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mise en ligne le 8 juin 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
À Saint-Denis, Jean-Luc Mélenchon a démontré que la bataille des idées reste son terrain de prédilection. Reste à savoir si le chef insoumis saura prolonger cette séquence de hauteur politique sans retomber dans les travers qui limitent depuis longtemps sa capacité de rassemblement.
Aucune autre force politique à gauche n’est aujourd’hui capable de mobiliser avec une telle intensité. À Saint-Denis, dimanche dernier, Jean-Luc Mélenchon a offert une démonstration de force dont peu de responsables politiques français seraient capables.
Alors que ses concurrents de gauche cherchent encore leur ligne, leur candidat ou leur espace politique, le chef des Insoumis continue d’occuper le terrain. Celui des médias, bien sûr, mais aussi celui des idées. Le choix de Saint-Denis n’avait rien d’anodin.
Dans cette ville chargée d’histoire, où se croisent héritage populaire et mémoire nationale, Mélenchon a voulu mettre en scène sa vision de la France. Une France qu’il décrit comme profondément transformée et qu’il invite à regarder telle qu’elle est devenue plutôt que telle qu’elle était.
Au cœur de son discours figurait son concept de « nouvelle France », longtemps source de malentendus et de polémiques. Cette fois, le propos apparaissait plus lisible. Il ne s’agissait pas d’opposer deux peuples ni de provoquer pour susciter le débat médiatique, mais de rappeler une réalité : la France de 2026 n’est plus celle de 1958. La société a changé dans sa composition, dans la place qu’y occupent les femmes, dans son niveau d’éducation, dans ses structures familiales, dans son rapport au travail comme à l’autorité.
Face aux discours nationalistes qui présentent la nation comme un héritage figé qu’il faudrait protéger contre les menaces extérieures, Mélenchon a défendu une conception républicaine de l’appartenance nationale. Les drapeaux tricolores étaient omniprésents. Le slogan « On est chez nous », traditionnellement associé au RN, était même repris pour signifier non l’exclusion mais l’appartenance commune à la République.
Une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp.
Depuis des années, une partie de la gauche a abandonné le terrain du récit national à ses adversaires. Mélenchon considère cette erreur comme l’une des causes profondes de son affaiblissement. Le rassemblement de Saint-Denis a aussi montré un visage plus maîtrisé du leader insoumis. Un Mélenchon préférant la démonstration intellectuelle à la polémique permanente, le récit politique à l’invective.
Reste à savoir si cette séquence marque une évolution durable ou simplement une parenthèse dans une trajectoire souvent rythmée par les affrontements et les controverses. Car le véritable obstacle qui se dresse devant lui n’est plus la conquête de son camp. À la fin de son meeting, Jean-Luc Mélenchon s’est adressé à toute la gauche. « La primaire est finie », a-t-il lancé, invitant les autres forces à rejoindre ce qu’il présente comme la dynamique centrale du moment.
En s’appuyant sur ses 300 000 parrainages citoyens et sur la puissance de son organisation, il s’est en quelque sorte proclamé vainqueur de la compétition interne. Le problème est que cette démonstration de force peut aussi être perçue comme une mise sous tutelle. Beaucoup à gauche y verront moins une main tendue qu’une injonction à se ranger derrière lui.
Or la présidentielle ne se gagnera pas avec le seul noyau militant des Insoumis. Rassembler toute la gauche constitue déjà un défi considérable. Rassembler au-delà, dans l’hypothèse d’un second tour face à l’extrême droite, en est un plus grand encore. C’est sur cette question que Jean-Luc Mélenchon est désormais attendu.
Personne ne doute plus de sa capacité à mobiliser. Personne ne conteste sérieusement sa place centrale dans la gauche actuelle. Mais une élection présidentielle ne se remporte pas en dominant son propre camp. Elle se gagne en construisant une majorité. Et c’est précisément cette capacité à élargir, à rassurer et à fédérer qui demeure aujourd’hui la principale inconnue de l’équation Mélenchon.
mise en ligne le 8 juin 2026
Tom Demars-Granja sur www.humanite.fr
Sam Fahed Abu Haykal, nourrisson palestinien âgé de 7 mois, a été tué sous les yeux de sa famille, par un tir de l’armée d’occupation israélienne, vendredi 5 juin. Deux jours plus tard, face au tollé causé par cet énième crime commis dans le cadre de la colonisation de la Cisjordanie, Tel-Aviv a annoncé l’ouverture d’une enquête.
L’armée israélienne poursuit le nettoyage ethnique entamé dans les territoires palestiniens occupés. Dans ce cadre, le meurtre par balle d’un nourrisson palestinien de sept mois et les blessures infligées, vendredi 5 juin, à ses parents par des soldats, près de Hébron (Cisjordanie), apparaît comme un énième crime commis par les forces d’occupation.
Reste que Tel-Aviv tente de conserver – malgré un génocide commis à Gaza, la colonisation de la Cisjordanie occupée et des bombardements à répétition sur ses pays voisins – un semblant d’image d’État fréquentable au sein de la communauté internationale. L’armée israélienne a ainsi annoncé, dimanche, avoir ouvert une enquête sur la mort de Sam Fahed Abu Haykal et les blessures de ses parents, après avoir prétexté que des soldats avaient réagi face à un véhicule ayant accéléré en leur direction. Comme si ces « mauvaises impressions » et « erreurs » sur des « civils non impliqués » n’étaient pas légion.
« Des tirs ont immédiatement été ouverts sur la voiture »
S’appuyant sur les témoignages des secouristes dépêchés vendredi dans le quartier de Tel-Rumeida à Hébron, le ministère palestinien de la Santé a annoncé que les forces d’occupation israéliennes ont ouvert le feu sur le véhicule de la famille Abu Haykal en plein jour et alors que cette dernière avait suivi leurs instructions. « Le soldat m’a fait signe de m’arrêter, alors j’ai complètement immobilisé le véhicule et j’ai levé les mains sur le volant, a rapporté Fahed Abu Haykal, le père du nourrisson. Des tirs ont immédiatement été ouverts sur la voiture. »
Une balle lui a traversé la main avant d’atteindre son fils, que sa conjointe tenait dans ses bras sur la banquette arrière. Leur fils de 11 ans et la mère du père étaient aussi présents. Le nourrisson a été évacué vers un hôpital, où il est mort de ses blessures, a annoncé le ministère palestinien de la Santé. « Cet incident est incroyable et inacceptable, s’insurge la grand-mère de l’enfant, Firyal Abu Haykal, auprès de Reuters. On nous prend pour cible simplement parce que nous avons décidé de rester chez nous. »
Ne reste plus à la famille Abu Haykal que le vide créé par la mort de Sam. « J’exige et j’attends, s’il reste une once de conscience, de loi ou de moralité chez quiconque, que le soldat qui a tiré soit tenu responsable de ses actes, espère Fahed Abu Haykal. Cette affaire ne doit pas être classée sans que des comptes soient rendus. Je n’ai pas l’intention d’abandonner. »
En attendant l’évolution de cette « enquête » de l’armée israélienne, les violences systémiques se poursuivent en Cisjordanie occupée. Samedi, huit Palestiniens ont été blessés lors d’une descente menée par des colons israéliens dans la ville de Hawara, près de Naplouse.
Des images de la scène obtenues par le journal israélien Haaretz montrent un groupe de colons et un soldat en tenue militaire plaquant deux Palestiniens au sol et les rouant de coups, à coups de poing ou de matraque. Kamal al-Jaber, président du conseil local de Huwara, estime qu’entre 100 et 150 colons ont pris part au raid. Malgré la diffusion des images, l’armée israélienne a affirmé n’avoir pas réussi à localiser le soldat impliqué.
Le meurtre de Sam Fahed Abu Haykal résonne aussi avec celui de Youssef Ali Kaabnah, adolescent palestinien de 16 ans tué par balles près de la localité de Jiljilya, mi-mai, à une dizaine de kilomètres au nord de Ramallah. Youssef Ali Kaabnah avait été blessé à la poitrine lors d’une descente de colons israéliens accompagnés de militaires. Selon un rapport de l’Unicef publié mardi 12 mai, 70 enfants palestiniens ont été tués en Cisjordanie occupée depuis janvier 2025, soit « au moins un enfant palestinien tué en moyenne chaque semaine en Cisjordanie occupée ».
mise en ligne le 7 juin
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
Hervé de Lépinau, édile d’extrême droite élu en 2026, a décidé de retirer la subvention municipale allouée au Planning familial. En 2020, alors qu’il était conseiller départemental RN du Vaucluse, il avait par ailleurs comparé l’avortement à la Shoah.
Que peut-on attendre d’un élu d’extrême droite, fervent catholique, qui en 2020 comparait l’avortement « aux génocides arméniens et rwandais, à la Shoah, aux crimes de Daesh » sur les réseaux sociaux ? Hervé de Lépinau, maire de Carpentras (Vaucluse) élu en 2026, s’en est pris vendredi 5 juin au Planning familial, en votant la suppression de la subvention municipale accordée à l’association, historiquement engagée dans la défense du droit à la contraception, à l’avortement, et dans l’éducation à la sexualité.
Pour justifier cette décision, la mairie a évoqué à la fois « la situation budgétaire calamiteuse de la ville, héritée de l’ancienne majorité, (qui) oblige en outre la commune à redoubler de rigueur dans sa gestion financière ». Mais le maire a aussi estimé que les prises de position politiques du Planning contre le RN ainsi que ses affiches défendant les grossesses chez les personnes trans constituaient des « lignes rouges ».
Un avant-goût du RN au pouvoir ?
Certes, la subvention en question n’était que de 3 000 euros. Au-delà de la question financière, cette décision apparaît donc davantage comme étant hautement symbolique. Anne-Lise Nadaud, la présidente de l’antenne du Vaucluse du Planning, s’y attendait et n’en a pas été surprise.
« On est dans le combat d’idées, leurs valeurs (au RN) sont fondamentalement opposées aux nôtres », a déclaré à l’AFP celle qui s’est dite très « inquiète face à cette montée grandissante du RN ». Et pour cause… Cette décision, à Carpentras mais aussi dans d’autres villes dirigées par le RN, indique clairement ce que pourrait être la politique de l’extrême droite concernant la famille, le droit à l’avortement, l’éducation à la sexualité et les droits des personnes trans si Jordan Bardella (ou Marine Le Pen) venait à remporter l’élection présidentielle de 2027.
Aurélien Soucheyre sur www.humanite.fr
Des nervis d’extrême droite ont frappé Alexandra Cordebard, samedi 6 juin, lors de la Nuit Blanche, en tentant de s’opposer à la présentation d’une œuvre dans une église. « Paris veillera, aujourd’hui comme demain, à protéger le monde de la culture des fondamentalismes conservateurs et réactionnaires », a fait savoir la municipalité.
Les néofascistes se sentent de plus en plus pousser des ailes. Samedi 6 juin, la maire socialiste du Xe arrondissement de Paris, Alexandra Cordebard, a été victime de violences de la part de militants d’extrême droite. « J’ai personnellement reçu des coups de la part de ces individus, qui voulaient nous empêcher d’entrer. Je porterai, bien sûr, plainte », explique l’édile dans un communiqué.
L’agression s’est déroulée à l’occasion de la 25e édition de la Nuit Blanche, peu avant 19 heures, devant l’église Saint-Laurent. L’œuvre de Marie-Luce Nadal intitulée Sous la peau du ciel devait y être présentée au public avant la tenue d’un spectacle « consacré à l’amour ».
La maire du 10ème frappée
Un programme qui ne plaisait pas du tout à plusieurs nervis qui, après une prière de rue, ont tenté d’empêcher le déroulement de la soirée en s’opposant à l’ouverture des portes de l’église. C’est à ce moment-là que la maire et ses équipes ont été victimes de violences. Il a ensuite fallu l’intervention de la police pour que la soirée puisse reprendre son cours initial.
« La culture ne reculera pas devant ceux qui prétendent imposer leur ordre moral. Total soutien à Marie-Luce Nadal, dont l’œuvre offre un chœur de voix intimes et universelles », a insisté Alexandra Cordebard. « Paris veillera, aujourd’hui comme demain, à protéger le monde de la culture des fondamentalismes conservateurs et réactionnaires », ajoute la municipalité.
Le député écologiste de la circonscription, Pouria Amirshahi, précise que le « groupuscule d’extrême droite intégriste antisémite et homophobe » Civitas, bien que dissous par le gouvernement fin 2023, avait appelé ses militants à perturber cette édition de la Nuit Blanche, au motif de lutter contre la direction artistique de l’événement, en plus de s’opposer à sa vision de la culture, visiblement jugée décadente, voir blasphématoire, par les militants d’extrême droite qui s’en sont pris à la maire du Xe arrondissement.
mise en ligne le 7 juin 2026
François-Xavier Berger, avocat, sur https://blogs.mediapart.fr/
Délais interminables, sous-effectifs chroniques, numérisation tardive. Derrière l’émotion suscitée par l’affaire Lyhanna se dessine une crise structurelle profonde : le constat implacable d’une institution figée depuis deux siècles
Une justice en lenteur chronique
J’ai prêté le serment d’avocat en 1989. Déjà, à l’époque, la question des délais de traitement des affaires, qu’elles soient civiles ou pénales, préoccupait les praticiens du droit. Trente-cinq ans plus tard, le constat est sans appel : la situation s’est aggravée.
Aujourd’hui, il n’est pas rare que sept à dix ans s’écoulent entre la commission d’un crime et son jugement devant une cour d’assises ou une cour criminelle départementale. En matière civile, les lenteurs sont tout aussi préoccupantes. En appel, certains dossiers nécessitent encore quatre à cinq années avant d’être jugés, selon l’engorgement des juridictions.
Le vocabulaire lui-même traduit cette dérive : on ne parle plus de « traitement » des affaires, mais « d’évacuation » des dossiers, tant les stocks s’accumulent. Une réalité qui touche toutes les juridictions, sans distinction de taille ou de territoire.
Le poids d’une organisation archaïque
Les causes de cette crise sont connues de tous les professionnels. Nul besoin de commission d’enquête pour les identifier.
Dans de nombreux services, depuis le bureau d’un officier de police judiciaire (OPJ) jusqu’à celui d’un procureur de la République en passant par un greffe, les dossiers papier s’entassent encore, maintenus par de simples élastiques. À l’heure où la plupart des administrations publiques et des grandes entreprises fonctionnent de manière entièrement dématérialisée, la justice française accuse un retard considérable.
Certes, des évolutions existent. La justice administrative a déjà accompli sa transition vers le numérique. En matière civile, les premiers jugements signés électroniquement sont apparus en 2025, et le prochain déploiement du réseau Portalis devraient permettre une transformation plus large. Mais sur le terrain, les pratiques restent largement inchangées : les avocats transmettent encore leurs dossiers de plaidoirie au format papier, déposés physiquement ou envoyés par courrier.
Le retard est encore plus marqué en matière pénale. La procédure pénale numérique (PPN) n’en est qu’à ses débuts, freinée notamment par les exigences de sécurité des données et par un cadre législatif peu propice à une évolution rapide.
Des effectifs figés depuis deux siècles
Plus préoccupant encore que les outils : les ressources humaines.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1827, on recensait 7 789 magistrats en France (Jean-Claude Farcy, "Les carrières des magistrats (XIXe-XXe siècles) - Annuaire rétrospectif de la magistrature", Centre Georges Chevrier, UMR 5605, Université de Bourgogne, juin 2009, p. 113 et en ligne ici et là). Au 31 décembre 2024, ils étaient environ 7 700 dans les juridictions judiciaires et administratives (Ministère de la justice, "Les moyens et personnels de la justice", 2025, p. 16, en ligne ici). Autrement dit, le nombre de magistrats est resté quasiment inchangé en deux siècles.
Dans le même temps, la population française a doublé. La complexité du droit et le volume du contentieux ont explosé.
La situation est particulièrement frappante dans les juridictions de première instance : environ 6 000 magistrats y exerçaient au XIXᵉ siècle, contre 5 451 aujourd’hui (Jean-Claude Farcy, préc., p. 113 ; ministère de la justice, préc. p. 17).
À l’échelle européenne, le décrochage est évident : la France compte environ 3,2 procureurs pour 100 000 habitants, contre une moyenne de 12,2 dans les autres pays européens (CEPEJ/Conseil de l'Europe, "Systèmes judiciaires européens - Rapport d’évaluation de la CEPEJ", 2024, p.57, en ligne ici).
Sur le terrain, cette pénurie se traduit par une surcharge permanente. Un magistrat du parquet, en pleine permanence, doit orienter des procédures en quelques secondes, souvent par téléphone, avec pour seuls outils un stylo et une feuille. En audience, il continue de traiter les dossiers en parallèle, et de retour à son bureau, il enchaîne les instructions destinées aux enquêteurs.
Un fonctionnement à flux tendu, qui interroge sur la capacité du système à garantir une justice sereine et approfondie.
Un budget marginal dans les finances publiques
À ces difficultés s’ajoute une contrainte budgétaire persistante. La justice reste l’un des plus petits budgets de l’État.
En mai 2025, un graphique publié par le président de la République sur les réseaux sociaux montrait que sur 1 000 euros de dépense publique, seuls 5 euros étaient consacrés à la justice — une proportion marginale au regard des enjeux.
Ce choix budgétaire engage directement la responsabilité du pouvoir politique. Il conditionne les moyens humains, matériels et technologiques alloués à l’institution judiciaire.
L’affaire Lyhanna, révélateur d’une crise structurelle
Dans ce contexte, le drame de Lyhanna ne peut être considéré comme un fait divers isolé. Il agit comme un révélateur brutal des fragilités profondes du système judiciaire français.
Au-delà de l’émotion légitime qu’il suscite, il invite à une réflexion de fond sur le fonctionnement de la justice et sur les priorités nationales.
Car la question n’est plus simplement celle des délais ou des moyens. Elle est celle du modèle même de justice que souhaite porter la société.
Puisse la disparition atroce de la petite Lyhanna ouvrir les yeux du personnel politique. Celui-ci a voté, chaque année le budget de la justice.
Il est bien le seul comptable de la situation.
mise en ligne le 6 juin 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Samedi 6 juin, des employés de la boutique Aroma-Zone du Polygone ont cessé le travail pour dénoncer la précarité de leurs contrats et la dégradation de leurs conditions de travail. Un mouvement local qui fait écho aux récentes révélations de FranceInfo sur les pratiques managériales de l’enseigne de cosmétiques
“Les huiles sont essentielles, et nous ?” , pouvait-on lire sur une pancarte devant le centre commercial du Polygone, ce samedi 6 juin. Des salariés de la boutique Aroma-Zone se sont mis en grève, une première dans cet établissement qui ne compte pas encore de syndicat. Ce qui explique sans doute que personne ne souhaite s’exprimer à visage découvert, par crainte de représailles.
La mobilisation, décidée en début de semaine, fait suite à l’annonce par la direction du magasin la fin de plusieurs contrats d’intérim dans la boutique, dont certains couraient depuis plus d’un an. “Ce sont des CDD déguisés”, souffle l’un des grévistes. “Ça rejoint ce qui est sorti dans la presse il y a quelques semaines.” Il fait référence à une enquête de FranceIinfo publiée le 25 mai dernier, qui documentait, à partir de témoignages d’ex-salariées, un recours massif à l’intérim dans les boutiques de l’enseigne, des fins de mission brutales et une ambiance de travail décrite comme toxique. Aroma-Zone avait alors indiqué ne pas cautionner ces pratiques.
Les revendications de ce samedi vont au-delà des seuls contrats précaires. Une salariée décrit des conditions de travail qui se dégradent d’été en été : “Cela fait trois étés que notre climatisation lâche. On se retrouve à travailler trois semaines sans. Certains clients font des malaises.” Elle signale aussi une salle de pause trop exiguë pour accueillir l’ensemble du personnel pendant les temps de repos.
Dans leur tract, les grévistes demandent une clarification sur le recours prolongé aux contrats courts pour des besoins qu’ils estiment durables, une revalorisation des primes au regard de la charge de travail, ainsi qu’un dialogue social que, pour l’heure, ils disent ne pas avoir.
mise en ligne le 6 juin 2026
Anthony Cortes sur www.humanite.fr
Votée il y a plus d’un an à l’Assemblée, la proposition de loi visant à lutter contre les déserts médicaux arrive enfin au Sénat, bien que dévitalisée. D’autres textes adoptés et du même type sont en souffrance malgré l’urgence, comme celui s’attaquant à la mortalité infantile.
Il a fallu beaucoup de temps et bien des efforts pour que ce texte soit enfin inscrit à l’agenda du Sénat. Adoptée le 7 mai 2025 par l’Assemblée nationale, la proposition de loi du député socialiste de la Mayenne, Guillaume Garot, doit être examinée jeudi 11 juin par la chambre haute. Soit un an et un mois après le vote. Entre-temps, le parlementaire à l’origine de cette initiative, qui entend réguler l’installation de médecins pour la répartir équitablement selon les besoins, n’avait pourtant pas ménagé ses efforts pour obtenir rapidement ce fameux sésame. En vain.
En septembre dernier, par exemple, le voilà qui réunit une vingtaine de parlementaires de différentes obédiences pour une journée « historique ». Le but : adresser un appel au premier ministre, Sébastien Lecornu, pour qu’il permette un débat au Sénat autour de ce texte travaillé pendant plus de trois ans de façon transpartisane. « Il n’est pas question de contraindre les médecins à aller s’installer ici ou là. Nous disons simplement qu’il ne faut plus autoriser l’installation dans des zones où il y a déjà suffisamment de médecins, justifie-t-il alors, répondant aux vives inquiétudes de certaines organisations de médecins généralistes. Il faut montrer qu’il est possible d’avancer dans notre pays, dans le contexte politique actuel, et qu’il est possible d’être efficace pour répondre aux besoins des Français ».
Du bénévolat occasionnel
Qu’importe les heures de travail, les compromis des différentes forces politiques, le gouvernement n’a jamais répondu à cet appel. Si la proposition de loi débarque au Sénat, c’est par l’intermédiaire de la niche socialiste. Une option que rejetait Guillaume Garot pour ne pas en faire le texte d’un camp, bien qu’il ait finalement dû s’y résoudre. Surtout, le contenu de cette proposition a bien changé en quelques mois.
Le 27 mai, la commission des Affaires sociales du Sénat a ainsi décidé de supprimer l’article 1er qui imposait un « mécanisme coercitif de régulation », pour le remplacer par une « conditionnalité de l’installation en zone sur-dense à un engagement de leur part à exercer à temps partiel en zone sous-dense ». Un bénévolat occasionnel comme réponse au fait que huit millions de Français vivent dans un désert médical.
« L’article 1er porte une atteinte disproportionnée à la liberté d’installation en l’assortissant des limites les plus strictes jamais appliquées à des professionnels de santé, peut-on lire dans le rapport de la commission rédigé par Corinne Imbert, sénatrice Les Républicains (LR). Ce faisant, il suscite une opposition virulente et unanime des représentants des médecins, bien que le maintien de relations partenariales avec la profession soit primordial pour parvenir collectivement à répondre au défi de l’accès aux soins ». Autrement dit, le travail sans répit du lobby des médecins, régulièrement documenté par l’Humanité, a payé.
De la même façon, il a eu la peau d’autres articles, comme celui prévoyant la mise en place d’un « indicateur territorial de l’offre de soins » censé permettre de « suivre efficacement la répartition de l’offre de soin sur le territoire ». Ou encore celui supprimant la hausse du ticket modérateur pour les personnes qui ne parviennent pas à désigner un médecin traitant, remplacé par une dérogation temporaire de cinq ans.
« C’est décevant, réagit Guillaume Garot auprès de l’Humanité. On se contente de ce qui ne marche pas depuis dix ans et on propose des solutions qui n’en sont pas. Il faut prendre la mesure du sentiment d’abandon qui agite bien des zones du territoire. Je crains sincèrement la réaction de nos concitoyens qui se diront légitimement : « Donc le politique, même quand il a conscience du problème et se mobilise, ne peut rien ? » ». Un émoi qui rejoint celui de Nicolas Sansu, député PCF du Cher, qui estime que cette situation est « insupportable pour les gens qui n’ont pas seulement plus de médecin traitant, mais plus de médecin du tout ».
Inégale répartition des forces entre départements
« On est bien en deçà de ce qu’il faut faire pour lutter contre cette situation, c’est du cosmétique, acquiesce le sénateur PS de la Nièvre, Patrice Joly, engagé de longue date sur cette question, et qui entend déposer des amendements pour modifier la copie. Il faut réguler l’installation, il n’y a plus d’autre solution. Je ne comprends pas l’entêtement du groupe social que constituent les médecins à refuser leurs responsabilités. Sont-ils sans conscience ? Ils doivent être solidaires ».
Et de battre en brèche l’un des arguments de la corporation : la « pénurie médicale ». « Aujourd’hui, nous avons 237 000 médecins, soit 12 % de plus qu’en 2010 ! Bien sûr, ça pourrait être plus et j’entends que ce n’est pas la même époque, que le temps médical a baissée, que l’on travaille moins. Mais cette donnée montre bien que le problème, c’est l’articulation des forces avant le nombre », insiste-t-il. D’autant qu’il existe une inégale répartition selon les départements. Par exemple, les Hautes-Alpes affichent un nombre de médecins par habitant trois fois supérieur à celui de l’Eure-et-Loir.
Autre texte majeur pour les départements touchés par la désertification médicale : la proposition de loi visant à lutter contre la mortalité infantile, dont le taux est passé de 3,5 décès pour 1000 naissances en 2011 à 4,1 aujourd’hui. Ce qui classe la France au 23e rang sur 27 de l’Union européenne alors qu’elle se situait dans le top 3 il y a 20 ans.
Adoptée le 15 mai 2025 par une large majorité de députés, malgré l’opposition des macronistes, elle prévoit la mise en place d’un moratoire de trois ans sur les fermetures de maternité « sauf en cas de danger pour la sécurité des patients », pour éviter les décisions brutales et arbitraires et se donner le temps de revoir le maillage territorial des établissements.
Le texte propose aussi la mise en place d’un registre des naissances, à savoir un fichier national centralisé récoltant un ensemble de données, qui doit permettre de mesurer en temps réel les incidents graves et leurs causes pour permettre aux autorités d’ajuster les politiques publiques. Un outil dont sont dotés les meilleurs élèves du continent, comme la Suède et la Finlande.
« Un véritable problème démocratique »
Des propositions pensées pour être les plus « consensuelles possibles », avoue son auteur, le député Liot de Corse-du-Sud, Paul-André Colombani, et ainsi apporter une réponse immédiate à l’urgence. Pourtant, depuis plus d’un an, voilà le texte bloqué aux portes du Sénat. Conséquence : les fermetures continuent d’être annoncées, comme à Pau, Toulouse, Arras ou au Havre, seulement dans le dernier mois.
Au point de voir treize départements n’avoir, aujourd’hui, plus qu’une seule maternité, selon le décompte de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). « Je n’ai pas pu trouver de relais au Sénat, regrette le parlementaire. Beaucoup ont été refroidis par l’offensive de lobbies qui n’ont pas ménagé leurs efforts pour traiter les défenseurs du texte (élus, journalistes, professionnels de santé) de « populistes », de « dangers », de « propagateurs de fake news ». Je ne m’attendais pas à un tel niveau de violence ».
S’il dit pouvoir « comprendre que certains gynécologues ne veulent pas aller dans des petites maternités qu’ils jugent peu sûres », l’élu corse s’agace tout de même : « Dans ce cas, qu’ils proposent une autre solution pour les mettre au niveau des enjeux, plutôt que de bloquer toutes les initiatives censées répondre aux attentes des femmes éloignées des maternités ».
« Cela pose un véritable problème démocratique, observe Damien Maudet, député LFI de Haute-Vienne. Il est très difficile d’obtenir la mise à l’agenda parlementaire des sujets de santé lorsque ces textes ne vont pas dans le sens de l’avis du gouvernement. Et quand ça passe tout de même, les décrets d’application mettent très longtemps à être publiés ». Pour preuve, la proposition de loi visant à améliorer la prise en charge des soins liés au cancer du sein, dont Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, est à l’origine, promulguée le 5 février 2025, n’a toujours pas de décret d’application. Tout comme celle sur l’instauration d’un nombre minimum de soignants par patient hospitalisé, votée en janvier 2025. Un sort que ne connaissent pas les textes désirant réduire l’immigration ou raboter les prestations sociales. Chacun ses priorités.
mise en ligne le 5 juin 2026
Ellen Salvi sur www.mediapart.fr
Un non-lieu général a été ordonné par les magistrats parisiens en faveur des quatorze militants kanak de la CCAT, jusqu’alors accusés d’être à l’origine des violences qui avaient secoué l’archipel en mai 2024. « Une belle démonstration de ce qu’est un État de droit », pour leurs avocats.
Deux ans après les révoltes du 13-Mai en Nouvelle-Calédonie, un non-lieu général a été ordonné par les juges d’instruction parisiens en faveur des quatorze militant·es kanak de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT), jusqu’ici accusé·es d’être les « commanditaires » des violences qui avaient explosé dans l’archipel du Pacifique à partir de mai 2024.
Plusieurs membres de ce mouvement à l’origine de la mobilisation indépendantiste contre le projet de dégel du corps électoral, dont le président du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), Christian Tein, avaient été mis·es en examen, puis placé·es en détention provisoire dans des prisons métropolitaines, à 17 000 kilomètres de chez elles et eux.
Dans l’ordonnance de non-lieu de 253 pages, consultée par Mediapart, les magistrat·es estiment qu’« il ne résulte pas de l’information judiciaire de charges suffisantes » contre les intéressé·es. « Il a été établi que les personnes mises en examen, et plus largement les personnes visées comme participant activement à la CCAT, ne les ont pas préparées [les violences – ndlr], écrivent-ils. Dès lors, il n’y a lieu à suivre de ces chefs contre quiconque. »
Cette décision est un véritable revers pour les autorités françaises, qui n’avaient cessé de criminaliser la structure militante, qualifiée d’« organisation de voyous qui se livre à des actes de violence caractérisés, avec la volonté de tuer » par le haut-commissaire de la République en Nouvelle-Calédonie, Louis Le Franc, et de « groupe mafieux qui veut manifestement installer la violence » par le ministre de l’intérieur et des outre-mer de l’époque, Gérald Darmanin, aujourd’hui ministre de la justice.
« Museler un homme politique »
Depuis 2024, la CCAT était en effet accusée de vouloir « déstabiliser les unités économiques, les administrations et les services de l’État » et d’avoir mis en place « une véritable logistique [...] par le recrutement et la mobilisation des émeutiers, le ciblage des objectifs et la collecte des moyens matériels (armes à feu, engins incendiaires, matériels de surveillance) et de communication (talkies-walkies, drones, comptes rendus de réunion, communiqués et transmission des instructions) ».
Or, « il a été démontré que les mobilisations décrites ne tendaient pas à prendre le territoire calédonien en attaquant l’État français par les armes, indiquent les juges instructeurs. Des organisations internationales ont été saisies, en particulier des comités de l’ONU, dans une perspective de sécession du territoire, de l’exercice d’un droit à l’autodétermination, non pour mettre en œuvre une violence collective de nature à porter atteinte à l’intégrité du territoire national ».
Et d’ajouter : « Il n’appartient en revanche pas au juge d’instruction de se prononcer sur la responsabilité de tiers, à raison de faits, propos ou agissements non visés aux réquisitoires, non plus que de se prononcer sur le bien-fondé ou la légitimité de la revendication des partis indépendantistes. »
Aucune de ces notes, aucun témoignage n’établit d’instruction, non plus que d’intention, de commettre un homicide à l’encontre des forces de
l’ordre, par l’emploi d’arme à feu comme par tout autre procédé.
Ordonnance de non-lieu
Pour chaque motif de mise en examen des militant·es de la CCAT, les magistrat·es se sont appuyé·es sur de nombreux témoignages, bornages et écoutes téléphoniques, déclarations publiques, supports informatiques. Mais « aucune de ces notes, aucun témoignage n’établit d’instruction, non plus que d’intention, de commettre un homicide à l’encontre des forces de l’ordre, par l’emploi d’arme à feu comme par tout autre procédé », concluent-ils dans leur ordonnance de non-lieu. Le parquet de Paris a dix jours pour faire appel. Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu.
À Nouméa comme à Paris, cette décision a été accueillie avec soulagement par les principaux intéressé·es et leurs avocat·es, qui s’étaient mobilisé·es pour que ce dossier explosif soit dépaysé à Paris en janvier 2025. « Nous avons parié que les juges d’instruction à Paris sauraient dire la vérité, prouver l’innocence de nos clients, et nous avons eu raison. Une belle démonstration de ce qu’est un État de droit », a réagi Me François Saint-Pierre, le conseil de Frédérique Muliava.
« La défense de Christian Tein salue le travail considérable des magistrats instructeurs parisiens qui viennent de lui rendre justice, ont également indiqué Mes Florian Medico, Pierre Ortet et François Roux, les conseils du président du FLNKS. Après un transfèrement de 17 000 kilomètres dans des conditions indignes, une détention provisoire de près d’un an loin des siens, des attaques politiques et des accusations mensongères, une défense pied à pied pour démontrer sa totale innocence, Christian Tein est totalement mis hors de cause, comme les autres mis en cause. C’est évidemment une très grande satisfaction, mais aussi le constat sidérant d’une action initiale qui a eu pour but de museler un homme politique. »
Benjamin König sur www.humanite.fr
Deux ans après la mise en examen de 14 militants pour leur prétendue responsabilité dans les révoltes de mai 2024 en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la justice a prononcé un non-lieu général. L’une des mises en cause, Frédérique Muliava, se félicite d’une décision de « vérité et de justice ».
Alors directrice de cabinet du président du Congrès de Nouvelle-Calédonie, Frédérique Muliava avait été arrêtée en juin 2024 avec treize camarades, puis déportée en métropole avec six autres militants indépendantistes du FLNKS, dont Christian Tein.
Libérée sous contrôle judiciaire en mars 2025, elle avait été autorisée à retourner chez elle, en Kanaky-Nouvelle-Calédonie, en juin 2025. Elle réagit au non-lieu prononcé par la justice poour la mise en cause des 14 militants indépendantistes, deux ans après les révoltes de mai 2024.
Quelle est votre première réaction à cette annonce d’un non-lieu pour les 14 militants du FLNKS mis en cause en juin 2024 pour leur responsabilité dans les émeutes de mai 2024 ?
Frédérique Muliava : J’attendais cette nouvelle depuis le 16 avril, on savait que cela allait tomber. Je ressens un extraordinaire et immense soulagement après deux ans de combat judiciaire, et j’ai toujours pensé, comme mes camarades, que nos vieux (les ancêtres dans la culture kanak, NDLR) étaient avec nous. Ce n’est pas anodin que cela arrive en début de campagne pour les élections provinciales (prévues le 28 juin prochain, NDLR). C’est une affaire historique, qui s’inscrit dans l’histoire de notre peuple. Mais le combat n’est pas terminé.
Entendez-vous par là que vous pourriez demander réparation pour le préjudice subi ?
Frédérique Muliava : Bien évidemment, nous allons entamer des procédures. Nous avons été assaillis d’accusation, sans aucune présomption d’innocence, depuis le début. C’est une victoire de la vérité, de la justice et de la dignité. Mais il a fallu pour cela demander le dépaysement de l’affaire, ce qui démontre que les pratiques coloniales sont toujours en vigueur en Kanaky-Nouvelle-Calédonie et que la séparation des pouvoirs n’existe pas ici. Cette décision montre les limites de l’Etat de droit sur notre territoire. Je ne vise personne, mais cela démontre que le système judiciaire est perfectible.
Les principales élections, les provinciales, se tiendront le 28 juin prochain, est-ce que selon vous cette décision va avoir une influence sur la campagne, voire le vote ?
Frédérique Muliava : Cela va changer l’état d’esprit, bien sûr. C’est déjà le cas. Je m’étais retirée de la liste en raison de cette mise en examen, car je savais que la droite allait appuyer sur ce point. Ils vont devoir trouver autre chose !
mise en ligne le 5 juin 2026
Axel Nodinot sur www.humanite.fr
La police aux frontières suscite la peur chez les étrangers, qui représentent la moitié de la population du département. Depuis le lancement de l’opération Kingia, le 7 avril, ses agents redoublent de violence.
Ce dimanche 24 mai avait commencé tranquillement pour Samia (1). La jeune mère de famille sort dans les rues de Mtsapéré, quartier sud de Mamoudzou, lorsqu’elle tombe sur deux hommes vêtus du t-shirt de la police aux frontières (PAF) de Mayotte. Ils redoublent de zèle depuis le 7 avril et le lancement de l’opération « Kingia », l’énième chasse aux étrangers en situation irrégulière et aux logements informels dans le département.
Comorienne, Samia n’a pas vraiment peur, puisqu’elle a « déposé sa demande de papiers à la préfecture », ce qu’elle dit aux agents, et leur propose d’aller ou d’appeler chez elle pour le prouver. « Non », lance le policier en prenant son téléphone. Samia tente alors de s’enfuir, tombe par terre, comme le foulard sur sa tête, crie qu’elle a ses papiers mais est emmenée de force vers la voiture garée une rue plus loin.
Le tribunal administratif réclame la libération immédiate
C’est ce que l’on voit depuis la caméra placée sur le torse de l’un des agents, publiée pour prouver que l’interpellation s’est bien passée. Mais une autre vidéo amateur montre la suite, devant le véhicule de la PAF. « Laissez-moi récupérer mes enfants ! » hurle Samia en s’accrochant au toit et à la portière, avant que les policiers ne l’étranglent et lui assènent plusieurs coups de poing, devant les badauds choqués.
Une lèvre explosée, plusieurs hématomes, pas suffisant pour l’emmener à l’hôpital. La femme est placée en détention manu militari, et se voit frappée d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). « Elle m’a dit qu’elle avait du mal à se retourner, parce qu’elle a reçu des coups au ventre, alors qu’elle a subi une césarienne il y a deux ans, raconte Fahardine (1), acteur associatif qui l’a accompagnée. Elle a eu vraiment peur d’être expulsée et que son enfant soit placé dans une famille. »
La violence des policiers, qui n’apparaît pas dans leur rapport, est même désavouée par la justice. Consultée par l’Humanité, l’ordonnance du Tribunal administratif de Mayotte datée du lendemain juge « irrégulier » le placement en rétention de Samia et exige sa libération immédiate : « Ces éléments (du procès-verbal) sont manifestement incompatibles avec les pièces versées par l’intéressée, à savoir une série de photographies où il est constaté des hématomes importants (…) corroborés par un certificat médical de coups et blessures », conclu par « la prescription d’une ITT de 6 jours ».
« Depuis le début de l’opération, c’est la terreur »
Cette affaire, qui a fait beaucoup de bruit sur les réseaux sociaux mahorais, illustre la violence de certains agents de la PAF. Les navires intercepteurs de cette dernière, sur le bras de mer qui sépare Mayotte de l’île comorienne d’Anjouan, ont provoqué la mort de plusieurs personnes, comme le révélait une enquête menée par plusieurs médias internationaux il y a quelques mois.
Sur terre, les policiers traquent les étrangers, parfois sans s’embarrasser du droit, et expulsent à tour de bras : « près de 1 700 éloignements exécutés », notait la préfecture de Mayotte dans son bilan du 29 avril, soit une vingtaine de jours après le lancement de « Kingia », qui suit « Wuambushu » en 2023 et « Mayotte place nette » en 2024. « Depuis le début de l’opération, c’est la terreur, certains se cachent, d’autres n’osent plus s’exprimer, explique Fahardine. La PAF se lâche complètement, ils prennent l’argent des occupants des maisons, font du trafic… En France, on s’indigne de l’ICE de Donald Trump, mais ici c’est pareil ! »
Sous couvert d’anonymat, un Mahorais membre de la PAF confirme ces agissements largement impunis. « Quand on les course et qu’on arrive à les choper, on les fracasse ! » lance-t-il à propos des bandes de délinquants qu’il appelle « cafards » et qui « se planquent dans les hauteurs » des villages pour caillasser ou racketter les habitants. Le jeune homme, qui travaille surtout à terre, avoue sans fard avoir volé « des mpangas (machettes), des chombos (couteaux typiques mahorais) » à leurs propriétaires après des contrôles.
Lors d’interceptions de kwassas, ces dangereux bateaux de passeurs qui emmènent sur la côte ouest de Mayotte des personnes venues des Comores, d’Afrique de l’Est ou des Grands Lacs, il n’est pas rare que leurs biens disparaissent. Mais le policier ne raconte pas tout.
Des policiers qui se croient au-dessus de la loi
Deux de ses collègues du GAO, le groupe d’appui opérationnel de la PAF qui a pour emblème un guépard, avaient été placés en garde à vue en septembre 2025 et suspendus par la police, fait rare qui augure de la gravité de leurs actes. Les deux hommes, après une soirée alcoolisée à Mamoudzou, avaient violé une jeune femme malgache. L’une de ses proches confie : « Une femme contrôlée par la PAF est une proie. Ce sont souvent des policiers qui se croient au-dessus des lois, ils draguent des femmes majeures et mineures et leur font ce qu’ils veulent. On en parle mais personne n’ose dénoncer. » « Ils les menacent d’expulsion si elles ne veulent pas leur accorder de faveurs sexuelles », ajoute Fahardine, qui évoque aussi des cas de « proxénétisme » sans que ces derniers ne soient prouvés.
Les agents de la police aux frontières subissent aussi les pressions des exécutants de la politique répressive qui est menée à Mayotte, motivés par le chiffre de décasages et de reconduites à la frontière. Alors que le département est le plus pauvre de France et que ses services publics sont à l’agonie – coupures d’eau plusieurs jours par semaine depuis des années, classes de primaire en rotation d’une demi-journée – après le cyclone Chido, l’État ne répond que par la force.
Et fait de l’île au lagon un laboratoire inhumain où sont testées des mesures chères à l’extrême droite, en témoigne la restriction du droit du sol par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin en août 2025, ou l’exception hypocrite des titres de séjour territorialisés, qui empêche les immigrés (environ la moitié de la population) de quitter l’île pour l’Hexagone.
Une véritable boîte de Petri pour la xénophobie, encouragée par les députées Estelle Youssouffa (Liot) et Anchya Bamana (RN). Quand l’une parle d’une « annexion migratoire comorienne », l’autre, en visite dans un camp indigne de migrants venus de la RDC, du Rwanda, de Somalie ou du Yémen, plaide pour un « mur de fer en haute mer avant que les kwassas n’arrivent ». Leur discours est relayé par des internautes excédés et des « collectifs de citoyens » qui bloquent les services de l’État depuis des mois. Contactées, ni la préfecture de Mayotte, ni la Direction territoriale de la police nationale n’ont donné suite.
(1) Les prénoms ont été modifiés.
mise en ligne le 4 juin 2026
Roger Martelli sur https://regards.fr/
En validant le principe de centres de rétention pour migrants hors de ses frontières, l’Union européenne entérine une victoire idéologique de l’extrême droite. Principes, valeurs et droits humains sont foulés aux pieds.
Ce lundi, le Parlement européen et le Conseil européen sont parvenus à un accord sur le nouveau règlement « Retour », porté au Parlement par François-Xavier Bellamy au nom du Parti populaire européen (PPE). Une entente pour durcir une politique migratoire jugée trop laxiste. L’extrême droite a imposé ses vues et la droite a confirmé sa porosité aux idées de fermeture et d’exclusion. Le temps du sursaut va-t-il enfin venir ?
Il aura donc fallu huit ans pour qu’advienne l’innommable. Dernier pilier du Pacte sur la migration et l’asile, le texte doit encore retourner au Parlement pour un dernier vote ainsi que dans les États-membres. Il prévoit notamment l’allongement des durées maximales de rétention à deux ans, des sanctions plus strictes pour les migrants refusant de quitter le sol européen, comme des saisies de documents d’identité, des durées d’interdiction d’entrée dans l’UE allongée à 10 ans, voire 20 ans – contre 5 ans actuellement.
Surtout, il prévoit la possibilité de hotspots dans des pays tiers. Concrètement, des migrants faisant l’objet d’une décision de retour pourront être transférés vers des centres situés hors de l’Union européenne, dans des États avec lesquels des accords auront été conclus comme le Rwanda, l’Ouganda ou l’Ouzbékistan. Des pays pour accueillir les indésirables, filtrer les entrées et accélérer les sorties, y compris celles des demandeurs d’asile : l’Europe ne se veut plus terre d’accueil, notamment pour les opprimés.
Depuis toujours, les migrants les plus pauvres se déplacent à l’intérieur de leurs frontières ou dans les pays les plus proches. Très peu changent de continent ; ceux qui entreprennent ce périlleux périple sont rarement les plus déshérités. L’Europe aura désormais la possibilité d’écrémer davantage. Telle est la manière dont les élites européennes envisagent de réduire les inégalités mondiales et de renforcer la douce harmonie qui caractérise les relations internationales aujourd’hui !
La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. Il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle.
L’extrême droite jubile, à l’image de Fabrice Leggeri, eurodéputé du RN et ancien directeur de la très controversée agence Frontex : « Nous reprenons le contrôle des retours », assène-t-il fièrement. Nous allons « révolutionner la politique européenne face à l’immigration illégale », claironne le vice-président du PPE, François-Xavier Bellamy. À noter que les partisans d’Édouard Philippe l’ont voté (contrairement à ceux de Gabriel Attal).
La droite et l’extrême droite officialisent leur mano a mano, sur le terrain hautement symbolique de l’immigration. L’Italie de Giorgia Meloni avait déjà mis en place le dispositif en direction de l’Albanie. Le Danemark, l’Autriche et l’Allemagne sont dans les starting-blocks pour conjuguer leurs efforts dans le même sens. Si la France rechignait ces dernières années, elle a hier déclaré par la voix de son secrétaire d’Etat à l’Europe Benjamin Haddad que c’était une « bonne nouvelle » et « une avancée majeure. » Seule l’Espagne refuse en bloc la méthode.
À ce jour, la gauche dit majoritairement non à ce qui n’est rien d’autre qu’un recul de civilisation. Mais le Danemark de la première ministre Mette Frederiksen montre la fragilité d’un centre gauche séduit par l’idée d’une récupération des idées de protection nationale et d’autorité.
Alors que l’extrême droite est de plus en plus aux portes du pouvoir, il faut moins que jamais céder devant les sirènes de l’accommodement avec elle. La frontière délimite les contours d’un territoire de droits. Sa fermeture est un mythe : elle n’empêche pas les entrées ; elle ne fait que créer des clandestins et alimenter ainsi l’extension de zones de non-droit.
S’il est nécessaire de penser une régulation de migrations sans cesse croissantes, on se doit d’écarter l’idée qu’elle est possible à l’échelle d’un État, voire à celle d’un continent. Elle doit être pensée à l’échelle mondiale : la migration est un phénomène consubstantiel de l’existence humaine. Elle est l’effet d’une contrainte ou d’un désir et, parfois, la résultante des deux. Les migrations croissent aujourd’hui dans un contexte dominé, à toutes les échelles, par les inégalités et les incertitudes.
Toute politique qui prétend réguler les mouvements migratoires, tout en maintenant les mécanismes producteurs d’inégalité et en entretenant des logiques de puissance, est un leurre et même un facteur d’aggravation et de tension renouvelées.
mise en ligne le 4 juin 2026
Jean-Marie Harribey sur https://www.politis.fr/
La réponse du capitalisme à ses propres crises a échoué, en dépit de sa tentation libertarienne actuelle. Mais la gauche le sait-elle ?
Récapitulons : 1) Depuis plus d’un demi-siècle, le capitalisme mondial est confronté à un problème de valorisation du capital, dont le symptôme majeur est un affaiblissement continu des gains de productivité du travail, avec pour conséquence une croissance jugée insuffisante de la rentabilité moyenne. La raison profonde en est la conjonction inédite d’une double dégradation : celle des conditions du travail, qui est à la source de production réelle de valeur, et celle des conditions d’accès aux ressources sur une planète dégradée, celles-là mêmes qui fournissent la matière sur laquelle s’exerce le travail.
2) La riposte de la grande bourgeoisie ploutocrate mondiale à ces tendances fut le néolibéralisme, inauguré pendant la décennie 1970, dont les maîtres-mots étaient circulation sans entraves du capital, mise des États au service du respect de la concurrence des marchés et du droit des affaires au détriment de celui du travail, marchandisation du plus grand nombre possible d’activités, détricotant les services publics et privatisant les biens communs, et sauvetage des banques pour éviter la dévalorisation de leurs actifs.
3) Car le fer de lance de cette réponse néolibérale avait été la financiarisation de l’économie. Les avatars de celle-ci avaient amené régulièrement le monde au bord du collapsus : krach boursier général en 1987 et des valeurs technologiques en 2000, effondrement des subprimes immobiliers en 2007. Chaque fois, le krach venait des marchés de la dette privée au sein desquels les banques étaient tellement impliquées que l’arrêt du crédit asphyxiait les économies, obligeant les banques centrales à enfreindre temporairement leur orthodoxie monétaire. Le renforcement des fonds propres des banques (accord de Bâle III) pour mieux les réguler ressemblant à un sparadrap sur une plaie ouverte.
4) Une plaie qui s’élargit avec le développement accéléré du private credit (banque de l’ombre ou intermédiation financière non bancaire représentant la moitié des actifs financiers mondiaux). Il s’agit du crédit que des opérateurs privés s’accordent entre eux, échappant donc à toute régulation. Ce crédit n’est ni de la création monétaire ni des obligations émises sur le marché. C’est de l’épargne placée directement auprès d’investisseurs, notamment ceux qui surfaient hier sur les logiciels et aujourd’hui croient aux promesses de l’IA à coups de centaines de milliards de dollars (comme OpenAI). Et cela avec des participations croisées des capitaux investis dans le numérique où leurs propriétaires s’achètent entre eux leurs services (exemple : Netflix et Amazon). Leurs profits viennent moins de leur propre production que de la captation de rentes sur les marchés redistribuant la valeur réelle.
5) Personne ne sait quelles seront les véritables possibilités offertes par la révolution numérique. À la première crainte, le moindre défaut sur les dettes correspondant au private credit dans lequel les banques sont immergées engendrera un rush sur la liquidité. On connaît la suite.
6) Une suite programmée car les mauvaises conditions sociales et matérielles de création de valeur pour le capital sont toujours là sous-jacentes : peu de gains de productivité du travail et ruée sur les matières premières sur fond de guerres et de délitement de la démocratie.
7) La réponse du capitalisme à ses propres crises a donc échoué, en dépit de sa tentation libertarienne actuelle. Mais la gauche le sait-elle ?
mise en ligne le 3 juin 2026
Pablo Pillaud-Vivien sur www.regards.fr
Les syndicats sont en congrès en ce mois de juin. La CGT et la CFDT doivent participer à l’élaboration de solutions pour tout ce qui met les travailleurs en tension : transformations de la société, baisse du pouvoir d’achat, montée du RN et bouleversements écologiques.
La CGT est en congrès et la CFDT s’apprête à tenir le sien mi-juin. Ce seront des moments pour les militants syndicaux de tenter de réfléchir à la façon de réduire l’écart entre l’ampleur des défis auquel le monde du travail est confronté (mutations liées à l’écologie, IA, néolibéralisme…) et le faible taux de syndicalisation (autour de 10% quand il était de 25% en mitan des années 70 et presque 50% au sortir de la guerre).
La montée de l’extrême droite occupe une bonne place dans les discussions syndicales. Comment lutter contre l’extrême droite lorsqu’elle progresse dans le monde du travail lui-même ? Il ne s’agit plus de savoir si le RN constitue une menace pour les travailleurs. Les positions défendues par l’extrême droite dans les entreprises comme dans les institutions et les attaques répétées contre les syndicats apportent déjà la réponse.
Une même inquiétude parcourt les centrales, celle de voir se développer dans le salariat une adhésion croissante à ces idées qui fracturent le monde du travail. Selon Harris, 23% des salariés proches d’un syndicat ont voté RN aux législatives de 2024. C’est certes 8 points de moins que l’ensemble des Français… Mais 23% tout de même !
La question devient stratégique. Quelle doit être la place du syndicalisme dans ce combat ? À la CGT, certains défendent l’idée que la lutte contre l’extrême droite impose d’assumer une intervention dans le champ politique et d’appeler à voter à gauche contre le RN – comme en juin 2024 quand la centrale syndicale soutint le Nouveau Front Populaire. Cette position est loin de faire l’unanimité, surtout vu la pluralité des candidatures à gauche. À la CFDT, l’organisation continue de refuser les consignes de vote tout en qualifiant désormais l’extrême droite de « danger réel et immédiat ».
La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales.
Mais le sujet ne se réduit pas à cet aspect. Les syndicats savent mieux que quiconque que l’extrême droite progresse et prospère sur le terrain de la colère sociale. Les salariés sont à l’os : cette phrase, que l’on entend dans les unions locales comme dans les permanences syndicales, résume une réalité devenue banale. Pour beaucoup, le salaire n’est plus synonyme de sécurité mais d’inquiétude. Travailler ne garantit plus de vivre correctement. La question salariale redevient une question sociale majeure. Elle est de plus en plus abordée par la remise en cause des protections sociales. Les syndicats doivent établir un mur contre la solution massivement entendue dans le débat public qui consisterait à redonner du pouvoir d’achat en baissant les cotisations sociales ou en passant par des primes défiscalisées… ce qui peut sonner doux à l’oreille des travailleurs. Les syndicats sont sur tous les fronts.
Enfin, dans les congrès on parlera du travail lui-même, de ce que l’on fait toute la journée, de ce que l’on produit, de la manière dont on le produit, du sens qu’on lui donne. L’intelligence artificielle bouleverse déjà l’organisation de nombreux métiers. Les outils numériques transforment les tâches quotidiennes. Les méthodes managériales continuent d’intensifier le travail. Dans de nombreux secteurs, les salariés expriment un sentiment croissant de perte de sens. Les souffrances psychiques liées au travail explosent. Qui décidera de l’usage de l’IA dans les entreprises ? Comment garantir qu’elle améliore le travail plutôt qu’elle ne serve à attaquer les salariés ? Comment redonner aux travailleurs du pouvoir sur l’organisation de leur activité ? Comment discuter collectivement de ce qui mérite d’être produit et de ce qui ne le mérite plus ? L’écologie interroge elle aussi l’utilité de certaines productions. Autant de questions qui touchent au cœur même de l’activité syndicale.
L’histoire du mouvement ouvrier est celle d’une ambition démocratique : conquérir des pouvoirs et des libertés pour décider de sa vie. Face à l’extrême droite, les syndicats ont raison de réagir. Face à la stagnation des salaires, ils ont raison de se mobiliser. Face aux transformations du travail, ils ont raison de s’interroger. C’est souvent au travail que naissent les frustrations, les colères et les désillusions. Dans l’époque traversée par les bouleversements technologiques, sociaux et démocratiques, ces congrès ne seront pas un moment parmi d’autres.
mise en ligne le 3 juin 2026
Denis Sieffert sur www.politis.fr
Derrière son conflit avec le Hezbollah, le pays mène une guerre de conquête territoriale.
La prise de la forteresse de Beaufort par l’armée israélienne réveille deux fois l’histoire. Celle, lointaine, des croisades, et celle, beaucoup plus récente, de la première occupation israélienne au Liban, de 1982 à 2000. En hissant leur drapeau au sommet de ce château édifié au XIIe siècle par les croisés, les Israéliens semblent livrer une bataille d’un autre âge, quand la conquête d’un pic rocheux assurait aux conquérants une position inexpugnable. C’était avant les drones. Mais que nous dit aujourd’hui ce drapeau ? Officiellement, l’armée de Netanyahou traque le Hezbollah libanais. Et il n’y a pas de raisons de douter de la réalité de cet objectif quand les nuits des habitants du nord d’Israël sont toujours perturbées par les roquettes de la milice chiite.
La chasse au Hezbollah fait prétexte à une invasion du Liban que le gouvernement israélien voudrait sans doute définitive.
Mais il y a un autre message. C’est l’éternelle ambiguïté des guerres israéliennes. Derrière un objectif officiel, le pays mène toujours une guerre de conquête. Comme la tentative d’éradication du Hamas se révèle être une entreprise de reconquête de Gaza, la chasse au Hezbollah fait prétexte à une invasion du Liban que le gouvernement israélien voudrait sans doute définitive. Cela, c’est le non-dit absolu qui masque un projet colonial historique. N’oublions jamais la Bible dans le dessein sioniste. Dieu avait promis à Abraham un vaste territoire qui allait du « torrent » (le Nil) au « fleuve » (l’Euphrate), et qui embrasserait le Liban, la Syrie et l’Irak actuels. Israël mène au Liban une croisade.
La conquête du château de Beaufort, qui a jadis assuré le contrôle des chrétiens sur la route de Jérusalem, prend immanquablement une signification mystique. C’est un trait majeur du colonialisme israélien d’être d’essence religieuse, même quand il est le fait de mécréants qui ne savent pas l’histoire qu’ils sont en train d’écrire, et dans laquelle plusieurs discours se chevauchent. Beaufort, c’est aussi un retour sur un passé qui appartient à la tragédie que les Libanais n’en finissent pas de vivre. En juin 1982, l’armée d’Ariel Sharon avait déjà conquis cette place forte qu’elle avait dû céder vingt ans plus tard sous la pression internationale. « Pression internationale » : voilà des mots aujourd’hui bien désuets, n’en déplaise à Emmanuel Macron qui a demandé le 1er juin la convocation du Conseil de sécurité de l’ONU, comme si cette instance, paralysée par le droit de veto américain, était autre chose qu’un théâtre d’ombres pour lequel Netanyahou n’a que mépris.
Il y a quatre décennies, c’est l’Organisation de libération de Palestine de Yasser Arafat que l’armée israélienne pourchassait.
Mais l’évocation de 1982 donne tout son sens à la guerre actuelle. À l’époque, il n’y avait pas de Hezbollah. L’un des fondateurs du mouvement chiite libanais, Mohammad Hussein Fadlallah, fit un jour cet aveu : « S’il n’y avait pas eu d’invasion du Liban en 1982, il n’y aurait jamais eu de Hezbollah. » Il n’est pas inutile, parfois, de remettre l’histoire sur ses pieds, et le rapport de cause à effet dans son sens véritable. Il y a quatre décennies, c’est l’Organisation de libération de Palestine de Yasser Arafat que l’armée israélienne pourchassait jusqu’au château de Beaufort, puis à Beyrouth. Avant de « superviser » le massacre des civils palestiniens des camps de réfugiés de Sabra et de Chatila par les phalanges chrétiennes.
C’était bien avant le 7-Octobre. Le Hamas n’y était pour rien. Il n’y avait pas de prétexte islamiste. L’Iran était embourbée dans l’épouvantable guerre contre l’Irak de Saddam Hussein. Et ce que Sharon poursuivait, c’était la résistance palestinienne légitime, laïque, ancrée dans son refus de l’expulsion et des massacres de 1948. Et, d’une certaine façon, c’est toujours cette Palestine-là que Netanyahou veut détruire, tout en conquérant le Liban dont ses troupes occupent déjà 6 % du territoire, en rasant des villages, et en détruisant le riche patrimoine culturel comme s’il fallait anéantir la culture d’un peuple. Et en ayant tué déjà 3 200 habitants de cette région, tous promus « terroristes » pour mieux mourir.
Le sort du Liban se joue ailleurs, entre les États-Unis et l’Iran.
Face à l’ampleur de cette guerre, qui n’est que très secondairement une guerre contre le Hezbollah, la gesticulation onusienne de la France est hélas dérisoire. Le sort du Liban se joue ailleurs, entre les États-Unis et l’Iran. Téhéran demande que le retrait israélien du Liban fasse partie de l’accord global avec Washington. Pressé d’en finir avec une guerre qu’il a d’ores et déjà perdue, Donald Trump s’impatiente contre Netanyahou, nous dit la presse américaine. Mais l’invective téléphonique peut-elle suffire à faire plier un homme pour lequel la croisade libanaise revêt des enjeux idéologiques et personnels d’une autre importance ?
Adib Ajaka sur https://www.politis.fr/
Au Sud Liban, l’armée israélienne a rasé des villages entiers. Début mai, Yaroun a été effacé. Situé à quelques kilomètres de la barrière de séparation avec Israël, le village musulman et chrétien a été écrasé méthodiquement par les soldats israéliens. Le cœur en mille morceaux, Adib Ajaka, élu de Yaroun, nous écrit de Beyrouth, où il vit désormais.
Je ne veux pas écrire, ni plus parler de mon village. Je suis las de contempler les vieilles photos, de rembobiner le film des souvenirs. Fussent-ils les plus beaux, jamais je n’aurais imaginé qu’ils puissent devenir un jour cette corde qui m’enserre le cœur.
Je ne veux pas écrire sur Yaroun, car les mots ne l’ont pas protégé, ils n’ont pas repoussé les crocs des agresseurs. Et après tant de ruines, la parole elle-même est devenue élégie. Je ne suis pas en état d’accepter que Yaroun ait rendu l’âme.
Je ne veux pas écrire, peut-être parce que j’en suis incapable, parce que trop vaste est la langue pour expliquer ce que signifie être yarouni. Le secret de ce lien à une terre que l’on appelle al-Balad, « le village » ? Comme on tenterait d’expliquer le lien indicible à un père, une mère et aux siens.
Yaroun, premier de nos souvenirs, et notre demeure éternelle. Le cordon qui nous y relie ne s’est jamais rompu. Ce village nous aime et nous l’aimons. Nous l’aimons parce qu’il est notre refuge, une étreinte chaude.
Yaroun, le lieu où nous avons éprouvé la vie, où nous l’avons découverte. Comment raconter nos retours à la maison, enfants, couverts de boue après une journée passée à chevaucher des bâtons que notre imagination avait changés en chevaux lancés contre le vent ? Ou nos excursions vers le vieux bois, là où se dressaient des arbres dont il ne reste plus trace ? Nous y ramassions le bois sec, allumions un feu et attendions patiemment que des pommes de terre cuisent sous la cendre, nous livrant à ces jeux dont nous avions nous-mêmes inventé les règles.
La routine de la vie
Pourquoi parler de Yaroun ? Que signifierait, pour celui qui ne s’est jamais assis sur les marches de l’église, le fait d’en entendre parler ? Que peuvent signifier pour lui ces noms qui condensent un monde de souvenirs que seuls comprennent ceux qui les ont traversés ?
Comment expliquer le plaisir de cueillir des figues et des amandes, voire de les voler comme le font les enfants ? Les marches durant lesquelles on ramasse champignons et asperges ? Et comment expliquer tout ce que recèlent les noms de ces lieux : le virage d’Oum Hanna, la descente du cimetière, le cèdre d’Abou Michel, Aïn al-Assafir, Aïn Ram Jaghia, Doueir, la promenade de l’ouest et le thé de l’après-midi ?
Que vous importe l’histoire de ma maison, demeure de cinq générations, devenue poussière, et du citronnier qui ornait sa façade ?
Comment expliquer cet empressement à décorer notre église à Noël et à Pâques ? La procession de la Saint-Georges entre l’église et al-Khodr ? Le bonheur d’un enfant qui porte l’encensoir pour la première fois ? Est-ce que cela vous importe que je vous raconte comment, enfants, petits, nous nous perdions dans les ruelles des vieux quartiers ? Comment nous passions d’un toit à l’autre des maisons accolées, et nos tentatives pour construire une cabane dans le vieux chêne afin de nous protéger de la chaleur du zénith ?
Que vous importe l’histoire de ma maison, demeure de cinq générations, devenue poussière, et du citronnier qui ornait sa façade ? Me revient l’odeur de ma grand-mère, de son pain, le saboun baladi [savon à l’huile d’olive fabriqué à la main et cuit au chaudron, N.D.L.R.], l’odeur du blé bouilli, et la danse du tamis entre ses mains qui n’ont jamais goûté le repos.
Nous avons perdu ce que nous étions. Nous avons perdu dans cette guerre ce que nous pensions immuable. Nous avons perdu nos souvenirs, des plus simples aux plus intimes, et nous avons perdu la routine de la vie, sa belle monotonie.
Dans chaque maison du quartier, nous avions un souvenir. Nous nous connaissions par cœur. Si la vie nous éloignait, il suffisait de nous retrouver pour que tout reprenne comme si nous ne nous étions jamais quittés. Comment expliquer qu’un rien éveille en moi la nostalgie ? Ces choses dont je réalise soudain les liens secrets avec ma terre. L’odeur du café, le son d’une cloche d’église lointaine, un figuier au bord du chemin ou même une chanson… prêts à enfoncer une porte de mémoire.
Bien qu’ayant vécu une grande partie de ma vie à Beyrouth, ce qui a façonné ma conscience et mes premiers traits, ce sont les ruelles de Yaroun, sa nature, son église, l’appel de son muezzin et la douceur de son ciel. C’est peut-être pour cela que je ne veux pas écrire sur Yaroun. Parce que l’écriture pousse à croire que la chose est devenue souvenir, ce que je ne peux pas admettre. Yaroun reste pour moi cette maison où l’on rentre à la fin du jour. Et chaque fois que je la nomme, je la cherche comme une chose que l’on vient d’égarer, jamais comme celle que l’on sait disparue.
mise en ligne le 2 juin 2026
Carine Fouteau sur www.mediapart.fr
Face aux célébrations des supporteurs du PSG après la finale de la Ligue des champions, aux baignades en pleine canicule précoce dans la capitale et à la culture des free parties, médias et politiques criminalisent la jeunesse, au détriment de son avenir… et du leur.
Un pouvoir apeuré par la jeunesse au point de la réprimer quand il la juge trop bruyante en dit long sur son état de décrépitude. Qu’elle célèbre la victoire du PSG, qu’elle se baigne pour tromper la canicule, qu’elle se regroupe pour danser gratuitement : plutôt que de sécuriser la joie, l’exécutif organise le chaos.
Car, oui, des violences ont émaillé la soirée du 30 mai 2026 après et avant même les tirs au but de la finale de la Ligue des champions. Certes, il existe des dangers à plonger dans le canal Saint-Martin, à Paris, toujours pollué malgré les millions déversés pour les Jeux olympiques et paralympiques de 2024 ; oui, encore, les free parties ne sont pas des rassemblements d’enfants de chœur et, parfois, il arrive des accidents, d’autant plus évitables qu’ils sont pris en charge.
Mais que fait l’État, si ce n’est souffler sur les braises et criminaliser la jeunesse, surtout quand elle n’est ni bourgeoise ni blanche ? « Voilà une classe qui se tient sage », disait un policier aux lycéen·nes de Mantes-la-Jolie contraint·es de se mettre à genoux, pendant plusieurs heures, après une manifestation, en décembre 2018, soit quelques mois après l’élection d’Emmanuel Macron.
On se rappelle aujourd’hui cette image effroyable, tant tout semble fait, encore et toujours, pour étouffer une génération, abandonnée à son sort, malgré les répercussions du covid et les obstacles obstruant son avenir, en termes de santé, de précarité et de catastrophe climatique.
Alors que les roulements de tambours de l’élection présidentielle de 2027 commencent à se faire entendre, il faut refuser de s’habituer au bruit médiatico-politique, désormais systématiquement cadré par les préjugés d’extrême droite. Depuis le « back to back » du PSG, la haine raciste ciblant, plus ou moins ouvertement, les jeunes des quartiers populaires suinte de partout.
Un dispositif policier qui fabrique de la violence
Sur RMC, chaîne détenue par le milliardaire Rodolphe Saadé, Jordan Bardella, patron du Rassemblement national (RN), qui prétend aux plus hautes fonctions de l’État, exulte lundi 1er juin : « Nous avons vu en plein Paris des scènes de quasi-guerre civile. » « Et je dis aux Français : réveillez-vous, parce que dans quelque temps, ils casseront la porte des immeubles et ils rentreront dans vos appartements », ajoute-t-il, fustigeant « des comportements de prédateurs ».
Par-delà les médias du milliardaire Vincent Bolloré, Le Figaro est au diapason, dans un article titré « Pillages, attaques de policiers, agressions en cascade : comment la France a replongé dans une nuit ensauvagée », où il est question de « hordes entières » ayant « répondu à l’appel du tam-tam des boucles WhatsApp lancé depuis les cités voisines ».
Sur le service public, en l’occurrence France Info, le député Les Républicains (LR) Philippe Juvin dénonce « l’ensauvagement, avec des tas de gens qui détestent la France ».
Toute la journée de dimanche, les condamnations des violences ont saturé les plateaux télé et radio, jusqu’à l’autre bord politique, où la crainte d’être taxé de laxisme l’emporte sur les mises en cause du maintien de l’ordre à la française.
Venu vendre, au « Grand Jury » de RTL, le « contrat patriotique » proposé dans son livre, l’eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann, lui aussi candidat putatif à l’élection présidentielle 2027, juge « insupportable » cette « minorité de casseurs qui vient polluer la fête », tandis que, sur LCI, le député socialiste Jérôme Guedj tance des « crétins décérébrés ».
Pas un mot, en revanche, sur les failles d’un dispositif policier qui, en France plus qu’ailleurs, fabrique inébranlablement de la violence, au lieu d’aider à prévenir les affrontements. En l’absence de fan zone organisée samedi soir, dans Paris, par les pouvoirs publics, comment s’étonner que la jeunesse occupe l’espace public et déferle dans les rues pour célébrer la victoire et faire la fête ? Le temps n’a pourtant pas manqué pour se préparer à l’éventualité d’une victoire – ou d’une défaite.
Des charges de CRS, gazant à tout-va des familles jusque dans le métro, à la montée en tension régulière orchestrée par le parquet de Paris qui, dès le 28 mai, anticipe des « débordements violents » et des « comparutions immédiates », le refus de l’exécutif de penser les événements de masse autrement que sous un prisme répressif produit nécessairement des résultats dommageables pour tous et toutes.
Et il est surprenant d’entendre le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, après qu’il a évoqué une soirée « globalement sous contrôle », se féliciter de l’interpellation de plus de 800 personnes, comme s’il s’agissait d’un trophée.
L’aveuglement de l’exécutif
De manière symbolique, le déchaînement de haine suscité par les baignades en pleine canicule à Paris, sur les berges du canal Saint-Martin, d’une jeunesse populaire racisée raconte tout autant le vertige d’un espace médiatique, comparativement moins indigné par la virée violente des ultras de l’OGC Nice quelques jours plus tôt au même endroit.
Le recours aux forces de l’ordre fouillant des groupes d’adolescents en maillot de bain traduit aussi, en creux, l’aveuglement d’un exécutif, qui choisit l’interdiction et la manière forte, plutôt que de chercher à répondre au besoin de fraîcheur et d’amusement d’une génération emmurée dans le béton. Et cela, à un moment où le climat s’enflamme, sans que rien ne soit fait pour l’empêcher.
Même si la bataille de la triangulation est perdue d’avance, les électeurs et électrices préférant toujours l’original (d’extrême droite) à la copie (centriste), le « choc d’autorité » auprès de la jeunesse est assumé par le gouvernement.
En témoigne le projet de loi Ripost (pour « réponse immédiate aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens ») adopté au Sénat, bientôt examiné à l’Assemblée, véritable défouloir sécuritaire qui vise à étendre les pouvoirs des policières et policiers municipaux et à élargir le recours aux amendes, alors que déjà les verbalisations abusives se multiplient dans les quartiers populaires.
En avril 2025, le Défenseur des droits s’alarmait de ces pratiques en région parisienne, à la suite de la publication d’une étude menée par les chercheuses Aline Daillère et Magda Boutros.
Sur la base de l’examen de procédures judiciaires et de conduites d’entretiens, il ressortait de ces travaux que l’objectif d’« éviction d’indésirables » de l’espace public, pour reprendre l’expression utilisée par l’institution policière, ciblait « une population précise : des jeunes hommes précaires issus de l’immigration post-coloniale, principalement subsaharienne, occupant collectivement l’espace public à proximité immédiate de leur domicile ».
Mécanique liberticide
Et, pour ce qui est de la pénalisation de la fête, ce n’est pas tout, puisque le projet de loi Ripost entend renforcer la législation empêchant l’organisation de rave parties dans un crescendo ininterrompu depuis l’amendement de Thierry Mariani (alors UMP, désormais RN) il y a vingt-cinq ans.
Le dernier teknival, qui a réuni gratuitement plusieurs milliers de fêtard·es sur un terrain militaire près de Bourges, n’a fait que conforter le ministre de l’intérieur dans sa « détermination à mieux réprimer ce type d’organisation sauvage, que nos concitoyens ne comprennent pas ».
Face au déni d’une joie non lucrative, des acteurs et actrices de la scène techno ont signé une tribune publiée dans Télérama, regrettant un texte qui pourrait « restreindre durablement le droit de se rassembler, d’organiser, de circuler, de danser. En bref, de se retrouver entre amis, entre passionnés, entre humains ».
Car c’est bien de cela qu’il s’agit, de la défense des libertés publiques dans un État de droit. « La fête libre, rappellent-ils, traverse les générations, les milieux, les territoires. Elle rassemble des gens qui n’auraient jamais eu de raison de se croiser ailleurs. Elle produit de la solidarité, de l’art, des communautés. Elle façonne le vivre-ensemble. Aujourd’hui exprimée depuis plus de trente ans dans notre société sous la forme des free parties, elle porte une culture qui a su s’organiser, structurer ses propres règles, créer ses propres dispositifs de santé et d’entraide afin de répondre d’elle-même à ses besoins. »
La mécanique liberticide est connue : « Pousser la fête encore davantage dans la clandestinité aggrave exactement ce que l’on prétend combattre. Les associations de réduction des risques perdent l’accès au terrain. Les participants n’appellent plus les secours. Les organisateurs ne peuvent plus coopérer avec les autorités. Les risques ne disparaissent pas. Ils se cachent », alertent-ils.
Le danger ne vient ni de la fête ni d’une jeunesse, quelles que soient ses origines sociales ou raciales, qui ne demande pas l’impunité mais le respect. Il vient de celles et ceux, en responsabilité, qui choisissent sciemment la répression contre la sécurisation, la marginalisation contre la santé.
Les corps qui fêtent une victoire sportive, dansent ou se baignent ne devraient pas être érigés en ennemis. Alors que des politiques publiques constructives existent pour organiser des rassemblements massifs et festifs, alors que des outils de dialogue ont pu être expérimentés, y compris en France, l’exécutif considère sa jeunesse – son avenir – comme une menace. Ce faisant, il se constitue lui-même en menace, pour la démocratie.
mise en ligne le 2 juin 2026
Axel Nodinot sur www.humanite.fr
L'Unicef, Human Rights Watch, Médecins du monde et la Cimade alertent sur les conséquences de l'opération Kingia sur les enfants de Mayotte. Daniel Gros, référent de la Ligue des droits de l'Homme sur l'île, enrage de cette situation inhumaine entretenue par l'État français.
La police aux frontières (PAF) de Mayotte est-elle plus violente qu’auparavant ?
Daniel Gros : On sait très bien que la police abuse parfois de ses prérogatives. J’ai entendu parler de brutalité, de harcèlement permanent, et de vols, par exemple des téléphones au centre de rétention administrative (CRA). Mais l’essentiel, c’est que les gens sont contrôlés en permanence, du moins la population noire.
Désormais, la PAF a embauché des locaux pour qu’ils soient capables de repérer les personnes susceptibles d’être sans papiers. Mais il arrive que des Français, Mahorais, qui n’ont pas de papiers sur eux, soient envoyés aux Comores !
Ils doivent ensuite se faire envoyer leur passeport par la famille et reviennent avec. Les gens sont arrêtés sur la voie publique et embarqués dans un bateau dans les 15 heures, avec rien d’autre que ce qu’ils ont sur eux. C’est d’une violence inouïe, permanente, et il n’y a plus aucun lieu d’accalmie, puisque depuis la loi de refondation Mayotte (promulguée en août 2025 – NDLR), ils ont même le droit de rentrer dans les domiciles. La loi prévoit qu’il faut l’accord du procureur, mais on sait ce qu’il en est.
Quatre organisations alertent sur les atteintes aux droits de l’enfant. Quelle est la situation sur place ?
Daniel Gros : Les contrôles sont partout : sur les routes, les voies qui mènent à l’hôpital, à la préfecture, et aux abords des écoles. Je suis intervenu une fois pour une jeune fille qui a été interpellée en sortant de son bac blanc. La jeune fille, qui venait d’avoir 18 ans, a été expédiée immédiatement aux Comores.
Je suis absolument révolté, c’est comme si nous étions gouvernés par le père Ubu dans la pièce de théâtre d’Alfred Jarry. Quelle famille française pense que son enfant de 18 ans n’est plus un enfant ? Quel député a réfléchi sur les effets de la réduction du droit du sol sur un enfant né à Mayotte qui, à 18 ans, est contrôlé dans la rue quand il va à l’école, interpellé, placé au CRA, mis dans un bateau et n’a plus personne à l’arrivée aux Comores ?
Personne n’a réfléchi, ni même le Conseil constitutionnel qui a avalisé cette horreur. La France applique une telle politique inhumaine. Alors qu’elle s’honore devant toutes les tribunes internationales d’être la patrie des droits de l’Homme… Ils sont des dizaines d’enfants par jour à vivre ce calvaire. Et la préfecture ne prend même pas la peine de me répondre, ni davantage au Défenseur des droits alerté. C’est d’une gravité inimaginable.
Vous aviez écrit une tribune sur le camp de migrants africains à Tsoundzou 2. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Daniel Gros : Cette tribune est encore valable puisque rien n’a évolué. On refuse qu’ils soient quelque part, on les agresse, on les harcèle. Et personne ne veut trouver de solution humanitaire. Rappelons que Mayotte n’est pas considérée par l’Etat comme un territoire français à part entière. À tel point que les demandeurs d’asile, qui ne viennent pas par plaisir mais parce qu’ils sont en danger de mort dans leur pays, sont abasourdis par l’état économique de ce territoire.
Mais la promesse de la France à Mayotte reste : « On va vous débarrasser des Comoriens parce qu’ils sont la cause du sous-développement ». Tant que les Mahorais l’accepteront, ce sera toujours un territoire français remis aux calendes grecques. En 2023-2024, devant l’afflux de migrants dans le camp de Cavani, la population avait bloqué les routes pendant plus de cinq semaines.
La France a donc commencé à transférer des demandeurs d’asile dans l’Hexagone. C’était possible. Même Monsieur Darmanin, qu’on ne connaissait pas sous ce visage humaniste, a dit que son travail était de protéger ces gens qui avaient des droits. Mais à l’époque, les demandeurs d’asile mettaient un mois ou deux à obtenir leur récépissé de demande d’asile. Maintenant, il leur faut plus d’un an, pendant lequel ils n’ont aucun droit, aucune ressource, aucun lieu, à part une pré-demande d’enregistrement. À Mayotte, tout est un scandale humanitaire.
mise en place le 1er juin 2026
Roger Martelli | sur www.regards.fr
La possibilité de voir le Rassemblement national accéder à l’Élysée constituera l’un des enjeux centraux de l’élection présidentielle. Comment l’en empêcher ? En dénonçant ses projets, bien sûr, mais surtout en lui opposant une perspective politique capable de susciter l’adhésion d’une majorité.
Les sondages vont rythmer les prochains mois. À ce jour, tous ou presque donnent le RN gagnant. Son accession au pouvoir est-elle devenue inéluctable ? Les rendez-vous se multiplient pour l’empêcher. Ce samedi à Montreuil s’est réunie la Coalition des Résistances Artistiques, Culturelles et Scientifiques (CRACS) contre l’extrême droite. Des centaines d’intellectuels et artistes se sont retrouvés pour débattre de la stratégie à opposer à cette percée qui n’est pas un phénomène hexagonal, mais continental voire planétaire.
Cette poussée est le résultat d’une construction de quelques décennies. Elle a permis au Rassemblement national de devenir la seule organisation politique qui, en France, mérite le qualificatif « d’attrape-tout ». Car il ne s’attache pas à un segment de la société, à un courant d’idée ou à un thème, mais vise et touche d’ores et déjà la société tout entière. Sa force tient à ce qu’il s’est totalement immergé dans un air du temps, dominé par le sentiment que les sociétés ont refermé la phase entamée entre les années 1930 et 1945, celle que l’on nomme l’État-providence et que le monde n’est plus régi par l’équilibre des puissances.
De cette instabilité naissent les sentiments d’inquiétude et de peur, la conviction d’être abandonné et la montée d’une colère, diffuse ou apparente, qui tourne au ressentiment, contre des responsables davantage que contre un système. À cette intrication de troubles, l’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. En cause, la perte d’identité, le déclin de l’autorité, la dépendance de la nation, la prolifération des parasites, du haut comme du bas, des élites comme des immigrés. Pour y remédier, le RN exalte la protection par la préférence nationale et par la clôture, la sécurité par l’autorité et la sévérité, l’indépendance par le retour à l’identité perdue. La force de l’extrême droite est avant tout dans un récit qui raconte le monde, qui parle de la France et qui suggère les contours d’une société qui, en revenant à des valeurs perdues, retrouvera l’unité et la tranquillité que les dominants d’hier ont altérées.
L’extrême droite offre un récit cohérent des origines du mal-être et propose des grands axes pour des solutions possibles. Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble de ses thèmes : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche.
Pas besoin d’être d’accord avec l’ensemble des thèmes développés par l’extrême droite, avec la totalité de son programme, au demeurant bien flou : ce qui compte est la petite musique, qui tranche avec des années d’alternance au pouvoir de la droite et de la gauche. On peut ne pas être raciste – et même être tolérant –, ne pas être fascisant et voter pourtant à l’extrême droite. Pourquoi ? Pour dire l’exigence d’une rupture et l’espoir d’un sursaut national.
Il faut bien sûr contredire chaque pièce de l’argumentaire néfaste, mais il convient avant tout de déconstruire le récit global, celui qui nourrit les imaginaires et qui, in fine, oriente les choix des individus. Et cette déconstruction sera d’autant plus efficace qu’elle s’appuiera sur une construction franchement alternative, sur un récit aussi cohérent qui met au centre, non pas le repli sur soi mais l’émancipation. En bref, une manière innovante et radicalement progressiste de remédier à la peur et au déclin, aux difficultés de la vie et au besoin d’avenir.
Très souvent, on évoque les leçons du Front populaire. Le fascisme menaçait et un Front s’est constitué contre lui en 1934-1935. Il lui donna en France un coup d’arrêt. Sa formation était une exigence profonde venue du bas, résolument antifasciste et populaire. Il fut le résultat d’une conjonction, jusqu’alors absente, entre un mouvement social exceptionnel et un rassemblement politique qui semblait pourtant impossible au début de 1934.
Le Front populaire s’adossait aussi à une grande espérance, celle de la « République démocratique et sociale » que voulaient les communards de 1871. Le Front fut antifasciste, mais sa visée se condensait dans un mot d’ordre simple, « le pain, la paix, la liberté », qui disait à la fois ce qu’il fallait concrètement faire et la société que l’on devait atteindre pour le réaliser. Le Front populaire déconstruisait et disait ce qu’il voulait construire. L’exigence est toujours là.
mise en ligne le 1er juin 2026
Editorial sur https://afriquexxi.info
Une étude du German Institute for International and Security Affairs, paru le 13 mai, vient redire ce que tout le monde sait déjà : les Émirats arabes unis (EAU) alimentent de nombreux conflits, en particulier en Afrique, au mépris du droit international et tout en maniant la langue de bois. Ils sont devenus « l’un des acteurs extérieurs les plus agressifs dans les conflits africains », estiment les auteurs Gerrit Kurtz Wolfram Lacher et Stephan Roll. Malgré les dénégations d’Abou Dhabi, son implication directe est certaine en Éthiopie, en Libye, en Somalie et au Soudan.
Comme Afrique XXI le rappelait à l’occasion de la troisième année de guerre au Soudan, les EAU soutiennent les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », accusés d’actes de génocide par l’ONU, notamment lors de la bataille d’El Fasher. L’émirat se sert de plusieurs pays pour acheminer des armes, dont le Tchad, l’Éthiopie et le port de Berbera au Somaliland – avec qui il entretient des relations très étroites. « En Éthiopie, le gouvernement d’Abiy Ahmed s’est appuyé sur des drones des Émirats arabes unis pour repousser une offensive des rebelles tigréens à l’automne 2021 », relève l’étude allemande. Cette guerre au Tigray a fait l’objet d’un véritable nettoyage ethnique. Des camps d’entraînement pour les FSR ont par ailleurs vu le jour à Benishangul-Gumuz, dans l’ouest de l’Éthiopie. En Libye, les EAU entretiennent une guerre civile en soutenant le maréchal Khalifa Haftar contre le gouvernement internationalement reconnu de Tripoli. Les EAU financent aussi des forces armées au Somaliland et au Puntland, deux régions somaliennes en crise avec Mogadiscio. Ils sont également impliqués au Yémen.
Excepté dans ce dernier pays, Abou Dhabi n’a pas déployé de troupes, mais intervient par l’intermédiaire de proxys, et procède « au recrutement de combattants et de mercenaires étrangers, à leur transport sur les champs de bataille ou à leur déploiement pour un soutien logistique ». L’une des lignes idéologiques permanente semble être la lutte contre les soutiens aux frères musulmans. Mais, souligne l’étude, sa proximité avec d’autres groupes islamistes demeure ambiguë.
Les objectifs recherchés par l’émirat ne sont pas très clairs. Mais ils incluent l’influence régionale et internationale, afin de contrer l’Iran et l’Arabie saoudite – et son retrait inattendu de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, début mai, dominé par l’Arabie saoudite, va dans le même sens –, et certains intérêts économiques avec le déploiement de ses entreprises phares tels que DP World et AD Ports Group. Ces dernières sont présentes au Sénégal, en Tanzanie, au Mozambique, en Angola et en Égypte. « Pour les Émirats arabes unis, ces corridors sont également essentiels car ils garantissent un accès à long terme aux ressources stratégiques et aux routes commerciales », estime l’étude. L’émirat s’enrichit par ailleurs en profitant de l’exportation et de la contrebande d’or provenant de zones de conflit – des faits qui ont notamment été documentés au Soudan dans cette grande enquête du New York Times.
Abou Dhabi n’est pas à une contradiction prête et participe régulièrement à des médiations tout en entretenant les conflits concernés par les pourparlers. L’émirat, qui nie systématiquement son implication malgré les preuves qui s’accumulent, s’ingère par ailleurs dans la rédaction des rapports internationaux pour s’assurer que son nom n’apparaisse jamais. Ce fut le cas par exemple pour la résolution européenne du 27 novembre 2025 (« Escalade de la guerre et de la catastrophe humanitaire au Soudan ») : la mention, proposée par les groupes de gauche, a été refusée par l’European People’s Party, soutenu par l’extrême droite. Ce groupe politique réunit des partis du centre, du centre droit et de la droite d’inspiration démocrate chrétienne et libérale-conservatrice. On y retrouve en particulier Les Républicains, parti français dirigé par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau.
Bruno Retailleau a été nommé au ministère de l’Intérieur par Emamnuel Macron en septembre 2024, et maintenu à ces fonctions (sous trois Premier ministre) jusqu’à sa démission treize mois plus tard. Durant un an, ses prises de paroles ont stigmatisé les plus fragiles, en particuliers les personnes en exils, affirmant que « l’immigration n’est pas une chance pour la France » et durcissant les conditions d’accès à la nationalité française. Plus récemment, il a demandé à mettre « au ban des nations européennes » l’Espagne, qui vient de procéder à la régularisation de 500 000 travailleurs clandestins.
Ménager ainsi un pays avec lequel la France entretient un « partenariat stratégique » (dixit l’Élysée), renforce l’impunité et contribue à la plus grave crise humanitaire du monde : 200 000 morts et 14 millions de déplacés. L’étude rappelle que « cela a également conduit à un nombre croissant de réfugiés soudanais arrivant en Europe par la Méditerranée ». En Italie, « le nombre et la proportion de ressortissants soudanais a doublé entre 2024 et 2025 (...). En Grèce, les réfugiés soudanais [constituent] la deuxième communauté la plus importante en 2025 ». Les EAU sont par ailleurs les premiers acheteurs d’armes françaises. Certaines se sont directement retrouvées au Soudan, comme l’a dévoilé Amnesty international.
Les EAU redoublent ainsi d’efforts afin « d’exercer une influence politique en Europe – y compris auprès des populistes de droite, des partis d’extrême droite, et [en soutenant] les réseaux diffusant de la désinformation », poursuivent les auteurs. Ils estiment que les pays de l’Union européenne devraient revoir leur position, et envisager enfin des sanctions contre la pétromonarchie.