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mise en ligne le 30 septembre 2026
Elora Mazzini sur www.humanite.fr
Un an après la fin de la commission d’enquête sénatoriale sur les aides publiques aux grandes entreprises, le rapporteur Fabien Gay était l’invité de la CGT Michelin, lundi 28 septembre, à Clermont-Ferrand. L’occasion de revenir sur le remboursement par le groupe de 4,3 millions d’euros d’aides publiques par l’entreprise.
La venue de Fabien Gay sur les différents sites de Michelin, lundi matin, à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), aurait presque pu passer inaperçue. Dans le hall du centre de recherche de Ladoux, aucune mention de sa visite ne figure sur le panneau d’affichage, ni sur l’intranet du groupe. « Aucun de mes collègues ne semblait avoir l’info », s’étonne Rodolphe, « Bib » depuis près de trente ans. Pourtant, le sénateur communiste de Seine-Saint-Denis (et directeur de L’Humanité) était bien attendu.
Un an après la fin de la commission d’enquête sur les aides publiques aux grandes entreprises, dont il était le rapporteur, le parlementaire a profité d’une invitation à l’assemblée générale de la CGT Michelin pour faire le point sur les conclusions du rapport avec les salariés.
Ses travaux avaient mis au jour le fait que le groupe avait touché en 2017, 4,3 millions d’euros d’aides publiques, dans le cadre du CICE (Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi). Cette somme aurait dû servir à l’achat de plusieurs machines pour l’usine de La Roche-sur-Yon. Mais suite à la fermeture du site vendéen, en 2019, les équipements achetés grâce à cette enveloppe sont expédiés à l’étranger. Après son audition devant la commission d’enquête, Michelin s’est finalement engagé à rembourser cette somme à l’État. Chose faite en décembre 2025.
Un entretien avec le PDG
Alors, côté Bibendum, l’absence de communication interne sur la venue du sénateur n’était guère étonnante, même si la matinée s’est déroulée sans animosité. Après une visite éclair du centre de recherche de Ladoux et de la dernière usine de production clermontoise des Gravanches, le sénateur a donc passé une vingtaine de minutes avec Florent Menegaux, PDG de Michelin, au siège du groupe, sur le site historique des Carmes.
Sur la trentaine de grands patrons auditionnés lors de la commission d’enquête, ce dernier « a été le premier à accepter de donner le montant des aides publiques dont il a bénéficié », souligne Fabien Gay.
Mais durant leur échange, le sujet n’est pas revenu sur la table, pas plus que le récent plan de licenciement du groupe. « Il a évoqué les difficultés de la pneumatique mondiale et de la concurrence chinoise », résume le sénateur. Dans un communiqué, Michelin évoque également n’avoir seulement abordé les enjeux de développement de l’industrie française dans le contexte mondial.
« Avec les dividendes qu’ils font, ils ne devraient pas avoir d’aide du tout ! »
Le véritable temps d’échange avec les salariés a eu lieu plus tard, dans les locaux du CSE de Michelin, en compagnie des représentants syndicaux de la CGT et de Julien Brugerolles, le député communiste de la cinquième circonscription du Puy-de-Dôme. L’occasion pour Fabien Gay de saluer le travail de terrain des syndicalistes, « les vrais lanceurs d’alerte qui savent si telle ou telle aide publique est utilisée correctement. C’est le rapport de force qui fait pencher la balance ». Et de rappeler son objectif : un changement de règle pour que, « si une entreprise délocalise sa production, elle soit contrainte de rembourser les aides perçues ».
Dans la salle, la question des aides publiques fait consensus : elle suscite la colère. Plusieurs bibs défendent une position radicale. « Avec les dividendes qu’ils font, ils ne devraient pas avoir d’aide du tout ! », lance l’un d’eux. Fabien Gay, lui, tempère. La question est complexe et ne peut être conditionnée à la taille des entreprises d’un point de vue constitutionnel. « On n’est pas foncièrement opposés aux aides publiques, pose le parlementaire, mais il faut qu’elles soient utiles et ciblées. » En attendant, l’affaire Michelin constitue un précédent, et la première pierre d’un édifice législatif. « Pour la première fois, une entreprise a dû rendre ce qui a été volé aux travailleurs », se félicite Fabien Gay.
La journée clermontoise du sénateur s’est achevée à la Maison du peuple, avec la présentation de son livre 211 milliards, qui retrace les étapes de la commission jusqu’à l’estimation de ce chiffre symbolique des aides publiques indûment versées aux entreprises en 2023. Là encore, les communistes clermontois sont venus nombreux pour écouter le sénateur, échanger avec lui et prolonger les discussions entamées quelques heures plus tôt avec les salariés de Michelin.
mise en ligne le 30 septembre 2026
Par Fanny Marlier sur https://reporterre.net/
Classes étouffantes et surchargées, professeurs absents... Plus de 400 lycées sont toujours bloqués en France face au manque de moyens. En Seine-Saint-Denis, les élèves dénoncent des « inégalités de traitement » et un « mépris de classe et de race ».
Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), reportage
Au début, Melya est sur la retenue. Elle hésite une poignée de secondes à se livrer. Puis, l’élève du lycée Paul-Eluard, à Saint-Denis, se lance. Le visage encadré par de longues et fines boucles d’oreilles, elle parle de la chaleur étouffante, des professeurs absents, et de l’interminable queue pour se rendre aux toilettes.
Ces derniers jours, les températures ont tellement grimpé dans les préfabriqués qui lui servent de classe qu’elle est rentrée tous les soirs épuisée, dit-elle. « Les journalistes qui passent leur temps à dire qu’on est là pour simplement sécher les cours, je les invite à venir passer ne serait-ce qu’une seule journée à étudier avec nous », lâche Melya d’une colère froide.
Il est 9 heures mardi 29 septembre, et une centaine d’élèves sont regroupés sous les grandes lettres fanées rappelant le nom de l’établissement. D’autres, assis sur les barrières de l’autre côté de la rue, regardent la scène. « C’est tout le système qui est pourri », « Police partout, justice nulle part », scandent certains élèves tour à tour dans un mégaphone depuis le 27 septembre. Partageant leurs revendications, des assistants d’éducation (AED) et des professeurs sont venus les soutenir.
Dans ce lycée accueillant 2 000 élèves, entre les plombs sautant régulièrement, les plafonds troués, les fenêtres sans rideaux et sans double vitrage, le décor s’effrite depuis plusieurs années. L’hiver, les élèves grelottent, comme l’avait raconté Reporterre. Les chaises branlantes craquent régulièrement sous les élèves. Les salles de classe avoisinent parfois les 35 élèves, il n’y a pas d’infirmière à plein temps, il manque une assistante sociale.
Dans l’académie de Créteil, touchée par un déficit de personnels titulaires, l’établissement ne fait pas exception. « Ici, il y a plus d’élèves que de chaises, vous trouvez ça normal ? » interpelle Tino, 16 ans, derrière ses grandes lunettes carrées.
Effondrement d’un faux plafond
À Paul-Eluard, la gronde a démarré il y a plus longtemps. En mai 2023, l’effondrement d’un faux plafond et l’inondation de salles de classe avaient poussé des personnels a exercé leur droit de retrait pour « danger grave et imminent ». La Région avait alors promis le déblocage de 40 millions d’euros pour la rénovation thermique de l’établissement.
« On se bat pour notre dignité »
Les travaux tant attendus ont démarré cet été, du moins pour une partie des bâtiments, et risquent de durer plusieurs années. En attendant, depuis la rentrée, 600 élèves ont des pièces en préfabriqués en guise de classe. Les fenêtres s’entrouvrent de quelques dizaines de centimètres et, dans ces constructions temporaires mal isolées, la chaleur du mois de septembre est étouffante.
Enseignants et élèves dénoncent des conditions de travail devenues impossibles. « Certains jours, il faisait plus de 30 °C dès 9 heures du matin, raconte Lily Strauss, enseignante d’histoire-géographie dans l’établissement. Les élèves n’ont plus de foyer couvert pour se reposer ou étudier, et le CDI ne compte désormais plus que huit places. » « On a demandé des ventilateurs mais on n’en a toujours pas, renchérit un autre enseignant. On risque aussi d’avoir du mal à chauffer les salles cet hiver. »
Lance-grenades et lycéens gazés
Partout en France, des lycéens ont engagé un bras de fer pour réclamer de meilleures conditions d’apprentissage. Le mouvement a démarré le 24 septembre par un blocus devant les portes de l’établissement Saint-Exupéry à Créteil, pour protester contre le manque de professeurs, d’infirmières et les classes surchargées.
À Paris, Lille, Rennes, Bordeaux et Marseille, plusieurs établissements ont été bloqués ces derniers jours. À tel point que, le 29 septembre, en fin de journée, 416 lycées ont fait l’objet de mobilisations, indique le ministère de l’Éducation nationale dans un communiqué, avec une centaine de blocages totaux ou partiels.
« On se bat pour notre dignité, insiste Ryad Rani, président de l’Union syndicale lycéenne (USL). Chaque année, c’est le même cinéma, l’Éducation nationale fait mine de découvrir le réchauffement climatique. Aucun établissement n’est équipé face à la crise que nous traversons. »
Sur les réseaux sociaux, les images de confrontations avec les forces de l’État montrent plusieurs scènes d’une rare violence. Le cas de cet adolescent du lycée Château d’Épluches à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise), touché au visage par un tir de lance-grenades tiré à quelques centimètres de lui, marque particulièrement les esprits.
Transporté au centre hospitalier de Pontoise, le lycéen a de graves blessures au niveau du visage. « Il a la bouche défoncée. Toutes ses dents du haut sont cassées, comme en arc de cercle. En bas, on ne sait même pas encore ce qui lui reste », décrit sa mère au Parisien. Une enquête confiée à l’inspection générale de la police nationale (IGPN) a été ouverte.
À Alençon, dans l’Orne, une jeune fille a eu le cou encerclé pendant de longues minutes par un gendarme, au point d’avoir des difficultés à respirer. Au lycée Blaise Cendrars à Sevran, la police a été mobilisée pour disperser les jeunes et la communauté éducative mobilisée. À Saint-Denis, au lycée Suger, le 28 septembre, la police a gazé les dizaines d’élèves qui avançaient vers l’établissement, sans présenter de menace. Ce décalage entre les mobilisations et le dispositif de sécurité choque une partie de la communauté éducative, également présente sur les blocages.
« On parle de “casseurs”, de “délinquants”, mais ce sont des enfants qui portent des revendications légitimes, fustige Claire Fortassin, cosecrétaire du Snes-FSU 93. Ils ne réclament rien d’autre que des moyens pour leur éducation face à une situation particulièrement criante dans le 93, un département sous financé de manière honteuse depuis des années. »
« Un mépris de classe et de race »
Plusieurs gardes à vue ont déjà été recensées la semaine dernière. Le 29 septembre, les mobilisations lycéennes ont donné lieu à 40 nouvelles interpellations et 31 blessés côtés élèves et personnels, rapporte le ministère de l’Éducation nationale.
La veille, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez estimait lors d’un point presse que les mobilisations ne tenaient « pas de la revendication » mais plutôt « de la violence à l’état pur ». Une « violence » commise par des « personnes extérieures qui arrivent encagoulées, équipées, munies de mortiers et qui savent s’en servir », ajoutait encore le ministre de l’Éducation nationale Édouard Geffray, sur BFMTV.
« Au lieu de se demander pourquoi ces adolescents préfèrent se mobiliser plutôt que d’aller en classe, l’Éducation nationale emboîte le pas à un mépris de classe et du racisme », regrette Simon Duteil, enseignant au lycée de Suger et syndicaliste de Sud Éducation Solidaires.
Pour tenter de protéger leurs élèves, à Paul-Eluard, les enseignants forment chaque matin une chaîne humaine face aux forces de l’État. Dans la matinée du 29 septembre, un petit groupe d’élèves a mis le feu à un tas de déchets avant de se faire tancer par le maire insoumis de la ville, Bally Bagayoko, venu les soutenir, comme cela était déjà le cas la veille.
« Je ne cautionne pas les dégradations, mais on ne supporte plus les inégalités de traitement qu’on subit par rapport à d’autres lycées. On nous dit de travailler d’arrache-pied, qu’il n’y a que ça qui paie, mais dans ces conditions, cela ne sert à rien. On veut juste qu’on nous prenne au sérieux », martèle Tino, 16 ans.
Espérant installer la bataille dans la durée, l’Union syndicale lycéenne appelle à bloquer les lycées le 1er octobre partout en France, et prévoit une grande manifestation la semaine suivante.
Ulysse Rabaté sur www.politis.fr
Ulysse Rabaté, chercheur en science politique à l’université Paris-8 et fondateur de l’association Quidam pour l’éducation populaire, considère que la mobilisation lycéenne représente déjà un point de bascule de la vie politique française contemporaine.
Disons-le d’emblée : le mouvement des lycéens qui traverse le pays ces derniers jours est impressionnant. Ses échos sont nombreux et évidemment incertains. Mais par son ampleur et sa trajectoire, et par son apparition polyphonique dans l’agenda politique, cette mobilisation est déjà un point de bascule de la vie politique française contemporaine.
Le caractère important de ce qu’il se passe peut se mesurer à l’impressionnant lever de bouclier réactionnaire pour tenter d’imposer l’idée d’un mouvement aux motivations douteuses, violent ou récupéré. Le mouvement est de fait un éclatant révélateur des irresponsabilités politiques du pouvoir en place. Ses adversaires objectifs ont raison de le prendre au sérieux.
Le mouvement présente à ce stade certains traits caractéristiques et structurants, que nous tenterons d’énumérer ici au prisme d’une sociologie des mobilisations forcément réinterrogée par les événements en cours. Les éléments développés ne prétendent pas à l’exhaustivité et doivent se lire comme autant de questions, encore ouvertes.
1- Le mouvement vient d’en bas
C’est la caractéristique première et incontournable des événements en cours : aujourd’hui en expansion à travers le pays, le mouvement des lycées est né dans les lycées populaires de banlieue parisienne, en Seine-Saint-Denis et dans le Val-de-Marne. Ce qui est mis en lumière par les élèves et les personnels, ce n’est plus vraiment le traditionnel « manque de moyens » mais bien l’effondrement des conditions d’accueil au sein d’établissements où sont scolarisés en grande majorité des enfants de familles résidant dans les quartiers populaires.
Les premières revendications sont celles d’une égalité de traitement, formulées depuis le point de vue et depuis une expérience particulière des inégalités.
Les premières revendications sont celles d’une égalité de traitement, formulées depuis le point de vue et depuis une expérience particulière des inégalités, revendiquant l’identité sociale des quartiers populaires. Les codes des quartiers composent l’esthétique de cette mobilisation, des mots aux tenues vestimentaires. Renversant les stigmates, le mouvement donne à voir la convergence entre culture de la street et prise de position politique.
2- La centralité des quartiers dans l’émergence du mouvement se lit aussi dans son traitement médiatique et sa répression
Les images d’opposition frontale entre ces groupes de jeunes et les forces de l’ordre, ont pu (re)faire penser à celles des révoltes urbaines de l’été 2023. La continuité s’observe dans la place qu’occupe dès les premiers jours du mouvement la question des violences policières. Le tir de grenade à bout portant sur un jeune mineur à Saint-Ouen-l’Aumône (95) lundi 28 septembre – qui a été filmé – et l’éborgnement d’un jeune lycéen à Tours constituent à ce titre des événement qui intègrent déjà l’histoire de la mobilisation. En ce sens, le mouvement des lycées porte l’héritage des formes récentes de contestation inscrites dans l’univers des quartiers populaires français, et porte leur empreinte culturelle.
Le mouvement des lycées porte l’héritage des formes récentes de contestation inscrites dans l’univers des quartiers populaires français.
Le surgissement de la jeunesse populaire dans le champ politique, à travers ce mouvement lycéen, s’inscrit dans une histoire récente déjà très dynamique : des mobilisations spontanées des jeunes des quartiers pendant la crise sanitaire du covid-19 à la mobilisation électorale exemplaire de l’été 2024 contre l’extrême droite, en passant par les révoltes de 2023, les jeunes des quartiers populaires occupent objectivement le terrain politique ces dernières années, même si ces velléités démocratiques sont sans cesse niées ou stigmatisées.
Enfin, et c’est une donnée que nous jugeons fondamentale dans l’analyse, ce mouvement de jeunesse s’inscrit dans une « guerre de position » dans la lutte culturelle contre l’extrême droite : les personnalités publiques se revendiquant des quartiers sont aujourd’hui nombreuses à « prendre position » et à nourrir un ordre culturel qui active clairement une ligne de conflit autour des questions de racisme et de démocratie. La jeunesse mobilisée s’inscrit clairement, par ses références, dans cet ordre culturel. L’élection présidentielle de 2027 structure forcément ces dynamiques de positionnement. Elle n’est pas seulement identifiée comme une perspective, mais bien comme une donnée concrète et très présente qui justifie la mobilisation et lui donne du poids.
3- Le mouvement est « pro-politique »
C’est un trait marquant de cette mobilisation, qui n’est sans doute pas assez souligné : les élus qui se rendent sur les blocus sont bien traités, voire célébrés. Et 2027 est majoritairement identifié comme un débouché aux colères. Alors que depuis des années, le discours répandu est celui d’une rupture entre les jeunes et la politique, d’une rupture des quartiers populaires et la politique, ces mobilisations envoient un message totalement inverse.
Les élus qui viennent en écharpe ne sont pas accusés de « récup » par les protagonistes, mais sont accueillis pragmatiquement comme un soutien bienvenu pour faire résonner la dénonciation des injustices. Pourquoi s’en priver ? L’interpellation du monde politique et des institutions est consubstantiel à la naissance du mouvement et ses revendications premières. Les mots d’ordre ne se situent pas dans un répertoire « dégagiste » mais se concentrent sur des demandes concrètes : des professeurs, des infirmières, des heures de cours, des chaises, des tables.
L’interpellation du monde politique et des institutions est consubstantiel à la naissance du mouvement et ses revendications premières.
Le mouvement ne se définit pas « contre » les formes établies d’engagement, ni contre les adultes (au regard de la sociologie électorale, il pourrait pourtant !), et se caractérise par une forte solidarité entre élèves et personnels de l’Éducation nationale. La précarité de ce que Bourdieu appelait « la main gauche de l’État » se manifeste par cette solidarité de destin mise en scène lors des blocus, avec par exemple un rôle important des assistants d’éducation (AED) dans la mobilisation et la légitimation des revendications des élèves.
4- Le mouvement est plus largement l’expression éclatante d’une dynamique de circulation entre cultures populaires et culture politique
Dès les premières heures de la mobilisation, il est apparu clair que l’émergence de celle-ci était autonome de toute structure politique établie. Partis et syndicats n’ont aucune implantation dans les lycées concernés et sont « invisibles » dans les premiers blocus. Ce qui ne veut pas dire bien entendu que la politique y est absente. On découvre alors que des démarches spontanées de documentation de ces conditions existaient sur les réseaux sociaux, que les générations successives se sont transmis l’expérience de l’inégalité.
Le registre du sentiment d’injustice, bien connu des sociologues des quartiers, est omniprésent et s’articule à une revendication d’égalité.
Des références comme les gilets jaunes sont maniées et réappropriées par un discours public qui, sur les réseaux sociaux, démontre une conscience collective manifeste du contexte politique général. La multiplication des prises de parole des élèves devant les lycées donne à voir une parole maîtrisée, adressée à la société quant aux conditions de vie dans les établissements, et dans les quartiers populaires. Le registre du sentiment d’injustice, bien connu des sociologues des quartiers, est omniprésent et s’articule à une revendication d’égalité.
L’adversité, accélérateur de politisation
Comme dans de nombreux processus de mobilisation « par le bas » à travers l’histoire, l’adversité a été un accélérateur de politisation, largement sous-estimé : le sujet qui entre dans le débat politique public aujourd’hui existe depuis plusieurs années dans les contestations et conversations ordinaires. Apparaît ici une culture politique nourrie par les cultures populaires, davantage que par les canaux traditionnels de politisation. C’est sans aucun doute ce qui rend ce mouvement irrécupérable, dans le bon sens du terme : l’expression d’un « déjà-là » en avance sur le monde politique.
mise en ligne le 29 septembre 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Ce mardi 29 septembre, des élèves des lycées Joffre, Jean-Monnet et Jules-Guesde ont bloqué leurs établissements pour réclamer davantage de moyens et dénoncer le manque de professeurs. Ils affichaient aussi leur soutien aux lycéens franciliens, dont les blocages ont donné lieu à des dizaines d’interpellations ces derniers jours. À Jean-Monnet, un observateur rapporte l’usage d’une gazeuse à main sur des lycéens
Un membre de l’Observatoire des libertés de Montpellier (OLM) qui observe les pratiques policières en vue d’écrire des rapports, était présent devant le lycée Jean-Monnet ce mardi 29 septembre. Il raconte : « Les lycéens ont commencé à disposer des poubelles devant l’entrée vers 7h30. Deux camionnettes de la police municipale et une de la Compagnie départementale d’intervention sont arrivées et ont foncé dans le tas pour débloquer. Le proviseur a reçu une délégation d’élèves pour discuter de leurs revendications et le blocage a continué. Des équipes de la CDI sont arrivées, ont bousculé des élèves et ont fait usage d’une gazeuse à main sur des lycéens. »
Au lycée Jules-Guesde, une vidéo publiée en story Instagram par les Jeunes insoumis de Montpellier montre un policier maîtriser un jeune en le saisissant par
derrière. “Il voulait juste récupèrer son sac derrière le cordon dressé par la police, mais les policiers ne l’ont pas laissé
faire”, commente une témoin présente sur place.
Même chose au lycée Joffre, comme le raconte Mila, une lycéenne : “On est arrivé à 6 heures du matin, et à chaque fois qu’on a essayé d’installer le blocage, la police est intervenue. On s’est fait charger et bousculer, mais on a fait une chaîne humaine pour tenir.”
Un mouvement parti d’Île-de-France
Le mouvement a démarré à Créteil avant de s’étendre à plusieurs départements franciliens, porté par les réseaux sociaux. Le président de l’Union syndicale lycéenne (USL), Ryad Rani, énumère les griefs : manque de moyens, classes pouvant atteindre 32 à 35 élèves, manque d’enseignants mais aussi d’infirmières scolaires et de surveillants. Eli, lycéen de l’établissement Joffre, à Montpellier, détaille : “Notre mobilisation s’inscrit dans une journée de grève de la fonction publique contre le nouveau budget ultra-libéral que le gouvernement s’apprête à voter. On est là aussi parce qu’on en a marre de nos classes surchargées, et que l’on veut un vrai plan d’adaptation de nos lycées au changement climatique pour ne plus avoir cours sous 30 degrés. La question de la santé mentale des jeunes nous préoccupe aussi, un de nos camarades du lycée Mermoz a récemment fait une tentative de suicide, nous avons besoin de plus de moyens pour des infirmières scolaires, des psychologues…”
Lundi 28 septembre, environ 180 établissements ont connu des blocus, et 27 blocages totaux ont donné lieu à une intervention de la police, selon les chiffres relayés par franceinfo, qui fait état d’au moins 164 interpellations dans la journée. Le même jour, dans un message consulté par l’AFP, les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation nationale, Laurent Nuñez et Édouard Geffray, ont annoncé que la police interviendrait en cas de violences ou de blocage total.
Lionel Venturini sur www.humanite.fr
Sans réponse de fond à apporter à la colère lycéenne qui gagne le pays depuis le début de la semaine, le pouvoir fait ce qu’il sait faire de mieux depuis les gilets jaunes : une répression policière effrénée.
Comme un air de gilets jaunes. Le mouvement lycéen, démarré la semaine passée, se heurte à une réponse policière dans la rue, tandis qu’il devenait national ce mardi 29 septembre. Et comme pour les manifestations de l’hiver 2018-2019, la violence policière s’exprime sans retenue. L’IGPN, la police des polices, a annoncé l’ouverture d’une enquête après le tir, lundi 28 septembre, d’un policier en marge du blocus du lycée Château d’Epluches, à Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise).
Selon le parquet, l’adolescent mineur est venu « au contact d’une fonctionnaire de police, cheffe d’unité » puis lui a porté « des coups », sans autre précision. En le repoussant, la policière l’aurait fait tomber. C’est alors qu’un autre policier aurait tiré en direction du visage de l’adolescent, à très courte distance. La victime a « des dents cassées », selon le parquet.
Ces manifestations et blocages ne sont « pas des mouvements de contestation très habituels » mais « s’apparentent à des violences urbaines », a rétorqué le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez pour justifier la démesure policière. « Viser avec une arme à feu des manifestants, un geste complètement absent avant l’introduction du LBD en masse dans la police des foules », rappelle le chercheur Sébastian Roché.
Le premier ministre, Sébastien Lecornu a lui déploré une « surenchère irresponsable » d’élus de LFI qui « appellent à étendre le mouvement ». Déniant aux lycéens toute capacité de jugement, « tout cela est une instrumentalisation politique », a fustigé mardi matin Valérie Pécresse « Il y a un mot d’ordre qui est donné par LFI aujourd’hui, qui est « saccage ton lycée », a insisté la présidente LR de la région Île-de-France, d’où tout a démarré.
Interpellations de mineurs en cascade
À Lille, où sont notamment bloqués les lycées Louis Pasteur et César Baggio, les policiers casqués ont chargé et dispersé des gaz lacrymogènes ce mardi 29 septembre, tout comme à Alençon et dans bien d’autres endroits. Sur une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, un berger allemand a été filmé lâché dans la rue en direction de lycéens fuyant.
La préfecture de région a démenti l’usage de chiens, expliquant qu’il s’agissait « en réalité d’un chien malinois promené par un particulier, qui a échappé à la vigilance de son maître ». Dans le Rhône, quatorze interpellations ont été menées ce mardi matin, d’après des sources préfectorales, principalement pour jets de projectiles. À Grenoble trois jeunes ont été interpellés devant le lycée Mounier. Une quarantaine sur tout le territoire à la mi-journée, contre 164 la veille.
Il faut parfois peu de choses pour finir interpellé. La conseillère de Paris Nathalie Laville raconte sur X, comment, « devant le lycée Claude Monet, un livreur s’arrête, klaxonne et prend en photos les jeunes manifestants, en soutien. Son erreur : moteur non arrêté. 10 mètres plus loin, la police le verbalise pour usage du téléphone au volant ! Lamentable excès de zèle ! »
Scarlett Bain sur www.humanite.fr
Usage de gaz lacrymogène, placage au sol de lycéens, jet de grenade… Les images de la violente répression d’État sur les parvis des établissements bloqués en Ile-de-France circulent sur les réseaux sociaux. Le gouvernement, lui, ne dénonce que les dégradations causées par les élèves et accuse les Insoumis de « surenchère irresponsable ». Au total, sur les 180 établissements concernés par des blocages, 164 interpellations ont eu lieu. 12 policiers ont été blessés, selon le ministère de l’Intérieur, et huit personnels enseignants, dont trois chefs d’établissement. Une douzaine de lycéens ont été blessés.
Une vidéo filmée par l’une de ses collègues et transmise à l’Humanité atteste des faits. On peut y voir un groupe d’élèves réuni avec, situées en première ligne, des jeunes filles brandissant des pancartes être aspergées de gauche à droite de gaz lacrymogène à une distance de moins de trois mètres.
À la suite de cette matinée de répression « incompréhensible » pour le personnel de l’établissement, une assemblée générale s’est tenue au cours de laquelle le corps enseignant a annoncé se joindre à la grève pour s’inscrire en solidarité avec les élèves.
Une délégation de cinq lycéens avait été reçue dans la matinée par la direction de l’établissement et leurs revendications claires et légitimes reprennent en grande partie celle du plan Urgence 93.
À savoir : la présence d’un assistant social, d’un infirmier à plein temps, la souffrance générée par des emplois du temps à trous, temps trop court dédié à la pause méridienne, des effectifs trop importants dans des salles surchargées.
« Les violences policières ont causé une fracture crânienne à l’un de nos élèves »
« À un rassemblement qui se déroulait pacifiquement comme nous en avons été témoins, l’état a répondu par la brutalité et n’a pas choisi la voie du dialogue, c’est très problématique », expose Gregory Thuizat. Par ailleurs, dans leur communiqué, le personnel enseignant exprime « sa plus vive inquiétude concernant les élèves interpellé·es, mais, plus largement aussi pour tou·tes les élèves présent·es qui ont été exposé·es à ces violences, au lycée Suger et partout ailleurs ».
En tout, 164 interpellations ont été faites et 180 établissements ont été concernés. Douze membres des forces de l’ordre ont été blessés, selon le ministère de l’Intérieur, et huit personnels enseignants, dont trois chefs d’établissement. Une douzaine de lycéens ont été blessés.
Les personnels mobilisés et la section syndicale CGT du lycée Paul-Éluard, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) autre établissement bloqué depuis près d’une semaine, appelle pour sa part à un rassemblement ce soir à 18 heures pour demander « la libération des lycéens arrêtés et l’annulation des charges contre les jeunes poursuivis ».
Dans leur communiqué, ils dénoncent fermement « les violences policières qui ont notamment causé une fracture crânienne à un de nos élèves, libéré sans poursuite à la fin de sa garde à vue ».
« Nous refusons que la violence d’état soit la seule réponse »
Devant cet établissement, le personnel ainsi que des élus ont formé une chaîne humaine pour protéger les élèves qui manifestaient afin d’obtenir des conditions d’apprentissage dignes et respectueuses de leurs droits. « Leurs demandes sont aussi les nôtres et nous refusons que la violence d’état soit la seule réponse qu’on propose aux jeunes », conclut-il.
À cette situation qui commence à s’étendre au reste de la France, avec notamment des blocages de lycées dans les Alpes-Maritimes et le Var, les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation nationale ont prévenu qu’en cas de violences et de blocage total, les forces de l’ordre interviendraient.
« Si l’expression des lycéens doit être respectée, les actions violentes ne sauraient être tolérées », ont écrit Laurent Nuñez et Édouard Geffray dans un télégramme consulté par l’AFP.
« Les forces de sécurité s’attacheront à interpeller les auteurs des délits et à préserver l’ordre public avec un usage proportionné de la force », ont-ils ajouté. Or les images qui commencent à inonder les réseaux sociaux interrogent sur l’usage proportionné de la force.
Sur certaines, il est possible de voir un lycéen plaqué et maintenu au sol par deux policiers avec un agent devant eux menaçant les lycéens avec une grenade, ou encore un agent jeter une grenade à la tête d’un jeune homme qui se retrouve projeté sur le sol avant d’être relevé par d’autres jeunes présents.
Les ministres de l’Intérieur et de l’éducation ne sont pas rendus sur place pour dialoguer avec les élèves, ils préfèrent dénoncer depuis Paris l’instrumentalisation de ces mouvements par les insoumis et les accuser de « surenchère irresponsable ».
mise en ligne le 29 septembre 2026
sur www.humanite.fr
• La CGT, FO, la CFDT, UNSA, la FSU, Solidaires, CFE-CGC et la FA-FP organisent plus de 170 manifestations à travers le pays pour réclamer une revalorisation des salaires des fonctionnaires et des “moyens budgétaires à la hauteur” des missions des services publics.
• Après un été marqué par des incendies historiques durant lesquels les pompiers ont été rudement mis à l’épreuve, ces derniers ont décidé de se rassembler dans la capitale pour se joindre au reste des fonctionnaires qui défileront à partir de 14 heures au départ de la place de la République.
• Après des appels à élargir le mouvement contre le manque de moyens et de personnels parti d’Ile-de-France, les lycéens seront également dans la rue alors que de nouveaux établissements sont déjà bloqués.
16h43 : Plus de 300 000 manifestants en France, selon la CGT
La CGT revendique plus de 300 000 manifestants partout en France, la plus grosse mobilisation dans la fonction publique depuis 2017. C’est 100 000 de plus que lors de la précédente mobilisation d’ampleurs des agents, le 5 décembre 2024.
À Paris, 70 000 personnes, fonctionnaires, pompiers, lycéens et étudiants ont convergé en direction de la place de la nation, selon l’Union régionale Île-de-France – CGT. Les soldats du feu étaient 10 000 « au minimum » dans les rues de Paris, selon la CGT.
16h35 : Plus de 400 lycées mobilisés, annonce l’Union syndicale lycéenne
Le mouvement de protestation lycéen a plus que doublé pour la seconde journée de mobilisation. Ryad Rani, le président de l’Union syndicale lycéenne, se dit « très satisfait de cette mobilisation. On décompte 400 lycées bloqués aujourd’hui, et beaucoup de jeunes sont venus dans le cortège parisien ».
Le mouvement est appelé à s’amplifier, selon le syndicaliste lycéen : « Nous appelons les autres syndicats à une mobilisation unitaire dans les prochains jours », a-t-il ajouté.
15h57 : « La plus grosse mobilisation de fonctionnaires depuis 2017 », assure la CGT Fonction publique
Alors que le cortège parisien défile toujours, la CGT fonction publique assure auprès de l’Humanité que ce 29 septembre est « d’ores et déjà la plus grosse mobilisation » de fonctionnaires depuis 2017.
Alors que le nombre de manifestants à Paris est toujours attendu, la CGT a décompté plus de 120 000 personnes dans les rues partout en France lors de cette mobilisation pour les services publics.
15h28 ; « La colère monte de partout », estime Sophie Binet ; les syndicats prêts à une mobilisation « sur les salaires et le coût de la vie »
Les principaux syndicats se sont dits prêts à une mobilisation plus large sur les salaires, au-delà de la fonction publique, si des mesures de soutien au pouvoir d’achat ne sont pas prises. « Je tiens à alerter le gouvernement : l’étau se resserre, la colère monte sur les salaires et le coût de la vie », a déclaré Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, alors que le cortège parisien de la manifestation intersyndicale s’élançait. « Si le gouvernement continue à faire l’autruche et la sourde oreille, les fronts vont se multiplier », a-t-elle ajouté.
Au-delà du « vrai ras-le-bol dans la fonction publique d’être la variable d’ajustement », Rachèle Barrion, secrétaire confédérale de FO, a aussi estimé que « la colère monte de partout, que ce soit du public ou du privé. Je pense qu’il y aura des suites qui seront données, peut-être pas que pour l’ensemble des fonctionnaires mais aussi pour l’ensemble du privé, il y a une convergence, une lutte qui est en train de se mener ».
De son côté, la secrétaire générale de la CFDT, Marylise Léon, a indiqué que « la mobilisation dans le secteur privé est aussi prévue par la CFDT, mais auprès des bons interlocuteurs, qui sont les employeurs, qui peuvent avoir tendance en ce moment à se déresponsabiliser sur la question du pouvoir d’achat. C’est certain que le rendez-vous de la présidentielle sera un rendez-vous social sur le travail », a-t-elle ajouté.
Elian Barascud Publié le 29 septembre 2026 à 18:06
Ce mardi 29 septembre, 7 000 agents publics ont manifesté à Montpellier selon l’intersyndicale, pour leurs salaires et contre les économies annoncées sur leur dos
Le cortège s’élance depuis la place Albert-Ier. Parmi les secteurs représentés, une présence qu’on remarque rarement en manifestation : celle des pompiers du Sdis, venus en nombre. Les étudiants sont eux aussi bien représentés, après un rassemblement devant l’université Paul-Valéry contre la hausse des frais d’inscription. Selon le Syndicat de combat universitaire de Montpellier (SCUM), un décret du ministre Philippe Baptiste daté du 19 mai 2026 a généralisé les frais différenciés pour les nouveaux inscrits en licence et en master, et les étudiants extra-européens qui arrivent à Paul-Valéry doivent désormais payer 2 895 euros par an en licence et 3 941 euros en master. Le syndicat étudiant affirme aussi que le gouvernement évoque une hausse de 800 à 1 500 euros pour l’ensemble des étudiants.
Un point d’indice figé depuis 2023
La journée est nationale. L’appel émane de la CGT, FO, la CFDT, l’Unsa, la FSU, Solidaires, la CFE-CGC et la Fédération autonome, qui recensent au moins 155 manifestations et rassemblements au 24 septembre.
Déclencheur principal : le point d’indice, qui sert de base au calcul des salaires des fonctionnaires. Comme le rappelle La Gazette des communes, le ministre de l’Action et des Comptes publics David Amiel a annoncé dès le 8 juillet qu’aucune hausse n’était prévue, lors d’une réunion que les huit organisations représentatives ont quittée avant la fin. Le 17 septembre, dans Le Figaro, le Premier ministre Sébastien Lecornu confirmait le gel pour 2027, dont le gouvernement espère tirer 2 milliards d’euros d’économies. Le point n’a pas bougé depuis le 1er juillet 2023, et 2027 serait la quatrième année sans revalorisation générale si le Parlement adopte le budget. L’union syndicale Solidaires rappelle que plus de 860 000 agents ont dû toucher une indemnité compensatoire début juin pour ne pas être payés sous le Smic.
Les revendications communes de l’intersyndicale tiennent en quelques lignes : une hausse significative du point d’indice indexée sur l’inflation, une refonte des grilles pour sortir les débuts de carrière du niveau du Smic et revaloriser les filières très féminisées, le retour de la garantie individuelle du pouvoir d’achat (Gipa), la suppression du jour de carence avec un salaire maintenu à 100 % en congé maladie ordinaire, l’égalité salariale entre femmes et hommes et des moyens budgétaires à la hauteur des missions.
Pompiers : « Deux concours pour rester en catégorie C »
La reconnaissance, c’est justement ce que réclame Benjamin, sapeur-pompier au Sdis de l’Hérault. « On manque d’avions bombardiers d’eau, de personnel. Pour aller en renfort dans un autre département, on doit poser un congé pour ne pas apparaître dans les effectifs mobilisables chez nous. » Il pointe aussi la santé : « Sur les incendies, nos cagoules sont trop fines, on inhale des fumées pendant des heures et on n’a pas de visite médicale au retour des renforts. Beaucoup de collègues développent des cancers qui ne sont pas reconnus comme liés au travail. » Et de conclure : « On passe deux concours pour rester en catégorie C. Sans parler du personnel administratif qui vérifie les pompes des camions ou lave nos tenues après les feux : ils sont encore moins reconnus que nous. »
À l’Abes, une fusion « menée en dépit du bon sens »
Dans le cortège, on croise aussi des agents de l’Agence bibliographique de l’enseignement supérieur (Abes), établissement montpelliérain d’environ 90 personnes qui mutualise données, outils et services pour les bibliothèques universitaires. En septembre 2025, l’État a annoncé sa fusion avec deux autres structures locales : l’Amue (environ 190 agents, qui fournit des logiciels de scolarité, de finances et de RH aux universités) et le Cines (calcul intensif, hébergement et archivage de données). « Sans aucune concertation ni étude d’impact », dénonce l’un d’eux. « C’est tellement mené en dépit du bon sens qu’en février, le Cines est finalement sorti du projet. »
Selon lui, l’objectif affiché d’un « État efficace » revient à rapatrier les fonctions stratégiques vers les administrations centrales et à réduire le nombre d’opérateurs, « pour, on l’imagine, en faciliter le démantèlement ». L’Amue étant composée majoritairement de contractuels, le futur établissement devrait en être profondément modifié. Le calendrier, lui, tombe en même temps que la refonte complète du système informatique de l’agence. Un mouvement réclamant un moratoire s’est constitué ; il revendique le soutien de plus de 1 000 bibliothécaires universitaires.
Notre interlocuteur évoque des alertes pour risques psychosociaux qui se multiplient. Une délégation, accompagnée d’élus syndicaux nationaux, a été reçue la semaine dernière par le cabinet du ministre de l’Enseignement supérieur. « Ils doivent commencer à sentir que ça s’agite, » commente-t-il. Avant de rejoindre la manifestation, les agents ont tenu un pique-nique revendicatif sur le rond-point du 18-Juin, entre Malbosc et Euromédecine. Des membres de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), eux aussi visés par un projet de fusion éclair avec le CNRS, étaient de la partie.
Dans les lycées, « le mode dégradé est devenu la norme »
Diane, de Sud Collectivités territoriales, décrit la situation dans les lycées gérés par la Région Occitanie : « Il y a de moins en moins d’agents pour faire le ménage. Ils sont remplacés par des prestataires privés ou des robots. » Elle cite aussi des contractuels affectés loin de chez eux alors que des postes existent plus près : « Ils passent leur salaire en pleins d’essence. » Avec les arrêts maladie et les départs non remplacés, « les gens arrivent le matin sans savoir à quelle tâche ils vont être affectés pour combler les trous ».
« Notre institution est prête à basculer »
Du côté de l’éducation nationale, Jordan Homps, du SNES-FSU Montpellier, revient sur une rentrée caniculaire : « On a eu des salles à 35 degrés, avec des élèves qui tombent dans les pommes. » Il réclame un plan d’urgence pour adapter les établissements au changement climatique, tout en notant que « l’État se décharge sur les collectivités qu’il ne finance plus ». Le budget à venir l’inquiète : « L’école et l’hôpital risquent de payer pour l’armée et la police. » Des institutions qu’il voit d’ailleurs « s’inviter de plus en plus à l’école », via les « classes défense ». « À l’heure où l’extrême droite peut prendre le pouvoir dans quelques mois, on se dit que notre institution est prête à basculer », s’alarme le professeur de physique-chimie.
Alliance dans le cortège
Autre présence remarquée : celle d’Alliance Police nationale 34. Ce très droitier syndicat policier entretient de longue date des rapports orageux avec les manifestations montpelliéraines. Le Poing rappelait en 2019 qu’un de ses drapeaux avait été dérobé par un manifestant à Montpellier le 10 octobre 2017, et que la plainte du syndicat, directement relayée par le ministère de l’Intérieur, avait conduit à trois perquisitions trois mois plus tard. En août 2019, la section héraultaise d’Alliance s’était distinguée en qualifiant de « sous-êtres humains » les personnes mobilisées après la mort de Steve Maia Caniço, lors de la Fête de la musique à Nantes.
Sept ans plus tard, le même syndicat défile pour le point d’indice, à quelques rangs des profs qui s’inquiètent de voir l’uniforme entrer à l’école, et qui ont assisté à la répression de leurs élèves alors qu’ils bloquaient leurs établissements le matin-même par des collègues des-dits syndicalistes policiers. Le gel des salaires a au moins un mérite : il rassemble large…
mise en ligne le 28 septembre 2026
Élina Barbereau sur www.mediapart.fr
Après un été dévastateur, révélateur du manque criant de moyens, le projet de loi présenté par le gouvernement aux pompiers professionnels le 8 septembre n’a fait qu’attiser leur colère. En grève depuis trois semaines, ils ont installé un campement au Champ-de-Mars dimanche 27 septembre, prologue de deux journées de manifestation.
Ce que font les pompiers, c’est ce que tous les autres services publics n’arrivent plus à faire : santé, psychiatrie, social… Nous sommes le dernier maillon. Le problème, c’est que nous n’avons pas plus de moyens que les autres, bien au contraire. »
Peter Gurruchaga est représentant national de la CGT des services départementaux d’incendie et de secours (Sdis), qui emploient les sapeurs-pompiers dans toute la France. Avec plusieurs dizaines de collègues, il s’est installé sous une tente sur la pelouse du Champ-de-Mars, dans le VIIe arrondissement de Paris, dimanche 27 septembre, afin de dénoncer le délabrement de sa profession, durablement marquée par les feux record de l’été.
Le syndicat SUD a installé son propre petit avion au pied de la tour Eiffel. « Puisque la sécurité manque d’avions, de moyens terrestres et d’effectifs depuis des années, on a décidé de prendre les choses en main », lance un responsable syndical.
Xavier Boy, porte-parole de l’intersyndicale, égrène les chiffres du recul : « Depuis 2000, 30 % des centres d’incendie ont fermé. Il en reste 6 100, et 61 % sont armés uniquement par des volontaires. Le nombre d’engins dédiés aux feux de forêt a diminué de 1 000 unités. Le délai moyen d’arrivée du premier engin est passé de 12 minutes 30 secondes en 2014 à 15 minutes 9 secondes en 2025. »
« La sécurité civile n’est plus en mesure de garantir l’égalité des citoyens face aux urgences, regrette le syndicaliste. Selon le jour, l’heure, la disponibilité locale des effectifs, les chances de survie relèvent de la roulette russe. »
Une loi sans moyens
L’organisation de ce campement est le point d’orgue de trois semaines de mobilisation : depuis le 8 septembre, la colère s’affiche sur les camions et les casernes. « Nous faisons grève pour la population, parce que nous refusons d’attendre l’effondrement pour agir », résume Xavier Boy.
Lundi 28 septembre dans l’après-midi, une manifestation est prévue dans le centre de Paris. Le collectif de sinistré·es du Porge (Gironde) y envoie neuf représentants. « Leurs préoccupations font écho aux nôtres, expliquent ses membres. Soutenir les pompiers, c’est faire que demain, ceux qu’on envoie au feu disposent des moyens pour protéger la population. »
Et le 29 septembre, la mobilisation des pompiers rejoindra celle de la fonction publique : sur les 44 000 pompiers et pompières professionnel·les du pays, les syndicats en attendent 8 000 pour grossir le cortège parisien, venu·es de tous les départements.
La colère se cristallise autour du projet de loi présenté par le ministère de l’intérieur le 8 septembre, à l’issue d’une large concertation entamée en 2024. Plus de vingt ans après la dernière loi de modernisation de la sécurité civile, les pompiers et pompières professionnel·les espéraient une loi ambitieuse. C’est loupé. Pour l’intersyndicale, ce projet « n’est manifestement pas au niveau des enjeux, il est même méprisant », s’indigne David Saquet, de l’Unsa.
« Il n’a jamais été question que ce texte traite des moyens [financiers] », a assuré le 13 septembre le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, renvoyant la question budgétaire au projet de loi de finances et à la loi de programmation du ministère.
Un simple décompte de mots dans le projet de loi suffit à comprendre la colère. Le mot « bénévoles » y apparaît quinze fois : plutôt que d’embaucher des professionnel·les, et tandis que persiste l’abus du volontariat, le gouvernement envisage de recourir aux bénévoles associatifs.
Les « associations agréées de sécurité civile » sont citées vingt-deux fois. L’objectif est de confier à la Croix-Rouge et à la Protection civile des missions de service public – actes d’urgence, transport sanitaire – à la place des pompiers et pompières ou des ambulanciers et ambulancières.
Les professionnel·les, elles et eux, sont absents du texte : la seule disposition qui les concerne freine leur mobilité après l’embauche. Le texte permet en revanche de recruter des contractuel·les en temps partiel annualisé parmi les sapeurs-pompiers volontaires. Un nouveau contrat précaire, alors que 3 000 lauréat·es du concours de pompier et pompière professionnel·le attendent d’être recruté·es – la plupart exercent, en attendant, comme volontaire.
Feu de critiques unanimes
Les pompiers et pompières professionnel·les souhaitent des embauches pour tenir les lances et conduire les ambulances, on leur propose des postes de directeur et directrice adjoint·e. Ils espèrent des mesures de prévention contre les cancers professionnels, on leur garantit une médaille en cas de décès. Ils veulent que cesse la mobilisation de leurs moyens pour du transport sanitaire non urgent, on leur répond que les associations agréées pourront s’en charger.
Le projet de loi essuie un feu de critiques unanimes. Ce projet ne permet pas « de répondre de manière structurante aux enjeux opérationnels, humains, financiers », ont déploré les directeurs de Sdis dans un communiqué le 18 septembre, faisant le constat d’une « transformation d’ampleur devenue nécessaire » et disant leur « profonde déception ».
« Le modèle financier de la sécurité civile est à bout de souffle » et « ce projet ne comporte aucun engagement de financement », dénonce, elle aussi, l’Assemblée des départements de France (ADF), « déçue et en colère ». Les départements « ne peuvent financer seuls les efforts nécessaires », déplorent les élu·es.
Les syndicats de volontaires ne sont pas plus satisfaits. Ils et elles représentent 78 % des effectifs et n’ont même pas été convié·es aux discussions. Le SSPVF, leur principal syndicat, ne s’associe pas à la grève des professionnel·les, mais appelle à son tour à une mobilisation le 3 octobre.
Nous, en intervention, on se plie en huit pour les victimes. Il n’y a pas la réciprocité dans la manière d’agir de nos dirigeants. Thierry Sergent, syndicaliste SUD
Sur le Champ-de-Mars, Pierre Luquet, accordéoniste du groupe La Rue Kétanou, venu soutenir les pompiers et les pompières, assène : « Je suis scandalisé de voir comment sont traités les forêts et ceux qui viennent nous aider. » Agnès, qui s’est déplacée après avoir entendu à la radio que le campement s’était monté, découvre que la plupart ne sont pas militaires, comme à Paris et à Marseille. Leur statut est celui de fonctionnaire territorial et leur financement dépend des budgets, exsangues, des départements.
Une image lui reste en travers de la gorge : Emmanuel Macron à Bordeaux (Gironde), le 27 juillet, entouré de la préfète et des officiers, en rangs serrés : « Il a affirmé le contraire de ce que constatent les pompiers, c’est honteux, mensonger. » Baptiste, le pompier qui dialogue avec elle, confirme : « Les moyens ne suivent pas, quand on regarde l’inflation, la hausse du nombre et de l’intensité des interventions. »
Il cite le rapport sénatorial de 2025 qui a décompté 211 milliards d’euros annuels d’aides publiques pour les grandes entreprises. « Nous n’en réclamons que deux : un milliard pour les moyens humains [soit 20 000 embauches de pompiers et pompières professionnel·les – ndlr], un pour les moyens matériels. » Le budget cumulé des Sdis atteint actuellement 7 milliards d’euros.
« Ce sont les citoyens qui en pâtissent »
Sur le terrain, on ne décolère pas. « Il y a une absence totale de volonté politique. Nous, en intervention, on se plie en huit pour les victimes. Il n’y a pas la réciprocité dans la manière d’agir de nos dirigeants, dénonce Thierry Sergent, syndicaliste SUD. Il faudrait que les citoyens comprennent que ce sont eux qui en pâtissent. »
Exemple récent, à Lyon (Rhône) : pour éteindre un feu d’appartement, les six casernes les plus proches n’ont pas pu envoyer de moyens et un fourgon d’une septième a dû être mobilisé. « Ce genre d’événement est quotidien, avec des conséquences graves : plus de biens brûlés, moins de vies sauvées », assure le professionnel.
Peter Gurruchaga, de la CGT, prend aussi pour exemple son département, le Val-d’Oise, en sous-effectif constant. Cet été, des pompiers du département sont partis en renfort sur les feux de forêt. Résultat : « On n’arrivait plus à éteindre les feux de champs chez nous, on n’avait pas les moyens. »
Le texte ne convainc pas davantage le secteur de la santé et relance la vieille guerre des « blancs », le personnel médical, contre les « rouges », les pompiers et pompières. Un collectif de vingt-trois syndicats et associations du secteur médical a écrit au premier ministre le 21 septembre, pour affirmer son refus que la préfecture arbitre l’organisation des secours d’urgence.
Pour ces organisations, le texte ferait peser un risque de « surengagement opérationnel » sur les ambulanciers privés et la médecine d’urgence. En somme, le risque d’implosion concerne tous ces services, qu’ils relèvent du ministère de l’intérieur ou de la santé.
mise en ligne le 28 septembre 2026
par Guillaume Bernard sur https://basta.media/
Alors que les salaires des agents de la fonction publique stagnent et sont rattrapés par l’inflation, huit syndicats appellent à la grève mardi 29 septembre. Pour l’instant, le gouvernement reste sourd aux revendications. Décryptage.
« Combien sont payés les pompiers en début de carrière ? 1800 euros brut. Combien est payée une infirmière ? 1900 euros brut », soulignait Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, lors d’un débat avec le ministre du Travail et un représentant du patronat à la Fête de l’humanité, le 12 septembre dernier. Et on pourrait ajouter : à combien est le Smic brut mensuel ? 1867 euros. Ainsi, nombre de fonctionnaires sont payés en-dessous du Smic ou à peine le Smic.
Au 1er juin 2026, 862 000 agents de la fonction publique, soit 3 agents publics sur 20, ont vu leur rémunération indiciaire passer sous le Smic. Cette anomalie s’explique par la non-revalorisation du point d’indice des fonctionnaires, une unité commune qui sert au calcul de leur rémunération. Alors que le Smic, indexé sur l’inflation, augmente régulièrement, l’augmentation des salaires des fonctionnaires ne se fait qu’avec l’accord de l’État. Ce fonctionnement a peu à peu fait plonger les premiers niveaux de rémunération des agents publics (catégorie C) sous le Smic.
Pour éviter de se retrouver dans l’illégalité, l’État verse une « indemnité différentielle », qui compense cet écart, aux agents concernés. Ça ne change rien au fait que les grilles de rémunération des fonctionnaires décollent de plus en plus difficilement du salaire minimum.
Pour éviter de se retrouver dans l’illégalité, l’État verse aux agents concernés une « indemnité différentielle », qui compense cet écart. Ça ne change rien au fait que les grilles de rémunération des fonctionnaires décollent de plus en plus difficilement du salaire minimum.
C’est l’une des raisons principales qui ont poussé à l’organisation d’une journée nationale de grève à l’appel d’une large intersyndicale de la fonction publique (CFDT, CGT, FO, Unsa, Solidaires, FA-FP, CFE-CGC et FSU) ce mardi 29 septembre. Plus de 150 manifestations sont prévues à travers la France.
À Paris, elles seront rejointes par les pompiers déjà rassemblés dans la capitale depuis dimanche 27 septembre pour obtenir des moyens après les graves incendies de l’été.
Des primes « opaques, aléatoires, discriminantes »
Alors qu’il augmentait presque tous les ans au début des années 2000, le point d’indice des fonctionnaires n’a été revalorisé que quatre fois depuis 2010. Les dernières revalorisations datent de 2022 et 2023, et étaient respectivement de seulement 3,5% et de 1,5%, dans un contexte d’inflation. Résultat : entre 2009 et 2023, le salaire net moyen dans la fonction publique a diminué de 0,6 % en euros constants, corrigé de l’inflation.
En parallèle, la part des primes dans la rémunération des fonctionnaires a fortement augmenté depuis les années 1980, pour représenter aujourd’hui environ un quart de leur salaire brut, en moyenne.
« Or les primes sont opaques, aléatoires, discriminantes, variables selon les employeurs et les filières, et creusent les écarts entre femmes et hommes », estime la CGT. De plus, seule une petite part de leur montant est comptabilisée dans le calcul de la pension de retraite des fonctionnaires.
Enfin, ces primes correspondent souvent à des missions en plus ou des contraintes, et donc à du travail supplémentaire, à l’image du « pacte enseignant » ou des indemnités d’« éducation prioritaire » dans l’Éducation nationale. Il ne s’agit donc pas forcément d’augmentation de salaire à travail constant.
Sourd à la revendication sur les rémunérations, le Premier ministre Sébastien Lecornu a déjà annoncé le maintien du gel du point d’indice pour 2027. Cette année blanche permettrait d’économiser deux milliards d’euros de dépenses publiques selon Matignon. Mais avec une augmentation, les recettes publiques augmenteraient, « entre 1,2 et 1,4 milliards d’euros », chiffrait la CGT en avril, par le biais des cotisations salariales et de l’impôt sur le revenu.
Réduire le nombre de fonctionnaires ?
Alors que le Premier ministre a annoncé viser 54 milliards d’euros d’économies sur les dépenses publiques pour le budget 2027, il se pourrait bien que son idée soit de réduire le nombre de fonctionnaire plutôt que d’augmenter leur rémunération.
Une note de la Cour des comptes publiée le 21 septembre pourrait donner des idées en ce sens au gouvernement. Parmi les pistes qui y sont avancées : le non-remplacement d’un agent public sur deux partant à la retraite, sauf dans les secteurs où des créations de postes sont envisagées (justice, sécurité intérieure, armées, recherche). Cela pourrait permettre d’économiser 18,2 milliards d’euros à l’horizon 2032, chiffre la Court des comptes. Autre mesure proposée par ce rapport : limiter les revalorisations salariales et ralentir le rythme des promotions des fonctionnaires.
Comme l’année précédente, Sébastien Lecornu semble compter davantage sur de nouvelles économies que sur de nouvelles recettes pour bâtir son budget. Pour l’heure, il n’est pas question de mieux flécher les aides aux entreprises, notamment celles prodiguées via les exonérations de cotisations sociales, qui coûtent à l’État près de 80 milliards d’euros. Il reste encore un peu de temps au gouvernement pour y réfléchir puisque le Premier ministre devrait présenter son budget le 30 septembre, le lendemain de la manifestation des fonctionnaires.
mise en ligne le 27 septembre 2026
Bruno Odent sur www.humanite.fr
La marche en avant de l’AfD se nourrit de la poursuite des dérégulations sociales, celles-là mêmes qu’entend imposer le chancelier Merz. Les luttes et mobilisations sociales, comme celles des syndicats samedi 26 septembre et à Berlin avec Die Linke, ont valeur de pare-feu antifasciste.
L’État social est au cœur de la crise politique majeure qui s’exacerbe en Allemagne sur fond de montée en puissance de l’extrême droite représentée par l’AfD. Le soir même des scrutins au résultat historique désastreux, le chancelier Friedrich Merz (CDU) a martelé son intention de poursuivre les réformes engagées par son gouvernement de coalition CDU-CSU/SPD, les présentant comme le « seul remède » au profond malaise qui taraude toute une société. « Halte là ! », a lancé la Confédération des syndicats allemands (DGB).
Plutôt sur la réserve jusqu’alors, elle a mobilisé des dizaines de milliers de personnes, samedi 26 septembre, dans les rues d’une quinzaine de villes du pays contre les coupes gouvernementales déjà programmées ou à venir. Yasmin Fahimi, présidente du DGB, s’indigne que les salariés soient appelés « à fournir, seuls, l’effort de redressement de l’activité économique. Quand les très riches, les milliardaires continuent, à l’inverse, de bénéficier d’un traitement de faveur ».
La lutte des classes s’exacerbe dans une société allemande meurtrie. L’économie sociale de marché, le mythe fondateur de la République fédérale, est de moins en moins crédible. Le partenariat social et la cogestion – qui ont caractérisé jadis un haut degré de protection et de participation des travailleurs aux affaires de leur propre entreprise – ne font plus du tout illusion. Volkswagen, l’ex-phare du modèle consensuel, annonce quelque 100 000 suppressions d’emplois d’ici à 2030, dont quatre fermetures d’usines allemandes.
Le chancelier Merz est clair sur l’objectif : « L’Allemagne, martèle-t-il, n’a plus les moyens de financer l’État social, tel que nous l’avons. » Déjà devenu passablement méconnaissable après avoir subi un arsenal de « réformes » antisociales au début des années 2000, il est, cette fois, menacé d’un coup de grâce. Pour rester compétitif, il lui faudrait toujours davantage de dérégulations au diapason du capital anglo-saxon.
Coups de rabot en cascades
Supprimée, l’allocation citoyenne de quelques centaines d’euros pour les plus pauvres est remplacée par un revenu minimum aux conditions d’attribution drastiques. Supprimées également, les aides au logement, quand les prix des loyers explosent. Supprimé encore, un morceau d’allocations familiales, alors même que le pays connaît une grave crise démographique.
Mise au rancart, la journée de travail de 8 heures, au nom d’une « incontournable » flexibilité. Rognée, l’indemnisation des premiers jours de maladie. Allongé à 67,5 ans l’âge de départ à la retraite. Introduite, une capitalisation prétendument censée permettre de combler les trous du système par répartition.
Fini la préretraite anticipée à 63 ans pour les carrières longues et pénibles avec 45 ans d’annuité. Et cette sordide liste à la Prévert pourrait être allongée, encore et encore.
« Stop » ont lancé, le 26 septembre, Yasmin Fahimi et la confédération DGB avec les dirigeants de toutes les grandes branches syndicales. Ils sont quasiment tous membres du SPD qui est au gouvernement. Ce qui explique sans doute leurs hésitations.
Mais, face à l’urgence politique et à force de contestations jamais entendues, ils ont décidé de lancer un vaste mouvement de protestation. « Cette logique insupportable qui vise les plus pauvres est destinée à achever la mutation anglo-saxonne du capitalisme rhénan », analyse le politiste Christoph Butterwegge, de l’université de Cologne.
La présidente du syndicat de la métallurgie IG Metall, Christiane Benner, qui siège au conseil de surveillance de Volkswagen en raison de la cogestion, a signé le plan de 100 000 suppressions d’emplois présenté par la direction, le 3 septembre.
Cette unanimité dans le saint du saint du groupe automobile a été saluée aussitôt par une augmentation de 10 % du titre Volkswagen à la Bourse de Francfort. Mais, aujourd’hui, un vent de révolte semble avoir saisi la base syndicale.
« Fuite en avant dans l’économie de guerre »
La flambée des dépenses militaires, dont le montant va grimper à 145,9 milliards d’euros en 2027, soit plus du quart des dépenses publiques globales, suscite, elle aussi, la résistance et l’indignation d’une partie du monde syndical. Elle se mesure notamment à la reconversion militaire de sites industriels civils, comme celui de l’usine Volkswagen d’Osnabrück, vendue au producteur d’armes israélien Rafael Advanced Defense System.
Des cadres d’IG Metall, ouvertement dissidents de la ligne très conformiste de leur direction sur la guerre en Ukraine, se sont réunis à Augsburg fin juillet à l’occasion d’une conférence pour la paix. Ils y ont dénoncé « l’engloutissement des dépenses publiques dans le financement de la guerre aux dépens des budgets sociaux ».
Ils s’indignent d’une « fuite en avant dans l’économie de guerre » tournant le dos à la sauvegarde de la paix par la diplomatie comme ils démontrent que ces choix, loin de sauver l’emploi, accélèrent un processus de désindustrialisation « touchant nombre de productions civiles ».
L’énorme malaise social nourrit le vote AfD, devenu le premier parti à près de 30 % des suffrages, loin devant la CDU dans les sondages nationaux. L’extrême droite réalise à l’Est, comme en Saxe-Anhalt, ses scores les plus élevés. Non pas en raison d’un atavisme d’électeurs qui seraient nostalgiques d’un régime autoritaire, comme il est dit parfois.
Mais parce que les Länder de l’Est ont constitué, en leur temps, un laboratoire grandeur nature de la liquidation progressive du « modèle social » et de l’affaiblissement concomitant des syndicats. La précarité y atteint des niveaux records, au point que, dans ces Länder, deux salariés sur trois ne sont pas couverts aujourd’hui par le moindre accord tarifaire (convention collective).
Dans ce contexte de crépuscule du modèle rhénan, si lourd de conséquences politiques, une certaine montée en puissance des luttes populaires est l’unique motif d’espoir. Que celles-ci soient engagées par un front syndical rebelle, ou qu’elles soient portées au plan politique, comme à Berlin par Die Linke contre la hausse des loyers, elles sont le seul moyen de stopper l’extrême droite, en même temps que la casse sociale et la spirale de l’appauvrissement.
mise en ligne le 27 septembre 2026
Lina Sankari sur www.humanite.fr
Après la manifestation de ce samedi 26 septembre contre la prédation des fonds d’investissement, les habitants de la capitale ont installé un campement à Madrid. Le mouvement n’est pas sans rappeler celui des Indignés en 2011. Le gouvernement annonce un décret pour le renouvellement automatique des contrats de location et un renforcement des restrictions sur les expulsions.
Madrid est-elle en train de renouer avec l’occupation des places qui l’avait agitée en 2011, avait débouché sur le mouvement des Indignés contre la précarité et le pouvoir de la finance et un espoir de renouveau démocratique ? Aujourd’hui, c’est l’expulsion de Maricarmen Abascal, 87 ans, du logement qu’elle occupait depuis toujours le 23 septembre, qui a mis le feu aux poudres.
L’octogénaire a été contrainte de quitter l’appartement où elle vivait après le rachat de son appartement par une société immobilière. Dans la foulée, son loyer a augmenté de 275 %, pour atteindre 2 650 euros. Dans le cortège madrilène de ce samedi 26 septembre, le cri de « Honte ! » a été relayé par « Dehors, les vautours, de nos quartiers ».
La sociologie de cette manifestation a de quoi surprendre. Notable, la participation des jeunes à cette marche l’est tout autant que celle des mouvements de squatteurs des logements vides, des familles avec enfants, des quadragénaires propriétaires solidaires et des retraités menacés par la flambée des loyers.
Citée par El Pais, Marta Ortega, enseignante de 26 ans, raconte comment elle a dû quitter La Latina, le quartier de son enfance, pour s’installer à Moratalaz, du fait de la prédation des locations touristiques : « Ma mère vit entourée de touristes, les voisins de toujours sont déjà partis. » Le bail de l’appartement de Vanessa García, situé à Pinto, expire-lui en 2031. Un fonds vautour lorgne déjà sur l’immeuble et si la quadragénaire n’est pas en mesure de payer 350 000 euros pour racheter son bien, elle devra également faire ses cartons.
Un campement amené à durer
À l’issue de la manifestation qui a réuni 300 000 personnes selon les organisateurs, un campement populaire de 150 tentes a été érigé sur la Puerta del Sol. « Nous n’en pouvons plus. Soit le système de location s’effondre, soit le gouvernement tombe », a prévenu le syndicat des locataires espagnols sur X.
Sur l’une des banderoles qui s’est déployée, on pouvait lire : « Vous pourriez être la prochaine Maricarmen ». Depuis l’hôpital où elle est prise en charge pour épuisement depuis son expulsion, Maricarmen Abascal espère elle aussi une modification de la loi : « Ce qui m’est arrivé ne doit plus arriver à d’autres », a-t-elle dit.
Comme en 2011, ce dimanche, des activités de formation et des débats sur le droit au logement se dérouleront sur la place. Et certains des campeurs ont des mots très durs pour un gouvernement qu’il considère « servile à la rente ». Ils entendent désormais tenir le lieu sans date butoir.
Au centre de la Puerta del sol se dresse un chapiteau orange, la couleur du Syndicat des locataires, où les occupants peuvent se ravitailler en eau, en nourriture et autres provisions. Certains veulent voir dans cette mobilisation un signe que toute la jeunesse n’a pas cédé aux sirènes de l’extrême droite. Dans un sondage 40dB de mars 2025, le vote pour Vox tentait 24 % des 18-24 ans.
Mis sous pression, le gouvernement prépare une série de mesures
Comme en 2011, et ce n’est pas la moindre des contradictions, l’Espagne est aujourd’hui dirigée par le PSOE à la tête d’une coalition qui comprend également l’alliance de partis de gauche Sumar dont fait partie Izquierda Unida (IU) et donc le Parti communiste espagnol (PCE).
Le député Enrique Santiago (IU) relevait à ce titre que les socialistes n’avaient pas « suffisamment de courage pour prendre des mesures énergiques qui mettent fin à la spéculation et garantissent le droit au logement dans un pays où il y a des centaines de milliers de logements vacants, ce qui est tout à fait inacceptable ».
Lors du prochain Conseil des ministres, le gouvernement de Pedro Sanchez devrait approuver un train de mesures, parmi lesquelles « le décret Maricarmen » qui prévoit le renouvellement automatique des contrats de location et un renforcement des restrictions sur les expulsions.
« Le décret Maricarmen est sur la table. Il ne leur reste plus qu’à l’adopter mardi », martèle Racu, une représentante du Syndicat des locataires depuis la Puerta del Sol. Et elle a lancé cet avertissement, sous les applaudissements : « Soit on met fin au rentisme, soit c’est le gouvernement qui tombe. Que cela soit très clair ».
La lutte contre la prédation des fonds d’investissement sur le parc locatif, au cœur de la mobilisation actuelle, a justement fait l’objet d’une initiative de Sumar au Congrès une semaine avant l’expulsion de Maricarmen. Une initiative rejetée par les parlementaires. Le Parti populaire (PP, droite), Vox (extrême droite) et Junts (droite catalaniste) ont voté contre, tandis que le PSOE s’est abstenu. Une obstruction qui n’a même pas permis au texte d’être discuté en bonne et due forme.
Cathy Dos Santos sur www.humanite.fr
Le président de la fédération régionale des associations de voisins de Madrid plaide pour que le droit au logement soit enfin respecté, après le scandale de l’expulsion de Maricarmen, une Madrilène de 87 ans. Alors qu’une imposante manifestation a eu lieu à Madrid ce samedi 26 septembre et que le Conseil des ministres doit se réunir mardi, Enrique Villalobos demande la création « d’une nouvelle loi sur les baux urbains pour protéger les locataires de la spéculation des fonds d’investissement ».
L’expulsion d’une retraitée de 87 ans le 23 septembre à Madrid a choqué l’opinion publique en Espagne. Le samedi 26 septembre, des dizaines de milliers de Madrilènes se sont mobilisés dans la capitale contre les loyers exorbitants et les expulsions. Le Conseil des ministres devrait se pencher sur l’épineuse question du logement ce mardi 29 septembre dans un pays où la spéculation immobilière des fonds vautours jette à la rue des milliers de personnes.
Le 23 septembre, Maricarmen, 87 ans, a été expulsée du logement qu’elle occupait depuis 70 ans à Madrid. Les images de son évacuation en civière, sous escorte policière, ont suscité une vive indignation. Comment expliquer une telle violence ?
Enrique Villalobos, Président de la fédération régionale des associations de voisins de Madrid ; :C’est précisément la question que nous nous posons. Comment peut-on en arriver là dans un État dont la Constitution affirme qu’il est social et démocratique de droit ? Elle reconnaît le droit de propriété, mais précise aussi qu’il doit être subordonné à l’intérêt général.
Il est donc inconcevable qu’un fonds d’investissement puisse obtenir l’expulsion d’une femme de 87 ans sans tenir compte de sa situation. Dans le cas de Maricarmen, le fonds vautour a refusé toute négociation. Même lorsqu’un tiers a proposé de prendre en charge ses loyers, il a refusé. Lorsqu’on lui a proposé de régler l’intégralité de sa dette, il a répondu que cela lui était égal : ce qu’il voulait, c’était qu’elle parte.
Pourquoi les fonds vautours ont-ils acquis une telle influence ?
Enrique Villalobo : Lors de la crise économique de 2008, ils ont acheté à prix cassés un très grand nombre de logements. Les administrations leur ont facilité la tâche. Le parc qu’ils détiennent n’est pas nécessairement majoritaire, mais il est suffisamment important pour leur permettre d’influencer les prix et de faire grimper le coût du logement. Ils exercent également une influence sur l’opinion publique.
On présente les personnes en difficulté comme des squatteurs, des gens qui ne veulent pas payer ou qui seraient responsables de leur propre situation. Cette représentation est entretenue par des campagnes publicitaires répétées, notamment celles des entreprises de sécurité qui vendent des systèmes anti-squat. Pourtant, les logements squattés représentent seulement 0,057 % du parc immobilier espagnol. Malgré cela, on donne quotidiennement l’impression que le phénomène est partout.
Le regard porté sur les expulsions a donc changé depuis 2008 ?
Enrique Villalobo : Oui. En 2008, lorsque la plateforme anti-expulsions est née, tout le monde comprenait qu’il était scandaleux que des personnes ayant perdu leur emploi se retrouvent à la rue tout en conservant leur dette. Aujourd’hui, cette solidarité s’est largement inversée. La répétition d’informations sensationnalistes sur le squat et le logement a contribué à détourner une partie de l’opinion publique de la réalité sociale des expulsions.
À Madrid, la manifestation organisée autour du logement de Maricarmen visait aussi les choix de la Communauté de Madrid. Pourquoi ?
Enrique Villalobo : Parce qu’il existe une contradiction flagrante. Avec l’argent public, la Communauté de Madrid a acheté un appartement pour sa présidente, alors qu’elle affirme ne pas disposer des moyens nécessaires pour répondre aux situations de personnes comme Maricarmen. Il y a donc de l’argent pour certaines dépenses, mais pas pour permettre à une femme de 87 ans de conserver son logement. Le message est difficile à accepter.
Qu’est-ce qui a changé depuis l’éclatement de la bulle spéculative immobilière en 2008 ?
Enrique Villalobo : Les personnes expulsées en 2008 avaient acheté leur logement. Lorsqu’elles ont perdu leur emploi, elles n’ont plus pu rembourser leur crédit et ont été expulsées. Les générations suivantes se sont tournées vers la location, mais les loyers ont explosé.
Aujourd’hui, même avec un emploi, il devient difficile de se loger. Certains propriétaires cherchent à augmenter fortement leurs revenus à chaque changement de locataire. À la fin du bail, ils peuvent expulser un locataire qui paie pourtant son loyer afin de relouer beaucoup plus cher.
C’est ce qui est arrivé à Maricarmen : elle payait 500 euros et on lui en a demandé 2 600. Même lorsqu’elle a proposé de payer, avec l’aide d’un tiers, le fonds a refusé. Ce qu’il voulait, c’était récupérer le logement.
La construction de nouveaux logements ne permet-elle pas de répondre à la pénurie de logements ?
Enrique Villalobo : Construire peut être nécessaire, mais cela ne suffit pas si les logements deviennent des actifs financiers. L’Espagne compte 3,8 millions de logements inoccupés. À Madrid, il y en a 97 000. Comment peut-on, dans ces conditions, présenter la construction comme l’unique solution ?
À Madrid, seuls 20 % des logements actuellement construits bénéficient d’une forme de régulation des prix. Les 80 % restants sont proposés au prix du marché. Une partie est achetée par des investisseurs disposant de suffisamment de liquidités pour acquérir ces biens et les louer ensuite à des prix très élevés. Un logement doit servir à loger des personnes, pas à spéculer.
Les pouvoirs publics ont-ils les moyens d’agir ?
Enrique Villalobo : Oui. Les principales compétences en matière de logement relèvent des communautés autonomes et des municipalités, mais l’État dispose également de leviers fiscaux et économiques. À Madrid, le logement social représente à peine 1 % du parc immobilier, contre environ 7,5 % en moyenne en Europe. Dans de nombreuses villes européennes, cette proportion atteint 15 %.
La société municipale du logement gère environ 10 000 logements à Madrid. Il faut savoir qu’il y a davantage de logements touristiques que de logements sociaux. Il faut donc développer massivement le parc social, notamment en achetant des logements existants, et non seulement en construisant. Les pouvoirs publics doivent consacrer leurs moyens à répondre aux besoins de logement plutôt qu’à attirer les fonds d’investissement.
Le Conseil des ministres doit se réunir le 29 décembre et devrait annoncer des mesures sur le logement. Seront-elles suffisantes ?
Enrique Villalobo : Deux mesures ont été d’ores et déjà et défendu : un décret visant notamment à réintroduire la prolongation des baux et une proposition visant à exproprier l’immeuble où vivait Maricarmen afin de pouvoir lui rendre son logement. Cela peut constituer un début de réponse, mais c’est insuffisant. Nous avons besoin d’une nouvelle loi sur les baux urbains qui encadre davantage l’activité des fonds d’investissement.
Les loyers doivent être plafonnés. Surtout, personne ne devrait pouvoir se retrouver à la rue sans solution de relogement. Aujourd’hui, les locataires vivent avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête : ils ne savent pas si leur bail sera renouvelé, si leur loyer augmentera ou s’ils devront quitter leur logement. Ce n’est pas une façon de vivre. Nous avons besoin d’une loi qui protège réellement les personnes qui vivent en location.
mise en ligne le 26 septembre 2026
Lisa Guillemin sur www.humanite.fr
La Poste : 471 bureaux ferment ou se transforment, alerte SUD PTT ce 23 septembre. Le syndicat dénonce les trajets supplémentaires et les difficultés qui en découlent pour les usagers les plus précaires, mais aussi pour les petites entreprises.
Un pas de plus vers la casse des services publics. Selon des données réunies par SUD-PTT, dont l’Humanité a eu connaissance, 471 bureaux de postes sont concernés par une fermeture et un remplacement par une agence communale ou un relais chez un commerçant cette année. Ces structures maintiennent une présence postale, mais ne proposent pas tous les services de l’ancien guichet. Certaines transformations sont déjà réalisées, d’autres sont en cours ou encore à l’état de projet.
Des campagnes aux grandes villes, le recul touche une large partie du territoire. La liste transmise à l’Humanité recense des bureaux dans 89 départements : 19 dans les Bouches-du-Rhône, 17 dans le Nord, 16 dans le Bas-Rhin ou encore 15 dans le Pas-de-Calais. Des établissements de Drancy, en Seine-Saint-Denis, et de Maisons-Alfort, dans le Val-de-Marne, y figurent également.
« C’est la première fois qu’on a la liste des bureaux de poste », souligne Nicolas Galepides. La mise en place des comités sociaux et économiques (CSE) a permis aux représentants du personnel d’obtenir des informations sur les transformations du réseau, en raison de leurs conséquences sur l’emploi. SUD PTT les a rassemblées à l’échelle nationale. Dans le Sud-Est, le CSE vient ainsi de voter une expertise sur les effets de la fermeture de 147 bureaux, indique la fédération.
Le prolongement deux décennies de fermetures
Certaines opérations sur le courrier et les colis restent possibles. Mais les services bancaires se limitent à quelques prestations, comme des retraits d’espèces plafonnés, selon le type de point de contact. Pour ouvrir un compte notamment, les usagers doivent se rendre dans un bureau proposant ce service.
Le syndicat dénonce les trajets supplémentaires et les difficultés qui en découlent pour les usagers les plus précaires, mais aussi pour les petites entreprises. Cette réduction de l’offre prolonge deux décennies de fermetures : selon le décompte de SUD PTT, 6 881 bureaux ont disparu entre 2005 et 2025, soit une moyenne de 344 par an.
La Poste reste pourtant une entreprise entièrement publique, détenue par la Caisse des dépôts et l’État. Devenue société anonyme en 2010, elle doit à la fois assurer ses missions de service public et satisfaire des exigences financières renforcées. Face à la baisse du courrier et de la fréquentation des bureaux, le groupe a développé ses activités dans le colis, la banque et l’assurance, mais aussi la santé et le numérique.
Pour compenser la baisse du courrier, La Poste a multiplié les acquisitions, dont certaines ont à leur tour creusé ses pertes. Dans un rapport publié en février 2025, la Cour des comptes relevait des résultats faibles dans certaines activités de santé et du numérique, ainsi que des pertes importantes liées à certaines acquisitions internationales.
Pour le syndicat, les économies ne passent pas par des fermetures
Les recommandations de la Cour visaient aussi le réseau postal. Elle préconisait d’examiner un allègement des obligations de présence territoriale imposées au groupe. Elle appelait également à améliorer sa rentabilité afin, notamment, de « rétablir une politique de distribution de dividendes ».
L’État ne finance pourtant pas entièrement les missions qu’il confie à La Poste. En 2023, les compensations publiques restaient inférieures de 683 millions d’euros aux charges estimées par l’entreprise, selon ce même référé. La Cour soulignait que les difficultés financières ne venaient pas seulement des missions de service public : les acquisitions et les pertes de certaines activités avaient également contribué à l’endettement.
SUD-PTT conteste que les économies passent par la disparition des bureaux. Leur remplacement permet à La Poste de réduire les charges de son propre réseau, tandis que l’accueil repose sur une commune ou un commerçant. Le syndicat réclame que les conséquences pour les habitants et l’activité locale soient davantage prises en compte.
Nicolas Galepides demande aux élus de reprendre la main sur l’avenir des bureaux. La fédération souhaite également associer les représentants des salariés, les professionnels et les associations d’usagers aux décisions. Dans les campagnes comme dans les quartiers populaires, elle alerte sur les sentiments d’abandon et d’injustice nourris par le recul des services publics. « Il faut dimensionner l’offre en partant des besoins », insiste SUD-PTT.
mise en ligne le 26 septembre 2026
Christophe Prudhomme sur ww.humanite.fr
Les services d’urgence en tension permanente n’ont plus la capacité de gérer des pics prévisibles d’augmentation transitoire de leur activité. Nous connaissons cela chaque hiver lors des épidémies de grippe. Cet été, la situation a empiré avec les épisodes de canicule.
Une étude de Samu-Urgences de France vient de présenter un bilan catastrophique. Le manque de capacité d’hospitalisation, conséquence des politiques de fermeture de lits lancées il y a plus de vingt ans et aggravées par Emmanuel Macron, s’est traduit par une moyenne de 15 patients couchés sur des brancards pendant 48 heures dans près de la moitié des services d’urgences. Et dans un tiers des cas, cette durée dépasse 3 jours.
Autre chiffre plus inquiétant : 21 % des services ont connu « au moins un décès d’un patient alors qu’il était pris en charge ou en attente sur un brancard ». Il est dit que l’enquête ne permet pas d’en déterminer les causes, ni d’établir un lien de causalité avec la durée d’attente ni de mesurer une éventuelle surmortalité. Mensonge !
La littérature scientifique a démontré que la mortalité augmente avec le temps passé sur un brancard, particulièrement pour les patients fragiles et âgés. Une étude française de 2023 cite même une augmentation de 43 % au bout d’une nuit sur un brancard.
Un constat d’inefficacité implacable
Ce qui est scandaleux, c’est que les différents ministres de la Santé, depuis la canicule de 2003, ont vanté des mesures permettant prétendument d’améliorer la situation. De la mise en place de gestionnaires de lits au fameux service d’accès aux soins demandant aux patients d’appeler le 15 avant de se rendre aux urgences, le constat d’inefficacité est pourtant implacable. Il s’agit de mesures mises en place par des gestionnaires, préoccupés par l’impératif financier de réduction des dépenses.
Les besoins sont connus depuis longtemps. La priorité absolue est une réorganisation de la médecine de ville avec des moyens donnés aux généralistes pour qu’ils reprennent les visites à domicile et les gardes. La deuxième priorité est d’arrêter de fermer des lits et des services d’urgence et, surtout, d’embaucher du personnel en nombre suffisant.
Il faut stopper le fonctionnement à flux tendu de l’hôpital et accepter de disposer d’une marge de manœuvre qui impose un taux d’occupation moyen des lits de 80 % au maximum pour pouvoir gérer les variations d’activité connues et prévisibles.
Pour conclure, je m’adresse aux députés qui vont voter le budget de la Sécu. Si vous acceptez le même budget d’austérité que ces dernières années, qui ne permet même pas de maintenir l’existant dans les hôpitaux, vous aurez la responsabilité d’une augmentation des décès sur des brancards aux urgences.
mise en ligne le 25 szeptembre 2026
sur https://www.cgt.fr/
Le 29 septembre, les agent·es de la Fonction publique seront en grève et en manifestation à l’appel de tous les syndicats, pour leurs salaires, leurs conditions de travail et les moyens des services publics : pompiers, soignant·es, enseignant·es et celles et ceux qui assurent des missions de services public
Cette journée ne concerne pas que les fonctionnaires
Plus de services publics pour mieux vivre, se soigner, se déplacer, faire garder ses enfants, aller à l’école gratuite, accompagner nos aîné·es, faire respecter nos droits au travail, faire face au dérèglement climatique…
Nous avons toutes et tous besoin des services publics, comme l’été nous l’a durement rappelé.
Et nos besoins augmentent : vieillissement de la population, accès aux soins, transition écologique, nouvelles technologies… Pour y répondre, il faut plus de services publics, plus de personnels et plus de moyens. Les services publics c’est aussi garantir une égalité d’accès aux droits sur tous les territoires.
Faire mieux avec toujours moins ?
L’équation ne tient pas. Quand un service ferme, s’éloigne ou se dégrade, il faut attendre davantage, parcourir plus de kilomètres, souvent renoncer, parfois même être mis en danger… Quand un service devient privé ça coûte plus cher, car le privé lucratif cherche à faire des profits, pas le service public. Réduire les services publics en faisant croire que cela fait faire des économies, c’est faux !
Renforcer les services publics, c’est dynamiser l’économie
L’argent public joue un rôle majeur dans l’économie. Une entreprise ne fonctionne pas toute seule. Pour produire et se développer, elle a besoin d’infrastructures, d’énergie, de salarié·es formé·es, de recherche…
Services et investissements publics participent directement à notre capacité à produire et à développer l’emploi.
Réindustrialiser, réussir l’urgente transition environnementale, répondre aux besoins : cela nécessite des investissements importants.
L’argent existe : quelles priorités ?
Alors que de nouvelles économies sont exigées sur les dépenses publiques, pourquoi les aides aux entreprises échapperaient elles au débat sur l’utilisation de l’argent public ? L’austérité est toujours pour les mêmes, en instrumentalisant des divisions entre celles et ceux qui ont peu et d’autres qui ont encore moins. Dans le même temps les cadeaux aux plus fortunés et les aides publiques aux entreprises privées continuent.
En 2023, les aides publiques aux entreprises représentaient 211 milliards d’euros, soit plus de 6 700 € par seconde, sans contrôle ni conditionnalité.
Les richesses se concentrent toujours davantage : entre 2010 et 2025, la fortune cumulée des 500 plus grandes fortunes professionnelles a connu une hausse de près de 370 % !
La question est donc bien celle de nos priorités : à quoi doit servir l’argent public et qui doit contribuer au financement des besoins collectifs ?
Pour la CGT, il faut une autre répartition des richesses produites : augmenter les salaires, développer l’emploi, renforcer notre protection sociale et financer les services publics dont nous avons besoin.
Public, privé : toutes et tous concerné·es, toutes et tous mobilisé·es
Près d’un million d’agent·es publics ont vu leur traitement indiciaire baisser (de 15 % en 10 ans) et rattrapé, voire dépassé par le Smic. Dans le privé aussi, augmenter les salaires, préserver et développer l’emploi et améliorer les conditions de travail sont des urgences.
Opposer les salarié·es du public et du privé ne fera pas augmenter les salaires du privé.
Affaiblir les services publics ne protégera aucun emploi.
Le 29 septembre, les agent·es publics seront en grève. Mais les salarié·es du privé sont aussi concernés par les prix qui explosent !
Salarié·es du public comme du privé, exigeons plus de services publics, de meilleurs salaires et des emplois de qualité.
mardi 29 septembre, en grèves et en manifestations
pour nos salaires et nos services publics !
mise en ligne le 25 septembre 2026
Amélie Poinssot sur www.mediapart.fr
Les émissions de gaz à effet de serre de la France ont diminué depuis 2017 mais la baisse n’atteint pas les objectifs. Les secteurs des transports, de l’agriculture et des déchets sont les plus à la traîne. En cause : le manque de concrétisation politique et le détricotage de nombreux textes. À la veille de marches pour le climat partout en France, « Mediapart » fait l’inventaire.
Un gazole à plus de 2,40 euro le litre, tandis que les véhicules électriques restent inabordables et que le délitement du ferroviaire – hors réseau TGV – se poursuit. Y a-t-il meilleur exemple de l’échec de la politique climatique depuis dix ans ?
Pourtant, le premier quinquennat d’Emmanuel Macron avait commencé sous les auspices de l’ambition environnementale. Les états généraux de l’alimentation, les assises de la mobilité, mais aussi la préparation de la loi pluriannuelle de l’énergie avaient rassemblé quantité d’acteurs de la société civile. Il y avait eu, deux ans plus tard, la Convention citoyenne pour le climat (CCC), avec la promesse, par le chef de l’État, de retenir « sans filtre » les propositions des 150 citoyen·nes tiré·es au sort.
À chaque fois, cependant, les textes législatifs qui ont suivi sont restés très en deçà de ce qui avait émergé dans les consultations. Parallèlement, des décisions antinomiques avec la nécessité de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont été prises. Et, au cours du second mandat – « [il] sera écologique ou ne sera pas », avait annoncé Emmanuel Macron –, la glissade s’est poursuivie, et l’exécutif a affaibli les positions françaises au niveau européen.
Retour sur cinq grands rendez-vous manqués du double quinquennat, à la veille de l’organisation samedi 26 septembre, partout en France, de plus de 260 mobilisations pour la grande marche « pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale ».
Transports : une transition payée par celles et ceux qui en ont les moyens
Le transport est, tous secteurs confondus, celui qui émet le plus de GES : il pesait 34 % dans les émissions de gaz à effet de serre de la France en 2025. Raison pour laquelle, selon Lorelei Limousin, chargée de campagne climat et énergie fossile à Greenpeace France, le démarrage du chantier de l’A69, dans le Tarn, a constitué l’une des décisions les plus incohérentes de la décennie. « Cela va encore augmenter le trafic routier et les émissions. On aurait dû, au contraire, faire un moratoire sur les projets autoroutiers. » Ce qui aurait pu empêcher les autres projets qui sont toujours sur la table, comme celui du contournement d’Arles ou encore celui, très contesté en ce moment, de l’A412 en Haute-Savoie.
C’est d’ailleurs sur le sujet de la voiture que les loupés du double quinquennat commencent : la hausse de la taxe carbone sur les énergies fossiles déclenche en 2018 le mouvement des Gilets jaunes, avant d’être retirée. Aux yeux de la présidente d’Oxfam, Cécile Duflot, c’est sans doute « la plus grosse erreur d’Emmanuel Macron » : « Ne pas avoir transformé cette crise en politique écologique et sociale. » Aujourd’hui, ce sont précisément les foyers « les plus dépendants au carburant et les plus vulnérables » qui en payent le prix.
Les émissions du secteur des transports n’ont diminué que de 10 % depuis 2018.
« Les séquelles sont restées très vives dans toute l’action du gouvernement ; il a beaucoup hésité par la suite à prendre des mesures contraignantes », relève de son côté Diane Strauss, directrice de l’organisme Transport & environnement (T&E) et coautrice de La Voiture. Décryptage d’une transition sous tension, tout juste paru aux éditions Terre à terres.
Et quand les contraintes ont ressurgi, elles ont visé, à nouveau, les individus, alors que beaucoup, en zone rurale, périurbaine, ou dans les quartiers non desservis par les transports en commun, n’ont pas d’autre option. C’est ainsi que le lancement des zones à faibles émissions (ZFE), sans accompagnement des plus précaires pour le renouvellement de leur véhicule, a profondément clivé, pour in fine être détricoté au Parlement.
La macronie a concentré sa politique sur l’électrification de la route, avec le déploiement des bornes de recharge, qui couvrent désormais une grande partie du territoire. En instaurant le « leasing social », qui met à disposition des plus modestes des voitures électriques pour un loyer d’environ 100 euros par mois, elle a tenté d’embarquer tout le monde. Problème : 50 000 véhicules seulement sont prévus.
« Un dispositif de niche », juge Lorelei Limousin. « C’est resté très insuffisant », estime de son côté Diane Strauss.
Aucune alternative à la voiture, en revanche, n’a été sérieusement développée. Le ferroviaire, surtout, a manqué à l’appel : pas de réouverture des lignes fermées loin des grandes villes, pas de refonte de la politique des prix qui rendrait le train accessible à toutes et tous… Tandis que plusieurs aéroports régionaux ont obtenu de pouvoir s’agrandir et que le projet d’extension du terminal 4 de l’aéroport Charles-de-Gaulle a été relancé.
Conséquence de cette politique : les émissions du secteur des transports n’ont diminué que de 10 % depuis 2018.
Isolation des logements : le stop-and-go permanent
C’était une des avancées notables de la loi « climat et résilience », qui avait découlé des travaux de la CCC. En 2021 étaient votés le renforcement des diagnostics de performance énergétique (DPE) sur les logements et l’interdiction de louer des « passoires thermiques ». En mai 2026, alors que la France entrait dans une série de canicules record, l’exécutif annonçait le changement du mode de calcul du DPE, ouvrant ainsi la voie au retour de près de 400 000 passoires thermiques sur le marché.
Symptomatique là aussi, le dispositif MaPrimeRénov’, qui a permis, au cours des années 2022-2023, l’installation de 700 000 pompes à chaleur, a été brutalement supprimé dans la loi de finances 2024. Ce système, à la fois moins nocif pour le climat et moins coûteux pour les ménages, a été arrêté en plein déploiement, un an après un hiver à haut risque énergétique.
Des entreprises françaises qui avaient lancé les lignes de production ont fermé ; dans le Bas-Rhin, à Mertzwiller, 320 salarié·es ont perdu leur emploi. Si le dispositif MaPrimeRénov’ a finalement été relancé en septembre 2025 dans une version moins généreuse, « trois ans ont été perdus entre les deux », souligne Neil Makaroff, directeur de l’institut Strategic Perspectives.
Or le secteur du logement (hors construction) a un lourd impact sur le climat. Il pèse 15 % dans les émissions de la France.
Agriculture et alimentation : le secteur intouchable
L’agriculture est le deuxième poste émetteur de GES en France (21 % en 2025), un secteur qui subit également une forte hausse de ses coûts de production depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine en 2022.
Las, depuis début 2024, le gouvernement a préféré répondre aux colères agricoles en ouvrant les vannes des reculs écologiques. Et non en favorisant la transition agroécologique, que ce soit à travers l’orientation des copieuses aides publiques issues de la politique agricole commune (PAC) ou à travers un meilleur accompagnement des exploitant·es.
Le Fonds vert, destiné à aider les collectivités locales pour la transition écologique, a été divisé par trois.
Avant cela, la loi EGalim, votée dès 2018, avait fixé une stratégie pour une alimentation plus saine dans les cantines. Mais, sur l’aspect climatique, elle était restée silencieuse : pas d’objectif de diminution du cheptel ou de la consommation de viande. « Ce sont des tabous totaux », dit Anne Bringault, directrice des programmes au Réseau action climat (RAC).
Les émissions de l’agriculture reculent toutefois légèrement (− 9 % depuis 2018), principalement en raison d’une évolution subie dans le secteur de l’élevage. Difficultés économiques et départs massifs à la retraite entraînent en effet une diminution du nombre de bêtes à l’échelle nationale. Mais il n’y a là aucune politique publique.
Rien ne contraint, par ailleurs, les enseignes de la grande distribution à stimuler la production agroécologique, à privilégier les contrats avec des agricultrices ou agriculteurs en bio. Aucune trajectoire climatique ne s’impose non plus aux mastodontes du secteur.
Planification : le pilotage fantôme
Sur le papier, le dispositif, avec la création du secrétariat général à la planification écologique (SGPE), qui dépend de Matignon, avait conquis les acteurs de la lutte contre le changement climatique. Dans la réalité, il s’est rapidement avéré une coquille vide. « Cette réorganisation a eu le mérite d’avoir de vrais objectifs, de faire voter des financements et d’embarquer les ministères. Mais son impact a été éphémère. Présentée à l’été 2022 et portée par Élisabeth Borne, elle est dévitalisée début 2024, avec l’arrivée de Gabriel Attal à Matignon », regrette Anne Bringault.
Depuis, le Fonds vert, destiné à aider les collectivités locales pour la transition écologique, a été divisé par trois, et il n’y a plus de pilotage au-dessus des ministères pour intégrer les objectifs climatiques dans les différentes politiques.
Est-ce lié à ce désengagement ? Entre 2024 et 2025, la baisse de l’ensemble des émissions françaises n’a été que de 2,1 %, contre un rythme de 5 % par an auparavant. Il va donc falloir accélérer. « La pente est très raide à présent, poursuit Anne Bringault. Car l’objectif, à la fin, est le même : c’est celui de l’accord de Paris, la neutralité carbone en 2050, avec les objectifs intermédiaires fixés par notre “stratégie nationale bas-carbone” (SNBC). Plus on décale l’effort, plus il va être rude. »
Au niveau européen : trop peu, trop tard
Tout comme au niveau national, Emmanuel Macron était apparu très allant à Bruxelles au début de son mandat. Il fut celui qui, avec le chef de gouvernement néerlandais d’alors, Mark Rutte, contribua à rallier la chancelière allemande Angela Merkel à l’objectif de − 55 % d’émissions de GES à l’horizon 2030. Puis, sous la présidence française du Conseil de l’Union européenne (UE), en 2022, Paris avait poussé pour faire avancer la taxe carbone aux frontières.
En juillet 2022, la France a cependant œuvré pour que le nucléaire soit labellisé « énergie de transition » par l’UE dans le cadre de la « taxonomie » européenne, une classification destinée à orienter les financements, et pour y intégrer en échange le gaz fossile. On était alors quelques mois après le début de la guerre déclenchée par Moscou.
Plus de trois ans plus tard, avec le blocus du détroit d’Ormuz, ce n’est plus une, mais deux guerres qui mettent au jour la dépendance française et européenne aux fossiles importés. « Le gaz est devenu une énergie dangereuse et coûteuse en Europe, souligne Neil Makaroff. La leçon de la guerre en Ukraine n’a été comprise qu’avec la guerre au Moyen-Orient, et le plan français d’électrification, lancé en juin 2026, arrive beaucoup trop tard, dans un moment de fin de mandat, où les marges de manœuvre sont réduites. Il aurait dû être lancé en 2022. » Les importations de gaz russe, ainsi que de gaz et de pétrole états-uniens, ont coûté en moyenne 450 euros par ménage français en 2025, selon un calcul de Strategic Perspectives.
mise en ligne le 24 septembre 2026
Jérôme Hourdeaux sur www.mediapart.fr
Dans les locaux de rétention administrative, espaces prévus pour isoler temporairement des personnes en situation irrégulière, l’accès au droit est quasi inexistant. En juillet, des associations ont obtenu la suspension d’un marché public de la préfecture de police de Paris y prévoyant une assistance juridique au rabais.
Une bataille juridique se joue depuis plusieurs mois entre la préfecture de police de Paris et les avocat·es et associations de défense des droits des étrangers et étrangères, pour tenter de faire respecter le droit à l’assistance juridique dans les locaux de rétention administrative (LRA). En effet, dans ces espaces destinés à isoler temporairement des personnes étrangères contrôlées en situation irrégulière, celles-ci peuvent ne jamais rencontrer d’avocat·e pour les conseiller.
Dernier épisode de ce conflit, le tribunal administratif de Paris a suspendu, au mois de juillet, un marché public passé par la préfecture pour l’assistance juridique dans des LRA d’Île-de-France, en raison de l’insuffisance des droits garantis aux personnes enfermées dans ces lieux de rétention.
Créés par un décret du 19 mars 2001, les LRA étaient à l’origine conçus comme un lieu d’appoint le temps du transfert dans un centre de rétention administrative (CRA) ou d’une expulsion. Les conditions de vie y sont particulièrement précaires.
Aucun appui juridique pour les personnes retenues
Dans les CRA, l’assistance juridique est assurée par des associations qui y disposent de locaux. Les retenu·es peuvent aussi y avoir accès librement à un téléphone et demander l’aide d’un·e interprète. Mais dans les LRA, rien de tel n’est prévu. Pour cette raison, la durée de rétention ne peut être que de quarante-huit heures, renouvelable une fois sur décision du juge des libertés et de la détention (JLD). Ce délai peut-être étendu à quatre jours si le ou la retenu·e fait appel. Durant cette période, les personnes retenues ne se verront donc pas proposer d’appui juridique.
Selon un rapport interne du Conseil national des barreaux que Mediapart a pu consulter dans son intégralité, cette durée peut même atteindre quinze jours « s’il n’existe pas de centre de rétention dans le ressort de la cour d’appel ou du tribunal administratif compétent ».
Or, les exilé·es n’ont que quarante-huit heures pour contester une obligation de quitter le territoire français (OQTF). En conséquence, certain·es d’entre elles et eux se voient privé·es de leur droit au recours.
Au fil des années, les LRA sont devenus un outil permanent de gestion de la rétention des migrant·es, notamment en raison de leur facilité de création. Alors que les CRA nécessitent un arrêté du ministère de l’intérieur, les LRA ne nécessitent en effet qu’un arrêté du préfet.
« L’administration préfectorale peut par exemple placer une personne dans une chambre d’hôtel en déclarant que celle-ci devient un local de rétention administrative pour une durée de quarante-huit heures, par exemple », explique Paul Chiron, chargé du soutien et des actions juridiques à la Cimade, une des associations intervenant en CRA.
Au ministère de l’intérieur, Gérald Darmanin a même fait des LRA un des fers de lance de sa politique d’expulsion. Une circulaire datée d’août 2022 indique que leurs capacités « doivent être développées d’au moins un tiers de celles existantes d’ici au dernier trimestre 2022 ».
Cette montée en puissance a encore été réaffirmée au mois d’août 2023 par le ministère de l’intérieur, qui annonçait la création de « soixante-six places supplémentaires », soit « une augmentation de 33 % des places par rapport à fin 2022 ». En raison de leur caractère potentiellement temporaire, il n’existe pas de bilan précis du nombre de locaux de rétention. Un rapport du Sénat du mois d’octobre 2025 dénombrait alors trente-deux LRA permanents.
« À Nanterre, il n’y a ni juriste ni interprète dans les locaux, juste une liste d’avocats faisant du droit des étrangers, décrit Alice Achache, avocate. Les étrangers doivent se débrouiller par eux-mêmes pour contester l’obligation de quitter le territoire. S’ils ne parlent pas français, c’est quasiment impossible. Quand ils verront un avocat, il sera trop tard car, le temps que nous soyons saisis, le délai de quarante-huit heures sera dépassé. »
Face aux difficultés posées par les préfectures pour accéder à ces lieux, certaines associations ont renoncé à intervenir dans les LRA. « Pendant un certain temps, [l’association] la Cimade y est intervenue, raconte Paul Chiron. Mais il a été décidé au niveau national d’arrêter, parce qu’il nous est impossible d’exercer nos missions dans de bonnes conditions. »
Discussions impossibles
Associations et avocat·es ont parallèlement mené plusieurs types d’actions pour tenter d’imposer leur présence au sein des LRA, notamment sur le plan judiciaire. Au mois de juillet 2026, le tribunal administratif de Nantes a ainsi imposé que les retenu·es aient le droit de « communiquer avec [un] avocat ou avec la permanence du barreau de Nantes ».
Au mois de septembre 2023, c’est le tribunal administratif de Paris qui a enjoint au préfet de police « de garantir aux personnes retenues au lieu de rétention administrative de Nanterre un accès effectif et gratuit à un téléphone ». Le juge demandait en outre à l’administration d’entamer des discussions avec l’ordre des avocats des Hauts-de-Seine afin d’établir une convention « permettant de proposer leur intervention dans un cadre respectant leurs règles déontologiques ».
En Île-de-France, des discussions ont eu lieu entre la préfecture de police de Paris et les barreaux de Seine-Saint-Denis et des Hauts-de-Seine. Un projet de convention, que Mediapart a pu consulter, a même été rédigé par la préfecture en 2021. « Mais ils ont posé des conditions qui étaient inacceptables », raconte Loïc Le Quellec, membre du conseil de l’ordre des avocats de Seine-Saint-Denis ayant participé aux échanges avec la préfecture.
Une disposition de l’article 2 de la convention, fixant les missions des avocat·es, les braque particulièrement. Elle affirme que « les avocats intervenant dans le cadre de la présente convention ne peuvent représenter en justice le retenu ». Concrètement, cela revient à demander aux avocat·es conseillant une personne lors d’une permanence de renoncer à leur « droit de suite », c’est-à-dire à introduire un recours à son bénéfice. « Ils voulaient des avocats qui ne servent à rien », résume Me Le Quellec.
Les avocats ne sauraient accepter, comme les associations, d’être soumis à une accréditation spécifique.
Le Conseil national des barreaux
Le constat est identique dans les Hauts-de-Seine. Dans un compte rendu, réalisé par la préfecture de police, d’une réunion s’étant tenue le 10 octobre 2023 avec des représentant·es du barreau, et que Mediapart a pu consulter, la question du droit de suite est plusieurs fois évoquée. « La préfecture de police rappelle que les missions des avocats se limitent à un rôle de conseil », y est-il écrit.
Là encore, les discussions ont échoué. « Le barreau de Hauts-de-Seine avait refusé d’intervenir parce que ça ne correspondait pas du tout à une défense de qualité, raconte Alice Achache, qui avait participé aux négociations. Ce n’est pas possible pour des avocats d’intervenir et d’accepter de ne pas contester une décision pour les personnes qui viennent nous voir. »
Les conditions posées par la préfecture de police étaient également dénoncées dans le rapport du Conseil national des barreaux d’avril 2024. « Les avocats ne sauraient accepter, comme les associations, d’être soumis à une accréditation spécifique, affirmait-il. Les avocats de permanence doivent pouvoir rédiger les recours contre des arrêtés préfectoraux et représenter en justice des personnes retenues. »
Le cabinet qui accepte ce que tous les autres refusent
Depuis, les avocats et associations pensaient le dossier dans l’impasse. « Pendant un temps, il ne s’est plus rien passé, se souvient Loïc Le Quellec. Puis, nous avons appris par la bande qu’un cabinet d’avocats avait accepté ces conditions inacceptables. »
Le 25 août 2025 un appel d’offres a en effet été publié par la préfecture de police, puis le marché public a été attribué au seul candidat en lice, le cabinet Phusis. Au mois de juillet 2026, le Syndicat des avocats de France (Saf) et le Gisti ont saisi le tribunal administratif de deux recours, un sur le fond visant à faire annuler le marché qui sera examiné dans plusieurs mois, et un en référé qui a été tranché le 10 juillet.
Dans son ordonnance, le juge souligne que le cahier des clauses du marché prévoit simplement une assistance téléphonique et, seulement « à titre exceptionnel », de « rencontrer les étrangers en rétention ». « L’accompagnement téléphonique est la règle et le déplacement en LRA l’exception. Le déplacement en LRA n’est envisageable que lorsque les conditions d’exercice de l’assistance téléphonique ne sont plus remplies », ajoute le document.
Une offre d’assistance insuffisante selon le tribunal administratif, qui a suspendu le marché public, tout en donnant quatre mois à la préfecture de police pour en proposer un nouveau. Une échéance se terminant au mois de novembre.
Contactées, les deux associées du cabinet Phusis regrettent cette suspension et défendent leur intervention au sein des LRA. « On ne comprend pas bien le fait d’être attaquées par des confrères, s’indigne même Gabrièle Gien. Nous sommes compétentes, nous avons mis en place une assistance juridique, nous mettons les personnes en lien avec les interprètes… »
« Quand les confrères de Seine-Saint-Denis nous disent qu’il était impossible d’accepter une convention dans ces conditions, c’est terrible, reprend Me Gien. Cela veut dire qu’ils préfèrent que les personnes placées en rétention n’aient accès à absolument aucune information juridique. Tout ça parce qu’ils ne pouvaient pas avoir le client derrière. On se demande même si ce n’est pas seulement une question financière. »
Questions d’indépendance
Un autre argument, cependant, n’a pas été étudié par le tribunal administratif en référé, mais le sera peut-être lors de l’examen sur le fond : celui de l’indépendance du prestataire. Les associations et avocat·es s’inquiètent d’un marché dicté et contrôlé par la préfecture. « Nous leur avions proposé que cela soit géré par le conseil de l’ordre, rappelle Loïc Le Quellec. Il aurait été davantage capable d’assurer son indépendance, même dans ces conditions. Et il l’aurait fait selon les règles de la profession, et non celles de la préfecture. »
Là encore, les avocates de Phusis s’agacent. « Nous sommes simplement missionnées par la préfecture de police pour assister les retenus dans leurs droits, mais nous ne rendons pas compte [à la préfecture], assure Marianne Lahana, l’autre associée. Nous ne sommes pas les avocates de la préfecture ! »
Plusieurs connaisseurs du droit des étrangers soulignent que le cabinet Phusis, créé fin 2024, est, selon son site, spécialisé en droit de l’environnement, et non en droit des étrangers. Comme le raconte ce portrait publié sur le site Décideurs juridiques, les deux fondatrices exerçaient en revanche au sein du cabinet Centaure Avocats, connu pour représenter la préfecture de police face à des recours de personnes retenues en CRA.
« Beaucoup d’avocats dans ce domaine commencent en tant que collaborateurs dans des cabinets de droit public qui font du droit des étrangers côté préfecture et ensuite, quand ils s’installent à leur compte, passent de l’autre côté », réplique Me Gien.
« En quittant ce cabinet, nous avons aussi fait un choix éthique, assure encore Me Lahana. Quand nous avons été recrutées et que nous avons été formées au droit des étrangers, ce n’était pas par choix. Nous nous sommes rendu compte que nous ne voulions plus défendre les préfectures et que nous voulions être du côté des étrangers, parce que c’est ce qui correspond à nos valeurs. »
Contactée, la préfecture de police n’a pas répondu à nos questions.
Comment un avocat peut-il accepter de renoncer à la partie la plus importante de son métier ?
Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté
Les avocat·es du SAF et du Gisti à l’origine du recours, de leur côté, n’ont toujours pas de nouvelles d’un appel public rectifié. Quelles seraient les conditions à remplir ? « Il faut une présence physique, avec des conditions d’intervention qui permettent aux titulaires du marché de véritablement prendre le temps de voir toutes les personnes retenues, explique Noé Fontalba, l'un des avocats, avec Me Andréa Londoño Lopez, des requêrants. Il faut aussi s’assurer que le titulaire justifie des ressources humaines suffisantes pour intervenir dans quatre LRA à la fois. »
Contactée par Mediapart, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL), Dominique Simonnot, se dit choquée par le renoncement au droit de suite imposé par la préfecture aux avocat·es : « Si c’est vrai, c’est hallucinant. Comment un avocat peut-il accepter de renoncer à la partie la plus importante de son métier ? »
Elle fait part, par ailleurs, de son regret de ne pas avoir surveillé ces lieux de plus près. « C’est vrai que, comme tout le monde, on a un peu laissé de côté les LRA », concède Dominique Simonnot, avant d’annoncer : « Mais voilà quelque chose qu’on va rattraper. »
mise en ligne le 24 septembre 2026
Jean-Samuel Kriegk sur https://www.blast-info.fr/
Requiem pour Gaza, qui réunit des textes du reporter Chris Hedges et des bandes dessinées de Joe Sacco, restitue les témoignages d’exilés de Gaza. La force du livre ne réside pas tant dans l’accumulation de récits terrifiants que dans la volonté de nommer sans faux-semblants ce qui s’y joue aujourd’hui : « génocide », « apartheid », « scolasticide ».
Il fallait s’extraire de Gaza pour enquêter sur ce qui s'y joue depuis la réaction israélienne aux attentats terroristes du 7 octobre. Le blocus interdisant la présence de toute presse étrangère sur place, Chris Hedges (journaliste américain qui a habité sept ans la bande de Gaza comme correspondant du New York Times) et Joe Sacco (auteur, depuis 1993, de trois enquêtes en bande dessinée consacrées à la Palestine) sont allés chercher en Égypte ce qu'il était devenu impossible d'obtenir sur le terrain : les témoignages d'une trentaine de familles palestiniennes exilées en raison de la destruction méthodique de leurs habitations.
Nourri de leurs récits, le livre Requiem pour Gaza se décline en un étonnant format hybride, réalisé à quatre mains. L'essentiel du texte revient à Hedges, organisé en chapitres thématiques que viennent ponctuer deux séquences dessinées par Sacco. Le bédéaste signe par ailleurs plusieurs illustrations des témoignages recueillis par son coauteur, mais la BD ne se réduit pas à illustrer les textes journalistiques : elle s'attarde sur un seul récit, en deux parties.
Accuser publiquement
La singularité du livre, par rapport à beaucoup d'autres enquêtes journalistiques sur Gaza, ne tient pas à l'accumulation de descriptions de faits terrifiants (bombardements de populations civiles, blocus alimentaire, destruction des hôpitaux, du patrimoine, des écoles et des universités) mais à sa capacité de les nommer sans faux-semblants : « génocide », « apartheid », « scolasticide ».
En avril 2025, le rapport annuel d’Amnesty International affirmait que « le monde assiste sur ses écrans à un génocide en direct » à Gaza. L'organisation y réitérait une qualification déjà formulée fin 2024, catégoriquement rejetée par Israël. Depuis, l'accusation de génocide a été reprise par une commission d'enquête indépendante de l'ONU, par deux ONG israéliennes (B'Tselem et Physicians for Human Rights Israel), par de nombreuses autres ONG internationales (Human Rights Watch, Médecins sans frontières, Oxfam…), ainsi que par une trentaine d'États et plusieurs chefs d'État. Le mot, pourtant, reste rare dans la bouche des journalistes et des médias, qui préfèrent euphémiser et parler de « conflit », de « guerre » ou de « crise humanitaire ». Cette évolution des consciences, du soupçon étayé aux accusations publiques répétées par des organisations très différentes, Requiem pour Gaza vient la prolonger par d'autres moyens. Il ne s'agit plus de débattre de droit ou de statistiques, mais de livrer des récits incarnés venant appuyer l’accusation.
Face aux polémiques qu'il ne manquera pas de susciter — auprès de ceux, notamment, pour qui les faits peuvent être contredits par les idéologies —, les auteurs recensent en fin d'ouvrage plus de 250 ressources en ligne (toutes anglophones), qui permettent au lecteur d'approfondir le dossier à charge. Cette démarche répond par avance au soupçon de partialité qui pèse sur quiconque utilise le mot « génocide » à propos d'Israël. À ce sujet, Hedges accuse dans le livre son ancien employeur, le New York Times, d'avoir censuré ses articles documentant les faits les plus explosifs et les plus embarrassants pour le gouvernement Netanyahu.
Requiem pour Gaza relate aussi le déni qui persiste en Israël, en évoquant plusieurs sondages. L’un d’eux, en juillet 2025, indiquait que 79 % des Juifs israéliens se disent peu ou pas du tout affectés par les rapports faisant état de la famine et des souffrances de la population gazaouie. En évoquant cette apathie, les auteurs insistent sur la nécessité de préparer un devoir de mémoire qui sera, un jour, inévitable : il s’agit de consigner, nommer, transmettre, et donner un visage et un nom à certaines victimes pour préparer l’avenir. C’est la méthode Joe Sacco, qui fait la richesse de ses précédentes BD sur la Palestine, la Bosnie, l’Irak ou les peuples autochtones du Canada.
Albert Einstein et Hannah Arendt, premiers lanceurs d’alerte
Face à la somme des horreurs énumérées par les témoins interrogés, l’écriture de Hedges cède parfois à l'accumulation. Quand une seule page évoque camps de concentration, famines, exécutions, simulacres de noyade et charniers, le réquisitoire devient difficile à lire. On comprend l'intention de tendre à l’exhaustivité, mais l’effet de saturation finit par anesthésier la pensée.
Le dernier chapitre est le plus virulent. Hedges y trace une généalogie du « sionisme révisionniste » jusqu'au gouvernement Netanyahu actuel. Il rappelle que Benzion Netanyahu, père de Benyamin, fut le secrétaire personnel de Vladimir Jabotinsky, fondateur de ce courant dont naît, après la mort de Jabotinsky, le parti Herout, en 1948 (qui deviendra en 1988 le Likoud, que dirige aujourd'hui Netanyahu). Hedges cite la tribune publiée en 1948 dans le New York Times, où Albert Einstein et Hannah Arendt, entre autres signataires, décrivaient Herout comme « étroitement apparenté, par son organisation, ses méthodes, sa philosophie politique et son attrait social, aux partis nazi et fasciste ». C'est une thèse défendue par une partie de l'historiographie critique du sionisme, loin d'être consensuelle, d'autres historiens jugeant les mots « nazisme » et « fascisme » trop chargés pour être appliqués rétrospectivement à un mouvement nationaliste juif, quand bien même cette accusation a été formulée par d’autres Juifs.
Mais le livre tranche le débat à sa manière, par l’enquête et la restitution de données indiscutables. Il raconte les 61 millions de tonnes de décombres à Gaza qui nécessiteront plusieurs décennies pour être déblayées, il décrit les méthodes d'assassinats ciblés visant médecins et journalistes, il rapporte les fusillades de civils par des soldats lors des distributions de vivres, il évoque les viols, les fosses communes, les humiliations quotidiennes, il énumère les centaines de violations du cessez-le-feu. En ne cachant rien de l’horreur vécue par les Gazaouis, Sacco et Hedges ouvrent nos yeux atterrés sur des crimes dont on peine à comprendre comment ils peuvent encore susciter tant d’indulgence de la part d'une partie considérable de la communauté internationale.
Requiem pour Gaza, de Joe Sacco & Chris Hedges, éditions Futuropolis, 144 pages, 21 euros.
mise en ligne le 23 septembre 2026
Francis Wurtz sur www.humanite.fr
Après plus de quatre années terriblement meurtrières, la sinistre « opération militaire spéciale » lancée par Vladimir Poutine et les répliques de l’Ukraine avec l’aide de ses alliés occidentaux sont en train d’être prises dans un nouvel engrenage : victimes civiles de plus en plus nombreuses ; utilisation de part et d’autre d’armes de plus en plus sophistiquées et destructrices ; frappes ukrainiennes en profondeur sur les raffineries et les grands sites logistiques russes ; blocage de fait par la Russie des ports ukrainiens de la mer Noire, paralysant les exportations – notamment de céréales – stratégiques pour l’économie ukrainienne ; lourdes menaces de Volodymyr Zelensky contre l’aviation civile dans le ciel russe « infesté de drones » (ukrainiens) et où « les jours sûrs sont révolus » ; frappe russe sans précédent sur le siège des services de sécurité ukrainiens dans le centre de Kiev…
« C’est une phase extrêmement dangereuse », soulignait récemment l’ancien ambassadeur de France à Moscou et fin connaisseur de la Russie Jean de Gliniasty, en évoquant « une escalade un peu sauvage » 1.
Comment expliquer cette inquiétante montée aux extrêmes qui, sans initiative de tiers, ne peut que s’autoalimenter ? Chacun des deux belligérants, faute d’entrevoir une issue militaire victorieuse à la mesure des incommensurables sacrifices consentis par ses soldats et son peuple, ne peut concevoir d’accepter le statu quo. Jusqu’où peut conduire cette fuite en avant ? Nul ne le sait, mais désormais tout paraît possible. Y compris ce qu’aucun des protagonistes ni aucun de leurs soutiens respectifs ne souhaite « a priori ».
Rompre au plus vite cet engrenage fatal
Une seule conclusion responsable s’impose : rompre au plus vite cet engrenage fatal en tentant l’impossible pour créer les conditions de l’ouverture de négociations ! L’initiative, à l’évidence, ne viendra ni du pays agressé ni de l’État agresseur, chacun y mettant des conditions inacceptables par l’autre. Washington a pris une initiative qu’en l’état actuel on ne peut dédaigner par avance. Qu’attendent, pour leur part, les dirigeants européens pour tenter de faire taire les armes : par exemple, en sondant des pays clés comme la Chine, l’Inde, le Brésil, voire la Turquie, qui, à la fois, n’ont aucun intérêt à un prolongement de cette guerre et ont un ascendant sérieux sur le pouvoir russe ?
Certes, il ne faut pas leur demander de cautionner une capitulation de la Russie devant l’Occident ! En revanche, il pourrait s’agir d’entamer un dialogue exploratoire avec chacun des deux belligérants afin d’essayer de leur faire accepter le constat qu’il n’y a pas de solution militaire à ce conflit : un grand pas serait déjà franchi ! Ce ne serait pas encore la paix véritable, qui suppose le retour au droit international et la construction d’une nouvelle architecture de sécurité pour l’Europe, mutuellement acceptable. Mais ce ne serait déjà plus la guerre !
À noter avec intérêt, à cet égard : trois anciens diplomates – français, allemand et britannique – ont pris l’initiative, cet été, à Vienne, d’entamer une discussion informelle avec d’anciens responsables russes afin d’évaluer les possibles en matière d’éventuelles négociations, à l’avenir2. Là où il y a une volonté, il y a un chemin.
1. La Marseillaise (17 août 2026)↩
2. Il s’agit du Français Pierre Vimont, ancien secrétaire général du « quai d’Orsay » européen ; de l’Allemand Markus Ederer, ancien ambassadeur de l’UE à Moscou et du Britannique Timothy Barrow, ancien ambassadeur du Royaume-Uni en Russie (information rapportée par Bloomberg).
mise en ligne le 23 septembre 2026
François Bougon sur www.mediapart.fr
La ministre de la jeunesse et de l’enfance espagnole, Sira Rego, réagit à la proposition d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, d’assouplir les règles migratoires lors de crises comme celle qu’a vécue l’Espagne à Ceuta cet été.
Chargée du portefeuille de la jeunesse et de l’enfance dans le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez, Sira Rego est une des cinq ministres du mouvement Sumar (gauche critique) au sein de la coalition des gauches à Madrid.
Alors qu’elle était de passage à Paris, Mediapart a rencontré cette membre de la direction d’Izquierda Unida (communiste) pour aborder la situation à Ceuta, la régulation des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle (IA) et la situation politique espagnole à l’approche des élections générales de 2027.
« Mediapart » : Près de deux mois après la crise à Ceuta, beaucoup de tensions subsistent sur place. Pourquoi ne pas accueillir une partie des migrant·es hors enclave, pour éviter que la situation ne se dégrade encore plus ?
Sira Rego : J’ai soutenu depuis le début qu’il n’y avait aucune raison de ne pas accueillir les migrants sur la péninsule. En effet, et surtout en ce qui concerne les enfants non accompagnés, il n’y a aucun problème, ni juridique ni de capacité d’accueil. C’est avant tout une question de volonté politique.
Nous avons un problème sérieux en Espagne, lié au cadre de discussion imposé par la droite et l’extrême droite. Contrairement à d’autres pays européens, l’Espagne dispose d’une architecture institutionnelle qui fait que les communautés autonomes, c’est-à-dire l’équivalent des régions, se sont vu transférer une bonne partie des compétences, parmi lesquelles la protection des enfants en situation de détresse.
Le gouvernement central ne peut pas intervenir directement, même s’il existe des mécanismes de collaboration et de coordination qui, si la volonté politique est là, peuvent être mis en œuvre avec simplicité, rapidité et efficacité. C’est ce qui a cruellement manqué.
À l’heure actuelle, la droite et l’extrême droite, qui gouvernent dans de nombreuses communautés autonomes, font obstruction et refusent d’accueillir solidairement les personnes arrivées à Ceuta. Nous proposons qu’au moins les enfants, qui sont les plus vulnérables, puissent se rendre sur la péninsule. Même dans ce cas-là, leur position consiste à évoquer directement des expulsions massives d’enfants sans aucune garantie ni aucun droit.
Des question restent pendantes : celle, par exemple, de l’implication ou non des autorités marocaines, ou celle de l’existence ou non, côté espagnol, d’une alerte des services de renseignement ou des services chargés de contrôler les frontières sur une arrivée massive de migrant·es…
Sira Rego : Il faut continuer à enquêter sur ce qui s’est passé, car on ne sait pas encore exactement ce qui s’est produit. Le fait qu’il y ait eu des alertes ne signifie pas qu’elles concernaient une migration massive. Je pense sincèrement que cet épisode n’était en aucun cas prévisible. Aucun indicateur ne nous laissait penser que 80 000 personnes allaient entrer à Ceuta. Cela dit, je pense qu’il faut approfondir l’enquête et que le Maroc devra fournir davantage d’explications.
Mais il faut replacer cette crise dans un contexte où les politiques migratoires de l’Union européenne (UE) portent une grande part de responsabilité. La politique d’externalisation, de militarisation, de suppression des voies légales et sûres de migration est un échec. Sous-traiter la question frontalière d’un pays de l’UE à un tiers, pays non membre, pour qu’il la gère, n’est pas une bonne idée.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a proposé mercredi 16 septembre d’assouplir les règles migratoires lors de crises comme celle qu’a vécue l’Espagne à Ceuta cet été. Quelle est votre réaction à cette proposition ?
Sira Rego : Ursula von der Leyen persiste dans l’erreur de croire que la solution passe par la militarisation et l’externalisation des frontières. Ceuta est un échec de la politique migratoire de l’UE. Le champ idéologique dans lequel nous évoluons n’est pas celui des droits humains mais de l’extrême droite. Nous le dénoncions déjà lors du mandat précédent, lorsque j’étais députée européenne. Le pacte sur la migration et l’asile, taillé sur mesure pour l’agenda de l’extrême droite, est un recul en matière de démocratie et de valeurs européennes.
Les gens continueront d’arriver, car il existe des situations véritablement dramatiques dans le monde. Par ailleurs, certaines d’entre elles sont directement provoquées par l’intervention des pays européens dans ces régions. L’Europe porte une responsabilité historique vis-à-vis de nombreux conflits et de nombreuses situations politiques qui prévalent dans les pays africains.
Comment un gouvernement peut-il faire face à l’instrumentalisation des migrant·es, comme cela s’est passé en Pologne en 2021 ?
Sira Rego : Nous vivons une époque où la géopolitique a considérablement changé, mais l’Europe a les moyens de désamorcer une partie de ces mécanismes d’attaque en garantissant le respect des droits humains. Si l’on dispose d’une politique d’accueil ordonnée, légale et sûre, il est possible d’affecter des ressources aux éventuels points d’entrée où surgiraient des tensions et de déployer une capacité de réponse solidaire permettant de répartir l’accueil entre tous les pays d’Europe.
En le faisant, cela cesse automatiquement d’être un problème pour devenir, tout au plus, une question de tension ponctuelle sans devenir partie intégrante d’une attaque hybride. Rappelons-nous ce qui s’est passé au déclenchement de la guerre en Ukraine. Nous avons pu, en à peine quelques semaines, prendre en charge près de 8 millions de personnes.
Comment réagissez-vous à la polémique suscitée par la décision de Kylian Mbappé de ne porter qu’à moitié un tee-shirt en soutien aux habitant·es de Ceuta lors d’un match, mardi 15 septembre ?
Sira Rego : Je trouve formidable que des gens dans le monde de la culture et du sport, qui sont des références pour beaucoup, décident de prendre des risques, alors que ce n’est pas facile. L’explication qu’il a donnée est formidable [dans une interview au quotidien AS, le joueur a expliqué “avoir voulu faire un geste et adresser une pensée à tous les migrants qui ont perdu la vie et à ceux qui vivent dans des conditions difficiles” – ndlr].
Elle fait appel à l’humanité et à l’empathie. Il est très important que des personnalités de cette envergure parlent de l’humain, défendent les droits humains, se disent à la fois solidaires de Ceuta et des personnes migrantes. Et puis c’est un geste antiraciste qui est très important. J’ai trouvé cela très beau.
Une autre annonce d’Ursula von der Leyen, mercredi 16 septembre, a concerné le projet de la Commission européenne d’interdire les réseaux sociaux avant l’âge de 13 ans et les comptes personnels avant l’âge de 15 ans dans l’UE. Pensez-vous que cela va dans la bonne direction ?
Sira Rego : Un projet de cette nature, s’il ne parle pas de démocratisation et de contrôle public des environnements numériques, est finalement assez peu utile. Certes, il est important de tirer la sonnette d’alarme sur le véritable far-west que représentent des environnements numériques totalement dérégulés, notamment pour leurs conséquences sur les enfants. C’est une bonne chose d’en être arrivés à ce constat.
Mais, premièrement, on ne peut pas faire porter aux familles la responsabilité de cette situation et, deuxièmement, proposer des mesures qui ne s’attaquent ni à l’architecture ni au contrôle des environnements numériques. Parce que ces mesures ne suffiront pas.
De manière plus générale, de quelle façon l’Europe peut-elle se protéger face au pouvoir des géants de la tech ?
Sira Rego : En régulant et en imposant des limites aux grandes plateformes, à l’intelligence artificielle et, plus largement, au monde numérique. Ce qui n’est pas normal, c’est que, même dans une société profondément néolibérale et capitaliste, nous considérions comme évident que les entreprises doivent respecter un certain nombre de règles dans le monde physique, alors que, dans l’environnement numérique, nous avons accepté que les Big Tech, ou les grands propriétaires des plateformes, puissent faire à peu près ce qu’ils veulent, sans véritable cadre ni règles contraignantes. Cela n’est pas acceptable. Il doit y avoir des règles du jeu auxquelles ces acteurs doivent se conformer. Et, de mon point de vue, il devrait y en avoir beaucoup plus.
À mes yeux, le débat sur l’IA pose même une question plus fondamentale : ne devrait-elle pas être davantage soumise à un contrôle public ? Est-il vraiment normal que l’intelligence artificielle soit la propriété de quelques techno-oligarques ? C’est peut-être là le véritable débat.
Parce que la question n’est pas seulement celle de l’outil en lui-même. Elle concerne aussi la manière dont la technologie est conçue et contrôlée, les finalités auxquelles elle répond, les bénéfices qui en sont tirés et, surtout, le degré d’exploitation des territoires et des ressources – qui appartiennent à tous – que suppose le développement de ces technologies. Il y aura là un débat gigantesque.
Êtes-vous d’accord, par exemple, avec la proposition de Bernie Sanders aux États-Unis, selon laquelle il faut considérer l’IA comme un bien public et quasiment nationaliser les entreprises ?
Sira Rego : Je pense que le véritable enjeu du débat, et sans doute le plus important, c’est qu’il faudrait nationaliser l’intelligence artificielle et mettre en place un organisme international de contrôle. On a déjà des organisations internationales au sein desquelles les États négocient et établissent des règles communes.
Même si certains pays cherchent aujourd’hui à remettre en cause, voire à démanteler ces structures, je pense qu’il faudrait mettre en place une véritable gouvernance internationale du numérique et de l’intelligence artificielle, avec un contrôle public sur ces technologies. Car il est vrai que l’IA ouvre des possibilités considérables en matière de développement humain, mais elle nous confronte aussi à des défis majeurs.
Ce qui me paraît particulièrement cynique, c’est d’entendre aujourd’hui les grandes entreprises technologiques qui ont développé l’IA nous dire que, finalement, les grandes entreprises nous auraient trompés sur l’IA. Ce sont pourtant les mêmes acteurs qui ont ouvert la voie à son développement, sans véritable contrôle, et qui viennent maintenant nous dire que nous avons été bernés.
Que peuvent faire les Européens face aux géants américains et chinois, par exemple, dans le domaine de l’intelligence artificielle ?
Sira Rego : L’UE dispose d’une marge de manœuvre considérable. D’abord en matière de régulation, puisqu’elle possède les compétences et les attributions nécessaires. Mais elle a aussi une capacité importante d’impulser des projets de développement, notamment dans le domaine public.
L’Europe a déjà montré qu’elle pouvait être très créative lorsqu’il s’agissait de mettre en place des instruments dédiés à des enjeux spécifiques, par exemple en créant des agences spécialisées. On peut donc se demander ce qui pourrait être fait si l’on consacrait à la création d’une infrastructure publique européenne du numérique des moyens comparables à ceux mobilisés pour une agence comme Frontex [l’agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes – ndlr].
On pourrait imaginer une plateforme ou un espace public européen consacré au numérique, pour assurer un meilleur contrôle, héberger des serveurs publics, mutualiser et préserver les connaissances, soutenir la recherche et le développement, ou encore mettre à disposition des États membres des outils et des orientations relevant du domaine public européen.
Il n’y a, à mon sens, aucune raison pour que l’on n’aille pas beaucoup plus loin dans cette direction. Il existe déjà quelques initiatives qui vont dans ce sens, mais il serait tout à fait possible d’approfondir considérablement cette approche. En d’autres termes, il n’y a aucune raison que, dans son architecture même, l’Europe ne fasse pas davantage le choix d’un instrument numérique de caractère public.
Sur le plan de la politique intérieure espagnole, Irene Montero (Podemos) vient d’annoncer sa candidature pour les élections générales de 2027 et a proposé à l’ensemble de la gauche des primaires ouvertes. Que pensez-vous de cette proposition ?
Sira Rego : Cette proposition, Izquierda Unida la porte depuis longtemps. Mais cela avait été rejeté par Podemos. Je trouve positif qu’ils et elles considèrent que c’est une bonne proposition. Tout ce qui permet à la gauche de s’entendre d’une manière ou d’une autre est positif, car la fragmentation nous nuit sur le plan électoral. D’autant plus que nos programmes sont quasiment communs, à 90 ou 95 %. Il n’y a donc aucune raison de ne pas chercher la formule la plus appropriée pour nous mettre d’accord et essayer de nous présenter ensemble aux élections législatives.
Une chronique du quotidien « El País » publiée jeudi 17 septembre estimait qu’après huit ans comme chef du gouvernement, Pedro Sánchez avait « atteint son objectif : démanteler tout ce qui se trouve à sa gauche ». Qu’en pensez-vous ?
Sira Rego : Les organisations politiques situées à gauche du Parti socialiste sont confrontées à la durée du mandat, à l’usure que représente le fait d’être au gouvernement pour la première fois de l’histoire. C’est sans aucun doute une dynamique qui s’érode. Cela tient logiquement au rôle qu’a joué le Parti socialiste, mais cela tient également à notre propre façon de faire, à la portée que nous avons eue en menant une politique institutionnelle ou peut-être en nous démobilisant davantage au niveau de la rue.
Cela tient aussi beaucoup au moment historique que nous vivons. Nous sommes à un moment où le système des partis politiques qui fonctionnait depuis l’après-guerre en Europe a considérablement muté. Les systèmes politiques sont eux aussi en crise, ce qui affecte particulièrement la gauche, qui a choisi la voie institutionnelle et a en quelque sorte abandonné l’organisation populaire en termes de construction de processus politiques, qui ne sont pas nécessairement institutionnels. Finalement, cela a un coût pour la gauche. Le moment est venu de repenser notre rôle et notre action au-delà des cycles électoraux. C’est indispensable.
Quelle leçon tirez-vous du succès de la gauche des Socialistes démocrates d’Amérique (DSA) aux États-Unis ?
Sira Rego : Cela nous donne des pistes très pertinentes sur la direction à prendre. Je trouve très intéressant le processus qui a précédé tout cela, ce nouveau syndicalisme de classe américain, et la façon dont cela donne également naissance à une organisation politique, et comment cela s’est traduit par un nouveau schéma d’organisation.
En effet, la victoire des DSA dans certaines mairies et certains États est aussi étroitement liée à un processus politique, non électoral, d’organisation populaire qui remonte à de nombreuses années. Autrement dit, l’expression, le triomphe ou les profils qui émergent aujourd’hui sont le fruit d’un processus qui a commencé il y a longtemps.
De quoi parlent-ils, à qui s’adressent-ils, comment s’organisent-ils sur le plan syndical, comment affrontent-ils l’establishment ? Où situent-ils le terrain d’action ? Quelles sont les priorités programmatiques ? Il y a beaucoup à apprendre de tout cela. Ils tiennent même tête à des candidats soutenus par d’énormes sommes d’argent, par des entrepreneurs qui misent gros, et pourtant, ils parviennent à renverser la tendance électorale.
mise en ligne le 22 septembre 2026
Loïc Le Clerc sur www.regards.fr
La France est la championne européenne des dividendes, deuxième pays au monde derrière les États-Unis, mais Lecornu regarde ailleurs. C’est donc ça, l’enfer fiscal français ?
La France est un paradis pour riches. Au deuxième trimestre de cette année 2026, les grandes entreprises ont versé 61 milliards d’euros de dividendes, faisant de l’hexagone le pays le plus redistributeur (lol) d’Europe. Ainsi marche la pompe à fric : d’un côté, l’État verse plus de 200 milliards d’aides aux entreprises, de l’autre, les actionnaires pressent toujours plus le citron pour s’emparer du magot. Vive la France !
Mais attention à l’effet trompe-l’œil : les dividendes sont très concentrés. C’est Sanofi qui emporte la palme avec 5 milliards versés en un trimestre. D’aucuns affirment qu’il s’agit d’un indice de bonne santé d’une entreprise… mais d’où Sanofi tire-t-elle une telle marge ? De la vente de médicaments et de vaccins. C’est-à-dire que les actionnaires s’enrichissent grâce au versement de la Sécurité sociale dont on nous dit qu’elle est à l’os ! Il y a les profiteurs de crise comme TotalEnergies et il y a les profiteurs de la mort et de la maladie.
Pendant ce temps-là, le premier ministre prépare son budget. Il faudrait trouver 30 milliards d’économies pour réduire le déficit et la dette. Alors, les idées fusent : désindexer les retraites ou supprimer l’abattement fiscal des pensions, prélever sur l’épargne salariale, augmenter le plafond des franchises médicales… On voit qui va payer la facture.
Pendant ce temps-là, le premier ministre prépare son budget d’économies. Ce 15 septembre, Sébastien Lecornu publie une tribune dans Le Monde pour annoncer en grande pompe « une trajectoire pluriannuelle avec un socle de départ de 1,5 milliard d’euros contre les violences sexistes et sexuelles en 2027 ». Deux heures plus tard, on apprend qu’il a envoyé une lettre à ses ministres leur demandant « de ne pas augmenter les dépenses de l’Etat pour l’année à venir », excepté le ministère des armées. Il faudrait trouver 30 milliards d’économies pour réduire le déficit et la dette – et les VSS attendront encore. Alors, les idées fusent : désindexer les retraites ou supprimer l’abattement fiscal des pensions, prélever sur l’épargne salariale, augmenter le plafond des franchises médicales… On voit qui va payer la facture.
Car en bas de la pyramide, loin des dividendes, il y a la crise du pouvoir d’achat. La part du logement dans les dépenses des Français ne cesse de grossir, les prix à la pompe battent des records, les fins de mois deviennent de plus en plus angoissantes, la récession guette… Et côté entreprises, c’est la cata : au deuxième trimestre, près de 17500 entreprises ont fait faillite, un chiffre en hausse de 5,4% par rapport à 2025. Ici, on parle surtout des PME, ces « boîtes » qui n’ont pas les mêmes aides que les grosses et qui payent plus d’impôts en proportion.
Voilà l’état du pays. La colère est là et il en faudrait peu pour qu’elle s’exprime dans la rue et surtout dans les urnes. Ci-gît l’héritage d’Emmanuel Macron. Bruno Retailleau l’assure : « Il n’y a plus de sous dans les caisses, que les Français se le disent ». Oh si Bruno, il y en a des sous ! Comme c’est dommage : les caisses sont pillées juste avant l’étape du ruissellement. Système bien rodé.
mise en ligne le 22 septembre 2026
Margot Bonnéry sur www.humanite.fr
Dans un texte publié dans Libération, des jeunes militants expriment leur colère contre l’inaction des gouvernements face à l’urgence climatique et appellent à manifester ce samedi 26 septembre. Une marche à laquelle appellent également plus de 1 000 organisations « pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale », comme Alternatiba, Attac, Greenpeace, ou encore des syndicats comme la CGT, FSU et Solidaires et soutenue par les partis de gauche.
La jeunesse a droit à un avenir meilleur. Dans une tribune publiée par Libération le 19 septembre, des collégiens, lycéens, étudiants et jeunes précaires appellent à manifester le samedi 26 septembre partout en France « pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale ». Les 43 000 signataires exigent un plan d’urgence climatique. Parmi eux, plus de 1 000 organisations, comme Alternatiba, Attac, Greenpeace, ou encore des syndicats comme la CGT, FSU et Solidaires.
Dans ce texte, Mathis François Ball et Mattia Geonget, co-référents du groupe des jeunes pour le 26 septembre, interpellent Emmanuel Macron sur l’urgence climatique. « Ces trente dernières années, il ne s’est absolument rien passé qui soit à la hauteur, dénoncent-ils. Des sommets, des déclarations fallacieuses, des promesses jamais tenues, des objectifs sans cesse repoussés. Pendant ce temps, la pollution se répand, le désastre s’aggrave. »
La jeunesse ne veut pas payer les pots cassés, à cause d’une poignée de puissants prêts à fermer les yeux. « Nous ne sommes ni écoanxieux ni écoanxieuses. Nous sommes écolucides », martèlent Mathis François-Ball et Mattia Geonget. Une lucidité qui les pousse à faire ce constat : la catastrophe n’est pas à venir, « elle est déjà là ».
Plus de 255 mobilisations déjà confirmées
Nul ne peut en effet ignorer l’impact des fortes températures de ces derniers mois sur les élevages et les récoltes. Ni les incendies en Gironde et dans les Landes, cet été : « 100 000 hectares de forêts ont été ravagés par les incendies, soit dix fois Paris », poursuivent les jeunes militants. « Une fois de plus, nous faisons face aux conséquences de notre surconsommation et à la destruction de nos propres terres et du vivant – qui rend pourtant possible notre vie sur Terre. » Ce réchauffement, documenté depuis près de cinquante ans, était prévisible. Et l’été 2026 est « sans doute l’un des plus frais de toute notre existence ».
Cette marche pour le climat sera aussi l’occasion de dénoncer le sort réservé aux personnes contraintes de quitter leur foyer à cause des fortes chaleurs, aux habitants des quartiers populaires, aux familles précaires, aux personnes âgées et à celles et ceux qui travaillent dehors ou qui dorment dans la rue, et qui meurent en premier.
Les signataires de la tribune insistent : « Nous voulons nous inscrire dans la continuité de nos aînés. En mars 1944, dans un pays occupé, ruiné, aux heures les plus sombres de son histoire, la Résistance a adopté un programme de reconstruction : Les Jours heureux. » Ces derniers n’ont pas attendu que la situation soit favorable : sécurité sociale, services publics, retraites, école pour toutes et tous… Ils « ont retroussé leurs manches au milieu des ruines, et [ils] l’ont fait pour tout le monde. Nous comptons suivre leur exemple ».
Paris, Lyon, Bordeaux, Rennes, Strasbourg, Lille… Plus de 255 mobilisations sont déjà confirmées dans l’hexagone. Le Parti communiste, les Écologistes, la France Insoumise et le Parti socialiste ont annoncé qu’ils participeraient à ces marches. Avec notamment, en ligne de mire, la prochaine Conférence des Nations unies sur les changements climatiques (COP31) qui se tiendra à Antalya, en Turquie, en novembre 2026.
mise en ligne le 21 septembre 2026
par Stéphane Ortega sur https://basta.media/
Quatre maires du Rassemblement national ont lancé des procédures visant à expulser des syndicats, ainsi que des associations, de Bourses du travail ou de locaux dont ils avaient jusque-là l’usage. En face, la mobilisation s’organise.
« S’il y a bien un moment où on a besoin d’une maison des syndicats, c’est maintenant », insiste Alexandra Niola, secrétaire de l’union locale CGT de Tarascon. Depuis des mois, son syndicat bataille en intersyndicale pour le maintien des emplois et de l’usine de pâte à papier de l’entreprise Fibre Excellence, placée en redressement judiciaire en avril 2026 et employeur majeur de la commune.
Mais cette ville des Bouches-du-Rhône de 15 000 habitants a basculé dans l’escarcelle du Rassemblement national lors des élections municipales de mars dernier. Son nouveau maire d’extrême droite, Alexandre Ducouret, semble quelque peu susceptible. Piqué au vif en juin par le refus des syndicats de Fibre Excellence de le laisser s’exprimer lors de l’une de leurs conférences de presse, l’édile a annoncé séance tenante qu’il allait faire fermer la maison des syndicats.
Joignant la parole au geste, le maire s’est fendu d’un courrier recommandé le 2 juillet à la CGT et Force ouvrière, les deux syndicats qui utilisent le lieu, pour les informer qu’il mettait fin à la convention signée avec la ville en 2013, qui leur permet d’occuper la maison des syndicats. Prenant le prétexte de vouloir y loger le service municipal de la défense des droits des femmes et celui de l’occupation du domaine public, il a fixé un préavis aux syndicats, les enjoignant de quitter les lieux au 15 septembre. Sans aucune proposition de relogement.
Le Planning familial ou le Secours populaire également visés
Le maire de Tarascon n’est pas le premier élu RN à s’en prendre directement aux locaux syndicaux dans sa ville. Avant lui, à Carcassonne (Aude), lors d’un conseil municipal, un mois après son élection, Christophe Barthès annonçait qu’il mettait fin à l’attribution de locaux par la ville aux syndicats CGT, CFDT, FSU et Solidaires, après que ces derniers ont apporté leur soutien à une manifestation de lycéens contre l’extrême droite. La CGT a reçu un courrier du maire la semaine suivante lui demandant de quitter la Bourse du travail, qu’elle occupe depuis 89 ans. Puis, le 1er juin, la municipalité a mandaté un huissier pour constater la poursuite de l’occupation des locaux par l’union départementale.
L’offensive contre les lieux d’organisation des salariés ne se limite pas à ces deux communes. « Je vous informe que la ville de Bagnols-sur-Cèze ne souhaite pas conclure une nouvelle convention à l’issue de celle actuellement en vigueur », écrit le 9 juillet dernier Pascale Bordes, la nouvelle maire RN de cette commune du Gard, dans un courrier adressé à la CGT. « En conséquence, la mise à disposition des locaux prendra fin le 30 août 2026 », écrit l’édile qui explique laisser un délai supplémentaire jusqu’au 30 novembre, afin de « permettre d’organiser votre départ dans les meilleures conditions ». Une missive similaire a été envoyée aux autres syndicats et associations qui occupent le centre socioculturel Pierre-Mendès France. Sans prendre la peine de donner la moindre justification.
Plus au nord, le parti de Marine Le Pen traite de façon similaire les travailleuses et travailleurs qui s’organisent. Le nouveau maire de Liévin (Pas-de-Calais), Dany Paiva, qui s’était illustré au printemps en voulant supprimer la cérémonie locale d’hommage aux 42 mineurs morts dans un accident en 1974, demande aujourd’hui à la CGT de s’acquitter d’un loyer mensuel de 1300 euros pour l’usage d’un local municipal, à compter de mars 2027. Ou de partir. À l’instar du maire RN de Carcassonne, il justifie sa décision au nom d’un refus de voir les habitants de sa commune payer pour une présence syndicale et des permanences accueillant les salariés qui rencontrent des problèmes avec leur employeur. « Ce n’est pas le rôle de la collectivité de financer de la propagande militante », a-t-il justifié sur Facebook début septembre.
Pas question de se laisser expulser
« Dans les mairies RN, ils retirent et cherchent à tuer tout ce qui est solidaire et social : le Planning familial, le Secours populaire, la Croix-Rouge », explique Claire-Aimée Parmentier, secrétaire adjointe de l’union locale CGT de Liévin. « On a contesté la décision par courrier en demandant sur quelle base la maire s’était appuyée pour fixer le montant », explique la militante, qui ne fonde guère d’espoirs sur les recours juridiques.
Par conséquent, l’heure est à la mobilisation. L’union locale de Liévin propose un rassemblement devant ses locaux le 29 septembre prochain, date de la journée de mobilisation de la fonction publique. Puis, un défilé en ville pour dénoncer la décision du maire RN. L’enjeu, pour Claire-Aimée Parmentier : en faire un sujet national, avant la date à laquelle ils doivent quitter les locaux qu’ils occupent encore.
« On ne se laissera pas faire », assure Alexandra Niola, à Tarascon. Le 15 septembre, date fixée par la municipalité pour le départ des syndicats, ceux-ci étaient toujours présents dans leurs locaux, sans que la mairie ne montre le bout de son nez. Pendant l’été, l’union locale CGT a pris contact avec sa cellule confédérale des libertés syndicales pour étudier l’ensemble des recours possibles et mise parallèlement sur la mobilisation.
En plus de motions de soutien de l’ensemble des syndicats CGT des Bouches-du-Rhône, l’union locale de Tarascon accueille ce jeudi 17 septembre Sophie Binet, venue soutenir à la fois les salariés de Fibre Excellence et les libertés syndicales menacées dans plusieurs communes du département, comme à Arles, où le maire de droite a obtenu gain de cause devant le tribunal pour expulser la CGT de la Bourse du travail.
« De mémoire de militant, il n’y a jamais eu autant de monde à une assemblée générale », explique Pascal Le Boulch. Selon le secrétaire de l’union locale CGT de Bagnols-sur-Cèze, au moins 80 militantes et militants du syndicat se sont réunis le 10 septembre pour décider de leur réponse à la maire RN. Parallèlement, l’ensemble des syndicats et des associations du centre social Pierre-Mendès France se sont concertés pour adopter une position commune.
En tout cas, pas question de partir des locaux au 30 novembre pour la CGT qui souhaite pousser la nécessité d’une réelle Bourse du Travail dans la commune, pour l’ensemble des syndicats, y compris ceux qui n’ont pas de locaux à ce jour. Une bataille qui risque d’être longue et difficile face à une mairie Rassemblement national, concède Pascal Le Boulch. Comme à Carcassonne d’ailleurs, où la CGT a saisi le juge administratif en cette rentrée pour contester la décision de Christophe Barthès.
En attendant, l’enjeu pour les syndicats est de rendre visible l’utilité des Bourses du travail, au-delà de leur rôle d’accompagnement des salariés et d’organisation des syndiqués. « On ouvre la Bourse à des initiatives culturelles chaque mois et on veut créer du lien social », explique Sophie Trochet. Ce mois-ci, une exposition en plein air, à l’extérieur des locaux, sur le Front populaire de 1936, accompagnée d’un groupe de musique, a permis d’aller à la rencontre de nouveaux publics, assure la responsable de la CGT de l’Aude. Une stratégie qui est aussi celle de l’union locale de Tarascon. Ici, avec une utilité très visible : sauver les emplois directs et indirects de centaines de personnes dépendant de Fibre Excellence.
mise en ligne le 21 septembre 2026
Anna Musso sur www.humanite.fr
La climatologue Valérie Masson-Delmotte était notre invitée à l’Agora de l’Humanité, samedi 12 septembre, où elle a répondu à nos questions devant un public attentif et enthousiaste.
Étudiants, retraités, scientifiques et néophytes, tous citoyens curieux et avides de réponses, sont venus nombreux écouter et applaudir à tout rompre la climatologue. Après un été caniculaire et les gigantesques feux de forêt en France, la question climatique semble être au centre des préoccupations des citoyens.
Pour nous aider à y voir plus clair, nous avons échangé avec Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au CEA, membre du Haut Conseil pour le climat, du Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé et de l’Académie des sciences. Elle a préfacé l’ouvrage Le Moment orwellien. La science face aux nouveaux obscurantismes, publié cette année au Seuil1.
Cet été, vous avez remis en cause l’action des responsables politiques et leur manque d’anticipation. Êtes-vous en colère, lasse ou atterrée par ce « déni de responsabilité » gouvernementale ?
Valérie Masson-Delmotte : Un peu tout cela à la fois. J’avais anticipé et j’ai compris rapidement que les premiers épisodes caniculaires étaient graves. J’avais aussi malheureusement anticipé le fait que des responsables politiques ont tendance à se dédouaner de leur impréparation en blâmant les scientifiques. C’est pourquoi j’avais posté, dès le mois de juin, un résumé sur les risques liés aux changements climatiques et aux événements extrêmes.
Nous avons aussi réalisé, à l’Institut Pierre-Simon-Laplace, une étude de la vague de chaleur publiée dès juillet. Les contributions de 60 scientifiques montrent que des événements de ce type sont plus probables et plus intenses avec le changement climatique dû aux émissions de gaz à effet de serre.
Ce qui me met en colère, c’est d’entendre des responsables politiques qui présentent cette situation comme une crise, sans aborder la cause profonde. Le débat public a été polarisé sur « pour ou contre la climatisation » au détriment d’une réflexion collective sur les transformations qui nous permettront de limiter le réchauffement et de nous adapter.
Le titre du rapport du Haut Conseil pour le climat de cette année, « Dangers climatiques : la France face à ses responsabilités », résume notre interpellation. Dans cette analyse, on a proposé des orientations de politique publique à l’horizon de 2030.
On est dans une zone de danger pour la santé : le changement climatique dope les événements extrêmes, avec les températures dépassant 40 °C. Cela augmente aussi l’assèchement des sols et crée les conditions propices aux incendies.
En tant que climatologue, je perçois la souffrance des gens, je l’anticipe, je vois la dégradation des écosystèmes, mais aussi celle de la qualité du débat public et du traitement médiatique qui passent à côté de la nécessaire réflexion collective pour porter des propositions de transformations structurantes.
La ministre de la Transition écologique a dressé un premier bilan de cet été et a déclaré : « Ça nous a un peu pris par surprise. » Elle a mentionné des échanges avec des scientifiques du Giec : « Personne n’attendait quelque chose de cette ampleur maintenant. » Qu’en est-il ?
Valérie Masson-Delmotte : Après avoir consulté de nombreux collègues, je n’ai pas trouvé trace d’un tel échange. Cela illustre le « moment orwellien » où des acteurs de bonne volonté se retrouvent en porte-à-faux les uns avec les autres. Et ce au moment où on a tant besoin de s’appuyer sur l’état des connaissances scientifiques pour éclairer les décisions publiques.
Des simulations du climat préfiguraient ce qui a été observé. On a même des scénarios plus intenses ! Mais les décideurs politiques préfèrent n’accueillir que les projections médianes de notre science, sans considérer les éventualités à très haut risque.
Regardez dans les Alpes, le dégel de sols entraîne des éboulements coupant des voies de transport et conduisant à décider qu’on ne reconstruira pas. Il y a là un problème de transparence dans la prise de décision et de coordination des politiques publiques. Il y a aussi un manque de démocratie participative à l’échelle territoriale.
Votre collègue Christophe Cassou appelle à « politiser les canicules », en dénonçant la « banalisation » des morts de la chaleur. Qu’en pensez-vous ?
Valérie Masson-Delmotte : Quand on a présenté les rapports du Haut Conseil pour le climat, on a rendu un hommage aux victimes de la vague de chaleur de juin. C’est une surmortalité très lourde : plus de 7 500 décès estimés en France, 35 000 en Europe. Invisibiliser ces victimes des vagues de chaleur, c’est une faute collective.
Autre conséquence, notre système scolaire ne permet pas d’assurer la continuité de l’accès à l’éducation. En 2019, le brevet des collèges a été reporté. En 2025, 2 000 écoles ont été fermées. On a donc eu des signes avant-coureurs, mais on n’a ni suivi ni statistiques sur le manque d’accès à l’école lié au changement climatique.
Justement, un « moment orwellien », c’est quand, collectivement, on n’est pas capable d’appréhender les conditions d’apprentissage des enfants, des enseignants et des personnels, comme un phénomène structurant pour une société.
Le paléoclimatologue Jean Jouzel appelle à la « résistance ». Comment résister, et avec qui ?
Valérie Masson-Delmotte : Il faut aussi être force de proposition, construire des visions partagées, faire émerger des priorités. J’entends donner leur place aux faits scientifiques dans la délibération et dans l’émancipation par l’éducation. Cela va avec l’esprit critique des citoyens face au populisme et à la post-vérité, cette machine qui nourrit l’obstruction structurée à l’action climatique.
Un des enjeux est de tisser des alliances avec un ensemble d’acteurs qui, comme nous, scientifiques du climat, ont envie d’agir pour porter des changements profonds. Je pense à l’eau qui devient un objet de tension croissante, avec la volonté de certains de s’accaparer des ressources au détriment d’une gestion intégrée.
Je pense aussi aux enjeux croisés entre climat et santé. Le changement climatique est une menace directe pour la santé avec des écosystèmes dégradés, et les réponses à ce changement sont, de fait, une action de prévention.
Deux scientifiques américains, Michael Mann et Peter Hotez, identifient les forces qui soutiennent le mouvement anti-science : les ploutocrates, les États pétroliers, les faux experts, les imposteurs et une partie de la presse2. Partagez-vous cette analyse ?
Valérie Masson-Delmotte : Il n’y a pas qu’aux États-Unis qu’on attaque la science. Là, c’est brutal, les coupes budgétaires dans les sciences du climat, c’est dramatique. C’est ce qu’on appelle un « scienticide ». Tout ce qui vise à réduire la place de la société civile, la voix de la jeunesse et des médias indépendants est une menace sur la vie démocratique, mais aussi sur la place des faits scientifiques dans la délibération publique.
On a beaucoup pris la parole à la suite des attaques de l’administration Trump contre la science, montrant à quel point il y a une inquiétude majeure, et pas uniquement aux États-Unis, mais également ici. Les menaces, les interdictions, c’est préoccupant. C’est pourquoi les scientifiques ont besoin d’un très large soutien et de la liberté académique dans le débat démocratique.
La liberté académique, cela veut dire le choix des sujets de recherche et de la manière d’enseigner. C’est aussi la liberté de s’exprimer publiquement. Des collègues scientifiques sont l’objet d’attaques, sont jetés en pâture notamment par la fachosphère. Il faut les protéger.
Une recherche ouverte, ce sont aussi des financements de la recherche qui ne soient pas dictés par une vision idéologique ou partisane, mais une recherche où les scientifiques définissent les thématiques à explorer. La recherche publique, par la manière dont elle est conçue et construite, alimente aussi la vie démocratique…
mise en ligne le 20 septembre 2026
sur www.humanite.fr
Suite à la mobilisation des personnels de Radio France, l’éditorialiste et directeur adjoint de la rédaction du magazine d’extrême droite « Valeurs actuelles » refuse le nouveau format de débat proposé par la direction et annonce son retrait de l’antenne.
C’est une belle victoire pour les salariés de Radio France. Après une longue bataille contre la direction de France Inter et sa décision de recruter Charles Sapin pour l’édito politique du week-end, ils viennent d’obtenir gain de cause.
« Ici la bête du Gévaudan. Voilà l’épilogue de trois longues semaines où mon nom, mon intégrité professionnelle, mes travaux et mon journal ont été diffamés dans un seul but : exclure du débat public la voix unique qui est la nôtre ». C’est par ces mots, dans un post publié sur X samedi 19 septembre où il se pose en victime que Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs Actuelles, magazine d’extrême droite multi condamné, a annoncé son retrait de l’antenne de France Inter.
« La mobilisation massive des personnels et du public a payé. L’honneur du service public est sauf : oui au débat d’idées, non aux fake news et aux idées racistes », a réagi le syndicat CGT-Radio France sur Instagram, qui a déposé avec l’intersyndicale (FO, SNJ, SUD, CFDT, Unsa) un nouveau préavis de grève pour le lundi 21 septembre.
Une victoire pour les grévistes
Suite à la mobilisation forte en interne et aux très nombreux messages d’auditeurs reçus par la médiatrice de Radio France, la directrice de France Inter, Céline Pigalle, avait rétropédalé en proposant à Charles Sapin de transformer son édito politique en un format débat. Ce qu’il a refusé. « Vous comprendrez que ce cercle vicieux-là, je ne peux l’accepter » martèle Charles Sapin dans son post, accusant les « syndicats » et les « artistes » d’être responsables d’une « mécanique de disqualification » qui « nourrit précisément la polarisation que ses promoteurs prétendent déplorer ».
Dans un communiqué publié samedi en fin de journée, l’intersyndicale réagit à cette annonce en ne manifestant « aucun triomphalisme » et appelle les salarié.e.s à ne plus cesser le travail lundi 21 septembre. « Mais ces mêmes salarié·es peuvent être fier·es : fier·es d’avoir défendu les valeurs du service public, face à une direction qui semble prête à tous les renoncements et à céder aux pressions extérieures », écrivent les syndicats. « Cette affaire a fait beaucoup de mal à Radio France et a donné l’occasion à celles et ceux qui veulent détruire l’audiovisuel public de rabâcher leur rengaine. La direction est entièrement responsable de cette situation », regrette-t-elle.
Programmée dimanche 20 septembre, sa troisième chronique n’aura donc pas lieu. La société des journalistes de France Inter «se félicite» pour sa part de la réussite de la mobilisation, en soulignant qu’elle «n’a jamais visé la personne de Charles Sapin, mais le titre qu’il incarnait sur l’antenne», dont la ligne éditoriale est «contraire aux valeurs et au cahier des charges de l’audiovisuel public». In fine, «cet épisode laisse toutefois un immense sentiment de gâchis au sein des rédactions de Radio France».
mise en ligne le 20 septembre 2026
Inès Bennacer sur www.mediapart.fr
Le rapport du collectif Nos services publics, publié jeudi 17 septembre, pointe une dégradation des conditions de travail des agents et agentes, soulignant la perte de sens, les moyens dégradés et des disparités selon les catégories hiérarchiques.
Voilà qui devrait nourrir les programmes des candidat·es à quelques mois de l’élection présidentielle. Les conditions de travail des fonctionnaires se dégradent ces dernières années : c’est le constat dressé par le collectif Nos services publics dans son rapport annuel (124 pages), publié jeudi 17 septembre, qui souligne notamment une perte de sens ainsi que les effets d’un fort encadrement horizontal.
Pour dresser cet état des lieux, le collectif s’est appuyé sur une vaste enquête intitulée « Hiérarchie et management » et composée de plus d’une centaine de questions. Diffusée en ligne, elle a recueilli 20 503 réponses, collectées sur cinq mois, entre octobre 2025 et février 2026.
La publication intervient dans un contexte social tendu. Une intersyndicale réunissant la CGT, FO, la CFDT, l’Unsa, la FSU, Solidaires, la CFE-CGC et la FA-FP, appelle à une journée de mobilisation le 29 septembre, réclamant notamment des mesures salariales, davantage de moyens budgétaires et la défense des services publics.
Dans un communiqué commun, les huit organisations représentatives de la fonction publique estiment que « les premières annonces budgétaires pour 2027 font planer la menace de nouvelles contraintes sur les services publics ainsi que sur les rémunérations et sur les conditions de travail des agents ».
Pour Arnaud Bontemps, porte-parole et cofondateur de Nos services publics, le contexte budgétaire renforce les attentes autour de cette nouvelle enquête. « Les débats autour du projet de budget 2027 ravivent les craintes d’un nouveau coup de rabot dans la fonction publique, alors que le sentiment d’une dégradation des services publics persiste et que les fonctionnaires restent perçus comme privilégiés », explique-t-il.
Le rapport est également publié à quelques mois des élections professionnelles dans le secteur. Le 10 décembre, près de 5,8 millions d’agent·es – fonctions publiques d’État, territoriale et hospitalière – seront appelé·es à voter pour désigner leurs représentant·es syndicales et syndicaux.
S’affranchir des consignes hiérarchiques
Pour le collectif, la question des conditions de travail des agent·es n’est pas nouvelle. En septembre 2021, il publiait déjà les résultats d’une première enquête consacrée à la perte de sens, menée auprès de plus de 4 500 personnes. À l’époque, 80 % des répondant·es déclaraient être souvent ou très fréquemment confronté·es à un sentiment d’absurdité dans leur travail. Un chiffre alarmant qui constitue la genèse de cette seconde enquête.
Quatre grands enseignements ressortent du rapport. Le premier concerne le décalage entre l’attachement des agent·es à leurs missions et leur capacité réelle de les exercer. Manque de moyens, désaccord avec la hiérarchie, surcharge de travail… Nombre de répondant·es estiment ne pas disposer des conditions nécessaires pour exercer correctement leur métier.
Certain·es vont jusqu’à expliquer qu’ils et elles n’ont parfois d’autre choix que de s’affranchir des consignes hiérarchiques pour continuer d’assurer leurs missions. Près de la moitié des agent·es déclarent ainsi avoir déjà envisagé de le faire, tandis qu’un tiers affirme avoir déjà enfreint un ordre. Le passage à l’acte devient même plus fréquent chez les hommes, les agent·es les plus diplômé·es et au sein de la fonction publique hospitalière.
Au total, c’est un agent public sur deux qui ne se sent pas capable d’exercer le même métier jusqu’à la retraite.
Pour le collectif, ces pratiques constituent des formes de résistance destinées à « préserver la capacité des agent·es à répondre à l’intérêt général ». C’est précisément dans cet écart, face aux consignes, que les agent·es expliquent « vraiment [trouver] du sens ».
Le sentiment de ne pas toujours agir au service de l’intérêt général est également marqué : il concerne 42 % des agent·es hospitaliers et hospitalières, 37 % des agent·es territoriaux et territoriales et 35 % des agent·es de l’État. Près de deux répondant·es sur trois jugent par ailleurs insuffisantes leurs perspectives de promotion et leur rémunération.
En effet, depuis le 1er juillet 2023, la valeur du point d’indice est gelée. Par conséquent, selon les chiffres de la CGT, environ 862 000 agent·es du service public ont vu leur grille indiciaire basculer sous le seuil du smic au 1er juillet 2026, après la revalorisation automatique du salaire minimum.
Certes, l’État compense aux agent·es la perte de pouvoir d’achat. Mais cela montre bien la faiblesse des rémunérations de nombre de fonctionnaires.
Des collectifs de travail fragilisés
Autre enseignement de l’enquête : les collectifs de travail s’érodent, même s’ils restent nécessaires pour le maintien du bien-être au travail. Les agent·es déclarent avoir de plus en plus de difficultés à s’appuyer sur leurs équipes et collègues.
Plusieurs facteurs sont avancés : des effectifs insuffisants, un turnover important, un manque de temps pour tisser du lien et des conditions d’exercice insatisfaisantes. À cela s’ajoutent des relations souvent difficiles avec la hiérarchie et un déséquilibre entre les agent·es et leur encadrement.
Le rôle du management apparaît donc déterminant : 76 % des répondant·es déclarent aller « bien » ou « plutôt bien » lorsque leur supérieur·e prend le temps d’échanger avec l’équipe, contre seulement 26 % lorsque ces échanges n’ont pas lieu. L’enquête révèle également un décalage entre encadrant·es et encadré·es dans la compréhension des tâches, de leur complexité et des difficultés rencontrées.
Les conditions de travail des fonctionnaires varient aussi selon la catégorie hiérarchique – allant de A+ pour les positions les plus hautes à C pour les plus basses : 31 % des A+, 35 % des A, 41 % des B et 48 % des C jugent l’ambiance de travail « mauvaise » ou « très mauvaise ». Au total, c’est un·e agent·e sur deux qui ne se sent pas capable d’exercer le même métier jusqu’à la retraite.
Le sentiment d’être sur un siège éjectable est également largement présent, même s’il varie fortement selon le versant de la fonction publique concerné. Dans la fonction publique territoriale comme dans la fonction publique de l’État, environ un·e répondant·e sur quatre estime être « remplaçable ». Cette proportion est nettement plus faible dans la fonction publique hospitalière, où moins d’un·e agent·e sur dix déclare partager ce sentiment.
Malgré ces difficultés, le collectif reste un soutien essentiel, notamment dans la fonction publique hospitalière : 77 % des agent·es déclarent que leurs collègues les « font tenir » lorsqu’ils et elles rencontrent un problème au travail.
Pour Nos services publics, qui souhaite que « les résultats de cette étude puissent être entendus et pris en compte par les différents acteurs, afin d’ouvrir un dialogue et de favoriser la mise en place de mesures concrètes pour améliorer les conditions de travail », plusieurs leviers d’action existent.
Parmi ceux-ci figurent le recrutement d’un nombre suffisant d’agent·es, la stabilisation des équipes de travail ou encore l’octroi aux encadrant·es de moyens nécessaires pour réunir régulièrement leurs équipes. Autant de revendications qui permettraient de s’attaquer aux racines du délabrement des services publics.
mise en ligne le 19 sptembre 2026
par Nolwenn Weiler et Sophie Chapelle https://basta.media/
Nos journalistes Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler ont enquêté durant des années sur les liens entre pesticides et maladies infantiles, pour sortir du déni politique. Un travail compilé dans le livre « Pesticides Kids », à paraître ce 18 septembre.
C’est en 2020 que Nolwenn Weiler a mené pour Basta! une première enquête, avec le journaliste Simon Gouin, à propos de plusieurs clusters – ces regroupements de cancers pédiatriques concentrés sur des territoires restreints. À Sainte-Pazanne, en Loire-Atlantique, les parents étaient alors en plein désarroi après l’annonce de l’arrêt des recherches sur les causes des maladies de leurs enfants par Santé publique France. Plus de 20 enfants étaient simultanément atteints de cancer dans cette commune et alentour.
Cette même année 2020 est celle de la création du FIVP, le Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides. Il crée un nouveau droit pour les enfants malades : celui d’être indemnisé en réparation des préjudices subis à cause de leur exposition prénatale aux pesticides, en lien avec l’activité professionnelle de leurs parents. Comment l’État peut-il reconnaître les graves dommages de l’usage de ces produits sur la santé des enfants et continuer à autoriser ces substances ? Le livre-enquête Pesticides Kids rassemble les témoignages de victimes et les connaissances scientifiques sur le sujet, pour contrecarrer la fabrique du doute. Bonnes feuilles.
« C’est quoi le projet de société si nous ne sommes pas capables de protéger nos enfants ? » Olivia Poignant fait partie des nombreux médecins que nous avons interrogés pour cette enquête concernant les effets des pesticides sur la santé des enfants. Ses observations de terrain combinées à la lecture des études scientifiques n’ont cessé ces dernières années de renforcer ses inquiétudes. « Comment accepter, dit-elle, que les alertes qui concernent les enfants ne soient pas entendues alors qu’ils sont notre avenir ? »
Les enfants sont parfois contaminés aux pesticides avant même de naître. C’est ce qu’ont démontré des chercheurs de l’Université de Picardie, à Amiens. Dans cette région du nord de la France, les terres agricoles recouvrent les trois quarts du territoire. L’équipe a étudié le méconium de nouveau-nés, c’est-à-dire leurs premières selles. Celles-ci reflètent leur exposition in utero car elles sont produites pendant la grossesse à partir des échanges nutritifs avec la mère. Quasiment tous les méconiums contenaient des pesticides.
Ces bébés ont donc été exposés pendant toute la grossesse à des substances chimiques qui ont franchi le placenta. Cette barrière de protection s’est développée sur des millénaires pour protéger le fœtus de toutes les agressions potentielles de son environnement. Mais elle ne parvient pas à filtrer les substances fabriquées et commercialisées par l’industrie chimique depuis plus d’un siècle.
Onze insecticides, fongicides et herbicides ont été dosés dans le méconium. Ce qu’a aussi révélé ce laboratoire, c’est que certains pesticides détectés sont associés à des malformations, telles que l’hypospadias, une malformation des organes génitaux externes du petit garçon. L’une de ces substances bénéficie toujours d’une autorisation de mise sur le marché en France et continue d’être épandue.
« Contamination insidieuse du corps des enfants »
À plus de 6 000 kilomètres de là, aux Antilles, une molécule utilisée contre le charançon, insecte ravageur des bananiers, a fini par contaminer l’ensemble de l’environnement. On retrouve le chlordécone, pourtant interdit depuis 1993, dans les terres, les eaux, les espèces végétales et animales et jusque dans les corps humains. 85,5 % des Martiniquais et 81,3 % des Guadeloupéens sont contaminés. « La possibilité d’échapper à l’exposition n’existe pas, avertit le chercheur martiniquais Malcom Ferdinand lors d’un colloque à l’Assemblée nationale en février 2026. Les territoires qu’on appelle “Outre-mer” sont aux avant-postes de ces questions. » Appliqué dans les champs jusqu’en 1993, le chlordécone continue de se concentrer dans le sang du cordon ombilical des nouveau-nés.
Nous avons voulu enquêter sur cette contamination insidieuse du corps des enfants par les pesticides, à l’heure où la France est la première utilisatrice de ces produits en Europe en volume (plus de 65 000 tonnes par an), et parmi les cinq premiers pays utilisateurs de l’UE en quantité à l’hectare. Produites pour repousser ou tuer des êtres vivants, ces substances sont présentées depuis plus d’un demi-siècle par les autorités publiques comme faisant courir un risque limité à la santé humaine et à la biodiversité, acceptable au regard des services économiques rendus.
Plus de 300 substances actives bénéficient aujourd’hui d’une autorisation de mise sur le marché en France. Une partie d’entre elles, non homologuées à l’échelle européenne, font même l’objet de dérogations. Ces substances n’ont pas d’effet spécifique, contrairement à ce qu’en disent leurs promoteurs : lorsqu’on applique un pesticide pour tuer un puceron, d’autres êtres vivants peuvent être affectés. Les substances actives qu’ils contiennent, ou les produits qui en résultent après leur dégradation (appelés métabolites), restent présents dans l’environnement. Certaines substances dites persistantes ont une rémanence de nombreuses années après l’arrêt de leur utilisation. Le lindane, insecticide organochloré interdit depuis 1998, est encore détecté 20 ans plus tard dans les urines des enfants.
« Même les nuages sont devenus des réservoirs de pesticides »
La contamination des corps humains est précédée par une contamination généralisée de l’environnement. Tous les cours d’eau en France sont pollués. Même les nuages sont devenus des réservoirs de pesticides. Trente-deux substances chimiques ont été détectées dans l’eau des nuages collectés au sommet du Puy-de-Dôme entre l’été 2023 et le printemps 2024. L’étude Pestiriv, menée en 2025, montre une imprégnation particulièrement élevée chez les jeunes enfants habitant en zone viticole, qui se manifeste par la présence de plusieurs pesticides dans les urines et les cheveux.
Les pommes conventionnelles reçoivent en moyenne 26 traitements phytosanitaires sur un cycle de culture
Or, ce cocktail de substances auxquelles les petits riverains, ainsi que les enfants d’agriculteurs et d’agricultrices, sont exposés n’est pas évalué par la réglementation, alors même que les effets toxiques peuvent se combiner. Les pommes conventionnelles font partie des aliments les plus traités : elles reçoivent en moyenne 26 traitements phytosanitaires sur un cycle de culture. Dès 2018, une étude de l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) a montré que l’exposition chronique à faible dose à des aliments contenant un cocktail de six pesticides utilisés dans les pommeraies a des effets sanitaires avérés.
L’alimentation constitue l’une des voies d’exposition majeure aux pesticides, selon l’Organisation mondiale de la santé. On peut citer l’exemple de trois fruits du quotidien qui, en plus de la pomme, présentent des résidus multiples et en quantité importante : les oranges, les raisins de table et les fraises. S’il existe bien pour les aliments des limites maximales applicables aux résidus (LMR), ces limites sont définies sans prendre en compte les effets cocktail, c’est-à-dire les conséquences sanitaires d’une exposition simultanée à plusieurs pesticides.
« On boit tous les jours, on mange tous les jours. La répétition de l’exposition va potentiellement présenter un risque pour la santé, même si c’est à faible dose », pointe le toxicologue Xavier Coumoul, en particulier chez les très jeunes enfants. « Ils sont plus vulnérables parce que leurs systèmes de détoxification ne sont pas suffisamment matures. »
« Rendre visible le sujet de la santé sacrifiée des enfants »
« Comment peut-on avoir un agriculteur habillé en cosmonaute qui traite, et des captages d’eau potable juste à côté qui alimentent des dizaines de milliers de personnes ? Comment c’est possible ? » s’insurge un chercheur dans le cadre de notre enquête.
C’est aussi l’une des questions que nous nous sommes posées, bien conscientes des difficultés et injonctions contradictoires dans lesquelles sont pris ceux et celles qui nous nourrissent. Cela fait maintenant 20 ans que nous enquêtons sur l’agriculture, l’alimentation et la santé environnementale, en étant basées dans deux grandes régions agricoles. C’est un ancien agriculteur malade à cause des pesticides qui a attiré notre attention sur les enfants atteints de cancers. Nous étions en 2019. Il confiait alors s’organiser pour aller très tôt recevoir ses traitements de chimiothérapie au CHU, tant il craignait de croiser des enfants malades, dont les regards le bouleversaient.
Plusieurs familles confrontées à la maladie de leur enfant ont accepté de témoigner pour ce livre. Certaines d’entre elles, qui ont bénéficié du Fonds d’indemnisation des victimes de pesticides, nous ont raconté leur parcours. Les médecins et collectifs qui les accompagnent dans cette longue et difficile reconnaissance nous ont aussi accueillies dans leur cabinet médical ou leur CHU. Une partie d’entre eux, soucieux de faire de la prévention, s’engagent pour la généralisation des ordonnances vertes. Mis en place dans une centaine de collectivités en France, ce dispositif donne un accès gratuit à des paniers de denrées bio aux femmes enceintes, avec l’ambition de réduire les risques liés à l’exposition aux produits chimiques pendant la grossesse, en particulier aux pesticides.
Ce livre se nourrit de la rencontre de celles et ceux qui, partout en France, mènent des combats collectifs pour faire la lumière sur les causes de ces maladies pédiatriques et soulever la chape de plomb à laquelle elles et ils se heurtent. Dans le contexte de repli sur soi qui étreint nos sociétés, leurs luttes sont inspirantes, tant dans les alliances qu’elles nouent que dans la détermination qu’elles affichent vers une nécessaire transition agricole.
Avec ce livre, nous entendons contribuer à rendre visible le sujet de la santé sacrifiée des enfants par l’usage massif de pesticides. Et concourir à sortir du déni politique qui s’installe jusqu’au plus haut sommet de l’État.
Pesticides Kids. Enquête sur les enfants victimes des pesticides, par Sophie Chapelle et Nolwenn Weiler, disponible dès le 18 septembre en librairie (éditions Nouriturfu, 160 pages, 15 euros).
mise en ligne le 19 septembre 2026
Mathieu Dejean xsur www.mediapart.fr
Alors que les prix des carburants augmentent, le président de la République a réuni les principaux candidats à la présidentielle pour partager des informations sur la situation internationale. Manière de nier la responsabilité du gouvernement dans la crise sociale et de déplacer opportunément le débat public.
Comment s’impliquer dans la campagne pour l’élection présidentielle de 2027 sans en avoir l’air ? Le 18 septembre, à sept mois du scrutin, Emmanuel Macron a assuré qu’il ne jouerait qu’un rôle de « garant » et non de « commentateur de la vie politique » dans la perspective de cette élection. Pourtant, la réunion « secret-défense » avec les principaux candidat·es à la présidentielle convoquée à l’Élysée, assortie d’une conférence de presse, avait tout d’un recadrage du débat public. Et d’une tentative opportune d’opposer, une nouvelle fois, les blocs des « extrêmes » au camp de la « raison ».
Alors que la flambée du litre de gazole et de sans-plomb alimente sourdement la colère sociale et ravive le souvenir des Gilets jaunes, et alors que Sébastien Lecornu s’apprête à présenter un budget très austéritaire, le président de la République s’est livré à un exercice de « transparence », « pour que les forces politiques qui ont un rôle au Parlement et par les candidats qu’elles présentent soient informées des conséquences des crises internationales ».
Pour résumer, les difficultés rencontrées par les ménages ne sont pas dues aux politiques publiques menées ou pas par le gouvernement, mais au contexte géopolitique. « La France a parfois été en colère face à des décisions visant à augmenter les prix du carburant. Aujourd’hui, ce n’est pas la conséquence d’une décision gouvernementale, mais de la situation géopolitique », a précisé Emmanuel Macron en conférence de presse.
Un peu plus tôt, son ministre de l’économie, Roland Lescure, avait préparé le terrain, en réponse aux appels à manifester dès le 17 octobre. « Les manifestations ne vont pas rouvrir le détroit d’Ormuz », a-t-il dit en référence au détroit fermé à la suite du déclenchement par les États-Unis et Israël de la guerre en Iran. Exit donc les revendications de blocage des prix et de taxation des superprofits de Total, qui pourraient faire l’objet de décrets. Exit aussi l’exigence d’accélération de la décarbonation de l’économie, promue par les écologistes pour sortir de nos dépendances aux énergies fossiles.
C’est sur le terrain de l’action diplomatique, son domaine réservé, qu’Emmanuel Macron a voulu replacer le débat public. Lors de cette réunion stratégique en présence des services de renseignement et des chef·fes de parti, le président de la République a voulu alerter sur l’intensification de la menace russe à l’égard des Européens et de la France.
Le choc et le « vertige »
Après la « tentative d’attentat » attribuée à Moscou en août à l’aéroport de Leipzig-Halle, les « actions de sabotage » contre l’industrie de défense danoise, ou encore la frappe de drone russe sur un train reliant Kyiv à Varsovie il y a quelques jours, Emmanuel Macron a mis en avant le plan de protection de nos infrastructures critiques et a réitéré l’importance du soutien à l’Ukraine.
Il a également alerté sur la durabilité de l’augmentation des prix de l’énergie due à la guerre au Moyen-Orient. « Cette situation est due intégralement aux guerres. La France ne l’a pas choisie », a-t-il dit, ajoutant que « cette situation va continuer à rythmer la vie du pays ». Aussi a-t-il vanté son action diplomatique de ces dernières semaines pour rouvrir pacifiquement le détroit d’Ormuz, comme il l’a fait sur le réseau social X récemment, après avoir reçu le président libanais et le roi de Jordanie.
Quant aux mesures d’accompagnement, comme pour les pêcheurs qui ont levé leurs blocages malgré leurs doutes, des annonces nationales seront « déclinées » par le premier ministre, a-t-il balayé. « Nous avons énormément protégé les Français, beaucoup plus qu’ailleurs en Europe », mais « aujourd’hui, on a une responsabilité aussi de finances publiques », a-t-il précisé.
Cette prise de parole aura-t-elle l’effet escompté par Emmanuel Macron ? S’est-il épargné une contestation anti-vie chère, alors que même les candidats à la présidentielle qui proviennent de son camp tentent de se mettre à distance de l’étiquette « macroniste », plus que jamais démonétisée ?
Certains des dirigeant·es politiques invité·es à la réunion en sont en tout cas sorti·es sonné·es. « Du haut de mes 50 ans, j’ai rarement ressenti tel vertige. Vertige de la gravité des situations au Moyen-Orient et en Ukraine, de la folie prédatrice qui mène le monde au chaos. Vertige des risques et conséquences sur notre sécurité, notre économie, notre pouvoir d’achat. Vertige de tous ces candidats qui rêvent, sans retenue, sûrs de leur fait et de leurs postures, de gouverner la France dans cette époque et cette situation historique et grave », a commenté le président du Parti radical de gauche, Guillaume Lacroix, sous-entendant que la période n’est pas à penser des alternatives.
Se remettre au centre du jeu
Édouard Philippe (Horizons) s’est dit « surpris par le ton » du président de la République, dont il partage la « très grande détermination à faire en sorte que la France soit prête ». « Personne ne souhaite une escalade, mais il faut s’y préparer. Il a mille fois raison », a déclaré l’ancien premier ministre. Le candidat Place publique, Raphaël Glucksmann, s’est quant à lui mis au diapason de l’avertissement présidentiel. « Nous nous trouvons face à une guerre hybride, le terme de “terrorisme d’État” a été prononcé. Poutine considère l’Europe tout entière comme son ennemie », a-t-il déclaré, en ajoutant vouloir « des aides plus massives et accélérer la sortie des énergies fossiles ».
La candidate écologiste Marine Tondelier a de son côté salué l’exercice de « transparence » du président de la République, en se disant « très inquiète » tout en dénonçant la dépendance de la France aux énergies fossiles, et donc à des régimes « dont on condamne les agissements ». Le coordinateur national de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, a pour sa part alerté sur l’« état d’urgence sociale » : « Je n’ai pas entendu d’annonces pour y faire face. Sans mesures publiques pour bloquer les prix, augmenter les salaires, limiter les marges, la situation sera explosive. »
En 2022, Emmanuel Macron avait déclaré sa candidature tardivement et, alors qu’il assurait la présidence du Conseil de l’Union européenne, il avait consacré l’essentiel de son temps de campagne au conflit en Ukraine, privant le pays d’un véritable débat électoral. Ironiquement, ce 18 septembre, il a déclaré qu’il organiserait de telles réunions « autant de fois que cela [lui] semblera[it] nécessaire pour la qualité du débat démocratique ».
Le contexte international pèsera indéniablement sur la présidentielle, à raison. Mais de là à éclipser le bilan du macronisme, il aura fort à faire.
mise en ligne le 18 septembre 2026
Pierre Jequier-Zalc sur www.mediapart.fr
Depuis quelques jours, des appels à une mobilisation d’ampleur émergent sur les réseaux sociaux. À ce stade, rien n’indique qu’ils aboutiront, mais face à un budget plus austéritaire que jamais et des prix de l’énergie toujours plus hauts, les syndicats restent à l’affût.
Une vidéo sur TikTok, une colère partagée autour de la hausse du prix des carburants, un rendez-vous fixé le 17 octobre, et le tour est joué. L’appel à mobilisation qui a émergé sur les réseaux sociaux il y a moins de dix jours est le nouvel ovni médiatico-politique du mois de septembre.
L’automne 2026 peut-il être marqué, comme en 2018 avec les Gilets jaunes, par un mouvement social d’ampleur, dont l’origine ne proviendrait d’aucune organisation sociale ou politique constituée ? En tout cas, il est peu probable que l’annonce de Sébastien Lecornu dans Le Figaro, jeudi 17 septembre, de faire 54 milliards d’économies dans le budget 2027 apaise la colère.
Certes, depuis cette première vidéo parue le 8 septembre, les appels à un « retour des Gilets jaunes » à la mi-octobre fleurissent sur les réseaux sociaux. Comme les vidéos de personnes se mettant en scène, gilet fluorescent sur le dos, devant les prix d’une station essence. Mais une tendance TikTok, aussi populaire soit-elle, ne constitue pas un indicateur fiable pour préjuger d’une mobilisation sociale.
Comment faire, alors, pour jauger de la matérialité concrète de ces appels ? Les raisons de la colère sont nombreuses et évoquent forcément celles de 2018 avec, en tête de gondole, le prix du carburant.
Jamais les prix du litre de gazole et du sans-plomb n’ont été si élevés dans l’Hexagone – plus de 2,3 euros en moyenne pour le diesel, 2,15 euros pour l’essence. Et cette hausse s’inscrit dans la durée, après l’envolée des prix début mars à la suite du déclenchement, par les États-Unis et Israël, de la guerre en Iran.
Fioul et gaz en très forte hausse, salaires au point mort
Pour se rendre compte de l’impact de cette envolée, une note, publiée le 8 septembre par l’Insee sur la façon dont les dépenses de carburant pèsent sur les ménages, apporte un éclairage cru sur la situation.
En extrapolant l’étude – réalisée sur les données de 2021 – avec les prix du printemps 2026, l’institut statistique estime que 4,7 millions de ménages pourraient dépenser plus d’un mois de revenus dans les dépenses de carburant. Une hausse de 75 % par rapport à 2021.
Mais le prix à la pompe risque de ne pas être la seule hausse affectant les ménages, notamment les plus précaires. Le prix du litre de fioul a augmenté de 70 % depuis le 1er janvier 2026. Or, en 2022, 2,6 millions de résidences principales se chauffaient encore avec ce combustible. Des ménages pour près de la moitié en situation de « vulnérabilité énergétique ».
Et pour le gaz, autre source très répandue de chauffage, la hausse du prix depuis le 1er janvier est de 180 %. Des chiffres affolants qui font craindre un hiver particulièrement douloureux pour le pouvoir d’achat des Français·es les plus précaires.
D’autant que les salaires réels, eux, n’ont toujours pas rattrapé leur niveau de 2021. Dans sa dernière note de conjoncture, l’Insee évalue la baisse de pouvoir d’achat des ménages à 0,6 % par unité de consommation au deuxième trimestre 2026.
Autant d’indicateurs particulièrement inquiétants sur l’état social du pays. Mercredi 16 septembre, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a qualifié cette rentrée comme étant celle du « déclassement ». Le jour même, elle a pris la plume pour demander à Sébastien Lecornu, le premier ministre, de « réunir d’urgence une table ronde sur le pouvoir d’achat et la vie chère ».
« Les Françaises et les Français paient aujourd’hui beaucoup plus cher pour se déplacer, se chauffer, se nourrir et vivre, alors que les salaires ne suivent pas. […] Il y a donc urgence à agir », s’inquiète-t-elle.
Déjà, des premières mobilisations sectorielles sur le prix du carburant commencent à émerger, comme chez les pêcheurs et pêcheuses, qui réalisent des actions de blocage ces derniers jours. Dans ce contexte, l’Élysée a convoqué une réunion, qui devrait se tenir vendredi 18 septembre, avec les chef·fes des partis politiques sur la « dégradation rapide » de la situation internationale et ses « conséquences en France sur la sécurité et l’énergie ».
Des indicateurs, surtout, à mettre en comparaison avec un autre, révélateur des inégalités croissantes dans le pays : au deuxième trimestre 2026, les grandes entreprises françaises ont versé le montant de dividendes le plus élevé d’Europe. Le deuxième du monde après les États-Unis.
Les syndicats observent attentivement
Interrogée sur l’émergence possible d’une mobilisation le 17 octobre, Sophie Binet a reconnu qu’il était encore « trop tôt pour caractériser » cet appel, tout en soulignant partager les revendications « sur la nécessité de bloquer les prix et d’augmenter les salaires ». « Cela confirme l’ampleur de la colère, alors que nous alertons le gouvernement depuis des mois et que celui-ci fait l’autruche », souligne la numéro un de la CGT.
Malgré tout, le deuxième syndicat du pays n’appelle pas, pour l’instant, à se mobiliser le 17 octobre. Comme la FSU et l’Union syndicale Solidaires, où l’on regarde attentivement l’évolution de ces appels. « Aucun syndicaliste ne doit avoir peur de se faire déborder par sa base. Nous comprenons parfaitement cette colère. Nous sommes un outil au service des travailleurs et des travailleuses. Si cette date prend de l’ampleur, on jouera pleinement ce rôle », assure Murielle Guilbert, codéléguée générale de Solidaires.
Les trois organisations syndicales, réputées les plus proches de la rue, rappellent avoir soutenu, en 2025, le mouvement « Bloquons tout », qui avait émergé sur les réseaux sociaux pendant l’été et abouti à une journée importante mobilisation le 10 septembre, sans que celle-ci donne de réelle suite dans le temps.
En effet, les revendications menant à la naissance de ce mouvement spontané n’avaient plus lieu d’être à la date de cette mobilisation, précédée par la chute du gouvernement Bayrou et, avec lui, son projet de budget particulièrement austéritaire, qui prévoyait 44 milliards d’économies et la suppression de deux jours fériés.
Cette année, le projet de budget de Sébastien Lecornu et ses arbitrages ne risquent guère de calmer les aspirations à davantage de justice fiscale et sociale. La hausse du plafond des franchises médicales et des participations forfaitaires à 140 euros – contre 100 euros précédemment – pour les patient·es, instaurée dès le 1er octobre 2026, n’est qu’un avant-goût de la copie budgétaire gouvernementale.
Colère n’est pas synonyme de mouvement social
Mais ce contexte social particulièrement inflammable ne présume pas de l’émergence d’un mouvement social d’ampleur. « Ce n’est pas parce qu’il y a plein de (bonnes) raisons de renverser la table que cela advient », rappelle Baptiste Giraud.
Le maître de conférences en science politique, spécialiste des syndicats et des mouvements sociaux, souligne qu’aujourd’hui il y a « une réelle difficulté à percevoir l’action collective comme un remède possible aux problématiques perçues et vécues ». La défaite de la mobilisation contre la réforme des retraites en 2023, malgré des manifestations d’une ampleur inédite au XXIe siècle, « pèse encore lourd dans les têtes », poursuit-il.
Surtout, le contexte électoral, à sept mois du scrutin présidentiel, peut créer une forme d’apathie sociale. Un sentiment alimenté par les discours du gouvernement, qui rappelle régulièrement que le budget pour 2027 sera vraisemblablement remanié à l’issue des élections présidentielle et législatives du printemps 2027. « L’idée qu’il ne va rien se passer dans les dix mois à venir s’instaure de plus en plus », note Baptiste Giraud.
Malgré tout, plusieurs personnalités politiques de gauche ont déjà témoigné de leur soutien à ces appels. Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle, a même appelé, sur France 2, « les Français à se mobiliser, comme nous avons su le faire en 2018 avec les Gilets jaunes », « sur les ronds-points » ou « devant tous les lieux de pouvoir, […] pour que ce gouvernement agisse ».
Même son de cloche du côté de La France insoumise : Mathilde Panot, présidente du groupe à l’Assemblée nationale, a affirmé sur les ondes de France Info qu’elle soutenait « la mobilisation du 17 octobre ».
Le 29 septembre, un premier indicateur
Ces soutiens témoignent plus de l’attention politico-médiatique concernant cette date que de sa concrétisation le jour J. Beaucoup gardent en tête l’épisode des Gilets jaunes, où ils avaient été nombreux à ne pas sentir monter la colère. Pour ne pas reproduire ce loupé, l’appel du 17 octobre est pris sérieusement et fait ainsi l’objet d’une importante couverture médiatique.
« Le retour des Gilets jaunes est devenu un marronnier médiatique de rentrée », ironise, auprès du Nouvel Obs, Jérôme Rodrigues, une des figures du mouvement de 2018. Un « marronnier » qui pourrait pourtant, au vu du contexte social, avoir l’effet d’une prophétie autoréalisatrice.
À ce stade, à un mois de la date annoncée, si les appels fusent sur les réseaux sociaux, ni mode d’action, ni réelle organisation ne semble encore émerger. C’est aussi pour cela que les syndicats préfèrent mettre l’accent sur la date du 29 septembre, jour de mobilisation intersyndicale dans les trois pans de la fonction publique (d’État, territoriale, hospitalière).
Une journée annoncée et préparée depuis des semaines, à la suite du gel, pour la troisième année consécutive, du point d’indice des fonctionnaires, faisant ainsi basculer la rémunération de 862 000 d’entre elles et eux sous le smic. « Le rendez-vous majeur reste le 29 septembre pour faire entendre nos revendications », martèle Sophie Binet, qui espère que la mobilisation s’élargira au secteur privé, « pour une augmentation des salaires ».
À la FSU, on veut croire que cette journée, veille de la présentation du budget en conseil des ministres, posera les bases d’un mouvement social plus large, au niveau interprofessionnel. « Mais pour envisager des suites, il faut réussir cette première journée de grèves et de manifestations », glisse Caroline Chevé, secrétaire générale de la FSU.
Des « suites » qui pourraient, alors, converger avec les appels du 17 octobre. Le niveau de mobilisation du 29 septembre pourrait être un premier indicateur, certes non exclusif, pour jauger de la réalité d’un mouvement social qui viendrait secouer l’automne.
mise en ligne le 18 septembre 2026
Scarlett Bain sur www.humanite.fr
Un policier de 35 ans a été mis en examen puis écroué fin août à Paris, soupçonné notamment d’avoir fabriqué des armes en relation avec une entreprise terroriste. Selon les premiers éléments rendus publics, le suspect, « adhérant à une idéologie d’ultradroite radicale violente » avait été interpellé sur la voie publique, hors service, le 23 août. L’enquête doit désormais d’affiner l’étendue du projet criminel et les cibles envisagées.
Signe du poids de plus en plus lourd de l’extrême droite dans les rangs de la police : de l’idéologie certains se préparent au passage à l’acte. C’est le cas d’un policier de 35 ans, mis en examen puis écroué fin août à Paris, soupçonné notamment d’avoir fabriqué des armes en relation avec une entreprise terroriste. L’homme a été mis en examen le 27 août et placé en détention provisoire, a indiqué jeudi soir une source judiciaire à l’AFP, confirmant une information de TF1/LCI.
Ce suspect, « adhérant à une idéologie d’ultradroite radicale violente », est un fonctionnaire de police âgé de 35 ans, a précisé à l’AFP une source proche du dossier. Il avait été « interpellé sur la voie publique », hors service, le 23 août, a ajouté cette source. Une arrestation qui se produit alors que ces dernières années, les affaires de racisme et de discriminations se multiplient au sein de la police nationale.
D’après TF1 et LCI à l’origine de cette révélation, « il est soupçonné d’avoir voulu mener des attaques violentes contre des intérêts de l’État » et d’avoir « fabriqué des armes imprimées en 3D », entre autres. Les investigations, qui ont été confiées à un juge d’instruction le 27 août, « doivent permettre aux enquêteurs d’affiner l’étendue du projet criminel et les cibles envisagées », a souligné la source judiciaire auprès de l’AFP.
Préparation d’un acte terroriste
À ce stade, le trentenaire a été mis en examen « pour préparation individuelle à la commission d’un acte de terrorisme », « fabrication ou commerce sans autorisation d’armes » de catégorie A ou B, « en relation avec une entreprise terroriste ». Il est aussi poursuivi pour « détention non autorisée d’armes » de catégorie A « en relation avec une entreprise terroriste », et de même pour des armes de catégorie B.
Le juge d’instruction l’a également mis en examen pour « provocation directe à un acte de terrorisme commise au moyen d’un service de communication au public en ligne », faisant référence à des publications sur Internet. Contactés par l’AFP les avocats du policier n’ont pas répondu.
La menace d’ultradroite « fait l’objet d’une attention toute particulière », avait assuré en février dernier le Parquet national antiterroriste à l’AFP. « Cette menace protéiforme est une des plus préoccupantes de l’analyse partagée tant des services français que des échanges que nous avons avec nos partenaires étrangers, de par sa diffusion très dynamique sur les réseaux sociaux ou les plateformes du dark web », avait-il poursuivi.
Anthony Caillié, secrétaire général CGT-Intérieur police, s’interroge de fait : « Comment la hiérarchie a pu ignorer la radicalisation du suspect à l’extrême droite ? De manière générale, pourquoi nous n’arrivons pas à détecter ce type de comportement ou d’adhésion à ces idéologies lors du concours d’abord, puis durant les douze mois d’école et enfin durant le service. Tout cela doit poser question. Dans ce cas comme de nombreux autres, je pense qu’il y a eu des signalements mais qu’ils ont été ignorés et sont restés dans les placards », avance-t-il.
Le poids de l’extrême droite dans la police : une menace mise sous couvert ?
Face au racisme et au vote de l’extrême de plus en plus documenté dans la police, l’État a fait le choix de fermer les yeux. Ainsi comme le révélait l’Humanité, en 2021 l’État a enterré une note du conseil scientifique de la délégation interministérielle contre le racisme (Dilcrah) qui jugeait « préoccupant » ce phénomène et lister douze recommandations pour faire reculer le racisme au sein de la police.
Une étude du Cevipof parue en 2024 sur la base des résultats des élections européennes et législatives a démontré pour sa part, une forte progression du vote Rassemblement national (RN) au sein de la fonction publique, et tout particulièrement au sein du corps policier et militaire. Au second tour des élections législatives post-dissolution, « chez les policiers et militaires, le vote RN a atteint les 67 % », a constaté l’enquête. Plusieurs policiers, à l’image de Matthieu Valet, ont d’ailleurs été élus sous les couleurs du parti d’extrême droite.
Pourtant pour les ministres de l’Intérieur qui se succèdent le racisme n’a rien de systémique, il est toujours le fait de cas isolés. En 2023, Laurent Nunez, alors à la tête de la préfecture de police de Paris, à la suite de la mort de Nahel Merzouk tué par un policier, avait ainsi affirmé que « la police, elle ne discrimine qu’une seule chose, ce sont les délinquants » et avait minoré les affaires de racisme dans la police : « Je ne nie pas qu’il n’y a pas certains cas minoritaires de racisme dans la police mais ils sont systématiquement détectés et sanctionnés soit administrativement, soit judiciairement. »
Dernièrement suite, à l’affaire de Carcassonne après la diffusion d’une vidéo montrant des propos racistes de policiers municipaux, le ministre de l’Intérieur a finalement réagi fermement en lançant une inspection générale dans la police municipale de cette ville aux mains du RN. Une posture rare mais qui masque très mal le peu d’intérêt de l’exécutif pour les questions déontologiques au sein des rangs policiers car ce type de décisions est loin d’être systématique.
À cette heure, Laurent Nunez ne s’est pas exprimé sur cette nouvelle affaire.
mise en ligne le 17 septembre 2026
Mathias Thépot sur www.mediapart.fr
Coupes dans les retraites, la santé, l’écologie… Le gouvernement de Sébastien Lecornu prévoit à nouveau de serrer la vis. En revanche, il refuse toujours catégoriquement de demander plus aux riches et aux grandes entreprises.
Pour son dernier budget, l’exécutif macroniste ne perd pas le nord. Malgré des vents contraires sur le plan macroéconomique, il compte maintenir son cap de la politique de l’offre, préférant couper dans les dépenses, sans pour autant faire participer les plus aisé·es à la réduction des déficits publics. « Je peux vous garantir une méthode : […] de la dépense publique maîtrisée plutôt qu’un nouvel impôt », a indiqué le premier ministre, Sébastien Lecornu, dans une lettre aux chef·fes d’entreprise publiée sur les réseaux sociaux le 9 septembre.
Pourtant, l’effort global demandé à la nation ne sera, une nouvelle fois, pas neutre : plus de 30 milliards d’euros d’économies, a confirmé le 12 septembre au Parisien le ministre des finances, Roland Lescure. L’objectif de l’exécutif étant que le déficit public ne dépasse pas 5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2027, après 5,1 % en 2026.
Si le déficit reste à un niveau élevé malgré des coupes importantes, c’est parce que l’économie française est en plein marasme et ne produit plus de nouvelles richesses. La dernière note de conjoncture de l’Insee, publiée jeudi 10 septembre, prévoit ainsi une croissance de seulement 0,4 % du PIB français sur 2026.
La fermeture du détroit d’Ormuz, fin février, qui a fait exploser les prix de l’énergie, notamment à la pompe, mais aussi les canicules, les incendies de grande ampleur et la sécheresse n’ont certes rien arrangé. Mais force est de constater que les moteurs de la croissance de la France sont rouillés.
Jouant la méthode Coué afin de repousser les débats de fond sur la qualité de sa politique économique, pourtant très critiquable, le gouvernement table de manière optimiste sur une croissance de 1 % en 2027. Mais le constat est là : une faible croissance, c’est moins de recettes fiscales, ce qui rend impossible une baisse significative du déficit public.
Pire : en coupant encore plus dans les dépenses, le gouvernement sape davantage l’activité économique soutenue par la puissance publique et le modèle social, et donc la croissance qui en découle… alimentant de fait un cercle vicieux budgétaire. Par conséquent, le taux auquel la France emprunte sur les marchés sur dix ans, supérieur à 4 %, s’établit désormais bien au-delà de l’inflation et doit être scruté de près.
L’État et les retraités à la diète
Dans ce contexte peu reluisant, le gouvernement persiste et signe en préférant, plutôt que de lever l’impôt auprès des grands groupes et des ultrariches, couper dans les grandes masses de dépenses publiques : celles de l’État, hors ministère de la défense, les retraites, et plus globalement le modèle social.
Le ministre des comptes publics, David Amiel, a notamment annoncé que l’effort demandé directement aux retraité·es serait de 6 milliards d’euros en 2027. La manière dont il compte s’y prendre n’est pas encore arbitrée, mais trois solutions sont sur la table : désindexer partiellement les pensions de l’inflation, supprimer l’abattement fiscal pour frais professionnels de 10 % dont disposent les retraité·es, ou un peu des deux.
Il sera également demandé un effort substantiel au budget de l’État : selon Les Échos, Sébastien Lecornu a envoyé à la dernière minute une lettre à ses ministres leur intimant l’ordre de revoir les dépenses de leurs ministères à la baisse.
Le premier ministre veut, en gros, stabiliser les dépenses de l’État à leur niveau de 2026, et demande environ 1,5 milliard d’euros d’économies supplémentaires aux ministères par rapport à ce qui était prévu dans les lettres plafonds adressées en juillet. Des lettres qui, hors défense, demandaient déjà aux ministères de limiter la progression de leurs dépenses à 0,4 %, soit moins du quart de l’inflation, révisée à 1,8 %.
Dans ce grand élan de rigueur, l’écologie ne sera pas épargnée : les baisses de moyens et les suppressions de postes dans plusieurs agences de l’État dédiées à la biodiversité et à l’écologie, révélées par Contexte, ont suscité un tollé.
Une manifestation, mardi 15 septembre devant Bercy, a ainsi été organisée à l’initiative d’une quarantaine d’organisations, dont des syndicats de pompiers et d’infirmières qui, après un été de canicules, d’incendies et de sécheresse, réclament des moyens « à la hauteur de l’urgence climatique ».
En réponse à la mort de Lyhanna, 11 ans, qui a révélé de graves dysfonctionnements de l’appareil d’État, Sébastien Lecornu a toutefois annoncé dans une tribune au Monde, le 15 septembre, que le gouvernement proposerait à la discussion parlementaire une enveloppe de « 1,5 milliard d’euros contre les violences sexistes et sexuelles répartie sur les budgets de l’État et de la Sécurité sociale ». « En plus, 2,6 milliards d’euros sont prévus pour la protection de l’enfance », a-t-il ajouté sans plus de précision. Mais comme l’explique sur son blog Alice Gayraud, spécialiste des politiques publiques de lutte contre les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants, les enveloppes annoncées sont bien inférieures aux besoins.
Des soins déremboursés
Côté Sécurité sociale, Les Échos ont révélé que le gouvernement envisageait de soumettre à cotisations une partie des primes d’intéressement et de la participation des entreprises aux plans d’épargne des salarié·es.
Des révélations qui n’ont pas plu à Sébastien Lecornu, lequel, furieux de cette fuite dans la presse économique, a envisagé de poursuivre en justice la source de celle-ci. Une séquence aussi inquiétante pour la liberté de la presse que ridicule, le ministre des finances, Roland Lescure, ayant confirmé sur RTL que le gouvernement envisageait une telle mesure.
Des coupes sont d’ailleurs déjà actées dans le budget de la Sécurité sociale, par plusieurs décrets récemment publiés au Journal officiel. D’abord, le gouvernement compte abaisser de trois à un an la durée d’indemnisation dont bénéficient certain·es patient·es en arrêt maladie, notamment pour des cas de troubles musculo-squelettiques ou de dépression légère.
Ensuite, le reste à charge des patient·es (ou ticket modérateur) sera augmenté, l’État se désengageant à partir du 1er janvier 2027 du remboursement des transports sanitaires, des soins dentaires ou encore des médicaments dont le service médical rendu est jugé modéré. La somme à la charge des patient·es, ou couverte par les complémentaires santé, va donc augmenter.
La ministre de la santé, Stéphanie Rist, espère ainsi dégager entre 1,5 et 2 milliards d’euros d’économies grâce à cette réforme héritée du budget Bayrou, élaborée à l’été 2025, et encore considérée comme un musée des horreurs pour la Sécurité sociale.
Enfin, dès octobre 2026, le plafond annuel des franchises médicales restant à la charge des assurés sociaux va passer de 100 à 140 euros : le gouvernement comptait le faire grimper à 200 euros, mais il a reculé devant la colère des associations de patient·es. Ce nouveau plafond sera ensuite réévalué chaque année en fonction de l’inflation. Économies espérées : environ 300 millions d’euros par an.
La chasse aux grandes économies sur le dos des petites gens est donc ouverte. En revanche, il n’est pas question de toucher aux nanti·es. Si Roland Lescure a concédé dans Le Parisien que le gouvernement pourrait « toiletter ici ou là des niches fiscales », hors de question de demander davantage aux ultrariches et aux grandes entreprises.
« Il s’agit de préserver les moteurs de croissance, car la France est le pays le plus attractif d’Europe depuis sept ans », a justifié le ministre des finances, sans expliquer ce que cette « attractivité » a réellement apporté à l’économie française qui, en matière de croissance, est actuellement plus proche de la récession que des Trente Glorieuses.
Les riches préservés
Las, le 9 septembre, le premier ministre a carrément adressé une lettre aux chef·fes d’entreprise pour les rassurer. Il y promet qu’« il n’y aura pas d’impôt nouveau » dans le budget 2027. Car il ne faudrait pas « remettre en cause les grands instruments qui permettent à nos entreprises d’investir, de produire, de transmettre ».
Ainsi, la fameuse surtaxe exceptionnelle à l’impôt sur les sociétés (IS) pour les grandes entreprises, qui a rapporté 8 milliards d’euros à l’État en 2025 et en 2026, va être rabotée. « La contribution exceptionnelle à l’impôt sur les sociétés demandée aux très grandes entreprises diminuera. Elle répondait à une situation exceptionnelle : ce qui est exceptionnel doit rester exceptionnel », a justifié Sébastien Lecornu.
Une annonce qui tombe d'autant plus mal que l'on vient d'apprendre que les grandes entreprises françaises ont versé plus de 60 milliards d'euros de dividendes au deuxième trimestre 2026 à leurs actionnaires. La France était le deuxième pays à distribuer le plus au niveau mondial, derrière les Etats-Unis.
Sébastien Lecornu a pris un autre engagement : préserver « le pacte Dutreil », une niche fiscale détournée de son objet initial (favoriser les transmissions de PME familiales) et désormais abondamment utilisée par les grandes fortunes pour payer moins d’impôts sur l’héritage.
Côté héritage toujours, le premier ministre propose de rehausser le plafond du don familial défiscalisé de 31 865 euros à 50 000 euros. « Ce dispositif concerne une personne de moins de 80 ans qui donne une somme d’argent à un enfant, un petit-enfant ou un arrière-petit-enfant majeur », relève Matignon.
Pour rappel, le don familial défiscalisé peut être cumulé avec une donation classique de parent à enfant, déjà exonérée de droits de succession jusqu’à 100 000 euros. Bref, grâce à Sébastien Lecornu, les familles bien dotées pourront se transmettre plus en payant moins. Rien qui vienne modifier l’évolution économique de la France, devenue une société d’héritières et d’héritiers.
Un projet de budget qui provoque déjà la colère de la gauche à l’Assemblée nationale. « On touche une fois de plus aux classes moyennes, à défaut d’aller taxer les ultrariches. C’est une façon d’éviter le cœur du problème », peste le président insoumis de la commission des finances, Éric Coquerel. « C’est trop facile de demander aux retraités de faire des efforts quand on ne demande pas à tout le monde de contribuer en raison de ses facultés », abonde la députée socialiste Estelle Mercier.
Les discussions budgétaires vont durer : de l’avis général, Sébastien Lecornu n’aura pas de majorité pour voter son budget et attendra la fin de l’automne pour passer par voie de 49-3 ou d’ordonnance. D’ici là, les discussions budgétaires seront nourries et auront pour intérêt principal, à quelques mois de l’élection présidentielle, de révéler les positions des différents partis sur de nombreux sujets économiques.
mise en ligne le 17 septembre 2026
Hélène May sur www.humanite.fr
Sur la scène de l’Agora de la Fête de l’Humanité, la secrétaire générale de la CGT a rappelé que les organisations de patrons tentaient de kidnapper le débat de la campagne présidentielle pour faire avancer leurs idées régressives.
Emmanuel Macron, « le président préféré des patrons » va, certes quitter le pouvoir, mais le patronat « a une stratégie pour que sa politique continue », a d’emblée prévenu Sophie Binet, sur la scène de l’Agora de l’Humanité. Pour empêcher la présidentielle de 2027 de devenir une nouvelle étape du démantèlement de notre système de protection social, la secrétaire générale de la CGT appelle à la mobilisation. « Soyons vigilants car le patronat va être omniprésent pendant cette campagne », a prévenu, très combative, Sophie Binet.
Ce lobbying ne prend pas la forme d’une attaque frontale. La forte résistance face à la réforme des retraites de 2023 a montré à quel point les Français étaient prêts à se battre pour défendre leurs droits. Malin, le patronat tente de mettre en place « une stratégie d’enfumage », selon l’expression de la secrétaire générale. Celle-ci prend d’abord la forme d’un appel à rapprocher le salaire brut du salaire net pour augmenter le niveau de vie.
Baisser les cotisations au lieu d’augmenter les salaires, le grand enfumage
Un tour de passe-passe pour évacuer la question d’une augmentation les salaires qui n’ont « même pas retrouvé leur niveau de 2020 ». En France, souligne la syndicaliste, « tout décroche sauf taux les marges des entreprises qui sont historiquement élevées. Le pays est champion d’Europe de la distribution des dividendes et on est au bord de la récession justement à cause de la récession salariale ».
« Un hors sujet complet, fustige-t-elle. On leur demande d’augmenter les salaires, ils nous répondent qu’il faut baisser les charges de patrons. C’est un hold-up. Les cotisations sociales, c’est notre droit. C’est ce qui permet notre sécurité sociale, notre protection. C’est notre trésor national ».
Le choix qui se pose est simple : basculer dans un système à l’américaine dans lequel on peut mourir d’un cancer faute d’être en capacité de payer une assurance suffisante ou conserver un dispositif qui permet l’accès de tous, à la santé, l’éducation et plus globalement aux services publics.
Le patronat veut récupérer l’argent qui échappe à la spéculation
Si la mort des cotisations sociales est au cœur de la bataille patronale, c’est parce qu’il s’agit d’une masse d’argent qui « échappe à la spéculation » analyse Sophie Binet. On retrouve le même désir de faire sortir les fonds de ce circuit vertueux, pour en faire profiter l’économie spéculative des fonds de pension derrière le plaidoyer en faveur « de l’ajout d’un étage de capitalisation à notre système de retraite par répartition » alerte Sophie Binet. « Ils veulent nous voler notre argent. C’est la bataille du patronat, ce qu’il veut installer dans le débat et c’est un énorme enfumage » insiste-t-elle.
Et comme cette politique de coupes dans les cotisations sociales, déjà très largement appliquée durant les deux quinquennats d’Emmanuel Macron creuse le déficit budgétaire, le patronat propose, en plus la casse systématique des services publics et la TVA sociale.
Une mesure « anti sociale » démontre Sophie Binet : « une magnifique idée du patronat, qui trouve que les prix n’ont pas assez augmenté et propose de récupérer 60 milliards de cotisations sociales qu’ils ne payeraient plus… sur notre consommation ».
Sans surprise, tous ces plaidoyers du patronat pour la privatisation des services publics et la mise à mort progressive de la Sécurité sociale sont repris par tous les candidats de droite. Ils font aussi désormais partie de la panoplie de campagne du Rassemblement national. Marine Le Pen, a ainsi promis « 150 milliards d’euros de coupe dans les services publics, encore plus que ce qu’avait fait Nicolas Sarkozy, tout en proposant d’alléger impôt pour les entreprises et les plus riches », rappelle Sophie Binet.
La production de richesses, c’est nous
La bataille des idées s’annonce ardue. Le patronat peut s’appuyer pour diffuser sa vision sur l’influence des médias détenus par des milliardaires. « Si l’extrême droite est aux portes du pouvoir et l’abstention bât des records, estime la secrétaire générale de la centrale syndicale, c’est parce qu’on a été trahi de nombreuses fois. Il faut arrêter de se moquer du monde. Les grands discours de moralisation, les grandes valeurs ne suffisent plus ».
Il faut au contraire revenir à la défense d’un contre-modèle légitime : « Nous ne sommes pas des coûts car c’est nous qui produisons les richesses. En réalité, il faut augmenter nos salaires et permettre qu’ils nous offrent une vraie protection. Il y a aussi assez aussi de ces discours de charité. C’est notre travail qui crée les richesses et nous voulons juste en bénéficier et choisir ce qu’on en fait ».
mise en ligne le 16 septembre 2026
Karl Laske sur www.mediapart.fr
Selon un document obtenu par « Mediapart », le gouvernement préconise de ne déclarer « prioritaires » que les captages d’eau brute les plus pollués, soit environ 2 000 au lieu de 6 000 à 7 000 précédemment. La présence de molécules interdites ne sera plus prise en compte.
C’est un tournant politique majeur, qui enterre la politique française de prévention de la contamination de l’eau par les pesticides. Jeudi 10 septembre, les représentant·es du gouvernement ont présenté aux collectivités productrices d’eau de consommation les critères visant à caractériser les captages prioritaires, nécessitant une intervention de l’État.
Selon un document obtenu par Mediapart, pour définir un point de captage prioritaire, il faudra désormais au moins deux résultats d’analyse en eau brute faisant apparaître un dépassement de 100 % des normes « eau de consommation humaine (EDCH) », soit une contamination supérieure à 0,1 microgramme par litre (µg/L) par pesticide, ou supérieure à 0,5 µg/L pour le total des pesticides quantifiés.
« Compte tenu de ces seuils, l’État n’interviendra qu’une fois que les traitements seront nécessaires, donc trop tard, déplore Régis Taisne, chef du département cycle de l’eau de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR). L’objectif de la protection du captage, c’est de limiter le besoin de traitement lourd. Si l’État n’intervient qu’à partir du moment où on a déjà dépassé la norme, on n’est plus dans la même logique. »
Ces nouveaux seuils ont pour conséquence de faire baisser le nombre de captages prioritaires à 2 000 environ, contre 6 000 ou 7 000 lorsqu’un seuil de contamination de 80 % de la norme EDCH était envisagé.
Ces mesures sont présentées comme la mise en œuvre de l’article 29 de la loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricole (Upsa), dite loi Duplomb 2, consacré aux captages.
Un casus belli pour la FNSEA
Depuis l’ordonnance du 22 décembre 2022 transposant la directive européenne relative à la qualité des eaux, et la réactivation d’une structure de concertation dédiée, le Groupe national captage (GNC), l’État s’était aligné sur un seuil de 80 % pour définir ce que la loi qualifiait de point de prélèvement « sensible ». Un objectif initialement validé par Matignon dans la feuille de route captages en juillet 2025.
Il restait aux ministères de l’environnement et de la santé à préciser les seuils par arrêté.
« Depuis le 1er janvier 2023, [date de l’]entrée en vigueur de l’ordonnance, on attend, de réunion en réunion, le fameux arrêté captages sensibles, explique Régis Taisne. L’arrêté n’a jamais été publié. » Mieux, l’article du Code de l’environnement prévoyant la publication de cet arrêté a tout simplement été abrogé le 18 août par la loi Upsa.
La FNSEA et la Coordination rurale (CR) ont fait un casus belli du sujet de la protection des captages.
En mai 2025, un compte rendu du GNC signale « l’opposition d’une partie des acteurs [du secteur agricole] à une approche fondée sur un seuil de 80 % de la norme ». Le 16 décembre, les représentants de la FNSEA ont claqué la porte de la réunion du Groupe national captage. Ils obtiennent par la suite du premier ministre, Sébastien Lecornu, un « moratoire » de la politique de l’eau, qu’il divulgue par un simple post, le 13 janvier.
« Pour la FNSEA, le seuil de 80 % de la norme était une ligne rouge, détaille Alexis Guilpart, responsable du plaidoyer « Eau et milieux aquatiques » de France nature environnement (FNE), qui siège au GNC. Pour eux, il n’y a de problème que lorsqu’on atteint la limite de conformité : c’est 100 %. Si on a le droit de rouler à 100 km/h, on n’est pas en infraction à 80… Mais le but des collectivités, c’est d’avoir une marge de manœuvre. Sinon, on n’est que sur du curatif. »
Une inspection conjointe de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), de l’Inspection générale de l’environnement et du développement (Igedd) et du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), consacrée à la prévention des risques liés aux pesticides, alertait, dès le mois de juin 2024, sur le fait que « la situation des captages ne cesse de se dégrader ».
« L’objectif, c’est que, dès qu’un captage a dépassé ou risque de dépasser une limite eau potable, un dispositif volontaire soit engagé et qu’ensuite l’État mette en œuvre l’application obligatoire pour imposer les mesures », abonde Régis Taisne.
La réflexion du Groupe national captage et des différents ministères (santé, transition écologique et agriculture) prévoyait l’intervention des préfets et préfètes, et l’utilisation du dispositif des zones soumises à contraintes environnementales (ZSCE) créé en 2006 – qui n’a jamais été utilisé en la matière.
La mission Igas-Igedd-CGAAER jugeait que le recours aux outils des ZSCE, « comportant des mesures obligatoires de restriction, voire d’interdiction, de l’usage des produits phytopharmaceutiques en cas de dépassement des seuils de qualité », était désormais « indispensable sur les aires de captages prioritaires et sensibles ».
Mais la perspective de sa mise en œuvre a conduit la FNSEA et la Coordination rurale à boycotter le GNC, faisant savoir, en résumé : « Tant que vous nous menacerez, on ne siègera pas. »
Une façon d’effacer l’ardoise
« Pour ne pas mettre de pression sur le monde agricole, l’État se défausse sur les producteurs d’eau potable, déplore Ludovic Brossard, élu rennais et président du syndicat Collectivité Eau du bassin rennais. Nous, les moyens réglementaires, on en a très peu. Finalement, qui paye ? Ce sont les pollués. »
Selon une étude récente de l’agence de l’eau Seine-Normandie comparant les coûts des scénarios préventifs et curatifs, « le coût global du curatif est en moyenne trois fois plus élevé que le préventif », et « si l’on raisonne du point de vue du reste à charge supporté par le service d’eau, le curatif est alors treize fois plus important ».
« La FNSEA et la CR ont réussi à instiller chez leurs adhérents que le captage sensible devenait une surface où il serait impossible de produire, poursuit Alexis Guilpart. Alors que c’était celui sur lequel on pourrait prendre des mesures graduées. Ça pouvait donner lieu à des limitations. Mais on était loin d’interdire toute agriculture. Dans le discours syndical, définir un captage sensible équivalait à un acte de décroissance. »
Si le dépassement de la norme est lié à une molécule désormais interdite, l’État s’engage à ne rien faire.
Exit donc le captage « sensible ». Les préfets et préfètes ne seront saisi·es des captages « prioritaires » qu’après dépassement de 100 % de la norme. Mais une nouveauté sans précédent introduite par la loi Upsa vise aussi à ne pas prendre en compte la présence de pesticides interdits dans l’évaluation de la pollution d’un captage.
Selon la nouvelle loi, « les points de prélèvement dont la dégradation est imputable à des substances dont l’utilisation est interdite sur le territoire national ne peuvent être identifiés comme points de prélèvement prioritaires ». En clair, si le dépassement de la norme est lié à une molécule désormais interdite, l’État s’engage à ne rien faire.
« C’est une façon d’effacer l’ardoise, juge Alexis Guilpart, le référent eau de FNE. L’objectif est de faire sortir le plus de prélèvements prioritaires possibles. »
« Ça n’a pas de sens de distinguer les substances interdites des autres, analyse-t-il. Et ça concerne beaucoup de captages. Ce sont quand même des pollutions dues à des exploitations encore en activité. Et ce n’est pas parce que les substances sont interdites qu’il n’y a pas un risque. »
« En réalité, une molécule interdite est souvent remplacée par une nouvelle, pointe Régis Taisne. L’atrazine a été remplacée par le métolachlore, lui-même remplacé par le S-métolachlore. Et faire la somme des molécules (0,5 µg/L) vise aussi à prendre en compte l’effet cocktail. »
L’État souhaite minimiser la contamination historique pour mieux laisser passer de nouvelles molécules. Il sera par exemple possible de laisser passer un résultat affichant la valeur limite de 0,1 µg/L d’atrazine associée à d’autres pesticides autorisés. Une discussion doit encore avoir lieu sur le niveau de dépassement autorisé, entre 10 et 40 % des produits autorisés, voire plus. « La FNSEA aimerait aller jusqu’à 100 % de la norme en pesticides autorisés », estime un participant du Groupe national captage.
L’eau du robinet non conforme
Pour compléter ce dispositif, il est par ailleurs prévu que le fournisseur d’eau ou la préfecture identifient « les zones les plus contributives aux pollutions » dans l’aire d’alimentation des captages. « Cette notion est encore une manière d’épargner des zones », commente Alexis Guilpart.
Enfin, selon le projet du gouvernement, les points de captage qui ne dépasseraient la norme de 80 % qu’à une seule occasion seraient de plus « exonérés » (sic) des actions relevant des seuls gestionnaires de l’eau.
L’urgence est pourtant là. En 2024, 19,2 millions de personnes ont reçu en France une eau du robinet non conforme aux normes EDCH applicables aux pesticides – les 0,1 µg/L par substance ou 0,5 µg/L pour la somme des pesticides : 8,7 millions occasionnellement, et 10,5 millions de façon régulière.
La mission IGAS-Igedd-CGAAER a pointé les concentrations élevées de chloridazone desphényl, un herbicide interdit, dans le nord de la France, dans les zones de culture de la betterave. Dans le département de l’Aisne, la concentration de cette molécule dans l’eau brute dépasse 0,2 µg/L, avec une pointe à 23,28 µg/L. Ces teneurs signifient que « des ressources ne devraient plus être utilisées pour produire de l’eau de consommation » et devraient être abandonnées.
« L’eau produite à partir de nombreux captages fait ou pourrait faire l’objet de restrictions, voire d’interdiction de consommation pour tout ou partie de la population d’un territoire, en raison notamment des taux de métabolites de pesticides », soulignait le rapport de la mission, jugeant indispensable l’accélération de plans d’action ambitieux.
Une des recommandations de la mission visait à « concevoir un seul acte réglementaire de protection des captages et de leur aire d’alimentation, qui comporte des prescriptions obligatoires sur les pratiques agricoles ».
C’est en sens inverse que le gouvernement prévoit d’aller. La prochaine réunion du Groupe national captage est prévue le 18 septembre.
Contactée, la FNSEA n’a pas répondu à nos sollicitations.
mise en ligne le 16 septembre 2026
Amira Hass sur https://orientxxi.info/
Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu’à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.
Publié dans Haaretz le 1er septembre 2026 sous le titre « Israel Isn’t Debating a Palestinian State. It’s Preparing for Expulsion ».
Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n’a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd’hui, ce n’est pas une « solution diplomatique », mais l’existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s’efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud1 d’un peuple qui a déjà subi les plans d’expulsion mis en œuvre par Israël.
Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L’opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l’expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l’ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu’un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.
Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d’abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d’un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d’une continuité historique et économique, d’un patrimoine culturel et matériel, d’un riche héritage agricole et d’un profond attachement à sa patrie.
Effacer tout un peuple
« L’effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.
Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu’ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s’armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s’armer, tuer et expulser, tandis que l’armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l’armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d’encore plus d’enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.
L’existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd’hui menacée.
Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l’aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d’économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l’ingéniosité et l’entraide sont étouffées par l’ampleur de la destruction et par l’interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.
En Cisjordanie, l’étau économique du ministère des finances se resserre autour d’environ trois millions de personnes et de l’Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l’armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d’autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.
En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d’Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d’attribution de terres, de subventions et d’emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l’autre côté de la Ligne verte.
« Une terre débarrassée des Arabes »
Je le répète : l’existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd’hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d’Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l’obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l’attrait d’une carrière militaire et les opportunités qu’elle offre ; la tentation d’une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l’indifférence face à l’enfer sur terre qu’Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d’occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l’armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l’indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l’occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l’expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l’armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.
Ensemble, ces forces — et d’autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l’infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l’accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l’expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l’instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.
Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d’une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».
mise en ligne le 15 septembre 2026
Elian Barascud sur https://lepoing.net/
Plus d’une centaine de personnes se sont rassemblées ce mardi 15 septembre devant la préfecture de l’Hérault, à l’appel des principaux syndicats étudiants, pour dénoncer la fin annoncée des APL pour une partie des étudiants, la hausse des frais d’inscription des étudiants étrangers et un rapport du Sénat qui propose de multiplier par cinq les droits d’inscription de tout le monde
Ils sont un peu plus d’une centaine, ce mardi 15 septembre, devant la préfecture de l’Hérault, à l’appel des principaux syndicats étudiants. Le rassemblement s’inscrit dans une journée nationale de mobilisation de l’enseignement supérieur et de la recherche. L’intersyndicale qui l’a lancée estime qu’il manque au bas mot huit milliards d’euros à l’enseignement supérieur et autant à la recherche publique.
Toujours plus de précarité étudiante
Premier motif de colère, les aides au logement. Sarah, militante au Syndicat de combat universitaire de Montpellier (SCUM), rappelle que le gouvernement dispose depuis cet été d’une revue de dépenses de l’Inspection générale des finances et de l’Igas (inspection générale des affaires sociales), qu’il avait lui-même commandée, proposant d’intégrer les revenus des parents dans le calcul des APL. Les organisations étudiantes en tirent un ordre de grandeur : 200 000 étudiants perdraient toute allocation, 150 000 autres la verraient diminuer. « Ça fait déjà des années que nous sommes dans une situation de précarité », souligne la militante.
La mesure n’est à ce stade ni votée ni annoncée. Le Premier ministre l’a démentie le 20 août : selon Sébastien Lecornu, la suppression des APL étudiantes ne fait pas partie des pistes retenues, le budget 2027 étant encore en préparation. Une coupe, en revanche, s’applique déjà : depuis le 1er juillet, les étudiants extra-communautaires non boursiers n’ont plus droit aux aides au logement, soit une centaine de milliers de personnes.
La précarité, le SCUM dit la mesurer chaque semaine à ses distributions alimentaires. « Les files d’attente sont interminables, et l’an dernier, on a distribué 15 000 colis alimentaires », poursuit un autre militant du SCUM, qui cite les enquêtes des associations étudiantes selon lesquelles un étudiant sur deux saute des repas.
“"Une loi de préférence nationale”
Deuxième front, les frais d’inscription des étudiants étrangers. Le principe de droits différenciés existe depuis 2019, hérité du plan « Bienvenue en France », mais les universités en exonéraient massivement leurs étudiants : 90 % des 111 500 étudiants concernés l’ont été totalement ou partiellement en 2024-2025. C’est cette soupape que le gouvernement a fermée. Un décret du 19 mai 2026 plafonne les exonérations à 30 % des étudiants étrangers pour 2026-2027, 25 % l’année suivante, puis 20 %. Reste la facture : 2 895 euros l’année de licence et 3 941 euros celle de master, contre 178 et 254 euros pour les autres.
Les syndicats avaient déjà manifesté devant la préfecture le 30 avril contre le projet de décret. Ils chiffrent aujourd’hui à 7 000 le nombre d’étudiants étrangers concernés sur Montpellier, 2 000 à l’université Paul-Valéry et 5 000 à l’Université de Montpellier.
« On a reçu beaucoup d’étudiants étrangers dans nos permanences qui vont devoir abandonner leurs études en France car c’est trop cher », rapporte Sarah. Victor, militant au Poing Levé, place le curseur ailleurs : « Ce décret, qui prévoit l’augmentation des frais d’inscription pour les étudiants étrangers, est digne du programme de l’extrême droite. C’est une mesure de préférence nationale, raciste et impérialiste. Ce sont des étudiants étrangers qui se sont fait voler leur avenir dans leur pays à cause des politiques coloniales et impérialistes de la France qu’on vient aujourd’hui attaquer encore une fois. Il faut se mobiliser contre cette mesure au nom de la lutte contre l’extrême droite. »
Au Réseau Université Sans Frontières, la rentrée se joue sur deux tableaux. « Depuis la rentrée, on reçoit des centaines d’étudiants, pour deux problèmes principaux : le logement et les frais d’inscription différenciés », explique Jay, militante du réseau. Le Poing racontait début septembre la colère montante autour du Crous de Boutonnet, où le RUSF et la Fédération syndicale étudiante alertaient sur des étudiants menacés de dormir dehors, après quatre hausses de loyers en trois ans dans les résidences universitaires et une pénurie de logements étudiants.
Jay détaille les revendications : « Jusqu’à présent, l’université Paul-Valéry pouvait décider d’exonérer des étudiants de leurs frais d’inscription, nous demandons l’exonération de tous les étudiants, et à ce qu’une carte étudiante donne accès d’office à un titre de séjour pour les étudiants étrangers. »
Et les frais d’inscriptions à l’université pourraient bientôt augmenter pour tout le monde. Publié le 9 septembre, un rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur l’excellence universitaire, porté par la sénatrice LR Laurence Garnier, propose de porter les droits d’inscription à 900 euros en licence et 1 300 euros en master, et de mettre fin au droit d’accès automatique à l’université pour tous les bacheliers. Le président communiste de la commission, Pierre Ouzoulias, et les élus de gauche n’ont pas approuvé le texte. De quoi consolider, sur le parvis de la préfecture, le mot d’ordre de la journée. « Les étudiants étrangers sont nos camarades, s’attaquer à eux c’est aussi s’attaquer à nous. »
mise en ligne le 15 septembre 2026
Pierre Jacquemain sur www.politis.fr
Austérité, pouvoir d’achat en berne, services publics sacrifiés : les ingrédients d’une nouvelle colère sociale sont réunis. Face à cette offensive, la gauche doit proposer une alternative crédible et démasquer les choix du RN : protéger les plus riches, faire payer les plus modestes.
Il y a une constante de l’ère Macron : toujours demander aux mêmes de se serrer la ceinture pendant que les plus riches sont épargnés. Le budget en cours d’élaboration par le gouvernement Lecornu n’échappe pas à la règle, avec jusqu’à 30 milliards d’euros d’économies à trouver. Le décor social est planté. Et tous les voyants sont au rouge. Le PIB a reculé de 0,2 % au premier trimestre avant de stagner au deuxième. L’inflation atteignait 2,4 % sur un an en août et le pouvoir d’achat reculait de 0,6 % au deuxième trimestre. Le chômage atteint 8,3 %.
L’urgence gouvernementale n’est pas d’accompagner les plus fragiles. Elle est de traquer la dépense publique.
Derrière les tableurs de Bercy, une réalité : des salaires qui peinent à suivre les prix, des fins de mois qui deviennent des fins de quinzaine et des travailleurs contraints de choisir entre carburant, loyer, soins et courses. Malgré cela, le gouvernement prépare une nouvelle cure d’austérité. Le carburant en est le symbole. Quand le pétrole flambe, ce sont les ménages ruraux, les salariés qui prennent leur voiture pour travailler, les aides à domicile, les ouvriers et les employés qui encaissent le choc. Mais l’urgence gouvernementale n’est pas d’accompagner les plus fragiles. Elle est de traquer la dépense publique : pensions, prestations sociales, assurance maladie, collectivités, services publics.
Pour 2027, les pistes évoquées comprennent désindexation de prestations, économies sociales et réductions de crédits publics. Pendant ce temps, les dépenses militaires progressent et les niches fiscales patronales sont protégées. Faire davantage contribuer les grandes entreprises reste, pour une grande partie du bloc central, de la droite et de l’extrême droite, une ligne rouge. Même logique avec les arrêts maladie, dont le gouvernement a annoncé le durcissement des règles : le malade devient suspect et le salarié un coût à contrôler plutôt qu’un travailleur dont la santé doit être protégée.
Une colère sociale ne disparaît pas parce qu’on lui demande de patienter.
C’est cette asymétrie qui nourrit la colère. Les gilets jaunes étaient nés d’une facture, celle du carburant, mais aussi d’un sentiment d’abandon et de l’impression que ceux qui décident ne vivent plus dans le même pays que ceux qui subissent. Sept ans plus tard, les ingrédients sont toujours là : inflation, crise du logement, recul des services publics, précarité, chômage, coût de l’énergie et sentiment d’injustice fiscale. Alors, les gilets jaunes vont-ils revenir ? Personne ne peut le prédire. Mais une colère sociale ne disparaît pas parce qu’on lui demande de patienter. Elle revient lorsque les mêmes causes produisent les mêmes effets.
La responsabilité immense de la gauche
On ne cessera de le dire dans ces colonnes. La gauche a une responsabilité immense. Elle doit apparaître comme l’alternative, la seule. Une alternative crédible fondée sur l’augmentation des salaires, la taxation des patrimoines et des superprofits, et l’investissement dans l’école, l’hôpital, le logement et les transports. Faire contribuer davantage ceux qui ont bénéficié de la concentration des richesses n’est pas un dogme : c’est une question de justice. Et si le RN prétend parler au peuple, son discours de dimanche dernier sur le logement raconte une autre histoire : suppression de la loi SRU, priorité nationale dans les attributions et volonté de favoriser la transmission du patrimoine.
Voilà le vrai visage du RN : protéger ceux qui possèdent et faciliter la transmission. C’est le parti des héritiers. Derrière les différences de discours, c’est bien la même logique qui se dessine : protéger les plus riches, faire payer les plus modestes et désigner des boucs émissaires. Après tout, ça n’est pas pour rien que le RN vote 86 % des textes présentés par le gouvernement depuis juillet 2024. C’est sans doute là que se joue l’une des batailles décisives pour la gauche : démasquer cette supercherie et faire apparaître, derrière les postures, la réalité des choix du RN.
mise en ligne le 14 septembre 2026
Cécile Rousseau sur www.humanite.fr
À quelques mois de la présidentielle, syndicalistes et participants de la Fête refusent de voir détricoter leurs acquis et accentuent la résistance contre l’extrême droite.
« Unissons nos m26 ptains frémissantes/Sachons protéger notre pain/Nous bâtirons un lendemain qui chante. » Alors que la chanson Jeunesse interprétée par la chorale populaire de Paris vibre depuis l’Agora, la pancarte de Violette semble lui répondre en écho : « Nous appelons à manifester à Orléans en marge du congrès du RN le 24 octobre. Nous combattrons le fascisme en étant nombreux dans la rue, assène d’un débit mitraillette la jeune prof de français. On va leur montrer qu’ils ne pourront pas faire leur campagne tranquillement en 2027. Leur programme antisocial est un massacre pour les racisés, les précaires et tous ceux qui sortent de la norme. Pas question de les laisser passer ni de s’écraser comme pour la réforme des retraites en 2023 », tranche cette ex-élève de grande école dont le salaire à temps partiel ne lui permet pas de se payer une mutuelle.
Les porte-monnaie sont à sec
Entre le faux débat du rapprochement entre salaire brut et net instillé par les candidats libéraux à la présidentielle, la nouvelle attaque contre le niveau des retraites de la part du gouvernement, le public de la Fête a bien compris que notre modèle social était plus que jamais sur le gril. Croisée entre deux allers-retours entre le Forum social et le stand du Vaucluse, Mireille Paume, du bureau national de l’Union confédérale des retraités CGT, n’est pas surprise par ce millième coup bas les visant : « On voit bien que c’est l’hallali d’Emmanuel Macron : il nous passe dessus en mode TGV avant la fin de son mandat. En voulant économiser 6 milliards d’euros sur notre dos en 2027 en désindexant les pensions de l’inflation (ou en supprimant un abattement de 10 % – NDLR), il oublie que notre argent est directement réinjecté dans l’économie locale et ne grossit pas dans des paradis fiscaux comme celui des grands patrons », tacle-t-elle.
À force de taper sur les aînés, les porte-monnaie sont à sec. Les augmentations répétées des franchises médicales et des participations forfaitaires achèvent de briser leur accès aux soins. « De nombreux retraités ont l’angoisse de tomber malade et d’avoir un reste à charge trop élevé, constate l’Avignonnaise, certains envisagent même de vendre leur logement pour se mettre à l’abri financièrement en cas de tuile de santé. »
« Il faudrait qu’on reprenne nous-même le contrôle de assurance-maladie »
Alors que se profile une nouvelle cure d’économie dans le futur projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) présenté fin septembre, les infirmières Asalée, mobilisées contre la liquidation de leur association, ne comprennent pas les calculs d’apothicaires de la Cnam (Caisse nationale de l’assurance-maladie) qui leur a coupé les vivres. « Notre dispositif permet de faire économiser 30 euros à la Sécu pour chaque euro investi. Si on supprime Asalée, que les patients diabétiques sont moins bien suivis, ça va coûter encore plus cher à long terme. C’est une vision par le petit bout de la lorgnette. Si nous disparaissons, ces malades se retrouveront sans rien. Or, notre Sécu, créée en 1945, vise précisément à prendre en charge de tout le monde », soupire Carine Lentretien, paramédicale spécialisée dans la prévention et l’éducation thérapeutique, les pommettes recouvertes de paillettes pour masquer la fatigue d’un combat entamé depuis des mois.
« J’hallucine aussi de tous ces discours des candidats de droite autour de la baisse des cotisations sociales et de la TVA sociale. Il faudrait au contraire qu’on reprenne nous-même le contrôle de l’assurance-maladie, que les soignants et les patients aient enfin leur mot à dire. »
En écoutant justement Sophie Binet passer à la sulfateuse les projets du Medef, notamment celui de la retraite par capitalisation – un des temps forts de la Fête –, Thibault, thésard en géographie, est frappé : « La retraite ça me paraît loin. Je ne m’étais jamais posé la question de notre protection sociale avant d’habiter en Suisse. Depuis, je dois payer une assurance privée. Le moindre rendez-vous chez le médecin me coûte 100 euros. J’attends au maximum avant d’aller consulter ou je retourne en France. »
Tandis que la secrétaire générale de la CGT alertait : « Soyons vigilants, car le patronat va être omniprésent pendant cette campagne », dans le secteur du travail temporaire, aux avant-postes de la déréglementation : « On a l’impression qu’ils ont déjà complètement pété une durite, estime Laetitia Gomez, secrétaire générale de la CGT intérim. En négociation de branche, un employeur nous a sorti que si certains intérimaires mouraient au travail, c’est qu’ils n’étaient pas capables de tenir leur mission ! Sans compter qu’ils n’arrêtent pas de faire passer des textes régressifs : en 2027, les salariés permanents des agences pourront ainsi travailler le dimanche et la nuit pour répondre aux exigences des entreprises ! »
Au-delà du constat, la Fête est aussi la caisse de résonance des résistances. Sur l’Agora, les salariés de Novasco, société sidérurgique qui avait traîné leur actionnaire, le fonds d’investissement Greybull, et l’État, devant la justice, ont ainsi eu le droit à une vivifiante standing ovation.
Pour contrer cette lame de fond libérale boostée par la présidentielle, les mobilisations sociales à l’appel de la CGT sont déjà sur la rampe de lancement : le 15 septembre pour préserver les droits des énergéticiens et améliorer les conditions de travail du personnel de la santé, le 29 pour la préservation des services publics… Pour cette dernière date, Julien Hémon, secrétaire général CGT de l’Union départementale de la Vienne, a des ambitions plus larges : « Nous avons proposé aux salariés du privé de se joindre à nous. On va voir si le mot d’ordre est bien suivi. » Dans son entreprise, le centre d’appels Armatis, un des plus importants du coin, ses collègues, beaucoup de familles monoparentales, n’ont pas vu grimper leur pouvoir d’achat depuis des lustres.
« Chaque année, on demande des augmentations et on nous dit « non » alors que nos salaires sont à peine au-dessus du Smic, déplore le syndicaliste. C’est encore le cas en ce moment dans les négociations annuelles obligatoires (NAO). On espère que cette colère accumulée va inciter du monde à bouger pour les fins de mois mais aussi pour ne pas laisser flanquer par terre tous les acquis du Conseil national de la Résistance (CNR). »
mise en ligne le 14 septembre 2026
par Sarah Benhaïda et Ilyes Ramdani sur www.mediapart.fr
Nombreux étaient les électeurs de gauche à chercher de « l’espoir » au grand rassemblement annuel du journal communiste, à quelques mois d’une présidentielle marquée par la menace de l’extrême droite. Si des voix plaident encore pour des candidatures identitaires, l’appel au vote utile pour Jean-Luc Mélenchon gagne du terrain.
Le Plessis-Pâté (Essonne).– Après une demi-heure passée à causer politique, Caroline a une idée. « Tu ne veux pas que je te présente quelqu’un ? » Direction le stand voisin, quelques mètres parcourus pour passer de la section du Parti communiste français (PCF) de Morsang-sur-Orge à celle de l’Hurepoix, autour de Dourdan et Arpajon. Derrière le bar, « Caro », comme tout le monde l’appelle ici, nous présente une dame occupée à compter les sous. C’est Françoise, sa mère.
Chez elles comme chez tant de familles communistes, le lien au parti est une affaire collective. Françoise a pris sa première carte à la fin des années 1960. Son mari, occupé à cuire les croque-monsieur à quelques mètres de là, y était déjà. Et les filles ont forcément attrapé le virus : Murièle, qui travaille à la mairie communiste de Grigny (Essonne) depuis longtemps, « Caro », qui a été adjointe au maire de Morsang pendant deux décennies…
Si cette dernière a insisté pour qu’on rencontre sa mère, c’est parce que se joue au sein du noyau familial un condensé instructif des débats qui secouent la grande maison communiste depuis des mois. Françoise lève les yeux un instant de sa caisse : « On était tous ensemble dans la Creuse, cet été. On a évité le sujet, on n’allait quand même pas s’engueuler ! », sourit-elle. Dans la famille, le clivage est générationnel. Murièle et Caroline ont fait leur choix : en avril, elles voteront pour Jean-Luc Mélenchon.
Le candidat insoumis est tout sauf une évidence, pourtant, pour ces « cocos » pur jus. « Ça ne m’enchante vraiment pas de voter pour lui mais l’enjeu est trop grand, résume Murièle, cadre territoriale de la fonction publique. Se battre contre l’extrême droite, c’est l’essence du parti communiste. Y aller seuls, c’est une grosse connerie pour moi. » Quelques minutes plus tôt, « Caro » ne disait pas autre chose : « On vit une période tellement dangereuse que la gauche n’a pas d’autre choix que d’être unie. »
Pas de quoi faire flancher Françoise. Du haut de ses 81 ans, l’ancienne permanente du parti a un avis bien tranché sur l’élection à venir. « Si on n’a pas un candidat, on est absents de tout, explique-t-elle. Les idées communistes, on doit les entendre. Et puis, il nous insulte tout le temps. Comment faire confiance à quelqu’un qui passe son temps à nous tirer dans les pattes ? »
Un clivage générationnel
Dans les allées du grand rassemblement annuel de L’Humanité, l’argument de Françoise a son petit succès. La veille, c’était Georges que l’on croisait près de la grande scène. À notre demande, l’homme déroule son pedigree : 78 ans, cinquante ans de cartes au « Parti », comme disent les camarades, et cinquante et un à la CGT. Il a lâché quelques responsabilités en cours de route mais sa « capacité de révolte » n’a pas flanché, depuis Castetpugon (Pyrénées-Atlantiques), son village « de 200 âmes » au nord de Pau.
Georges l’assure : le péril de l’extrême droite, il a vécu assez longtemps pour en savoir quelque chose. « Chez moi, je me bats contre ceux qui veulent céder aux réponses simplistes qu’ils entendent à la télévision, raconte-t-il. Je leur dis “Putain, fais l’effort ! Tu crois vraiment qu’ils vont s’occuper de toi ? Sur les retraites, tu sais comment ils votent ?” Malheureusement, avec le temps qui passe, la mémoire de certaines choses a disparu. Et on risque de nous resservir des plats du passé qu’on ne voulait plus revoir. »
De ce raisonnement pourrait découler, comme chez d’autres, une forme de résignation à voter Jean-Luc Mélenchon. Mais non. « Il nous a laissé une note de 500 000 euros en 2012, je n’ai pas oublié », glisse-t-il, en référence à un vieux reproche du PCF datant de leur première présidentielle commune, une histoire de dépassement de frais de campagne dont le parti avait dû s’acquitter.
Georges tient à ce que le flambeau rouge continue de scintiller. « Si on n’amène pas un certain nombre d’idées dans le débat, elles vont s’affaiblir voire disparaître, pense-t-il. Alors oui, on ne sera pas au second tour. Mais c’est écrit où dans la Constitution que seuls quelques candidats peuvent se présenter ? On parle de démocratie, là, pas d’une course de chevaux. »
C’est Jean-Luc Mélenchon qui va faire le plus gros score et il a compris les enjeux écologiques. Pourquoi attendre le second tour ? Lise, 25 ans, militante non encartée
Si plus de 72 % des militant·es communistes ont voté pour que leur secrétaire national se présente à la présidentielle d’avril-mai, les trois jours de la Fête ont révélé la profondeur des interrogations qui traversent les rangs. Henri, ouvrier industriel et militant PCF en Moselle, y voit une question de générations. « Les anciens voteront Roussel, les jeunes voteront pour Jean-Luc Mélenchon », affirme le trentenaire.
« Je suis pour le vote utile, Jean-Luc Mélenchon est celui qui est le mieux placé à gauche, Fabien Roussel n’ira pas au second tour », explique celui qui a vu le Rassemblement national (RN) ravir en 2024 cinq des huit sièges de député·es de son département, désormais privé de représentant de gauche à l’Assemblée nationale.
Dans un territoire où l’extrême droite rafle la mise, il plaide pour « un vrai travail de terrain, pour expliquer aux gens que le RN ne va pas améliorer leur pouvoir d’achat, que l’extrême droite, ça reste la droite et donc qu’elle n’aide pas les travailleurs à faire avancer la lutte des classes ».
Elise, chargée de communication pour une organisation franco-allemande, elle, se dit « encore scotchée par la victoire de l’AfD [le parti d’extrême droite allemand – ndlr] en Saxe-Anhalt ». « Ça fait extrêmement peur », répète celle qui se dit « pas sûre que la multiplication des candidats soit une bonne chose, l’électorat va s’éparpiller ».
Son amie Katia, 39 ans, est « venue chercher de l’espoir après le pire été de l’histoire sans que l’idée qu’il faut changer semble infuser nulle part ». À la place, elle aperçoit « une campagne présidentielle qui s’annonce mal » et cherche encore « une gauche dans laquelle on pourrait se reconnaître et se retrouver ».
Cette juriste dans le service public assure n’avoir jusqu’ici aucune idée du candidat ou de la candidate qui pourrait emporter son vote. Mais pour elle, « le vrai problème en France, c’est le système présidentiel : tout le monde se mobilise pour la présidentielle, alors qu’on devrait se concentrer sur les législatives pour avoir des parlementaires qui votent des politiques de long terme ».
À un moment, il faudra faire un choix, mais pour le moment aucun·e candidat·e ne lui convient. « Mon petit frère est convaincu que la seule solution c’est Jean-Luc Mélenchon, mais pour moi il y a des choses trop problématiques, comme son hégémonie sur LFI par exemple », avance-t-elle.
Autour d’elle, dit-elle, « le peuple de gauche cherche des solutions mais on a tous du mal à voir l’avenir avec confiance ». « En tout cas, ici à la Fête de l’Huma, même si on n’est pas toujours d’accord, on pagaie tous dans le même sens », veut-elle croire.
De longs mois de discussions à venir
Dans une ambiance paisible, à l’exception de moments très brefs à fort écho numérique, le rassemblement de L’Huma a montré combien les questionnements stratégiques traversaient les partis de gauche autant que les cercles familiaux ou amicaux.
Blandine et Patrick viennent tous les ans depuis une vingtaine d’années, depuis leur village de Meurthe-et-Moselle. « Moi, je suis femme de ménage et je suis à fond pour François Ruffin parce qu’il est proche du peuple et qu’il comprend les petites gens », affirme d’emblée Blandine. Patrick, lui, encarté PCF et CGT pendant ses quarante-trois années à faire les trois-huit à l’usine jusqu’à sa récente retraite, votera pour Jean-Luc Mélenchon parce que « Fabien Roussel, tout le monde l’aime bien, mais il ne sera pas au second tour ».
Lise, 25 ans et récemment installée à Morsang-sur-Orge, « bataille avec [son] copain pour convaincre [leurs] ami·es de voter Mélenchon ». Pourtant pas membre de La France insoumise, elle a acquis au sein des manifestations pour le climat une urgence et une conviction : « C’est lui qui va faire le plus gros score et il a compris les enjeux écologiques. Pourquoi attendre le second tour ? »
Sous la tente de la fédération PCF de Charente, Audran raconte un militantisme de proximité assez similaire, chez lui à Rennes (Ille-et-Vilaine). « Il faut se dire qu’on a six mois pour convaincre, explique ce militant non encarté de 30 ans. C’est pour ça que venir ici nous fait du bien. On se rencontre, on prend un peu d’énergie et ensuite on y retourne pour convaincre les uns et les autres. Moi, je suis convaincu que c’est jouable pour la gauche. »
Louise a envie d’y croire mais elle pense immédiatement à ceux qui, dans son entourage, se pincent le nez à l’idée de soutenir Jean-Luc Mélenchon. « Ça provoque chez moi un peu de tristesse, souffle la femme de 27 ans, metteuse en scène à Poitiers (Vienne). Qu’est-ce qui fait qu’on ne se comprend pas ? Pourquoi on ne parvient pas à se retrouver avec des gens qui ont des valeurs aussi proches des miennes ? C’est comme si tout le monde n’avait pas la même conscience de l’urgence. »
Cyprien Caddeo sur www.humanite.fr
Communistes, insoumis et écologistes ont multiplié les propositions pour faire face à la crise sociale, en évitant de s’attaquer mutuellement. Les insoumis, qui espèrent encore rallier les électeurs des verts et du PCF, ont réservé leurs rares attaques au PS, apparu isolé.
Ceux qui se plaisaient à imaginer une Fête de l’Humanité tournant au pugilat, à sept mois de la présidentielle, sont repartis déçus. Consigne a été passée au sein des partis : dans une Fête où le mot union est toujours applaudi, communistes, insoumis, écologistes ont retenu leurs coups pour mieux les réserver à l’extrême droite et aux forces du capital.
Les différentes forces se sont respectées, même si le ton est monté et a montré la cornérisation de socialistes empêtrés dans leur primaire, dimanche, lors du débat des chefs de groupe à l’Assemblée. Le socialiste Boris Vallaud, soutien de Raphaël Glucksmann, a été rappelé par l’insoumise Mathilde Panot puis par le communiste Stéphane Peu à son pacte de non-censure avec le gouvernement macroniste, sous les huées. Mais Boris Vallaud a annoncé que, « vraisemblablement », le groupe socialiste censurerait, cette fois, le prochain budget au même titre que le reste de la gauche.
« La canicule que nous avons traversée est aussi une violence de classe »
Preuve que ce sont bien les questions économiques et sociales, avec une forte dimension de classe, qui ont structuré les débats, articulés à l’enjeu environnemental. « La canicule que nous avons traversée est aussi une violence de classe. Car ce ne sont pas les riches qui en meurent », a lancé Fabien Roussel sur la Grande Scène, pour son premier meeting depuis qu’il est candidat. Et le secrétaire national du PCF de mettre l’accent sur l’augmentation des salaires, la baisse des taxes sur l’essence et « l’abolition du privilège de classe de l’évasion fiscale ».
Rémunération et fiscalité ont aussi structuré le meeting du candidat LFI Jean-Luc Mélenchon, qui consacre sa rentrée aux questions économiques – annulation de la part de la dette française détenue par la BCE, hausse du Smic. L’insoumis est revenu sur les rires qu’il avait suscités au Medef en défendant cette dernière mesure, un mépris patronal « attentatoire à la dignité des Français ». Il a défendu « l’échelle mobile des salaires » pour les réajuster à l’inflation, et sa taxe de 100 % sur les héritages au-delà de 12 millions d’euros : « Je préfère un peuple qui hérite de la société que de faire une société d’héritiers ! »
Le sujet est revenu au premier plan, alors que la grande transmission du patrimoine des baby-boomers – 9 000 milliards d’euros vont aller d’une génération à l’autre d’ici à 2040, essentiellement via la propriété foncière et immobilière – va s’imposer comme l’un des phénomènes structurants des inégalités en France. C’est dans cette manne que veut aussi puiser l’écologiste Marine Tondelier, pour financer un « bouclier social et écologique » et assurer la baisse des coûts de l’alimentation et des transports.
« On va gagner » comme un slogan d’appel aux sympathisants de gauche
Souhaitant que la prochaine Fête de l’Humanité soit celle « où des ministres de gauche sont félicités pour leurs cent premiers jours qui ont changé la vie des Français », la candidate verte a de nouveau prêché l’union. Les insoumis aussi, mais à leur manière. En position de force dans les sondages, ils sont convaincus que l’unité se fera mécaniquement par le bas, du fait de leur forte dynamique qui les place au second tour face à Marine Le Pen. D’où une volonté d’apparaître rassembleurs lors de la Fête, en martelant « On va gagner » comme un slogan d’appel aux sympathisants de gauche de tous bords.
« Dans les moments importants, on ne se trompe pas d’adversaire », a fait savoir le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, qui se projette déjà : « Si on gagne, l’objectif est d’avoir un gouvernement qui tient compte des différentes sensibilités à gauche », avec des ministres communistes et écologistes – la main n’est pas tendue au PS.
Les insoumis peuvent-ils arracher ainsi des retraits en leur faveur ? Ce n’est pas à l’ordre du jour côté verts, ni communiste – face à la presse, Fabien Roussel a assuré que, « bien sûr », il irait jusqu’au bout. Mais il y a, dans les deux formations, des voix qui poussent à se rapprocher de LFI. Au PCF, Stéphane Peu a alerté sur le risque de voir le groupe communiste « disparaître » de l’Assemblée, tandis que le courant minoritaire Alternative communiste, portée par la députée Elsa Faucillon, a évoqué auprès de l’Humanité une « assemblée générale » au 1er octobre sur le soutien à « un autre candidat » – sous-entendu, Jean-Luc Mélenchon.
Mais l’élue PCF de mettre aussi en garde LFI sur la « nécessité de faire naître une culture unitaire ». C’est que l’euphorie des insoumis, convaincus de « rouler sur le premier tour », selon l’expression de certains militants, exaspère parfois. Un optimisme performatif qui leur a valu quelques interpellations, dont celle du député François Ruffin, également candidat, qui a rappelé Mélenchon son « plafond de béton » : les sondages qui le donnent largement perdant face à Marine Le Pen.
Interrogé sur ce point, l’insoumis a simplement appelé « à faire campagne : expliquer, expliquer, convaincre, rassurer », pour renverser le rapport de force. Lucides, les forces de gauche savent la marche haute. Et se prononcent toutes, quoi qu’il arrive, pour un rassemblement aux législatives – dont le périmètre reste à débattre. « La gauche n’est pas majoritaire en France aujourd’hui », a rappelé Fabien Roussel. Il reste sept mois aux différents candidats pour réunir les propositions et les conditions pour qu’elle le soit.