendus par les deux sénateurs ont « cité les amortissements et déficits fonciers comme des mécanismes courants de minoration des revenus imposables ». Cet avantage fiscal constitue un levier puissant de minoration du revenu : « En 2024, le rapport de la députée Annaïg Le Meur a estimé que 68 % des contribuables loueurs en meublé ne déclarent aucun revenu », disent les deux sénateurs.
Ils ajoutent enfin que « les amortissements associés à la location meublée n’apparaissent pas sur les déclarations de revenu lorsque la location meublée s’effectue au travers d’une SCI, les contribuables ayant la faculté de recourir à une société soumise à l’impôt sur les sociétés en matière immobilière ». Bref, l’optimisation fiscale est devenue un sport national.
mise en ligne le 22 juin 2026
Sébastien Crépel sur www.humanite.fr
Avec Marc Bloch se clôt probablement la série des grands panthéonisés de la Résistance par Emmanuel Macron. Après l’entrée de Joséphine Baker et du couple Manouchian sous la coupole, l’historien de l’Étrange Défaite rejoint, accompagné de son épouse Simonne Vidal, deux autres grandes figures – outre Maurice Genevoix, témoin de la Grande Guerre – que sont Robert Badinter et Simone Veil. Elles ont pour point commun d’avoir été les cibles de la barbarie nazie. Juif et résistant, Marc Bloch est, comme Missak et Mélinée Manouchian, au croisement de ces destinées.
Tandis qu’un cycle s’achève avec la présidence Macron, on ne peut s’empêcher de ressentir, devant la grande inconnue des élections de l’an prochain, une troublante angoisse à l’heure de cet ultime hommage au courage et au refus de la résignation. L’obstination avec laquelle le président de la République s’attache par les mots à rendre les honneurs mérités aux héros du passé détonne avec la complaisance des actes envers les héritiers spirituels de leurs bourreaux. Aucune autre formation politique que la sienne n’aura autant œuvré, pour se maintenir au pouvoir, à la normalisation de l’extrême droite, du pacte de non-censure avec Marine Le Pen à l’inversion du « front républicain ».
Une fois la dépouille des résistants ensevelie dans le caveau de la République, il ne faudrait pas que les paroles de Marc Bloch reviennent nous hanter comme une sinistre prémonition : « Nous venons de subir une incroyable défaite. À qui la faute ? » Les regards se tourneront alors vers les pyromanes qui, balayés par l’histoire, auront joué avec la catastrophe comme avec des allumettes, sachant bien qu’ils n’auront pas à en subir les ravages dans leur propre chair.
Les victimes de l’extrême droite sont, en effet, toujours les mêmes : les étrangers, les prolétaires, les femmes, les minorités visibles ou invisibles qui forment la longue cohorte des dominés. Emmanuel Macron y fera sans doute allusion, mardi, devant le parterre de cette étrange « fête » de l’esprit de résistance, où se glisseront peut-être quelques aspirants ministres d’une Le Pen ou d’un Bardella comptant les jours qui les séparent de 2027.
mise en ligne le 22 juin 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Dimanche 28 juin, le Centre culturel juif Simone Veil organise au Domaine de Verchant sa traditionnelle “journée de Jérusalem, capitale une et indivisible du peuple juif”. Une revendication contraire au droit international, portée une nouvelle fois avec le soutien affiché de la Ville de Montpellier et de la Région Occitanie. BDS-Urgence Palestine appelle à manifester la veille
C’est une date qui revient chaque année depuis bientôt un demi-siècle, et qui devient chaque année un peu plus difficilement défendable. Le Centre culturel juif Simone Veil (CCJSV) de Montpellier organise le dimanche 28 juin 2026 la 49e édition de la “journée de Jérusalem, capitale une et indivisible du peuple juif”, au Domaine de Verchant, un hôtel quatre étoiles de Castelnau-le-Lez. Une revendication qui entre en contradiction directe avec les résolutions des Nations Unies, que la France a cosignées, et selon lesquelles le statut de Jérusalem reste une question à régler dans le cadre d’un accord de paix négocié.
Ceux qui espéraient que l’événement serait enfin dépouillé du soutien institutionnel des élus locaux en seront pour leurs frais. Le programme de présentation de cette 49e édition fait apparaître les logos de la Région Occitanie, présidée par Carole Delga et de la Ville de Montpellier, dont le maire socialiste Michaël Delafosse avait pourtant annoncé en avril 2025, sous la pression de son aile gauche et du mouvement social, que la journée ne se tiendrait plus dans un lieu public comme c’était le cas avant. Le logo de l’ambassade d’Israël figure également sur le programme. Une pétition citoyenne en ligne demandant le retrait de ces logos a été lancée.
Dans le fascicule de présentation de l’événement, on peut lire que “deux ans et demi se sont écoulés avec ce courage jamais démenti de la population face à l’adversité, qui comprenait que le combat mené par son pays était juste”. Le “pays” en question est Israël. Le texte ne mentionne pas Gaza.
Un casting qui ne laisse pas de place au doute
Le programme de cette 49e édition ne cache pas ses couleurs. Parmi les intervenants, Raphaël Jerusalmy, présenté sur i24news comme “ancien officier du renseignement militaire israélien”, vient présenter son ouvrage “Tribunes de guerre 2023-2025”, recueil de ses analyses publiées sur la chaîne depuis le 7 octobre 2023. Né en France, il a servi dans l’armée israélienne et au sein des services de renseignement militaire, avant de revenir en France comme romancier et chroniqueur. Dans ses textes, il décrit ses tribunes comme un “arsenal d’auto-défense” pour “le peuple juif et ses amis” contre “ceux qui mentent” et “détestent les Israéliens bien plus qu’ils n’aiment les Palestiniens”. Quant à i24news, la chaîne appartient à Patrick Drahi, dont les “motivations sionistes sincères afin d’améliorer l’image d’Israël” ont été publiquement assumées. Plusieurs organisations de journalistes et médias, dont Télérama et Le Monde diplomatique, ont relevé son positionnement éditorial pro-gouvernemental israélien.
Emmanuel Razavi, journaliste franco-iranien, viendra quant à lui présenter son dernier livre “Paris-Téhéran, le grand dévoilement”. Razavi collabore notamment avec Paris Match, Valeurs Actuelles et Franc-Tireur. Un troisième intervenant, franco-israélien, est annoncé comme affilié au Technion, l’Institut israélien de technologie de Haïfa, également chroniqueur sur i24news. Et toujours au programme : Sar-El, l’association qui propose à des jeunes et des adultes français des séjours de volontariat civil au sein de l’armée israélienne.
Quinze ans de mobilisation, deux reculs symboliques
BDS-Urgence Palestine, qui mène des actions contre cette journée depuis 2010, a appelé à un rassemblement la veille, le samedi 27 juin. Dans son communiqué, le collectif rappelle que la journée commémore sous le terme “réunification de Jérusalem” ce qui constitue en droit international une annexion militaire, opérée par Israël en 1967 et jamais reconnue par la communauté internationale. Il souligne deux reculs obtenus au fil des années : d’abord la fin de la gratuité du parc de Grammont et de son matériel, puis, depuis 2025, la fin du prêt de locaux municipaux. Des victoires qualifiées de “reculs de communication” par le collectif, qui note que le soutien financier de la Ville au CCJSV ne s’est pas tari pour autant : en 2024, en plein contexte de guerre à Gaza, l’association avait bénéficié de 31 000 euros de subventions de la part de la Ville de Montpellier, selon les données publiques d’attribution des subventions municipales.
Par ailleurs, en février 2025, la mairie avait ouvert les portes de l’hôtel de ville au CCJSV pour un colloque intitulé “L’antisémitisme après le 7 octobre : comment être Juif en France aujourd’hui ?”, organisé avec le soutien de l’ambassade d’Israël, du CRIF et de la LICRA. Le mot d’introduction du secrétaire du CCJSV, Gérard Feldman, avait alors comparé l’adversité politique à une “hydre islamiste” et mis en garde contre “l’islamo-gauchisme”.
Et pour les curieux, la tombola de l’évènement de dimanche propose toujours un billet d’avion pour Israël. Aller simple non précisé.
mise en ligne le 21 juin 2026
sur www.humanite.fr
La chaîne d’information Al Jazeera, basée au Qatar, a annoncé samedi qu’un de ses journalistes, Ahmed Wishah, avait été tué par bombardement israélien dans la bande de Gaza, dénonçant « la poursuite des crimes » israéliens contre son personnel dans le territoire palestinien.
L’armée israélienne continue de massacrer les journalistes couvrant ses guerres. Ahmed Wishah, journaliste pour la chaîne Al Jazeera a été tué par bombardement israélien dans la bande de Gaza, samedi 20 juin. L’armée israélienne a confirmé avoir frappé ce journaliste mais certifié – comme à son habitude et sans fournir de preuves — qu’il s’agissait d’un « terroriste du Hamas ».
« Le caméraman de la chaîne Al-Jazeera Live, notre collègue Ahmed Wishah, ainsi que deux autres personnes, ont trouvé la mort dans une frappe israélienne visant une maison au centre de la bande de Gaza », a affirmé Al Jazeera sur son site internet. Le bombardement a été mené par un drone dans le camp de réfugiés de Bureij, faisant également plusieurs blessés, selon un correspondant de la chaîne.
Israël, premier pays tueur de journalistes
La chaîne a condamné dans un communiqué un « meurtre délibéré » et « la poursuite des crimes commis par les forces d’occupation israéliennes contre ses correspondants et son personnel à Gaza », soulignant qu’Ahmed Wishah était le 12e employé d’Al Jazeera tué depuis le début de la guerre en octobre 2023. Deux tiers des 129 journalistes assassinés dans le monde l’an dernier l’ont été par Israël.
Ahmed Wishah est le frère de Mohammed Wishah, un correspondant de la chaîne qui avait également été tué en avril par une frappe de drone israélien. L’armée israélienne l’avait également accusé aussi d’être un membre du Hamas, opérant « sous le couvert » du journalisme.
Selon un bilan de Reporters sans frontières (RSF) fin 2025, plus de 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne à Gaza, dont au moins 70 dans l’exercice de leurs fonctions, depuis le début de la guerre en octobre 2023, déclenchée par une attaque sanglante du Hamas sur le sol israélien.
mise en place le 21 juin 2026
Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
Un rapport publié cette semaine montre que les hommes noirs et arabes sont soumis à l’excès aux contrôles policiers, aux amendes et aux dettes. Une expérience de masse d’un État qui ne protège plus mais qui menace. Un danger pour notre démocratie.
Les travaux universitaires, les associations, le défenseur des droits et même certaines décisions de justice ont établi une réalité simple : les jeunes hommes noirs et arabes ont davantage de chances d’être contrôlés que le reste de la population. Le rapport publié cette semaine par Human Rights Watch, (Re)Claim et la Maison communautaire pour un développement solidaire en décrit certaines conséquences. Aux contrôles s’ajoutent des amendes : pour tapage, dépôt de déchets, crachat sur la voie publique ou autres atteintes à la tranquillité publique… Des infractions souvent constatées sans témoin, contestées parfois mais difficiles à remettre en cause.
L’accumulation est vertigineuse : plusieurs milliers voire des dizaines de milliers d’euros pour certains jeunes avant même leur majorité, comme l’avait raconté Basta!. Ces amendes ne pleuvent pas par hasard. Depuis 2016, à la suite de la loi « justice du XXIè siècle », il est fait le choix d’étendre « les procédures simplifiées » au nom de l’efficacité. Les pouvoirs de verbalisation ont été élargis au fil des années pour désengorger les tribunaux, simplifier les procédures, sanctionner rapidement. Au nom de l’efficacité, l’État multiplie les procédures simplifiées, affaiblit les droits de la défense, réduit les possibilités de recours.
L’amende, cette peine administrative, ne conduit pas en prison mais à l’endettement. Pour éviter les saisies, certains jeunes quittent leur emploi, d’autres ferment leur compte bancaire ou travaillent illégalement. La dette devient un mécanisme de relégation qui enferme dans la précarité ceux qu’elle prétend « responsabiliser ». Ces amendes ne servent pas seulement à sanctionner des comportements mais à gérer des populations. La défenseure des droits parle d’une « politique institutionnelle d’éviction ». Le rapport publié aujourd’hui lui donne un contenu concret : il ne s’agit plus seulement de contrôler mais, sur des bases racistes, de décourager la présence de jeunes, de jeunes hommes, dans l’espace public.
La République peut-elle continuer à invoquer l’universalisme humaniste lorsque les expériences concrètes de l’État diffèrent aussi fortement selon l’origine réelle ou supposée, le lieu de résidence ou la couleur de peau ?
En mars dernier, la justice avait estimé que l’intention d’homicide ne pouvait être retenue contre le policier ayant tué Nahel. Une décision qui vient d’être annulée par la Cour de cassation. Les faits sont d’une autre gravité mais les amendes décrites par ce rapport et la mort de Nahel racontent une même histoire politique : celle d’une institution policière qui rencontre la jeunesse populaire presque exclusivement sous la forme du contrôle, de la sanction ou de la contrainte. Pour ces jeunes hommes noirs et arabes, l’État apparaît moins comme une protection que comme une présence qui surveille et qui les menace ; non pas un État qui protège, éduque ou émancipe, mais un État qui contrôle, verbalise, sanctionne et parfois tue.
Dans ces conditions, la République peut-elle durablement prétendre à l’égalité ? Peut-elle continuer à invoquer l’universalisme humaniste lorsque les expériences concrètes de l’État diffèrent aussi fortement selon l’origine réelle ou supposée, le lieu de résidence ou la couleur de peau ? Longtemps, une grande partie de la gauche a considéré les violences policières, les contrôles discriminatoires ou les abus de pouvoir comme des « bavures » exceptionnelles. La France insoumise en a fait une question politique. Beaucoup ont jugé cette stratégie électoraliste, vouée aux marges. Les faits leur donnent tort. Parce que cela concerne le sens de notre société, LFI tire un crédit politique de cet engagement.
Derrière la question des relations entre la police et la jeunesse populaire se cache une question essentielle : qui bénéficie de la protection de l’État et qui fait l’objet de sa surveillance ? La question policière n’est plus une question technique mais une question démocratique devenue centrale.
Une démocratie ne devrait pas accepter que des adolescents entrent dans l’âge adulte avec plusieurs milliers d’euros de dettes contractées auprès de l’État et le sentiment d’avoir été désignés comme suspects avant même d’être considérés comme des citoyens. À force de traiter certains jeunes hommes noirs et arabes comme un problème à gérer, on fabrique de la défiance, de l’exclusion et une citoyenneté à deux vitesses. Bref, on détruit la démocratie et la République.
mise en ligne le 20 juin 2026
Agence France-Presse repris sur www.mediapart.fr
Le tribunal administratif de Paris estime que le concert prévu dimanche ne présente pas de « risques de troubles à l’ordre public […] suffisamment justifiés » pour provoquer son interdiction, notamment l’absence des artistes évoqués par la préfecture dans son arrêté.
LeLe tribunal administratif de Paris a suspendu, vendredi 19 juin, la décision du préfet de police d’interdire un concert de La France insoumise (LFI) prévu sur la place de la République, à Paris, à l’occasion de la Fête de la musique.
« Le tribunal a estimé que les risques de troubles à l’ordre public invoqués par l’arrêté pour justifier l’interdiction n’étaient pas suffisamment justifiés par le préfet, en relevant qu’aucun des éléments produits ne permettait de les conforter », a indiqué dans un communiqué la juridiction, saisie en référé – une procédure d’urgence.
L’arrêté litigieux, pris mercredi 17 juin au soir par la préfecture, relevait notamment que l’« événement devrait accueillir notamment le Comité Adama et sa fondatrice Assa Traoré, les rappeurs Médine et Soso Maness ». À propos de ce dernier, la mesure d’interdiction était justifiée par le fait qu’il avait scandé « Tout le monde déteste la police » lors de la Fête de L’Humanité en 2021.
« La préfecture de police de Paris est dans son rôle, elle constate des risques de trouble à l’ordre public du fait d’invités qui ont tenu par le passé des propos injurieux, notamment à l’encontre des forces de l’ordre », avait appuyé, jeudi 18 juin, la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.
Mais, a décidé le tribunal administratif de Paris, si le préfet de police s’est fondé sur la présence annoncée de ces personnalités pour caractériser le risque « d’attirer un public hostile aux forces de l’ordre et de donner lieu à la diffusion de propos appelant à la haine, à la discrimination ou à la violence », « l’interdiction d’une réunion ne peut être décidée qu’en dernier recours ».
De plus, les magistrats ont « relevé que les organisateurs de cette manifestation n’avaient prévu ni la participation d’Assa Traoré, ni celle des rappeurs Médine et Soso Maness ».
Le juge des référés « a également noté que les pièces versées au dossier ne permettaient pas de justifier l’existence de risques de troubles matériels à l’ordre public ou de la commission suffisamment certaine et imminente d’infractions pénales », poursuit le communiqué.
mise en ligne le 20 juin 2026
par Timothée Buisson sur https://reporterre.net/
Dans les rues, ouvriers du BTP, livreurs et sans-abri sont les premiers à pâtir des températures extrêmes. Plongée dans la fournaise de Bordeaux, qui a récemment décroché le titre de ville la plus chaude de France.
Bordeaux (Gironde), reportage
Alors que 79 départements sont en vigilance canicule jaune et orange, Bordeaux vit déjà son deuxième épisode de chaleur exceptionnelle en l’espace de quinze jours. Si les Bordelaises et Bordelais souffrent de ces températures extrêmes, ce sont les personnes les plus précaires qui sont en première ligne dans une des villes les plus bétonnées de France. Ouvriers du BTP, facteurs, livreurs et sans-abri sont les premiers à pâtir de ces températures.
Le 15 juin, Bordeaux a enregistré la maximale de température sur l’ensemble de la France hexagonale avec 35,4 °C. Le 18 juin, le mercure est monté à 37 °C, la barre des 40 °C devrait être atteinte ce weekend. Plongée dans une métropole en surchauffe.
Bordeaux, métropole de presque 270 000 habitants, brille par sa minéralité. Les places bétonnées sont nombreuses et les chantiers le sont tout autant. Ici, le pont de Pierre, ouvrage emblématique de la ville, est en chantier depuis l’été 2025. Les ouvriers y sont nombreux, tout au long de l’année, jours de canicule y compris.
Sur ce skatepark, il est bientôt midi. Ces deux travailleurs se partagent une bouteille d’eau. Les horaires ne sont pas spécifiquement aménagés par leur employeur. L’ouvrier à droite confie : « Je n’ai jamais connu une chaleur comme ça, même au Soudan. »
Les entreprises d’insertion ne ralentissent pas la cadence pour désherber la ville malgré la canicule. « Même en plein soleil, on fait travailler les gens pour désherber, c’est ridicule », se lamente une passante.
Nicolas a apporté une tonnelle de chez lui pour pouvoir aménager un coin d’ombre lors des pauses pour lui et son coéquipier. « On nous tolère les manches retroussées quand il faut chaud, mais nos pantalons tiennent chaud, on n’a pas le choix, on s’adapte. »
Killian, facteur depuis quelques mois, bénéficie d’un aménagement d’horaires pour son équipe. « Au lieu de faire du 9-16 heures, on fait du 8-14 heures. Ça va, mais en fin de matinée il fait déjà bien chaud. » Dans la cadence de sa tournée, Killian relativise : « Au moins on a un vélo électrique, sinon ce ne serait pas tenable. La Poste nous a aussi donné un brumisateur chacun, c’est pas grand-chose, mais ça fait quand même du bien. »
Idris est livreur pour une plateforme. « Les jours de canicule, on a moins de courses, mais plus loin. C’est n’importe quoi, je vais pas faire 20 km aller-retour pour 10 euros. En faisant ça, la batterie de mon vélo tiendra à peine pour le reste de ma journée. »
Un livreur se repose dans la Maison des livreurs. « On a noué un partenariat avec la Banque alimentaire qui nous fournit de quoi manger, de l’eau, des boissons qu’on peut mettre au frais », résume Jonathan L’Utile Chevallier, le coordinateur de cet espace qui accompagne les livreurs.
Pour une livraison de moins de 2 km, la plateforme Deliveroo rémunère moins de 3 euros. « Pour ce prix-là et avec cette chaleur, moi je n’y vais pas. Il y a des livreurs qui font des malaises avec la chaleur », explique Iniesta, inscrit depuis trois ans sur les plateformes de livraison.
« Pendant ces journées, les livreurs travaillent beaucoup et sont payés une misère. Un livreur a travaillé 40 heures pour gagner 100 euros. Aucun dialogue n’est possible avec les plateformes », dénonce Jonathan L’Utile Chevallier, le coordinateur de la Maison des livreurs.
« Certains restaurateurs sont inquiets de nous voir travailler quand il fait chaud. Ils nous proposent à boire », dit Ftsum, livreur.
À Bordeaux, la mairie a décidé de ne pas ouvrir d’espaces supplémentaires dédiés à l’accueil des personnes sans-abri. Pour Harmonie Lecerf Meunier, conseillère municipale d’opposition, « la protection des personnes vulnérables doit constituer une priorité absolue ».
En fin de journée, les rues de Bordeaux sont chaudes. Malgré un léger sentiment de fraîcheur — il fait en réalité juste moins chaud —, la pierre continue de restituer la chaleur qu’elle a emmagasinée pendant la journée. Dix jours caniculaires sont attendus à Bordeaux.
par Sudfa (Média participatif franco-soudanais) sur https://blogs.mediapart.fr/
Depuis deux semaines, les exilé·es du campement à Calais se mobilisent contre des expulsions imminentes et un harcèlement policier quotidien. Licha, jeune Soudanais résidant dans le camp, raconte la mobilisation et la résistance face aux expulsions.
Depuis deux semaines, les rues et les ronds-points de Calais se sont transformés en lieux de contestation, où les exilé·es et leurs allié·es se mobilisent contre les expulsions de campements. Après plusieurs rassemblements organisés ces derniers jours sur le rond-point de l’hôpital, une manifestation a été organisée vendredi 13 juin à Calais pour dénoncer le harcèlement policier, l’invisibilisation et les discriminations dans l’espace public.
« Nous avons des pancartes et des slogans contre les expulsions, comme “Personne n’est illégal” ou “Halte aux violences policières” », a déclaré Licha, interviewé par Sudfa. « Nous nous organisons ensemble : toute la semaine dernière, chaque matin, du lundi au vendredi, nous prenons le petit-déjeuner ensemble, nous déjeunons ensemble, et nous faisons le tour de toutes les tentes pour mobiliser les gens. »
Licha est un jeune homme Soudanais, qui vit depuis trois semaines à « Hospital », un camp qui tire son nom de l’hôpital de Calais, à côté duquel il est situé. Environ 1 000 personnes habitent actuellement dans le campement. « Hospital » ressemble de plus en plus à l’ancienne « Jungle », un camp informel où vivaient en 2015 plusieurs milliers de personnes souhaitant traverser la Manche pour rejoindre le Royaume-Uni, qui étaient bloquées sur le littoral calaisien du fait du durcissement des contrôles frontaliers.
En octobre 2016, la « Jungle » avait été évacuée et rasée par les autorités françaises. Depuis, la politique à Calais a consisté à éviter à tout prix qu’un autre camp d’une telle ampleur se forme. Cette stratégie de maintien de l’ordre a été surnommée politique « zéro-fixation ». Depuis 10 ans, les policiers envoyés en nombre dans la ville passent leurs semaines à démanteler des petits campements informels, détruire les tentes, et harceler les personnes exilées qui survivent tant bien que mal dans des conditions extrêmement précaires.
Des raids policiers quotidiens et des biens confisqués
Aujourd’hui, la majorité des habitant·es de « Hospital » sont des exilé·es soudanais·es et sud-soudanais·es, aux côtés d’Érythréen·nes, d’Égyptien·nes et de Kurdes. Ces dernières semaines, la police se rend dans le camp quasiment tous les jours, détruisant des tentes et dérobant les effets personnels des habitant·es. « Ils prennent tout ce qu’ils trouvent », déclare Licha. « Quand les gens vont faire des courses, sortent dîner ou jouer au foot, ils reviennent et ne trouvent plus rien. »
Ces raids quotidiens visent à exercer une « pression psychologique » sur les habitant·es du camp, explique-t-il. « La police nous harcèle. » La veille, Licha avait recueilli le témoignage d’adolescent de 15 ans à qui la police avait volé son téléphone et son passeport lors d’un raid.
C’est une rumeur selon laquelle les autorités auraient pour objectif de démanteler l’ensemble du camp d’ici l’été qui a poussé les exilé·es à se mobiliser. Lors du démantèlement de la « Jungle » en 2016, les habitant·es avaient été transférés vers des centres d’accueil à travers la France. Cette fois-ci, aucun plan de relogement n’a été annoncé à ce jour, ce qui fait craindre aux personnes vivant dans le camp que « cette fois-ci, cela pourrait être pire ».
Durant les prises de parole au cours de la manifestation de vendredi, les exilé·es ont rappelé leur situation : « Beaucoup d’entre nous ont déjà enduré la guerre, la violence, la persécution et les épreuves avant d’arriver en Europe. (...) Personne ne devrait vivre dans la crainte constante d’être déplacé, humilié ou laissé sans abri. » Les manifestant·es ont également interpellé les autorités françaises, leur demandant de considérer leur situation avec compassion : « Imaginez-vous : vous réveiller tous les matins et voir des policiers démonter votre tente, le seul endroit où vous pouvez dormir. Imaginez-vous dehors, sous la pluie, sous le vent. Cela se produit encore et encore. »
Un cadre juridique de plus en plus répressif
L’intensification du harcèlement policier arrive dans un contexte de durcissement des contrôles sur le littoral nord. Elle intervient aussi juste après le prolongement, le 3 juin, de l’initiative controversée “One in, one out” par la France et le Royaume-Uni. Cet accord signé en août dernier permet aux deux pays de marchander les vies des personnes exilées. Pour chaque demandeur-euse d’asile que le Royaume-Uni s’engage à accueillir légalement, la France accepte en retour de réadmettre sur son territoire des personnes arrivées en “small boats”. L’objectif pour le Royaume-Uni est de refuser l’entrée sur le territoire de toutes les personnes ayant tenté de traverser la Manche et de les renvoyer en France. Le Royaume-Uni se défausse ainsi de sa responsabilité en matière d’accueil des demandeur·euses d’asile, au profit d’une politique de répression et de criminalisation systématique des personnes qui traversent la mer au péril de leur vie.
Selon Licha, les personnes vivant dans les campements sont très peu informées de l’existence de cet accord et de ses conséquences. Beaucoup n’ont pas connaissance de la possibilité d’entrer légalement en Angleterre, ni du fait que si elles tentent la traversée, elles risquent d’être détenues et renvoyées à l’arrivée. Les associations de Calais témoignent que les autorités n’ont conduit aucune campagne d’information auprès des personnes en migration, et que de nombreux obstacles matériels et administratifs s’opposent aux personnes qui veulent tenter l’entrée via la voie légale, ce qui les pousse à continuer les traversées dangereuses et mortelles.
L’accord “One in, one out” a été critiqué par des experts de l'ONU, qui estiment qu'elle constitue une violation des droits humains. Environ 150 enfants ont été placés en détention depuis août 2025 dans le cadre de cet accord. La lettre ouverte écrite en janvier 2026 par des exilé·es détenu·es dans les centres de rétention de Harmondsworth et Brook House exprimait toute la détresse de ces personnes, arrêtées au débarquement sur les côtes britanniques où elles espéraient trouver refuge :
« Nous sommes ceux qui ont été choisis au hasard par le Home Office pour être placés en détention. Pas parce que nous sommes des criminels. Pas parce que nous sommes dangereux. Mais parce que nous n’avons pas eu de chance. (...) Nous étions 60 demandeurs d’asile non armés, assis sur des chaises dans un coin du hall, sans rien faire, totalement pacifiques. Ils ont aspergé nos yeux. Ils ont aspergé nos visages. Ils ont aspergé nos corps. (...) Nos yeux brûlaient comme du feu. Notre peau brûlait comme du feu. Nous hurlions de douleur et de peur. (...) Alors que nous étions assis pacifiquement, ils nous ont emmenés un par un. (...) L’ordre venait d’en haut. Divisez-les. Enfermez-les. Le vol doit partir pour la France. Quoi qu’il en coûte. »
Entre espoir et crainte, la résistance s’organise
Tous les matins, les organisateur·ices font le tour des tentes pour mobiliser les autres habitant·es du campement, mais aussi pour les informer des risques d’expulsion et leur recommander de toujours avoir leur passeport sur eux lorsqu’ils et elles quittent leur tente. Certain·es craignent de participer aux manifestations, en particulier celleux originaires du Soudan, qui ont en mémoire les violences meurtrières subies par des manifestant·es pacifiques pendant la révolution. Toutefois, la mobilisation a réussi à fédérer une grande partie des habitant·es, ce qui a permis pour quelques jours de tenir la police à distance de « Hospital ».
« Nous devons continuer à manifester jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée », déclare Licha. « Notre objectif est de nous organiser de manière pacifique. C’est la meilleure façon de faire valoir nos droits. »
Le message des exilé·es mobilisé·es est simple : « Nous demandons juste à être traité·es avec humanité et respect. (...) Mettez fin aux expulsions à Calais, écoutez nos voix, tenez compte de notre situation. Nous espérons qu’une solution plus humaine pourra être trouvée pour les personnes qui vivent ici. »
mise en ligne le 19 juin 2026
Par Eric Berr, maître de conférences en économie, Sylvain Billot, statisticien économiste et Jonathan Marie, professeur d’économie, co-auteurs de « Inflation. Qui perd ? Qui gagne ? Pourquoi ? Que faire ? », Points, juin 2026.
sur www.humanite.fr
Le jeudi 11 juin 2026, le conseil des gouverneurs de la banque centrale européenne (BCE) a donc décidé d’augmenter les taux d’intérêt directeurs, ce qui va entraîner une hausse du coût de l’endettement pour les entreprises, les ménages et les États.
Le maniement des taux directeurs est le principal instrument de la politique monétaire, un instrument à l’usage parfaitement discrétionnaire, c’est-à-dire déterminé par la banque centrale selon ses objectifs. Si cette mesure était attendue, elle est néanmoins désastreuse.
Ce type de réaction face à l’inflation fut déjà observé lors de la vague inflationniste précédente qui s’étale de la fin 2021 jusqu’à 2023 : la BCE a augmenté dix fois son taux d’intérêt directeur entre juillet 2022 et septembre 2023, le portant de 0 % à 4,5 %. Cette action a eu des effets récessifs indéniables, contribuant au ralentissement de la demande interne privée sans s’attaquer aux causes véritables de l’inflation.
La hausse des prix de l’énergie s’est propagée dans l’ensemble de l’économie en raison de l’excès de dépendance à des chaînes d’approvisionnement et de production globalisées, et perturbées après le Covid, de boucles prix-profits et de la baisse de la productivité du travail.
Augmenter les taux d’intérêt n’agit donc pas sur les causes de l’inflation. Aujourd’hui comme en 2022 et 2023, la BCE pense que le regain d’inflation serait dû à un excès de demande qu’il faudrait « calmer » par la hausse des taux. Si décalage il y a entre la demande et l’offre, il est dû à une insuffisance de l’offre et non à un excès de la demande. Augmenter les taux d’intérêt ne favorisera pas la reprise de l’investissement, donc la hausse de la production, bien au contraire.
Comme en 2022, la BCE justifie la hausse de ses taux directeurs par la volonté d’apparaître « crédible » dans sa lutte contre l’inflation, par l’importance « d’ancrer » dans les anticipations que l’inflation va revenir vers 2 % alors qu’elle est estimée par Eurostat en mai dernier à 3,2 % dans la zone euro, et à 2,8 % en France. Mais cette façon de lutter contre l’inflation n’est pas neutre.
Elle affaiblit le pouvoir de négociation des travailleurs par la dégradation du marché de l’emploi (ce qui revient à faire baisser les salaires réels car les salaires progressent moins que l’inflation), en raison du ralentissement de l’activité économique. Symétriquement, cette politique permet le maintien, voire la hausse, des marges des entreprises. Autrement dit, il s’agit pour la banque centrale de lutter contre l’inflation en défendant les profits des entreprises au détriment de l’activité économique et des salaires.
Aujourd’hui, les salaires réels sont inférieurs d’environ 1 % à ce qu’ils étaient avant le Covid (ils ont baissé d’environ 4 % pendant l’épisode inflationniste de 2022-2023 avant de progresser d’environ 3 % jusqu’à fin 2025). Identique à celle mise en place en 2022 et 2023, la politique menée produira les mêmes effets.
Les salaires réels baisseront à nouveau, provoquant une augmentation des inégalités. Et c’est déjà ce qui est train de se passer, l’Insee prévoyant une baisse de 0,5 % du salaire réel au 2ème trimestre 2026.
Des mesures de protection des salariés doivent être prises immédiatement : blocage des prix des produits qui flambent (aujourd’hui l’essence, mais ce sera probablement demain les biens alimentaires) pour s’attaquer à l’inflation par les profits ; indexation des salaires sur les prix.
Mais il s’agit aussi de mettre en place une planification écologique pour satisfaire les besoins fondamentaux : la socialisation du crédit doit permettre de financer les investissements massifs dans les énergies renouvelables et de relancer des filières industrielles indispensables à une plus grande souveraineté économique.
Notre mode de production doit être profondément transformé : l’État doit prendre le contrôle d’entreprises stratégiques (notamment dans le secteur énergétique) tout en octroyant des pouvoirs importants aux salariés dans les entreprises pour en modifier la gestion et l’organisation. L’investissement public doit être facilité par des taux d’intérêt stables et faibles permis par une politique monétaire accommodante.
La « mise en sécurité sociale » de produits fondamentaux comme l’alimentation offre une alternative au libéralisme et à l’étatisme en garantissant les revenus et les prix par une socialisation de la production.
Dans cette optique, nous n’avons pas besoin d’une banque centrale « indépendante » des intérêts des salariés, au manque d’imagination criant, et entièrement au service des marchés financiers et des profits. Nous avons besoin d’une banque centrale au service de la bifurcation écologique et du nouveau mode de production qu’il s’agit de construire pour satisfaire les besoins fondamentaux de la population.
mise en ligne le 18 juin 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net
Menacé de fermeture à cause de baisses de financements, le Planning Familial 34 a appelé le secteur associatif à un rassemblement sur la place de la Comédie ce mercredi 17 juin pour alerter sur la situation de ces structures
Il y a quelques semaines, le Planning Familial 34 (l’un des plus gros de France, avec une quinzaine de salariés) appelait à la solidarité financière pour la deuxième fois en quatre ans. Si la structure, qui a accompagné près de 22 700 personnes en 2025 pour des consultations, des informations sur la contraception ou l’IVG ou des situations de violences,a atteint son objectif de 20 000 euros, la situation est toujours tendue.
“Nos subventions des collectivités baissent ou stagnent, mais le coût de l’énergie augmente et l’inflation pèse sur nos
finances”, résume Gaëlle, l’une des membres du Conseil d’administration du Planning Familial 34 à l’initiative du rassemblement de
ce mercredi 17 juin sur la place de la Comédie, qui a rassemblé environ 150 personnes. La structure voit également une partie de ses activités remises en cause : selon une enquête de StreetPress
publiée en avril 2026, l’académie de Montpellier a décidé que les interventions d’éducation à la vie affective et relationnelle (EVAR) dans le premier degré seraient désormais
assurées “uniquement par le personnel de l’Éducation nationale“. Les
associations agréées, dont le Planning Familial, se retrouvent ainsi exclues des écoles primaires. “Dans un contexte comme celui qu’on vit en
ce moment avec l’affaire Lyhanna, on voit qu’on a réellement besoin de ce dispositif”, commente
Gaëlle.
Depuis la semaine dernière, l’association va à la rencontre de ses financeurs (Ville, Département…) pour exposer ses difficultés. La mairie de Montpellier, qui met à disposition un
local et octroie chaque année une subvention de 7 000 euros au Planning Familial 34, se serait engagée à soutenir la structure, et l’hypothèse d’une aide exceptionnelle serait sur la
table. “Ce qu’on veut, c’est une convention pluriannuelle qui nous évite de refaire des demandes de subventions chaque année, et
un local adapté aux personnes à mobilité réduite, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui”, résume
Gaëlle.
Plusieurs autres structures associatives du social et du médico-social ont évoqué des situations similaires au micro : le centre de santé communautaire Human Santé, menacé de fermeture par un arrêt de financement du dispositif par l’État, ou encore d’anciens salariés de l’association AREA, qui aidaient des personnes sans domicile fixe, licenciés après l’arrêt de ses financements accordés par l’État à cause de son rapport “critique” vis-à-vis des institutions. Reste que la plupart de ces structures dépendent de collectivités territoriales qui, au-delà des contraintes budgétaires connues, font aussi des choix politiques. Et une participante au rassemblement de rappeler au micro que “la Ville, la Métropole, le Département et la Région ont un point commun : le parti socialiste est à leur tête”. À bon entendeur…
mise en ligne le 18 juin 2026
par Sophie Chapelle sur https://basta.media/
Des eurodéputés du centre, de la droite et de l’extrême-droite ont voté ce 17 juin en faveur des nouvelles techniques génomiques. Aucun étiquetage n’est prévu sur les aliments. Les mouvements paysans annoncent saisir la Cour de justice européenne.
Une nouvelle génération d’organismes génétiquement modifiés vient d’être autorisée par le Parlement européen. Ces nouvelles techniques génomiques (NGT) modifient le génome des plantes sans introduire un transgène, c’est à dire un ADN étranger, comme nous l’expliquons dans ce grand format. Ce mercredi 17 juin, une majorité d’eurodéputés du centre, de la droite et de l’extrême-droite ont donné leur aval, en rejetant les amendements qui auraient relancé les négociations sur le texte. « Les agriculteurs vont disposer de nouveaux outils face au changement climatique et pour réduire l’utilisation des pesticides chimiques », a défendu l’eurodéputé Pascal Canfin, du groupe centriste Renew. Pour lui, les NGT permettent « d’aller plus vite pour développer des semences résistantes à la sécheresse, adaptées aux fortes chaleurs et nécessitant moins d’engrais ».
Opposés à ce règlement concernant les végétaux génétiquement modifiés issus des nouvelles techniques génomiques, les groupes d’eurodéputés écologistes et de la gauche sont en revanche vent debout. « Le Parlement européen vient d’approuver la déréglementation des nouveaux OGM (NGT), au mépris du principe de précaution, du droit des consommateurs à savoir ce qu’ils mangent et de l’autonomie des agriculteurs », déplore l’eurodéputée écologiste française Marie Toussaint. « Une fois de plus, la droite et l’extrême droite ont uni leurs voix au service des intérêts de l’agro-industrie », réagit de son côté la France insoumise. On comptabilise 431 votes en faveur de ce règlement, 201 contre, et 29 abstentions.
Pas d’étiquetage ni de traçabilité
Les OGM sont strictement encadrés depuis près de vingt ans en Europe. Si leur culture n’est pas interdite sur le continent, en pratique, seule l’Espagne et le Portugal cultivent sur des petites surfaces un maïs transgénique. Jusque là, la réglementation sur les OGM impose une évaluation des risques, un étiquetage et un tracé tout au long de la filière.
Mais ce nouveau texte fait sauter les verrous concernant la quasi-totalité des végétaux génétiquement modifiés issus des nouvelles techniques génomiques. Les plantes dites « NTG1 » qui n’ont pas subi plus de 20 modifications génétiques, seront traités de la même manière que les végétaux conventionnels, sous réserve qu’ils n’aient pas été modifiés pour résister aux herbicides ou produire des substances insecticides. « L’évaluation des risques environnementaux ou sanitaires est supprimée pour cette nouvelles catégorie d’OGM, décrypte l’association Pollinis. « L’absence d’étiquetage sur les produits finis prive les consommateurs de leur droit à l’information et à choisir de ne pas consommer d’OGM », ajoute t-elle.
Le média Inf’OGM confirme que les entreprises n’auront pas à fournir de méthode de détection et d’identification permettant de suivre les OGM après leur dissémination sur le territoire européen ou dans les importations. « Aucune surveillance sanitaire et environnementale post-commercialisation ne pourra donc être effectuée et les États membres n’auront pas la possibilité d’en interdire la culture sur leur territoire », relève le média.
Les mouvements paysans sont aussi extrêmement inquiets. La question du brevet a été au cœur des négociations. Actuellement, selon l’ONG Grain, 90% des paysans et paysannes dans le monde utilisent toujours leurs propres semences paysannes qu’ils sélectionnent, échangent et ressèment chaque année. Mais sans traçabilité de ces végétaux, « ces brevets pourront s’étendre à des plantes issues de sélection conventionnelle », souligne Jean Thévenot, de la Coordination européenne Via Campesina.
Une série d’amendements avaient été déposés visant à éviter que les agriculteurs et les entreprises semencières soient poursuivis de manière abusive pour contrefaçon de brevet, en cas de contamination accidentelle par exemple. Tous ces amendements ont été rejetés par les eurodéputés du centre, de la droite et de l’extrême droite.
« Ce nouveau règlement va ouvrir la voie à la privatisation généralisée des ressources génétiques par une poignée d’entreprises semencières. Ce sera une catastrophe pour l’agrobiodiversité et pour les paysannes et paysans, qui auront des difficultés à trouver des semences non brevetées et adaptées à leurs pratiques », s’alarme Jean Thévenot. Les brevets sont en effet détenus en très grande majorité par quelques multinationales : Corteva, Bayer, BASF, ChemChina, Limagrain/Vilmorin et KWS.
La Coordination européenne Via Campesina appelle les États membres de l’UE qui se sont opposés à cette déréglementation à intenter une procédure d’annulation du règlement auprès de la Cour de Justice de l’Union européenne. « Le mouvement paysan restera mobilisé pour empêcher la mise en œuvre de ce dangereux règlement, en mobilisant tous les recours légaux disponibles », promet Jean Thévenot.
Le règlement doit entrer en vigueur vingt jours après sa publication au Journal officiel de l’UE et s’appliquer deux ans plus tard. Soit en 2028
mise en ligne le 17 juin 2026
Pierre Cazemajor sur www.humanite.fr
Reçue lundi à Matignon, la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez alerte sur l’absence de réponse globale aux violences sexuelles. Elle défend un texte, soutenu par 150 organisations, pour bâtir une réponse globale, de la prévention à l’accompagnement des victimes.
Présentée comme une « grande cause nationale » par Emmanuel Macron au début de son premier quinquennat, la lutte contre les violences sexuelles reste éclatée entre effets d’annonce, moyens insuffisants et dispositifs dispersés. Au lendemain de son entrevue à Matignon avec le premier ministre, la députée socialiste Céline Thiébault-Martinez défend la nécessité d’une loi « intégrale » pour faire véritablement face aux violences sexuelles.
Vous défendez une loi dite « intégrale » contre les violences sexuelles. Pouvez-vous rappeler ce qu’elle porte ?
Céline Thiébault-Martinez : C’est une loi qui part d’un constat simple : on ne peut pas répondre aux violences sexuelles seulement au moment du procès, ou après un drame. Il faut agir avant, pendant et après. Concrètement, cela signifie travailler sur toute la chaîne : la prévention, l’éducation, la détection, l’accompagnement des victimes, l’enquête, la justice, puis la sanction quand elle est justifiée. L’idée n’est pas d’ajouter une mesure isolée, mais de construire une réponse publique globale et cohérente.
Pourquoi une telle loi est-elle nécessaire aujourd’hui ?
Céline Thiébault-Martinez : Parce que nous ne sommes pas face à quelques affaires isolées, mais à un phénomène massif. Beaucoup de victimes parlent, déposent plainte, alertent ; et trop souvent, il ne se passe rien, ou pas assez. L’impunité reste considérable. Ce constat ne vient pas seulement des parlementaires. En novembre 2024, une coalition de 150 organisations féministes et enfantistes nous a interpellés sur la nécessité d’agir. C’est à cette demande que nous répondons aujourd’hui.
Emmanuel Macron avait pourtant déclaré que ce sujet serait « une grande cause nationale »…
Céline Thiébault-Martinez : Oui. Mais le portage par l’exécutif s’est fait dans une forme de pointillisme législatif. On a beaucoup réagi à des affaires, à des événements, sans jamais construire de stratégie globale. Tous les ans, les associations féministes doivent se battre pour préserver leurs crédits. Nous n’avons pas de ministre en charge de l’enfance. Une « grande cause nationale » ne peut pas seulement être un mot d’ordre : elle doit se traduire par des moyens, une organisation et un pilotage.
Après l’affaire Lyhanna, craignez-vous de nouveaux effets d’annonce ?
Céline Thiébault-Martinez : C’est précisément le risque. Le gouvernement a annoncé vouloir aggraver les peines ou travailler sur l’imprescriptibilité. Mais une réponse pénale plus dure ne suffit pas si l’on ne change pas aussi la prévention, le repérage, l’accueil des victimes et les conditions d’enquête. C’est pourquoi nous proposons ce texte. Si la loi intégrale n’est pas adoptée, ce qui est arrivé à Lyhanna se reproduira la semaine prochaine, dans six mois, dans un an. Cela recommencera, parce que c’est déjà arrivé et que ce n’est pas un simple dysfonctionnement.
Cette fois, une large alliance parlementaire semble se dessiner. Que montre-t-elle ?
Céline Thiébault-Martinez : Elle montre que ces violences traversent toute la société. Beaucoup de collègues y sont confrontés dans leurs territoires. Si l’on met de côté La France insoumise et le Rassemblement national, qui n’ont pas signé, des parlementaires de sensibilités très différentes soutiennent la proposition. C’est le signe qu’il existe une forme d’unanimité sur la nécessité d’agir.
Vous avez rencontré le gouvernement à ce sujet. Qu’en est-il ressorti ?
Céline Thiébault-Martinez : Nous avons obtenu plusieurs validations importantes. D’abord, l’idée de conserver une approche d’ensemble, de la prévention à l’accompagnement des victimes, en passant par l’éducation et la sanction. Ensuite, le fait de traiter conjointement les violences faites aux enfants et celles faites aux femmes. Pour nous, c’est essentiel, parce qu’elles relèvent du même continuum. C’est aussi la demande des associations féministes et enfantistes.
Nous avons enfin demandé un pilotage par le premier ministre. Ce dossier concerne à la fois l’Intérieur, la Justice, l’Éducation nationale et la Santé. Si chaque ministère traite seulement son petit morceau, on passe à côté du problème. Le premier ministre a validé ce principe et proposé une nouvelle réunion après le 14 juillet.
Mais le calendrier reste encore flou…
Céline Thiébault-Martinez : Oui. Nous n’avons pas de date précise pour l’inscription à l’ordre du jour. La présidente de l’Assemblée nationale a saisi le Conseil d’État pour avis. Celui-ci doit être rendu autour du 14 juillet. Notre enjeu, désormais, c’est de savoir comment le gouvernement permettra l’examen parlementaire une fois cet avis rendu.
Quels sont les écueils auxquels vous pourriez être confrontés ?
Céline Thiébault-Martinez : Il faut éviter que cette proposition soit découpée. Nous avons été reçus par le premier ministre et les ministres. Cela montre que le gouvernement comprend l’importance du sujet. Mais nous ne voulons pas d’une vente à la découpe, avec chaque ministère qui prendrait une partie de son côté. Si l’on fait cela, on perd la logique d’ensemble, et donc une part essentielle de l’ambition initiale. Notre crainte, c’est aussi qu’entre la Coupe du monde et les vacances, à la rentrée, la mobilisation actuelle retombe.
mise en ligne le 17 juin 2026
par Ludovic Simbille sur https://basta.media/
« Basta! » actualise son recensement des interventions policières létales, avec 49 personnes décédées en 2025. La question de la légitimité du recours à la force se pose dans plusieurs affaires, et certaines zones d’ombre subsistent. Analyse.
Basta! recense 49 décès liés à une intervention des forces de l’ordre – police, gendarmerie et police municipale – en 2025. Ce chiffre pourra éventuellement évoluer lorsque les rapports de « la police des polices », IGPN (pour les policiers) et IGGN (pour les gendarmes), seront publiés. Il est pour l’instant inférieur aux décès de 2024, au nombre de 66 – un niveau inédit depuis que nous tenons à jour cette base de données sur les interactions policières létales (chiffre auquel s’ajoutent trois décès directement ou indirectement du fait de policiers hors service). Au-delà des chiffres, ce sont les circonstances dans lesquelles ces décès se produisent qui livrent des éléments sur la légitimité – ou non – du recours à la force dans ces 49 décès [1].
La police nationale est impliquée dans plus d’une trentaine d’affaires, la gendarmerie dans une dizaine de cas et la police municipale dans cinq décès. Ces interventions létales recouvrent des situations très différentes : des personnes qui ont elles-mêmes ouvert le feu sur les forces de l’ordre ou qui viennent de perpétrer un féminicide ; des personnes en décompensation psychique et jugées, à tort ou à raison, menaçantes ; des adolescents tentant d’éviter un contrôle de police ; ou des personnes interpellées et victimes d’un « malaise » entre les mains de la police. Plusieurs affaires soulèvent des interrogations, en particulier quand la version policière diffère de celle de témoins de la scène.
Morts par balles, armés ou non
Cela reste la première cause de décès : lorsque policiers ou gendarmes font usage de leur arme à feu, ce qui est le cas dans dix-neuf de ces décès. Dans quatre de ces interventions, les forces de l’ordre ont été amenées à riposter. Sur une aire d’autoroute à Selongey, en Côte-d’Or, le 8 février 2025, des policiers du Raid en filature sont visés par des tirs d’armes automatiques venant des suspects qu’ils surveillaient dans le cadre d’une enquête pour « aide au séjour en bande organisée et association de malfaiteurs ». L’un des suspects est tué.
Un mois plus tard, un homme au masque de clown muni d’un sabre prend en otage la gérante d’une fromagerie à Bidart, près de Biarritz (Pyrénées-Atlantiques). Au moment de la négociation avec des policiers de la Bac arrivés sur place, il pointe une arme vers eux et semble faire feu, avec un pistolet qui se révélera factice. Les policiers de la Bac ripostent et tuent cet ancien militaire. À Metz (Moselle), c’est un homme qui menace de sa fenêtre les passants avec une arme à canon long, pendant la nuit. Vers 3 heures du matin, il ouvre le feu en direction de policiers, blessant trois d’entre eux, selon le récit du parquet.
D’autres décès surviennent alors que les agents interviennent dans le cadre de violences conjugales ou intrafamiliales, comme cette affaire qui implique un homme menaçant avec un pic à brochettes les agents appelés par son ex-compagne à Wingles dans le Pas-de-Calais. Ou Franck Ollivo, qui vient de commettre un féminicide en assassinant son ex-compagne, Tatiana Mevel, à Saint-Jouan-des-Guérets (Ille-et-Vilaine), le 8 août 2025, et qui menace avec une machette les gendarmes à leur arrivée.
Armes blanches et souffrance psychique
Les forces de sécurité font de plus en plus souvent face à des profils de personnes plutôt âgées et souvent en grande détresse psychique, provoquant un comportement parfois agressif. C’est le cas de Jacky, souffrant de schizophrénie et retranché avec ses deux enfants et leur mère au Lamentin, en Martinique, avant d’être tué par le Raid alors que les policiers ont cru entendre une détonation. « Il a supplié pour qu’on lui donne des soins et, résultat, il a pris deux balles, uniquement », regrette sa cousine.
Début 2025, c’est un homme nu dans une église de Brive-la-Gaillarde (Corrèze) qui menace des passants puis des policiers avec un couteau avant d’être tué. À La Réunion, Jean dit « Ti-Fred » se retranche dans son appartement pour éviter une hospitalisation sous contrainte jusqu’à ce que la gendarmerie intervienne. Selon le procureur, ce sexagénaire aurait menacé les militaires qui ont ouvert le feu après avoir tenté de le maîtriser avec leur Taser. La gendarme est convoquée par l’IGGN pour justifier son tir.
À Dugny (Seine-Saint-Denis), des habitants présents ce 26 février évoquent une « bavure policière » à propos de la mort Nicolas Larue. Présenté comme « véhément », cet homme atteint de schizophrénie et armé de couteaux est tué par les policiers. Ces derniers, alertés par un ambulancier, avaient utilisé leur Taser « sans succès », avant d’ouvrir le feu. La famille du défunt déplore une spirale d’incompréhensions.
Les zones d’ombre de la légitime défense
Juridiquement, l’ouverture du feu sur une personne armée n’est pas légitime par principe. Selon l’article 122-5 du Code pénal, les forces de l’ordre doivent justifier de conditions d’immédiateté, de nécessité, et de proportionnalité de la riposte à un danger.
Plusieurs de ces affaires sont d’ailleurs entourées de zones d’ombres. C’est le cas dans la mort de Gabriel Bée, tué par des gendarmes chez lui, près de Niort (Deux-Sèvres) le 21 mai 2025, à la suite d’un signalement pour tapage nocturne.
L’enquête a conclu que ces tirs étaient « nécessaires » face au trentenaire qui aurait brandi une matraque. Les proches du défunt contestent cette version en s’appuyant sur deux vidéos enregistrées le soir des faits. « C’est aberrant qu’on puisse mourir alors qu’on a mis la musique trop fort », déplore sa mère.
Après une fête à Plum (Nouvelle-Calédonie / Kanaky), Faara Tournier, ne détient pas d’arme quand il reçoit une balle mortelle tirée par un gendarme, en septembre. Ce dernier a ouvert le feu sur un véhicule qu’il estimait menaçant, tuant Faara Tournier qui n’en était pas le conducteur. Selon la version du gendarme, il était passager ; selon plusieurs témoins, il était à l’extérieur. Le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) dénonce un « déploiement démesuré de plusieurs contingents de policiers et de gendarmes mobiles ».
Une personne a aussi succombé à une arme dite non létale. En avril 2025, un homme, « errant pieds nus » dans les rues de Paris, meurt après avoir reçu, lors d’une arrestation musclée, un tir de Taser venu d’une patrouille de police sollicitée par le Samu.
Onze personnes ont péri dans un accident routier en lien direct ou indirect avec une intervention des forces de l’ordre. En décembre dernier, un policier municipal de Nice écrase une piétonne, lors d’une marche arrière au volant de sa voiture. Dans l’Oise, Sylvette C. meurt dans une collision avec un véhicule de gendarmerie qui partait en intervention.
La plupart de ces accidents mortels ont cependant lieu lors d’un « refus d’obtempérer » ou d’une tentative de fuite. Le 24 janvier, Thibaut W., dit « Bilal », meurt en scooter après avoir été pris en chasse par les polices municipale et nationale qui cherchaient à le contrôler. La famille dépose plainte et demande la saisine de l’IGPN. Des témoignages recueillis par les proches de la victime affirment que « la police le serrait ».
La cousine de Siméo Hingard, 16 ans, s’interroge aussi sur la distance à laquelle se trouvait le véhicule de police municipale de Tourcoing qui poursuivait l’adolescent à la suite d’une infraction routière en deux-roues, avant qu’il ne percute mortellement un poteau. Nolan, 13 ans, lui, meurt dans un accident de voiture alors que le véhicule était suivi par la police, à Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire).
Par ailleurs, deux personnes migrantes ont perdu la vie en mer après que leur embarcation a été heurtée par la police aux frontières au large de Mayotte.
Morts entre les mains des forces de l’ordre
Enfin, dix personnes sont décédées lors de leur interpellation ou lors de leur détention dans un commissariat ou une gendarmerie, dans des conditions parfois floues. En Seine-et-Marne, C. aurait heurté un panneau de signalisation avant de faire un « malaise » au moment de son interpellation par la Bac.
En juin, durant son transfert à la gendarmerie de Villeneuve-Tolosane (Haute-Garonne), un automobiliste arrêté après une altercation se serait montré violent envers lui-même jusqu’à « se taper la tête dans la camionnette », d’après le parquet. Il est décédé quelques minutes après son interpellation.
D’autres personnes décédées dans des commissariats sont présentés comme des « toxicomanes » ou des « marginaux », et ont été interpellés pour des suspicions de vol, avec ou sans violence, ou pour ivresse sur la voie publique. En état d’ébriété, Adrian B. succombe à un arrêt cardiaque dans sa cellule de dégrisement en avril 2025, malgré les soins prodigués par les policiers et les pompiers parisiens. Le même mois, S. K. connaît une fin de vie similaire dans les locaux de la police Roubaix.
Depuis le début de l’année 2026, nous dénombrons plus d’une vingtaine de décès, en cinq mois. Auxquels s’ajoute le triple meurtre commis par un policier municipal, le 8 mai, contre son épouse et leurs deux filles de 9 et 13 ans, dans le Val-d’Oise, avec son arme de service. Ce type de drame n’est pas le premier. Et pose une nouvelle fois la question des armes qui peuvent être gardées par les policiers en dehors de leur service.
mise en ligne le 16 juin 2026
par Violaine de Filippis Abate sur www.humanite.fr
Après le meurtre de Lyhanna, 11 ans, Jordan Bardella a publié sur X ce message : « Toute la France est révoltée par l’inaction des pouvoirs publics, alors que le principal suspect, Jérôme Barella, avait déjà été visé par plusieurs plaintes et signalements, jusqu’à être incriminé à de nombreuses reprises. Ce drame terrible aurait pu, aurait dû, être évité, si l’institution judiciaire n’avait pas connu de tels dysfonctionnements. » Le Rassemblement national tente ainsi de faire croire qu’il s’inquiéterait des violences faites aux femmes et aux enfants. Mais ce que Jordan Bardella oublie de préciser, c’est que son parti n’a rien fait pour les combattre.
Lors des débats sur le budget pour 2024, les députés RN ont ainsi voté contre un amendement visant à demander au gouvernement d’évaluer les moyens nécessaires à la formation de l’ensemble des professionnels de la justice susceptibles d’être en contact avec des femmes victimes de violences sexistes et sexuelles. En décembre 2024, les députés RN présents se sont encore abstenus lors du vote en première lecture d’une proposition de loi visant à renforcer la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Ce texte contenait pourtant des mesures importantes : l’imprescriptibilité des viols sur mineurs, l’extension de la prescription glissante aux majeurs, et l’inscription dans la loi du contrôle coercitif. En 2026, même chose. Lorsqu’un amendement a été présenté, proposant d’évaluer le budget nécessaire pour lutter contre les violences sexuelles incestueuses parentales dans tous les domaines de l’action publique, les députés RN se sont abstenus ou ont voté contre. Il ne s’agissait même pas encore de financer un plan massif, mais de savoir combien il faudrait dépenser. Manifestement, même consulter l’étiquette du prix était déjà trop engageant.
De la même manière, quand on examine le contre-budget 2026 du Rassemblement national, la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants n’apparaît tout simplement pas. Les violences sexistes et sexuelles ? Rien. L’inceste ? Rien. L’hébergement d’urgence ? Rien. La formation des policiers, des magistrats, des experts ? Rien. La prévention ? Les enseignants ? Encore rien. En revanche, le RN propose des coupes massives dans les subventions aux associations et dans les dotations aux collectivités locales. C’est-à-dire exactement les acteurs qui, sur le terrain, accompagnent, hébergent, orientent, écoutent et protègent les victimes.
Alors, si dans les médias, le RN prétend protéger les femmes et les enfants, dans ses votes et ses propositions de budgets, il fragilise celles et ceux qui y travaillent réellement – vous savez, ces soi-disant sales gauchistes dégénérés. La vérité est donc simple : le RN n’a jamais sérieusement combattu les « défaillances » qu’il dénonce aujourd’hui.
mise en ligne le 16 juin 2026
Rami Abou Jamous sur https://orientxxi.info/
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il dénonce l’indignation sélective des dirigeants occidentaux, qui ne dénoncent les quelques agissements de dirigeants israéliens « extrémistes » que pour mieux fermer les yeux sur les exactions systématiques que font subir l’État israélien et ses institutions aux Palestiniens, adultes comme enfants.
Journal de bord de Gaza n°131 - Vendredi 12 juin 2026.
Vous avez tous vu comment ont été traités les activistes de la flottille Soumoud, qui apportaient de l’aide humanitaire à Gaza et qui ont été enlevés par les Israéliens le 30 avril 2026 dans les eaux internationales. Je voudrais d’abord leur rendre hommage, les remercier pour leur soutien, leur courage, leur humanité. Leur action était symbolique. Ils savaient que les Israéliens ne les laisseraient pas mettre un pied sur le territoire palestinien. Ils savaient aussi qu’ils risquaient leur vie : en mai 2010, l’attaque de la flottille Marmara, partie de Turquie avait fait neuf morts et vingt-huit blessés parmi les militants.
Le sourire sardonique de Ben Gvir leur montrait ainsi le vrai visage d’Israël
Le monde entier a vu ces images montrant le ministre israélien de la sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir souhaiter la « bienvenue en Israël » aux militants menottés, visage contre terre. Son sourire sardonique leur montrait ainsi le vrai visage d’Israël. Les hommes et les femmes arrêtés ont raconté comment ils avaient été poussés, un par un, dans un container sans lumière, où ils ont été frappés, agressés sexuellement et violés. Deux d’entre eux, un Espagnol et un Brésilien, sont encore dans les prisons israéliennes à l’heure où j’écris. L’Occident a réagi, plutôt timidement, mais enfin des gouvernements occidentaux ont condamné ces violences. Ben Gvir a été interdit d’entrée sur le territoire français. Mais c’était une mesure d’ordre personnel. Comme si le ministre israélien était responsable à titre individuel ; comme s’il n’était pas un rouage de tout un système d’oppression.
Mais ce qui m’a blessé davantage, c’est l’ampleur de l’indignation dans les médias audiovisuels qui ont tourné en boucle sur le sort des manifestants arrêtés, parlant « d’humiliations », « d’images choc » ou encore de « violence contre des civils ». Un vocabulaire qu’ils n’emploient pas pour décrire ce qu’il se passe à Gaza et en Cisjordanie. Comme si c’était la première fois que des êtres humains étaient traités de cette façon par l’armée israélienne.
Ibrahim avait d’abord été traîné dans une pièce glaciale où un climatiseur était poussé à fond, en plein hiver, déshabillé et soumis à des décharges électriques.
Ces violences, nous les subissons depuis 1948, depuis que l’État d’Israël a été fondé par le nettoyage ethnique et les massacres de populations civiles. Des images comme celles des militants de la flottille, il y en a des centaines avec des prisonniers palestiniens. Nous les connaissons bien.
L’une d’entre elles est devenue emblématique. On y voit des dizaines de prisonniers palestiniens en uniforme bleu, assis en rangs sur le sol, les mains attachées dans le dos, les yeux bandés. Un seul se tient debout contre les barbelés. Sa famille l’a identifié, malgré le bandeau, comme étant Ibrahim Salem, enlevé en 2024 à l’hôpital Kamal-Adwan, où il était au chevet de ses enfants, grièvement blessés dans le bombardement de sa maison. Il a raconté plus tard qu’il avait été obligé de se tenir debout pendant quatre heures devant les barbelés. C’était pour le punir d’avoir protesté contre l’humiliation publique d’un vieil homme. Ibrahim avait d’abord été traîné dans une pièce glaciale où un climatiseur était poussé à fond, en plein hiver, déshabillé et soumis à des décharges électriques. Il a également rapporté que les Israéliens lui ont demandé combien de membres de sa famille avait-il enterrés dans le cimetière de l’hôpital. « Six », a-t-il répondu. Les militaires lui ont alors montré la vidéo d’un bulldozer éventrant la terre et projetant dans l’air les corps des défunts.
Pour s’indigner, apparemment, il faut que les victimes aient la bonne nationalité
Ces images sont disponibles sur les réseaux sociaux, diffusées par des Palestiniens mais aussi par des soldats israéliens, sur des chaînes de télévision israéliennes ou parfois américaines. C’est ce qui s’est passé avec la photo d’Ibrahim Salem. Mais elles ne suscitent pas l’indignation des ministres des affaires étrangères occidentaux. Pour s’indigner, apparemment, il faut que les victimes aient la bonne nationalité.
Les violences sexuelles subies par les militants de la flottille ont joué un rôle important dans les protestations internationales. Mais les gouvernements européens oublient de les dénoncer quand elles sont exercées contre des Palestiniens. Depuis le début de l’invasion israélienne de Gaza, des hommes, des femmes et des enfants sont violés par les militaires. Ces actes sont documentés par les organisations de défense des droits humains, y compris israéliennes, et dans plusieurs rapports de l’ONU. Récemment — et cela mérite d’être signalé —, ils ont fait l’objet d’une longue enquête du New York Times sous la plume d’un éditorialiste renommé, et non du service international. Parmi les témoignages, il est fait état de viols avec des chiens. Oui, des chiens dressés à violer.
Une agression a même été filmée en direct, cette fois à l’insu des criminels. En 2024, des images de caméra de surveillance de la prison de Sde Teiman, montrant le viol collectif d’un prisonnier palestinien, ont été diffusées par une chaîne de télévision israélienne. Les perpétrateurs n’ont finalement pas été poursuivis. En revanche, la personne qui avait fait fuiter la vidéo, la procureure générale de l’armée, a été traduite en justice.
La détention arbitraire du docteur Abou Safiya ne suscite pas de réactions chez les dirigeants européens.
Combien d’hommes, de femmes et de mineurs ont ainsi été agressés ? Difficile de le dire, car beaucoup d’entre eux en ont honte et gardent le silence. L’un de ceux qui ont parlé s’appelle Ahmed Al-Hilew, 17 ans. Il a été enlevé par l’armée avec quinze autres adolescents alors qu’il allait chercher de l’aide humanitaire dans un hangar, au cours de ce que j’avais appelé les Hunger games, les « jeux de la faim ». Il a raconté à un média palestinien comment lui et ses copains avaient été entassés dans une cellule minuscule et soumis à des agressions sexuelles, particulièrement par des soldates. Depuis, Ahmed n’arrive plus à parler sans bégayer.
Une autre photo, récente, difficile à regarder, a été diffusée par les Israéliens le 11 juin 2026. Elle montre un homme amaigri, le regard dans le vague, les bras couverts d’ecchymoses : le docteur Houssam Abou Safiya, pédiatre et directeur de l’hôpital Kamal-Adwan, avant sa comparution devant un tribunal militaire à Jérusalem. Il était détenu sans jugement depuis son enlèvement par l’armée israélienne le 27 décembre 2024, pour le punir d’avoir refusé d’évacuer son hôpital et d’abandonner ses patients. Pour le punir d’avoir protesté contre la destruction par l’armée du système de santé de Gaza. Selon son avocat, il est régulièrement battu et il a perdu trente kilos, à cause de la malnutrition qui règne dans les prisons. Les Israéliens s’acharnent sur lui. Il a été récemment placé à l’isolement.
La détention arbitraire du docteur Abou Safiya ne suscite pas de réactions chez les dirigeants européens. Pas plus que la mort sous la torture, en avril 2024, du docteur Adnan Al-Bursh, chef du service orthopédique de l’hôpital Al-Shifa, dans une prison israélienne. Israël vise systématiquement les professionnels du système de santé, sans déclencher l’indignation internationale.
Il y a actuellement 11 000 détenus dans les prisons israéliennes, dont environ 2 000 mineurs. Tout cela est normal, acceptable. Les témoignages de viols sont publiés dans l’indifférence. Les Palestiniens ne sont plus des personnes. Quand il y a eu des échanges de prisonniers, les médias occidentaux ont la plupart du temps cité le nombre de détenus palestiniens libérés, tandis qu’ils décrivaient en détails les Israéliens, leurs familles, citaient leurs noms, etc. Les Palestiniens, en revanche, forment un bloc. Les Israéliens et leurs relais dans les opinions européennes ont réussi à nous rassembler sous une définition globale : « terroristes ». Terroriste, un enfant qui veut aller à l’école. Terroriste, un homme qui veut franchir le mur de l’apartheid qui coupe en deux son village en Cisjordanie. Terroriste, tous ceux qui veulent vivre dans la dignité. Et terroriste, bien sûr, tout prisonnier palestinien.
Il faut par contre distinguer les « bons » Israéliens des « mauvais ». Les exactions ne peuvent venir, selon les dirigeants européens, que d’« extrémistes » qu’ils s’empressent de sanctionner, par exemple quelques « colons violents » en Cisjordanie, comme si les autres étaient de pacifiques fermiers, et comme si tous les colons n’étaient pas soutenus par le gouvernement et l’armée israélienne. Comme s’ils n’étaient pas le fer de lance du projet d’annexion de tout le territoire palestinien.
Nous ne sommes pas blancs, nous n’avons pas les yeux bleus. Le problème de l’Occident, c’est qu’il ne regarde que lui-même. Le droit humanitaire, la démocratie, il ne les applique pas ailleurs. Israël est considéré comme faisant partie de l’Occident. Il a le « droit de se défendre » par tous les moyens, et d’occuper des non-Occidentaux. L’occupé a le droit de se taire. On en revient toujours là. Et on ne réagit pas pour les Palestiniens, non pas parce qu’on ne peut pas le faire, mais parce qu’on accepte cette norme.
mise en ligne le 15 juin 2026
Thomas Coutrot sur https://blogs.mediapart.fr/
Dans un débat avec Jean-Luc Mélenchon, Frédéric Lordon a mis le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalité des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.
« L’inégalité politique dans la production, c’est un moteur incroyablement puissant. Et le grand malheur, c’est qu’il ne s’est encore trouvé personne pour trouver la clé, la mettre dans le démarreur et la tourner. Je vais vous dire un truc : si quelqu’un arrive, s’adresse à la population et lui dit : « moi je sais ce que vous vivez dans l’entreprise ! On vous traite comme de la merde, on vous parle comme à des cabots ! », eh bien je peux vous dire qu’il sera entendu. Parce qu’il va rencontrer un sentiment, celui de la dignité, et plus précisément de la dignité offensée, de la dignité blessée, de la dignité piétinée ».
Dans ce débat avec Jean-Luc Mélenchon [1], Frédéric Lordon met le doigt sur un impensé de la gauche en général et de la France Insoumise en particulier : bien davantage que l’inégalités des revenus, c’est l’inégalité des pouvoirs vécue dans l’expérience quotidienne du travail, qui peut mobiliser les attentes populaires.
C’est un constat désormais banal : sous l’empire des diktats et process conçus par des consultants résolument ignorants du travail réel, des millions de travailleuses et travailleurs se sentent dépossédés du sens de leur travail et y expérimentent au quotidien la non-reconnaissance voire l’humiliation. On sait qu’il en résulte une épidémie de pathologies, indissociablement physiques et psychiques. Nul doute qu’existe une profonde aspiration des salarié·es à être davantage considéré·es, à faire valoir leur expérience du travail réel, à pouvoir agir sur leur travail, son organisation et ses finalités.
Qu’en dit et qu’en fait la gauche ? Rien, ou presque.
Il y a plus de 40 ans, en août 1982, à la suite des mobilisations ouvrières des années 1970 contre le travail à la chaîne et au grand dam du patronat de l’époque (le CNPF), le ministre socialiste Jean Auroux crée les CHSCT [2] et fait voter une loi sur le droit d’expression, ouvrant aux salariés un droit de se réunir sur un temps rémunéré pour discuter de leur travail. Avancée certes modeste, puisque l’expression des salarié·es ne s’accompagne alors d’aucun pouvoir nouveau sur leur travail, mais avancée quand même. Malheureusement la loi laisse la négociation de branche ou d’entreprise en définir les modalités. De fait les accords donnent le plus souvent aux employeurs la prérogative d’organiser et d’encadrer cette expression… à laquelle ils sont hostiles. La chose dépérit donc rapidement.
Depuis, les partis de gauche ont totalement délaissé le sujet qui ne figure plus aujourd’hui dans aucun programme politique.
Alors bien sûr, la proposition politique - abolir la propriété lucrative - que tire Lordon de son constat peut sembler hors de portée à court ou moyen terme. Mélenchon objecte – et Lordon ne lui donne d’ailleurs pas tort - qu’il ne peut pas, à ce stade, la mettre dans son programme électoral. Mais le caractère propulsif – Lordon parle de « motricité politique » - de l’aspiration à l’égalité dans le travail reste une idée décisive, exprimant une exigence de dignité, mais aussi de qualité et de sens du travail. Comment y répondre politiquement sans tomber dans des formules incantatoires – telles l’abolition de la propriété lucrative (Lordon, Friot) ou de la subordination (Danièle Linhart) ?
Il faut partir de l’état actuel du débat social et du rapport des forces. Si les partis ne s’y intéressent pas encore[3], les syndicats ont commencé à y travailler. La CFDT fait de l’exigence du « dialogue professionnel » un cheval de bataille, même si les contours en demeurent flous ; la CGT a développé une « démarche syndicale à partir du travail » et demande un droit d’expression des salarié·es pendant 3 heures par mois sans leur hiérarchie, même si la Confédération a quelque peu délaissé ces orientations ces derniers temps[4].
Pour offrir un débouché à cette aspiration à l’égalité politique au travail, il ne suffit pas de réclamer pour les représentants des salarié·es plus de sièges, voire la parité[5], dans les conseils d’administration. C’est dans la trame quotidienne des rapports de travail que s’exercent aujourd’hui la domination et l’humiliation, c’est donc là qu’il faut construire des contre-pouvoirs effectifs et autonomes susceptibles de remettre en cause concrètement, sinon d’abolir immédiatement, le rapport de subordination. En partant d’un double constat : il existe bien sûr de la domination au travail, mais aussi un pouvoir salarial de facto, conféré par l’écart entre travail prescrit et travail réel.
Le Manifeste pour la démocratie du travail montre en détail, avec de multiples exemples tirés d’expériences syndicales, comment le travail réel, qui déborde toujours la prescription patronale, constitue une ressource de pouvoir trop méconnue mais actionnable à condition de s’en donner les moyens. Au plan syndical, l’objectif est de généraliser des expérimentations prometteuses mais encore minoritaires, notamment en développant à grande échelle des formations à l’enquête sur le travail. Au plan institutionnel, il en résulte la revendication d’un droit à la délibération sur le travail pour toutes et tous les salarié·es, animée par des « représentant·es du travail réel » élu·es à cet effet et constituant un nouveau CHSCT. Forts de leur expertise sur leur travail, les collectifs formuleront des propositions auxquelles les directions seront tenues de répondre. Quitte à répondre devant la justice d’éventuels accidents, maladies ou pollutions qu’on aurait pu éviter en les appliquant.
Il ne suffit sans doute pas de « s’adresser à la population » pour « mettre la clé dans le démarreur » et déclencher une mobilisation pour la démocratisation du travail. Mais il y a bien dans le travail réel un carburant renouvelable qu’il importe d’extraire pour alimenter le moteur du renouveau syndical et du changement social.
[1] voir de 01:04’ à 01:09’, la démonstration de Lordon est lumineuse. Le débat intégral sur Hors-Série est ici.
[2] Comités hygiène, sécurité et conditions de travail, supprimés à la demande du Medef par l’ordonnance Macron de septembre 2017.
[3] Même si certain·es responsables politiques commencent à y réfléchir, voir le débat « Comment démocratiser le travail ? » co-organisé à Sciences Po Paris le 12 mai dernier par les Ateliers Travail et Démocratie, Bruno Palier et Isabelle Ferreras
[4] Dans son discours introductif au 24ème congrès confédéral (Tours, juin 2026), Sophie Binet pose certes la « démocratisation du travail » comme l’une des trois priorités de la CGT, mais n’évoque pas le droit d’expression et d’intervention des salariés sur l’organisation du travail. Voir la recherche collective « Réenchanter le syndicalisme ? », qui analyse les avancées et hésitations de la CGT sur ces questions.
[5] Comme le proposent Isabelle Ferreras dans son rapport au gouvernement espagnol, ou Sophie Binet dans son discours au congrès de Tours.
mise en ligne le 15 juin 2026
Roger Martelli sur https://www.politis.fr/
Entre divisions stratégiques, héritage du social-libéralisme et tentations hégémoniques, la gauche se trouve confrontée à un défi historique : construire un projet de rupture capable de rassembler largement et de contenir le basculement vers une démocratie illibérale.
La France n’est pas à droite, mais sa dynamique politique la pousse vers une droite de plus en plus à droite. Les valeurs qui sont le socle de la gauche n’ont pas disparu, mais le vote de gauche est au plus bas depuis 2017. Notre histoire a vu, à plusieurs reprises, s’installer des courants politiques « attrape-tout », attirant des groupes sociaux et des secteurs d’opinion très variés. Ce fut le cas des gaullistes en 1958 et du PS mitterrandien en 1981. Aujourd’hui, c’est le RN qui correspond le mieux à cette image. Nul à gauche ne joue dans cette catégorie.
La gauche n’est pas parvenue à incarner une alternative crédible, assez forte pour stimuler un sursaut.
L’extrême droite est en pole position, comme c’est le cas dans beaucoup de pays, en Europe et dans le monde. Cela n’a rien de fatal, mais, à ce jour, on n’a pas trouvé la parade pour contenir sa percée. La droite porte bien sûr une responsabilité écrasante dans le processus en cours ; pourtant, la gauche aurait bien tort de se contenter de la dénoncer. Elle n’est pas parvenue à incarner une alternative crédible, assez forte pour stimuler un sursaut, porté par un mouvement social en manque de repères plus que de raisons d’être en colère. En cela, la gauche a elle aussi sa part de responsabilité.
À vrai dire, elle n’a pas tiré toutes les conséquences de ce qui est devenu un état de fait : la société est éclatée et le monde est incertain. Le peuple n’a plus de groupe central, la moyennisation s’est enlisée, l’utopie propulsive de la « Sociale » s’est érodée dans toutes les formes qui furent les siennes au XXe siècle. Le ruissellement de la richesse vers le bas ne s’est pas produit, la libre concurrence n’a joué qu’en faveur des nantis, la mondialisation heureuse n’a été qu’une illusion.
Si l’on veut rassembler, encore faut-il prendre la mesure de ce qui empêche le rassemblement.
La démocratie recule, alors qu’on la croyait triomphante au moment où l’URSS s’effondrait. Le rapport à la gauche et à la droite continue de canaliser les votes, mais les impasses de leurs gestions ont discrédité leurs tenants principaux. Que reste-t-il donc ? L’inquiétude, la peur, la tentation du repli, la colère qui se tourne en ressentiment. Les rêves d’une société pacifiée et juste peuvent être toujours là, mais on doute de leur possibilité, dans un monde dont la dangerosité nourrit le grand retour de la realpolitik et de la course à la puissance.
Agir contre un tout concret et complexe
Si l’on veut rassembler, encore faut-il prendre la mesure de ce qui empêche le rassemblement. Or, la tentation de la gauche est trop souvent de ne voir qu’un aspect de la réalité, ou bien celle qui nourrit l’espérance, ou bien celle qui alimente le pessimisme. En fait, cette réalité n’est pas univoque. On peut désirer ardemment que les choses changent et craindre le chaos qui peut en résulter, penser que l’on n’est pas assez associé aux décisions et redouter de s’engager dans les responsabilités, rêver de la liberté et avoir peur de s’y perdre, ne pas aimer l’injustice et estimer que rien n’est pire que le désordre.
Si la société est éclatée, il faut trouver ce qui réunit le plus largement possible. Inutile alors de se réfugier dans les formules faciles, le peuple contre les élites, les 99 % contre les 1 %, le bloc populaire contre le bloc bourgeois. Il n’est pas plus utile, au nom du réalisme, de se polariser sur les groupes supposés les plus accessibles, les jeunes précarisés et éduqués, les « racisés », les abstentionnistes (bien sûr plus à gauche qu’à droite) ou, au contraire, les couches moyennes, les salariés à statut et, plus généralement, les populations des centres métropolitains.
Si l’on passe son temps à « cibler », on finit par laisser le plus grand nombre aux « attrape-tout ». Or, ceux-là se trouvent plutôt du côté où le vent souffle. Autant dire qu’on ne les trouve pas du bon côté… La gauche, par tradition, se veut volontiers critique et alternative face à l’ordre dominant. Mais celui-ci a des faces multiples. Le capitalisme n’est pas seulement le pouvoir de l’argent. Il est un pouvoir qui organise l’espace, qui pèse sur les institutions publiques, qui agit sur les corps et même sur les âmes. Il est indissociablement le mécanisme qui exploite, qui domine et qui aliène les individus et les groupes.
On ne change pas la société par l’empilement des réformes, mais en installant de grands récits.
Agir sur la société pour qu’elle change, c’est agir contre un tout concret et complexe et pas contre une logique abstraite ou un empilement de sphères que l’on défait, l’une après l’autre. Agir sur le tout ? On pense aux programmes. Or, si l’efficacité d’action inclut la définition de programmes, elle se limite d’autant moins à eux que, surtout après l’expérience du programme commun de 1972, l’histoire a montré que la qualité d’un programme ne suffisait pas à garantir son application.
On ne change pas la société par l’empilement des réformes, mais en installant de grands récits qui racontent la racine des maux et qui suggère une méthode pour les dépasser, non dans le résultat d’une élection magique, mais dans la durée d’une stratégie globale de mobilisation populaire, formalisée et maîtrisée. Qu’a fait la gauche en ce sens ?
Elle a agi, dans une phase défavorable. Mais elle a passé et passe encore trop de temps à disputer, souvent au-delà du raisonnable, pour savoir s’il fallait cibler les métropoles ou les « périphéries », les banlieues ou les bourgs, s’il fallait du social ou du sociétal, de la radicalité ou du réalisme. Elle a suivi ses chemins familiers, oscillant entre le temps long de la guerre des gauches et celui, plus bref, de leur unité.
Pendant quelques décennies, elle a vu le PCF amorcer son déclin, le socialisme prendre la main et le centre de gravité passer de la radicalité des années 1960-1970 à l’adaptation libérale et aux modèles du social-libéralisme européen. Après 2002, elle a vu le courant « antilibéral » relever la tête et prendre la relève d’un communisme politique essoufflé. Avec des hauts et des bas, cette période a débouché sur le résultat de 2017. Autour de la candidature de Jean-Luc Mélenchon, la gauche de gauche est devenue majoritaire au sein de la gauche, laminant à deux reprises les autres courants. Mais la gauche dans son ensemble a enregistré son score le plus bas depuis 1945.
Relancer l’élan démocratique
Le renversement de situation a eu un effet bénéfique évident : quand la gauche s’est rassemblée, en 2022 et 2024, elle l’a fait sur une base rompant avec la longue phase socialiste de 1982-2012. Mais l’avancée a été limitée, parce que La France insoumise n’a pas résisté à la tentation de l’hégémonie et parce que d’importantes fractions du socialisme n’ont eu de cesse de travailler à la grande revanche sur 2017 et 2022.
L’enjeu n’est donc plus seulement de peser dans le sens du social : il est de savoir si l’on va s’engager ou non dans une phase de non-démocratie.
On pourrait se dire qu’il suffit, une fois de plus, de trancher entre la droite et la gauche et, à gauche, de décider de qui donne le ton, l’esprit de rupture-dépassement de l’ordre existant ou l’adaptation à ses normes, pour les infléchir au mieux. Le problème est que l’enjeu n’est plus le même. Depuis 2017 s’impose un déséquilibre majeur entre une gauche drastiquement minorée et une droite radicalisée par la poussée de son extrême. L’enjeu n’est donc plus seulement de peser dans le sens du social : il est de savoir si l’on va s’engager ou non dans une phase de non-démocratie.
Car ce qui se profile, avec la possible arrivée au pouvoir des héritiers des fascismes d’hier, n’est pas seulement une aggravation de l’existant, mais une cassure radicale avec plus de deux siècles d’histoire démocratique. Dès lors, on peut se demander s’il est pertinent de rejouer aujourd’hui le bras de fer entre des gauches présumées irréductibles.
L’enjeu est relativement simple à énoncer. Ira-t-on demain vers une majorité de droite ouvertement « illibérale » ? Créera-t-on au contraire la possibilité d’une majorité capable de relancer l’élan démocratique, en l’ouvrant vers ses moteurs nécessaires, économiques, sociaux, institutionnels, écologiques et civilisationnels ?
En 2022 et en 2024, la gauche tout entière s’est rassemblée autour d’un programme tournant le dos aux errements sociaux-libéraux. L’ossature de ce programme était à la fois suffisamment rigoureuse pour délégitimer ce qui a conduit la France dans l’impasse et suffisamment ouvert dans ses objectifs pour ne laisser personne sur le bord du chemin. Mais il a été bouclé à la hâte, sur la seule base d’un rapport des forces à gauche exagérément déséquilibré, par les vertus délétères d’un scrutin présidentiel.
Qu’elle gagne ou qu’elle perde, la gauche aura en effet besoin d’unité, plus encore qu’après 1981.
On peut certes se dire que l’atomisation du champ politique est telle que le ticket d’entrée pour le second tour ne nécessite pas d’union réalisée dès le premier dimanche de vote. On peut en conclure qu’une famille de gauche peut aisément y parvenir, sans en passer d’emblée par la case de l’unité. Mais s’il n’est pas arithmétiquement impossible, le pari est politiquement risqué et la division peut laisser des traces, dès le second tour et au-delà. Qu’elle gagne ou qu’elle perde, la gauche aura en effet besoin d’unité, plus encore qu’après 1981. On ne s’y prépare pas si l’on décrète dès aujourd’hui son impossibilité.
On peut tourner et retourner le dilemme dans tous les sens, le plus raisonnable se réduit en une affirmation : l’urgence est celle d’une gauche rassemblée le plus largement possible, autour d’un projet le plus avancé possible, donnant crédibilité au projet d’une rupture avec les choix qui, depuis 1982, l’ont conduite au désastre.
mise en ligne le 14 juin 2026
La rédaction sur www.humanite.fr
Alors que la France s’apprête à affronter de nouveaux pics de température à partir de ce week-end, l’Organisation mondiale de la santé a regretté, jeudi 11 juin, des « décès entièrement évitables » dus aux chaleurs extrêmes en Europe. L’instance de l’ONU appelle ainsi à lutter contre des canicules qu’il n’est plus envisageable de prendre pour « des anomalies météorologiques exceptionnelles ».
Ces quatre dernières années, plus de 200 000 personnes sont mortes à cause de vagues de chaleur extrême survenues en Europe. Alors que la France s’apprête à affronter de nouveaux pics de température à partir de ce week-end, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a alerté, jeudi 11 juin, sur ces phénomènes récurrents dus au dérèglement climatique, qu’il n’est plus possible de considérer comme « des anomalies météorologiques exceptionnelles ».
L’instance onusienne a lancé, de Berlin, de nouvelles orientations destinées à protéger des vies face à ce phénomène. Dans l’Union européenne et « les pays qui lui sont associés », le directeur régional de l’OMS pour l’Europe, Hans Henri Kluge, a affirmé que « la plupart de ces décès étaient entièrement évitables ». De plus, ajoute-t-il, « des millions d’autres personnes » sont « affectées physiquement et mentalement ».
Des vagues de chaleur de plus en plus précoces en Europe du Sud
Le continent européen se réchauffe ainsi bien plus vite que n’importe quel autre, alerte l’OMS. Un phénomène dont les répercussions sont d’ores et déjà visibles, alors que les décès prématurés dus à des vagues de canicules se multiplient en Italie, Espagne ou encore en Grèce. « La chaleur est un tueur silencieux, mais elle n’est pas une fatalité », relève l’OMS, qui appelle les autorités des pays européens à suivre ses recommandations pour faire face au changement climatique.
Le mois dernier, les températures en Europe de l’ouest ont atteint des niveaux inédits pour un mois de mai. Par exemple, avec les 24,6 °C de température moyenne enregistrés le lundi 25 mai en France, dépassant le record du 29 mai 1944 et ses 23,7 °C enregistrés.
Les vagues de chaleur précoces, amenées à se multiplier, risquent d’avoir « plus d’impact » que les canicules estivales, alertait alors le directeur de recherche du CNRS Christophe Cassou, dans un entretien avec l’Agence France-Presse (AFP). Elles interviennent en effet à un moment où « beaucoup plus de personnes travaillent » et à « un moment très sensible » pour les végétaux, poursuivait le climatologue français. De quoi présager un phénomène prêt à s’intensifier.
mise en ligne le 14 juin 2026
Tribune du Planning familial sur https://blogs.mediapart.fr/
Suite aux coupes de subventions par le maire Rassemblement national de Carpentras, Le Planning familial dénonce la multiplication des attaques politiques contre ses associations et rappelle que la liberté associative inclut le droit de défendre un projet de société. Nous assumons pleinement de porter ce projet féministe et émancipateur.
Le maire RN de Carpentras assume avoir coupé les subventions du Planning familial en raison des valeurs que nous défendons.
Depuis 70 ans, le Planning familial agit sur tout le territoire pour l'accès effectif aux droits sexuels et reproductifs, l'égalité entre les femmes et les hommes, la lutte contre les violences, les discriminations et toutes les formes d'exclusion. Nous assumons pleinement de porter ce projet féministe et émancipateur.
Nous le rappelons : l’extrême droite n'est pas du côté des droits des femmes et des personnes minorisées. Partout où l'extrême droite exerce des responsabilités, nous observons la même logique : fragiliser les contre-pouvoirs, cibler les associations de défense des droits, remettre en cause les politiques d'égalité et discréditer celles·eux qui portent une parole critique. Pourtant, les associations féministes sont de véritables remparts démocratiques face aux dérives conservatrices et aux offensives anti droits. Elles constituent un contre-pouvoir indispensable pour obtenir des avancées sociétales majeures.
La coupe budgétaire initiée par le maire RN de Carpentras est un choix politique. Il s'inscrit dans un contexte inquiétant d’augmentation des attaques contre les actions du Planning que l’on constate depuis des mois : baisses de subventions de la présidente du Pays de la Loire, fermeture de centres de santé sexuelle par le Conseil départemental de la Drôme, attaques de nos locaux (Strasbourg dernièrement), discours transphobe à l’encontre des communications et des actions du Planning défendant les droits des personnes LGBTQI+ etc. Ces attaques sont l'expression des mouvements conservateurs anti droits très bien organisés et financés, et sont révélatrices d’une idéologie conservatrice et LGBTphobe.
De plus, le Planning familial dénonce avec la plus grande fermeté les attaques croissantes visant à conditionner ses financements publics à leur supposée “neutralité”. Le Planning familial n’est pas un service de l’État. Le Planning est une association donc n’est pas tenu à une obligation de neutralité. Les associations ont le droit de prendre des positions politiques. La liberté d'association et la liberté d'expression sont des principes fondamentaux garants de notre démocratie.
Le Planning familial continuera à se battre pour garantir un accueil inconditionnel, défendre l’accès aux droits, l'égalité et l'émancipation de tous·tes.
Nous appelons les responsables politiques, élu·es à défendre les associations féministes, à se battre pour que - partout sur le territoire hexagonal et dans les DROM - les associations puissent continuer d’agir auprès de tous·tes grâce aux subventions publiques et puissent continuer à porter un projet progressiste, librement.
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mise en ligne le 13 juin 2026
Pauline Graulle et Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr
Derrière le rejet de la proposition de loi « hydrocarbures », jeudi 11 janvier à l’Assemblée nationale, les députés guyanais ont imposé un débat sur la réalité des outre-mer. Et vivement renvoyé la gauche à ses contradictions. Entretien.
C’est une séance dont les député·es se souviendront sans doute longtemps tant elle a créé le malaise dans l’hémicycle. Jeudi 11 juin, la proposition de loi (PPL) pour autoriser la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures dans les outre-mer a été rejetée à l’Assemblée nationale.
Porté à bout de bras par deux députés guyanais du groupe Gauche démocratique et sociale (GDR) – composé pour moitié de communistes et pour autre moitié d’Ultramarins –, le texte a créé une situation inédite, à front renversé.
Obtenant un franc soutien du Rassemblement national (RN), qui a unanimement soutenu les forages, la proposition de loi a été abondamment critiquée par la gauche et les écologistes. Au sein du groupe GDR, seulement huit député·es sur 17, presque uniquement d’outre-mer, se sont prononcé·es pour. Au PS et chez les insoumis, tout le monde s’est opposé au texte, sauf les élu·es d’outre-mer.
Les réticences de la gauche ont déclenché l’ire du rapporteur du texte, Jean-Victor Castor, qui a appelé après le vote à la « désobéissance civile » devant un hémicycle médusé. Le député guyanais Davy Rimane revient pour Mediapart sur les enjeux soulevés par ce texte qui en dit long sur les tensions persistantes au sein d’une gauche tiraillée entre urgence sociale et impératif écologique, décolonialisme et unité républicaine…
« Mediapart » : Jeudi, lors de vos interventions dans l’hémicycle, c’est la gauche que vous regardiez droit dans les yeux. Vous l’avez jugée paternaliste, condescendante, moralisatrice. Pourquoi une telle colère contre votre propre camp ?
Davy Rimane : Quand on se dit humaniste, quand on connaît la situation que nos territoires connaissent depuis des décennies, on ne peut pas opposer les conditions de vie et l’écologie comme l’ont fait les députés de gauche jeudi. La Guyane n’est pas un territoire polluant, elle n’est pas non plus aménagée et structurée comme la métropole, et elle fait partie, avec Mayotte, des territoires les plus pauvres de la France. On n’a pas le même point de départ que les autres ; on n’a pas à fournir les mêmes efforts.
Je suis dans un groupe censé ramener de l’humain, du vivant, et où j’entends du dogme. J’ai beau répéter les choses, ça ne fait pas mouche. C’est pourquoi j’en veux à la gauche.
Plus qu’aux autres partis politiques ?
Davy Rimane : Oui, parce que les autres sont fidèles à eux-mêmes. Le RN reste le RN… Mais à gauche, en tant qu’élu ultramarin, j’espérais une prise de conscience. Je suis à l’écoute de l’autre, j’attends la même chose en retour. Or à chaque fois que nous venons à l’Assemblée nationale, je constate que ce que vivent nos populations n’intéresse pas.
La gauche parle de bifurcation écologique… Bien sûr, nous y sommes favorables. Mais la question, c’est comment la finance-t-on et la réalise-t-on dans un territoire comme le nôtre, qui a besoin d’être désenclavé, où il faut encore construire des routes, etc. Notre réalité n’est pas celle de l’Hexagone, il faut l’intégrer quand on parle d’écologie. J’ai l’impression que la gauche rajoute de la distance à la distance existante.
Pourquoi vous êtes-vous accroché à cette proposition de loi à laquelle vous saviez que les écologistes et une grande partie de la gauche s’opposeraient ? Pourquoi ne pas proposer d’autres textes plus en lien avec votre combat ?
Davy Rimane : Le cerveau de mes collègues s’est arrêté au mot « hydrocarbures ». Mais aucun Guyanais, aucune Guyanaise ne se réveille le matin avec la volonté farouche d’exploiter allègrement du pétrole ! Le sujet n’est pas le pétrole en soi. C’est une question de principe : nous voulons décider.
Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.
Ce texte était une opportunité. Nous voulions avoir un vrai débat à l’Assemblée au sujet de notre réalité, alors que nous sommes en plein bouleversement géopolitique : tous les pays de la zone exploitent du pétrole et nous sommes exposés aux risques sans en tirer aucun bénéfice.
Nous avons pu voir que la majorité restait sur des dogmes ou des postures politiques sans répondre à nos interrogations. Les élus auraient pu profiter de cette occasion pour parler de la nécessité de mettre en place des politiques publiques en Guyane. Une loi de programmation par exemple, avec des financements pour l’énergie, le social, le sanitaire, l’aménagement du territoire… L’État français n’a jamais fait ce qu’il fallait de ce point de vue là.
En Guyane, 50 000 personnes vivent dans des bidonvilles, je vois des gamines qui se prostituent à l’âge de 12 ans, et autour du fleuve Maroni, cela fait quarante ans que tout le monde se fait empoisonner par le mercure, il n’y a jamais eu autant d’orpaillage illégal… On est sur un territoire de la République française et, pourtant, la République ne fait rien pour nous aider. Localement, la colère monte. On est dans une situation anachronique, l’État possède 90 % du foncier local…
Notre territoire est stratégique pour la France. Mais l’intérêt porté à notre population est nul.
Jeudi soir, à la sortie des débats, vous n’avez pas exclu de quitter le groupe GDR. Allez-vous mettre votre menace à exécution ?
Davy Rimane : Nous sommes arrivés à un point de non-retour. Nous l’avons dit à notre groupe : si vous ne voulez pas faire ce que nous demandons, nous sommes prêts à couper les ponts. Je suis pour ma part en pleine réflexion. Est-ce que je suis encore au bon endroit ?
C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller.
Chaque fois que l’on vient à Paris, on a l’impression qu’on n’est pas à notre place. On nous tolère, il ne faut pas parler trop fort... Mais je ne fais pas 8 000 kilomètres juste pour être toléré ! Avec ce texte, j’ai vu que les discriminations naissaient au cœur des institutions. On est dans une hypocrisie généralisée, c’est écœurant.
Y compris chez La France insoumise (LFI) ? Dans son discours de lancement de campagne, Jean-Luc Mélenchon a pourtant souligné l’importance de donner plus d’autonomie aux outre-mer, et LFI est un soutien important dans vos revendications…
Davy Rimane : Avec les territoires ultramarins, un problème est posé à la gauche aujourd’hui. On ne peut pas prétendre les défendre, et en même temps dire non à nos textes sans rien proposer. J’aimerais savoir ce que les députés LFI qui ont voté contre jeudi proposent concrètement. Il ne peut pas y avoir autant de différence entre les discours et les actes.
Les partis de gauche se disent par ailleurs opposés à toute forme d’extractivisme. Mais aujourd’hui et demain, l’extractivisme qui se développe, c’est celui des terres rares… avec des énormes profits à la clé pour quelques entreprises. On ne les entend pas là-dessus.
À un an de la présidentielle, n’avez-vous pas l’impression de mener un jeu dangereux avec le RN ? De l’extérieur, votre positionnement apparaît climatosceptique, et l’extrême droite a voté d’une seule main votre proposition de loi…
Davy Rimane : C’est justement la gauche qui leur laisse le champ libre. Pour ma part, je combattrai toujours le RN, la posture de l’extrême droite n’est pas en résonance avec la réalité du territoire guyanais.
Les accusations de climatoscepticisme me glissent dessus. Je suis climatoconscient. Le sujet, là, c’est qu’on nous demande des efforts incommensurables alors que nous sommes le territoire le plus pourvoyeur de crédits carbone pour la nation. Et nous savons préserver notre environnement. Dans notre culture, nous vivons avec le cycle de la nature, nous ne cherchons pas à la détruire, nous mangeons les fruits de saison…
C’est l’État français qui laisse notre territoire se faire défoncer, voler, piller. Et c’est la réglementation hexagonale qui s’applique, sans distinction, alors que la Guyane est composée à 97 % de forêt primaire... Le zéro artificialisation nette, par exemple, ne fait aucun sens chez nous. Il y a là une fainéantise intellectuelle de l’État.
Une forme de néocolonialisme ?
Davy Rimane : Non, c’est du colonialisme tout court. La colonisation ne s’est pas arrêtée.
La Guyane est justement entrée il y a quelques années dans un processus pour avoir plus d’autonomie…
Davy Rimane : Il faut accélérer ce mouvement. Le Congrès de la Guyane a voté pour un statut proche de celui de la Nouvelle-Calédonie, avec une modification constitutionnelle. Il faut aller au bout, d’autant que le rapport parlementaire, très précis, sur lequel j’ai travaillé avec mon collègue Philippe Gosselin [Les Républicains – ndlr], qu’on ne peut pas taxer d’autonomisme, montre bien que si le statut de la Guyane n’évolue pas, on va vers une cassure.
Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice.
L’idée, c’est que le régalien reste dans les mains de l’État, mais que la Guyane ait de nombreuses compétences. En particulier la fiscalité, l’énergie, l’éducation, et l’exploitation des ressources locales. Pour cela, nous avons besoin d’une loi organique.
Je plaide par ailleurs pour que l’on ait, à l’Assemblée, une commission permanente pour l’outre-mer. Et pas seulement une délégation comme actuellement, où la plupart des députés sont aux abonnés absents. Les débats au sujet des territoires ultramarins auraient alors lieu automatiquement dans l’hémicycle, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui.
À l’heure du changement climatique et de la chute de la biodiversité, ne voyez-vous pas un chemin pour concilier des impératifs de protection des écosystèmes guyanais tout en menant une politique économique et sociale à la hauteur des enjeux locaux ?
Davy Rimane : Si, pour cela il faut tenir compte de nos savoir-faire. Nous savons, en Guyane, ce que veut dire préserver l’environnement. Nous faisons du recyclage, nous connaissons notre forêt, nous n’abattons pas des arbres pour un oui ou pour un non – il y a d’ailleurs des arbres sacrés, comme le fromager, couvert d’épines, lié à l’histoire de l’esclavage. Nous n'attendons pas de gens habitant ailleurs de nous dire ce qu’il faut faire.
L’écologie, c’est une affaire de riches. Nous, nous vivons avec notre environnement. Autour de la Guyane, la France possède 150 000 kilomètres carrés d’eaux territoriales. Nous contribuons au rayonnement de la France en matière de biodiversité mais n’en tirons aucun bénéfice. On ne peut pas se contenter de cela quand notre population ne mange pas à sa faim.
Lundi, une proposition de loi, déjà adoptée au Sénat, doit être discutée à l’Assemblée nationale. Il s’agit de permettre la restitution à la Guyane de restes humains de Kali’nas et Arawaks, des peuples que l’on a emmenés de force en Europe pour les exhiber dans des musées. Les dépouilles sont actuellement conservées au Muséum national d’histoire naturelle, à Paris. Un texte important à vos yeux ?
Davy Rimane : C’est un combat qui a longtemps été mené par Corinne Toka-Devilliers, avec l’association Moliko Alet+po. Elle n’a jamais lâché. Six restes humains doivent revenir en Guyane. Si cette loi est votée, c’est une bonne chose. Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. L'ensemble des outre-mer est concernée par cette problématique. La prochaine étape, ce doit être une loi-cadre pour que tous les restes humains encore conservés dans des musées français puissent revenir sur leurs terres d’origine.
mise en ligne le 13 juin 2026
Lina Sankari sur www.humanite.fr
À l’appel du Parti de la gauche européenne (PGE), une marche doit se tenir, ce 14 juin à Bruxelles, contre la militarisation du continent. Cette mobilisation est organisée dans le cadre de la plateforme Stop militarisation, qui compte 1 000 organisations à travers l’Europe.
On croyait le phénomène de militarisation de l’éducation réservé à des pays comme le Brésil, où l’extrême droite l’a fortement favorisé. Dans toute l’Europe également, les écoles se parent de kaki, comme l’illustre l’exemple grec. Pour la première fois, l’an dernier, l’académie militaire des cadets de l’armée a organisé son « campus d’été » destiné à sensibiliser les élèves à la discipline et à l’esthétique de l’armée sous couvert d’« expérience de vie ».
La militarisation de la société et de l’économie a un coût pour les peuples. C’est le sens de la mobilisation du Parti de la gauche européenne (PGE), qui rassemble plus de 40 organisations politiques de gauche, progressistes et de transformation à travers l’Europe, des syndicats et des mouvements sociaux et citoyens, ce 14 juin à Bruxelles.
Cette marche initiée par la plateforme Stop militarisation, qui compte 1 000 organisations à travers le continent, est intitulée « La justice sociale, pas la guerre ». Elle vise à démontrer que « l’Europe n’a pas besoin d’une course aux armements », comme le souligne Walter Baier, le président du Parti de la gauche européenne. « Elle a besoin d’investissements en faveur des personnes, des services publics, de la justice sociale et de la paix. À un moment où les dépenses militaires augmentent partout sur le continent, nous nous mobilisons pour défendre un autre avenir, fondé sur la solidarité, la coopération et la sécurité collective », insiste-t-il.
Logique de guerre, de discipline, de contrôle, de surveillance… et juteux profits pour l’industrie de l’armement. Les universités italiennes ont elles aussi ouvert des contrats de recherche au privé et évidemment au fleuron national Leonardo, qui fournit des composants pour les avions F-35 utilisés à Gaza et au Liban. En France, en Pologne, en Finlande, en Hongrie et en Allemagne, la logique de reconversion des industries civiles vers le militaire est partout la même et sert les plans de licenciements et la réduction des budgets sociaux. Elle est portée par le plan ReArm Europe à 800 milliards d’euros, monté dans l’urgence à la suite du désengagement pourtant prévisible des États-Unis en Ukraine et en Europe.
Augmentation de 20 % des dépenses militaires européennes en 2025
L’Otan n’a pas la capacité de lever directement des fonds. Qu’à cela ne tienne, l’UE s’est muée en instrument financier de l’Alliance. Elle répond ainsi aux vœux formulés par le président états-unien, Donald Trump, de transfert des dépenses aux États européens et d’augmentation des budgets de la défense à 5 % du PIB. Une charge que certains pays contestent, notamment au sud de l’Europe, dans des économies qui se relèvent à peine des plans d’austérité des années 2010. La voix la plus forte étant évidemment celle de l’Espagne.
« L’Otan n’a pas de clause d’exemption », rétorque le secrétaire général de l’Alliance atlantique, Mark Rutte. « Partout en Europe, les dépenses militaires explosent (près de 20 % d’augmentation l’an dernier) », précise le PGE. En clair, le capitalisme se régénère par la guerre. « Il y a une énorme différence entre une stratégie de défense visant à favoriser les conditions de paix entre États et une politique va-t-en-guerre visant à enrichir les actionnaires privés d’entreprises d’armement », notait dans nos colonnes Jean-François Tamellini, secrétaire général de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB) wallonne.
La course aux armements ne se fait pas sans contradiction entre les Vingt-Sept eux-mêmes. À la concurrence intra-européenne pour consolider de puissants fleurons, compétitifs au plan mondial, s’ajoute la question de l’indépendance stratégique vis-à-vis des États-Unis, loin d’être une évidence pour des pays comme l’Allemagne ou la Pologne qui se fournissent largement outre-Atlantique. En France, l’actualisation de la loi de programmation militaire propose d’allouer 36 milliards d’euros supplémentaires à la défense d’ici à la fin de la décennie. Soit un total de 436 milliards sur la période 2024-2030. L’Allemagne a de son côté créé un « fonds spécial » de 100 milliards d’euros pour les investissements militaires.
Le jackpot lié aux guerres d’Israël
Le constructeur automobile Volkswagen entend également faire ses choux gras du climat de guerre. En mars, on apprenait que Volkswagen négociait un accord de production avec la société israélienne Rafael Advanced Defense Systems, l’entreprise qui a conçu le dôme de fer. L’accord prévoit notamment la création de composants antiaériens. Qui, dans ces conditions, aurait intérêt à arrêter Israël ?
Après avoir pensé la reconversion civile de son industrie après la Seconde Guerre mondiale, l’Europe fait désormais le chemin inverse. Même son de cloche en Italie où les usines de l’entreprise Berco, qui produisent des systèmes pour les wagons et les machines de terrassement, « traversent une crise profonde avec la menace de licenciements collectifs. C’est précisément sur cette base que se greffent le chantage à la guerre et le retour à la production par le militaire », expliquait à l’Humanité Vincenzo Greco, le secrétaire de la Confédération générale italienne du travail (CGIL) de Milan.
Au-delà, c’est la question des nouvelles logiques impérialistes qui se pose alors que Donald Trump fait de l’Alliance atlantique un instrument de soutien sans réserve aux guerres menées par les États-Unis. « Nous avons vu le chaos provoqué par la guerre illégale contre l’Iran, une guerre qui entraîne mort et destruction, une flambée des prix de l’énergie et menace le monde d’une grave crise économique. Nous constatons les menaces d’intervention militaire contre Cuba, étranglée par un blocus qui affame sa population. Et nous voyons le soutien apporté à la guerre criminelle menée par Israël à Gaza, en Cisjordanie et au Liban », conteste le PGE.
Cette imbrication entre les politiques états-uniennes et israéliennes, qui permet à Tel-Aviv d’assurer son hégémonie sur le Moyen-Orient, est de fait soutenue par l’Union européenne, qui n’entend plus faire semblant de porter une voix originale sur le plan diplomatique. C’est aussi cette voix du dialogue et du respect du droit international que défendent les organisations qui se réuniront, ce dimanche à Bruxelles.
mise en ligne le 12 juin 2026
Pablo Castaño sur https://frustrationmagazine.fr/
La lutte contre l’immigration s’est imposée à l’agenda de la plupart des Etats européens, et semble être devenue une évidence que peu de voix contestent ouvertement. Si il y a bien une “bataille culturelle” que l’extrême droite est en train de gagner, c’est celle-ci : l’idée que l’immigration est un problème que l’on doit traiter, plus ou moins humainement selon sa tendance politique. Or, il nous semble essentiel d’affirmer que l’immigration est un fait positif, que nous sommes en capacité d’accueillir plus de monde et que nous devons le faire. Ce qu’il se passe en Espagne actuellement montre que ce projet est possible et qu’il est porté par toute une partie de la société civile. Ce reportage de notre chroniqueur Pablo Castaño, qui vit à Barcelone, met des visages sur ce qui est trop souvent traité à distance et illustre l’enthousiasmant processus de régularisation, largement issu d’une mobilisation populaire et porté par une bonne partie de la population.
Walter vit depuis cinq ans en Espagne, sans titre de séjour ni travail. Il est colombien, l’une des trois principales nationalités de migrants dans le pays avec les personnes originaires du Maroc ou de Roumanie. Walter fait la queue devant le Teatre Lliure de Barcelone, mais pas pour assister à une pièce : il vient chercher l’attestation de vulnérabilité, nécessaire à la procédure de régularisation exceptionnelle lancée le 16 avril par un décret du gouvernement de Pedro Sánchez. Le café du théâtre est géré par Mescladís, l’une des associations habilitées à délivrer cette attestation. Ce qui amène des centaines de personnes à faire la queue dans ce quartier calme et verdoyant de Montjuïc, où cohabitent habituellement les visiteurs des musées et auditoriums, les touristes qui visitent le château où les troupes franquistes ont fusillé le président de la Catalogne en 1940 et, cachés sous les arbres de la colline, des campements de bidonvilles où survivent difficilement des dizaines de personnes, pour beaucoup de jeunes migrants.
La situation de Walter est différente : il a réussi à gagner sa vie en enchaînant pendant des années des missions de nettoyage, de livraison de colis et dans le bâtiment. Mais dans des conditions inférieures aux minima légaux et, dans certains cas, sans être payé : « Je suis tombé sur différentes personnes mal intentionnées qui profitent de cette situation : voyant qu’il y a des gens sans papiers, elles les font travailler et après, elles ne veulent plus payer le salaire », raconte-t-il, avec une expression plus résignée qu’en colère. Il a déjà tenté de régulariser sa situation par la voie ordinaire, mais n’y est pas parvenu car « sans papiers, on ne vous donne pas de contrat, et sans contrat, on ne vous donne pas de papiers ». Le règlement espagnol sur l’immigration exige un précontrat de 30 heures hebdomadaires sur une durée minimale d’un an pour obtenir un titre de séjour et de travail pour ancrage social. Une condition qui exclut des centaines de milliers de personnes, condamnées à des travaux à temps partiel avec des salaires misérables.
La fondation Funcas estime qu’en 2025, 840 000 personnes vivaient en Espagne en situation administrative irrégulière, dont 9 sur 10 originaires de pays américains. Le gouvernement estime qu’environ 500 000 bénéficieront de la procédure de régularisation exceptionnelle, bien que personne n’ose avancer de chiffre exact. Seule certitude : auront droit à un titre de séjour et un permis de travail toutes les personnes qui vivaient en Espagne avant le 1er janvier 2026 et qui peuvent justifier d’au moins cinq mois de séjour continu dans le pays. En tout, autour de 10 millions de personnes nées à l’étranger résident en Espagne, soit 20% de la population totale.
Une victoire de la mobilisation populaire
La procédure actuelle de régularisation a attiré l’attention internationale dans une Europe qui va dans la direction opposée, celle de mettre des bâtons dans les roues des travailleurs migrants, quitte à gonfler la masse de travailleurs sans droits. Mais le décret adopté le 14 avril dernier par le gouvernement de coalition du Parti socialiste (PSOE) et Sumar ne sort pas de nulle part : il est la conséquence d’un long processus de mobilisation sociale lancé en 2021 par Regularización Ya, une coalition de collectifs antiracistes et de migrants à laquelle se sont joints jusqu’à 900 mouvements et associations de toutes sortes.
« Pendant le confinement de 2020, on a vu clairement que les personnes en situation administrative irrégulière étaient totalement exclues du parapluie social tant vanté par le gouvernement », raconte Redwan Baddouh, l’un des porte-parole de Regularización Ya, en référence à des mesures comme les mécanismes de réduction temporaire d’emploi pour les entreprises touchées par les confinements, qui ont sauvé du chômage des milliers de travailleurs. « Dans ce contexte de pandémie, on a envoyé une lettre au président du gouvernement demandant l’approbation d’une régularisation exceptionnelle. La lettre n’a jamais reçu de réponse. » C’est ainsi qu’a débuté un long périple de lutte dans les rues et dans les couloirs du parlement, qui allait durer cinq ans. Face à l’absence de réponse de Sánchez, la coalition a présenté, avec le soutien des partis à gauche du PSOE, une proposition de loi en faveur de la régularisation, mais celle-ci a été rejetée par le Parti populaire, Vox et le PSOE lui-même. L’Espagne vivait alors une véritable crise sociale à la suite de la pandémie, avec un taux de pauvreté qui a atteint 65 % en 2021 parmi la population migrante originaire de l’extérieur de l’Union européenne.
Après ces premiers revers, l’idée d’une initiative législative populaire (ILP) a émergé parmi les mouvements de migrants. Il s’agit d’un mécanisme de participation directe prévu par la Constitution espagnole de 1978, mais qui a rarement abouti en raison du grand nombre de signatures nécessaires et du fait que les groupes parlementaires peuvent simplement rejeter l’initiative par un vote. Regularización Ya devait relever un défi supplémentaire : « recueillir un demi-million de signatures de citoyens espagnols, c’est-à-dire que les étrangers titulaires d’une autorisation de séjour n’étaient pas autorisés à signer, seuls les citoyens espagnols l’étaient. Nous ne pouvions pas rester dans nos communautés, il fallait aller chercher les signatures des Blancs », raconte Baddouh. Mais, à une époque de montée de l’extrême droite et de xénophobie croissante en Europe, parviendrait-on à faire signer un demi-million d’Espagnols pour régulariser des migrants ?
Le 19 février 2022, la collecte de signatures est lancée publiquement et, en décembre de la même année, Regularización Ya présente au Congrès des députés plus de 700 000 signatures, devenant ainsi l’une des ILP ayant reçu le plus de soutien en presque cinq décennies de démocratie. « Il y avait des moments où l’on se disait qu’on n’y arriverait pas. Mais on y est arrivé, et on a même dépassé l’objectif, c’était impressionnant, se souvient Baddouh. Ce sont les collectifs de migrants qui ont arpenté les rues pour demander des signatures. À Madrid, par exemple, les travailleuses domestiques se sont beaucoup investies. À Barcelone, Top Manta » (un collectif de vendeurs à la sauvette), souligne l’activiste, qui salue également les centaines d’organisations qui ont soutenu l’initiative ainsi que l’Église catholique : « Il faut le dire, ils se sont impliqués, tant dans la collecte de signatures que dans les négociations avec les groupes parlementaires. »
Fernando Redondo, directeur du département des migrations de la Conférence épiscopale espagnole, affirme que « l’Église s’y est jointe à partir des valeurs de l’Évangile, du principe du bien commun et de la dignité des personnes. Pendant la pandémie, beaucoup de ceux qui continuaient à cultiver les champs et à s’occuper des personnes âgées étaient des migrants ». Le porte-parole catholique confirme que « l’Église a poussé le PP à accepter que cette initiative entre au Parlement ». En avril 2024, tous les groupes parlementaires sauf Vox ont voté en faveur de la prise en considération de l’initiative, preuve de la force sociale acquise par le mouvement. L’année précédente, le parti d’extrême droite avait obtenu 12 % des voix aux élections générales, devenant le troisième groupe parlementaire du Congrès, et la xénophobie était entrée de plain-pied dans le débat politique espagnol.
Mais, avec la prise en considération, un autre calvaire parlementaire a commencé. Le manque de consensus dans un parlement fragmenté a bloqué l’initiative pendant plus d’un an. « Le PSOE n’a jamais soutenu l’ILP », précise Baddouh. « Ils disaient que le Pacte européen sur la migration et l’asile ne permettait pas une régularisation exceptionnelle, mais c’était une excuse bon marché ; nous avons interrogé la Commissaire aux affaires intérieures, elle nous a répondu que c’était de la compétence de chaque État membre. » De leur côté, le PP et Junts (parti catalan de centre-droit) avaient voté pour la prise en considération mais refusaient de transformer l’initiative en loi, malgré le soutien à la régularisation de l’Église et du patronat. Finalement, en janvier 2026, Podemos a annoncé un accord avec le gouvernement pour approuver la régularisation par décret. « Un but marqué du milieu du terrain », selon les mots de Vicky Canalla, une autre porte-parole de Regularización Ya.
Et un espoir pour des travailleurs comme Arturo, qui est également en train d’effectuer les démarches pour la régularisation. Péruvien, il travaillait pour un concessionnaire automobile dans son pays, mais à Barcelone, il a travaillé comme livreur avec une camionnette. « Les journées de travail étaient de douze, quinze heures… Vendredi, on m’a dit qu’il n’y avait plus de travail et je me suis retrouvé sans emploi », regrette-t-il. De la régularisation, il espère « un soutien pour vivre tranquille, avoir un travail et ne pas penser qu’un jour on me dise “non”… Avoir des droits. »
Une procédure administrative et citoyenne
Arturo, qui a migré seul à Barcelone et a subi un vol durant ses premiers mois dans la ville, s’est rendu dans l’un des bureaux de la mairie pour obtenir l’attestation de vulnérabilité. En ce jour ensoleillé de mai, personne ne fait la queue devant la Fira, un pavillon qui accueille habituellement des salons commerciaux et qui abrite aujourd’hui les fonctionnaires municipaux chargés de traiter les attestations. Rien à voir avec les premières semaines de la procédure, où de très longues files d’attente s’étaient formées autour des points de traitement des demandes.
La mairie de Barcelone a accueilli plus de 27 000 personnes au cours du premier mois, selon les données fournies par la directrice chargée des Droits sociaux, Marta Clari, qui souligne que la municipalité a créé en janvier « un groupe technique pour préparer le dispositif ». Face à la diversité d’origine des demandeurs – un quart des personnes résidant à Barcelone est d’origine étrangère, plus de 180 nationalités cohabitent dans la ville –, la mairie a fourni des fiches d’information en 6 langues différentes, mais la barrière de la langue reste bien visible dans la queue du bureau municipale de Sant Miquel, dans le centre ville, où certains demandeurs ne parlent ni espagnol ni catalan. Les demandeurs, dont certains attendent depuis trois heures, regardent avec peu d’intérêt les journalistes étrangers qui captent des images et des témoignages d’un processus qui a attiré l’attention de l’Europe.
Malgré les efforts décrits par la fonctionnaire de la mairie, Xavier (nom fictif), travailleur du service municipal d’accueil des immigrés, dénonce lenteur, improvisation et mauvaise gestion au niveau municipal. « Les critères changent toutes les deux minutes, les services ont été submergés, vous allez sur le site web et il est impossible de trouver l’information », dénonce-t-il, furieux contre le manque de préparation et la mauvaise planification qu’il attribue à la mairie. La directrice reconnaît que les premiers jours, « il y a eu beaucoup d’attroupements de personnes » devant les bureaux municipaux et « certaines personnes passaient la nuit sur place ». L’image de centaines de personnes dormant autour des bureaux de l’administration s’est répétée partout en Espagne durant les premiers jours suivant l’adoption du décret, qui fixe un délai de seulement deux mois et demi pour déposer les documents. « Les premières semaines ont été un débordement total », confirme Redwan Baddouh, de Regularización Ya, « les gens ne savaient pas où obtenir l’attestation de vulnérabilité, les associations et les mairies devaient se coordonner ».
La décision du gouvernement espagnol d’exiger au dernier moment un certificat de casier judiciaire n’a pas aidé : son obtention dépend de la diligence des gouvernements des pays d’origine des migrants et des consulats espagnols à l’étranger. Les Algériens comptent parmi ceux qui ont rencontré le plus de difficultés, comme le raconte Miriam, alors qu’elle fait la queue devant le bureau municipal de Sant Miquel. « Cela fait trois ans que je vis à Barcelone. Nous, Algériens, avons beaucoup de problèmes pour le casier judiciaire : il faut aller au tribunal, puis au ministère des Affaires étrangères, puis au consulat d’Espagne en Algérie », raconte-t-elle. Comme elle ne peut pas quitter l’Espagne, elle a dû faire une procuration à un parent. À cela s’ajoute la difficulté d’obtenir un rendez-vous dans les consulats espagnols dans le pays maghrébin, un exemple du parcours du combattant que vivent de nombreuses personnes pour obtenir le tant convoité titre de séjour et de travail. Les vies de Walter, Arturo et Miriam sont très différentes, mais tous affirment avoir eu peur d’être arrêtés par la police, une peur qu’ils espèrent laisser derrière eux d’ici très peu.
La régularisation n’a pas été qu’une procédure administrative, elle est devenue un événement citoyen. Des milliers de bénévoles ont collaboré avec différentes associations – 51 rien qu’à Barcelone – habilitées par l’administration à délivrer les attestations de vulnérabilité. L’une d’elles est Tere, qui collabore avec Mescladís sur la terrasse du Teatre Lliure de Montjuïc, pendant que dans le café attenant un groupe de jeunes migrants reçoit une formation en hôtellerie-restauration. « Je l’ai su par Instagram et je suis venue à une réunion. Je pense que la meilleure façon d’utiliser mon temps est d’aider les gens ; il ne me semblait pas humain qu’on ait inventé un papier à la dernière minute et que cela retarde la procédure et cause de l’angoisse à des gens qui veulent simplement travailler et vivre leur vie », raconte-t-elle pendant une pause de son service de quatre heures, au cours duquel elle recueille les données de dizaines de demandeurs et leur délivre leur attestation, tamponnée par l’association.
L’un d’eux est Walter, qui, après avoir fait la queue devant le bureau municipal installé près de l’ancienne arène Monumental, a vu sa demande refusée parce qu’il n’était pas inscrit au registre municipal à Barcelone. Il a appris par un ami que Mescladís les délivrait aussi, a pris rendez-vous et en quelques minutes est sorti avec le dernier papier qui lui manquait pour faire sa demande. « À Bogota, ma famille avait un atelier de couture ; maintenant, j’aimerais suivre un cours d’électricité », raconte Walter qui, comme beaucoup d’autres demandeurs, a décidé de payer un avocat « pour que ce soit sûr », bien que seule une taxe de 38 euros soit obligatoire pour faire la demande.
Autre barrière rencontrée par les immigrés en situation irrégulière : ils et elles ne disposent pas du certificat électronique nécessaire pour effectuer la démarche en ligne, c’est pourquoi des bénévoles prennent également rendez-vous en leur nom. Les 700 000 signatures recueillies en moins d’un an et l’implication de nombreux citoyens espagnols pour faciliter la régularisation du plus grand nombre possible de travailleurs migrants contrastent avec la présence croissante de la xénophobie dans le débat public. Depuis la fin des années 1980, et surtout pendant le boom immobilier du début des années 2000, sept régularisations exceptionnelles ont été approuvées en Espagne, certaines sous des gouvernements conservateurs. Mais c’était à une époque où l’immigration était peu politisée, alors qu’aujourd’hui les sondages attribuent 17 % des intentions de vote à Vox, qui a fait du racisme son principal axe discursif.
Les impacts politiques et économiques d’une régularisation exceptionnelle
« L’extrême droite se positionne frontalement contre la régularisation, en la liant au concept de priorité nationale, importé de France », explique Guillermo Fernández, professeur à l’université Carlos III spécialisé dans l’extrême droite. « Vox a voulu faire de la régularisation un axe de confrontation après quelques mois où il était en grande difficulté à cause de son lien avec Donald Trump », un personnage considéré comme une menace pour la paix mondiale par 80 % des Espagnols, selon un récent sondage. L’extrême droite a lancé deux rumeurs, selon le chercheur : « l’idée que les personnes régularisées obtiendront automatiquement la nationalité et que la gauche veut remplacer la population espagnole et constituer un nouvel électorat », explique-t-il, alors que les personnes récemment régularisées ne pourront pas voter aux élections générales ni régionales et que le processus d’obtention de la nationalité est beaucoup plus long et complexe.
Mais la régularisation a aussi servi à Pedro Sánchez « à générer un débat international et continuer à se positionner comme le modèle de la gauche européenne », considère Fernández. Un bénéfice politique qui contraste avec le rôle qu’a joué son parti, selon Regularización Ya. « Si cela n’avait tenu qu’au Parti socialiste, cette régularisation n’aurait pas lieu », tranche son porte-parole, Redwan Baddouh, qui critique également le fait que « les syndicats majoritaires ne se sont pas impliqués dans cette ILP ; ni dans la collecte de signatures, ni dans l’exigence de son adoption quand elle était au Congrès. Elle a été approuvée grâce au travail d’influence politique que nous avons mené depuis les mouvements sociaux ». L’activiste fait un parallèle avec le féminisme pour argumenter l’impact politique que peut avoir la régularisation, dans un contexte de croissance de l’extrême droite : « Il n’y a aucune logique à dire qu’il ne faut pas donner de droits aux femmes parce que cela nourrirait l’extrême droite. Les personnes migrantes sont totalement exposées ; plus nous aurons de droits, plus l’extrême droite devra se mordre la langue. »
Ce qui est clair, c’est l’impact économique et social considérable qu’aura le fait que plus d’un demi-million de personnes, qui travaillent souvent illégalement, obtiennent un permis de travail. Liliana Reyes, secrétaire aux migrations du syndicat Commissions ouvrières de Catalogne, défend qu’« il faut permettre et garantir l’accès au travail formel et aux droits. Nous constatons toutes sortes d’abus lorsqu’ils n’ont pas de papiers, dans des secteurs comme le nettoyage, l’agriculture, le bâtiment, le travail domestique et les soins ». Elle exige également « d’accélérer l’homologation des diplômes étrangers », un obstacle auquel sont confrontés de nombreux travailleurs migrants qualifiés. C’est le cas de Miriam, architecte algérienne, qui, après avoir obtenu son permis de travail, devra entamer le long parcours pour faire homologuer son diplôme par l’administration espagnole. La syndicaliste réclame également d’accélérer les procédures ordinaires de régularisation, « qu’elles soient effectuées dans les délais prévus par le règlement et que les ressources soient suffisantes », et juge « discutable » l’exigence de deux ans de résidence avant d’obtenir le permis de séjour et de travail pour ancrage social. Une grève convoquée par le syndicat aux services d’attention à étranger au début de processus de régularisation a provoqué des critiques féroces de la part de Regularización Ya : « Ils ont mis des bâtons dans les roues », dénonce Baddouh.
Même le patronat voit d’un bon œil la régularisation exceptionnelle. Yessika Aguilar, directrice des Relations de travail du patronat catalan Foment del Treball, affirme que « les entreprises ont besoin de la migration comme de l’eau que nous buvons pour maintenir notre économie » et lie « le phénomène migratoire au défi démographique » que représente le vieillissement de la population espagnole. Aguilar espère que la régularisation atténuera « la difficulté que nous avons à couvrir certains profils professionnels ». Selon le Service public de l’emploi, parmi les secteurs où les employeurs ont le plus de mal à trouver des travailleurs figurent le bâtiment et l’hôtellerie-restauration. Alors que dans le bâtiment, les salaires sont plus élevés que la moyenne, l’hôtellerie-restauration est l’un des secteurs les plus précarisés de l’économie espagnole, avec des salaires bas et des contrats qui ne dépassent généralement pas un an.
La Banque centrale européenne attribue 80 % de la croissance du PIB espagnol entre 2019 et 2024 à l’immigration, ce qui explique le soutien généralisé du patronat et des syndicats à la régularisation. Cela ne nuit qu’« aux exploiteurs », conclut la porte-parole des Commissions ouvrières, qui demande qu’à l’issue de la procédure, « les entreprises embauchent dans les conditions prévues par la convention collective de chaque secteur ». Rien ne garantit que tous les travailleurs actuellement contraints de travailler sans contrat et dans des conditions dégradées obtiennent un contrat légal après leur régularisation administrative, car l’Espagne a une économie souterraine de 24 %, le troisième taux le plus élevé de l’Union européenne. Mais, au moins, dans quelques mois, des centaines de milliers de personnes cesseront d’avoir peur d’être arrêtées et expulsées, auront le droit d’entrer et sortir librement du pays et pourront défendre leurs droits depuis la même position légale que le reste des travailleurs, non pas deux marches en dessous.
mise en ligne le 12 juin 2026
Gwenaelle Lenoir sur www.mediapart.fr
Un rapport de l’ONG met en exergue le rôle de l’État israélien dans l’intensification de la violence des colons contre les communautés palestiniennes de Cisjordanie. Des sanctions limitées à quelques personnalités israéliennes ne peuvent donc pas modifier cette campagne d’épuration ethnique.
Bezalel Smotrich ne peut plus mettre un pied en France. Ni au Royaume-Uni ou en Norvège. Pas plus qu’en Australie, au Canada ou en Nouvelle-Zélande. Cette décision commune a été annoncée mardi 9 juin par Jean-Noël Barrot, chef de la diplomatie française, trois jours avant la tenue à Paris d’une « conférence des sociétés civiles israélienne et palestinienne pour la solution à deux États ».
Si le ministre israélien des finances, chargé également d’un poste crucial à la défense en lien avec la colonisation, est interdit de territoire français, c’est justement pour son rôle dans « l’intensification de la colonisation et des violences en Cisjordanie », précise le communiqué du ministère français des affaires étrangères. Sur son compte X, le ministre ajoute que cette mesure concerne également « quatre responsables d’organisations de colons et 21 colons violents », sans donner de noms.
Bezalel Smotrich est le deuxième membre du gouvernement israélien visé par ce type de mesure. Avant lui, le 23 mai, Itamar Ben Gvir, ministre de la sécurité nationale et adepte de la même idéologie raciste, suprémaciste et expansionniste que son collègue, avait subi la même sanction, après des vidéos montrant des participant·es de la flottille pour Gaza maltraité·es et humilié·es.
Ces sanctions, visant un nombre limité de personnes et relevant plus du symbolique que d’une véritable pression, semblent très faibles face à la gravité et à l’urgence de la situation décrite dans le rapport d’Amnesty International sur le « nettoyage ethnique des Palestiniens de Cisjordanie par Israël ». Ce document de plus de 150 pages est lancé mercredi 10 juin à Berlin, et mis en ligne ce même jour.
Sa force réside dans sa mise en évidence d’une politique d’État, qui ne saurait se réduire à des agissements individuels ou ponctuels. Certes, les violences commises par les colons en Cisjordanie contre les Palestinien·nes et les annonces multipliées de constructions sont régulièrement relevées par les médias, et tout observateur un peu attentif saisit aisément l’intensification de la colonisation.
Mais l’enquête d’Amnesty International va plus loin. Elle décrypte et démontre comment l’État israélien, à travers ses ministères, son armée, sa police, ses agences, favorise, appuie et finalement met en œuvre une épuration ethnique dans une partie de la Cisjordanie. Les colons, souvent présentés comme des extrémistes hors de la société israélienne, sont en fait, selon Amnesty International, les bras armés de la politique de l’État qui vise à dépeupler la zone C de ses habitant·es palestinien·nes avant annexion.
L’incapacité d’Israël à mettre fin à la violence des colons n’est pas un dysfonctionnement […]. Elle est inhérente au système
israélien.
Budour Hassan, une des autrices du rapport
Pour comprendre ce que cela signifie, il faut revenir aux accords d’Oslo et de Washington de 1993 : après avoir soulevé l’espoir d’une indépendance pour les Palestinien·nes, ceux-ci se sont révélés un terrible piège. Le territoire de la Cisjordanie a été divisé en trois zones.
La zone A, correspondant peu ou prou aux grandes zones urbaines, est sous contrôle complet de l’Autorité palestinienne, administratif et sécuritaire. Les habitant·es de la zone B relèvent de l’Autorité palestinienne pour les affaires civiles et sont sous le contrôle de l’armée israélienne en ce qui concerne la sécurité. La zone C, la plus importante puisqu’elle représente 60 % du petit territoire que constitue la Cisjordanie, est entièrement sous contrôle israélien.
La zone C, ce sont des collines, des terres agricoles, des rivières, des communautés bédouines qui pratiquent l’élevage. Ce sont les Bédouins qui sont principalement les victimes des raids des colons, des tentatives d’épuration ethnique. C’est sur leurs terres que se construisent, jour après jour, de nouvelles colonies. Et l’enquête d’Amnesty, écrit l’organisation, « démontre que la campagne de nettoyage ethnique menée dans la zone C est sanctionnée, dirigée et mise en œuvre par l’État ».
Le rapport décrit le système de soutien étatique à cette campagne dans tous ses aspects. Il s’attarde aussi sur le cas de trois communautés bédouines jugées représentatives de cette violence multiforme, Zanuta dans les collines du sud d’Hébron, Ein Samia dans la partie centrale de la vallée du Jourdain et un regroupement de trois petites communautés, Al-Farisiya, Ein al-Hilweh et Makhoul, dans le nord de la vallée du Jourdain. Tous ceux et celles qui y vivent ont soit été déjà déplacé·es de force, soit risquent de l’être incessamment si un frein n’est pas mis à la politique de l’État d’Israël, assure le rapport.
Mediapart s’est entretenu avec la chercheuse d’Amnesty International Budour Hassan, une des autrices de l’enquête.
« Mediapart » : Quelle est la nouveauté de ce rapport concernant la colonisation et la violence des colons en Cisjordanie ?
Budour Hassan : En travaillant à ce rapport, nous avons été choqués de constater l’ampleur, la gravité et l’énormité de l’implication de chaque service de l’État dans le maintien de la violence des colons. Nous avons constaté que le budget alloué aux colonies israéliennes par les ministères israéliens ordinaires a augmenté, tout comme celui destiné aux colons violents.
L’État d’Israël agit directement : il ne s’agit pas d’un État qui ignorerait ces faits ou détournerait le regard pendant que les colons attaquent les Palestiniens, il s’agit d’un armement direct, notamment par la distribution d’armes ou de véhicules tout-terrain que les colons utilisent pour attaquer les Palestiniens, par la distribution de drones pour surveiller les Palestiniens, par une participation directe aux attaques des colons et par des visites d’officiels dans des avant-postes qui sont censés être non autorisés par la loi israélienne.
En réalité, l’incapacité d’Israël à mettre fin à la violence des colons n’est pas simplement un bug dans le programme, un dysfonctionnement technique ou une erreur. Elle est inhérente au système israélien et y trouve ses racines directes.
Les communautés sur lesquelles vous avez enquêté sont poussées hors de leurs terres par la violence des colons, mais pas seulement…
Budour Hassan : Effectivement, chaque communauté que nous avons visitée pour ce rapport a été soumise à ces deux phénomènes qui vont de pair : l’escalade de la violence des colons, mais aussi la politique répressive israélienne consistant à les expulser et à leur refuser des permis, à restreindre leurs zones de pâturage et leur accès à leurs moyens de subsistance, tout en soutenant la violence des colons.
Lorsque l’on examine la situation dans son ensemble, on constate à quel point ces deux éléments fonctionnent de concert. Comment Israël a d’abord mis en place les infrastructures juridiques permettant l’expulsion des Palestiniens, puis comment les colons viennent compléter le tableau.
On veut parvenir à une situation où personne ne peut dire “revenons en arrière”.
C’est pour cela qu’il n’y a aucune excuse pour continuer à traiter cela comme le fait de colons isolés, comme s’il s’agissait d’une aberration, plutôt que de voir ce que c’est réellement : une politique d’État. Quand on examine toute cette masse de preuves, les déclarations des hauts responsables israéliens, la politique en place depuis 1967 mais qui s’est considérablement intensifiée depuis 2022 avec le nouveau gouvernement de Nétanyahou, et la manière dont la violence des colons vient compléter le tableau, il n’y a vraiment aucune excuse.
Vous le disiez vous-même à l’instant, cette politique de colonisation n’est pas nouvelle. En quoi ce gouvernement formé en décembre 2022 par Benyamin Nétanyahou se distingue-t-il des précédents en la matière ?
Budour Hassan : Il y a deux éléments significativement nouveaux que nous avons observés. Le premier est la manière dont ce gouvernement s’est efforcé de formaliser cette politique, par le biais de différentes mesures gouvernementales, de décisions comme le transfert de pouvoirs des forces militaires vers les autorités civiles, ainsi que la modification de l’ensemble du système d’enregistrement foncier de la Cisjordanie. Pour le public, cela peut sembler technique, routinier ou simplement banal. Or, c’est fondamental.
Prenons le passage de l’administration militaire à l’administration civile. Sur le plan symbolique, lorsque vous permettez à votre administration civile de contrôler la zone, vous effacez la différence, vous affirmez que ce n’est pas un territoire occupé, mais simplement une autre partie d’Israël. Sur le plan pratique, quand on vient institutionnaliser le pouvoir civil, on essaie de créer des faits accomplis irréversibles. On veut parvenir à une situation où personne ne peut dire « revenons en arrière ». C’est ce qui s’est déjà produit à Jérusalem-Est et sur le plateau du Golan occupé.
Le second élément nouveau, c’est à quel point ce gouvernement Nétanyahou dit explicitement qu’il se moque du droit international. Les gouvernements précédents essayaient d’enjoliver les faits, de les embellir, de masquer certaines pratiques, de les présenter comme si elles respectaient toujours le droit international. Maintenant, vous avez ici un gouvernement qui dit ouvertement qu’il se fiche du droit international, et si ouvertement, si crûment que, dans une certaine mesure, cela en devient même embarrassant pour certains des principaux alliés d’Israël.
Pourquoi les responsables israéliens se sentent-ils autorisés à dire haut et fort ce qui, à un moment donné, était tabou, ou était considéré comme embarrassant ou honteux ? Précisément parce qu’on leur accorde une telle impunité. Et quand on est protégé de toute forme de responsabilité, on repousse les limites.
Des élections législatives auront lieu avant la fin de l’année. Si la coalition actuelle, dirigée par Benyamin Nétanyahou, perd les élections, peut-on envisager un changement de politique et de situation en Cisjordanie occupée ?
Budour Hassan : Avant que ce nouveau gouvernement ne prenne le pouvoir le 22 décembre 2022, la situation était horrible. Nous ne voulons pas revenir à cette situation. Car c’est précisément cette situation antérieure qui nous a menés là où nous en sommes.
Un nouveau gouvernement sera peut-être un peu plus enclin à dire ce que la communauté internationale aime entendre, mais cela n’apportera aucun changement significatif. Et, malheureusement, c’est exactement ce que l’on constate quand on écoute ce que disent plusieurs candidats israéliens. Jusqu’à présent, pas un seul parti, pas même le parti sioniste de gauche dirigé par Yaïr Golan, n’a remis en cause la politique d’Israël. Ils s’insurgent contre le mal fait à la réputation d’Israël, pas contre les politiques.
Ce que propose la France, c’est continuer à essayer de jouer une belle musique classique alors que toute la salle de concert est en train d’être bombardée.
En fait, ce qui compte, en cas de changement de gouvernement, est de savoir si la communauté internationale exercera une quelconque pression sur ce nouveau gouvernement pour l’obliger à des concessions. Ce qui signifie mettre fin à l’occupation illégale et démanteler les colonies. Cela ne se produira que si Israël est contraint, sur les plans diplomatique, politique et économique, de payer le prix de ses politiques. Sinon, il n’y a aucune raison pour que le nouveau gouvernement, quel qu’il soit, change ces politiques. Car cela lui ferait perdre des voix. Cela lui ferait perdre en popularité.
Une conférence internationale sur la solution à deux États se tiendra vendredi à Paris. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
Budour Hassan : Le rôle que joue la France est vraiment regrettable, car la France pourrait faire bien plus que simplement organiser des conférences sur des sujets qui semblent si éloignés de la réalité.
La réalité, c’est le nettoyage ethnique. Il y a un décalage total entre cette conférence et ce qui se passe sur le terrain, les violations persistantes du cessez-le-feu à Gaza, l’isolement et le blocus continus de Gaza et ce qui se passe en Cisjordanie et à Jérusalem. Ce que propose la France, c’est continuer à essayer de jouer une belle musique classique alors que toute la salle de concert est en train d’être bombardée. Honnêtement, ça n’a aucun sens.
Si la France est vraiment déterminée à trouver une solution, pourquoi ne pas commencer par faire pression au sein de l’Union européenne (UE) pour mettre fin à l’accord d’association UE-Israël ? La France essaie de se présenter comme un leader alors qu’elle a complètement échoué à prendre les mesures qui auraient pu faire pression sur Israël. Il y a une dissonance entre le rôle que la France souhaite jouer et prétend jouer, et ce qu’elle fait réellement sur le terrain pour s’assurer que ce rôle se concrétise de quelque manière que ce soit.
mise en ligne le 11 juin 2026
par Barnabé Binctin, Florian Lefèvre sur https://basta.media/
La Coupe du monde masculine de foot s’ouvre ce 11 juin. Accaparé par les États-Unis de Trump, l’événement promet d’exclure les classes populaires, de discriminer les supporters des pays du Sud et fait peser le risque de rafles de la police de l’immigration.
Par où commencer ? Les tarifs de la billetterie qui excluent les classes laborieuses ; les milliers de kilomètres à parcourir d’un stade à l’autre ; les restrictions, voire les interdictions, de visas pour les voyageurs des pays du Sud ; la politique raciste et LBGTphobe des États-Unis ; la police de l’immigration (ICE) qui promet d’être « là, tous les jours »...
Bienvenue à la Coupe du monde masculine de football 2026 (du 11 juin au 19 juillet). Un événement co-organisé en Amérique du Nord, du moins officiellement, car les États-Unis s’accaparent les trois-quarts des rencontres, laissant les miettes au Mexique et au Canada.
Le président de la Fédération internationale de football association (Fifa), Gianni Infantino, avait promis « le plus grand spectacle et le plus inclusif de la planète ». Mais quel crédit donner à celui qui avait décerné un « prix de la paix » à Donald Trump, lors de la cérémonie du tirage au sort du tournoi ? En réalité, il fallait entendre tout le contraire.
Au moins 2790 dollars le billet pour la finale
En 1994, la première édition du Mondial organisé aux États-Unis avait constitué un record d’affluence cumulée et donc une juteuse opération pour la Fifa. Hors match d’ouverture, les tickets d’entrée pour une rencontre du premier tour coûtaient 25 ou 30 dollars et jusqu’à 65 ou 75 dollars pour les sésames les plus chers. C’était encore relativement accessible (de 50 à 150 euros constants).
Trois décennies plus tard, les tarifs ont explosé. « C’est la Coupe du monde la plus lucrative et mercantile de l’histoire », résume Jean-Baptiste Guégan, enseignant en géopolitique du sport. En 2026, la grande majorité des billets ont été mis en vente à plusieurs centaines de dollars l’unité. Une folie ? Pas du point de vue cynique de la Fifa, en comparaison aux tarifs de la NBA, la ligue de basket nord-américaine (à plus de 3000 dollars la place).
Pour obtenir un sésame de la finale du Mondial, le 19 juillet, près de New York, il faut débourser au moins 2 790 dollars, quand les meilleures places s’élèvent à 6 370 dollars l’unité (environ 5 475 euros).
« Aux États-Unis, il y a une culture du prix dynamique – il n’est pas fixe mais lié à la demande – et dans ce cadre-là, il n’y a pas de plafond », observe froidement Jean-Baptiste Guégan. Pire : à Boston, rien que la navette entre la ville et le stade coûtera 95 dollars (environ 82 euros).
Oubliées, les promesses de places bon marché
Oubliée, la promesse du dossier de candidature de prix plancher à 21 dollars. Envolées, les places bon marché pour les supporters en situation de handicap. Terminé, le quota de places moins chères destinées aux populations locales. « On s’attendait à une augmentation de 15 à 20 % par rapport à la Coupe du monde au Qatar, comme c’est le cas à chaque édition depuis trois décennies, mais pas à ça. Tout le monde a été pris par surprise », témoigne Ronan Evain, directeur de Football Supporters Europe (FSE).
En décembre dernier, cette fédération de groupes de fans a mené une campagne pour le gel du prix des places destinées aux fidèles des équipes qualifiées. « Il y avait des tickets en vente à 60 dollars, mais dans une quantité infime, quasiment inexistante », explique Ronan Evain. Le bruit sur les réseaux sociaux et la couverture médiatique de cette campagne ont poussé la Fifa à mettre en vente un peu plus de places à 60 dollars. Une mesure symbolique. Finalement, les billets à 60 dollars représentent moins de 4 % de la capacité des stades.
Six mois plus tard, « de nombreux pays européens, notamment les Anglais, n’ont pas vendu l’intégralité des places qui leur étaient allouées, remarque Ronan Evain. Et on est très privilégié par rapport au reste du monde. » Après plusieurs phases de vente sans aucune transparence, des milliers de places grand public restaient vacantes à J-15 du premier match des États-Unis face au Paraguay, comme l’a révélé The Athletic. Le triste résultat d’une politique tarifaire antisociale.
Combien des 6 à 7 millions de billets au total ont réellement trouvé preneur ? La Fifa n’a pas donné suite aux demandes d’interview de Basta! et n’a pas non plus répondu à cette question par écrit.
À Guadalajara, l’une des trois villes hôtes mexicaines, « cet événement n’a pas été rendu accessible aux gens comme nous. On l’a réservé aux élites », constate Frank, membre actif d’un groupe de supporters de l’Atlas, l’un des deux grands clubs de la ville.
Visas : supporters et arbitres discriminés
Outre la sélection économique, cette Coupe du monde sera aussi celle du filtrage des supporters à la frontière. Jusqu’à 15 000 dollars par personne : c’est le montant de la caution exigée par les États-Unis aux détenteurs de billets originaires de plusieurs pays d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique centrale. Une barrière insurmontable pour beaucoup… Encore plus discriminés, les Haïtiens, les Iraniens, les Ivoiriens et les Sénégalais subissent un « visa ban » qui leur interdit de se rendre aux États-Unis, sauf à disposer d’une double nationalité.
L’arbitre somalien Omar Abdulkadir Artan, parmi les meilleurs arbitres internationaux – il a reçu le titre de meilleur arbitre africain en 2025 –, s’est ainsi vu refuser l’entrée aux Etats-Unis, à son arrivée à l’aéroport de Miami le 6 juin. « À l’issue de l’inspection, le voyageur, un arbitre de la Coupe du monde, a été jugé inadmissible en raison de problèmes liés à la vérification de ses antécédents et s’est vu refuser l’entrée sur le territoire », a laconiquement déclaré la CBP, l’agence dépendant de la Sécurité intérieure des États-Unis, sans que la Fifa ne proteste.
Fouilles et longs interrogatoires
La star de l’équipe irakienne, l’attaquant Aymen Hussein, a eu droit à un interrogatoire de sept heures à son arrivée aux États-Unis. Le photographe professionnel de l’équipe irakienne a lui aussi été renvoyé par les autorités états-unienne après avoir eu droit à une fouille corporelle et un interrogatoire de « plus de 10 heures ». Et plus de 10 000 euros dépensés, mais une autorisation de voyage aux États-Unis (ESTA, pour Electronic System for Travel Authorization) refusée : c’est la douche froide pour des « douzaines » de supporters écossais qui ne pourront aller soutenir leur équipe dans le cadre du tournoi... « le plus inclusif de la planète », selon la Fifa.
Toutes ces barrières et discriminations s’ajoutent au coût du voyage, sachant que les rencontres se déroulent à l’échelle d’un continent, de Boston à Los Angeles, en passant par Seattle et Miami, dans un pays au coût de la vie élevé. Conséquences : le secteur hôtelier des États-Unis faisait grise mine début mai. « Près de 80 % des hôteliers des 11 villes hôtes indiquent que les réservations sont inférieures aux prévisions initiales, certains qualifiant même le tournoi de “non-événement” », informait Forbes, en citant une enquête de l’American Hotel & Lodging Association.
Après la Russie – un pays où sont discriminées les personnes LGBT –, puis le Qatar – où l’homosexualité est un délit pénal qui peut conduire en prison –, le grand rendez-vous du ballon rond va avoir lieu dans un pays où plus de la moitié des États n’interdisent pas la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre.
Au début de l’année, quelques semaines après avoir reçu le prix de la paix de la Fifa, récompensant « les énormes efforts d’individus qui unissent les gens et apportent l’espoir aux générations futures » (sic), Donald Trump a lancé une guerre en Iran au mépris du droit international.
Depuis sa réélection, le locataire de la Maison Blanche mène aussi une violente politique anti-immigration. En juillet dernier, le pouvoir législatif états-unien a attribué des moyens records pour orchestrer la traque des personnes immigrées, en particulier les latinos et les afro-descendants.
« Peu importe qui remporta la Coupe du monde, c’est Donald Trump qui brandira le trophée », affirme Minky Worden, directrice des initiatives mondiales de Human Rights Watch (HRW). Elle ne parle pas seulement au sens figuré : « L’année dernière, il a littéralement soulevé le trophée de la Coupe du monde des clubs » – une compétition en guise de galop d’essai avant celle de cet été.
« La Coupe du monde des clubs a déjà fourni un excellent exemple des mesures de sûreté et de sécurité mises en place aux États-Unis, avec près de 2,5 millions de supporters qui ont assisté aux matchs dans une ambiance conviviale, inclusive et carnavalesque », ose le service communication de la Fifa. Pourtant, le 13 juillet 2025, un demandeur d’asile a été arrêté par la police devant ses enfants, puis remis aux agents de l’ICE, avant d’être déporté dans son pays d’origine. « Il se trouvait sur un parking, près du MetLife Stadium » et s’apprêtait à assister en famille à la finale de la Coupe du monde des clubs, comme l’a documenté Human Rights Watch.
Vers des rafles de supporters par l’ICE ?
Ainsi, la police de l’immigration (ICE) et la police aux frontières (CBP) traquent les gens jusque dans les maisons, les centres médicaux, les couloirs des tribunaux... et devant les stades de football. De janvier 2025 à mars 2026, « l’ICE a arrêté au moins 167 000 personnes dans et aux alentours des 11 villes américaines où se dérouleront les matchs, selon les données de l’ICE », répertoriées par HRW. Combien de personnes subiront le même sort en marge du Mondial 2026 ?
« Ça ne sera pas une Coupe du monde réussie si des types armés de fusils d’assaut demandent leur passeport à tout le monde », alerte Minky Worden. La porte-parole de l’ONG de défense des droits humains appelle à une « trêve de l’ICE » pendant la compétition.
La Fifa est-elle favorable à cette trêve ? « Les questions de sécurité nationale, y compris le déploiement des forces de l’ordre, relèvent de la responsabilité des gouvernements concernés », esquive le service communication de la Fifa.
La police de l’immigration, elle, a confirmé sa présence dans une vidéo officielle publiée sur les réseaux sociaux. Le ton se veut pédagogique et sécurisant : « L’ICE et le HSI [une autre agence fédérale, ndlr] seront sur le terrain tous les jours pour lutter contre les faux billets, la traite des êtres humains, le trafic de drogue et les contrefaçons. Ils travailleront main dans la main avec le CBP [la police aux frontières, ndlr] tout au long de l’événement. »
De possibles grèves et mouvements sociaux
Des millions de manifestants se sont rassemblés en juin 2025 contre Donald Trump lors du mouvement No Kings (« Pas de rois »). Des centaines de milliers sont encore descendus pour demander « justice » pour Renee Nicole Good et Alex Pretti, tous les deux abattus par des agents de l’ICE et de la CBP à Minneapolis, en janvier 2026.
Et si, jusqu’ici, la Coupe du monde n’a pas généré de mouvement de contestation massif, un syndicat californien organise la lutte sociale. Il représente 2000 employés du stade de la baie de San Francisco, où doivent se dérouler six rencontres du tournoi. Le syndicat Unite Here Local 11 prévoit ainsi un vote de grève : « Le syndicat a demandé à la Fifa de s’engager publiquement à ce qu’aucun agent de l’ICE ne soit autorisé à pénétrer sur les sites de la Coupe du monde pendant la durée de la compétition », a-t-il précisé.
En France, le député (La France insoumise) de Seine-Saint-Denis Éric Coquerel avait appelé au boycott des États-Unis et à recentrer l’événement au Canada et au Mexique. C’était au moment où Donald Trump menaçait de s’emparer du Groenland. Un appel peu suivi. « Je suis persuadé que, si Trump avait mis ses menaces à exécution, cette éventualité de boycott serait alors devenue évidente », estime aujourd’hui le député. « Alors vous me direz, il a bien déclenché depuis une guerre illégale en Iran, ce qui devrait suffire – et je le pense, personnellement –, mais, malheureusement, demander le boycott des États-Unis n’a pas le même effet que de demander le boycott du Qatar ou de la Russie. »
Les membres du Conseil de la Fifa, eux, se gardent bien de critiquer leur président, Gianni Infantino, publiquement. « Il y en a pourtant qui n’étaient pas à l’aise avec la politique tarifaire », remarque le président du syndicat de supporters, Ronan Evain. À l’exception de la présidence norvégienne, représentée par l’ancienne joueuse Lise Klaveness, les fédérations nationales membres de la Fifa ne remettent pas en cause le système qui les nourrit. Avec un pactole de presque 750 millions d’euros à se partager, elles seront les grandes bénéficiaires des superprofits du Mondial à la sauce Trump et Infantino.
Christophe Deroubaix sur www.humanite.fr
Organisés par le syndicat Unite Here Local 11, les 2 000 employés ont obtenu des améliorations substantielles de leurs salaires tout en conservant leur droit de grève si l’ICE venait à pointer son nez dans le périmètre.
Los Angeles (États-Unis), envoyé spécial.
La Coupe du monde de la démesure et par de nombreux aspects de la honte n’a pas encore commencé mais elle a déjà enregistré sa première victoire stupéfiante : celle du syndicat Unite Here Local 111. Il y a moins d’une semaine, 96 % des adhérents avaient voté le principe d’une grève si leurs revendications – de meilleures conditions salariales et un engagement à une non-intervention de l’ICE – n’étaient pas satisfaites.
40 dollars de l’heure pour un cuisinier
Mardi 9 juin au matin, sur l’un des parkings du SoFi Stadium où va se dérouler, vendredi 12 juin, le match États-Unis-Paraguay, Kurt Petersen, le vice-président, accompagné de dizaines de salariés (cuisiniers, barmen, caissiers, plongeurs, préposés aux suites et vendeurs dans les buvettes) a annoncé la conclusion d’un protocole d’accord avec le groupe Legends Global, multinationale du secteur de l’événementiel que devaient approuver les syndiqués.
Les résultats du vote nous sont parvenus ce mercredi 10 juin au soir : 99 % des salariés ont approuvé les termes de l’accord, qui fait désormais office de convention collective jusqu’en avril 2028, soit quelques mois avant les Jeux Olympiques, avant une nouvelle négociation.
« C’est un accord historique », a estimé le dirigeant syndical face à une nuée de caméras. Les travailleurs ne recevant pas de pourboires verront leur salaire horaire augmenter en moyenne de 9 dollars. Un cuisinier gagnera ainsi 40 dollars de l’heure, soit plus de deux fois le salaire minimum en Californie. Les salariés des stands de restauration atteindront le même taux horaire alors qu’ils en gagnent actuellement 27 dollars.
La nouvelle convention collective prévoit également une augmentation de plus de 30 % des pourboires automatiques pour les barmans et serveurs ainsi qu’une prime pour les méga-événements. La rémunération de tous est majorée de 50 % pour les huit matchs du Mondial qui se dérouleront au SoFi Stadium.
Droit de grève si l’ICE débarque
Autre pilier : le maintien du droit de grève. « Nous pouvons l’exercer quand nous voulons si l’ICE menace nos membres ou les supporters. C’est le premier accord de ce type dans le pays », décrypte Kurt Petersen. Un an après des raids massifs de la police de l’immigration à Los Angeles, l’administration Trump refuse d’exclure l’hypothèse d’interventions durant le Mondial.
« Comment cela se déroulerait-il dans cette hypothèse ? », a demandé un journaliste local. « Nous sommes en terrain inconnu car une telle situation ne s’est jamais produite. Mais je peux vous dire que nous sommes plutôt bons dans la rapidité d’une riposte », a répondu le syndicaliste, déclenchant les « Si, se puede » (slogan historique du mouvement syndical agricole, majoritairement latino, repris par l’ensemble du syndicalisme US et décliné par Barack Obama lors de sa campagne présidentielle victorieuse de 2008 avec « Yes, we can »).
Le syndicat a également obtenu des mesures de protection inédites : les salariés ne sont pas tenus de fournir leur numéro de sécurité sociale, leur statut d’immigration, des informations sur leur nationalité ou des documents d’autorisation de travail pour obtenir leur accréditation à l’événement. Le stade SoFi est désormais un sanctuaire pour les 2 000 salariés-syndiqués.
« C’est une victoire historique pour Los Angeles », conclut Kurt Petersen. Alors que les puissants ont capitulé, ces travailleurs ont tenu bon. Les plongeurs, les cuisiniers, les barmans et les serveurs ont tenu tête à la FIFA et à l’ICE, ont refusé de troquer leur dignité contre un salaire, et ont obtenu l’une des conventions collectives les plus solides du pays dans le secteur des stades. Ce sont eux les héros de la Coupe du monde. »
1. Il représente 32 000 employés du secteur de l’hôtellerie et de la restauration travaillant dans les stades, les restaurants, les hôtels et les aéroports du sud de la Californie et de l’Arizona. ↩︎
Éric Serres et Isadora Cavalcanti sur www.humanite.fr
Directeur-fondateur de l’Institut de relations internationales et stratégiques, Pascal Boniface analyse les enjeux politiques et sportifs de cette Coupe du monde. Alors que le débat sur un éventuel boycott prend de l’ampleur, ce grand passionné de foot invite à profiter du retentissement mondial de l’événement pour dénoncer les agissements de Donald Trump.
Avec tous les enjeux politiques liés aux États-Unis, faut-il boycotter la Coupe du monde ?
Pascal Boniface (Géopolitologue) : Le boycott sportif punit, avant tout, ceux qui pratiquent, car il prive joueurs et supporters du plaisir de participer à la Coupe du monde. Se qualifier représente un parcours long et exigeant, et cette opportunité ne se présente que très rarement dans la carrière d’un sportif.
En revanche, si l’on n’est pas d’accord avec Trump et la FIFA, on peut parfaitement prendre la parole. Il existe d’autres formes de protestation que le simple refus de se rendre sur place. Des pays qui boycottent la compétition ne priveraient Trump de rien : d’autres prendraient leur place et l’impact du boycott resterait limité.
En outre, ceux qui réclament le boycott sont souvent des personnes peu intéressées par le sport. Beaucoup d’intellectuels appellent au boycott des compétitions sportives, mais ne demandent pas que leurs films ou leurs ouvrages cessent d’être diffusés dans les pays concernés. Ces appels révèlent parfois une certaine forme de mépris à l’égard du sport.
Il serait également faux de réduire ces compétitions à du simple « sport washing ». Lors de la Coupe du monde 2022, le Qatar appliquait aux travailleurs immigrés des règles comparables à celles en vigueur dans les autres pays du Golfe. Sous la pression internationale liée à l’événement, le pays a néanmoins été contraint d’améliorer certaines conditions. C’est un phénomène à double tranchant : lorsqu’un pays organise une compétition mondiale, l’attention se porte aussi sur ce qui ne fonctionne pas.
Trump n’a jamais caché son rejet de certaines cultures. Il a limité l’accès au territoire à des visiteurs issus de plusieurs pays du Sud et même à certaines équipes, comme celle d’Iran, actuellement en conflit avec les États-Unis. Les joueurs iraniens ont longtemps vécu dans l’incertitude quant à l’obtention de leurs visas. Comment analysez-vous cette situation ?
Pascal Boniface : C’est tout à fait inadmissible, et cela démontre que Gianni Infantino agit en courtisan. Il cède à toutes les exigences de Trump. Il ne défend ni les droits des supporters, ni ceux des équipes, ni même ceux du football ou de la FIFA.
Lors des Coupes du monde organisées en Russie ou au Qatar, la FIFA avait obtenu certaines garanties d’accueil. Rien de comparable n’a été imposé aux États-Unis. En tant que président de la FIFA, Gianni Infantino dispose pourtant de pouvoirs considérables. Il devrait être en mesure de se faire respecter.
Je ne pense pas que la présidente du CIO tombera dans le même piège lors des Jeux olympiques de 2028. Quant au prix de la paix décerné par la FIFA à Donald Trump, c’est une plaisanterie qui fait rire tout le monde. On peut se demander s’il faut en rire ou en pleurer.
Il y avait pourtant beaucoup de soft power en Russie et au Qatar. La situation est-elle comparable ?
Pascal Boniface : La Russie et le Qatar cherchaient à présenter leur meilleur visage. En Russie, des inquiétudes existaient quant au racisme dont pouvaient être victimes certaines équipes africaines. Vladimir Poutine avait affirmé très clairement qu’aucun débordement ne serait toléré.
Le Qatar, de son côté, a également fait des efforts pour accueillir les visiteurs et donner une image plus ouverte du pays : possibilité de consommer de l’alcool dans certains espaces, volonté d’afficher une certaine tolérance, notamment à l’égard des homosexuels, même si l’homosexualité demeure interdite dans le pays.
Trump, lui, ne semble pas chercher à apparaître accueillant. Il veut montrer sa domination et imposer ses règles. Cette attitude était déjà perceptible lors de la candidature conjointe avec le Mexique et le Canada. À l’époque, les relations entre les trois pays étaient tendues, et Trump avait menacé de sanctions les pays qui ne voteraient pas pour la candidature nord-américaine.
C’était une première dans l’histoire de la FIFA. Pour la première fois également, le vote était public. Chaque fédération disposait d’une voix, même si elle ne dépendait pas directement de son gouvernement.
Récemment, la police de l’immigration (ICE) a suscité de nombreuses contestations aux États-Unis, notamment à du fait de ses actions contre certaines minorités. Faut-il craindre que cela ne gâche davantage la fête ?
Pascal Boniface : Effectivement, il existe une crainte que l’ICE mène des opérations autour des stades afin de cibler des migrants venus soutenir des équipes latino-américaines. La question est de savoir si Trump sera suffisamment pragmatique pour comprendre que, pendant la Coupe du monde, sous le regard des caméras du monde entier, il vaut mieux éviter de diffuser des images dégradantes des États-Unis.
Mais on sait aussi qu’il aime parfois afficher son mépris de l’opinion publique internationale. Rien ne garantit donc qu’il ne profitera pas de l’événement pour renforcer sa politique anti-immigration.
Les États-Unis ont introduit, pour la première fois dans l’histoire de la compétition, une tarification dynamique des billets en fonction de la demande. Le football devient-il de plus en plus élitiste ?
Pascal Boniface : Lors des Jeux olympiques de Paris, il existait des places très accessibles et d’autres beaucoup plus chères. Les billets haut de gamme achetés par des entreprises ou des personnes fortunées contribuent souvent à financer le reste. Ce n’est pas un problème en soi, à condition qu’un volume significatif de places abordables soit maintenu.
Or, dans ce cas précis, cet équilibre ne semble pas avoir été respecté. Aux États-Unis, l’inflation a fortement augmenté le coût des transports, de l’hébergement et du séjour en général. Cette Coupe du monde risque donc d’être réservée à ceux qui disposent de moyens financiers importants. Il existe de réels doutes quant à l’accessibilité de l’événement. Même les supporters qui économisent toute l’année pour assister à une Coupe du monde risquent d’avoir du mal à s’y rendre.
Cette situation pourrait même se retourner contre les organisateurs. Le tourisme vers les États-Unis est en baisse. Certaines personnes hésitent à voyager dans le pays, craignant d’être bloquées à la frontière pour des raisons qu’elles ne maîtrisent pas. Il existe peut-être déjà une forme de boycott spontané de la part des supporters.
La Coupe du monde des riches va-t-elle devenir la norme ?
Pascal Boniface : Pour cette édition, la tendance semble difficile à éviter. Mais il est possible que les choses reviennent ensuite à davantage de mesure. La Coupe du monde 2030, organisée notamment au Maroc, en Espagne et au Portugal, pourrait offrir des conditions d’accueil beaucoup plus favorables et accessibles.
Malgré tout, je pense qu’il faut continuer à profiter du sport et des moments de rassemblement qu’il procure. L’époque où l’on regardait seul un match devant sa télévision est largement révolue. Aujourd’hui, on se retrouve dans les bars, les fan-zones ou entre amis. C’est cette dimension collective qu’il faut préserver.
Comme souvent, l’engouement viendra progressivement. Si l’équipe de France réalise un bon parcours, la ferveur populaire augmentera au fil de la compétition. Oublions Trump et profitons de la joie collective que procure le football pour nous retrouver, partager ces moments et soutenir ensemble les Bleus.
mise en ligne le 11 juin 2026
Estelle Levresse sur www.mediapart.fr
Plusieurs associations et des habitants de territoires contaminés aux polluants éternels saisissent le tribunal administratif pour faire reconnaître la responsabilité de l’État. Ils dénoncent la passivité des pouvoirs publics alors que ceux-ci avaient connaissance des risques.
« Je me suis engagée dans cette action pour que les gouvernements prennent enfin leurs responsabilités et surtout pour protéger les générations futures », déclare Séverine Wollenschneider, 62 ans. Aux côtés des trois ONG – Notre affaire à tous, Générations futures et Bloom – et de cinq autres riverain·es vivant dans des territoires contaminés aux PFAS, cette habitante de l’agglomération de Saint-Louis (Haut-Rhin), dans le sud de l’Alsace, a déposé, mercredi 20 mai, une requête devant le tribunal administratif de Paris contre l’État français afin de faire reconnaître sa responsabilité dans la pollution aux PFAS.
Les requérant·es dénoncent une inaction systémique des pouvoirs publics, alors même que les risques liés à ces substances chimiques étaient connus depuis des années. Les PFAS – composés per- et polyfluoroalkylés, utilisés depuis les années 1950 dans de nombreux procédés industriels et objets du quotidien – sont persistants dans l’environnement et bioaccumulables dans les organismes, d’où leur surnom de « polluants éternels », avec des effets nocifs avérés sur la santé.
« Depuis plus de quinze ans, les représentants de l’État sont au courant de cette contamination et n’ont pas mis en place de dispositifs suffisants pour la prévenir. Ils sont ainsi en partie responsables du drame de la contamination généralisée du territoire français et de nos corps », accusent-ils.
Diagnostiquée à 49 ans d’un myélome multiple, un cancer du sang rare et agressif qui touche habituellement des personnes beaucoup plus âgées, Séverine Wollenschneider s’est longtemps interrogée sur l’origine de sa maladie. « Je me demandais pourquoi c’était tombé sur moi », confie-t-elle. Le déclic survient en janvier 2024, lorsqu’elle découvre que l’eau potable distribuée dans sa commune, où elle vit depuis plus de vingt ans, est fortement contaminée aux PFAS.
Plusieurs bourgs du sud de l’Alsace sont concernés. En cause : les mousses anti-incendie utilisées pendant des décennies à l’aéroport de Bâle-Mulhouse lors d’exercices de sécurité. Or, plusieurs études montrent une augmentation du risque de myélome multiple en cas d’exposition chronique aux PFAS.
Préjudice écologique
Si elle ne peut établir de lien direct entre sa maladie et cette pollution, Séverine Wollenschneider s’interroge sur la responsabilité de l’État. « Même lorsqu’il a été informé de la pollution des nappes phréatiques, il n’a pas interdit l’utilisation des mousses anti-incendie », déplore-t-elle. Les autorités sanitaires mettront plus d’un an avant de recommander aux populations les plus vulnérables – femmes enceintes, nourrissons ou personnes immunodéprimées – de limiter leur consommation d’eau du robinet.
Pour Aymeric Thillaye du Boullay, responsable juridique de Bloom, la procédure engagée vise à combler un vide : « La responsabilité des industriels est déjà mise en cause dans plusieurs dossiers, mais jamais celle de l’État, alors qu’il a l’obligation de protéger l’environnement et la santé publique. »
Plusieurs décrets d’application de la loi PFAS adoptée en février 2025 n’ont toujours pas été publiés.
L’action s’appuie sur la notion de « préjudice écologique », défini dans la loi comme « une atteinte non négligeable aux éléments ou aux fonctions des écosystèmes ou aux bénéfices collectifs tirés par l’homme de l’environnement ». Cet outil juridique, reconnu depuis l’affaire de la marée noire de l’Erika en 2012, a déjà été utilisé par Notre affaire à tous, notamment dans le cadre de l’Affaire du siècle, où l’État a été condamné en 2021 pour son inaction climatique, et dans le cadre de Justice pour le vivant en 2025, où l’État était attaqué pour son inaction face à l’effondrement de la biodiversité.
Les requérant·es fondent leur argumentaire sur trois constats. Premièrement, l’État connaissait depuis longtemps la toxicité des PFAS. Les trois ONG ont retracé l’historique des rapports scientifiques et sanitaires : la toxicité de certains PFAS est documentée dès 1961 aux États-Unis. Le premier grand scandale sanitaire lié à ces polluants outre-Atlantique date du début des années 2000.
En France, un premier rapport parlementaire alerte en 2008 sur les risques associés aux PFAS, puis les associations ont recensé plus de trente rapports et études émanant d’agences publiques ou d’associations nationales entre 2008 et 2022.
Carence fautive grave
Deuxième constat : malgré cette accumulation de connaissances, l’État n’aurait pas agi à la hauteur des enjeux. Il a fallu attendre le scandale de la vallée de la chimie, au sud de Lyon, révélé en 2022 par l’émission diffusée sur France 5 « Vert de rage », pour que les premières restrictions sur les rejets industriels soient mises en place. Et plusieurs décrets d’application de la loi PFAS adoptée en février 2025 sous l’impulsion du député écologiste Nicolas Thierry n’ont toujours pas été publiés.
« Cela constitue une carence fautive grave », estime Aymeric Thillaye du Boullay, qui évoque des manquements aux obligations de l’État en matière de protection de la santé publique et de l’intégrité écologique.
Il faut une vraie médiatisation pour provoquer une prise de conscience
générale.
Karine Sallit, riveraine d’un site pollué
Troisième constat : cette carence a entraîné une « contamination généralisée des écosystèmes engendrant un préjudice écologique national, la dégradation – parfois critique – de la santé des Français et la violation de nombreux droits humains des plus exposés, ainsi que des coûts environnementaux et sanitaires colossaux, chiffrés en centaines de milliards d’euros étalés sur plusieurs décennies ».
Par cette action, associations et riverain·es demandent au tribunal « qu’il enjoigne à l’État de faire cesser le plus rapidement possible tous les rejets de PFAS dans l’environnement et qu’il mette dès aujourd’hui en place les dispositifs pollueur-payeur pour couvrir les coûts environnementaux et sanitaires titanesques de cette pollution ».
Ils réclament également une meilleure information sur cette pollution, en particulier dans les territoires les plus exposés, ainsi que la reconnaissance du « préjudice d’anxiété » subi par les habitant·es vivant dans les zones contaminées.
À Kembs, à une quinzaine de kilomètres de Saint-Louis, Karine Sallit fait également partie des requérant·es. Diagnostiquée en 2024 d’une maladie rare qui la place parmi les personnes particulièrement vulnérables aux facteurs environnementaux, elle dit aujourd’hui n’avoir plus confiance dans la qualité de l’eau distribuée. « J’ai de gros doutes sur les stations mobiles mises en place pour filtrer l’eau. » Cette mère de famille de 51 ans est aussi inquiète pour sa santé et celle de ses filles. De cette action en justice, elle attend des mesures concrètes contre la pollution aux PFAS. « Il faut aussi une vraie médiatisation pour provoquer une prise de conscience générale », ajoute-t-elle.
Pour Jérémie Suissa, délégué général de Notre affaire à tous, cette action dépasse le seul dossier des PFAS : « [Elle] doit permettre un vrai débat public sur le rôle de l’État face aux pollutions : peut-il continuer à privilégier les intérêts économiques au détriment de la santé publique et de l’environnement ? »
mise en ligne le 10 juin 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Environ 80 accompagnants d’élèves en situation de handicap ont manifesté ce mardi 9 juin devant le rectorat de Montpellier. Ils contestent la proposition du ministère de ne titulariser qu’une minorité d’entre eux, et s’alarment du déploiement prochain des Pôles d’appui à la scolarité (PAS) dans l’Hérault
Six mois après leur dernière journée de mobilisation, les AESH sont de retour devant le rectorat de Montpellier. Ce mardi 9 juin, environ 80 accompagnants d’élèves en situation de handicap se sont rassemblés à l’appel d’une intersyndicale (FSU, SUD Éducation, CGT, UNSA, Force Ouvrière, SNALC…) pour dénoncer les premières orientations issues des groupes de travail ouverts en mai par le ministère de l’Éducation nationale, qu’ils considèrent comme une promesse de titularisation vidée de son sens avant même d’avoir été faite.
10 à 20% : l’offre qui fâche
Depuis des années, les AESH réclament la création d’un véritable corps de fonctionnaires. Ils sont aujourd’hui environ 132 000 agents contractuels (soit le deuxième métier de l’Éducation nationale derrière les enseignants), pour des salaires inférieurs à 1 000 euros mensuels, souvent à temps partiel contraint.
Le 20 mai, le ministère a enfin ouvert des négociations sur leur potentielle titularisation, mais la perspective agitée lors du premier groupe de travail a vite douché les espoirs : le ministère envisagerait la fonctionnarisation d’une minorité d’entre eux seulement, à travers la création de nouveaux métiers d‘« assistants d’accessibilité » ou de « conseillers d’accessibilité », laissant la grande majorité dans la précarité. La fourchette évoquée, 10 à 20% des effectifs, est vécue comme une provocation par bon nombre d’entre elles. “Cette histoire des 10 à 20%, c’est diviser pour mieux régner. On veut un vrai statut de fonctionnaire et faire partie intégrante des équipes éducatives. La titularisation oui, mais pas au rabais”, tranche Laetitia, de SUD Éducation.
Olivier, AESH à Saint-Jean-de-Védas, lui aussi syndiqué chez SUD, abonde: “On milite pour qu’on soit tous titularisés. On est quand même le deuxième corps de métier de l’Éducation nationale après les profs.” Il évoque aussi une perspective redoutée : “Le gouvernement veut nous faire travailler 35h par semaine sur des activités périscolaires. Toujours pour 900 euros par mois.”
Les PAS, ou l’art de faire plus avec moins
Les “PAS” (Pôles d’appui à la scolarité) cristallisent une bonne part de la colère. Ces nouvelles structures sont destinées à remplacer les PIAL (Pôles inclusifs d’accompagnement localisés) et à apporter, selon le ministère, “une réponse de premier niveau” pour les élèves à besoins particuliers.Expérimentés depuis la rentrée 2024 dans quatre départements, les PAS ont connu un parcours législatif agité : adoptés par l’Assemblée nationale puis le Sénat en 2025, leur généralisation a finalement été retoquée en commission mixte paritaire, puis à nouveau rejetée par les députés en nouvelle lecture en mai 2026. Le gouvernement n’en poursuit pas moins leur déploiement par voie réglementaire : près de 500 PAS étaient en place à la rentrée 2025, et 1 000 supplémentaires sont prévus pour septembre prochain, dont 25 dans l’Hérault selon la FSU.
Pour les syndicats, cette réforme est moins une avancée qu’un habillage. L’enjeu est de taille : avec les PAS, c’est l’Éducation nationale elle-même qui deviendrait prescriptrice de l’accompagnement, se substituant aux MDPH pour notifier les besoins des élèves. “L’éducation nationale va devenir prescripteur et payeur”, résume Olivier. “On craint que les élèves atteints de troubles ‘dys’ ou de TDA ne soient plus notifiés”, évoquait déjà en décembre Nathalie, AESH aux Escholiers de la Mosson. “Un bon moyen de faire des économies sur le dos des AESH”, prophétisait-elle.
L’autre conséquence redoutée : un élargissement géographique des missions. “Le PAS, c’est une extension du territoire d’activité d’un AESH, comme le prévoyait déjà le PIAL. Là, je vais devoir aller bosser à 40 bornes de chez moi, toujours pour 900 euros par mois”, décrit Olivier. Il assure que dans d’autres départements, des collègues “sont contraintes de vivre dans leur voiture à cause de ça.”
Au-delà du bras de fer sur les statuts, les manifestants alertent sur une dégradation concrète des conditions de travail. “Les fiches SST et les accidents du travail explosent chez les AESH”, avertit Olivier. “Si le gouvernement ne réagit pas, il va y avoir des drames.”
mise en ligne le 10 juin 2026
Vadim Kamenka sur www.humanite.fr
L'escalade est désormais bien actée ! Neuf États dotés de l’arme nucléaire pour moderniser leurs arsenaux ont dépensé 119 milliards de dollars en 2025. L’évaluation annuelle de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) publiée ce mardi 9 juin, confirme les risques d’engrenage.
Le combat pour le désarmement nucléaire apparaît bien éloigné des priorités gouvernementales. Au contraire, la course aux armes nucléaires est relancée. C’est le constat qui ressort de l’évaluation annuelle de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), publiée ce mardi.
« L’une des principales conclusions est que les États recourent de plus en plus aux armes nucléaires comme leviers de puissance nationale, remettant en cause des décennies d’efforts destinés à diminuer à la fois les arsenaux nucléaires et l’importance accordée à ces armes, alors même que les risques de méprise stratégique et d’escalade s’accentuent », constate le Sipri.
Des risques nucléaires accrus
Depuis plusieurs années, les neuf États dotés de l’arme nucléaire – États-Unis, Russie, Royaume-Uni, France, Chine, Inde, Pakistan, Corée du Nord et Israël- ont lancé une modernisation de leurs arsenaux nucléaires et poursuivi en 2025 leurs programmes de modernisation et de renforcement de leurs arsenaux. Ils y ont consacré 119 milliards de dollars l’an dernier, soit une hausse de 19 % en un an indique dans un communiqué l’organisation ICAN (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires).
« Des voix influentes, y compris de certains dirigeants mondiaux, présentent les armes nucléaires comme une garantie contre une attaque menée par un État hostile. Mais le fait de rendre les stratégies nationales de défense et de sécurité dépendantes des armes nucléaires pourrait accroître considérablement les risques nucléaires », précise Karim Haggag, directeur du Sipri.
Au total, sur un stock mondial estimé à 12 187 ogives nucléaires en janvier 2026, environ 9 745 étaient conservées dans des arsenaux militaires en vue d’une éventuelle utilisation. La Russie et les États-Unis possèdent à eux seuls environ 83 % de toutes les ogives nucléaires stockées (c’est-à-dire les ogives utilisables). Le Sipri et l’ICAN dénoncent surtout l’attitude des États dotés de l’arme nucléaire. Ils ne sont plus dans une logique de désarmement, de contrôle et de transparence mais d’affirmer que les armes nucléaires sont une solution.
Le gouvernement français participe à l’escalade
La France n’échappe pas à cette logique. Le président Emmanuel Macron l’a clairement évoqué lors de son discours à l’île Longue où il a défendu un nouveau concept : « la dissuasion avancée » et justifié une forme d’élargissement du parapluie nucléaire français à huit pays européens et acté une augmentation de l’arsenal.
Cette bascule stratégique dangereuse n’a suscité aucun débat parlementaire. Le gouvernement a porté le budget nucléaire à 6,9 milliards d’euros en 2025, soit plus de 13 000 euros dépensés chaque minute. « Ces choix politiques et budgétaires se font au détriment des investissements nécessaires pour répondre aux défis de sécurité du XXIe siècle : la diplomatie, la prévention des conflits, la lutte contre le dérèglement climatique, la justice sociale », a rappelé Jean-Marie Collin, directeur d’ICAN France.
mise en ligne le 9 juin 2026
Naïm Sakhi sur www.humanite.fr
Les syndicats de la SNCF (CGT, Unsa, Sud, CFDT) appellent à la grève ce 10 juin. Ils dénoncent un malaise des cheminots en proie à des restructurations permanentes, dans un contexte d’ouverture à la concurrence.
La photo de famille unitaire donne le ton. Ce lundi 8 juin, les numéros un des fédérations cheminotes représentatives (CGT, Unsa, Sud, CFDT) étaient réunis au Théâtre Traversière, à Paris. « Nous appelons à la grève le 10 juin, journée de mobilisation qui n’a fait l’objet d’aucune négociation avec la direction de la SNCF », lance Thierry Nier, secrétaire général de la CGT Cheminots. Tout au plus, Jean Castex, PDG de la SNCF, s’est engagé à recevoir les syndicats lors d’une table ronde le 23 juin, soit 13 jours après la journée de grève. « Les cheminots méritent autre chose que du mépris », assène le cégétiste.
La date du 10 juin a été choisie à dessein. « L’Unsa n’appelle pas à la grève par habitude ou goût du rapport de force. C’est un dernier outil à la disposition des cheminots, qui s’impose quand la souffrance des salariés l’exige », insiste son secrétaire général Fabrice Charrière.
Pour éviter tout procès en « prise d’otage » (sic), cette mobilisation ne tombe ni durant les fêtes, ni un jour de congé, et encore moins durant les épreuves du bac. « Ce mouvement de grève se tiendra alors que le ferroviaire est à un tournant, mesure Thomas Clavel (CFDT). Le modèle de la concurrence ne fonctionne pas, pire, selon un rapport sénatorial, met en péril les finances publiques ».
Un « système institutionnel de harcèlement »
Les chiffres avancés par les syndicats illustrent le malaise social dans les entités du groupe ferroviaire : accidents du travail en hausse de 15,9 % entre 2024 à 2025, augmentation de 40 % des arrêts maladie liés à la santé mentale sur cinq ans… Surtout, la famille cheminote est endeuillée par le suicide de 13 agents depuis janvier. « Nous ne souhaitons pas instrumentaliser ces drames, mais nous ne pouvons pas mettre de côté les liens avec le travail quand bien même des collègues qui sont passés à l’acte étaient en arrêt », précise Thierry Nier.
Pour Julien Troccaz, de Sud rail, les souffrances au travail et les suicides sont la conséquence d’un « système institutionnel de harcèlement ». Et pointe « une politique d’entreprise qui vise à déstabiliser les salariés et créer un climat professionnel anxiogène. »
Il faut dire que depuis la réforme ferroviaire de 2018, actant la libéralisation du rail, les cheminots sont sous pression pour pallier au désengagement de l’État. Ainsi, la société anonyme SNCF Voyageurs est pressée de dégager des marges, redistribuée à SNCF réseau pour régénérer les infrastructures, au travers un fond de concours. « Le travail des cheminots SNCF paye leurs outils de travail qui profitera aussi aux concurrents », résume Thomas Clavel. Avec, de surcroît, une multiplication des plans de performance pour minimiser les coûts, et une hausse des tarifs TGV pour les usagers.
Les lignes régionales ouvertes à la concurrence d’ici 2032
En amont de la grève du 10 juin, des actions coordonnées se sont tenues pour sensibiliser les usagers. Car au-delà des TGV, sur TER, un big bang s’opère. L’ensemble des lignes régionales devra être soumis à la concurrence d’ici 2032, via des appels d’offres. Les cheminots, eux, seront transférés de la SNCF Voyageurs à une entreprise dédiée, filiale de la SA Voyageurs ou d’un de ses concurrents. « Ces transferts impactent la santé mentale et les vies familiales des cheminots, assure Thierry Nier. D’autant que la fin du recrutement au statut a exacerbé la cohésion sociale, notamment sur les questions salariales. »
À cela s’ajoute une tentative de dégrader les droits des cheminots sur TER. « SNCF Voyageurs souhaite retirer 5 jours de repos pour ajouter 5 jours de travail, profitant des transferts dans les filiales nouvellement créées, observe le cégétiste. Nous y voyons une attaque contre les 35 heures, en lien avec l’agenda du Medef ».
De plus, face à la hausse des prix liée à la guerre en Iran, les enjeux salariaux figurent dans le préavis de grève. En janvier, l’Unsa et la CFDT avaient signé un accord sur les NAO impliquant des augmentations générales des rémunérations de 0,5 %, répartie en deux temps : + 0,25 % en juillet et + 0,25 % en octobre. « L’accord prévoit une clause de revoyure. La SNCF doit maintenir ses engagements », soutient Fabrice Charrière (Unsa).
À quelques jours de la première épreuve de force imposée par l’ex premier Ministre Jean Castex, Julien Trocaz rappelle que « la SNCF n’est pas un ministère, mais une entreprise, avec des travailleurs qui ont des revendications portées par les syndicats. » Et le responsable de Sud rail note que « que si à la SNCF, les syndicats arrivent à retirer les verrous de la négociation salariale, cela donnera de courage à d’autres secteurs de l’économie ».
Honorine Letard sur www.humanite.fr
Plus de la moitié des salariés de la Réunion des musées nationaux du Louvre ont fait grève lundi pour protester contre des conditions de travail dégradées, un nouveau logiciel de contrôle d’horaires et la suppression de primes.
Des stylos quatre-couleurs Joconde aux livres d’art et bijoux, tout semble bien à sa place dans les vitrines des boutiques du Louvre, ce lundi 8 juin. Mais derrière ces étalages soignés, dans une petite salle de pause au plafond très bas, la colère gronde : plus de la moitié des salariés de la Réunion des musées nationaux (RMN) qui travaillent au musée du Louvre, font grève à l’appel de la CGT. Ils protestent notamment contre la suppression d’une prime d’intéressement de 1 000 euros,la dégradation de leurs conditions de travail ou encore la mise en place d’un nouveau logiciel pour contrôler les horaires.
« Ils suppriment des postes et des primes sous prétexte qu’il n’y a pas d’argent, mais investissent plus de 600 000 euros dans un logiciel de flicage des travailleurs », s’insurge Jean-Paul Bessières-Orsoni, syndiqué à la CGT. Le chargé de missions internationales est révolté : « Si la RMN doit faire des économies, c’est parce qu’on nous demande de rembourser la rénovation du Grand Palais à la place de l’État. »
Il soutient que, pendant trente ans, la RMN devra verser 9 millions d’euros au Crédit agricole pour rembourser la somme dépensée pour les travaux. « Le personnel paie un déficit qui n’est pas le sien », résume Thierry Sargousse, délégué syndical à la CGT à l’initiative du mouvement. « Cette grève est avant tout symbolique, nous devons monter le ton avant la prochaine négociation annuelle obligatoire (NAO) », poursuit-il en direction de la vingtaine de grévistes présents ce matin.
« Ils continueront à nous appuyer sur la tête tant que nous ne serons pas noyés »
Alors qu’un tour de parole se met en place, un salarié raconte : « J’ai plus de vingt ans d’ancienneté, et je gagne 1 800 euros net par mois. Cette prime de 1 000 euros représente mes vacances, mes soins dentaires et un nouveau frigo. » Ce manque de reconnaissance de la direction s’accompagne de conditions de travail dégradées dans les boutiques au sous-sol. La plupart des salariés se plaignent du mobilier inadapté au niveau des caisses des boutiques, du manque de lumière ou encore du bruit.
« Si on veut voir la lumière du jour, ne serait-ce que pour fumer une clope, il faut marcher au moins dix minutes », lance un salarié. Face au bruit des escalators et de la forte affluence, la direction a proposé des bouchons d’oreilles. « Ils continueront à nous appuyer sur la tête tant que nous ne serons pas noyés », s’indigne Thierry Sargousse, avant d’affirmer que le dialogue social est inexistant et la direction « malhonnête ».
Au-delà de ces revendications, Jean-Paul Bessières-Orsoni s’inquiète d’une dérive dans le secteur public de la culture. Il pointe, par exemple, la suppression d’un poste de photographe sur les sept de la RMN chargés de documenter les collections dans les musées. « Les logiques mercantiles des directions dévient les missions de services publics, alors qu’il y a pourtant un réel besoin de culture », déplore-t-il.
Menacés d’être expulsés par la police s’ils tenaient une action sur le parvis du musée, les grévistes se sont résignés à protester dans l’ombre, loin du grand public. Mais leur préavis de grève déposé en avril court jusqu’à octobre. Les prochains mouvements sont déjà discutés, avec l’objectif d’étendre le mouvement à d’autres institutions.
mise en ligne le 9 juin 2026
Pierric Marissal sur www.humanite.fr
Les actionnaires captent de plus en plus la richesse créée par les plus grosses entreprises à échelle du continent, révèle un rapport inédit d’Oxfam. Près du quart d’entre elles s’endettent même pour payer des dividendes.
Le coût du capital est un mal qui frappe toute l’Europe. 70 % de ce que gagnent les principales multinationales du continent vont directement dans la poche des actionnaires. C’est ce que révèle la toute nouvelle étude d’Oxfam.
Plutôt que de proposer son traditionnel rapport sur le CAC 40, l’ONG a impulsé le travail avec toutes ses antennes européennes, y compris de Grande-Bretagne, pour dresser un tableau du comportement des 100 plus grosses entreprises du continent, entre 2022 et 2024.
« Pour la grille d’analyse, nous avons repris notre méthode des 4 piliers – les personnes, les profits, le pouvoir et la planète – et 40 indicateurs », introduit Alexandre Poidatz, porte-parole d’Oxfam sur les questions de régulation des multinationales.
Le Cac 40 a reversé 82 % de ses bénéfices aux actionnaires en 2025
Sur ces 100 grosses entreprises, 24 sont françaises, 27 allemandes et 14 anglaises. Et en matière de répartition des bénéfices, la France n’est pas un bon élève : 73 % des bénéfices sur la période sont allés aux actionnaires. Une moyenne qui masque de grosses disparités : c’est 3 % pour EDF, et 302 % pour Engie ! À échelle européenne, près d’un quart de ces grandes entreprises ont reversé à leurs actionnaires, en 2024, plus qu’elles n’ont gagné.
La tendance empire en 2025, puisque les dividendes et rachats d’actions ont représenté 82 % des résultats, un record. « Quel est le sens économique de verser plus de 100 % de ce qu’on gagne à ses actionnaires ? Ces mêmes patrons qui assurent que les services publics coûtent trop cher, viennent ensuite au moindre souci chouiner auprès de l’État pour obtenir encore plus d’aides publiques que leurs 210 milliards d’euros annuels », cingle Cécile Duflot, la présidente d’Oxfam France.
« Si la répartition passait à un tiers des profits pour les actionnaires, ces entreprises auraient dégagé 700 milliards d’euros ces trois dernières années pour l’investissement et les salariés, ajoute Alexandre Poidatz. Elles confondent court-termisme et compétitivité, mais c’est ce qui fait de ces 70 % le chiffre le plus politique. »
Un pays se distingue quelque peu sur ce critère : l’Allemagne, où les plus grosses entreprises ne distribuent « que » 50 % de ce qu’elles gagnent aux actionnaires. La différence est probablement à chercher du côté de la législation en vigueur, qui permet que les salariés occupent en moyenne 46 % des sièges aux conseils de surveillance.
Le patron de Carrefour touche 361 fois le salaire moyen
Cette étude d’Oxfam apporte quelques éclairages également sur les écarts de rémunération. En 2024, le patron le mieux payé d’Europe a été celui de Stellantis (22 millions d’euros), suivi de celui de Novartis (20,3 millions d’euros) et d’AstraZeneca (17,8 millions d’euros).
À l’autre bout de l’échelle salariale des PDG se trouvent les entreprises publiques françaises SNCF (453 000 euros) et Électricité de France (450 000 euros). Ces derniers ne gagnent « que » respectivement 5 et 7 fois la rémunération moyenne des salariés de leur entreprise. Le patron de Carrefour, Alexandre Bompard, a touché, lui, 361 fois le salaire moyen de ses employés.
Ces énormes disparités montrent, selon Oxfam, l’efficacité de mesures de régulation, comme les salaires encadrés à la tête des entreprises publiques. D’ailleurs, le seul indicateur où la situation s’améliore est la représentativité des femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises, parce que des lois ont été passées dans ce sens en France, en Allemagne, en Italie et en Espagne. À l’inverse, les inégalités salariales entre femmes et hommes ne se résorbent guère.
Si en France, Renault et Sanofi font figure de bons élèves sur ce critère, le pire secteur est le financier : les hommes gagnent 35 % de plus que les femmes à la BNP, selon l’ONG. « Ces inégalités ne sont pas une fatalité, mais bien des choix politiques. Et ce constat est partagé par l’ensemble des Oxfam de toute l’Europe, assure Cécile Duflot. Cette question travaille très fortement tout le continent, comme le montre notamment le débat sur taxe Zucman. »
L’ONG doit tout de même constater que l’heure est plutôt à la dérégulation à l’échelle communautaire. « En affaiblissant la législation par le biais des paquets Omnibus, l’UE ne se contente pas de réduire la responsabilité des entreprises, mais elle marque un recul par rapport au modèle économique que nous devons construire », souligne Alexandre Poidatz, qui avance plusieurs recommandations ambitieuses.
Un écart de rémunération maximal de 1 à 20 entre le patron et le salaire médian, un plafond des cadeaux aux actionnaires conditionné par les revenus salariaux et les investissements dans la transition énergétique, et une transposition dans les droits nationaux mieux-disante socialement de la directive européenne sur la transparence des rémunérations.
Cécile Duflot insiste aussi sur la démocratie en entreprise : « Toutes proportions gardées, on le voit bien avec le modèle coopératif : quand les salariés décident, ils investissent pour la longévité de l’entreprise. Quand ce sont les actionnaires, ils prennent le maximum d’argent. »
Des extraits du rapport et le rapport lui-même sont disponibles sur : https://www.oxfamfrance.org/rapports/comment-les-100-plus-grandes-entreprises-europeennes-alimentent-elles-les-inegalites/
mise en ligne le 8 juin 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
À Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon a démontré que la bataille des idées reste son terrain de prédilection. Reste à savoir si le chef insoumis saura prolonger cette séquence de hauteur politique sans retomber dans les travers qui limitent depuis longtemps sa capacité de rassemblement.
Aucune autre force politique à gauche n’est aujourd’hui capable de mobiliser avec une telle intensité. À Saint-Denis, dimanche dernier, Jean-Luc Mélenchon a offert une démonstration de force dont peu de responsables politiques français seraient capables.
Alors que ses concurrents de gauche cherchent encore leur ligne, leur candidat ou leur espace politique, le chef des Insoumis continue d’occuper le terrain. Celui des médias, bien sûr, mais aussi celui des idées. Le choix de Saint-Denis n’avait rien d’anodin.
Dans cette ville chargée d’histoire, où se croisent héritage populaire et mémoire nationale, Mélenchon a voulu mettre en scène sa vision de la France. Une France qu’il décrit comme profondément transformée et qu’il invite à regarder telle qu’elle est devenue plutôt que telle qu’elle était.
Au cœur de son discours figurait son concept de « nouvelle France », longtemps source de malentendus et de polémiques. Cette fois, le propos apparaissait plus lisible. Il ne s’agissait pas d’opposer deux peuples ni de provoquer pour susciter le débat médiatique, mais de rappeler une réalité : la France de 2026 n’est plus celle de 1958. La société a changé dans sa composition, dans la place qu’y occupent les femmes, dans son niveau d’éducation, dans ses structures familiales, dans son rapport au travail comme à l’autorité.
Face aux discours nationalistes qui présentent la nation comme un héritage figé qu’il faudrait protéger contre les menaces extérieures, Mélenchon a défendu une conception républicaine de l’appartenance nationale. Les drapeaux tricolores étaient omniprésents. Le slogan « On est chez nous », traditionnellement associé au RN, était même repris pour signifier non l’exclusion mais l’appartenance commune à la République.
Une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp.
Depuis des années, une partie de la gauche a abandonné le terrain du récit national à ses adversaires. Mélenchon considère cette erreur comme l’une des causes profondes de son affaiblissement. Le rassemblement de Saint-Denis a aussi montré un visage plus maîtrisé du leader insoumis. Un Mélenchon préférant la démonstration intellectuelle à la polémique permanente, le récit politique à l’invective.
Reste à savoir si cette séquence marque une évolution durable ou simplement une parenthèse dans une trajectoire souvent rythmée par les affrontements et les controverses. Car le véritable obstacle qui se dresse devant lui n’est plus la conquête de son camp. À la fin de son meeting, Jean-Luc Mélenchon s’est adressé à toute la gauche. « La primaire est finie », a-t-il lancé, invitant les autres forces à rejoindre ce qu’il présente comme la dynamique centrale du moment.
En s’appuyant sur ses 300 000 parrainages citoyens et sur la puissance de son organisation, il s’est en quelque sorte proclamé vainqueur de la compétition interne. Le problème est que cette démonstration de force peut aussi être perçue comme une mise sous tutelle. Beaucoup à gauche y verront moins une main tendue qu’une injonction à se ranger derrière lui.
Or la présidentielle ne se gagnera pas avec le seul noyau militant des Insoumis. Rassembler toute la gauche constitue déjà un défi considérable. Rassembler au-delà, dans l’hypothèse d’un second tour face à l’extrême droite, en est un plus grand encore. C’est sur cette question que Jean-Luc Mélenchon est désormais attendu.
Personne ne doute plus de sa capacité à mobiliser. Personne ne conteste sérieusement sa place centrale dans la gauche actuelle. Mais une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp. Elle se gagne en construisant une majorité. Et c’est précisément cette capacité à élargir, à rassurer et à fédérer qui demeure aujourd’hui la principale inconnue de l’équation Mélenchon.
mise en ligne le 8 juin 2026
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
Sam Fahed Abu Haykal, nourrisson palestinien âgé de 7 mois, a été tué sous les yeux de sa famille, par un tir de l’armée d’occupation israélienne, vendredi 5 juin. Deux jours plus tard, face au tollé causé par cet énième crime commis dans le cadre de la colonisation de la Cisjordanie, Tel-Aviv a annoncé l’ouverture d’une enquête.
L’armée israélienne poursuit le nettoyage ethnique entamé dans les territoires palestiniens occupés. Dans ce cadre, le meurtre par balle d’un nourrisson palestinien de sept mois et les blessures infligées, vendredi 5 juin, à ses parents par des soldats, près de Hébron (Cisjordanie), apparaît comme un énième crime commis par les forces d’occupation.
Reste que Tel-Aviv tente de conserver – malgré un génocide commis à Gaza, la colonisation de la Cisjordanie occupée et des bombardements à répétition sur ses pays voisins – un semblant d’image d’État fréquentable au sein de la communauté internationale. L’armée israélienne a ainsi annoncé, dimanche, avoir ouvert une enquête sur la mort de Sam Fahed Abu Haykal et les blessures de ses parents, après avoir prétexté que des soldats avaient réagi face à un véhicule ayant accéléré en leur direction. Comme si ces « mauvaises impressions » et « erreurs » sur des « civils non impliqués » n’étaient pas légion.
« Des tirs ont immédiatement été ouverts sur la voiture »
S’appuyant sur les témoignages des secouristes dépêchés vendredi dans le quartier de Tel-Rumeida à Hébron, le ministère palestinien de la Santé a annoncé que les forces d’occupation israéliennes ont ouvert le feu sur le véhicule de la famille Abu Haykal en plein jour et alors que cette dernière avait suivi leurs instructions. « Le soldat m’a fait signe de m’arrêter, alors j’ai complètement immobilisé le véhicule et j’ai levé les mains sur le volant, a rapporté Fahed Abu Haykal, le père du nourrisson. Des tirs ont immédiatement été ouverts sur la voiture. »
Une balle lui a traversé la main avant d’atteindre son fils, que sa conjointe tenait dans ses bras sur la banquette arrière. Leur fils de 11 ans et la mère du père étaient aussi présents. Le nourrisson a été évacué vers un hôpital, où il est mort de ses blessures, a annoncé le ministère palestinien de la Santé. « Cet incident est incroyable et inacceptable, s’insurge la grand-mère de l’enfant, Firyal Abu Haykal, auprès de Reuters. On nous prend pour cible simplement parce que nous avons décidé de rester chez nous. »
Ne reste plus à la famille Abu Haykal que le vide créé par la mort de Sam. « J’exige et j’attends, s’il reste une once de conscience, de loi ou de moralité chez quiconque, que le soldat qui a tiré soit tenu responsable de ses actes, espère Fahed Abu Haykal. Cette affaire ne doit pas être classée sans que des comptes soient rendus. Je n’ai pas l’intention d’abandonner. »
En attendant l’évolution de cette « enquête » de l’armée israélienne, les violences systémiques se poursuivent en Cisjordanie occupée. Samedi, huit Palestiniens ont été blessés lors d’une descente menée par des colons israéliens dans la ville de Hawara, près de Naplouse.
Des images de la scène obtenues par le journal israélien Haaretz montrent un groupe de colons et un soldat en tenue militaire plaquant deux Palestiniens au sol et les rouant de coups, à coups de poing ou de matraque. Kamal al-Jaber, président du conseil local de Huwara, estime qu’entre 100 et 150 colons ont pris part au raid. Malgré la diffusion des images, l’armée israélienne a affirmé n’avoir pas réussi à localiser le soldat impliqué.
Le meurtre de Sam Fahed Abu Haykal résonne aussi avec celui de Youssef Ali Kaabnah, adolescent palestinien de 16 ans tué par balles près de la localité de Jiljilya, mi-mai, à une dizaine de kilomètres au nord de Ramallah. Youssef Ali Kaabnah avait été blessé à la poitrine lors d’une descente de colons israéliens accompagnés de militaires. Selon un rapport de l’Unicef publié mardi 12 mai, 70 enfants palestiniens ont été tués en Cisjordanie occupée depuis janvier 2025, soit « au moins un enfant palestinien tué en moyenne chaque semaine en Cisjordanie occupée ».
mise en ligne le 7 juin
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
Hervé de Lépinau, édile d’extrême droite élu en 2026, a décidé de retirer la subvention municipale allouée au Planning familial. En 2020, alors qu’il était conseiller départemental RN du Vaucluse, il avait par ailleurs comparé l’avortement à la Shoah.
Que peut-on attendre d’un élu d’extrême droite, fervent catholique, qui en 2020 comparait l’avortement « aux génocides arméniens et rwandais, à la Shoah, aux crimes de Daesh » sur les réseaux sociaux ? Hervé de Lépinau, maire de Carpentras (Vaucluse) élu en 2026, s’en est pris vendredi 5 juin au Planning familial, en votant la suppression de la subvention municipale accordée à l’association, historiquement engagée dans la défense du droit à la contraception, à l’avortement, et dans l’éducation à la sexualité.
Pour justifier cette décision, la mairie a évoqué à la fois « la situation budgétaire calamiteuse de la ville, héritée de l’ancienne majorité, (qui) oblige en outre la commune à redoubler de rigueur dans sa gestion financière ». Mais le maire a aussi estimé que les prises de position politiques du Planning contre le RN ainsi que ses affiches défendant les grossesses chez les personnes trans constituaient des « lignes rouges ».
Un avant-goût du RN au pouvoir ?
Certes, la subvention en question n’était que de 3 000 euros. Au-delà de la question financière, cette décision apparaît donc davantage comme étant hautement symbolique. Anne-Lise Nadaud, la présidente de l’antenne du Vaucluse du Planning, s’y attendait et n’en a pas été surprise.
« On est dans le combat d’idées, leurs valeurs (au RN) sont fondamentalement opposées aux nôtres », a déclaré à l’AFP celle qui s’est dite très « inquiète face à cette montée grandissante du RN ». Et pour cause… Cette décision, à Carpentras mais aussi dans d’autres villes dirigées par le RN, indique clairement ce que pourrait être la politique de l’extrême droite concernant la famille, le droit à l’avortement, l’éducation à la sexualité et les droits des personnes trans si Jordan Bardella (ou Marine Le Pen) venait à remporter l’élection présidentielle de 2027.
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
Des nervis d’extrême droite ont frappé Alexandra Cordebard, samedi 6 juin, lors de la Nuit Blanche, en tentant de s’opposer à la présentation d’une œuvre dans une église. « Paris veillera, aujourd’hui comme demain, à protéger le monde de la culture des fondamentalismes conservateurs et réactionnaires », a fait savoir la municipalité.
Les néofascistes se sentent de plus en plus pousser des ailes. Samedi 6 juin, la maire socialiste du Xe arrondissement de Paris, Alexandra Cordebard, a été victime de violences de la part de militants d’extrême droite. « J’ai personnellement reçu des coups de la part de ces individus, qui voulaient nous empêcher d’entrer. Je porterai, bien sûr, plainte », explique l’édile dans un communiqué.
L’agression s’est déroulée à l’occasion de la 25e édition de la Nuit Blanche, peu avant 19 heures, devant l’église Saint-Laurent. L’œuvre de Marie-Luce Nadal intitulée Sous la peau du ciel devait y être présentée au public avant la tenue d’un spectacle « consacré à l’amour ».
La maire du 10ème frappée
Un programme qui ne plaisait pas du tout à plusieurs nervis qui, après une prière de rue, ont tenté d’empêcher le déroulement de la soirée en s’opposant à l’ouverture des portes de l’église. C’est à ce moment-là que la maire et ses équipes ont été victimes de violences. Il a ensuite fallu l’intervention de la police pour que la soirée puisse reprendre son cours initial.
« La culture ne reculera pas devant ceux qui prétendent imposer leur ordre moral. Total soutien à Marie-Luce Nadal, dont l’œuvre offre un chœur de voix intimes et universelles », a insisté Alexandra Cordebard. « Paris veillera, aujourd’hui comme demain, à protéger le monde de la culture des fondamentalismes conservateurs et réactionnaires », ajoute la municipalité.
Le député écologiste de la circonscription, Pouria Amirshahi, précise que le « groupuscule d’extrême droite intégriste antisémite et homophobe » Civitas, bien que dissous par le gouvernement fin 2023, avait appelé ses militants à perturber cette édition de la Nuit Blanche, au motif de lutter contre la direction artistique de l’événement, en plus de s’opposer à sa vision de la culture, visiblement jugée décadente, voir blasphématoire, par les militants d’extrême droite qui s’en sont pris à la maire du Xe arrondissement.
mise en ligne le 7 juin 2026
François-Xavier Berger, avocat, sur https://blogs.mediapart.fr/
Délais interminables, sous-effectifs chroniques, numérisation tardive. Derrière l’émotion suscitée par l’affaire Lyhanna se dessine une crise structurelle profonde : le constat implacable d’une institution figée depuis deux siècles
Une justice en lenteur chronique
J’ai prêté le serment d’avocat en 1989. Déjà, à l’époque, la question des délais de traitement des affaires, qu’elles soient civiles ou pénales, préoccupait les praticiens du droit. Trente-cinq ans plus tard, le constat est sans appel : la situation s’est aggravée.
Aujourd’hui, il n’est pas rare que sept à dix ans s’écoulent entre la commission d’un crime et son jugement devant une cour d’assises ou une cour criminelle départementale. En matière civile, les lenteurs sont tout aussi préoccupantes. En appel, certains dossiers nécessitent encore quatre à cinq années avant d’être jugés, selon l’engorgement des juridictions.
Le vocabulaire lui-même traduit cette dérive : on ne parle plus de « traitement » des affaires, mais « d’évacuation » des dossiers, tant les stocks s’accumulent. Une réalité qui touche toutes les juridictions, sans distinction de taille ou de territoire.
Le poids d’une organisation archaïque
Les causes de cette crise sont connues de tous les professionnels. Nul besoin de commission d’enquête pour les identifier.
Dans de nombreux services, depuis le bureau d’un officier de police judiciaire (OPJ) jusqu’à celui d’un procureur de la République en passant par un greffe, les dossiers papier s’entassent encore, maintenus par de simples élastiques. À l’heure où la plupart des administrations publiques et des grandes entreprises fonctionnent de manière entièrement dématérialisée, la justice française accuse un retard considérable.
Certes, des évolutions existent. La justice administrative a déjà accompli sa transition vers le numérique. En matière civile, les premiers jugements signés électroniquement sont apparus en 2025, et le prochain déploiement du réseau Portalis devraient permettre une transformation plus large. Mais sur le terrain, les pratiques restent largement inchangées : les avocats transmettent encore leurs dossiers de plaidoirie au format papier, déposés physiquement ou envoyés par courrier.
Le retard est encore plus marqué en matière pénale. La procédure pénale numérique (PPN) n’en est qu’à ses débuts, freinée notamment par les exigences de sécurité des données et par un cadre législatif peu propice à une évolution rapide.
Des effectifs figés depuis deux siècles
Plus préoccupant encore que les outils : les ressources humaines.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1827, on recensait 7 789 magistrats en France (Jean-Claude Farcy, "Les carrières des magistrats (XIXe-XXe siècles) - Annuaire rétrospectif de la magistrature", Centre Georges Chevrier, UMR 5605, Université de Bourgogne, juin 2009, p. 113 et en ligne ici et là). Au 31 décembre 2024, ils étaient environ 7 700 dans les juridictions judiciaires et administratives (Ministère de la justice, "Les moyens et personnels de la justice", 2025, p. 16, en ligne ici). Autrement dit, le nombre de magistrats est resté quasiment inchangé en deux siècles.
Dans le même temps, la population française a doublé. La complexité du droit et le volume du contentieux ont explosé.
La situation est particulièrement frappante dans les juridictions de première instance : environ 6 000 magistrats y exerçaient au XIXᵉ siècle, contre 5 451 aujourd’hui (Jean-Claude Farcy, préc., p. 113 ; ministère de la justice, préc. p. 17).
À l’échelle européenne, le décrochage est évident : la France compte environ 3,2 procureurs pour 100 000 habitants, contre une moyenne de 12,2 dans les autres pays européens (CEPEJ/Conseil de l'Europe, "Systèmes judiciaires européens - Rapport d’évaluation de la CEPEJ", 2024, p.57, en ligne ici).
Sur le terrain, cette pénurie se traduit par une surcharge permanente. Un magistrat du parquet, en pleine permanence, doit orienter des procédures en quelques secondes, souvent par téléphone, avec pour seuls outils un stylo et une feuille. En audience, il continue de traiter les dossiers en parallèle, et de retour à son bureau, il enchaîne les instructions destinées aux enquêteurs.
Un fonctionnement à flux tendu, qui interroge sur la capacité du système à garantir une justice sereine et approfondie.
Un budget marginal dans les finances publiques
À ces difficultés s’ajoute une contrainte budgétaire persistante. La justice reste l’un des plus petits budgets de l’État.
En mai 2025, un graphique publié par le président de la République sur les réseaux sociaux montrait que sur 1 000 euros de dépense publique, seuls 5 euros étaient consacrés à la justice — une proportion marginale au regard des enjeux.
Ce choix budgétaire engage directement la responsabilité du pouvoir politique. Il conditionne les moyens humains, matériels et technologiques alloués à l’institution judiciaire.
L’affaire Lyhanna, révélateur d’une crise structurelle
Dans ce contexte, le drame de Lyhanna ne peut être considéré comme un fait divers isolé. Il agit comme un révélateur brutal des fragilités profondes du système judiciaire français.
Au-delà de l’émotion légitime qu’il suscite, il invite à une réflexion de fond sur le fonctionnement de la justice et sur les priorités nationales.
Car la question n’est plus simplement celle des délais ou des moyens. Elle est celle du modèle même de justice que souhaite porter la société.
Puisse la disparition atroce de la petite Lyhanna ouvrir les yeux du personnel politique. Celui-ci a voté, chaque année le budget de la justice.
Il est bien le seul comptable de la situation.
mise en ligne le 6 juin 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Samedi 6 juin, des employés de la boutique Aroma-Zone du Polygone ont cessé le travail pour dénoncer la précarité de leurs contrats et la dégradation de leurs conditions de travail. Un mouvement local qui fait écho aux récentes révélations de FranceInfo sur les pratiques managériales de l’enseigne de cosmétiques
“Les huiles sont essentielles, et nous ?” , pouvait-on lire sur une pancarte devant le centre commercial du Polygone, ce samedi 6 juin. Des salariés de la boutique Aroma-Zone se sont mis en grève, une première dans cet établissement qui ne compte pas encore de syndicat. Ce qui explique sans doute que personne ne souhaite s’exprimer à visage découvert, par crainte de représailles.
La mobilisation, décidée en début de semaine, fait suite à l’annonce par la direction du magasin la fin de plusieurs contrats d’intérim dans la boutique, dont certains couraient depuis plus d’un an. “Ce sont des CDD déguisés”, souffle l’un des grévistes. “Ça rejoint ce qui est sorti dans la presse il y a quelques semaines.” Il fait référence à une enquête de FranceIinfo publiée le 25 mai dernier, qui documentait, à partir de témoignages d’ex-salariées, un recours massif à l’intérim dans les boutiques de l’enseigne, des fins de mission brutales et une ambiance de travail décrite comme toxique. Aroma-Zone avait alors indiqué ne pas cautionner ces pratiques.
Les revendications de ce samedi vont au-delà des seuls contrats précaires. Une salariée décrit des conditions de travail qui se dégradent d’été en été : “Cela fait trois étés que notre climatisation lâche. On se retrouve à travailler trois semaines sans. Certains clients font des malaises.” Elle signale aussi une salle de pause trop exiguë pour accueillir l’ensemble du personnel pendant les temps de repos.
Dans leur tract, les grévistes demandent une clarification sur le recours prolongé aux contrats courts pour des besoins qu’ils estiment durables, une revalorisation des primes au regard de la charge de travail, ainsi qu’un dialogue social que, pour l’heure, ils disent ne pas avoir.
mise en ligne le 6 juin 2026
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
Votée il y a plus d’un an à l’Assemblée, la proposition de loi visant à lutter contre les déserts médicaux arrive enfin au Sénat, bien que dévitalisée. D’autres textes adoptés et du même type sont en souffrance malgré l’urgence, comme celui s’attaquant à la mortalité infantile.
Il a fallu beaucoup de temps et bien des efforts pour que ce texte soit enfin inscrit à l’agenda du Sénat. Adoptée le 7 mai 2025 par l’Assemblée nationale, la proposition de loi du député socialiste de la Mayenne, Guillaume Garot, doit être examinée jeudi 11 juin par la chambre haute. Soit un an et un mois après le vote. Entre-temps, le parlementaire à l’origine de cette initiative, qui entend réguler l’installation de médecins pour la répartir équitablement selon les besoins, n’avait pourtant pas ménagé ses efforts pour obtenir rapidement ce fameux sésame. En vain.
En septembre dernier, par exemple, le voilà qui réunit une vingtaine de parlementaires de différentes obédiences pour une journée « historique ». Le but : adresser un appel au premier ministre, Sébastien Lecornu, pour qu’il permette un débat au Sénat autour de ce texte travaillé pendant plus de trois ans de façon transpartisane. « Il n’est pas question de contraindre les médecins à aller s’installer ici ou là. Nous disons simplement qu’il ne faut plus autoriser l’installation dans des zones où il y a déjà suffisamment de médecins, justifie-t-il alors, répondant aux vives inquiétudes de certaines organisations de médecins généralistes. Il faut montrer qu’il est possible d’avancer dans notre pays, dans le contexte politique actuel, et qu’il est possible d’être efficace pour répondre aux besoins des Français ».
Du bénévolat occasionnel
Qu’importe les heures de travail, les compromis des différentes forces politiques, le gouvernement n’a jamais répondu à cet appel. Si la proposition de loi débarque au Sénat, c’est par l’intermédiaire de la niche socialiste. Une option que rejetait Guillaume Garot pour ne pas en faire le texte d’un camp, bien qu’il ait finalement dû s’y résoudre. Surtout, le contenu de cette proposition a bien changé en quelques mois.
Le 27 mai, la commission des Affaires sociales du Sénat a ainsi décidé de supprimer l’article 1er qui imposait un « mécanisme coercitif de régulation », pour le remplacer par une « conditionnalité de l’installation en zone sur-dense à un engagement de leur part à exercer à temps partiel en zone sous-dense ». Un bénévolat occasionnel comme réponse au fait que huit millions de Français vivent dans un désert médical.
« L’article 1er porte une atteinte disproportionnée à la liberté d’installation en l’assortissant des limites les plus strictes jamais appliquées à des professionnels de santé, peut-on lire dans le rapport de la commission rédigé par Corinne Imbert, sénatrice Les Républicains (LR). Ce faisant, il suscite une opposition virulente et unanime des représentants des médecins, bien que le maintien de relations partenariales avec la profession soit primordial pour parvenir collectivement à répondre au défi de l’accès aux soins ». Autrement dit, le travail sans répit du lobby des médecins, régulièrement documenté par l’Humanité, a payé.
De la même façon, il a eu la peau d’autres articles, comme celui prévoyant la mise en place d’un « indicateur territorial de l’offre de soins » censé permettre de « suivre efficacement la répartition de l’offre de soin sur le territoire ». Ou encore celui supprimant la hausse du ticket modérateur pour les personnes qui ne parviennent pas à désigner un médecin traitant, remplacé par une dérogation temporaire de cinq ans.
« C’est décevant, réagit Guillaume Garot auprès de l’Humanité. On se contente de ce qui ne marche pas depuis dix ans et on propose des solutions qui n’en sont pas. Il faut prendre la mesure du sentiment d’abandon qui agite bien des zones du territoire. Je crains sincèrement la réaction de nos concitoyens qui se diront légitimement : « Donc le politique, même quand il a conscience du problème et se mobilise, ne peut rien ? » ». Un émoi qui rejoint celui de Nicolas Sansu, député PCF du Cher, qui estime que cette situation est « insupportable pour les gens qui n’ont pas seulement plus de médecin traitant, mais plus de médecin du tout ».
Inégale répartition des forces entre départements
« On est bien en deçà de ce qu’il faut faire pour lutter contre cette situation, c’est du cosmétique, acquiesce le sénateur PS de la Nièvre, Patrice Joly, engagé de longue date sur cette question, et qui entend déposer des amendements pour modifier la copie. Il faut réguler l’installation, il n’y a plus d’autre solution. Je ne comprends pas l’entêtement du groupe social que constituent les médecins à refuser leurs responsabilités. Sont-ils sans conscience ? Ils doivent être solidaires ».
Et de battre en brèche l’un des arguments de la corporation : la « pénurie médicale ». « Aujourd’hui, nous avons 237 000 médecins, soit 12 % de plus qu’en 2010 ! Bien sûr, ça pourrait être plus et j’entends que ce n’est pas la même époque, que le temps médical a baissée, que l’on travaille moins. Mais cette donnée montre bien que le problème, c’est l’articulation des forces avant le nombre », insiste-t-il. D’autant qu’il existe une inégale répartition selon les départements. Par exemple, les Hautes-Alpes affichent un nombre de médecins par habitant trois fois supérieur à celui de l’Eure-et-Loir.
Autre texte majeur pour les départements touchés par la désertification médicale : la proposition de loi visant à lutter contre la mortalité infantile, dont le taux est passé de 3,5 décès pour 1000 naissances en 2011 à 4,1 aujourd’hui. Ce qui classe la France au 23e rang sur 27 de l’Union européenne alors qu’elle se situait dans le top 3 il y a 20 ans.
Adoptée le 15 mai 2025 par une large majorité de députés, malgré l’opposition des macronistes, elle prévoit la mise en place d’un moratoire de trois ans sur les fermetures de maternité « sauf en cas de danger pour la sécurité des patients », pour éviter les décisions brutales et arbitraires et se donner le temps de revoir le maillage territorial des établissements.
Le texte propose aussi la mise en place d’un registre des naissances, à savoir un fichier national centralisé récoltant un ensemble de données, qui doit permettre de mesurer en temps réel les incidents graves et leurs causes pour permettre aux autorités d’ajuster les politiques publiques. Un outil dont sont dotés les meilleurs élèves du continent, comme la Suède et la Finlande.
« Un véritable problème démocratique »
Des propositions pensées pour être les plus « consensuelles possibles », avoue son auteur, le député Liot de Corse-du-Sud, Paul-André Colombani, et ainsi apporter une réponse immédiate à l’urgence. Pourtant, depuis plus d’un an, voilà le texte bloqué aux portes du Sénat. Conséquence : les fermetures continuent d’être annoncées, comme à Pau, Toulouse, Arras ou au Havre, seulement dans le dernier mois.
Au point de voir treize départements n’avoir, aujourd’hui, plus qu’une seule maternité, selon le décompte de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). « Je n’ai pas pu trouver de relais au Sénat, regrette le parlementaire. Beaucoup ont été refroidis par l’offensive de lobbies qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour traiter les défenseurs du texte (élus, journalistes, professionnels de santé) de « populistes », de « dangers », de « propagateurs de fake news ». Je ne m’attendais pas à un tel niveau de violence ».
S’il dit pouvoir « comprendre que certains gynécologues ne veulent pas aller dans des petites maternités qu’ils jugent peu sûres », l’élu corse s’agace tout de même : « Dans ce cas, qu’ils proposent une autre solution pour les mettre au niveau des enjeux, plutôt que de bloquer toutes les initiatives censées répondre aux attentes des femmes éloignées des maternités ».
« Cela pose un véritable problème démocratique, observe Damien Maudet, député LFI de Haute-Vienne. Il est très difficile d’obtenir la mise à l’agenda parlementaire des sujets de santé lorsque ces textes ne vont pas dans le sens de l’avis du gouvernement. Et quand ça passe tout de même, les décrets d’application mettent très longtemps à être publiés ». Pour preuve, la proposition de loi visant à améliorer la prise en charge des soins liés au cancer du sein, dont Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, est à l’origine, promulguée le 5 février 2025, n’a toujours pas de décret d’application. Tout comme celle sur l’instauration d’un nombre minimum de soignants par patient hospitalisé, votée en janvier 2025. Un sort que ne connaissent pas les textes désirant réduire l’immigration ou raboter les prestations sociales. Chacun ses priorités.
mise en ligne le 5 juin 2026
Ellen Salvi sur www.mediapart.fr
Un non-lieu général a été ordonné par les magistrats parisiens en faveur des quatorze militants kanak de la CCAT, jusqu’alors accusés d’être à l’origine des violences qui avaient secoué l’archipel en mai 2024. « Une belle démonstration de ce qu’est un État de droit », pour leurs avocats.
Deux ans après les révoltes du 13-Mai en Nouvelle-Calédonie, un non-lieu général a été ordonné par les juges d’instruction parisiens en faveur des quatorze militant·es kanak de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), jusqu’ici accusé·es d’être les « commanditaires » des violences qui avaient explosé dans l’archipel du Pacifique à partir de mai 2024.
Plusieurs membres de ce mouvement à l’origine de la mobilisation indépendantiste contre le projet de dégel du corps électoral, dont le président du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), Christian Tein, avaient été mis·es en examen, puis placé·es en détention provisoire dans des prisons métropolitaines, à 17 000 kilomètres de chez elles et eux.
Dans l’ordonnance de non-lieu de 253 pages, consultée par Mediapart, les magistrat·es estiment qu’« il ne résulte pas de l’information judiciaire de charges suffisantes » contre les intéressé·es. « Il a été établi que les personnes mises en examen, et plus largement les personnes visées comme participant activement à la CCAT, ne les ont pas préparées [les violences – ndlr], écrivent-ils. Dès lors, il n’y a lieu à suivre de ces chefs contre quiconque. »
Cette décision est un véritable revers pour les autorités françaises, qui n’avaient cessé de criminaliser la structure militante, qualifiée d’« organisation de voyous qui se livre à des actes de violence caractérisés, avec la volonté de tuer » par le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc, et de « groupe mafieux qui veut manifestement installer la violence » par le ministre de l’intérieur et des outre-mer de l’époque, Gérald Darmanin, aujourd’hui ministre de la justice.
« Museler un homme politique »
Depuis 2024, la CCAT était en effet accusée de vouloir « déstabiliser les unités économiques, les administrations et les services de l’État » et d’avoir mis en place « une véritable logistique [...] par le recrutement et la mobilisation des émeutiers, le ciblage des objectifs et la collecte des moyens matériels (armes à feu, engins incendiaires, matériels de surveillance) et de communication (talkies-walkies, drones, comptes rendus de réunion, communiqués et transmission des instructions) ».
Or, « il a été démontré que les mobilisations décrites ne tendaient pas à prendre le territoire calédonien en attaquant l’État français par les armes, indiquent les juges instructeurs. Des organisations internationales ont été saisies, en particulier des comités de l’ONU, dans une perspective de sécession du territoire, de l’exercice d’un droit à l’autodétermination, non pour mettre en œuvre une violence collective de nature à porter atteinte à l’intégrité du territoire national ».
Et d’ajouter : « Il n’appartient en revanche pas au juge d’instruction de se prononcer sur la responsabilité de tiers, à raison de faits, propos ou agissements non visés aux réquisitoires, non plus que de se prononcer sur le bien-fondé ou la légitimité de la revendication des partis indépendantistes. »
Aucune de ces notes, aucun témoignage n’établit d’instruction, non plus que d’intention, de commettre un homicide à l’encontre des forces de
l’ordre, par l’emploi d’arme à feu comme par tout autre procédé.
Ordonnance de non-lieu
Pour chaque motif de mise en examen des militant·es de la CCAT, les magistrat·es se sont appuyé·es sur de nombreux témoignages, bornages et écoutes téléphoniques, déclarations publiques, supports informatiques. Mais « aucune de ces notes, aucun témoignage n’établit d’instruction, non plus que d’intention, de commettre un homicide à l’encontre des forces de l’ordre, par l’emploi d’arme à feu comme par tout autre procédé », concluent-ils dans leur ordonnance de non-lieu. Le parquet de Paris a dix jours pour faire appel. Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu.
À Nouméa comme à Paris, cette décision a été accueillie avec soulagement par les principaux intéressé·es et leurs avocat·es, qui s’étaient mobilisé·es pour que ce dossier explosif soit dépaysé à Paris en janvier 2025. « Nous avons parié que les juges d’instruction à Paris sauraient dire la vérité, prouver l’innocence de nos clients, et nous avons eu raison. Une belle démonstration de ce qu’est un État de droit », a réagi Me François Saint-Pierre, le conseil de Frédérique Muliava.
« La défense de Christian Tein salue le travail considérable des magistrats instructeurs parisiens qui viennent de lui rendre justice, ont également indiqué Mes Florian Medico, Pierre Ortet et François Roux, les conseils du président du FLNKS. Après un transfèrement de 17 000 kilomètres dans des conditions indignes, une détention provisoire de près d’un an loin des siens, des attaques politiques et des accusations mensongères, une défense pied à pied pour démontrer sa totale innocence, Christian Tein est totalement mis hors de cause, comme les autres mis en cause. C’est évidemment une très grande satisfaction, mais aussi le constat sidérant d’une action initiale qui a eu pour but de museler un homme politique. »
Benjamin König sur www.humanite.fr
Deux ans après la mise en examen de 14 militants pour leur prétendue responsabilité dans les révoltes de mai 2024 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la justice a prononcé un non-lieu général. L’une des mises en cause, Frédérique Muliava, se félicite d’une décision de « vérité et de justice ».
Alors directrice de cabinet du président du Congrès de Nouvelle-Calédonie, Frédérique Muliava avait été arrêtée en juin 2024 avec treize camarades, puis déportée en métropole avec six autres militants indépendantistes du FLNKS, dont Christian Tein.
Libérée sous contrôle judiciaire en mars 2025, elle avait été autorisée à retourner chez elle, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, en juin 2025. Elle réagit au non-lieu prononcé par la justice poour la mise en cause des 14 militants indépendantistes, deux ans après les révoltes de mai 2024.
Quelle est votre première réaction à cette annonce d’un non-lieu pour les 14 militants du FLNKS mis en cause en juin 2024 pour leur responsabilité dans les émeutes de mai 2024 ?
Frédérique Muliava : J’attendais cette nouvelle depuis le 16 avril, on savait que cela allait tomber. Je ressens un extraordinaire et immense soulagement après deux ans de combat judiciaire, et j’ai toujours pensé, comme mes camarades, que nos vieux (les ancêtres dans la culture kanak, NDLR) étaient avec nous. Ce n’est pas anodin que cela arrive en début de campagne pour les élections provinciales (prévues le 28 juin prochain, NDLR). C’est une affaire historique, qui s’inscrit dans l’histoire de notre peuple. Mais le combat n’est pas terminé.
Entendez-vous par là que vous pourriez demander réparation pour le préjudice subi ?
Frédérique Muliava : Bien évidemment, nous allons entamer des procédures. Nous avons été assaillis d’accusation, sans aucune présomption d’innocence, depuis le début. C’est une victoire de la vérité, de la justice et de la dignité. Mais il a fallu pour cela demander le dépaysement de l’affaire, ce qui démontre que les pratiques coloniales sont toujours en vigueur en Kanaky-Nouvelle-Calédonie et que la séparation des pouvoirs n’existe pas ici. Cette décision montre les limites de l’Etat de droit sur notre territoire. Je ne vise personne, mais cela démontre que le système judiciaire est perfectible.
Les principales élections, les provinciales, se tiendront le 28 juin prochain, est-ce que selon vous cette décision va avoir une influence sur la campagne, voire le vote ?
Frédérique Muliava : Cela va changer l’état d’esprit, bien sûr. C’est déjà le cas. Je m’étais retirée de la liste en raison de cette mise en examen, car je savais que la droite allait appuyer sur ce point. Ils vont devoir trouver autre chose !
mise en ligne le 5 juin 2026
Axel Nodinot sur www.humanite.fr
La police aux frontières suscite la peur chez les étrangers, qui représentent la moitié de la population du département. Depuis le lancement de l’opération Kingia, le 7 avril, ses agents redoublent de violence.
Ce dimanche 24 mai avait commencé tranquillement pour Samia (1). La jeune mère de famille sort dans les rues de Mtsapéré, quartier sud de Mamoudzou, lorsqu’elle tombe sur deux hommes vêtus du t-shirt de la police aux frontières (PAF) de Mayotte. Ils redoublent de zèle depuis le 7 avril et le lancement de l’opération « Kingia », l’énième chasse aux étrangers en situation irrégulière et aux logements informels dans le département.
Comorienne, Samia n’a pas vraiment peur, puisqu’elle a « déposé sa demande de papiers à la préfecture », ce qu’elle dit aux agents, et leur propose d’aller ou d’appeler chez elle pour le prouver. « Non », lance le policier en prenant son téléphone. Samia tente alors de s’enfuir, tombe par terre, comme le foulard sur sa tête, crie qu’elle a ses papiers mais est emmenée de force vers la voiture garée une rue plus loin.
Le tribunal administratif réclame la libération immédiate
C’est ce que l’on voit depuis la caméra placée sur le torse de l’un des agents, publiée pour prouver que l’interpellation s’est bien passée. Mais une autre vidéo amateur montre la suite, devant le véhicule de la PAF. « Laissez-moi récupérer mes enfants ! » hurle Samia en s’accrochant au toit et à la portière, avant que les policiers ne l’étranglent et lui assènent plusieurs coups de poing, devant les badauds choqués.
Une lèvre explosée, plusieurs hématomes, pas suffisant pour l’emmener à l’hôpital. La femme est placée en détention manu militari, et se voit frappée d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). « Elle m’a dit qu’elle avait du mal à se retourner, parce qu’elle a reçu des coups au ventre, alors qu’elle a subi une césarienne il y a deux ans, raconte Fahardine (1), acteur associatif qui l’a accompagnée. Elle a eu vraiment peur d’être expulsée et que son enfant soit placé dans une famille. »
La violence des policiers, qui n’apparaît pas dans leur rapport, est même désavouée par la justice. Consultée par l’Humanité, l’ordonnance du Tribunal administratif de Mayotte datée du lendemain juge « irrégulier » le placement en rétention de Samia et exige sa libération immédiate : « Ces éléments (du procès-verbal) sont manifestement incompatibles avec les pièces versées par l’intéressée, à savoir une série de photographies où il est constaté des hématomes importants (…) corroborés par un certificat médical de coups et blessures », conclu par « la prescription d’une ITT de 6 jours ».
« Depuis le début de l’opération, c’est la terreur »
Cette affaire, qui a fait beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux mahorais, illustre la violence de certains agents de la PAF. Les navires intercepteurs de cette dernière, sur le bras de mer qui sépare Mayotte de l’île comorienne d’Anjouan, ont provoqué la mort de plusieurs personnes, comme le révélait une enquête menée par plusieurs médias internationaux il y a quelques mois.
Sur terre, les policiers traquent les étrangers, parfois sans s’embarrasser du droit, et expulsent à tour de bras : « près de 1 700 éloignements exécutés », notait la préfecture de Mayotte dans son bilan du 29 avril, soit une vingtaine de jours après le lancement de « Kingia », qui suit « Wuambushu » en 2023 et « Mayotte place nette » en 2024. « Depuis le début de l’opération, c’est la terreur, certains se cachent, d’autres n’osent plus s’exprimer, explique Fahardine. La PAF se lâche complètement, ils prennent l’argent des occupants des maisons, font du trafic… En France, on s’indigne de l’ICE de Donald Trump, mais ici c’est pareil ! »
Sous couvert d’anonymat, un Mahorais membre de la PAF confirme ces agissements largement impunis. « Quand on les course et qu’on arrive à les choper, on les fracasse ! » lance-t-il à propos des bandes de délinquants qu’il appelle « cafards » et qui « se planquent dans les hauteurs » des villages pour caillasser ou racketter les habitants. Le jeune homme, qui travaille surtout à terre, avoue sans fard avoir volé « des mpangas (machettes), des chombos (couteaux typiques mahorais) » à leurs propriétaires après des contrôles.
Lors d’interceptions de kwassas, ces dangereux bateaux de passeurs qui emmènent sur la côte ouest de Mayotte des personnes venues des Comores, d’Afrique de l’Est ou des Grands Lacs, il n’est pas rare que leurs biens disparaissent. Mais le policier ne raconte pas tout.
Des policiers qui se croient au-dessus de la loi
Deux de ses collègues du GAO, le groupe d’appui opérationnel de la PAF qui a pour emblème un guépard, avaient été placés en garde à vue en septembre 2025 et suspendus par la police, fait rare qui augure de la gravité de leurs actes. Les deux hommes, après une soirée alcoolisée à Mamoudzou, avaient violé une jeune femme malgache. L’une de ses proches confie : « Une femme contrôlée par la PAF est une proie. Ce sont souvent des policiers qui se croient au-dessus des lois, ils draguent des femmes majeures et mineures et leur font ce qu’ils veulent. On en parle mais personne n’ose dénoncer. » « Ils les menacent d’expulsion si elles ne veulent pas leur accorder de faveurs sexuelles », ajoute Fahardine, qui évoque aussi des cas de « proxénétisme » sans que ces derniers ne soient prouvés.
Les agents de la police aux frontières subissent aussi les pressions des exécutants de la politique répressive qui est menée à Mayotte, motivés par le chiffre de décasages et de reconduites à la frontière. Alors que le département est le plus pauvre de France et que ses services publics sont à l’agonie – coupures d’eau plusieurs jours par semaine depuis des années, classes de primaire en rotation d’une demi-journée – après le cyclone Chido, l’État ne répond que par la force.
Et fait de l’île au lagon un laboratoire inhumain où sont testées des mesures chères à l’extrême droite, en témoigne la restriction du droit du sol par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin en août 2025, ou l’exception hypocrite des titres de séjour territorialisés, qui empêche les immigrés (environ la moitié de la population) de quitter l’île pour l’Hexagone.
Une véritable boîte de Petri pour la xénophobie, encouragée par les députées Estelle Youssouffa (Liot) et Anchya Bamana (RN). Quand l’une parle d’une « annexion migratoire comorienne », l’autre, en visite dans un camp indigne de migrants venus de la RDC, du Rwanda, de Somalie ou du Yémen, plaide pour un « mur de fer en haute mer avant que les kwassas n’arrivent ». Leur discours est relayé par des internautes excédés et des « collectifs de citoyens » qui bloquent les services de l’État depuis des mois. Contactées, ni la préfecture de Mayotte, ni la Direction territoriale de la police nationale n’ont donné suite.
(1) Les prénoms ont été modifiés.
mise en ligne le 4 juin 2026
Roger Martelli sur https://regards.fr/
En validant le principe de centres de rétention pour migrants hors de ses frontières, l’Union européenne entérine une victoire idéologique de l’extrême droite. Principes, valeurs et droits humains sont foulés aux pieds.
Ce lundi, le Parlement européen et le Conseil européen sont parvenus à un accord sur le nouveau règlement « Retour », porté au Parlement par François-Xavier Bellamy au nom du Parti populaire européen (PPE). Une entente pour durcir une politique migratoire jugée trop laxiste. L’extrême droite a imposé ses vues et la droite a confirmé sa porosité aux idées de fermeture et d’exclusion. Le temps du sursaut va-t-il enfin venir ?
Il aura donc fallu huit ans pour qu’advienne l’innommable. Dernier pilier du Pacte sur la migration et l’asile, le texte doit encore retourner au Parlement pour un dernier vote ainsi que dans les États-membres. Il prévoit notamment l’allongement des durées maximales de rétention à deux ans, des sanctions plus strictes pour les migrants refusant de quitter le sol européen, comme des saisies de documents d’identité, des durées d’interdiction d’entrée dans l’UE allongée à 10 ans, voire 20 ans – contre 5 ans actuellement.
Surtout, il prévoit la possibilité de hotspots dans des pays tiers. Concrètement, des migrants faisant l’objet d’une décision de retour pourront être transférés vers des centres situés hors de l’Union européenne, dans des États avec lesquels des accords auront été conclus comme le Rwanda, l’Ouganda ou l’Ouzbékistan. Des pays pour accueillir les indésirables, filtrer les entrées et accélérer les sorties, y compris celles des demandeurs d’asile : l’Europe ne se veut plus terre d’accueil, notamment pour les opprimés.
Depuis toujours, les migrants les plus pauvres se déplacent à l’intérieur de leurs frontières ou dans les pays les plus proches. Très peu changent de continent ; ceux qui entreprennent ce périlleux périple sont rarement les plus déshérités. L’Europe aura désormais la possibilité d’écrémer davantage. Telle est la manière dont les élites européennes envisagent de réduire les inégalités mondiales et de renforcer la douce harmonie qui caractérise les relations internationales aujourd’hui !
La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. Il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle.
L’extrême droite jubile, à l’image de Fabrice Leggeri, eurodéputé du RN et ancien directeur de la très controversée agence Frontex : « Nous reprenons le contrôle des retours », assène-t-il fièrement. Nous allons « révolutionner la politique européenne face à l’immigration illégale », claironne le vice-président du PPE, François-Xavier Bellamy. À noter que les partisans d’Édouard Philippe l’ont voté (contrairement à ceux de Gabriel Attal).
La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. L’Italie de Giorgia Meloni avait déjà mis en place le dispositif en direction de l’Albanie. Le Danemark, l’Autriche et l’Allemagne sont dans les starting-blocks pour conjuguer leurs efforts dans le même sens. Si la France rechignait ces dernières années, elle a hier déclaré par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Europe Benjamin Haddad que c’était une « bonne nouvelle » et « une avancée majeure. » Seule l’Espagne refuse en bloc la méthode.
À ce jour, la gauche dit majoritairement non à ce qui n’est rien d’autre qu’un recul de civilisation. Mais le Danemark de la première ministre Mette Frederiksen montre la fragilité d’un centre gauche séduit par l’idée d’une récupération des idées de protection nationale et d’autorité.
Alors que l’extrême droite est de plus en plus aux portes du pouvoir, il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle. La frontière délimite les contours d’un territoire de droits. Sa fermeture est un mythe : elle n’empêche pas les entrées ; elle ne fait que créer des clandestins et alimenter ainsi l’extension de zones de non-droit.
S’il est nécessaire de penser une régulation de migrations sans cesse croissantes, on se doit d’écarter l’idée qu’elle est possible à l’échelle d’un État, voire à celle d’un continent. Elle doit être pensée à l’échelle mondiale : la migration est un phénomène consubstantiel de l’existence humaine. Elle est l’effet d’une contrainte ou d’un désir et, parfois, la résultante des deux. Les migrations croissent aujourd’hui dans un contexte dominé, à toutes les échelles, par les inégalités et les incertitudes.
Toute politique qui prétend réguler les mouvements migratoires, tout en maintenant les mécanismes producteurs d’inégalité et en entretenant des logiques de puissance, est un leurre et même un facteur d’aggravation et de tension renouvelées.
mise en ligne le 4 juin 2026
Jean-Marie Harribey sur https://www.politis.fr/
La réponse du capitalisme à ses propres crises a échoué, en dépit de sa tentation libertarienne actuelle. Mais la gauche le sait-elle ?
Récapitulons : 1) Depuis plus d’un demi-siècle, le capitalisme mondial est confronté à un problème de valorisation du capital, dont le symptôme majeur est un affaiblissement continu des gains de productivité du travail, avec pour conséquence une croissance jugée insuffisante de la rentabilité moyenne. La raison profonde en est la conjonction inédite d’une double dégradation : celle des conditions du travail, qui est à la source de production réelle de valeur, et celle des conditions d’accès aux ressources sur une planète dégradée, celles-là mêmes qui fournissent la matière sur laquelle s’exerce le travail.
2) La riposte de la grande bourgeoisie ploutocrate mondiale à ces tendances fut le néolibéralisme, inauguré pendant la décennie 1970, dont les maîtres-mots étaient circulation sans entraves du capital, mise des États au service du respect de la concurrence des marchés et du droit des affaires au détriment de celui du travail, marchandisation du plus grand nombre possible d’activités, détricotant les services publics et privatisant les biens communs, et sauvetage des banques pour éviter la dévalorisation de leurs actifs.
3) Car le fer de lance de cette réponse néolibérale avait été la financiarisation de l’économie. Les avatars de celle-ci avaient amené régulièrement le monde au bord du collapsus : krach boursier général en 1987 et des valeurs technologiques en 2000, effondrement des subprimes immobiliers en 2007. Chaque fois, le krach venait des marchés de la dette privée au sein desquels les banques étaient tellement impliquées que l’arrêt du crédit asphyxiait les économies, obligeant les banques centrales à enfreindre temporairement leur orthodoxie monétaire. Le renforcement des fonds propres des banques (accord de Bâle III) pour mieux les réguler ressemblant à un sparadrap sur une plaie ouverte.
4) Une plaie qui s’élargit avec le développement accéléré du private credit (banque de l’ombre ou intermédiation financière non bancaire représentant la moitié des actifs financiers mondiaux). Il s’agit du crédit que des opérateurs privés s’accordent entre eux, échappant donc à toute régulation. Ce crédit n’est ni de la création monétaire ni des obligations émises sur le marché. C’est de l’épargne placée directement auprès d’investisseurs, notamment ceux qui surfaient hier sur les logiciels et aujourd’hui croient aux promesses de l’IA à coups de centaines de milliards de dollars (comme OpenAI). Et cela avec des participations croisées des capitaux investis dans le numérique où leurs propriétaires s’achètent entre eux leurs services (exemple : Netflix et Amazon). Leurs profits viennent moins de leur propre production que de la captation de rentes sur les marchés redistribuant la valeur réelle.
5) Personne ne sait quelles seront les véritables possibilités offertes par la révolution numérique. À la première crainte, le moindre défaut sur les dettes correspondant au private credit dans lequel les banques sont immergées engendrera un rush sur la liquidité. On connaît la suite.
6) Une suite programmée car les mauvaises conditions sociales et matérielles de création de valeur pour le capital sont toujours là sous-jacentes : peu de gains de productivité du travail et ruée sur les matières premières sur fond de guerres et de délitement de la démocratie.
7) La réponse du capitalisme à ses propres crises a donc échoué, en dépit de sa tentation libertarienne actuelle. Mais la gauche le sait-elle ?
mise en ligne le 3 juin 2026
Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
Les syndicats sont en congrès en ce mois de juin. La CGT et la CFDT doivent participer à l’élaboration de solutions pour tout ce qui met les travailleurs en tension : transformations de la société, baisse du pouvoir d’achat, montée du RN et bouleversements écologiques.
La CGT est en congrès et la CFDT s’apprête à tenir le sien mi-juin. Ce seront des moments pour les militants syndicaux de tenter de réfléchir à la façon de réduire l’écart entre l’ampleur des défis auquel le monde du travail est confronté (mutations liées à l’écologie, IA, néolibéralisme…) et le faible taux de syndicalisation (autour de 10% quand il était de 25% en mitan des années 70 et presque 50% au sortir de la guerre).
La montée de l’extrême droite occupe une bonne place dans les discussions syndicales. Comment lutter contre l’extrême droite lorsqu’elle progresse dans le monde du travail lui-même ? Il ne s’agit plus de savoir si le RN constitue une menace pour les travailleurs. Les positions défendues par l’extrême droite dans les entreprises comme dans les institutions et les attaques répétées contre les syndicats apportent déjà la réponse.
Une même inquiétude parcourt les centrales, celle de voir se développer dans le salariat une adhésion croissante à ces idées qui fracturent le monde du travail. Selon Harris, 23% des salariés proches d’un syndicat ont voté RN aux législatives de 2024. C’est certes 8 points de moins que l’ensemble des Français… Mais 23% tout de même !
La question devient stratégique. Quelle doit être la place du syndicalisme dans ce combat ? À la CGT, certains défendent l’idée que la lutte contre l’extrême droite impose d’assumer une intervention dans le champ politique et d’appeler à voter à gauche contre le RN – comme en juin 2024 quand la centrale syndicale soutint le Nouveau Front Populaire. Cette position est loin de faire l’unanimité, surtout vu la pluralité des candidatures à gauche. À la CFDT, l’organisation continue de refuser les consignes de vote tout en qualifiant désormais l’extrême droite de « danger réel et immédiat ».
La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales.
Mais le sujet ne se réduit pas à cet aspect. Les syndicats savent mieux que quiconque que l’extrême droite progresse et prospère sur le terrain de la colère sociale. Les salariés sont à l’os : cette phrase, que l’on entend dans les unions locales comme dans les permanences syndicales, résume une réalité devenue banale. Pour beaucoup, le salaire n’est plus synonyme de sécurité mais d’inquiétude. Travailler ne garantit plus de vivre correctement. La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution massivement entendue dans le débat public qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales ou en passant par des primes défiscalisées… ce qui peut sonner doux à l’oreille des travailleurs. Les syndicats sont sur tous les fronts.
Enfin, dans les congrès on parlera du travail lui-même, de ce que l’on fait toute la journée, de ce que l’on produit, de la manière dont on le produit, du sens qu’on lui donne. L’intelligence artificielle bouleverse déjà l’organisation de nombreux métiers. Les outils numériques transforment les tâches quotidiennes. Les méthodes managériales continuent d’intensifier le travail. Dans de nombreux secteurs, les salariés expriment un sentiment croissant de perte de sens. Les souffrances psychiques liées au travail explosent. Qui décidera de l’usage de l’IA dans les entreprises ? Comment garantir qu’elle améliore le travail plutôt qu’elle ne serve à attaquer les salariés ? Comment redonner aux travailleurs du pouvoir sur l’organisation de leur activité ? Comment discuter collectivement de ce qui mérite d’être produit et de ce qui ne le mérite plus ? L’écologie interroge elle aussi l’utilité de certaines productions. Autant de questions qui touchent au cœur même de l’activité syndicale.
L’histoire du mouvement ouvrier est celle d’une ambition démocratique : conquérir des pouvoirs et des libertés pour décider de sa vie. Face à l’extrême droite, les syndicats ont raison de réagir. Face à la stagnation des salaires, ils ont raison de se mobiliser. Face aux transformations du travail, ils ont raison de s’interroger. C’est souvent au travail que naissent les frustrations, les colères et les désillusions. Dans l’époque traversée par les bouleversements technologiques, sociaux et démocratiques, ces congrès ne seront pas un moment parmi d’autres.
mise en ligne le 3 juin 2026
Denis Sieffert sur www.politis.fr
Derrière son conflit avec le Hezbollah, le pays mène une guerre de conquête territoriale.
La prise de la forteresse de Beaufort par l’armée israélienne réveille deux fois l’histoire. Celle, lointaine, des croisades, et celle, beaucoup plus récente, de la première occupation israélienne au Liban, de 1982 à 2000. En hissant leur drapeau au sommet de ce château édifié au XIIe siècle par les croisés, les Israéliens semblent livrer une bataille d’un autre âge, quand la conquête d’un pic rocheux assurait aux conquérants une position inexpugnable. C’était avant les drones. Mais que nous dit aujourd’hui ce drapeau ? Officiellement, l’armée de Netanyahou traque le Hezbollah libanais. Et il n’y a pas de raisons de douter de la réalité de cet objectif quand les nuits des habitants du nord d’Israël sont toujours perturbées par les roquettes de la milice chiite.
La chasse au Hezbollah fait prétexte à une invasion du Liban que le gouvernement israélien voudrait sans doute définitive.
Mais il y a un autre message. C’est l’éternelle ambiguïté des guerres israéliennes. Derrière un objectif officiel, le pays mène toujours une guerre de conquête. Comme la tentative d’éradication du Hamas se révèle être une entreprise de reconquête de Gaza, la chasse au Hezbollah fait prétexte à une invasion du Liban que le gouvernement israélien voudrait sans doute définitive. Cela, c’est le non-dit absolu qui masque un projet colonial historique. N’oublions jamais la Bible dans le dessein sioniste. Dieu avait promis à Abraham un vaste territoire qui allait du « torrent » (le Nil) au « fleuve » (l’Euphrate), et qui embrasserait le Liban, la Syrie et l’Irak actuels. Israël mène au Liban une croisade.
La conquête du château de Beaufort, qui a jadis assuré le contrôle des chrétiens sur la route de Jérusalem, prend immanquablement une signification mystique. C’est un trait majeur du colonialisme israélien d’être d’essence religieuse, même quand il est le fait de mécréants qui ne savent pas l’histoire qu’ils sont en train d’écrire, et dans laquelle plusieurs discours se chevauchent. Beaufort, c’est aussi un retour sur un passé qui appartient à la tragédie que les Libanais n’en finissent pas de vivre. En juin 1982, l’armée d’Ariel Sharon avait déjà conquis cette place forte qu’elle avait dû céder vingt ans plus tard sous la pression internationale. « Pression internationale » : voilà des mots aujourd’hui bien désuets, n’en déplaise à Emmanuel Macron qui a demandé le 1er juin la convocation du Conseil de sécurité de l’ONU, comme si cette instance, paralysée par le droit de veto américain, était autre chose qu’un théâtre d’ombres pour lequel Netanyahou n’a que mépris.
Il y a quatre décennies, c’est l’Organisation de libération de Palestine de Yasser Arafat que l’armée israélienne pourchassait.
Mais l’évocation de 1982 donne tout son sens à la guerre actuelle. À l’époque, il n’y avait pas de Hezbollah. L’un des fondateurs du mouvement chiite libanais, Mohammad Hussein Fadlallah, fit un jour cet aveu : « S’il n’y avait pas eu d’invasion du Liban en 1982, il n’y aurait jamais eu de Hezbollah. » Il n’est pas inutile, parfois, de remettre l’histoire sur ses pieds, et le rapport de cause à effet dans son sens véritable. Il y a quatre décennies, c’est l’Organisation de libération de Palestine de Yasser Arafat que l’armée israélienne pourchassait jusqu’au château de Beaufort, puis à Beyrouth. Avant de « superviser » le massacre des civils palestiniens des camps de réfugiés de Sabra et de Chatila par les phalanges chrétiennes.
C’était bien avant le 7-Octobre. Le Hamas n’y était pour rien. Il n’y avait pas de prétexte islamiste. L’Iran était embourbée dans l’épouvantable guerre contre l’Irak de Saddam Hussein. Et ce que Sharon poursuivait, c’était la résistance palestinienne légitime, laïque, ancrée dans son refus de l’expulsion et des massacres de 1948. Et, d’une certaine façon, c’est toujours cette Palestine-là que Netanyahou veut détruire, tout en conquérant le Liban dont ses troupes occupent déjà 6 % du territoire, en rasant des villages, et en détruisant le riche patrimoine culturel comme s’il fallait anéantir la culture d’un peuple. Et en ayant tué déjà 3 200 habitants de cette région, tous promus « terroristes » pour mieux mourir.
Le sort du Liban se joue ailleurs, entre les États-Unis et l’Iran.
Face à l’ampleur de cette guerre, qui n’est que très secondairement une guerre contre le Hezbollah, la gesticulation onusienne de la France est hélas dérisoire. Le sort du Liban se joue ailleurs, entre les États-Unis et l’Iran. Téhéran demande que le retrait israélien du Liban fasse partie de l’accord global avec Washington. Pressé d’en finir avec une guerre qu’il a d’ores et déjà perdue, Donald Trump s’impatiente contre Netanyahou, nous dit la presse américaine. Mais l’invective téléphonique peut-elle suffire à faire plier un homme pour lequel la croisade libanaise revêt des enjeux idéologiques et personnels d’une autre importance ?
Adib Ajaka sur https://www.politis.fr/
Au Sud Liban, l’armée israélienne a rasé des villages entiers. Début mai, Yaroun a été effacé. Situé à quelques kilomètres de la barrière de séparation avec Israël, le village musulman et chrétien a été écrasé méthodiquement par les soldats israéliens. Le cœur en mille morceaux, Adib Ajaka, élu de Yaroun, nous écrit de Beyrouth, où il vit désormais.
Je ne veux pas écrire, ni plus parler de mon village. Je suis las de contempler les vieilles photos, de rembobiner le film des souvenirs. Fussent-ils les plus beaux, jamais je n’aurais imaginé qu’ils puissent devenir un jour cette corde qui m’enserre le cœur.
Je ne veux pas écrire sur Yaroun, car les mots ne l’ont pas protégé, ils n’ont pas repoussé les crocs des agresseurs. Et après tant de ruines, la parole elle-même est devenue élégie. Je ne suis pas en état d’accepter que Yaroun ait rendu l’âme.
Je ne veux pas écrire, peut-être parce que j’en suis incapable, parce que trop vaste est la langue pour expliquer ce que signifie être yarouni. Le secret de ce lien à une terre que l’on appelle al-Balad, « le village » ? Comme on tenterait d’expliquer le lien indicible à un père, une mère et aux siens.
Yaroun, premier de nos souvenirs, et notre demeure éternelle. Le cordon qui nous y relie ne s’est jamais rompu. Ce village nous aime et nous l’aimons. Nous l’aimons parce qu’il est notre refuge, une étreinte chaude.
Yaroun, le lieu où nous avons éprouvé la vie, où nous l’avons découverte. Comment raconter nos retours à la maison, enfants, couverts de boue après une journée passée à chevaucher des bâtons que notre imagination avait changés en chevaux lancés contre le vent ? Ou nos excursions vers le vieux bois, là où se dressaient des arbres dont il ne reste plus trace ? Nous y ramassions le bois sec, allumions un feu et attendions patiemment que des pommes de terre cuisent sous la cendre, nous livrant à ces jeux dont nous avions nous-mêmes inventé les règles.
La routine de la vie
Pourquoi parler de Yaroun ? Que signifierait, pour celui qui ne s’est jamais assis sur les marches de l’église, le fait d’en entendre parler ? Que peuvent signifier pour lui ces noms qui condensent un monde de souvenirs que seuls comprennent ceux qui les ont traversés ?
Comment expliquer le plaisir de cueillir des figues et des amandes, voire de les voler comme le font les enfants ? Les marches durant lesquelles on ramasse champignons et asperges ? Et comment expliquer tout ce que recèlent les noms de ces lieux : le virage d’Oum Hanna, la descente du cimetière, le cèdre d’Abou Michel, Aïn al-Assafir, Aïn Ram Jaghia, Doueir, la promenade de l’ouest et le thé de l’après-midi ?
Que vous importe l’histoire de ma maison, demeure de cinq générations, devenue poussière, et du citronnier qui ornait sa façade ?
Comment expliquer cet empressement à décorer notre église à Noël et à Pâques ? La procession de la Saint-Georges entre l’église et al-Khodr ? Le bonheur d’un enfant qui porte l’encensoir pour la première fois ? Est-ce que cela vous importe que je vous raconte comment, enfants, petits, nous nous perdions dans les ruelles des vieux quartiers ? Comment nous passions d’un toit à l’autre des maisons accolées, et nos tentatives pour construire une cabane dans le vieux chêne afin de nous protéger de la chaleur du zénith ?
Que vous importe l’histoire de ma maison, demeure de cinq générations, devenue poussière, et du citronnier qui ornait sa façade ? Me revient l’odeur de ma grand-mère, de son pain, le saboun baladi [savon à l’huile d’olive fabriqué à la main et cuit au chaudron, N.D.L.R.], l’odeur du blé bouilli, et la danse du tamis entre ses mains qui n’ont jamais goûté le repos.
Nous avons perdu ce que nous étions. Nous avons perdu dans cette guerre ce que nous pensions immuable. Nous avons perdu nos souvenirs, des plus simples aux plus intimes, et nous avons perdu la routine de la vie, sa belle monotonie.
Dans chaque maison du quartier, nous avions un souvenir. Nous nous connaissions par cœur. Si la vie nous éloignait, il suffisait de nous retrouver pour que tout reprenne comme si nous ne nous étions jamais quittés. Comment expliquer qu’un rien éveille en moi la nostalgie ? Ces choses dont je réalise soudain les liens secrets avec ma terre. L’odeur du café, le son d’une cloche d’église lointaine, un figuier au bord du chemin ou même une chanson… prêts à enfoncer une porte de mémoire.
Bien qu’ayant vécu une grande partie de ma vie à Beyrouth, ce qui a façonné ma conscience et mes premiers traits, ce sont les ruelles de Yaroun, sa nature, son église, l’appel de son muezzin et la douceur de son ciel. C’est peut-être pour cela que je ne veux pas écrire sur Yaroun. Parce que l’écriture pousse à croire que la chose est devenue souvenir, ce que je ne peux pas admettre. Yaroun reste pour moi cette maison où l’on rentre à la fin du jour. Et chaque fois que je la nomme, je la cherche comme une chose que l’on vient d’égarer, jamais comme celle que l’on sait disparue.
mise en ligne le 2 juin 2026
Carine Fouteau sur www.mediapart.fr
Face aux célébrations des supporteurs du PSG après la finale de la Ligue des champions, aux baignades en pleine canicule précoce dans la capitale et à la culture des free parties, médias et politiques criminalisent la jeunesse, au détriment de son avenir… et du leur.
Un pouvoir apeuré par la jeunesse au point de la réprimer quand il la juge trop bruyante en dit long sur son état de décrépitude. Qu’elle célèbre la victoire du PSG, qu’elle se baigne pour tromper la canicule, qu’elle se regroupe pour danser gratuitement : plutôt que de sécuriser la joie, l’exécutif organise le chaos.
Car, oui, des violences ont émaillé la soirée du 30 mai 2026 après et avant même les tirs au but de la finale de la Ligue des champions. Certes, il existe des dangers à plonger dans le canal Saint-Martin, à Paris, toujours pollué malgré les millions déversés pour les Jeux olympiques et paralympiques de 2024 ; oui, encore, les free parties ne sont pas des rassemblements d’enfants de chœur et, parfois, il arrive des accidents, d’autant plus évitables qu’ils sont pris en charge.
Mais que fait l’État, si ce n’est souffler sur les braises et criminaliser la jeunesse, surtout quand elle n’est ni bourgeoise ni blanche ? « Voilà une classe qui se tient sage », disait un policier aux lycéen·nes de Mantes-la-Jolie contraint·es de se mettre à genoux, pendant plusieurs heures, après une manifestation, en décembre 2018, soit quelques mois après l’élection d’Emmanuel Macron.
On se rappelle aujourd’hui cette image effroyable, tant tout semble fait, encore et toujours, pour étouffer une génération, abandonnée à son sort, malgré les répercussions du covid et les obstacles obstruant son avenir, en termes de santé, de précarité et de catastrophe climatique.
Alors que les roulements de tambours de l’élection présidentielle de 2027 commencent à se faire entendre, il faut refuser de s’habituer au bruit médiatico-politique, désormais systématiquement cadré par les préjugés d’extrême droite. Depuis le « back to back » du PSG, la haine raciste ciblant, plus ou moins ouvertement, les jeunes des quartiers populaires suinte de partout.
Un dispositif policier qui fabrique de la violence
Sur RMC, chaîne détenue par le milliardaire Rodolphe Saadé, Jordan Bardella, patron du Rassemblement national (RN), qui prétend aux plus hautes fonctions de l’État, exulte lundi 1er juin : « Nous avons vu en plein Paris des scènes de quasi-guerre civile. » « Et je dis aux Français : réveillez-vous, parce que dans quelque temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements », ajoute-t-il, fustigeant « des comportements de prédateurs ».
Par-delà les médias du milliardaire Vincent Bolloré, Le Figaro est au diapason, dans un article titré « Pillages, attaques de policiers, agressions en cascade : comment la France a replongé dans une nuit ensauvagée », où il est question de « hordes entières » ayant « répondu à l’appel du tam-tam des boucles WhatsApp lancé depuis les cités voisines ».
Sur le service public, en l’occurrence France Info, le député Les Républicains (LR) Philippe Juvin dénonce « l’ensauvagement, avec des tas de gens qui détestent la France ».
Toute la journée de dimanche, les condamnations des violences ont saturé les plateaux télé et radio, jusqu’à l’autre bord politique, où la crainte d’être taxé de laxisme l’emporte sur les mises en cause du maintien de l’ordre à la française.
Venu vendre, au « Grand Jury » de RTL, le « contrat patriotique » proposé dans son livre, l’eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann, lui aussi candidat putatif à l’élection présidentielle 2027, juge « insupportable » cette « minorité de casseurs qui vient polluer la fête », tandis que, sur LCI, le député socialiste Jérôme Guedj tance des « crétins décérébrés ».
Pas un mot, en revanche, sur les failles d’un dispositif policier qui, en France plus qu’ailleurs, fabrique inébranlablement de la violence, au lieu d’aider à prévenir les affrontements. En l’absence de fan zone organisée samedi soir, dans Paris, par les pouvoirs publics, comment s’étonner que la jeunesse occupe l’espace public et déferle dans les rues pour célébrer la victoire et faire la fête ? Le temps n’a pourtant pas manqué pour se préparer à l’éventualité d’une victoire – ou d’une défaite.
Des charges de CRS, gazant à tout-va des familles jusque dans le métro, à la montée en tension régulière orchestrée par le parquet de Paris qui, dès le 28 mai, anticipe des « débordements violents » et des « comparutions immédiates », le refus de l’exécutif de penser les événements de masse autrement que sous un prisme répressif produit nécessairement des résultats dommageables pour tous et toutes.
Et il est surprenant d’entendre le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, après qu’il a évoqué une soirée « globalement sous contrôle », se féliciter de l’interpellation de plus de 800 personnes, comme s’il s’agissait d’un trophée.
L’aveuglement de l’exécutif
De manière symbolique, le déchaînement de haine suscité par les baignades en pleine canicule à Paris, sur les berges du canal Saint-Martin, d’une jeunesse populaire racisée raconte tout autant le vertige d’un espace médiatique, comparativement moins indigné par la virée violente des ultras de l’OGC Nice quelques jours plus tôt au même endroit.
Le recours aux forces de l’ordre fouillant des groupes d’adolescents en maillot de bain traduit aussi, en creux, l’aveuglement d’un exécutif, qui choisit l’interdiction et la manière forte, plutôt que de chercher à répondre au besoin de fraîcheur et d’amusement d’une génération emmurée dans le béton. Et cela, à un moment où le climat s’enflamme, sans que rien ne soit fait pour l’empêcher.
Même si la bataille de la triangulation est perdue d’avance, les électeurs et électrices préférant toujours l’original (d’extrême droite) à la copie (centriste), le « choc d’autorité » auprès de la jeunesse est assumé par le gouvernement.
En témoigne le projet de loi Ripost (pour « réponse immédiate aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens ») adopté au Sénat, bientôt examiné à l’Assemblée, véritable défouloir sécuritaire qui vise à étendre les pouvoirs des policières et policiers municipaux et à élargir le recours aux amendes, alors que déjà les verbalisations abusives se multiplient dans les quartiers populaires.
En avril 2025, le Défenseur des droits s’alarmait de ces pratiques en région parisienne, à la suite de la publication d’une étude menée par les chercheuses Aline Daillère et Magda Boutros.
Sur la base de l’examen de procédures judiciaires et de conduites d’entretiens, il ressortait de ces travaux que l’objectif d’« éviction d’indésirables » de l’espace public, pour reprendre l’expression utilisée par l’institution policière, ciblait « une population précise : des jeunes hommes précaires issus de l’immigration post-coloniale, principalement subsaharienne, occupant collectivement l’espace public à proximité immédiate de leur domicile ».
Mécanique liberticide
Et, pour ce qui est de la pénalisation de la fête, ce n’est pas tout, puisque le projet de loi Ripost entend renforcer la législation empêchant l’organisation de rave parties dans un crescendo ininterrompu depuis l’amendement de Thierry Mariani (alors UMP, désormais RN) il y a vingt-cinq ans.
Le dernier teknival, qui a réuni gratuitement plusieurs milliers de fêtard·es sur un terrain militaire près de Bourges, n’a fait que conforter le ministre de l’intérieur dans sa « détermination à mieux réprimer ce type d’organisation sauvage, que nos concitoyens ne comprennent pas ».
Face au déni d’une joie non lucrative, des acteurs et actrices de la scène techno ont signé une tribune publiée dans Télérama, regrettant un texte qui pourrait « restreindre durablement le droit de se rassembler, d’organiser, de circuler, de danser. En bref, de se retrouver entre amis, entre passionnés, entre humains ».
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la défense des libertés publiques dans un État de droit. « La fête libre, rappellent-ils, traverse les générations, les milieux, les territoires. Elle rassemble des gens qui n’auraient jamais eu de raison de se croiser ailleurs. Elle produit de la solidarité, de l’art, des communautés. Elle façonne le vivre-ensemble. Aujourd’hui exprimée depuis plus de trente ans dans notre société sous la forme des free parties, elle porte une culture qui a su s’organiser, structurer ses propres règles, créer ses propres dispositifs de santé et d’entraide afin de répondre d’elle-même à ses besoins. »
La mécanique liberticide est connue : « Pousser la fête encore davantage dans la clandestinité aggrave exactement ce que l’on prétend combattre. Les associations de réduction des risques perdent l’accès au terrain. Les participants n’appellent plus les secours. Les organisateurs ne peuvent plus coopérer avec les autorités. Les risques ne disparaissent pas. Ils se cachent », alertent-ils.
Le danger ne vient ni de la fête ni d’une jeunesse, quelles que soient ses origines sociales ou raciales, qui ne demande pas l’impunité mais le respect. Il vient de celles et ceux, en responsabilité, qui choisissent sciemment la répression contre la sécurisation, la marginalisation contre la santé.
Les corps qui fêtent une victoire sportive, dansent ou se baignent ne devraient pas être érigés en ennemis. Alors que des politiques publiques constructives existent pour organiser des rassemblements massifs et festifs, alors que des outils de dialogue ont pu être expérimentés, y compris en France, l’exécutif considère sa jeunesse – son avenir – comme une menace. Ce faisant, il se constitue lui-même en menace, pour la démocratie.
mise en ligne le 2 juin 2026
Axel Nodinot sur www.humanite.fr
L'Unicef, Human Rights Watch, Médecins du monde et la Cimade alertent sur les conséquences de l'opération Kingia sur les enfants de Mayotte. Daniel Gros, référent de la Ligue des droits de l'Homme sur l'île, enrage de cette situation inhumaine entretenue par l'État français.
La police aux frontières (PAF) de Mayotte est-elle plus violente qu’auparavant ?
Daniel Gros : On sait très bien que la police abuse parfois de ses prérogatives. J’ai entendu parler de brutalité, de harcèlement permanent, et de vols, par exemple des téléphones au centre de rétention administrative (CRA). Mais l’essentiel, c’est que les gens sont contrôlés en permanence, du moins la population noire.
Désormais, la PAF a embauché des locaux pour qu’ils soient capables de repérer les personnes susceptibles d’être sans papiers. Mais il arrive que des Français, Mahorais, qui n’ont pas de papiers sur eux, soient envoyés aux Comores !
Ils doivent ensuite se faire envoyer leur passeport par la famille et reviennent avec. Les gens sont arrêtés sur la voie publique et embarqués dans un bateau dans les 15 heures, avec rien d’autre que ce qu’ils ont sur eux. C’est d’une violence inouïe, permanente, et il n’y a plus aucun lieu d’accalmie, puisque depuis la loi de refondation Mayotte (promulguée en août 2025 – NDLR), ils ont même le droit de rentrer dans les domiciles. La loi prévoit qu’il faut l’accord du procureur, mais on sait ce qu’il en est.
Quatre organisations alertent sur les atteintes aux droits de l’enfant. Quelle est la situation sur place ?
Daniel Gros : Les contrôles sont partout : sur les routes, les voies qui mènent à l’hôpital, à la préfecture, et aux abords des écoles. Je suis intervenu une fois pour une jeune fille qui a été interpellée en sortant de son bac blanc. La jeune fille, qui venait d’avoir 18 ans, a été expédiée immédiatement aux Comores.
Je suis absolument révolté, c’est comme si nous étions gouvernés par le père Ubu dans la pièce de théâtre d’Alfred Jarry. Quelle famille française pense que son enfant de 18 ans n’est plus un enfant ? Quel député a réfléchi sur les effets de la réduction du droit du sol sur un enfant né à Mayotte qui, à 18 ans, est contrôlé dans la rue quand il va à l’école, interpellé, placé au CRA, mis dans un bateau et n’a plus personne à l’arrivée aux Comores ?
Personne n’a réfléchi, ni même le Conseil constitutionnel qui a avalisé cette horreur. La France applique une telle politique inhumaine. Alors qu’elle s’honore devant toutes les tribunes internationales d’être la patrie des droits de l’Homme… Ils sont des dizaines d’enfants par jour à vivre ce calvaire. Et la préfecture ne prend même pas la peine de me répondre, ni davantage au Défenseur des droits alerté. C’est d’une gravité inimaginable.
Vous aviez écrit une tribune sur le camp de migrants africains à Tsoundzou 2. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Daniel Gros : Cette tribune est encore valable puisque rien n’a évolué. On refuse qu’ils soient quelque part, on les agresse, on les harcèle. Et personne ne veut trouver de solution humanitaire. Rappelons que Mayotte n’est pas considérée par l’Etat comme un territoire français à part entière. À tel point que les demandeurs d’asile, qui ne viennent pas par plaisir mais parce qu’ils sont en danger de mort dans leur pays, sont abasourdis par l’état économique de ce territoire.
Mais la promesse de la France à Mayotte reste : « On va vous débarrasser des Comoriens parce qu’ils sont la cause du sous-développement ». Tant que les Mahorais l’accepteront, ce sera toujours un territoire français remis aux calendes grecques. En 2023-2024, devant l’afflux de migrants dans le camp de Cavani, la population avait bloqué les routes pendant plus de cinq semaines.
La France a donc commencé à transférer des demandeurs d’asile dans l’Hexagone. C’était possible. Même Monsieur Darmanin, qu’on ne connaissait pas sous ce visage humaniste, a dit que son travail était de protéger ces gens qui avaient des droits. Mais à l’époque, les demandeurs d’asile mettaient un mois ou deux à obtenir leur récépissé de demande d’asile. Maintenant, il leur faut plus d’un an, pendant lequel ils n’ont aucun droit, aucune ressource, aucun lieu, à part une pré-demande d’enregistrement. À Mayotte, tout est un scandale humanitaire.
mise en place le 1er juin 2026
Roger Martelli | sur www.regards.fr
La possibilité de voir le Rassemblement national accéder à l’Élysée constituera l’un des enjeux centraux de l’élection présidentielle. Comment l’en empêcher ? En dénonçant ses projets, bien sûr, mais surtout en lui opposant une perspective politique capable de susciter l’adhésion d’une majorité.
Les sondages vont rythmer les prochains mois. À ce jour, tous ou presque donnent le RN gagnant. Son accession au pouvoir est-elle devenue inéluctable ? Les rendez-vous se multiplient pour l’empêcher. Ce samedi à Montreuil s’est réunie la Coalition des Résistances Artistiques, Culturelles et Scientifiques (CRACS) contre l’extrême droite. Des centaines d’intellectuels et artistes se sont retrouvés pour débattre de la stratégie à opposer à cette percée qui n’est pas un phénomène hexagonal, mais continental voire planétaire.
Cette poussée est le résultat d’une construction de quelques décennies. Elle a permis au Rassemblement national de devenir la seule organisation politique qui, en France, mérite le qualificatif « d’attrape-tout ». Car il ne s’attache pas à un segment de la société, à un courant d’idée ou à un thème, mais vise et touche d’ores et déjà la société tout entière. Sa force tient à ce qu’il s’est totalement immergé dans un air du temps, dominé par le sentiment que les sociétés ont refermé la phase entamée entre les années 1930 et 1945, celle que l’on nomme l’État-providence et que le monde n’est plus régi par l’équilibre des puissances.
De cette instabilité naissent les sentiments d’inquiétude et de peur, la conviction d’être abandonné et la montée d’une colère, diffuse ou apparente, qui tourne au ressentiment, contre des responsables davantage que contre un système. À cette intrication de troubles, l’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. En cause, la perte d’identité, le déclin de l’autorité, la dépendance de la nation, la prolifération des parasites, du haut comme du bas, des élites comme des immigrés. Pour y remédier, le RN exalte la protection par la préférence nationale et par la clôture, la sécurité par l’autorité et la sévérité, l’indépendance par le retour à l’identité perdue. La force de l’extrême droite est avant tout dans un récit qui raconte le monde, qui parle de la France et qui suggère les contours d’une société qui, en revenant à des valeurs perdues, retrouvera l’unité et la tranquillité que les dominants d’hier ont altérées.
L’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble de ses thèmes : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche.
Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble des thèmes développés par l’extrême droite, avec la totalité de son programme, au demeurant bien flou : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche. On peut ne pas être raciste – et même être tolérant –, ne pas être fascisant et voter pourtant à l’extrême droite. Pourquoi ? Pour dire l’exigence d’une rupture et l’espoir d’un sursaut national.
Il faut bien sûr contredire chaque pièce de l’argumentaire néfaste, mais il convient avant tout de déconstruire le récit global, celui qui nourrit les imaginaires et qui, in fine, oriente les choix des individus. Et cette déconstruction sera d’autant plus efficace qu’elle s’appuiera sur une construction franchement alternative, sur un récit aussi cohérent qui met au centre, non pas le repli sur soi mais l’émancipation. En bref, une manière innovante et radicalement progressiste de remédier à la peur et au déclin, aux difficultés de la vie et au besoin d’avenir.
Très souvent, on évoque les leçons du Front populaire. Le fascisme menaçait et un Front s’est constitué contre lui en 1934-1935. Il lui donna en France un coup d’arrêt. Sa formation était une exigence profonde venue du bas, résolument antifasciste et populaire. Il fut le résultat d’une conjonction, jusqu’alors absente, entre un mouvement social exceptionnel et un rassemblement politique qui semblait pourtant impossible au début de 1934.
Le Front populaire s’adossait aussi à une grande espérance, celle de la « République démocratique et sociale » que voulaient les communards de 1871. Le Front fut antifasciste, mais sa visée se condensait dans un mot d’ordre simple, « le pain, la paix, la liberté », qui disait à la fois ce qu’il fallait concrètement faire et la société que l’on devait atteindre pour le réaliser. Le Front populaire déconstruisait et disait ce qu’il voulait construire. L’exigence est toujours là.
mise en ligne le 1er juin 2026
Editorial sur https://afriquexxi.info
Une étude du German Institute for International and Security Affairs, paru le 13 mai, vient redire ce que tout le monde sait déjà : les Émirats arabes unis (EAU) alimentent de nombreux conflits, en particulier en Afrique, au mépris du droit international et tout en maniant la langue de bois. Ils sont devenus « l’un des acteurs extérieurs les plus agressifs dans les conflits africains », estiment les auteurs Gerrit Kurtz Wolfram Lacher et Stephan Roll. Malgré les dénégations d’Abou Dhabi, son implication directe est certaine en Éthiopie, en Libye, en Somalie et au Soudan.
Comme Afrique XXI le rappelait à l’occasion de la troisième année de guerre au Soudan, les EAU soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », accusés d’actes de génocide par l’ONU, notamment lors de la bataille d’El Fasher. L’émirat se sert de plusieurs pays pour acheminer des armes, dont le Tchad, l’Éthiopie et le port de Berbera au Somaliland – avec qui il entretient des relations très étroites. « En Éthiopie, le gouvernement d’Abiy Ahmed s’est appuyé sur des drones des Émirats arabes unis pour repousser une offensive des rebelles tigréens à l’automne 2021 », relève l’étude allemande. Cette guerre au Tigray a fait l’objet d’un véritable nettoyage ethnique. Des camps d’entraînement pour les FSR ont par ailleurs vu le jour à Benishangul-Gumuz, dans l’ouest de l’Éthiopie. En Libye, les EAU entretiennent une guerre civile en soutenant le maréchal Khalifa Haftar contre le gouvernement internationalement reconnu de Tripoli. Les EAU financent aussi des forces armées au Somaliland et au Puntland, deux régions somaliennes en crise avec Mogadiscio. Ils sont également impliqués au Yémen.
Excepté dans ce dernier pays, Abou Dhabi n’a pas déployé de troupes, mais intervient par l’intermédiaire de proxys, et procède « au recrutement de combattants et de mercenaires étrangers, à leur transport sur les champs de bataille ou à leur déploiement pour un soutien logistique ». L’une des lignes idéologiques permanente semble être la lutte contre les soutiens aux frères musulmans. Mais, souligne l’étude, sa proximité avec d’autres groupes islamistes demeure ambiguë.
Les objectifs recherchés par l’émirat ne sont pas très clairs. Mais ils incluent l’influence régionale et internationale, afin de contrer l’Iran et l’Arabie saoudite – et son retrait inattendu de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, début mai, dominé par l’Arabie saoudite, va dans le même sens –, et certains intérêts économiques avec le déploiement de ses entreprises phares tels que DP World et AD Ports Group. Ces dernières sont présentes au Sénégal, en Tanzanie, au Mozambique, en Angola et en Égypte. « Pour les Émirats arabes unis, ces corridors sont également essentiels car ils garantissent un accès à long terme aux ressources stratégiques et aux routes commerciales », estime l’étude. L’émirat s’enrichit par ailleurs en profitant de l’exportation et de la contrebande d’or provenant de zones de conflit – des faits qui ont notamment été documentés au Soudan dans cette grande enquête du New York Times.
Abou Dhabi n’est pas à une contradiction prête et participe régulièrement à des médiations tout en entretenant les conflits concernés par les pourparlers. L’émirat, qui nie systématiquement son implication malgré les preuves qui s’accumulent, s’ingère par ailleurs dans la rédaction des rapports internationaux pour s’assurer que son nom n’apparaisse jamais. Ce fut le cas par exemple pour la résolution européenne du 27 novembre 2025 (« Escalade de la guerre et de la catastrophe humanitaire au Soudan ») : la mention, proposée par les groupes de gauche, a été refusée par l’European People’s Party, soutenu par l’extrême droite. Ce groupe politique réunit des partis du centre, du centre droit et de la droite d’inspiration démocrate chrétienne et libérale-conservatrice. On y retrouve en particulier Les Républicains, parti français dirigé par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau.
Bruno Retailleau a été nommé au ministère de l’Intérieur par Emamnuel Macron en septembre 2024, et maintenu à ces fonctions (sous trois Premier ministre) jusqu’à sa démission treize mois plus tard. Durant un an, ses prises de paroles ont stigmatisé les plus fragiles, en particuliers les personnes en exils, affirmant que « l’immigration n’est pas une chance pour la France » et durcissant les conditions d’accès à la nationalité française. Plus récemment, il a demandé à mettre « au ban des nations européennes » l’Espagne, qui vient de procéder à la régularisation de 500 000 travailleurs clandestins.
Ménager ainsi un pays avec lequel la France entretient un « partenariat stratégique » (dixit l’Élysée), renforce l’impunité et contribue à la plus grave crise humanitaire du monde : 200 000 morts et 14 millions de déplacés. L’étude rappelle que « cela a également conduit à un nombre croissant de réfugiés soudanais arrivant en Europe par la Méditerranée ». En Italie, « le nombre et la proportion de ressortissants soudanais a doublé entre 2024 et 2025 (...). En Grèce, les réfugiés soudanais [constituent] la deuxième communauté la plus importante en 2025 ». Les EAU sont par ailleurs les premiers acheteurs d’armes françaises. Certaines se sont directement retrouvées au Soudan, comme l’a dévoilé Amnesty international.
Les EAU redoublent ainsi d’efforts afin « d’exercer une influence politique en Europe – y compris auprès des populistes de droite, des partis d’extrême droite, et [en soutenant] les réseaux diffusant de la désinformation », poursuivent les auteurs. Ils estiment que les pays de l’Union européenne devraient revoir leur position, et envisager enfin des sanctions contre la pétromonarchie.